Ouvrir le menu principal

Causeries, deuxième série/L’Enseignement médical et l’exercice de la Médecine

Hachette (2p. 73-87).

L’ENSEIGNEMENT MÉDICAL ET L’EXERCICE DE LA MÉDECINE.

Lettre du jeune Doyouknow, apprenti médecin, au professeur Ido, médecin-chirurgien-vétérinaire-apothicaire à Cincinnati (Ohio).


Cher maître, et bientôt, s’il plaît à Dieu,
cher père,

Vous avez décidé qu’avant de m’établir à mon compte et d’épouser ma bien-aimée Susannah, je devais achever mon éducation à Paris. M’y voici donc depuis trois mois, et j’emploie tout mon temps à suivre les meilleurs cours, à fréquenter les hôpitaux, à me frotter autant qu’il est permis, aux grands hommes de la science. Mes seules distractions sont la lecture de la Bible et la fréquentation de cinq ou six Américains respectables, installés en France depuis longtemps. Ils connaissent à fond les idées et les coutumes du pays, et j’apprends en leur compagnie mille choses que je n’aurais pu découvrir ou deviner par moi-même.

Pour vous dire comment la médecine s’enseigne, se perfectionne et se propage ici, il faut que je commence par vous faire connaître le peuple français, si peu semblable à nous et généralement à tous les autres hommes.

Chaque sujet de cet empire est installé pour toute sa vie comme le prophète Jonas le fut pendant trois jours. Figurez-vous, si vous le pouvez, trente-sept millions d’individus entassés dans le corps d’un animal gigantesque. Seulement la baleine s’appelle ici l’État.

La baleine mangeait, respirait et remplissait toutes les fonctions naturelles pour le prophète son prisonnier. L’État fait tout pour les Français ; aussi ont-ils pris l’habitude de ne rien faire eux-mêmes. Cette condition semble agréer à leur paresse et à leur timidité. Ils tremblent à la moindre colique, à la plus légère convulsion de leur enveloppe vivante ; il leur semble qu’en devenant libres, ils seraient inévitablement noyés. Toute révolution qui menace de leur ouvrir l’espace est désignée sous le nom de cataclysme, ou de catastrophe, et les plus honnêtes gens se mettent à calfater les flancs de la baleine. La baleine aurait beau leur dire : Allez dehors, vous me gênez, un peuple est lourd à porter, cher à nourrir ; tâchez de vous tirer d’affaire : ils se révolteraient contre elle, tant ils ont peur de ce fléau américain que nous nommons Self Help.

Dans notre admirable pays, l’individu apprend à ne compter que sur lui-même ; en France, les petits garçons de trois ans sont élevés dans le fétichisme de l’État. J’en ai rencontré un qui venait de recevoir un coup de poing sur l’œil, et qui, au lieu de riposter, menaçait son camarade du gendarme. Ce simple trait vous en dit plus long qu’un volume sur les mœurs du peuple français.

Les huit pages de ma lettre ne suffiraient pas à l’énumération de tous les métiers que l’État est contraint de pratiquer pour le soulagement des sujets. Je résume en disant qu’il est tout et qu’il fait tout. Mais la baleine n’a pas un million de mains dans le tube intestinal ; il faut donc que l’État emploie une partie de ses sujets à faire la cuisine et les affaires des autres.

Le million de mains est prêté avec une sorte d’empressement par cinq cent mille individus qui prennent le nom de fonctionnaires. Ils ne sont pas très-largement payés, et leur rétribution est presque toujours en raison inverse de leur travail, mais ils travaillent assez peu, et ils jouissent d’une considération qui flatte leur vanité. Les principaux portent des habits dorés et autres insignes honorifiques. L’opinion place le dernier des fonctionnaires au-dessus du premier des citoyens, car il est quelque chose, et l’autre est simplement quelqu’un.

Les fonctionnaires petits et grands jouissent encore d’un avantage précieux : ils sont généralement irresponsables. Un ministre fait le bien ou le mal, à son choix, sans que la nation lui demande compte de ses actes ; un magistrat qui vous tient six mois sous les verrous par erreur ne vous doit pas même des excuses ; une femme appelée Doize, après avoir souffert injustement, a reçu des injures. Les fonctionnaires ecclésiastiques (car l’État se charge d’honorer Dieu pour ses sujets catholiques, protestants et juifs), les prêtres dis-je, parlent et agissent dans leurs fonctions, comme s’ils se sentaient irresponsables. Le médecin qui, par distraction, ordonnerait un gramme d’émétique au lieu d’un décigramme, tuerait son malade et ne devrait pas un sou d’indemnité à la famille, le malade fût-il un homme de cinq cent mille dollars.

Mais, direz-vous, cher maître, le médecin est donc un fonctionnaire dans ce vieux monde transatlantique ?

Les Français protestent que non ; il me semble que si, quoique le médecin ne prête serment à personne.

Dans la libre Amérique, le médecin est un commerçant, et il s’en fait gloire. Il achète un peu de science par son travail et quelques drogues pour son argent, et il vend le tout aux malades, plus ou moins cher, suivant les lois de l’offre et de la demande. On vient chez lui comme au marché, faire emplette de santé ; s’il commet une tromperie ou une bévue, il la paye.

Ici, rien de pareil. Le médecin est un particulier que l’État prend tout jeune et qu’il élabore pendant six ans, pour le rendre supérieur aux autres hommes. Lorsque le candidat, ou le surnuméraire, a dépensé six années de sa vie et 20 000 fr. de son argent, l’État lui fait subir un examen final, et le déclare apte à guérir toutes les maladies. Il l’investit d’un pouvoir illimité, que Molière (un vieil auteur français) a défini en vers macaroniques :

Ego cum isto boneto
Venerabili et docto,
Dono tibi et concedo
Virtutem et puissanciam
Medicandi,
Purgandi,
Seignandi,
Perçandi,
Taillandi,
Coupandi,
Et occidendi
Impune per totam terram.

Ces vers sont empruntés à une pièce fort comique, qui date de presque deux siècles. Le prologue, qui ne se joue plus, contient une mention qui paraîtrait bien étrange aujourd’hui.

Le théâtre représente un lieu champêtre et néanmoins fort agréable.

Vous voyez, mon cher maître, que les goûts de l’homme ont bien changé depuis l’année 1671, mais le diplôme de médecin français n’a rien perdu de sa vertu première. C’est toujours un firman qui permet à quelques privilégiés de s’ébattre à travers l’existence des hommes comme un taureau dans la boutique d’un faïencier. Avez-vous le bonnet ? vous pouvez tuer impunément dix mille hommes. Mais si vous n’avez pas le bonnet, il vous est interdit de guérir votre concierge. Tous les bonnets doctes et vénérables se soulèveront contre vous, et les tribunaux vous condamneront pour exercice illégal d’un art privilégié.

Si pourtant j’ai la vocation et une certaine aptitude ? si j’habite un village privé de médecin à diplôme, et si, par un travail assidu j’arrive en deux ou trois ans, à soigner tant bien que mal mes voisins et leurs bêtes ? si j’accepte loyalement la responsabilité de mes bévues et si j’entreprends de guérir le prochain à mes risques ? Interdit. L’État a fait une grande route, il faut la suivre. Les chemins de traverse sont condamnés. Mais je n’ai pas six ans à perdre sur les étapes de la grande route !

Je n’ai pas vingt mille francs pour dorer les bornes kilométriques ! Tant pis pour moi.

L’État prend à forfait la vie et la santé des citoyens ; il délègue son pouvoir médical à ceux qu’il juge dignes du bonnet ; il est prêt à frapper l’usurpateur qui leur fera concurrence.

Grâce à ce système libéral autant qu’ingénieux, la France, mon cher maître, abonde en médecins inférieurs aux nôtres. Mettez-vous à la place d’un malheureux garçon qui a épuisé toutes ses ressources pour gagner le fameux bonnet. Un bonnet ne se mange pas ; or, il faut vivre : il faut se mettre à l’œuvre et gagner n’importe comment le pain de chaque jour.

À Paris, on se démène, on intrigue, on fait la cour aux portiers des maisons riches ; on s’extermine en démarches humiliantes et stériles, juste au moment où l’on est assez jeune et assez près de l’école pour commencer des études sérieuses. En province, même jeu ; on se remue peut-être un peu moins, mais on vit plus misérablement encore. Il suit de là que les neuf dixièmes des médecins à bonnet restent sur le peu qu’ils ont appris à l’école et sont perdus pour le progrès de la science. Et pourtant quelques-uns dans le nombre auraient été des hommes de talent !

La perspective de ces misères physiques et morales décourage bien des gens. On commence à manquer de médecins dans les campagnes. Mes amis m’ont cité tel village où le médecin ne gagne pas, en travaillant, l’intérêt des 20 000 francs qu’il a dépensés. À ses côtés végète un vétérinaire aussi malheureux que lui. Un seul homme suffirait à soigner bêtes et gens ; mais l’État n’admet pas ce genre de cumul. Il sait pourtant qu’un médecin ne serait pas plus sot s’il faisait un peu de pathologie comparée, et qu’un vétérinaire ne tuerait pas un cheval de plus s’il avait l’occasion de se perfectionner sur les chrétiens. Non, le bonnet de docteur et le chapeau du vétérinaire ne doivent pas coiffer la même tête ; il y aurait encombrement.

Vive notre pays, cher maître, et vive la liberté ! N’est-il pas naturel qu’un père de famille choisisse librement le médecin de sa femme ou de ses bœufs ? Que d’un autre côté tout homme intelligent et capable puisse entreprendre à ses risques et périls la guérison des hommes et des animaux ? Ainsi fait-on chez nous, et les races humaine, chevaline, ovine et bovine ne s’y portent pas plus mal qu’en France, au contraire.

Les Français craignent-ils de voir les vrais savants délaissés pour les médicastres ? Allons donc ! le malade a trop d’intérêt à se fournir de santé aux bonnes sources. Il va, coûte que coûte, porter sa peau aux princes de la science, à ceux qui ont fait leurs preuves, écrit des livres, publié des mémoires ; à ces hommes éminents que l’État, déjà nommé, marque d’un sceau spécial et recommande ainsi à la confiance publique.

L’État ! toujours l’État ! Lui seul est compétent sur toutes les matières dans ce benoît pays de France. Il a beau se récuser par modestie et par fatigue, on le consulte malgré lui. Il faut, bon gré mal gré, qu’il juge, qu’il prononce, qu’il décide. On veut avoir une opinion officielle sur la médecine homœopathique comme sur l’emplacement d’Alésia.

Les emprunts étrangers, les loteries à cinq sous, les tableaux de M. Gudin, la science de M. le Verrier et les plus admirables choses de cette époque n’auraient pas fait fortune sans l’approbation de l’État. On porte les couverts à la Monnaie pour que l’État y mette son contrôle, les livres au ministère de l’intérieur pour que l’État les estampille ; chaque citoyen ou sujet se porte lui-même aux antichambres et aux bureaux dès qu’il croit valoir quelque chose, et sollicite humblement quelque signe distinctif, une sorte de timbre apposé par l’État.

Aux yeux du bon public, la valeur d’un tableau varie entre cent francs et mille louis d’or, selon que l’artiste est un refusé, un reçu, un médaillé, un décoré, un officier ou un commandeur, comme M. Gudin, par exemple. Un axiome mathématique est évident par lui-même ; mais il gagne en autorité s’il est signé d’un sénateur. Les comédies paraissent plus comiques, les romans de la Revue des Deux-Mondes paraissent plus touchants, si l’auteur qui les signe est un académicien. L’Académie n’est pas l’État, direz-vous ? C’est bien mieux ! c’est un État dans l’État !

Dans cet admirable pays où l’on n’est guère par soi-même, mais où l’homme est jugé sur l’emploi, un médecin qui veut se mettre en vue, devenir quelque chose et vendre la santé au plus haut prix, n’a qu’une voie ouverte devant lui : l’enseignement. On enseigne à la Faculté ; on enseigne dans les hôpitaux.

Non-seulement le Français n’a pas le temps de peser les mérites de chacun, mais il n’en a même pas l’idée. À ses yeux, le corps médical se divise en docteurs simples, excellents pour les engelures et le coryza, en docteurs décorés qui valent de cinq à dix francs par visite, et en illustres professeurs contrôlés et garantis par la plus haute confiance du gouvernement.

Ici, cher maître et cher beau-père, il n’y a point de patriotisme qui tienne. Je tire mon chapeau, n’ayant pas de bonnet, et je m’incline avec respect devant la grande École de Paris. Nous la dépasserons sans doute un jour, car l’Amérique est la tête du monde ; mais, jusqu’à nouvel ordre, ces messieurs sont plus forts que nous. Non-seulement les maîtres de Paris, mais ceux de Montpellier, de Strasbourg et de plusieurs autres villes. Je le dis sincèrement et provisoirement : les grands médecins de la France ne craignent aucune rivalité, pas même la nôtre.

J’espère, Dieu aidant, que dans une vingtaine d’années il n’en sera plus de même, et voici mes raisons.

L’état-major des hôpitaux et de la Faculté se compose aujourd’hui d’hommes supérieurs qui ont tous, en leur temps, agrandi le domaine de la science. Je crois voir des géants associés qui tous, dans des directions différentes, ont conquis chacun sa province et créé un vaste empire. Le crédit dont ils jouissent et qu’ils doivent à leur position officielle plus qu’à leurs admirables travaux, a tenté naturellement les meilleurs élèves de l’École. L’élite des étudiants se rue dans les concours ; on se dispute les chaires vacantes et surtout les hôpitaux. Pensez donc ! un jeune homme qui aurait la fortune de devenir le collègue de Velpeau serait immédiatement son égal aux yeux de la foule.

La concurrence a rendu, comme il convient, les juges plus exigeants. Entre dix candidats, qui n’ont pas eu le temps de rien chercher par eux-mêmes, il est juste de choisir celui qui possède le mieux les vérités découvertes par autrui. Il faut donc que les futurs collègues de nos maîtres connaissent dans ses moindres recoins le vaste empire qu’on a conquis avant eux. Plus ce champ est étendu, plus il faut de temps pour le parcourir, plus on risque d’arriver fourbu au terme du voyage. Que dis-je ? On y arriverait vieux, si l’on n’avait pas de bonnes jambes.

Aujourd’hui, les jeunes professeurs de l’École, les jeunes médecins des hôpitaux touchent le but vers l’âge de 35 ou 40 ans. Jusque-là, qu’ont-ils fait ? Ils ont passé leur jeunesse à préparer des concours, c’est-à-dire à charger leur mémoire de toutes les connaissances qui pouvaient les faire valoir dans un petit nombre d’épreuves déterminées. Ils sont ferrés sur tous les détails de la médecine courante, sauf peut-être la thérapeutique, car il est de bon goût de s’étendre sur la question de manière à manquer de temps, et d’aborder là thérapeutique au moment où l’horloge vous coupe la parole. Les pauvres candidats sont bourrés de détails, chargés de faits, courbés sous le poids des observations recueillies par leurs maîtres ; on n’exige pas qu’ils exposent des vues générales ; je crois pourtant qu’on le leur permet par tolérance. Cette méthode permet à l’École de recruter d’excellents élèves, qui pourront faire un jour d’excellents professeurs. Mais ils ont passé l’âge des recherches originales, des idées neuves et hardies ; ils prendront difficilement l’habitude de rien tirer de leur propre fonds. Quelques-uns sont tellement empêtrés de leur science acquise qu’ils ne comprennent même pas le mérite de l’invention.

Un excellent professeur de l’École à qui l’on demandait « Pourquoi ne vous présentez-vous pas à l’Institut ? Claude Bernard a des chances, vous en auriez autant que lui, » répondit naïvement :

« Mais c’est juste. Tout ce que Bernard a fait, je le sais aussi bien que lui, et je sais bien des choses qu’il ne sait pas. »

Cher maître pesez bien cette réponse. Elle met a découvert le défaut de la cuirasse.

J’avoue pourtant que la gymnastique des concours n’a pas mis sur les dents ceux qui ont eu l’esprit d’arriver jeunes, comme Lorain, Fournier, Axenfeld, Luys. Mais neuf professeurs sur dix rappellent ce personnage de vaudeville qui était abruti par la lecture. Ils savent trop ; ils ploient sous le travail d’autrui. Ils ont marché tant et tant sur les routes et les chemins vicinaux de leur empire qu’ils n’ont plus la vigueur nécessaire pour conquérir une bicoque.

J’espère donc, en bon patriote, que les Français ont fait une sottise en jetant la fleur de leur panier dans l’enseignement médical. Ce qui m’enfonce dans cette idée, c’est que parmi les idées nouvelles, les découvertes médicales qui réalisent un progrès scientifique, il n’y en a pas une qui sorte de l’École ou des hôpitaux. Que vous en semble ?

Au moins l’enseignement payera-t-il à la France ce qu’il lui coûte ? Je n’en suis pas bien sûr. Il est très-brillamment organisé, et médiocre au point de vue scientifique. Il sert à maintenir un bon niveau moyen, mais c’est tout.

Ce qui préoccupe bien autrement mon amour-propre national, c’est la création d’un enseignement libre à côté et souvent au-dessus de l’école. Chaque fois qu’un docteur jeune ou vieux a quelque chose à enseigner, il ouvre un dispensaire particulier, invite ses confrères à l’entendre et s’improvise orateur. Orateur n’est pas le mot : les orateurs sont assis dans les chaires de l’École ; mais il professe ce qu’il sait, et, n’étant pas payé pour allonger la corde, il s’arrête dès qu’il n’a plus rien de nouveau à nous dire. J’ai suivi plusieurs de ces cours et j’y ai rencontré bon nombre de médecins étrangers attirés à Paris, comme moi, par la renommée de l’enseignement officiel. Nous entendions professer dans ces cliniques libres ce que l’École répétera dans quinze ou vingt ans. Nous y prenions des notes, puis nous allions à l’École, comme au spectacle, et nous applaudissions l’éloquence ou l’esprit d’un admirable parleur.

Voilà cher maître et vénéré beau-père, les impressions d’un loyal Américain sur cette illustre École de Paris. Je compte que vous garderez ma lettre pour vous, car Susannah n’y comprendrait rien, et votre voisin le Français dirait que je paye d’ingratitude l’hospitalité de son pays. J’ai réglé mon dernier compte au Grand-Hôtel moyennant 710 fr. pour la semaine.

Votre bien dévoué,

Jonathan Doyouknow.