L’ENFANT MALADE


Cinq ans, six ans et sept ans, la joie…

Un jour de septembre, lorsque j’avais sept ans, j’eus mal aux dents. Mal aux dents, c’est triste. Cela prend les idées et les comprime jusqu’à ce qu’elles souffrent comme des bêtes et ne sachent plus que dire : J’ai mal aux dents. Maman faisait la lessive. Je rôdais autour d’elle, inquiet, je marchais en me plaignant. On dirait que nous promenons notre douleur afin de l’égarer, pour qu’elle se perde dans un coin et ne puisse plus nous retrouver. Maman s’interrompant me regardait avec de bons yeux. Les souffrances d’un enfant sont des souffrances imméritées. Le Destin martyrise quelqu’un qui se plie et qui pleure avec tant de faiblesse que l’on pense : Nature tu es forte, mais tu es bien injuste. Maman m’embrassait : « Mon pauvre petit, tu as mal aux dents ! »

Le lendemain, j’eus encore mal aux dents : Mon garçon nous la ferons arracher ce soir. Le médecin prend des pinces très dures et malfaisantes comme une âme d’acier. On ouvre la bouche, quelque chose s’arrache, on crie. Ça y est.

Le surlendemain, j’eus encore mal aux dents : « Tu n’as pas de chance, mon enfant. Qu’est-ce que c’est donc ce mal aux dents qui ne veut pas finir ? » Je m’asseyais sur une chaise et je penchais la tête, pour voir si pencher la tête ne me soulagerait pas. Je ne promenais plus mon mal comme au premier jour, car il était tel que rien ne pouvait le distraire. Assis sur une chaise et penché, voyez-vous cet enfant : quelque chose est sur lui, trop lourd pour ses petites forces. Il pleure, il invoque sa mère, il invoque Dieu et toutes les puissances qu’il connaît : quelque chose est sur lui, terrible comme un châtiment. La mère pense : « Mon enfant ne vous a jamais offensé, mon Dieu, et moi que vous ai-je donc fait pour que vous vouliez le punir ? Mon Dieu, c’est à moi que vous auriez dû donner cette souffrance. »

Il y eut une fluxion. Elle croissait, on fit venir le médecin qui la tâta, la pressa, n’y connut pas grand’chose et dit : « C’est sans doute un abcès, nous le percerons dans quelques jours. Ces visites du médecin vous rassurent un peu et l’on souffre avec plus de calme, en vue de la guérison.

Le médecin revint. Ce n’était pas un abcès. Quelque chose : une grosseur, une tumeur, on ne sait quoi… Ma pauvre tête entière était malade. Je sentais cela sur mon front, sur mes cheveux, dans mon cerveau, sur ma nuque, comme une grosse main appuyée qui me faisait courber la tête. Le médecin ordonna une pommade. Pommade, pommade, tous les matins et tous les soirs le mal se riait de vous et vous restiez là, inoffensive et ridicule. Pommade, pommade, tous les matins et tous les soirs votre pot de pommade désemplissait un peu, mais vous étiez, blanche, aussi vaine qu’une belle dame auprès d’un accident.

Un jour succède à l’autre pendant qu’une douleur succède à une autre douleur. Voici les jours noirs qui naissent avec un matin fatigué. Huit heures et la soupe sont tristes comme un remède à ceux qui n’ont pas d’appétit. Neuf heures, dix heures, onze heures, la Douleur habite votre cerveau, votre mâchoire, vos tempes et votre sang. Vous n’êtes plus vous, cet enfant aux regards et aux idées, car la Douleur vous bouche les yeux et remplace vos idées. Et midi, en vous offrant ses bons plats de campagne, vous fait souffrir encore. Enfin l’après-midi s’étend comme une plaine de sable où l’on est perdu avec l’Ennui, avec le Soir et avec la Mort.

Et le médecin revint. C’était un gros bourgeois de province qui mangeait, chassait et buvait et visitait les malades avec un vieux reste de science qu’il apporta de Paris. Brave homme et bon cœur, qui s’apitoyait comme un ignorant et disait : « Pauvre petit bougre ! » Du reste il n’osait pas pratiquer d’opération chirurgicale, par crainte de faire souffrir le pauvre monde. Je pense que c’est surtout parce qu’il n’était pas sûr de lui-même. Il ne comprit jamais rien à ma maladie. Son savoir fut épuisé lorsque, après la pommade, quelques remèdes amers et dépuratifs me fatiguèrent bien plus.

Je m’affaiblissais chaque jour. Vous voyez un enfant dont le corps s’en va, qui sent partir sa chair et dont l’âme anime seulement quelques tissus frêles et qui dépériront encore. Il y a des pommettes pointues, des mains translucides et osseuses, et sous ses habits il y a douze côtes saillantes qui semblent l’intérieur d’une maison de misère. Cependant que cette grosseur de la joue grossit, s’accroît de tous les malheurs d’alentour et veut demeurer à jamais, comme un parasite installé chez un pauvre homme.

Le médecin alors se tourna du côté de la chirurgie qu’il n’aimait guère, mais il fallait me sauver. Il feuilleta des livres, car il avait de la bonté, si bien qu’un matin il osa faire une incision. Et la souffrance et la peur se joignaient en moi, pareilles à deux mains qui s’unissent et pressurent un cœur.

L’incision fut faite, après laquelle il y avait une plaie suppurante et dont on entretenait la suppuration. Je fus à cette époque un enfant de sept ans qui, la tête cerclée d’un bandeau, offrait à l’air un visage pâlissant dans les linges. Tout le jour, ma petite chaise et moi, au pied du lit, au coin du feu, formions un meuble immobile et geignant. Parfois maman changeait les pansements avec ses bons doigts, mais un toucher, une caresse, en passant, remuent la vie douloureuse d’un malade et l’agitent. Alors elle me prenait sur ses genoux et me berçait. Or, il y avait en son sein une chaleur qui m’endormait, le soir, loin des abcès cruels, auprès d’une mère dont les deux ailes me recouvrent.

Cet abcès ne termina rien. Un jour il se ferma, et la grosseur de ma joue subsistait. Le médecin encore me tâta, me fit ouvrir la bouche, examina toute chose, réfléchit une dernière fois et dit : « Décidément je n’y comprends rien. Un nouveau médecin vient de s’installer ici : vous devriez le voir afin qu’il essaye aussi de guérir votre enfant. »

C’est ainsi. Il y a des étudiants en médecine qui s’amusent à Paris et qui étudient afin d’être docteurs. Et puis ils sont riches et s’établissent dans un coin de province où ils doivent guérir les malades. Leur vie est joyeuse auprès des gentilshommes campagnards alors qu’ils mangent et qu’ils boivent. Ils courent un peu les filles, ils chassent et ce sont des bons vivants. Ils parcourent la campagne et font leur métier pour augmenter leurs revenus. On les aime parce qu’ils sont gais et parce qu’ils se portent bien. On leur ouvre les portes et on les accueille dans les maisons comme on accueille la guérison. Et enfin, lorsqu’ils ont fait plusieurs visites à deux francs, la maladie s’est aggravée et ils vous disent : « Je ne comprends rien à votre enfant et vous déclare que vous ferez bien de le montrer à un autre médecin. »

Le second médecin ressemblait au premier. Fils d’un paysan riche, il voulait s’enrichir encore et brillait de manière à contracter un beau mariage, mais c’était un bon jeune homme d’alcool et de gaieté qui s’agitait et savait me faire rire. Nous allons à son cabinet, le jeudi matin, lorsque nous traversons la place du Marché. Il y a des gens, le jeudi matin, qui font leurs affaires en vendant des œufs : maman fait ses affaires en conduisant son petit au médecin. Vendre des œufs, c’est gagner de l’argent ; soigner son enfant, c’est gagner de la vie. Lorsque nous entrons, plusieurs personnes attendent et nous attendons notre tour en causant tout bas pour faire passer le temps. Maman dit : « Savoir ce qu’il va bien nous dire, aujourd’hui. C’est peut-être cette fois-ci qu’il te guérira. »

Petit cabinet du médecin avec des fauteuils, des tables et des livres, je vous revois. Vous me sembliez plein de luxe parce que vous étiez plein de tapis, vous étiez silencieux aussi pour accueillir les malades, et à cause de vos livres vous aviez l’air savant comme votre maître. Petit cabinet du médecin, vous étiez une petite chapelle où le Bon Dieu accueillait les blessés. Nous entrons ici pour connaître notre destin. Maman, un peu pâle, me tient par la main. Vous étiez très bonne, petite chapelle, lorsque le Bon Dieu me disait : « Assieds-toi. » Il me tâtait en demandant : « Est-ce que je te fais mal, mon petit bonhomme ? » Il me regardait dans la bouche aussi et c’était drôle parce qu’il disait : « Allons, ouvre le bec. » À la fin il y avait tel ou tel remède à prendre, qui faisait battre notre cœur : C’est peut-être le vrai remède. Et quand nous sortions, le médecin me caressait et me donnait de la joie parce que je savais répondre à ses questions : « Qui est-ce qui a succédé à François Ier ? »

Nous remontions chez nous, le jeudi matin. Un enfant et sa mère ont descendu cette rue en ne sachant pas, voici qu’ils la remontent en souriant. Les nouveaux médecins sont pareils aux nouvelles amantes qui nous donnent un nouveau bonheur. Et vous, jeudi matin, avec cette clarté, vous embellissiez la semaine. Jeudi matin, je vous aime, et maintenant vous êtes encore pour moi un matin d’espérance.

Pendant longtemps les remèdes se suivirent. Nous courons chez le pharmacien et je les utilise immédiatement. Il ne faut pas laisser au mal un seul des instants qu’on peut lui soustraire. Les premiers jours j’étais bien naïf. Chaque potion amère fut un divin liquide inventé pour le bonheur humain. Je la bois, je la sens en moi, je gesticule en criant : À présent je suis guéri !

Un peu plus tard j’espérais au lendemain. Celui qui se couche plein de souffrance, la nuit le prend entre ses mains et le caresse et le repose. Demain matin, la fatigue s’en est allée ; le sommeil vous a lavé la tête, et la grosseur de votre joue — vous souvenez-vous ? — eh bien ! elle n’est plus là.

Un peu plus tard encore j’espérai dans la fin de la semaine. Plusieurs jours sont nécessaires pour que ce remède entre dans votre sang. Tout d’abord vous ne sentez rien parce que son travail ne s’est pas fait, mais bientôt, lorsqu’il a pénétré votre chair, toute votre chair se transforme, les humeurs, dissoutes, s’en vont et se perdent. Peut-être bien que la prochaine visite au médecin sera la visite de guérison.

Mais hélas ! espérances décevantes, belles espérances de mes jours qui m’avez trompé, je vous ai vues partir l’une après l’autre, comme les fleurs du jardin qui n’ont pas laissé de fruit. Vous étiez plusieurs à mes côtés. La première était la plus belle, elle est partie d’abord. Sa sœur était un peu moins belle et m’a quitté bientôt. La troisième était modeste et douce. Elle se tenait devant moi, et lorsqu’elle me regardait il brillait dans ses yeux un peu de mon âme. Je vois bien maintenant que celle-ci était la meilleure. Je lui tendais les mains et nous jouions ensemble à cache-cache derrière les bosquets où sont les plantes vertes et noires. Un jour elle s’est trop bien cachée et je n’ai jamais pu la découvrir.

Ah ! oui, nos caractères savent se plier ! Facultés d’assimilation : pauvres cerveaux et pauvres nerfs, vous en jouez de vos facultés d’assimilation pour vous habituer au malheur ! Quand les trois espérances eurent franchi mon seuil, je vécus côte à côte avec mon mal. Je vécus à côté de mon mal comme un homme à côté d’une personne qu’il connaît. C’est une mauvaise personne qui vous gronde et vous bat. Elle s’assied sur votre chaise, elle prend place à votre table, elle se couche dans votre lit, elle voudrait entrer dans vos pensées. Mais nous savons garder nos pensées des mauvaises personnes. Nous les enfermons au fond de nous-mêmes, là où sont nos sentiments les meilleurs. Elles vivent, elles se blottissent au nid, elles sont de bonnes pensées tièdes et frileuses. Mélancoliques pensées des malades, pensées bonnes et fines, l’âme à son tour prend un peu de votre forme, et bienheureux les enfants malades, car ils auront de la finesse et de la bonté.

Maman, qui me voyait dépérir, ne s’habituait pas à mon mal. Il y avait un enfant qui ressemblait aux autres enfants avec sa vie saine et son bonheur. J’étais beau comme un travail qu’elle avait fait. Je représentais une partie de sa chair et de son sang et sur mes idées on sentait que ses mains avaient passé. Or cet enfant qui jouait s’assied dans un coin pour souffrir. Ce travail que l’on a fait, ce bel objet qui vous avait coûté tant de peine, qu’un souffle passe encore : il sera brisé ! Et la chair de votre chair se corrompt, le sang de votre sang s’amasse en un endroit de la joue et devient du pus et de la douleur. Oui, ses idées sont bien ce que j’en avais fait, mais les idées dans ce corps maigre tremblent et pâlissent, jusqu’à ce qu’elles meurent, mon Dieu !

Alors, puisque le médecin n’y pouvait rien, maman s’arrangea pour me guérir elle-même. Les médecins qui ont fait des études connaissent beaucoup de maladies, mais pour guérir un malade il faut le soigner avec cet instinct que donne une grande bonté. Dans les hôpitaux, de vieux chirurgiens et de jeunes internes pratiquent toute la science des écoles, or beaucoup d’hommes meurent parce qu’on ne sait pas les soigner avec amour. La Bonté est plus forte que la science humaine. Il faudrait que la médecine fût un sacerdoce et que chaque médecin pratiquât son métier comme on accomplit un grand devoir. Loin des plaisirs du monde, dans sa pensée et dans son cœur, il faudrait que le médecin restât chaque jour afin de se recueillir et de se fortifier. Un cerveau, c’est bien, pour connaître les maladies, mais un cerveau et un cœur cela suggère les miracles. Vous devinez ce que vous n’aviez pas compris et votre amour, dépassant vos idées, vous guide dans tous les dédales. Isaac Newton découvrit la gravitation, non pas parce qu’il était savant, mais parce qu’il avait une âme poétique.

Les médecins qui parcourent les campagnes avec leur gros sang et leurs idées sereines passent dans les maisons et regardent les maladies comme un conducteur des ponts et chaussées regarde un remblai qu’il faut combler. Les hommes sont de simples matières où l’on exerce son métier. Or la médecine n’est pas une science que l’on applique aux hommes comme celles que l’on applique aux pierres.

Maman s’arrangea donc pour me guérir elle-même.

La vie est une duperie : ce sont les gens maigres qui ne peuvent pas manger. La soupe réconfortante du matin, les haricots et le vin de midi, la soupe encore du soir me donnent des haut-le-cœur et je m’enfuis sur ma petite chaise, dans mon coin, là où l’on ne mange pas. J’aimais pourtant les biscuits qui, trempés dans le vin, fondent avec un goût de sucrerie. Mais ce n’est pas une nourriture, et puis dans nos campagnes saines on ne veut pas dépenser son argent à des biscuits. Maman cherchait quelque aliment réconfortant et qui me tentât comme une friandise. Elle finit par penser au chocolat. Tous les matins, tous les midis et tous les soirs, avec une belle couleur lilas et une odeur chaude, le chocolat au lait m’appelait comme un ami. Je fus tenté dès la première fois. Petit gourmand je m’approchais. Or une force agitait ma cuiller et jusqu’à la fin, maman, j’ai mangé mon chocolat. On finit même par mettre du pain dedans. Je ne mourus pas d’inanition. Chocolat au lait, je vous serai toujours reconnaissant parce que vous m’avez sauvé la vie.

Celui qui mange, la nature le fait rentrer dans ses lois. Un repas, une digestion et la faim qui les suit sont des phénomènes essentiels. C’est un nouveau sang qui se forme, une nouvelle chair aussi, et puis il semble que de nouvelles idées se forment en même temps. Vous participez à la vie ordinaire qui se compose de changements. Vous êtes en mouvement comme le vent, comme les hommes et comme toutes les forces naturelles. Un malade se renferme et se replie vers le passé. Sa pensée se souvient et revit les anciens instants tandis que son corps absorbe et boit les anciennes substances. Or il arrive, en ce temps-là, que sa pensée s’étiole et que son corps s’amaigrit parce que les anciens instants sont passés et parce que les anciennes substances sont épuisées.

Maman se dit qu’elle devait faire revivre mes idées comme elle avait fait revivre mon corps. Elle me fit retourner à l’école. Ça me distraira. Certainement, et lorsque je descendais avec mes cahiers sous le bras je pensais à des choses de l’école. Je devenais studieux. L’histoire de France m’emplissait la tête de ses actions de rois et de ses batailles. Je connus des bruits d’armures que frappaient les épées alors que Duguesclin, Jeanne d’Arc et les Anglais habitaient mon âme avec force comme ils avaient habité ce monde. Histoire de France aussi, vous m’avez sauvé la vie.

C’est à cette époque qu’une vieille mendiante avec son enfant passa devant notre maison. C’était une vieille femme, habitant à quelques lieues de là qui, tous les mois, venait dans notre petite ville où les riches bourgeois avaient l’habitude de lui faire des dons. On la voyait passer, tenant son panier d’une main et son enfant de l’autre main. Son panier contenait les choses de sa vie : des œufs, des légumes, du vin et son porte-monnaie, et son enfant contenait tout son bonheur. Chaque mois on la voyait passer avec ses vêtements propres, son bonnet blanc et son visage couleur de grand air. Elle habitait, sur la lisière d’un bois, une petite cabane qu’entouraient les champs jaunes du Berry et la forêt profonde de mon pays. Mais jamais on ne l’avait aperçue dans sa cabane. Les gens en passant disaient : C’est ici la maison de la mère Henri, et les contrevents étaient fermés, et la porte barrée. Voyages de vieilles mendiantes, voyages souvent lointains de celles dont la besogne est par les routes ! Les voyages forment l’esprit, car on récolte dans les champs, dans les maisons et sur les chemins presque toutes les connaissances de la vie. C’est ainsi que la mère Henri apprit à faire, avec des plantes, une eau que l’on appelle l’eau rouge et qui soulage de toutes sortes de maux. Elle guérissait aussi de la « loubée ». Je n’ai jamais su ce que c’était que la « loubée », mais la mère Henri guérissait de la « loubée ». Si elle avait été plus vieille, solitaire et sale, on aurait cru qu’elle était sorcière. Mais elle avait un enfant comme les autres femmes, elle était propre comme les autres femmes encore, elle causait ainsi que tout le monde, et l’on croyait simplement qu’elle avait appris le long des routes quelques-uns des secrets des plantes.

Depuis quelque temps, maman la guettait à passer. Il y a des espérances inavouées que nous plaçons sur les vieilles têtes du hasard. Maman pensait que la Vérité qui voyage peut rencontrer ceux qui rôdent. Et puis il y a toujours des voisins qui connaissent le cousin d’une personne qu’une vieille mendiante a guéri. Enfin le succès appartient à ceux qui le cherchent partout, même où ne s’arrêtent guère les succès.

Maman appela la mère Henri : nous pouvons toujours essayer, disait-elle. Mère Henri, je vous vois encore lorsque vous arriviez lentement, avec votre bon air, comme ceux que l’on attend. Vous m’avez aperçu, la tête entourée d’un bandeau et vous avez dit : En effet, l’on m’avait appris qu’il était malade votre petit. Votre enfant était avec vous. Maman, tout de suite, vous raconta que c’était un mal qui ne voulait pas s’en aller. Et parce qu’elle était impatiente de ce que vous lui diriez, elle défit bien vite le bandeau. La grosseur était là. Vous l’avez touchée du bout des doigts, par crainte de me faire mal. Ensuite vous avez dit ; « C’est sans doute de l’humeur, et vous nous avez regardés. » Vous avez ajouté : « Il faudrait mettre là-dessus un saint-bois. Un saint-bois c’est une petite écorce qui attire l’humeur et la fait sortir en dehors. On en trouve chez tous les pharmaciens. »

Alors maman, pour vous remercier, vous offrit de manger du pain et du fromage en buvant un verre de vin. Vous avez accepté et votre enfant s’est assis auprès de vous sur la petite chaise. Voilà, mère Henri. Je me souviens de votre amour pour votre enfant. Vous lui donniez à manger et à boire en disant : « Mange bien, bois bien, mon petit. » C’était un enfant bien élevé qui mangeait proprement parce qu’il avait l’habitude de manger comme cela, chez des gens aisés qui n’aiment pas que les pauvres laissent des miettes. Vous le regardiez. Mère Henri, aussi longtemps que durera ma mémoire je me souviendrai des regards que vous donniez à votre enfant. Vous étiez une vieille malheureuse, dans une cabane, et qui voyage pour aller tirer les sonnettes par tous les temps de pluie et de soleil. Votre main brune, l’hiver pressait votre sein où glissait le vent gelé, et vos pas d’été, pleins de sueur, marchaient au soleil sur les routes sans nombre qui usent vos jambes pour vous donner du pain. La pauvreté vous entourait le corps, comme une grosse corde, et vous traînait ainsi qu’un maître traîne une bête pour la montrer aux portes des maisons. Mère Henri, quand vous regardiez votre enfant l’on sentait que vous étiez une femme heureuse. Vous regardiez votre enfant comme Jésus doit regarder ceux qu’il a mis au monde et qu’il fait souffrir. Mais surtout vous le regardiez comme on regarde son bonheur. Votre enfant vous semblait beau comme un château avec un parc. Le maître s’arrête et contemple en pensant qu’ici c’est sa vie : la richesse, l’aisance et la beauté. Votre enfant était meilleur que la chaleur des bons foyers, que les baisers des amoureux et que la viande que l’on mange en buvant du vin. De toutes ces choses il vous tenait lieu. Alors vous l’admiriez. Ce jour-là il tombait de la pluie. Votre petit garçon dit : « Il pleut. » Dans nos pays on parle très mal et l’on dit : Ça pluit. Vous le fîtes remarquer à maman : « Voyez-vous, Madame, mon petit garçon ne dit pas : Ça pluit, mais il dit : Il pleut. » Votre petit garçon sourit : « Voyez donc, Madame, disiez-vous, comme il a de belles dents ». Et quand vous vous êtes levée pour partir, maman vous a dit : « Il a l’air bien intelligent, votre petit. » Alors, mère Henri, j’ai vu vos deux yeux comme deux âmes profondes dans lesquelles l’amour est tombé.

Puis vous êtes partie, entre votre panier et votre enfant. Votre panier contenait votre vie, mais votre enfant contenait tout votre bonheur.

Un saint-bois. Maman n’osa pas l’appliquer. Sur ma joue, au siège du mal, il ne faut pas des remèdes de bonnes femmes. Un saint-bois peut être bon, mais la prudence conseille de ne pas s’en servir. Maman ressemblait aux vieux paysans malades qui appellent un médecin. Le médecin dit : Ce n’est rien, il faut prendre tel ou tel médicament facile. Alors on l’écoute parce que si cela ne fait pas de bien, cela ne peut du moins pas faire de mal. Mais si le médecin commande une médication compliquée, le vieux hoche la tête et pense : Il se trompe avec tous ses remèdes de pharmacien et mon mal partira comme il est venu. Les médecins sont pareils aux conseillers que l’on écoute lorsqu’ils sont de notre avis.

Ma mère pourtant était ébranlée. C’est une pente irrésistible, sur les routes irrégulières et qui nous précipite jusqu’à sa fin. Tu as interrogé la science d’une commère : tu l’as comprise et tu voudras la compléter. La curiosité se joint à l’espoir et nous pousse. Pour maman, l’espoir surtout la poussait. Un saint-bois agit parce qu’il attire l’humeur. Pourquoi ne la transporterait-il pas à l’endroit que l’on aurait choisi ? Sur un bras de mon enfant si je mettais un saint-bois, par ce moyen on verrait toute l’humeur s’en aller, et celle de la joue aussi. Maman fit part de ce raisonnement à toutes nos voisines et chacune l’approuva : « Moi, à votre place, j’essaierais. » Pendant quelques jours encore, maman retourna cette idée dans sa tête et, l’ayant bien appréciée, résolut, un samedi, de l’expérimenter pour une durée de huit jours.

Hélas ! vous, saint-bois, entre deux samedis qui restâtes sur mon bras, pauvre remède de bonne femme, vous nous avez trompés. Nous étions habitués aux déceptions depuis les temps de la pommade et de l’incision et de plus nous ne laissions croître que de toutes petites espérances afin que leur départ ne fît pas en nous trop de vide. Mais vous, saint-bois, remède de bonnes femmes, humble remède de gens comme nous, vous n’auriez pas dû tromper les vôtres. Nous vous avons pardonné : nous avons même cru que c’était parce que nous n’étions pas assez hardis. Maman dit : « Ce saint-bois, il faudrait le mettre sur ta joue, mon petit, mais je ne l’ose pas. La mère Henri avait peut-être raison, qui voulait que l’on attaquât le mal en son endroit. »

Ensuite le temps passa, comme passe le temps des malades. Nous n’avions pas parlé de notre femme au médecin, parce que les médecins sont des gens savants qui n’aiment pas la concurrence. Le temps se levait chaque matin et traînait des jours gris dans notre maison, le long des rues de l’école et parmi les livres. On le voyait se dresser pendant des heures et poser ses poings lourds sur ma tête. Nous allions souvent chez le médecin, et ces jours-là le temps de notre vie semblait un peu plus clair et plus léger. On dirait que les médecins nous guérissent du temps. Nous allions chez le médecin. Aide-toi, le ciel t’aidera. Ah ! oui, nous nous aidions, mais le ciel mettait bien longtemps à nous aider. En avons nous usé de la patience, maman ! Lorsque nous nous donnions la main en descendant chez le médecin, nous pensions : Il y a bien longtemps déjà que nous connaissons ce chemin. Et nous remontions tous deux en pensant : Il y a bien longtemps déjà que le médecin ne connaît rien à ce mal.

Le temps passa, tout habillé de fer, comme un guerrier dangereux qui ne veut pas passer.

Une fois le temps s’arrêta auprès de nous. C’est parce que le médecin croyait que deux cautères pourraient me guérir. Oui, le médecin dit un jour : « Il faudrait lui poser deux cautères. Ça ne sera pas grand’chose et ça le soulagera certainement. » Il me demanda : « Et comment écris-tu cautère ? — Coterre. — Mais non, répondit-il, parce que ça ferait coterr…re. Il faut l’écrire Cautère. » Savoir écrire leur nom me rendait les cautères familiers. Cautère, vous ressembliez à mes bêtes familières, à Jeanne d’Arc et à Napoléon et vous veniez à moi, comme eux, à travers ma jeune science pour faire du bien à mes maux. Pendant huit jours, cautère, nous vous attendions comme un bienfait : moi parce que je vous connaissais et maman parce qu’elle espérait en vous. Je crois que jamais, cautère de mon enfance, vous ne fûtes ainsi reçu chez les hommes par un fils et sa mère qui vous attendaient.

Certes nous avions expérimenté bien des remèdes, mais tout nouveau remède est doué de propriétés particulières dont la meilleure est d’entretenir l’espérance. Les médecins vous promènent à travers les connaissances humaines.

Le matin des cautères je ne m’attendais pas à ce qui allait arriver. Connaissant ma maladie, mon cerveau l’avait domestiquée et l’associait à ma vie sans crainte de rébellion, mais un jour il s’aperçut que cette bête domestique était une bête parce qu’on agissait avec elle comme avec une bête. En effet les cautères prennent la chair et la rongent furieusement. On voit ainsi une bande de chiens de chasse dévorer un sanglier des bois. Le médecin opérait, maman me tenait la tête et moi je me plaignais, longuement, avec des geignements égaux. Je revoyais cette grosseur que Dieu posa sur ma joue et qui me traînait depuis si longtemps déjà, sur sa route ardue où mes forces se lassaient. Je demandais compte à toutes les puissances humaines ou divines de leur malédiction. Vous m’avez blessé, moi qui n’ai rien fait. J’allais à l’école tous les matins et j’accomplissais tous mes devoirs lorsque vous m’avez blessé. Et vous m’avez blessé au visage afin que la blessure fût visible et pour que le châtiment fût profond. Ma joue se creuse sous deux cautères et c’est une marque infâme que vous m’imposez à jamais. Mais, au moins, laissez-moi guérir. Entrez votre poing dans ma chair, et que j’en souffre, mais au moins laissez-moi guérir.

Quelques jours plus tard, lorsque le médecin enleva les deux cautères, il y avait deux trous que nous devions faire suppurer. Jusqu’ici j’avais bien su que j’étais malade à cause de mes souffrances, de mes remèdes et de nos visites, mais ces maladies élégantes restent à notre surface comme des douleurs aristocratiques. Presque du bonheur est sur elles. On se dit : Je suis malade, pour se distinguer des autres hommes, et l’on sent que la maladie est une supériorité parce qu’elle affine les malades. Mais si la chair se rompt, la maladie se montre par deux trous et devient une maladie honteuse. Alors le malade est un homme blessé qui laisse ses pensées dans ses blessures où elles se corrompent à leur tour et vivent avec des plaies.

J’avais perdu mon calme et mon accoutumance. À l’école, mécaniquement, les choses entrent dans ma tête. Il y a deux parts dans mon esprit : l’une où viennent les connaissances du monde malgré moi, parce que j’ai des sens, et l’autre où sont deux trous que mon âme habite. Moi, c’est la seconde part, c’est mon âme recroquevillée qui pense et qui pleure. Un jour que je n’écoutais pas ses observations, l’instituteur me donna une gifle. Alors on vit baver deux filets de pus sur ma joue, qui étaient une tare cachée qui se montre et par laquelle on comprend qu’il ne faut pas toucher à cet enfant puisque sa chair se décompose. Ces deux filets de pus me séparaient du monde.

Mes nuits étaient noires et rudes. Un sommeil implacable me gardait, pieds et poings liés, sans connaissance et sans pensée. De toute ma fatigue venait cet accablement et tout mon corps y participait, par ses sens, par ses membres et par ses organes qui ne pouvaient plus agir parce que le mal les avait usés. Mais un ronflement marquait ma vie et ce ronflement encore était de la fatigue. Je ronflais comme on râle, avec une respiration qui voulait jaillir, mais qui devait traverser des marécages. Quand parfois je m’arrêtais, maman pensait : Sa respiration peut-être n’avait pas pu sortir, et elle me tâtait pour voir si je n’étais pas mort. Je m’éveillais le matin, amer, et la bouche pleine d’un pus qui semblait aussi gagner mon cerveau où des idées s’épaississaient.

Il y eut un jour où je ne pouvais pas fermer la bouche : quelque chose, comme une dent de sagesse, pointait pour la tenir entrebâillée. Le médecin dit : « Mais voilà, c’est l’os qui sort. Je comprends maintenant sa maladie. Voyez-vous, Madame, c’est l’os qui était gâté. Je m’en étais toujours douté. »

Il prit une pince et enleva le morceau d’os ainsi qu’on enlève une dent. Le voici. Nous le regardâmes, maman et moi, comme une partie de nous-mêmes et avec une grande crainte. Nous avions peur parce qu’un os gâté doit ressembler à une plaie et nous pensions la voir et souffrir à cause de sa profondeur et de son pus. Mais non et c’était simplement un petit os poreux un peu plus gris qu’il n’aurait dû. Alors nous fûmes bien étonnés de ce que si peu de chose pût produire tant d’effet.

Nous l’enveloppâmes dans du papier de soie pour le conserver, mais nous n’étions pas rassurés. Ça commence par un petit os de la mâchoire, de même qu’une carie d’os commence par une fluxion légère, et ça se poursuit longtemps comme un mal qui ronge. C’est une fraction et c’est une autre et puis c’est tout un os qui disparaît. Et d’autres os s’en vont qu’a corrompus un mauvais voisinage car les maux gagnent de proche en proche avec la mort pour but. On comprend que l’humanité est faite pour les maux lorsqu’on voit leur naissance et leur développement. Un os de ma mâchoire sort par ma bouche et nous nous demandions si tous les os de ma tête n’allaient pas sortir par le même endroit.

Ah ! les semaines qui suivirent ! Je sentais ma mâchoire en travail qui se désagrégeait seconde par seconde comme le temps se désagrège et avec cette assurance égale que donnent les grandes forces. Voilà ce que je croyais sentir. Lorsque mon sang avait un peu plus de vie, alors qu’un peu de calme semblait revenir, cela accélérait encore la vitesse du mal. C’est une marche vers la mort. Dieu parfois la rend agréable et rapide, mais c’est afin de mieux nous tromper, pour que nous arrivions plus tôt à sa fin. Et j’étais un pauvre enfant plié. Je m’asseyais sur ma chaise, je me couchais dans mon lit, j’étendais mes bras en croix comme l’autre, qui avait tant souffert, et je n’aurais pas voulu souffrir, et je n’aurais pas voulu mourir.

Les actions de la vie me semblaient superflues. Ah ! c’est la fin de l’été et c’est un peu de l’automne, et il y a un beau soleil blanc dans le ciel bleu. Que m’importaient ces choses ! Et que m’importaient le travail, les paroles et les visites du médecin ! Mes idées habitaient deux trous de ma joue auprès des os de ma mâchoire, dans un pays où l’on ne vit plus qu’une vie maigre et pourrie. Le monde est malsain, les médecins ne savent pas guérir les malades et le travail et les paroles sont superflus puisque l’on doit mourir.

Ma pauvre maman me prenait la main et m’entraînait. Il faut une grande persistance dans nos espoirs et suivre courageusement le Destin où il nous conduit. Le Destin nous conduisait encore au cabinet du médecin. Maman le suivait, égale et forte comme les forces qui nous poussaient et le suivait jusqu’au bout en me traînant par la main. Je m’en allais avec des petits pas de laine et la tête baissée, et je sentais en moi toutes les défaillances d’un vaincu : « Aie du courage, mon petit enfant. Les médecins qui nous enlèvent nos os ne nous font pas souffrir longtemps. Et puis je t’achèterai des biscuits. Tu les mangeras avec du vin, et tu sais qu’ils sont bons comme des bonbons et qu’ils fortifient le cœur des enfants malades. »

Une autre fois, elle me dit : « Si tu es bien sage et que tu ne cries pas, je t’achèterai un crayon rouge et bleu. » Un crayon rouge et bleu, je voulais le gagner, parce qu’il sert à composer de beaux dessins. Ce jour-là le médecin aurait pu m’enlever bien des os sans me faire crier. Un crayon rouge et bleu possède une grande puissance à cause de ses deux couleurs qui rappellent l’uniforme des soldats. Je le voyais devant mes yeux doué d’une grande beauté. Il faut souffrir pour le posséder, mais la possession en est si bonne qu’il semble qu’on ne pourra plus mourir.

Le médecin dut faire un voyage à Paris. Avant de partir il nous dit : « Je vais emporter un des petits os que nous avons arrachés pour le montrer à l’un de mes anciens professeurs. » Et quand il revint, voici ce qu’il nous apprit : « C’est bien une carie d’os, comme je l’avais dit. Il aurait fallu pratiquer une opération et gratter la partie malade, mais nous ne le pouvons plus maintenant à cause de la faiblesse de cet enfant. Laissons, et le mal s’en ira seul. »

Nous laissâmes. La résignation des pauvres gens s’étend sous le ciel comme une bête blessée et regarde doucement les choses dont elle ne peut point jouir.

Auprès du médecin, mon mal s’accrut, parce que c’était dans ma destinée. Il aurait fallu une opération chirurgicale, mais nous n’en voulions à personne en pensant que nous étions de pauvres gens. Les ouvriers savent que la vie est pénible puisqu’il faut travailler chaque jour, et les maladies leur montrent qu’elle est plus pénible encore puisqu’on ne conserve pas toujours cette vie pour laquelle on a travaillé. Les médecins sont riches et leur fortune les éloigne de nous. Ils passent en voiture, leur regard s’arrête à peine sur nos humbles maisons et leur esprit les considère un instant, puis s’en va. Nous restons penchés sur nos besognes et nous acceptons les lois naturelles : le travail, les maux et la richesse. Nous disons simplement : Nous n’avons pas de chance. Et c’est la formule dernière de nos cerveaux, grâce à laquelle nous pourrions vivre dans le malheur éternel.

Il arriva que le dernier morceau d’os sortit de ma mâchoire. Je fus guéri, et nous en étions étonnés.

CHARLES-LOUIS PHILIPPE.