L’Encyclopédie/1re édition/OBÉLISQUE

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OBÉLISQUE, s. m. (Archit. & Antiq. égyptiennes.) espece de pyramide quadrangulaire longue & étroite, qui est ordinairement d’une seule pierre, & qu’on éleve dans une place pour y servir d’ornement. La proportion de la hauteur à la largeur est presque la même en tous les obélisques. Cette proportion est telle : leur hauteur est de neuf parties ou neuf parties & demie, & quelquefois dix de leur grosseur par le bas ; par le haut la largeur n’est jamais moindre de la moitié, ni plus grande que les trois quarts de celle d’en-bas, & on place un ornement sur sa pointe, qui est émoussée ; mais nous nous proposons d’entretenir ici le lecteur des obélisques d’Egypte, parce que ce sont les seuls monumens qui subsistent de l’ancienne sagesse de ce peuple.

Sésostris, roi d’Egypte, après s’être rendu maître de la plus grande partie de l’Asie & de l’Europe, s’appliqua sur la fin de son regne à élever des ouvrages publics pour l’ornement du pays, & pour l’utilité des peuples. Entre les plus considérables de ses ouvrages, on compte les deux obélisques que ce prince fit élever dans la ville d’Héliopolis. Ils sont d’une pierre très-dure, tirée des carrieres de la ville de Syenne en Egypte, tout d’une piece, & chacun de 120 coudées de haut.

Auguste, après avoir réduit l’Egypte en province, ayant fait transporter à Rome ces deux obélisques, il en fit dresser un dans le grand cirque, & l’autre dans le champ de Mars, avec cette inscription sur la base, Cæs. D. F. Augustus Pont. max. Imp. XII. Cos. XI. Téib. Pot. XV. Ægypto in potestatem populi rom. redact. soli donum dedit.

Le corps de ces obélisques est tout chargé de figures hyéroglyphiques, ou écritures symboliques, qui marquent, selon Diodore la grande puissance de ce roi, le détail des tributs qu’on lui payoit, & le nombre des nations qu’il avoit vaincues. Un de ces obélisques est aujourd’hui rompu en pieces, & couvert de terre ; l’autre, qu’Auguste avoit fait placer dans le cirque, avec la même inscription, a été mis par le pape Sixte V. à la porte del popolo l’an 1589.

Le successeur de Sésostris, nommé par Hérodote Pharon, & par Pline Nimcoreus, fit élever deux obélisques, à l’imitation de son pere. Ils avoient chacun cent coudées de haut, & huit coudées de diametre. On voit encore de nos jours un de ces obélisques à Rome devant l’église de S. Pierre, où il a été élevé par le pape Sixte V. Caïus César l’avoit fait venir d’Egypte sur un vaisseau d’une fabrique si singuliere, qu’au rapport de Pline, on n’en avoit jamais vu de pareil. Cet obélisque est tout uni, sans aucun hiéroglyphe.

Ramesses, autre roi d’Egypte, crut devoir consacrer au soleil un obélisque d’une grande hauteur. On dit qu’il y eut vingt mille hommes employés à le tailler, & que le jour qu’on devoit l’élever, le roi fit attacher son fils au haut de l’obélisque, afin que les ingénieurs disposassent leurs machines avec assez d’exactitude pour sauver la vie au jeune prince, & pour conserver en même tems un ouvrage fait avec tant de soin. Pline qui rapporte cette histoire, ajoute que Cambyse ayant pris la ville d’Héliopolis, & y ayant fait mettre le feu, il le fit éteindre, dès qu’il s’apperçut que l’embrasement avoit gagné jusqu’à l’obélisque.

Auguste, après avoir soumis l’Egypte, n’osa toucher à cet obélisque, soit par religion, soit par la difficulté qu’il trouva à transporter cette grande masse. Constantin ne fut pas si timide ; il l’enleva pour en orner la nouvelle ville qu’il avoit fait bâtir. Il le fit descendre le long du Nil jusqu’à Alexandrie, où il avoit fait mettre un bâtiment exprès pour le transporter à Constantinople. Mais sa mort, qui arriva dans ce tems-là, fit différer cette entreprise jusqu’à l’an 357 de J. C.

Alors Constance l’ayant fait mettre sur un vaisseau, il fut amené par le Tibre jusqu’à un village à trois milles de Rome, d’où on le fit venir avec des machines dans le grand cirque, où il fut élevé avec celui qu’Auguste y avoit fait mettre long-tems auparavant. Depuis le tems de Constance, il y avoit donc deux obéliques dans le cirque ; & c’est de ceux-là dont parle Cassiodore avec assez peu d’exactitude, quand il dit qu’il y en avoit un consacré au soleil, & l’autre à la lune, & que les caracteres qui y sont gravés, sont des figures chaldaïques, qui marquent les choses sacrées des anciens : ce discours sent bien l’ignorance du bas empire.

Enfin cet obélisque qui étoit tombé, a été relevé par le pape Sixte V. devant l’église de saint Jean de Latran l’an 1588, 1231 ans depuis qu’il avoit été amené par Constance, & 2420 ans depuis qu’il avoit été taillé par les soins de Ramessès.

Hermapion avoit autrefois donné en grec l’interprétation des figures hiéroglyphiques qui sont gravées sur ce monument ; ce qui marque que de son tems on avoit encore l’intelligence de ces figures. On peut lire cette interprétation dans Ammien Marcellin, qui nous en a conservé une partie. Elle contient d’abord les titres pompeux du roi « Ramessès, fils du soleil, chéri du soleil & des autres dieux, à qui ils ont donné l’immortalité, qui a soumis les nations étrangeres, & qui est le maître du monde, &c. » Mais outre ces titres flatteurs, cet obélisque contenoit une histoire de ses conquêtes.

Il en étoit de même de tous les autres obélisques en général : voici ce que dit Diodore de Sicile. Sésostris éleva deux obélisques d’une pierre très-dure de cent vingt coudées de haut, sur lesquels il fit graver le dénombrement de ses troupes, l’état de ses finances, & le nombre des nations qu’il avoit soumises.

A Thebes, suivant Strabon, il y avoit des obélisques avec des inscriptions, qui constatoient les richesses & le pouvoir de leurs rois ; l’étendue de leur domination, qui embrassoit la Scythie, la Bactriane, l’Inde & le pays appellé aujourd’hui Ionis : enfin la grande quantité de tributs qu’ils recevoient & le nombre de leurs troupes, qui montoit à un million d’hommes.

Proclus, dans son commentaire sur le Timée, nous dit que les choses passées sont toujours nouvelles chez les Egyptiens ; que la mémoire s’en conserve par l’histoire ; que l’histoire chez eux est écrite sur des colonnes, sur lesquelles on a le soin de marquer tout ce qui mérite l’admiration des hommes, soit pour les faits, soit pour les nouvelles inventions & pour les arts.

Germanicus, au rapport de Tacite, alla voyager en Egypte pour connoître l’antiquité. Il voulut voir les ruines de l’ancienne ville de Thebes ; il n’y avoit pas long-tems qu’elle étoit ruinée ; car elle ne le fut que sous Auguste par Cornelius Gallus, premier gouverneur d’Egypte. On voyoit encore, dit Tacite, sur des colonnes des lettres qui marquoient les grandes richesses des Egyptiens ; & Germanicus ayant demandé à un prêtre du pays de lui expliquer ces hiéroglyphes, ce prêtre lui dit que ces lettres marquoient qu’il y avoit eu autrefois dans la ville sept cent mille hommes en âge de porter les armes, & que c’étoit avec cette armée que le roi Ramessès s’étoit rendu maître de la Lybie, de l’Ethiopie, des Medes, des Perses, des Bactres, de la Scythie, de la Syrie, de l’Arménie & de la Cappadoce ; qu’il avoit étendu son empire jusque sur les côtes de Bithiquie & de Lycie. On lisoit aussi sur ces colonnes les tributs qu’on levoit sur ces nations, le poids de l’or & de l’argent, le nombre des armes & des chevaux, l’ivoire & les parfums, le bled & les autres tributs que chaque nation devoit payer, qui n’étoient pas moins magnifiques, ajoute Tacite, que ceux que les Parthes ou les Romains exigent aujourd’hui.

En un mot les obélisques nous ont laissé des vestiges étonnans de l’opulence des rois d’Egypte, & l’explication que les prêtres donnent dans Tacite, répond si bien aux figures que nous voyons gravées au sommet des obélisques qui nous restent, singulierement de celui élevé à Thebes par Ramessès, qui est actuellement dans la place de saint Jean de Latran, & dont on a donné une estampe au commencement de ce siecle, qu’il nous paroîtroit déraisonnable de révoquer en doute une puissance dont il reste tant de témoins & de monumens.

Il semble même que les Romains aient été effrayés d’imiter les obélisques des rois d’Egypte. Ces beaux ouvrages ont été pour l’Italie des bornes sacrées. La grandeur romaine a cru, en les transportant, faire tout ce qu’elle pouvoit, & n’a pas osé en construire de nouveaux pour les mettre en parallele avec les anciens. Au lieu donc que la pyramide de Cestius prouve qu’une famille particuliere a tenté un modele de ces pyramides si superbes & si exhaussées des rois d’Egypte, la circonstance singuliere que personne n’a imité la structure des obélisques, constate pleinement que les empereurs eux-mêmes ne se sont pas hasardés d’opposer des ouvrages de ce genre à ceux de ces monarques. Ils tiroient leur marbre d’une carriere unique dans le monde. Cette carriere étoit située près de la ville de Thebes & des montagnes qui s’étendent vers le midi de l’Ethiopie & les cataractes du Nil. Cinq obélisques d’Egygte, relevés par les soins de Sixte V. servent à justifier la magnificence de Sesostris & de Ramessès en ce genre : cependant le nom de Dominique Fontana qui les rétablit, est encore célebre à Rome, tandis que celui des artistes qui les taillerent & les transporterent de si loin, est pour jamais inconnu. Mais le lecteur curieux de s’éclairer davantage sur cette matiere, peut consulter Bargæi de obelisco. Il est inséré dans le beau recueil des antiquités romaines de Grævius commentarius, tom. IV. (Le Chevalier de Jaucourt.)

Obélisque (Hydr.) s’entend de certaines fontaines qui forment un rocher large par en-bas, terminé en pointe en forme d’un obélisque ; telle est la belle fontaine de Versailles qui porte ce nom. Il y en a encore quatre dans le bosquet nommé l’arc de triomphe, qui sont à jour & triangulaires, formés par des corps de cuivre doré, d’où sortent des nappes d’eau à divers étages, imitant des cristaux.