L’Arc d’Ulysse/L’Arc d’Ulysse

L’Arc d’UlysseÉditions Georges Crès et Co (p. 11-15).

VERS SAPHIQUES

Reddidi carmen, docilis modorum
Vatis Horati.


L’ARC D’ULYSSE

I

Jadis tronc rigide en la lumière pure,
Le style Achéen à la double courbure
L’asservit, pliant aux buts inexorables
Le puissant érable.

Et seul le tendra, — tant le fèvre a contraint
Le bois dans la corne et la corne en l’airain, —
Seul encochera le frémissant carreau
Le bras d’un héros.

Mais nul ne connaît sous ses haillons serviles
Les puissantes mains du destructeur de villes ;
Nul n’ôte le masque à cette comédie
Du Roi qui mendie,

Et qui doit gagner contre un gueux des chemins
Son droit sur le seuil à tendre aussi la main,
N’opposer au coup visant l’hôte sacré
Qu’un rire acéré.

Il voit les Rivaux dépeupler ses érables,
Crier à sa faim qu’elle affame les tables,
Et d’impurs désirs qui toute l’enveloppent
Souiller Pénélope.

Ah ! la chose juste et secourable, l’Arc !
Qui comme un mouton égorgé dans un parc
Abat l’adultère et le pillard… Mais Zeus
Tempère Odusseus.

La prudence, comme une neige s’épanche,
Tombe froidement des rudes barbes blanches
Sur la dangereuse ardeur de la colère,
Et fait l’âme claire.

Tel le Circonspect désarme les piliers
De la lance aiguë et du rond bouclier :
La fuite aux mains nues ira heurter en vain
Les portes d’airain.

Jupiter tonnant démente les superbes,
Un sombre devin les fouaille de son verbe,
La nuit déployant ses ailes colossales
Oppresse les salles.

Némésis est là, dans l’ombre, qui pour voir
Ceux qu’elle a marqués lève son voile noir,
Et laisse couler de ses cruels yeux pers
L’arrêt qui les perd.

II

Enfin voici l’Arc ! À le bander s’irrite
Inutilement l’orgueil des Parasites.
Car aux lâches mains, Minerve, tu n’accordes
D’en tendre la corde.

Par son envergure et par son bec de fer
Il ressemble au large oiseau de Jupiter,
L’aigle et lui, de l’homme ou du Dieu outragés
Les prompts messagers.

Des riches pavés, où ses guenilles glissent,
Demi-nu, se dresse un musculeux Ulysse.
Il a saisi l’arme, et sous son crâne chauve
Brûle un œil de fauve.

Comme un maître en l’art de la lyre, tordant
La corde sur la cheville qui la tend,
Sans effort l’Archer bande l’arc insoumis.
Et ses ennemis

Pâlissent ! L’essai de la corde fidèle
Rend un son strident comme un cri d’hirondelle.
Mais ores que soient à ces faces félonnes
Les flèches, aiglonnes !

Les jeux sans péril, Antinoüs, sont clos.
Ta lèvre flairait un doux vin de Chios ;
Et que ta pensée était loin de la mort
Sur la coupe d’or !

Tombe ! qu’un sang noir élargisse les flaques
De vin rose. Tombe aussi, lâche Eurymaque,
Qui d’une rançon crus écarter le geste
Des Parques funestes.

Qu’un rubis éclate en l’ivoire du cou.
Les traits durs ont faim comme la dent du loup.
Et, plantés de dards, les Chefs semblent des faons
Qu’affolent les taons.

Et toujours l’arc tinte. Et les flèches mortelles
Sifflent. Et la mort hurle, gémit, ou bèle.
Mais au doux chanteur Phémios, s’il embrasse
Tes genoux, fais grâce,

Ô toi qui combats toujours pour la beauté,
Qui sus par le verbe et le fer racheter
Pénélope, comme aux rivages sanglants
Hélène aux bras blancs.

III

Plaise aux amants l’Arc argenté de Diane,
D’où sur les bois bleus et la mer océane
Pleuvent pâlement les silences qui pleurent,
Les rêves qui leurrent ;

L’Aède aimera — Prince dépossédé,
Que sa force nue et son luth bien bandé
Aux seuils profanés dresse beau et cruel, —
Cet arc immortel,

Frère de la lyre irritée, où se choquent
Les haines d’airain dans le vers d’Archiloque ;
Car la même fraude à sa justice il courbe,
Et les mêmes fourbes,

Les vils prétendants à notre bien royal,
Qui souillent les lits de cèdre et de santal,
Et dans les festins osent leur front lier
De notre laurier.