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L’Anti-Caquet de l’Accouchée



L’ANTI-CAQUET
DE L’ACCOUCHÉE.
M.DC.XXII.
In-8º.

Ces deux antiens advocats, d’Agues et Pilaguet, avec leurs venerables barbes, ont esté contraints de revenir au monde pour donner conseil à tous ces peuples qui venoient pour demander justice contre ce meschant et miserable qui a fait imprimer les satyriques du Caquet de l’accouchée et des actions du temps, où on a recogneu en plein fonds ce qu’ils croyoient estre fort caché.

Lesquels enfin, après avoir eu communication des libelles, ont esté quelque temps sans parler ; puis, avec une gravité non pareille, prenans leurs barbes à deux mains, ont prononcé :

Courage, peuples ; nous recognoissons que son erreur est vostre justification, car, tout ce qu’il a dit n’estant que le quart de ce qui se fait par vous, il aura une honte de voir commenter sur ses libelles, et declarer par le menu ce qu’il a obmis à dire.

Qui vous reprendra de vos vices si chacun en est entiché ? Un sac à charbonnier ne debarboüille point. Ce ne sont que gouttes d’huille qui s’estendent sur les habits de ceux qui s’en voudroient mocquer.

Ce n’est pas pourtant sauver vostre honneur que de monstrer que la pluspart des peuples sont vicieux, si ce n’est qu’en ce cas personne ne vous jugera. Mais puisqu’on ne peut effacer une tache d’ancre que par une double laissive, encore la marque y demeure, il vaut mieux en couper la pièce.

Or, disons doncques, par forme d’additions, de qui parle-il le premier ? de la consultation des medecins. Le pauvre ignorant ! s’il eust esté du Palais, comme nous, il eust parlé du procez et differend des quatre medecins et quatre apoticaires, proche l’un de l’autre en un tripied, qui se querelloient à qui auroient de la pratique. Enfin, pour terminer ce differend, nous les avons accordez par arbitres, et ordonné que Vignon continueroit à donner des pruneaux aux petits enfans pour entretenir sa pratique ; que S.-Jacques yroit jouer des orgues à Saincte-Croix ; que Le Sec yroit tous les jours deux fois entretenir les religieuses de Montmartre, et que Charles monteroit sur son mullet pour faire bonne mine par la ville ; et, pour le regard des quatre apoticaires, qu’ils sonneront dès le matin leur mortier en carrillon pour la feste de Negrepelisse et la bienvenue de monsieur de la Force.

Et ce, sans prejudice des droits de Consinot, pour avoir medicamenté un certain procureur non marié, ruë de Mauvaise-Parole, d’un entrac1 au coin des genitoires ; donné conseil à tous les procureurs et advocats de se pourmener sur les remparts et aux allées de la royne Marguerite2, en attendant le retour du roy et la paix concluë ; et sur la requeste presentée par Moreau, son voisin, pour estre disjoint de l’instance, attendu les quatre cens escus de gages qu’il a de l’Hostel-Dieu, il est mis hors de cour et de procez et sans despens.

Puis après des charlatans et farceurs ; ô monsieur le satirique ! vous y venez à tard : nous avons ouy parler d’eux jusques aux enfers, qui disoient avoir si bien parlé grec, latin, espagnol, italien et françois sur leur eschaffaut, qu’ils ont tiré des Parisiens en pièces de cinq sols et huict sols, pour la vente de leurs drogues et chappellets, plus de trente mil livres3 dont ils ont profité, sur ce deduit trois ou quatre cens escus pour la permission de charlataner ; que l’on reforme quand on voudra : leur paquet est faict.

Il en veut aux femmes qui veulent estre braves. Pourquoy en parle-il mal ? Que ne s’attaque-il à ceux qui les espousent et qui les trompent ? Un marmouzet qui promet tout et ne tient rien, qui donne un estat et ne le peut entretenir, qui asseure sa fortune sur l’étiquette d’un sac et sur la ruine d’un païsan, méritent une couronne cornuë.

Il n’en parle que par envie : c’est qu’il ne peut estre eschevin, car il n’a pas le moyen d’achepter un estat de quartenier pour assister au banquet de la trahison, ou de gagner les voix à la brigue, comme fit jadis un charpentier contre le venerable Poncet, qui en est mort de melancolie. S’il ne sçait faire trotter les bouteilles pendant la brigue, il en peut bien torcher son bec. Mais quel profit y a-il de nommer des prud’hommes ? Aussi bien sont-ils corrompus quand ils ont passé par là.

Ha ! monsieur le satyrique, vous estes ignorant, ne vous desplaise, quand vous mesprisez la petite bourgeoise qui prend le chapperon de velours pour estre suivante de Madamoiselle ; si vous eussiez pris vos lunettes d’Amsterdam4, vous eussiez veu leur advancement : l’une espouse un foytte-cahyer des rentes des aydes, l’autre un procureur de Sainct-André-des-Arts, l’autre un sergent dangereux de la forest de Bondis, dont la race et postérité sera dispencée d’obtenir lettres d’anoblissement, et vous ne le considerez pas.

Il fait bien l’enhazé5 quand il parle d’une pauvre servante qui se plaint de n’espouser pour son argent qu’un cocher ou un palfrenier, qui font d’une malle vigueur une genealogie d’enfans, et ce pauvre esprit n’a pas consideré que les hospitaux des Enfans-Rouges, du S.-Esprit6 et de la Trinité, estoient déserts sans eux, qui les ont remplis de la semence d’Abraham.

Il veut empescher, ce semble, que le marchand n’aspire aux offices, et neantmoins ils ont cest honneur ès compagnies souveraines, tenans de la race dont ils viennent, de marchander pour faire justice, et eux seuls ont esté les premiers qui en ont commencé la corruption. Et de faict, avant que le marchand y entrast, il y avoit trop de gravité : on ne pouvoit, au temps passé, approcher ses conseillers, Sainct-Valerien, la Rochetomas, Vignolles, Ruelle, Regnard, Feu, et un tas d’autres des Parlemens et Chambre des comptes, dont la race est noble jusques à la quatriesme generation.

Tu t’abuse, satyrique : quel bien plus clair et plus liquide y a-il à Paris que le loyer des maisons aux garses et mal-vivans7 ? Et neanmoins tu tasche à l’abolir ; il n’en vient que du bien. Premierement, on advance le loyer ; si un commissaire chasse le locataire avant le terme, on est payé et on n’use point la maison ; le tonnerre n’y chet jamais ; elle n’est jamais vuide, car il y a plus de ces gens-là à loger que d’autres. Il n’y auroit point de charité de les renvoyer aux faux-bourgs8.

Tu pense avoir tout dit le plus important affaire des huguenots quand tu parle de la taille qu’ils payent pour faire la guerre contre le roy ; tu t’abuse et ne le saura jamais, si ce n’est par un traistre et renegat comme Cahyer, car la première chose à observer en leur religion, c’est d’estre secret, escouter tout et ne parler point, et en faire advertir les Cercles9 par les espions, sur peine d’excommunication.

Je croy que tu est borgne et aveugle quant tu ne contemple pas les beaux heritages et grandes possessions de ces anciens brigueurs de pratiques, qui subsistent encor à présent, scis rue Fripaut10, Fripillon, consistans en menus drappeaux que l’on ramasse à faire du papier.

Et quoy ! tu te mocque d’un procureur qui escrit en grosse lettre ! mais cependant, à la barbe de tous ses compagnons, il a si bien fait par ses diligences et la faveur de ses amis qu’il a attrapé la pratique du messager de Chartres, et de fait il y a treize mois qu’il presente des placets pour avoir executoire pour la conduite d’un prisonnier.

Tu es bien sot de ne pouvoir nommer par nom et surnom les usuriers ; le grand nombre t’en crève les yeux, et, par despit de ce que l’on en dit, on fera le party du remboursement des notaires, à fin que lettres de change ayent lieu.

Pourquoy crie-tu après les cuisiniers qui font trop bonne chère à deux pistoles pour teste, puis qu’ils sont cause de la prestance et gravité des hommes, qui, avec un ventre de grenoüille, marchent d’un pied large, le visage enluminé, meprisant et ne songeant pas à ceux qui ont faim ?

Vous ne dites rien de nouveau. On estoit bien contraint au temps passé de se passer d’un honneste valet bien vestu avec un manteau ; mais vous ne sçavez pas qu’il n’y avoit pas aussi tant de fils de putains à Paris pour faire des lacquais, et si on ne portoit point en ce temps-là de poulets.

De quoy se soucie ce causeur satyrique si nos lacquais portent l’espée11 après nous ? C’est pour leur apprendre le mestier de tirelaine, car, quant ils nous ont servy cinq ou six ans, nous leur donnons quinze ou vingt escus de recompense pour achepter un manteau rouge12, pour estre les Achiles d’un bordel ou guetteurs d’un coing de ruë13.

Il croit depriser M. de Soubize quand il dit (errari), et il ne voit pas qu’il a imité ce vieil capitaine Anguerrant de Marigny14, qui s’est fait poser sur le portail du Palais15 pour s’enfuir le premier lorsque le feu brulleroit les roys.

Il a tort d’accuser en general ceux qui donnent invention de trouver argent pour le roy, puis qu’il sçait en sa conscience que cela procède de la subtilité de Roüillart, qui, pour en faire les memoires, a couppé un bureau à l’entrée de la chambre sans payer finance.

En mesprisant les commissaires et sergens qui ne font aucun rapport à la police, pour le moins j’eusse excepté Cordier et Brullon, l’un pour estre empesché à recevoir les loyers des maisons du Pont-Marchand, l’autre à faire la distribution de la bourse commune des huissiers du mois d’avril ; encor Brullon merite loüange d’avoir esté secret et n’avoir decouvert au roy ce grand fonds, qui sans doute eust esté pris pour faire la guerre.

Si les procureurs de la Cour et greffiers des presentations ne font rien, ils n’en vaudront que mieux à l’advenir. Ils ressemblent à la terre qui se repose : quant ils auront esté defrichez et que le temps sera venu, ils plumeront doublement ; cependant ils apprendront à faire des fosses.

Tu te plains de Chalange16, et tu ne cognois pas le plaisir qu’il a fait au plat pays lorsqu’il a fait l’edict des procureurs. Il est cause que, les clercs n’ayant plus d’esperance d’estre receus, ils se sont retirez en leur pays. Il s’en est engendré une pepinière d’esleus, grenetiers, sergens, receveurs du taillon et autres menus offices, pour lesquels achepter ils ont fait boursiller leurs parens et amis, qui sont à present secqs comme bresil.

Si on ne fait plus de ceremonies, d’enterremens ny d’offrandes, tu ne sçais pas que l’on a succé cela de la mammelle de Genève, pour tousjours appauvrir l’Eglise et faire quitter aux quatre mandians la partie ?

Si l’Université a perdu son credit et son ancienne reputation, pourquoy en accuse-on les jesuites ? Sçait-on pas bien que le recteur de l’Université, Dadonius, fuit suspensus in patibulo, quoniam agebatur de puero corrupto ? On a eu crainte que chacun en fist de mesme ?

L’on se plaint que les offices sont trop chers. Ô les sots ! que ceux qui s’en plaignent imittent Canto et Testu : qu’ils appreignent à jouër des farces.

Sinon, qu’ils preignent ces deux beaux offices qui sont à present à Paris et à bon marché, courratiers de change et receleurs de fripperies : l’un fait trouver de l’argent à usure, l’autre fait derober son maistre. Sans cela, le Chastelet seroit bleu !

Pour ce qui est de vostre tableau et de la justice du roy, Monsieur le satyrique, nous en demourons là : nous n’avons rien à contredire. M. Pillaquet et moy, nous avons fueilleté nos annalles ; nous n’avons rien trouvé ès règnes de nostre temps de pareil à celuy-cy, sinon qu’une chose, que les peuples ne meritoient pas un tel roy, qui en l’aage de vingt ans a suppedité les rebelles, corrigé les vices, et, par sa pietté et bon exemple en son règne, augmenté le culte divin.



1. Antrax.

2. V. sur cette promenade, dépendante des anciens jardins de la reine Marguerite dans la rue de Seine, une longue note de nos Variétés historiques et littéraires, t. I, 18e pièce, p. 219.

3. Tabarin surtout devint très riche. Il se retira dans une terre près de Paris, et, jalousé par les nobles ses voisins, qui s’indignoient de voir ce farceur se poser comme leur égal, il fut tué par eux dans une dispute pour affaire de chasse. Dupuys Demporte, Hist. gén. du Pont-Neuf, 1750, in-8, p. 36, et D. Martin, Le parlement nouv., franç.-allem. Strasb., 1637.

4. Lunettes d’approche, que les Hollandois fabriquoient seuls alors, et qu’on appeloit aussi lunettes de Hollande. Sur cette invention, assez nouvelle alors, surtout pour les Parisiens, puisque la première lunette de cette espèce fut vendue en 1609 sur le Pont-Marchand, V. Journal de l’Estoille, 30 avril 1609, et l’Hermite du Mont-Valérien, p. 1 (Recueil des pièces les plus curieuses sur le connétable de Luynes).

5. Expression qui répond à celle-ci : faire des embarras. Enhazé vient, selon Oudin, du verbe espagnol hacer, faire.

6. À l’hospice des Enfants-Rouges, fondé au Marais par François Ier, aussi bien qu’à l’hôpital du Saint-Esprit, près la Grève, on recevoit et l’on élevoit les enfants de pauvres. Ceux de l’hospice du Saint-Esprit s’appeloient les enfants bleus. À l’hospice de la Trinité, où les enfants portoient aussi un habit de cette même couleur (Du Breul, Antiq. de Paris, liv. 3), on leur faisoit apprendre gratuitement un métier. V. la Biblioth. de Bouchel, au mot Hospitaux, art. Hospital de la Trinité.)

7. Ceci n’est pas tout à fait vrai. On en peut voir la preuve dans une pièce de nos Variétés historiques et littéraires, t. 1, p. 207–209.

8. Elles y retournèrent cependant, ou, pour mieux dire, elles ne les avoient jamais quittés, surtout le faubourg Montmartre, « alors leur retraite ordinaire », comme il est dit dans le Caquet des femmes du faubourg Montmartre, etc., Paris, 1622, in-8, p. 3.

9. Les cercles luthériens d’Allemagne, toujours alliés clandestinement avec les huguenots de France.

10. C’est le nom qu’on donnoit alors à la rue Phelippeaux. Son premier nom, qui remonte au XIVe siècle, étoit Frépault ; au XVe siècle, on dit Frapault ; nous trouvons Fripaux, comme ici, en 1560, puis Frepaux, en 1636. C’est seulement à la fin du XVIIe siècle que le nom de Phelipeaux, étant devenu célèbre, prit peu à peu la place de ces appellations si changeantes ; la rue l’a gardé. Elle est encore, comme la rue Frépillon, sa voisine, toute peuplée de revendeurs et de marchands de vieux chiffons.

11. V. sur cet abus des laquais porteurs d’épée, et sur la défense qui y mit fin en 1654, nos Variétés historiques et littéraires, tome 1, p. 283, note 1, et 284, note 3.

12. V. plus haut pour ce vêtement des bandits d’alors.

13. Personne ne comprit mieux que M. d’Angoulême l’emploi que les laquais mis à la retraite devoient faire de leurs loisirs. Même pendant qu’ils étoient à son service, s’ils lui demandoient leurs gages, il ne les payoit que de ce beau conseil : « C’est à vous à vous pourvoir. Quatre rues aboutissent à l’hôtel d’Angoulême, vous êtes en beau lieu, profitez-en. » Tallemant, édit. in-12, t. 1, p. 221.

14. C’est sans doute à cause de la capitainerie du Louvre, dont il étoit en effet investi, qu’Enguerrand de Marigny est traité ici de capitaine.

15. Cette statue d’Enguerrand de Marigny ne fut placée sur le portail du Palais qu’après le jugement qui le réhabilita. On lisoit au dessous :

Chacun soit content de ses biens ;
Qui n’a suffisance n’a rien.

16. V. plus haut sur cet édit des procureurs que Chalange fit rendre et dont il eut les profits ; V. aussi nos Variétés histor. et litt., t. 1, p. 215.