L’Année terrible/Bancroft

L’Année terribleMichel Lévy, frères (p. 62-63).


                         IV


Qu’est-ce que cela fait à cette grande France ?
Son tragique dédain va jusqu’à l’ignorance.
Elle existe, et ne sait ce que dit d’elle un tas
D’inconnus, chez les rois ou dans les galetas ;
Soyez un va-nu-pieds ou soyez un ministre,
Vous n’avez point du mal la majesté sinistre ;
Vous bourdonnez en vain sur son éternité.
Vous l’insultez. Qui donc avez-vous insulté ?
Elle n’aperçoit pas dans ses deuils ou ses fêtes
L’espèce d’ombre obscure et vague que vous êtes ;
Tâchez d’être quelqu’un, Tibère, Gengiskan,
Soyez l’homme fléau, soyez l’homme volcan,
On examinera si vous valez la peine
Qu’on vous méprise ; ayez quelque titre à la haine,
Et l’on verra. Sinon, allez-vous-en. Un nain
Peut à sa petitesse ajouter son venin
Sans cesser d’être un nain, et qu’importe l’atome ?
Qu’importe l’affront vil qui tombe de cet homme ?
Qu’importent

les néants qui passent et s’en vont ?
Sans faire remuer la tête énorme, au fond
Du désert où l’on voit rôder le lynx féroce,
Le stercoraire peut prendre avec le colosse
Immobile à jamais sous le ciel étoilé,
Des familiarités d’oiseau vite envolé.