Ouvrir le menu principal

L’Alimentation d’une grande ville assiégée

L’ALIMENTATION DE PARIS


PENDANT LE SIÈGE




I.Modifier

Dans une ville étroitement bloquée, comme Paris l’est depuis trois mois et demi, les conditions ordinaires de la vie économique se trouvent profondément modifiées. Les approvisionnemens cessant d’être entretenus chaque jour par de nouveaux apports, ceux qui les possèdent se trouvent investis d’un monopole accidentel dont la puissance s’accroît à mesure que les quantités existantes diminuent. Si on laissait les choses suivre leur cours ordinaire, les prix hausseraient progressivement selon le caractère de nécessité des denrées, de manière à devenir inabordables d’abord pour les classes pauvres, qui seraient réduites à mourir de faim, ensuite de proche en proche et de bas en haut pour les autres couches de la population. La classe riche serait atteinte la dernière. Elle subirait l’inconvénient des hauts prix ; mais du moins son existence ne se trouverait pas menacée aussi longtemps que les approvisionnemens ne seraient pas complètement épuisés. Est-il besoin de dire que les choses ne peuvent se passer ainsi, et qu’en se plaçant même exclusivement au point de vue de l’intérêt de la résistance, en faisant abstraction de toute considération de justice et d’humanité, le gouvernement d’une place assiégée ne peut laisser une partie de la population exposée aux horreurs de la faim, tandis que les classes favorisées de la fortune seraient à peine effleurées par les privations ? Il faut évidemment modifier en raison du blocus le régime ordinaire de la distribution des subsistances, et en général de tous les articles indispensables à la vie ; à mesure que l’action régulatrice de la concurrence cesse de se faire sentir, il faut aviser d’une manière ou d’une autre à la remplacer, ou tout au moins à corriger les effets du monopole. Quand la liberté ne peut plus agir, le rôle de l’autorité commence. Seulement ce rôle n’est pas aussi facile à jouer que se l’imaginent les économistes des clubs, surtout quand la place assiégée s’appelle Paris, et qu’elle renferme plus de deux millions de bouches à nourrir.

Dès le début du siège, les partisans des « moyens révolutionnaires » invitaient le gouvernement à se substituer purement et simplement au commerce en réquisitionnant toutes les denrées et en se chargeant de les distribuer par rations égales à tous les habitans, sans établir entre eux aucune différence. C’est ce qu’on a appelé depuis le système du « rationnement gratuit et obligatoire. » Les promoteurs de ce système se servaient volontiers d’une comparaison qui répondait à tout. Paris assiégé, disaient-ils, c’est un navire en pleine mer. On ne fait point de commerce sur un navire ; le capitaine, responsable du salut commun, dispose des provisions de bouche, rassemblées dans un magasin dont il garde la clef, et en cas de nécessité il peut, il doit même rationner l’équipage et les passagers, sans faire entre eux aucune distinction, sans grossir la ration des passagers riches au détriment de celle des pauvres. Cette comparaison serait juste, s’il s’agissait d’une petite forteresse dont la population ne dépasserait pas celle d’un grand navire ; elle le serait encore peut-être, si « l’intendance » s’était chargée depuis des années de nourrir les Parisiens comme elle nourrit les armées et les flottes ; mais Paris renferme dans ses murs mille fois plus d’habitans que n’en a jamais contenu le plus grand des navires de guerre, et c’est le commerce qui lui a jusqu’à présent servi d’intendance. On ne pouvait donc songer raisonnablement à substituer du jour au lendemain et de toutes pièces dans Paris assiégé le système de la mise en régie et de la distribution des alimens par voie d’autorité au régime de l’approvisionnement et de la consommation libres. Supposons par exemple que le gouvernement eût réquisitionné, comme le demandaient les communistes des clubs, toutes les denrées alimentaires chez tous les négocians en gros et en détail et même chez les simples particuliers, que serait-il arrivé ? Si ces denrées, dont la conservation exige des soins de tous les instans, avaient été transportées dans des magasins publics et placées là sous la surveillance de fonctionnaires improvisés pour la circonstance, elles auraient certainement subi une déperdition considérable ; on pourrait citer comme exemple à l’appui le déchet causé par la gelée dans les approvisionnemens de pommes de terre des Halles centrales, et bien d’autres faits analogues. Si le gouvernement avait laissé les denrées réquisitionnées dans les magasins du commerce ou dans les garde-manger des particuliers, comme le lui conseillaient dernièrement MM. Dupont de Bussac, Victor Considérant, etc., dans un manifeste de l’Union républicaine, en se bornant à en dresser l’inventaire et à constituer « les anciens détenteurs provisoirement gardiens des marchandises expropriées, » la déperdition causée par le manque ou l’insuffisance des soins de conservation indispensables n’eût probablement guère été moindre, même en admettant que les anciens détenteurs eussent accepté de bon gré le rôle médiocrement agréable et commode de « gardiens des marchandises expropriées. «

La réquisition ou, ce qui revient au même, l’expropriation générale des denrées alimentaires était visiblement le système le moins propre à garantir la bonne conservation des munitions de bouche, aussi précieuses cependant que les munitions de guerre. Ce système valait-il mieux au point de vue de la distribution équitable et utile des alimens ? Il est bien permis d’en douter. D’abord n’eût-il pas été singulièrement difficile d’improviser un recensement général et complet de toutes les bouches à nourrir, avec une appréciation même approximative des besoins de chacun ? On s’en serait tiré, assuraient les preneurs du système, en établissant des « catégories. » Soit ; mais comment établir des catégories sans mettre les consommateurs à la discrétion des recenseurs, et sans ouvrir la porte à tous les abus de l’arbitraire ? Ensuite comment organiser d’une manière tolérable la distribution quotidienne de l’infinie variété des alimens réquisitionnés à une population de 2 millions d’individus ? Il est superflu d’insister sur les impossibilités d’application de ce système de réquisition générale et de rationnement gratuit et obligatoire qui constitue la partie économique du programme de la « commune. » Ces impossibilités ne sont que trop visibles. Cependant le gouvernement pouvait-il abandonner les choses à elles-mêmes dans la situation exceptionnelle que l’interruption des communications et la suspension au moins partielle de l’action de la concurrence allaient créer à la population parisienne ? Non sans doute, et personne ne le lui a conseillé. Son intervention était indispensable à la fois pour réunir et faire arriver en temps utile une masse d’approvisionnement calculée sur la durée probable de l’investissement, pour empêcher les articles de première nécessité de monter à des prix de monopole et de famine, pour suppléer à l’insuffisance des moyens d’existence de la partie de la population qui se trouvait privée de ses ressources ordinaires, au besoin même pour nourrir aux frais du trésor public ceux qui étaient hors d’état de se nourrir à leurs propres frais. En un mot, le gouvernement devait, suivant l’expression anglaise, faire de l’expédience (expediency), c’est-à-dire de l’économie politique appliquée aux circonstances, et se garder des systèmes communistes. — Grâce au concours que lui a prêté l’opinion modérée, au frein qu’elle a opposé aux tendances socialistes, maximistes ou ultra-réglementaires de certains administrateurs de fraîche date, grâce encore à cette « force des choses » qui excelle à redresser les erreurs de doctrine et à corriger les fautes de conduite, le gouvernement s’est tiré jusqu’à présent à son honneur de la tâche difficile que lui imposait l’alimentation de Paris pendant le siège.


II.Modifier

Dès le commencement du mois d’août, la question de l’approvisionnement de Paris en vue d’un siège était posée au corps législatif, des achats considérables de bétail, de céréales, de légumes secs, de riz et de conserves étaient ordonnés pour le compte du ministère de l’agriculture et du commerce ; les habitans de la banlieue étaient invités à se réfugier dans Paris avec leurs approvisionnemens, et l’on recommandait particulièrement à ceux qui possédaient des meules de blé en gerbes de les transporter sans retard dans l’intérieur de l’enceinte fortifiée. Enfin, après la funeste journée de Sedan, l’administration engageait les « bouches inutiles » à quitter Paris, et appelait l’attention des habitans sur la nécessité de se munir de provisions de ménage. L’encombrement causé par les mouvemens des troupes et le transport des munitions de guerre sur les lignes de chemins de fer empêchèrent en partie ces prescriptions d’être suivies, et d’un autre côté il fallut quelque temps à la population pour s’accoutumer à l’idée que les Prussiens étaient réellement en marche sur Paris. Cette invasion foudroyante lui faisait l’effet de quelque sinistre cauchemar, et les pessimistes eux-mêmes ne croyaient point à la possibilité d’un blocus hermétique prolongé pendant plusieurs mois. On croyait que l’ennemi essaierait de se rendre maître d’un fort, de façon à commander un des côtés les plus faibles de la place, et l’on se préparait avec plus de curiosité que de frayeur à subir un bombardement ; mais ni les assiégés peut-être ni les assiégeans, les correspondances des soldats allemands avec leurs familles en font foi, ne s’imaginaient que le siège de Paris durerait tout un long hiver. Le gouvernement, le commerce et les particuliers n’avaient donc pas fait tous les préparatifs que nécessite un blocus ; les provisions ordinaires de l’épicerie parisienne par exemple venaient seulement d’être commandées à l’époque de l’investissement. Heureusement le commerce parisien a des fonds de magasin qui ressemblent un peu à la bourse de Fortunatus ; on y puise sans cesse, sans en voir la fin. Cette réponse d’un épicier à une cliente qui lui demandait des confitures n’est elle point caractéristique ? — Des confitures ! Il ne m’en reste plus ; mais j’en ferai demain. — On n’a plus de confitures, plus de beurre. plus de saindoux, plus de conserves ; mais soyez tranquilles, on en fait. Seulement il ne faut pas être trop curieux.

Nous n’avons que des renseignemens incomplets sur la masse des ressources en blé, en farine et en viande au début du siège. Le Bulletin administratif de la municipalité a donné toutefois huit jours après l’investissement (le 27 septembre) quelques indications sommaires à cet égard. D’après le Bulletin, le gouvernement possédait dans ses magasins à cette date 292,000 quintaux métriques de céréales et farines, et le commerce en avait de son côté un approvisionnement évalué à 155,000 quintaux : soit en totalité 447,000 quintaux, formant, à raison de 6 à 7,000 quintaux par jour, le contingent nécessaire pour subvenir à la consommation de pain jusqu’au 15 décembre, ce qui paraissait alors bien suffisant ; mais l’événement a prouvé que la municipalité ne connaissait pas toutes nos ressources alimentaires. Les magasins du commerce étaient plus nombreux et mieux garnis qu’on ne le croyait, et les approvisionnemens de grains de la banlieue y ajoutaient d’ailleurs un appoint respectable ; enfin les magasins de l’intendance regorgeaient de farine, de riz et d’autres provisions pour le service de l’armée. Lorsque les farines destinées à la population civile ont été épuisées vers le 15 décembre, comme l’avait fait pressentir en effet le Bulletin, l’intendance a prêté une partie des siennes en attendant que le service de la mouture pût être organisé de manière à subvenir entièrement aux besoins de la consommation. Aujourd’hui ce service paraît être à jour, et les emprunts ont cessé. D’après le Bulletin de la municipalité, les existences en bétail à la même date du 27 septembre étaient de 24,600 bœufs, 150,000 moutons et 6,000 porcs, constituant un approvisionnement de viande de boucherie pour environ deux mois ; les réquisitions y ont ajouté depuis 4,700 vaches laitières, dont on n’a conservé que le nombre rigoureusement nécessaire pour le service des ambulances, pour l’alimentation des enfans et des malades. Cet appoint de vaches laitières n’aurait augmenté toutefois que bien faiblement notre living stock, et nous aurions été, selon toute apparence, privés de viandes fraîches dès le commencement de décembre, si la nécessité n’avait surmonté les préjugés qui faisaient naguère le désespoir des hippophages. On s’est mis bravement à manger du cheval ; les classes aisées ont donné l’exemple, et peu à peu les répugnances populaires pour cet aliment inusité ont été surmontées. Quelques domestiques de bonne maison se refusent encore à toucher aux restes du filet ou de l’entrecôte qui a été la pièce de résistance du dîner des maîtres ; mais le nombre de ces récalcitrans diminue de jour en jour, et les hippophages convaincus ne sont pas éloignés de croire que l’introduction de la viande de cheval dans l’alimentation publique pourrait bien compenser jusqu’à un certain point les maux du siège et les désastres de l’invasion. Nous ne voudrions pas troubler leur joie ; mais il est clair que l’expérience ne sera décisive qu’après le retour du bœuf et du mouton. En attendant, l’hippophagie a mis à la disposition de la population parisienne une mine presque inépuisable de viande, sur laquelle on n’avait point compté, et qui est actuellement eu pleine exploitation. Nous ne parlerons que pour mémoire du chien, du chat et même du rat, qui contribuent aussi à fournir leur contingent à nos ressources alimentaires. C’est le « gibier du siège. »

Les blés, les farines, le bétail, et en dernier lieu les chevaux ont été réquisitionnés. Dans une ville assiégée, le droit de réquisition ne saurait être contesté, et l’on doit approuver le gouvernement d’en avoir fait usage pour empêcher le pain et la viande de monter à des prix que la concurrence avait cessé de limiter. Peut-être n’a-t-il pas payé les blés et les farines à un taux assez équitable, peut-être aussi, en se hâtant trop de « requérir » les chevaux de sang, dont la provende était assurée, a-t-il cédé à la tentation de faire de la popularité ; mais en réservant les détails de l’application il faut bien reconnaître que ces mesures étaient commandées par les circonstances. Le gouvernement est devenu ainsi le seul propriétaire et le seul marchand des deux grands articles de première nécessité, le blé et la viande de boucherie. Comment a-t-il usé de ce double monopole ? Il a maintenu le prix du pain à 45 centimes le kilogramme ; c’était le prix moyen auquel le pain se payait avant le siège, et il était « expédient » de ne rien changer sous ce rapport aux habitudes de la population. On doit approuver aussi le gouvernement d’avoir reculé devant les difficultés et les dangers du rationnement du pain dans une ville de 2 millions d’âmes ; il eût été impossible en effet d’opérer ce rationnement avec l’exactitude nécessaire en donnant à chacun son dû, et toute erreur, tout faux calcul portant sur une matière première de la vie, aurait eu des conséquences désastreuses. Au surplus, les maladresses commises dans le rationnement de la viande de boucherie devaient l’engager à se montrer prudent.

Devenu propriétaire unique du bétail, le gouvernement a laissé le prix de la viande de boucherie, comme celui du pain, au taux où l’avait fixé la concurrence avant le siège, soit à 2 fr. 10 cent. pour la première catégorie de viande de bœuf, et à 1 fr. 70 cent. pour la seconde ; c’était peut-être, l’expérience l’a prouvé, un peu trop bas, car, les prix des légumes et des autres articles d’alimentation s’élevant successivement à mesure que le siège se prolongeait, la proportion ordinaire entre ces prix et ceux de la viande de boucherie se trouvait rompue à l’avantage de la viande, dont la consommation était ainsi artificiellement encouragée au moment même où il eût été urgent de la restreindre. On a essayé à la vérité de remédier à cet inconvénient en rationnant la clientèle des bouchers. Malheureusement cette mesure, d’une opportunité qu’on ne pouvait contester, car il est essentiel dans une ville assiégée de ménager les provisions de viande fraîche, on l’a complètement gâtée par les maladresses de l’exécution. Il était facile au ministre de l’agriculture et du commerce de s’entendre directement et à l’amiable avec les bouchers, dont il était désormais le seul pourvoyeur, pour opérer le rationnement à la satisfaction de tout le monde. Il lui suffisait de les engager à conserver leurs étaux ouverts, comme ils y étaient au surplus intéressés, et à ne vendre de viande qu’à leur clientèle, en rationnant chaque acheteur en proportion du rationnement qui leur était imposé à eux-mêmes. Au besoin, on pouvait donner à cette clientèle méfiante la garantie bien suffisante de l’inscrire sur un registre en portant régulièrement à sa connaissance les quantités fournies au boucher ; mais c’eût été trop simple. L’administration commença par fixer le prix de la viande sur pied de manière à imposer aux bouchers une perte d’un cinquième environ ; le plus grand nombre d’entre eux fermèrent leurs étaux plutôt que de vendre à perte. La clientèle des boucheries fermées reflua naturellement vers les boucheries ouvertes, et l’on vit se former ces interminables queues qui ont fait le désespoir des ménagères. Après de longues et infructueuses méditations, les organisateurs du rationnement ont fini par s’apercevoir que la longueur des queues était en raison inverse du nombre des boucheries, et ils se sont appliqués à faire rouvrir successivement celles dont ils avaient provoqué la fermeture. On a attaché un certain nombre de consommateurs à chaque boucherie ; autrement dit, on a refait aux boucheries ; devenues « municipales » des clientèles artificielles, après avoir défait leurs clientèles naturelles, et la situation est devenue à peu près tolérable. Dans l’intervalle, il avait fallu abaisser successivement la ration quotidienne de 200 grammes à 50 grammes, et remplacer la viande de bœuf par la viande de cheval. Dans les derniers temps même, la nécessité de ménager le living stock a déterminé le ministre de l’agriculture et du commerce à mettre à la disposition des consommateurs une partie de ses provisions de riz, de morue, de poissons salés et de conserves. Ces différens articles ont été divisés en portions formant à peu-près l’équivalent de la ration de viande, et vendus au-dessous du cours du commerce dans les boucheries municipales.

Ces distributions, fort maigres, car on donnait 250 grammes de riz pour trois jours, à raison de 60 centimes le kilogramme, n’ont apporté aux consommateurs qu’un bien faible secours ; elles avaient encore l’inconvénient de faire profiter du bénéfice de la vente à prix réduit les consommateurs riches ou aisés aussi bien que les pauvres. On a reproché cependant au gouvernement de ne les avoir point faites d’une main plus libérale. Sans aller jusqu’à forcer les particuliers à mettre en commun leurs provisions de ménage, sans supprimer non plus entièrement tout commerce de denrées alimentaires, le gouvernement aurait dû, disaient les partisans du juste milieu en matière de subsistances, réquisitionner un plus grand nombre de denrées de manière à pouvoir accroître et varier davantage ses distributions à prix réduit. Le ministre de l’agriculture et du commerce semblait d’abord assez disposé à s’engager dans cette voie, mais le résultat négatif de la mise en réquisition des pommes de terre l’a heureusement décidé à ne pas aller plus loin. En effet, vers la fin de novembre, il requérait les pommes de terre en donnant aux marchands un délai de cinq jours pour faire la déclaration des quantités dont ils étaient détenteurs. Le cinquième jour, les quantités déclarées s’élevaient à quatre boisseaux. Cela n’a pas empêché les pommes de terre de devenir presque introuvables à dater du jour de la réquisition, et le prix de ces précieux tubercules de s’élever de 100 pour 100. On les vendait 6 ou 8 francs le boisseau ; on en a exigé désormais 15 francs et davantage. La réquisition avait supprimé le marché régulier ; il n’était plus permis de mettre des pommes de terre en vente, on n’en pouvait plus offrir qu’en cachette. Comment le prix ne se serait-il pas élevé en raison composée de la diminution de la marchandise offerte et du risque de confiscation que courait le marchand. Le ministre de l’agriculture et du commerce a profité de la leçon, et il a cessé de réquisitionner. On lui a reproché encore de n’avoir pas eu recours au frein du maximum pour empêcher la hausse excessive des prix de tous les articles servant à l’alimentation, au lieu de se borner à tarifer le pain et la viande. Sans doute, en présence du monopole que l’interruption des communications conférait à tous les détenteurs de comestibles, d’épiceries, etc., le maximum n’avait rien d’illégitime en soi ; mais aucune mesure n’est plus difficile à appliquer et plus facile à éluder, l’exemple de la première révolution en fait foi. Il s’était créé alors, comme chacun sait, deux marchés, l’un public, dans lequel les marchands n’exposaient que ce qu’ils avaient de plus mauvais et en moindre quantité possible, l’autre clandestin, dans lequel les marchands vendaient ce qu’ils avaient de meilleur à prix libre[1]. Le même phénomène n’aurait pas manqué de se renouveler dans Paris assiégé. D’ailleurs l’élévation du prix des articles de seconde nécessité ou de simple comfort peut-elle être considérée comme un mal dans une ville assujettie à un blocus hermétique ? Le but que les assiégés doivent incessamment avoir en vue, n’est-ce pas de prolonger au maximum la durée de la résistance ? Ce but, on ne peut l’atteindre qu’à deux conditions : en premier lieu de conserver avec le moindre déchet les munitions de bouche existantes, en second lieu d’en ménager autant que possible la consommation. Or l’expérience n’enseigne-t-elle pas que les particuliers et les marchands sont plus aptes que le gouvernement à veiller à la bonne conservation des subsistances, et d’une autre part que le renchérissement a pour effet inévitable de limiter la consommation ? Il fallait donc que le gouvernement évitât de se substituer aux particuliers et aux marchands, et qu’il s’abstînt de même, sauf pour les articles indispensables à la vie, d’empêcher un renchérissement, cruel à supporter sans doute, mais qui répondait à une impérieuse nécessité de la défense. Ce dur « rationnement par la cherté, » qui a soulevé de si vives clameurs, n’a-t-il pas contribué d’une manière efficace, en raison de sa dureté même, à la prolongation de la résistance ?


III.Modifier

Le gouvernement a eu certainement raison de ne pas abuser des réquisitions et de la réglementation pour satisfaire aux exigences d’une situation exceptionnelle et sans précédens ; mais il est bien permis de regretter que sa prévoyance n’ait pas toujours égalé sa modération. S’il pouvait abandonner à elles-mêmes les classes riches ou aisées à des degrés divers qui forment un élément considérable, sinon la majorité de la population parisienne, en revanche il avait l’obligation d’assister les autres. La guerre si imprudemment commencée au mois de juillet et plus tard l’investissement de Paris ont privé de travail la plus grande partie de la population et ruiné un grand nombre de petits industriels en chambre et de commerçans, sans parler des propriétaires qui ne touchent plus leurs loyers. En outre, la population de la banlieue est venue se réfugier dans l’enceinte de Paris, abandonnant avec ses demeures, maintenant dévastées, les branches de travail qui lui fournissaient des moyens d’existence. Il fallait de deux choses l’une, ou donner à ces différentes catégories de victimes de la guerre et du siège les moyens de se procurer les choses nécessaires à la vie, ou se charger de nourrir les uns, d’assister les autres. On sait de quelle façon imparfaite ce problème, d’ailleurs singulièrement compliqué, a été résolu. Le gouvernement alloua une solde de 1 franc 50 centimes par jour aux gardes nationaux qui n’ont pas d’autres moyens d’existence, et plus tard un supplément de 75 centimes aux femmes des gardes nationaux de cette catégorie ; il s’est chargé encore de leur fournir des vareuses et d’autres effets d’équipement ; enfin il a logé par voie de réquisition les familles immigrées de la banlieue dans les appartemens inoccupés, en ouvrant des crédits à leurs administrations municipales pour soulager les plus pauvres.

On ne pouvait guère se dispenser sans doute d’accorder une solde à la garde nationale ; mais il ne faut pas se dissimuler que cette solde sera plus difficile à supprimer qu’elle ne l’a été à décréter. Et cependant, même en y ajoutant les 75 centimes de supplément accordés aux femmes, ne devient-elle pas chaque jour plus insuffisante ? Combien de familles du reste n’y participent point ! Combien de femmes seules, de vieillards infirmes, ne reçoivent aucune part de cette allocation ! Combien de femmes dont les maris sont enrôlés dans les bataillons mobilisés sont réduites à vivre, elles et leurs enfans, avec le supplément de 75 centimes ! Combien d’autres, dont l’union n’a point été régularisée à la mairie, n’ont pas même cette maigre ressource ! N’eût-il pas été préférable d’abaisser la solde en argent des membres de l’atelier national de défense en allégeant de ce côté les sacrifices du trésor, et d’organiser en temps utile les distributions en nature en les développant dans la mesure des besoins de la population ? La supériorité de ce système d’allocation est maintenant consacrée par l’expérience. Le gouvernement anglais l’a employé avec un succès décisif en 1847 pour combattre la famine d’Irlande. Pendant près d’une année, des millions d’Irlandais affamés ont été nourris aux frais du gouvernement sans imposer au trésor des dépenses excessives, et sans que la réduction graduelle des distributions « d’alimens préparés » ait causé le moindre désordre. « La ration consistait en une livre de biscuits ou de farine avec ou sans le son, ou en 2 pintes (1,14 litre) de soupe épaisse avec de la farine, plus un quart de ration de pain, de biscuit ou de farine. On reconnut par expérience que la meilleure forme sous laquelle les alimens pussent être donnés était un mélange de farine de maïs et de riz cuits à la vapeur. Cette expérience des « alimens préparés » eut une efficacité toute particulière pour couper court à tous les abus. La farine non cuite pouvait être convertie en argent par ceux qui n’en avaient pas besoin pour se nourrir ; il n’y avait pas jusqu’aux plus indigens qui ne l’échangeassent pour du thé, du tabac ou des liqueurs ; mais le mélange distribué, qui aigrissait si on le gardait, n’avait aucune valeur marchande ; aussi n’était-il demandé que par ceux qui en avaient réellement besoin pour apaiser leur faim… La multitude des participans aux rations fut graduellement et paisiblement ramenée à subsister de ses propres ressources au temps de la récolte, époque à laquelle des approvisionnemens nouveaux et abondans furent à la disposition de tous. Le 12 septembre, les distributions cessèrent entièrement. La dépense fut médiocre eu égard à la grandeur de l’objet, elle ne dépassa pas 1,557,282 liv. sterl. (39 millions de francs environ). La famine fut ainsi arrêtée avec un minimum de frais, et il convient d’ajouter avec un minimum d’abus [2]. »

C’était un exemple à imiter, et l’on doit regretter que le gouvernement s’en soit avisé un peu tard. Comme d’habitude, l’initiative privée lui a montré la voie à suivre en créant les cantines et en multipliant les fourneaux économiques. L’administration de l’assistance publique, la société de Saint-Vincent de Paul, la société philanthropique, les particuliers et plus tard les municipalités avaient ouvert 186 cantines et fourneaux au commencement de décembre, et l’on estimait que les rations d’alimens préparés, qui y étaient distribuées deux fois par jour, nourrissaient environ 100,000 personnes ; mais les « queues » qui les assiègent attestent combien ces cantines sont insuffisantes pour répondre à tous les besoins. Dans une réunion des maires qui a eu lieu à l’Hôtel de Ville le 23 décembre en vue de développer le système de secours sous forme d’alimens préparés, on a fait l’addition du nombre des nécessiteux inscrits dans chaque arrondissement, et qui reçoivent des secours sous différentes formes ; le total pour les 20 arrondissemens était de 471,754 individus [3]. Les arrondissemens les plus chargés d’indigens sont malheureusement ceux où le défaut de ressources n’a pas permis de multiplier les cantines autant qu’il l’aurait fallu, tandis qu’ailleurs, dans le neuvième arrondissement par exemple, des ménages bien pourvus de ressources se font nourrir gratis. Le 3 décembre, le gouvernement a rendu un nouveau décret ayant pour objet de pourvoir aux frais d’installation et d’organisation des cantines dont la création serait reconnue nécessaire. Ces frais s’élèvent de 800 à 1,000 francs environ pour chacune, en sorte que la subvention allouée par le décret du 3 décembre permettrait d’en établir encore 5 ou 600 ; mais il ne suffit pas d’organiser des cantines, il faut les approvisionner régulièrement, il faut encore les placer sous un contrôle vigilant et sévère, et sous ce double rapport il y a malheureusement encore beaucoup à faire.

Toutefois, si l’on peut reprocher au gouvernement d’avoir manqué à certains égards de prévoyance et d’habileté, on doit lui savoir gré d’avoir résisté aux injonctions des promoteurs du «  réquisitionnement général, » et de ne s’être point chargé de nourrir la population parisienne « révolutionnairement. » Il a eu le bon sens d’écouter de préférence les avis de la partie éclairée de la population et de se souvenir des funestes leçons de la première révolution. C’est grâce à cette sage modération dans l’emploi des mesures d’exception en matière de subsistances, à cette abstention des moyens révolutionnaires préconisés dans les clubs, que nous avons pu arriver au quatrième mois du blocus. La population a dû s’imposer sans doute des privations pénibles, et, depuis que les rigueurs d’un hiver précoce se sont ajoutées à tant d’autres maux, elle a enduré des souffrances cruelles ; mais enfin elle a pu vivre ! Nous ignorons à quelles épreuves elle est réservée encore, et combien de temps elle sera en état de prolonger sa résistance contre l’ennemi commun ; les munitions de bouche d’une ville hermétiquement bloquée ne sont pas, hélas ! inépuisables, surtout quand c’est une ville qui contient deux millions de bouches. Cependant toutes les prévisions et tous les calculs qui ont été faits au sujet de la durée possible de l’approvisionnement ont été dépassés, ne l’oublions pas, et ils pourraient bien l’être encore, grâce à ce capital de ressources de toute sorte qui viennent se concentrer dans un immense foyer d’activité, de commerce et d’industrie tel que Paris. Hier on découvrait des tonneaux de morue sèche oubliés depuis vingt ans, puis c’était du riz dont on avait sans le savoir un approvisionnement énorme ; c’était encore de l’avoine entassée dans les greniers de la compagnie des omnibus, et dont on va faire du pain. Les Écossais n’en font-ils pas des gâteaux ? Enfin la population parisienne a trompé toutes les espérances que l’Allemagne avait pu fonder sur sa mollesse et son esprit d’indiscipline ; des femmes délicates se sont privées pendant de longs mois de beurre, d’œufs et de lait ; elles se sont accoutumées à manger de la viande de cheval, elles ont fait queue pendant de longues heures sous la pluie, la neige ou le brouillard, pour se procurer la maigre ration du jour. On a payé sans sourciller un poulet 30 francs et une pomme de terre 25 centimes. On a crié sans doute contre les accapareurs, et des « comités de vigilance » sans mandat se sont mis en quête des jambons et des fromages « cachés ; » mais il n’y a pas eu d’émeutes provoquées par la faim, et l’on n’a encore accroché personne aux lanternes. Cette population parisienne que l’on disait amollie, corrompue, a supporté avec une constance inébranlable les dures épreuves d’un siège ; elle s’est résignée, assouplie avec une facilité et une bonne grâce singulières aux privations les plus pénibles, et, quoi qu’il arrive, elle aura mérité l’estime, sinon l’admiration du monde.

G. de Molinari.
  1. Thiers, Histoire de la révolution française, liv. XXIII.
  2. Histoire de la famine d’Irlande en 1845, 1846 et 1847, par M. C.-E. Trevelyan, traduite par M. A. Mothéré.
  3. Voici comment ce chiffre se décompose : 1er arrondissement, 8,000, — 2e, 12,000 — 3e, 24,000, — 4e, 19,000, — 5e, 15,000, — 6e, 15,000, — 7e, 10,800, — 7e, 8,000, — 9e, 14,500, — 10e, 20,000, — 11e, 30,000, — 12e, 25,000, — 13e, 34,000, — 14e, 15,000, 15e, 30,000, — 16e, 12,000, — 17e, 39,454, — 18e, 60,000, — 19e, 66,000, — 20e, 20,000.