L’Absent (1812)
H. Nicolle, Galignani, Renard (tome 1p. 1-31).



CHAPITRE PREMIER




« Serez-vous de gala chez lady Clonbrony, la semaine prochaine ? » dit lady Langdale à mistriss Dareville, pendant qu’elles attendaient leurs voitures dans le vestibule de l’Opéra.

« Assurément. Tout Londres y sera, me dit-on, » répondit mistriss Dareville ; « et vous aussi, sans doute, milady ? »

« Mais je ne sais trop. S’il m’est possible, j’irai ; car lady Clonbrony y tient si fort, qu’il faudra que j’y paraisse un instant. Ils font une dépense prodigieuse en cette occasion ; Soho m’a dit que tous les appartemens seraient meublés de neuf, et avec la plus grande magnificence. »

« Comme ces Clonbrony se lancent, et de quel train ils vont ! » dit le colonel Heathcock ; « il n’y a rien de trop beau pour eux. »

« Qui sont-ils ces Clonbrony, dont il est si fort question depuis quelque temps ? » dit la duchesse de Torcaster. « Ce sont des Irlandais qui vivent hors de chez eux, je le sais ; mais comment font-ils pour soutenir cette énorme dépense ? »

« Le fils aura une fortune prodigieuse à la mort d’un certain M. Quin, » dit mistriss Dareville.

« Oui, tous les gens qui viennent d’Irlande auront une belle fortune à la mort de quelqu’un, » dit la duchesse ; « mais qu’ont-ils à-présent ? »

« Vingt mille livres sterling de rente, dit-on, » répondit mistriss Dareville.

« Dix mille, je crois : » dit lady Langdale ; « vous savez qu’en pareil cas il faut toujours en rabattre moitié. »

« Ont-ils dix mille livres sterling ? Cela se peut, » dit la duchesse ; « je ne sais rien de ce qui les concerne. Je n’ai point de connaissances parmi les Irlandais. Torcaster connaît un peu lady Clonbrony : elle s’est, je ne sais comment, emparée de lui ; mais je lui ai recommandé de ne pas me fourrer là-dedans. Très-positivement, je ne puis pour personne, encore moins pour une femme de cette espèce, étendre le cercle de mes connaissances. »

« C’est sévère de la part de votre Grâce, » dit mistriss Dareville en riant, « quand cette pauvre lady Clonbrony se démène si fort et fait tant de frais pour pénétrer dans de certaines sociétés. »

« Si vous saviez toute la peine qu’elle prend pour parler, marcher, respirer comme une Anglaise, pour avoir l’air anglais, vous auriez pitié d’elle, » dit lady Langdale.

« Oui, » dit mistriss Dareville en contrefaisant sa manière irlandaise de prononcer certains mots, « si vous saviez combien elle se tourmente pour s’exprimer avec élégance, et parler l’anglais le plus pur… »

« Vous voulez dire le pur Cockney [1], » dit lady Langdale.

« Lady Clonbrony se flatte donc de passer pour Anglaise ? » demanda la duchesse.

« Sans doute ! attendu qu’elle n’est pas tout-à-fait ce qu’on appelle née et élevée en Irlande ; elle y a été élevée seulement, mais elle n’y est pas née, » dit mistriss Dareville ; « et elle n’aurait pas été cinq minutes avec votre Grâce, qu’elle lui aurait déjà dit qu’elle est Hanglaise et née dans le Hoxfordhire. »

« Ce doit être un personnage fort amusant, et je serais charmée de la rencontrer, si on pouvait la voir et l’entendre incognito, » dit la duchesse ; « et lord Clonbrony, quelle espèce d’homme est-ce ? »

« Un homme nul, moins que rien, » dit mistriss Dareville ; « jamais on n’entend parler de lui. »

— « Et une tribu de filles par-dessus le marché, je m’imagine ? »

« Non, non, » dit lady Langdale ; « s’il y avait des filles, on n’y tiendrait pas. »

« Il y a pourtant une cousine, une miss Nugent qui tient compagnie à lady Clonbrony, » dit mistriss Dareville.

« Et c’est ce qu’elle a de mieux, » dit le colonel Heathcock. « Diable m’emporte ! c’est une charmante fille ; je ne l’ai jamais vue si jolie que ce soir à l’Opéra. »

« C’est un beau teint ! comme s’exprime lady Clonbrony, pour dire haute en couleur, » dit lady Langdale.

« Miss Nugent n’a pas la beauté d’une femme comme il faut, reprit mistriss Dareville. « A-t-elle de la fortune, colonel ? »

« D’honneur, je n’en sais rien, » dit le colonel.

« N’y a-t-il pas un fils quelque part, » demanda lady Langdale.

« D’honneur, je n’en sais rien, » répliqua le colonel.

« Oui, à Cambridge, et qui n’est pas encore majeur, » dit mistriss Dareville. « Bon Dieu ! voici encore lady Clonbrony ! Je la croyais partie depuis une demi-heure. »

« Maman, » dit à l’oreille de sa mère une des filles de lady Langdale en se penchant entre elle et mistriss Dareville, « qui est ce monsieur qui vient de passer près de nous ? »

— « De quel coté ? »

« Du côté de la sortie. Là, maman ; ne le voyez-vous pas ? il parle à lady Clonbrony, à miss Nugent, et lady Clonbrony le présente, en ce moment, à miss Broadhurst. »

« Je le vois à présent, » dit lady Langdale en l’examinant avec sa lorgnette ; « c’est un jeune homme de fort bonne mine et d’une jolie tournure ».

« Ce n’est pas un Irlandais, j’en suis sûre à ses manières, » dit la duchesse.

« Heathcock ! » dit lady Langdale, « à qui parle miss Broadhurst en ce moment ? »

« Eh ! en vérité, d’honneur, je n’en sais rien ! » répliqua Heathcock.

« Et cependant il a l’air de quelqu’un qu’on devrait connaître, » poursuivit lady Langdale, « quoique je ne me rappelle pas l’avoir vu nulle part auparavant. »

« Réellement ! » fut toute la réponse de l’imperturbable colonel. Cependant, après avoir fait circuler le chuchotage tout du long de la ligne, elle parvint à découvrir que ce jeune homme était lord Colambre, fils unique de lord et de lady Clonbrony ; qu’il arrivait de Cambridge ; qu’il n’était pas majeur ; qu’il ne le serait que dans un an ; et qu’alors, après la mort d’un parent de sa mère, il entrerait en possession d’une grande fortune. « Et par conséquent, Henriette, ma chère, » dit-elle en se tournant vers celle de ses filles qui lui avait fait remarquer ce jeune homme, « vous comprenez qu’il ne faut jamais parler des affaires des autres. »

« Non, maman, jamais. J’espère, maman, que lord Colambre n’a pas entendu ce que vous et mistriss Dareville disiez ! »

« Comment l’aurait-il entendu, mon enfant ? il était à l’autre bout du monde. »

« Je vous demande pardon, maman ; il était à côté de moi, tout près derrière nous ; mais je ne m’en suis aperçue que lorsque j’ai entendu quelqu’un lui dire, milord. »

« Juste ciel ! j’espère qu’il n’a pas entendu. »

« Quant à moi, je n’ai rien dit », s’écria lady Langdale.

« Et moi, je n’ai dit que tout ce que le monde sait, » reprit mistriss Dareville.

« Et moi, je ne suis coupable que d’avoir écouté », dit la duchesse. « Je vous en prie, colonel Heathcock, voyez un peu ce que font mes gens, et s’il y a moyen que nous sortions d’ici aujourd’hui. »

« La voiture de la duchesse de Torcaster arrête la file ! » Cet avis du crieur fut fort agréable au colonel Heathcock et à la duchesse, et plut beaucoup aussi, en cet instant, à lady Langdale. Dès qu’elle fut débarrassée de la duchesse, elle se fit jour à travers la foule, et aborda, avec le sourire du contentement, lady Clonbrony. « Elle était charmée de s’entretenir un moment avec milady ; elle n’avait pu pénétrer plus tôt jusqu’à milady, elle aurait certainement l’honneur de se rendre à sa fête ». En parlant ainsi, lady Langdale semblait ne voir que lady Clonbrony, et ne songer qu’à elle ; mais elle veillait sur tous les mouvemens de lord Colambre, et elle eut la douleur de remarquer, tout en écoutant bien malgré elle, avec un air d’intérêt, une longue complainte de lady Clonbrony sur le défaut de goût de Soho en fait d’ottomanes ; elle eut, dis-je, le chagrin de voir que ce jeune lord ne témoignait aucun désir de lui être présenté, non plus qu’à ses filles, mais qu’il causait avec miss Nugent. Sa mère, après avoir conté ses griefs contre Soho, chercha des yeux Colambre, l’appela deux fois avant qu’il l’entendît, le présenta à lady Henriette, à lady Anne *****, et à mistriss Dareville. Il les salua toutes avec un air de fierté et de froideur, qui leur donna sujet de se repentir de n’avoir point parlé un peu plus bas, en faisant leurs remarques sur sa mère et sa famille.

Quand on avertit lady Langdale que sa voiture l’attendait, lord Colambre ne lui offrit point la main, malgré un signe de sa mère. Incapable de la bassesse de prêter l’oreille à une conversation qu’on ne voulait pas qu’il entendît, il avait été forcé, par la foule, de demeurer durant quelques minutes à la même place, et d’y entendre les remarques d’amis du bon ton. Dédaignant la dissimulation, il n’avait pas pris la peine de cacher son mécontentement. Peut-être était-il d’autant plus mortifié, qu’il sentait que ces sarcasmes ne portaient pas tout-à-fait à faux ; il voyait que sa mère, à certains égards, dans ses manières, par exemple, prêtait au ridicule. Il y avait dans l’abord, les façons et les propos de lady Clonbrony, un mélange de contrainte, d’affectation et d’incertitude qui n’est pas ordinaire dans une personne de sa naissance et de son rang qui a beaucoup vu le grand monde. Une manière naturelle et une manière affectée semblaient se combattre dans tous ses gestes, dans chaque syllabe qu’elle articulait ; elle s’était efforcée, étant déjà d’un certain âge, de changer sa manière irlandaise aisée, familière, affectueuse, prompte, en un air calme, froid, compassé, guindé, qu’elle confondait avec l’air anglais. Elle avait pris une peine infinie pour se défaire de son accent hibernois et pour saisir le ton anglais : se figurant qu’en ce genre l’opposé du mal était le bien, elle n’avait attrapé que la caricature de la prononciation anglaise ; et la précision extraordinaire de sa phrase, suivant le langage de Londres, faisait voir qu’elle n’était pas de cette ville, de même que cet homme, qui tâchait de passer pour Athénien, fut reconnu à son dialecte attique. Ne se doutant pas de son danger réel, lady Clonbrony se perdait sur un autre écueil, par sa continuelle appréhension, toutes les fois qu’elle ouvrait la bouche, que quelque perfide a ou e, un r trop fort, un maudit h aspiré ou non aspiré, ne la fît reconnaître pour irlandaise. Mistriss Dareville, en la contrefaisant, avait peut-être un peu exagéré ; mais l’imitation avait été cependant assez exacte pour frapper désagréablement lord Colambre. Il avait eu, pour la première fois, occasion de juger du cas que faisaient de sa mère et de sa famille quelques-unes de ces personnes donnant le ton, dont sa mère lui avait tant parlé dans ses lettres, et dont elle fréquentait la société, ou plutôt qui l’admettaient dans leurs parties. Il vit que cette lâcheté avec laquelle elle reniait, abjurait et dénigrait son pays, ne lui avait valu que le ridicule et le mépris. Il aimait sa mère ; il s’efforçait de se cacher à lui-même ses défauts et ses faibles, et il ne pouvait souffrir quiconque les mettait au grand jour, et les livrait au ridicule. Le lendemain matin, à son réveil, la première chose qui lui revint en mémoire fut ce ton emphatique et méprisant de la duchesse de Torcaster, en prononçant ces mots, des Irlandais absens de chez eux ! Cela le conduisit à des souvenirs de sa terre natale, à des comparaisons des scènes passées aux scènes présentes, à des plans de vie pour l’avenir. Jeune, et insouciant en apparence, lord Colambre était capable de réfléchir sérieusement. Il avait naturellement la conception prompte, de la vigueur dans l’esprit, de la chaleur dans ses affections, de l’impétuosité dans le caractère. Il avait passé les premières années de son enfance dans le château de son père, en Irlande, où, depuis le dernier domestique jusqu’au plus relevé des gens dépendant de sa famille, tout le monde avait conspiré à le flatter, à le caresser, à honorer cette idole de son père. Cependant il n’était pas gâté, il n’était pas devenu personnel ; car à travers la flatterie de la servilité, quelques traits de véritable et généreuse affection, dont il avait été l’objet, avaient fait impression sur son jeune cœur ; et quoique la certitude de trouver tout ce qui l’entourait soumis à ses volontés eût augmenté l’impétuosité naturelle de son caractère ; quoique l’idée de sa grandeur future eût frappé de bonne heure son esprit, il n’avait heureusement pas contracté une trop longue habitude d’insolence et de tyrannie, et il avait été bientôt éloigné de ceux qui étaient empressés à lui obéir, et transporté dans un nouveau monde, à une de nos grandes écoles publiques. Forcé de lutter d’esprit et de corps avec ses égaux, avec ses rivaux, le petit lord devint un bon et franc écolier, et avec le temps, un homme. Heureusement pour lui, la science et la littérature étaient alors de mode parmi un certain nombre de jeunes gens studieux et capables, avec lesquels il se trouvait à Cambridge. Son ambition d’acquérir de la supériorité d’esprit en fut excitée ; ses vues s’agrandirent, son goût et ses manières se formèrent. La modération du bon sens anglais se mêla heureusement avec la vivacité irlandaise ; la prudence anglaise gouverna, sans l’éteindre, son enthousiasme irlandais. Le fait est qu’il n’avait jamais établi dans son esprit de comparaisons odieuses entre les Anglais et les Irlandais ; il avait demeuré si long-temps en Angleterre, il avait été si intimément lié avec des Anglais, qu’il n’était pas sensible à ces lieux communs, à ces ridicules, dont on affuble en général les Irlandais ; et il avait vécu avec des gens trop instruits et d’une façon de penser trop libérale, pour déprécier ou juger avec malveillance une contrée sœur. Son expérience lui avait appris que, malgré la réserve de leurs manières, les Anglais avaient le cœur chaud ; que, s’ils n’étaient point empressés à faire de nouvelles connaissances, ils devenaient des amis solides quand on avait obtenu leur estime et leur confiance. Il avait formé des amitiés en Angleterre ; il reconnaissait la supériorité, en fait d’instruction et d’agrémens, de la société anglaise ; mais son propre pays lui était cher par des souvenirs d’enfance, et par ce sentiment de patriotisme et de devoir qui l’attachait à l’Irlande. « Et serai-je aussi un absent ? » fut une question qui résulta de ses réflexions ; une question à laquelle il n’était pas encore préparé à répondre d’une manière positive. En attendant, la première affaire qui l’occupa, dans la matinée, fut une commission d’un de ses amis de Cambridge. M. Berryl avait acheté chez M. Mordicai, fameux sellier de Londres, un curricle qu’on lui avait garanti solide, et qu’il avait payé fort cher, à la condition expresse que M. Mordicai en prendrait à sa charge toutes les réparations pendant six mois. En moins de trois mois, le train et la caisse n’étaient plus bons à rien : ce curricle avait été renvoyé à M. Mordicai, et on n’en avait, depuis lors, pas plus entendu parler que du sellier lui-même. Lord Colambre s’était chargé d’aller voir celui-ci, et de prendre, au sujet du curricle, toutes les informations nécessaires et convenables. En conséquence, il se rendit chez ce sellier, et, n’obtenant aucune satisfaction des sous-ordres, il demanda à voir le chef de la maison. On lui répondit que M. Mordicai était sorti. Il n’avait jamais vu M. Mordicai ; mais il aperçut en ce moment, à l’autre extrémité de la cour, un homme qui ressemblait bien un peu à un fat de Bondstreet, mais nullement à un homme comme il faut, et qui criait d’un ton de maître : « Le barouche de M. Mordicai ! » Le barouche parut, et cet homme y montait, quand lord Colambre prit la liberté de le retenir ; et, montrant les débris du curricle de M. Berryl qui étaient dans la cour, il énuméra les plaintes de son ami, et en appela à la justice et à la conscience de M. Mordicai, d’une manière qu’il croyait irrésistible, ne connaissant pas l’homme auquel il avait affaire. M. Mordicai, debout, conservait une physionomie immobile. En effet, il semblait qu’il n’y eût pas un muscle dans son visage ; en sorte qu’avec ce qu’on appelle de beaux traits, il avait quelque chose de choquant et tout-à-fait contre nature dans sa figure. Quand enfin il tourna ses yeux et ouvrit la bouche, il sembla que cela se fit par ressorts et non par la volonté d’un être animé, d’une créature raisonnable. Lord Colambre fut si frappé de cette étrange physionomie, qu’il oublia la plus grande partie de ce qu’il avait à dire sur les roues et les ressorts, etc. Mais peu importait ; et, quoi qu’il eût pu dire, c’eût été la même chose, et Mordicai aurait répondu comme il répondit :

« Monsieur, c’est mon associé qui a fait ce marché et non pas moi : et je ne me considère point comme lié par l’engagement qu’il a pris ; car il n’est mon associé que pour l’intérieur, et il n’a pas pouvoir de traiter ces sortes d’affaires. Si M. Berryl avait fait ce marché avec moi, je lui aurais dit de bien examiner lui-même sa voiture avant de la faire sortir de chez moi. »

L’indignation s’empara de lord Colambre, à ces mots : mais vainement ; tout ce que cette indignation put lui inspirer contre Mordicai, soit en paroles, soit en regards, ne tira de celui-ci que cette réplique :

« Cela peut être, monsieur : la loi est là, votre ami peut y avoir recours ; elle est faite pour tout le monde ; pour tous ceux du moins qui peuvent en payer la façon. »

Lord Colambre, désespéré, tourna le dos à ce sellier impitoyable et s’adressa à un de ses ouvriers qui, avec un air plus compatissant, faisait l’inventaire du curricle. Pendant qu’il attendait le résultat de cet inventaire pour connaître toute la somme du dommage qu’éprouvait son ami, un homme de tournure ronde, ayant le teint fleuri et la mine joviale, accosta Mordicai avec un air de familiarité qui, de la part d’un homme comme il faut, parut à lord Colambre, chose impossible.

« Comment va, mon cher Mordicai ? » dit cet homme avec un accent des plus irlandais.

« Qui est-ce ? » demanda à voix basse lord Colambre à l’ouvrier qui examinait le curricle.

« Sir Térence O’Fay, monsieur, — Il faut des roues neuves. »

Sir Térence saisissant Mordicai, lui dit : « au nom de tous les saints du calendrier, bons ou mauvais, dites-moi quand vous comptes nous donner le plaisir de faire rouler le Suicide » ?

Mordicai y en faisant une grimace qu’il donnait pour un sourire, lui répondit : « le plutôt possible, sir Térence. »

Sir Térence, toujours sur le ton plaisant et enjôleur, le pressa de finir promptement cette voiture. « Allons, mon cher Mordicai, donnez-nous-la pour le jour de naissance, et venez dîner avec nous, lundi, à l’hôtel d’Irlande. — Ce sera un fameux dîner ; ne voulez-vous pas en être ? »

Mordicai accepta l’invitation, et promit formellement que le Suicide serait prêt pour le jour de naissance. — Sir Térence lui serra la main sur cette promesse, et après avoir conté une bonne histoire, qui fit rire de bon cœur un des ouvriers, qui était Irlandais, il s’en alla. Mordicai attendit que le baronet fût assez éloigné pour ne pouvoir l’entendre, puis il dit :

« Vous qui riez si fort, écoutez bien ce que je vous dis, mon drôle ! prenez garde qu’on ne touche pas à cette voiture jusqu’à nouvel ordre. »

Un des commis de M. Mordicai, qui avait une longue plume derrière l’oreille, observa que M. Mordicai faisait fort bien de prendre cette précaution, attendu que sir Térence O’Fay et celui pour qui il agissait, étaient, si on l’avait bien informé, perdus de dettes.

Mordicai dit froidement qu’il savait très-bien cela, mais qu’il y avait des terres suffisantes pour en répondre, et par-delà ; qu’il était sans inquiétude, qu’il avait toujours un œil ouvert et qu’il savait mordre avant d’être mordu. Qu’il n’ignorait pas que sir Térence et son patron étaient ligués pour attraper les créanciers, mais qu’ils avaient beau être adroits à ce jeu, il était de force avec eux.

« Voudriez-vous avoir la bonté, monsieur, d’achever cette estimation pour moi, » dit lord Colambre.

« Sur-le-champ, monsieur ; soixante-neuf livres, plus — voyons — M. Mordicai, demandez-lui, demandez à Paddy ce qu’il sait de sir Térence, » dit le chef d’atelier en montrant, par-dessus son épaule, l’ouvrier irlandais qui avait l’air d’être tout à son ouvrage. Cependant, quand Mordicai, s’adressant à lui, le défia de dire quelque chose qu’il ne sût pas, Paddy, laissant là le tabac qu’il mâchait, se mit à raconter quelques-uns des exploits de sir Térence pour écarter des créanciers, éluder des saisies, rosser des sergens, endormir des gardiens, etc. dans un langage si étrange, si facétieux, avec des gestes si plaisans, que tandis que Mordicai était tout ébahi, lord Colambre ne put s’empêcher de rire de ce que disait son compatriote, et un peu aussi du conteur lui-même. Tous les ouvriers éclataient de rire machinalement, ou malicieusement, quoiqu’ils ne comprissent pas la moitié de ce que disait Paddy ; mais son idiome et son accent suffisaient pour produire cet effet.

Mordicai attendit que ce rire fût apaisé, et se borna à dire : « la loi s’exécute en Angleterre, autrement qu’en Irlande. — Je ne demande pas mieux que d’avoir affaire à des gens aussi madrés ; et il y a une jouissance à travailler un débiteur, qui ne peut être connue que d’un créancier. »

« Dans un moment, » dit le chef d’atelier à lord Colambre qui s’impatientait de sa lenteur, « je vais repasser encore une fois l’addition des livres, et vous présenter le compte. »

« Je vous dirai donc, M. Smithfield, » poursuivit Mordicai, en s’approchant de cet homme, car il était piqué de ses doutes sur sa capacité à jouter avec sir Térence, « je vous dirai que je veux être damné si je ne les ai pas tous deux en mon pouvoir. — Vous savez comment. »

« Vous en pouvez juger mieux que moi, monsieur, « répliqua cet homme ; « mais la question est de savoir s’il y a fortune suffisante au paiement de toutes les dettes, et si vous connaissez bien toutes ces dettes ? »

« Je les connais, vous dis-je ; il y a Green, il y a Blancham, il y a Gray, il y a Soho, » il en nomma plusieurs autres, « et, à ma connaissance, lord Clonbrony… »

« Arrêtez, monsieur, » dit lord Colambre, d’une voix qui fit tressaillir Mordicai et tous ceux qui étaient là, « je suis son fils. »

« Diable ! » dit Mordicai.

« Que Dieu le bénisse de la tête aux pieds, il est Irlandais, » s’écria Paddy, « et voilà pourquoi mon cœur s’est senti porté pour lui dès qu’il est entré, quoique je ne le connusse pas. »

« Comment donc, monsieur ! seriez-vous lord Colambre ? » dit Mordicai, se remettant un peu, mais n’ayant pas encore ses idées bien nettes. « Je vous demande pardon, mais j’ignorais que vous fussiez lord Colambre. Il me semble que vous m’avez dit que vous étiez un ami de M. Berryl. »

« Je ne vois point que ces deux choses soient incompatibles, » répliqua lord Colambre, en arrachant de la main du chef d’atelier étonné, le compte qu’il avait été si long-temps à produire.

« Permettez-moi, milord, » dit Mordicai, « je vous demande pardon ; peut-être pourrons-nous composer et accommoder cette affaire pour votre ami M. Berryl. Peut-être il sera possible de partager le différent par la moitié. »

Composer, et partager le différent par la moitié, étaient des phrases que Mordicai croyait être reçues et approuvées dans la manière irlandaise de traiter les affaires, et qui lui concilieraient ce jeune lord irlandais, en dissipant le courroux et l’orage qui s’étaient amoncelés dans son sein.

« Non, monsieur, non ! » dit lord Colambre en tenant d’une main ferme le papier. « Je ne veux de vous aucune faveur, je n’en accepterai point ni pour moi ni pour mon ami. »

« Faveur ! non milord, je n’ai pas la présomption de vous offrir une faveur ; mais je voudrais que vous me permissiez de faire justice à votre ami. »

Lord Colambre se ressouvint que sa fierté ne lui donnait pas le droit de jeter par la fenêtre l’argent de son ami ; il laissa donc M. Mordicai examiner le compte ; et son bon sens apaisant bientôt l’impétuosité de son caractère, il réfléchit que sa personne était tout-à-fait inconnue à M. Mordicai, que celui-ci n’avait pas eu intention de l’offenser, et que peut-être dans ce qui avait été dit des dettes et des embarras de son père, il y avait beaucoup plus de vérité qu’il ne s’en doutait. En conséquence, se rendant prudemment maître de lui, il suivit M. Mordicai dans son bureau pour arranger l’affaire de M. Berryl. En peu de momens le compte fut redressé et mis en forme convenable ; et M. Mordicai, en considération de ce que le marché avait été fait par son associé, pensa qu’il était engagé d’honneur, s’il ne l’était légalement ; et il entreprit de remettre le curricle à neuf et de le rendre même meilleur que neuf, pour vingt guinées. Vinrent ensuite des apologies fort gauches, que lord Colambre reçut mal. « Entre nous, milord… » dit Mordicai.

Mais la familiarité de cette phrase, « entre nous, » cet air d’égalité, lord Colambre ne put les lui passer ; il prit brusquement le chemin de la porte, et s’en alla.

  1. Sobriquet qu’on donne aux bourgeois de la Cité de Londres.