L’Abbaye de Northanger/30

Traduction par Mme Hyacinthe de Ferrières.
Pigorau (1, 2, 3.p. 174-204).




CHAPITRE IX.


Catherine était trop malheureuse pour être accessible à la crainte. D’ailleurs le voyage, en lui-même, n’offrait aucun danger et elle le commençait sans nulle idée de ceux qui pouvaient se présenter. Seule, placée dans un coin de la voiture, elle versait un torrent de larmes.

La pointe du clocher de l’abbaye avait déjà disparu qu’elle n’avait pas encore eu le courage de jeter les yeux de ce côté. La route qu’elle parcourait était celle qu’elle avait suivie si joyeusement dix jours auparavant, en allant à Woodston. L’amertume de sa douleur s’aigrissait, lorsqu’elle reconnaissait les objets qu’elle avait vus avec des sentimens différens. Chaque mille qui la rapprochait de Woodston, ajoutait à ses souffrances. Quand à la courte distance de cinq milles de ce village on quitta la route pour prendre celle qui conduit à Fullerton, la pensée qu’elle était si près de Henri, qu’il l’ignorait, qu’elle s’en éloignait, la mit dans l’état le plus désolant.

Le jour qu’elle avait passé chez lui avait été le jour le plus heureux de sa vie : c’était celui où dans cet endroit toutes les actions du Général, toutes les paroles qu’il avait adressées soit à son fils, soit à elle, avaient démontré qu’il désirait leur mariage. Dix jours se sont à peine écoulés, et la voilà bannie, sans savoir ce qu’elle a fait ou omis qui méritât un tel changement, sans qu’on l’eût mise à même de pouvoir se justifier.

Les pensées qui l’agitaient le plus, celles qui dominaient toutes les autres, provenaient de l’incertitude où elle était de ce que penserait, de ce que dirait, de ce que ferait, le lendemain Henri, quand de retour à Northanger il apprendrait qu’elle était partie et de quelle manière on l’avait renvoyée. Tantôt elle craignait qu’il n’y fût peu sensible, tantôt elle espérait qu’il en serait blessé. Elle était bien sûre qu’il n’oserait en parler à son père. Mais de quelle manière s’en entretiendrait-il avec sa sœur ? Que lui dirait-il d’elle ?

Dans cette succession continuelle de craintes, d’espoir, de doutes et d’inquiétudes, son esprit ne pouvait trouver aucun repos. Les heures se succédaient ; le voyage s’avançait sans qu’elle s’en aperçut. La manière dont elle retournait à Fullerton ne pouvait qu’éteindre le plaisir qu’elle aurait dû éprouver à revoir après une absence d’onze semaines les personnes qui lui étaient le plus chères. Que pouvait-elle dire qui ne fût humiliant pour elle et pour sa famille ? En racontant la cause de sa douleur, ne devait-elle pas en augmenter l’amertume ? N’avait-elle pas à craindre d’exciter un ressentiment qui envelopperait l’innocent et le coupable ; pourrait-elle jamais trouver des expressions assez justes pour parler du mérite et des attentions de Henri et d’Éléonore. Pourrait-elle empêcher que ses parens ne prissent une opinion aussi défavorable d’eux que de leur père ?

Elle arriva à Fullerton entre six et sept heures du soir.

À la fin d’un roman, le retour d’une héroïne dans le village où elle est née est un événement capable d’exercer la plume d’un auteur ; il peut la peindre élevée à la dignité de comtesse par le triomphe éclatant d’une beauté et d’une innocence reconnues, la représenter arrivant dans une chaise de poste et accompagnée de nombreux et honorables amis, suivie de plusieurs femmes de chambre et de laquais ; il peut faire des descriptions brillantes des scènes de reconnaissances et de tendresse, et répartir à chaque personnage suivant son mérite une part plus ou moins grande dans le bonheur commun. Ma position est malheureusement différente. Je ramène mon héroïne seule et humiliée ; je n’ai ni description de grandeur, ni pathos de sentimens à tracer ; je dois me borner à dire que son postillon traversa rapidement le village, en passant au milieu des groupes de paysans qui se trouvaient réunis parce que c’était dimanche, et qu’elle se hâta de descendre de voiture.

Quelles furent ses angoisses lorsqu’elle arriva au presbytère ! Qu’il serait pénible pour son historien d’avoir à les retracer !… Rarement on voyait une voiture à Fullerton. À l’aspect de celle-ci, toute sa famille se mit aux fenêtres ; le plaisir brilla dans tous les yeux, toutes les imaginations furent en travail. Les deux plus jeunes enfans, un petit garçon âgé de six ans et une petite fille de quatre ans qui croyaient lorsqu’ils voyaient une voiture que c’était un frère ou une sœur qui leur arrivaient coururent à celle-ci. Heureux celui qui le premier reconnut Catherine ! Heureux celui qui la nomma le premier.

Entourée, caressée, elle fut un instant si heureuse dans l’effusion des sentimens de la nature, que tous ses chagrins furent oubliés pour quelques minutes. Le plaisir de la revoir suffisait à ses bons parens ; ils furent long-tems sans penser à lui témoigner la moindre curiosité sur la cause de son retour.

Ce ne fut qu’avec beaucoup de peines et après bien des hésitations que Catherine se décida à parler ; elle ne cacha rien de la manière dont le Général en avait agi envers elle. Ses parens cherchaient, mais en vain, le motif d’un départ si précipité ; ils n’étaient nullement irascibles, ni disposés à se croire offensés ; néanmoins dans cette circonstance quand ils eurent entendu tout le récit de leur fille, ils trouvèrent dans la conduite de M. Tilney une insulte grave que pendant la première demi-heure ils regardèrent comme absolument impardonnable. Sans supposer de romanesques dangers dans le voyage que leur fille venait de faire, M. et Mistriss Morland crurent qu’elle aurait pu éprouver bien des désagrémens qu’ils n’auraient jamais voulu lui faire courir ; ils jugèrent que M. Tilney, en l’y exposant, n’avait agi ni en gentilhomme, ni en père de famille.

Je suis bien aise, dit Mist. Morland, de n’avoir rien su de cela avant votre arrivée : à présent que la chose est faite il n’y a peut-être pas grand mal ; il est bon que les jeunes gens acquièrent un peu d’expérience à leurs dépens, et vous savez, ma chère Catherine, que vous avez toujours été une fille un peu étourdie. Maintenant que vous avez été obligée de vous conduire par vous-même dans ces différentes circonstances, dans ces diverses maisons, vous serez devenue un peu raisonnable ; j’espère que vous avez eu bien soin de tout ce que vous aviez ; que vous n’avez rien perdu, rien oublié. Catherine dit qu’elle le pensait.

Elle forma le projet de chercher à se tranquilliser ; elle ne pouvait le suivre long-tems. Elle désirait être seule, aussi accepta-t-elle avec empressement l’invitation que lui fit sa mère de se retirer et d’aller se coucher. Ses parens ne voyaient dans son trouble que l’effet naturel du ressentiment qu’elle éprouvait des humiliations qu’elle avait eu à supporter et de la fatigue d’un assez long voyage. Ils se séparèrent d’elle en ne doutant nullement qu’elle ne dût bientôt s’endormir profondément. Le lendemain, ils la trouvèrent beaucoup moins bien qu’ils ne l’avaient espéré ; cependant, ils ne conçurent pas le moindre soupçon sur la nature et la gravité de son mal. Ils ne pensèrent pas qu’il avait sa source dans son cœur. Ce soupçon eût cependant été assez naturel à des parens, dont la fille revenait à l’âge de dix-sept ans après une première excursion de plusieurs mois.

Aussitôt après le déjeûner, Catherine se disposa à exécuter la promesse qu’elle avait faite à Éléonore de lui écrire. Elle éprouvait déjà l’effet du tems et de l’éloignement sur la véritable amitié. Elle se reprochait d’avoir quitté froidement son amie, de n’avoir jamais bien apprécié son mérite et son attachement. Ses sentimens ne lui rendirent pas néanmoins plus facile la composition de sa lettre. Elle voulait exprimer l’étendue de son amitié, parler de sa reconnaissance sans laisser voir trop de regrets, de sa déférence sans froideur du passé et sans ressentiment. Elle voulait faire une lettre dans laquelle Éléonore ne trouvât rien qui put la peiner et dont elle-même n’eût pas à rougir. La pensée que peut-être Henri verrait cet écrit, ajoutait à la difficulté. Après y avoir long-tems réfléchi et être restée dans une grande perplexité, elle ne trouva rien de mieux que d’écrire d’une manière simple et courte.

Quelle singulière liaison, dit Mist. Morland quand la lettre fut écrite ! Si vite formée, si-tôt rompue ! Je suis fâchée qu’il en soit ainsi, car Mist. Allen pensait beaucoup de bien de ces jeunes gens. Vous avez été aussi bien tristement trompée par votre Isabelle. Ah ! mon pauvre James ! Nous apprenons à vivre. Il faut espérer que les amies que vous ferez à l’avenir seront plus dignes de votre amitié que les premières. Catherine rougit et répondit vivement : personne n’est plus digne que Miss Tilney d’inspirer une constante amitié.

Elle pensa aussi à Henri ; elle sentit que rien n’affaiblirait la tendresse qu’elle éprouvait pour lui ; le désir de le rencontrer se présenta à son esprit. À cette idée ses yeux se remplirent de larmes.

Sa mère lui proposa, pour la distraire, d’aller chez M. Allen ; elle accepta. La maison de ce dernier n’était distante de celle de M. Morland que d’un quart de mille. Pendant le chemin la mère de Catherine lui dit tout ce qu’elle pensait sur la mésaventure de James.

Catherine fut reçue par les Allen avec une tendre affection et un plaisir véritable ; ils furent très-étonnés et très-affligés d’apprendre comment elle avait été traitée, quoique le récit que Mist. Morland en fit fût extrêmement simple et qu’elle n’eût aucune intention d’exciter de ressentiment. Catherine nous a surpris hier soir, dit-elle, elle a voyagé toute seule et n’a su qu’elle devait partir que samedi dans la nuit, parce que le Général Tilney, ou par caprice, ou par je ne sais qu’elle raison, s’est tout d’un coup trouvé fatigué de l’avoir chez lui et lui a fait dire de partir. Cela est vraiment bien peu amical ; il doit être un fort sot homme.

M. Allen montra sur cette affaire le ressentiment d’un ami, et Mist. Allen, dont les idées n’étaient ni bien nombreuses ni bien variées, exprima son étonnement, répéta ses conjectures, et finit chaque phrase par ces mots : à quoi pensait le Général ?

En retournant chez elle, Mist. Morland s’efforça de persuader à sa fille combien des amis solides et affectionnés tels que les Allen étaient à conserver. Combien l’étaient peu les liaisons que les convenances de la société ou des plaisirs formaient ; elle dit que souvent celles-ci ne causaient que des peines et des regrets, ainsi que lui prouvait celle qu’elle avait eue avec les Tilney. Il y avait infiniment de bon sens dans ces observations, mais il est, dans la vie, des situations d’esprit où le bon sens n’a aucun empire.

Mistriss Morland était sortie avec Catherine, un jour après son arrivée. Elle fut très-étonnée en rentrant à la maison d’y trouver un jeune homme qui lui était entièrement inconnu ; celui-ci se leva de l’air le plus respectueux, et lui fut annoncé par Catherine toute tremblante comme M. Tilney.

Avec tout l’embarras d’une véritable émotion, il commença par se justifier d’avoir osé se présenter chez elle, reconnaissant qu’après ce qui s’était passé, il n’avait aucun droit à une réception bienveillante à Fullerton. Il dit que l’impatience qu’il avait de savoir si Miss Morland était arrivée chez elle sans accident était la cause de sa visite. Il n’avait pas affaire à un cœur vindicatif, et Mistriss Morland ne croyant ni lui, ni sa sœur, coupables du mauvais procédé de leur père avait conservé pour tous deux des sentimens de bienveillance ; elle fut mieux disposée encore en faveur de Henri par sa présence ; elle le reçut avec politesse, et sans aucune affectation, elle le remercia de l’attention qu’il avait pour sa fille, et lui donna l’assurance que les amis de ses enfans seraient toujours bien reçus chez elle. Ensuite elle le pria de ne plus parler de tout ce qui s’était passé.

Il était très-disposé à obéir à cette demande ; quoiqu’il fut extrêmement rassuré par un accueil aussi inattendu, il n’aurait pas été en son pouvoir dans ce moment de s’expliquer sur ce sujet. Il se remit sans rien dire sur son siège, répondit civilement aux observations que Mist. Morland lui fit sur le tems et sur la route. Pendant ce tems Catherine, la tremblante, l’inquiète, la craintive, l’heureuse Catherine ne disait pas un mot ; mais les couleurs dont ses joues se chargèrent, l’éclat dont ses yeux brillèrent, firent connaître à sa mère que l’effet de cette visite lui serait salutaire au moins pendant quelque tems.

Mistriss Morland qui désirait la présence de son mari, autant pour rassurer M. Tilney sur leurs sentimens à son égard, que pour avoir les moyens de soutenir la conversation, le fit appeler par un de ses enfans. Il n’était pas à la maison ; elle se trouva donc sans aide, aussi au bout d’un quart-d’heure, elle n’eut plus rien à dire. Après quelques minutes de silence, Henri se tourna vers Catherine pour la première fois depuis que Mist. Morland était entrée ; il lui demanda avec vivacité si M. et Mist. Allen étaient alors à Fullerton, et s’embarrassant dans d’obscures et insignifiantes explications, il annonça (ce qu’il aura pu dire en deux mots) l’intention d’aller leur offrir ses respects. Se levant avec quelque trouble, il la pria d’avoir la bonté de lui indiquer le chemin de leur demeure.

De cette fenêtre, Monsieur, dit la petite Sarah, vous pouvez voir leur maison. Mist Morland pensa que son désir n’était pas probablement de faire seulement une visite à leurs dignes amis, mais que peut-être il avait quelques explications à donner à Catherine sur la conduite du Général, en conséquence elle engagea sa fille à conduire elle-même M. Tilney chez M. Allen.

Ils sortirent ensemble. Pour cette fois Mist. Morland ne s’était pas trompée sur le désir qu’ils avaient tous les deux. L’intention de Henri était bien de donner à Catherine quelques explications par rapport à la conduite de son père ; mais son objet principal était de lui en donner de relatives à lui-même. Ce fut par celles-ci qu’il commença, et ses explications furent telles qu’avant qu’ils fussent parvenus à l’enclos de M. Allen, Catherine pensa qu’il ne pouvait les répéter trop souvent. Elle recevait l’assurance de sa tendresse, il sollicitait le don de son cœur, qu’il savait depuis long-tems être à lui. Quoique Henri fut alors tendrement attaché à Catherine, qu’il appréciât ses excellentes qualités, qu’il aimât vraiment sa société, je dois convenir que cet amour ne fut dans l’origine que de la reconnaissance ou en d’autres termes que l’effet de la persuasion où il était qu’elle le préférait. C’est une circonstance assez commune dans le cours ordinaire des choses.

La visite de Mist. Allen fut très-courte, Henri parla peu ; ses paroles étaient sans suite, sans liaison ; et Catherine absorbée dans la contemplation de son bonheur, ouvrit à peine la bouche. Ils se hâtèrent de sortir et de jouir du charme d’un tête-à-tête. Catherine fut en état de juger jusqu’à quel point ils pouvaient compter sur la sanction du Général Tilney. Deux jours avant son retour de Woodston, Henri rencontra son père près de l’abbaye ; il le trouva impatient de lui apprendre dans les termes les plus amers le départ de Miss Morland, et de lui ordonner de ne plus penser à elle. C’était pourtant à la suite d’un ordre si positif que Henri s’était déterminé à venir offrir sa main à Catherine. Celle-ci au milieu des terreurs que lui inspiraient ces détails, admirait la tendre délicatesse de M. Tilney, qui lui avait fait l’aveu de son amour et demandé sa main avant de lui laisser connaître la volonté du Général.

Henri lui expliqua ensuite les motifs de la conduite de son père. Elle eut une vive satisfaction d’apprendre qu’il ne savait rien des soupçons qu’elle avait eus sur lui, qu’il ne l’accusait de rien. Elle était involontairement, et sans même qu’elle le sût, l’objet d’une erreur que par orgueil il croyait ne pouvoir pardonner, tandis qu’un orgueil mieux entendu aurait dû contribuer à l’en préserver. Elle n’était à ses yeux coupable que d’être moins riche qu’il ne l’avait cru. D’après une fausse opinion qu’il avait eue de son bien, de ses espérances, il l’avait recherchée à Bath, il l’avait engagée à venir à Northanger, et l’avait destinée à être sa bru. Quand il reconnut son erreur, il ne trouva rien de mieux à faire que de l’éloigner promptement de Northanger, quoique ce fût selon lui une faible preuve de son ressentiment contre elle et de son mépris pour sa famille.

C’était John Thorpe qui d’abord l’avait trompé. S’appercevant un soir au spectacle que son fils s’occupait beaucoup de Miss Morland, il avait par hasard demandé à Thorpe s’il savait de quelle famille elle était ; celui-ci, heureux et vain d’être en conversation liée avec un homme de l’importance du Général, fut très-communicatif ; mais très-peu exact. L’espérance que la famille concevait du mariage prochain d’Isabelle avec Morland, celle qu’il avait lui-même d’épouser Catherine, pour laquelle il avait du goût, firent que dans ses détails il représenta la famille Morland comme étant dans la position la plus brillante, et l’état de Catherine comme devant être plus brillant encore par les espérances que lui donnait l’amitié que les Allen avaient pour elle. Sa vanité l’engageait toujours à augmenter la fortune des personnes avec lesquelles il était une liaison. Depuis qu’il savait que son ami Morland prétendait à la main de sa sœur il ajoutait chaque jour aux avantages qu’il lui supposait, il doublait ceux qu’il lui connaissait et ceux que selon lui il attendait de son avancement, il triplait sa fortune particulière, lui supposait une tante très-riche dont il devait hériter, et, pour rendre l’héritage plus considérable, il diminuait le nombre des enfans de M. Morland ; de cette manière, il présenta au Général cette famille sous le jour le plus avantageux.

Quant à Catherine, l’objet principal de l’attention et des calculs du Général, John l’enrichit plus encore d’après ce qu’il disait, les mille ou quinze cents pièces que son père lui donnerait en mariage ne seraient qu’une petite somme en comparaison de celles que Mist Allen y ajouterait. L’amitié que celle-ci et son mari avaient pour Miss Morland, faisait croire qu’elle aurait toute leur fortune ; il ne la nommait que l’héritière de Fullerton ; c’était d’après ces renseignemens que le Général avait agi ; il n’avait nulle raison de douter de la vérité de ces détails. D’un côté il pensait que la famille Thorpe, au moment de contracter une alliance avec celle des Morland, devait connaître avec certitude la fortune de celle-ci ; d’un autre côté l’espoir que John avait d’épouser Catherine, espoir dont le premier parlait ouvertement et avec présomption, semblait suffire pour prouver qu’il connaissait la vérité. Il ajoutait que les Allen étaient très-riches et sans enfans ; que Miss Morland était l’unique objet de leur affection ; que connaissant leur tendresse pour elle, il avait pensé à la rechercher en mariage.

Le Général, en remerciant M. Thorpe de ces intéressantes communications, forma aussitôt le projet d’en profiter pour réunir les prétentions de l’orgueil et les intérêts de son fils. Catherine alors ne savait pas plus que les enfans du Général tout ce qui se passait. Ceux-ci ne pouvaient concevoir quelle était la cause des attentions et du respect que leur père témoignait à Miss Morland ; ils en avaient été surpris dans l’origine ; ils l’étaient plus encore de voir que chaque jour il ajoutait aux égards qu’il avait pour elle. La recommandation qu’il avait si expressément faite un jour à son fils de faire tout son possible pour plaire à Miss Morland avait bien dénoté quelque intention secrète. Henri avait conjecturé que son père pensait qu’elle serait un parti avantageux pour lui ; mais jusqu’au moment où il venait d’avoir la dernière explication à Northanger, il n’avait pas eu le moindre soupçon des faux calculs sur lesquels son père fondait son espoir.

C’était Thorpe lui-même qui avait détrompé le Général. Celui-ci l’avait rencontré à Londres, et John sous l’influence des sentimens qu’il avait alors et qui étaient entièrement opposés à ceux qu’il avait eus lorsque pour la première fois il avait parlé de Catherine, offensé du refus de celle-ci, et plus encore de l’inutilité des efforts qu’il avait faits pour opérer une réconciliation entre Morland et Isabelle, convaincu qu’ils étaient séparés pour toujours, John enfin, qui méprisait une amitié qui ne pouvait plus lui être d’aucune utilité, se hâta de démentir tout ce qu’il avait dit d’avantageux sur la famille Morland. Il avoua qu’il avait été absolument dans l’erreur sur la fortune et les espérances qu’il lui avait cru. Il dit avoir été trompé par les rodomontades de son ami, qui lui avait fait accroire que son père était un homme d’importance et fort riche ; mais que les événemens survenus pendant les trois dernières semaines lui avaient fait acquérir la preuve qu’il n’en était rien. Qu’en conséquence le mariage projeté de sa sœur et de James, mariage presque arrêté entre les deux familles, avait été rompu, sur la connaissance que lui John s’était procurée que M. Morland était dans l’impuissance de donner aux jeunes gens de quoi vivre, même le plus simplement du monde. C’était une famille pauvre, chargée d’un grand nombre d’enfans, peu considérée dans le voisinage, (ce qu’il avait vérifié lui-même en dernier lieu), vivant d’une manière qui excédait ses moyens, recherchant la société des personnes trop riches pour elle, enfin c’étaient des gens intrigans, présomptueux et peu estimables.

Et les Allen demanda le Général stupéfait !

John détruisit encore l’erreur dans laquelle il l’avait jeté de ce côté. Depuis qu’il les connaissait mieux, il avait découvert quel était le jeune parent auquel devait revenir leur héritage. Le Général ne demanda rien de plus, il était en colère contre tout le monde et contre lui-même. Il partit le jour suivant pour l’abbaye où nous avons vu ce qu’il était venu faire.

Henri fit connaître qu’il avait déclaré avec fermeté à son père qu’il n’aurait pas d’autre épouse que celle qu’il lui avait précédemment ordonné d’aimer. Le Général était terrible dans sa colère, il avait menacé son fils, et tous deux s’étaient séparés dans l’état le plus violent. L’après-midi du jour suivant Henri était parti pour Fullerton.