L’Île du docteur Moreau/VIII

Traduction par Henry-D. Davray.
Mercure de France (p. 119-140).

VIII

moreau s’explique


— Et maintenant, Prendick, je m’explique, dit le Docteur Moreau, aussitôt que nous eûmes mangé et bu. Je dois avouer que vous êtes bien l’hôte le plus exigeant que j’aie jamais traité et je vous avertis que c’est la dernière chose que je fais pour vous obliger. Vous pouvez, à votre aise, menacer de vous suicider ; je ne bougerai pas, même si je devais en avoir quelque ennui.

Il s’assit dans le fauteuil pliant, un cigare entre ses doigts pâles et souples. La clarté d’une lampe suspendue tombait sur ses cheveux blancs ; son regard errait dans les étoiles par la petite fenêtre sans vitres. J’étais assis aussi loin de lui que possible, la table entre nous et les revolvers à portée de la main. Montgomery n’était pas là. Je ne me souciais pas encore d’être avec eux dans une si petite pièce.

— Vous admettez que l’être humain vivisecté, comme vous l’appeliez, n’est, après tout, qu’un puma ? dit Moreau.

Il m’avait mené dans l’intérieur de l’enclos pour que je pusse m’assurer de la chose.

— C’est le puma, répondis-je, le puma encore vivant, mais taillé et mutilé de telle façon que je souhaite ne plus voir jamais de semblable chair vivante. De tous les abjects…

— Peu importe ! interrompit Moreau. Du moins, épargnez-moi ces généreux sentiments. Montgomery était absolument de même. Vous admettez que c’est le puma. Maintenant, tenez-vous en repos pendant que je vais vous débiter ma conférence de physiologie.

Aussitôt, sur le ton d’un homme souverainement ennuyé, mais s’échauffant peu à peu, il commença à m’expliquer ses travaux. Il s’exprimait d’une façon très simple et convaincante. De temps à autre, je remarquai dans son ton un accent sarcastique, et bientôt je me sentis rouge de honte à nos positions respectives.

Les créatures que j’avais vues n’étaient pas des hommes, n’avaient jamais été des hommes. C’étaient des animaux — animaux humanisés — triomphe de la vivisection.

— Vous oubliez tout ce qu’un habile vivisecteur peut faire avec des êtres vivants, disait Moreau. Pour ma part, je me demande encore pourquoi les choses que j’ai essayées ici n’ont pas encore été faites. Sans doute, on a tenté quelques efforts — amputations, ablations, résections, excisions. Sans doute, vous savez que le strabisme peut être produit ou guéri par la chirurgie. Dans les cas d’ablations vous avez toutes sortes de changements sécrétoires, de troubles organiques, de modifications des passions, de transformations dans la sensation des tissus. Je suis certain que vous avez entendu parler de tout cela ?

— Sans doute, répondis-je. Mais ces répugnants bipèdes que…

— Chaque chose en son temps, dit-il, avec un geste rassurant. Je commence seulement. Ce sont là des cas ordinaires de transformation. La chirurgie peut faire mieux que cela. On peut construire aussi facilement qu’on détruit ou qu’on transforme. Vous avez entendu parler, peut-être, d’une opération fréquente en chirurgie à laquelle on a recours dans les cas où le nez n’existe plus. Un fragment de peau est enlevé sur le front, reporté sur le nez et il se greffe à sa nouvelle place. C’est une sorte de greffe d’une partie d’un animal sur une autre partie de lui-même. On peut aussi greffer une partie récemment enlevée d’un autre animal. C’est le cas pour les dents, par exemple. La greffe de la peau et de l’os est faite pour faciliter la guérison. Le chirurgien place dans le milieu de la blessure des morceaux de peau coupées sur un autre animal ou des fragments d’os d’une victime récemment tuée. Vous avez peut-être entendu parler de l’ergot de coq que Hunter avait greffé sur le cou d’un taureau. Et les rats à trompe des zouaves d’Algérie, il faut aussi en parler — monstres confectionnés au moyen d’un fragment de queue d’un rat ordinaire transféré dans une incision faite sur leur museau et reprenant vie dans cette position.

— Des monstres confectionnés ! Alors, vous voulez dire que…

— Oui. Ces créatures, que vous avez vues, sont des animaux taillés et façonnés en de nouvelles formes. À cela — à l’étude de la plasticité des formes vivantes — ma vie a été consacrée. J’ai étudié pendant des années, acquérant à mesure de nouvelles connaissances. Je vois que vous avez l’air horrifié, et cependant je ne vous dis rien de nouveau. Tout cela se trouve depuis fort longtemps à la surface de l’anatomie pratique, mais personne n’a eu la témérité d’y toucher. Ce n’est pas seulement la forme extérieure d’un animal que je puis changer. La physiologie, le rythme chimique de la créature, peuvent aussi subir une modification durable dont la vaccination et autres méthodes d’inoculation de matières vivantes ou mortes sont des exemples qui vous sont, à coup sûr, familiers. Une opération similaire est la transfusion du sang, et c’est avec cela, à vrai dire, que j’ai commencé. Ce sont là des cas fréquents. Moins ordinaires, mais probablement beaucoup plus hardies, étaient les opérations de ces praticiens du moyen-âge qui fabriquaient des nains, des culs-de-jatte, des estropiés et des monstres de foire ; des vestiges de cet art se retrouvent encore dans les manipulations préliminaires que subissent les saltimbanques et les acrobates. Victor Hugo en parle longuement dans l’Homme qui Rit… Mais vous comprenez peut-être mieux ce que je veux dire. Vous commencez à voir que c’est une chose possible de transplanter le tissu d’une partie d’un animal à une autre, ou d’un animal à un autre animal, de modifier ses réactions chimiques et ses méthodes de croissance, de retoucher les articulations de ses membres, et en somme de le changer dans sa structure la plus intime.

Cependant, cette extraordinaire branche de la connaissance n’avait jamais été cultivée, comme une fin et systématiquement, par les investigateurs modernes, jusqu’à ce que je la prenne en main. Diverses choses de ce genre ont été indiquées par quelques tentatives chirurgicales ; la plupart des exemples analogues qui vous reviendront à l’esprit ont été démontrés, pour ainsi dire, par accident — par des tyrans, des criminels, par les éleveurs de chevaux et de chiens, par toute sorte d’ignorants et de maladroits travaillant pour des résultats égoïstes et immédiats. Je fus le premier qui soulevai cette question, armé de la chirurgie antiseptique et possédant une connaissance réellement scientifique des lois naturelles.

On pourrait s’imaginer que cela fut pratiqué en secret auparavant. Des êtres tels que les frères siamois… Et dans les caveaux de l’Inquisition… Sans doute, leur but principal était la torture artistique, mais du moins quelques-uns des inquisiteurs durent avoir une vague curiosité scientifique…

— Mais, interrompis-je, ces choses, ces animaux parlent !

Il répondit qu’ils parlaient en effet et continua à démontrer que les possibilités de la vivisection ne s’arrêtent pas à une simple métamorphose physique. Un cochon peut recevoir une éducation. La structure mentale est moins déterminée encore que la structure corporelle. Dans la science de l’hypnotisme, qui grandit et se développe, nous trouvons la possibilité promise de remplacer de vieux instincts ataviques par des suggestions nouvelles, greffées sur des idées héréditaires et fixes ou prenant leur place. À vrai dire, beaucoup de ce que nous appelons l’éducation morale est une semblable modification artificielle et une perversion de l’instinct combatif ; la pugnacité se canalise en courageux sacrifice de soi et la sexualité supprimée en émotion religieuse. La grande différence entre l’homme et le singe est dans le larynx, dit-il, dans la capacité de former délicatement différents sons-symboles par lesquels la pensée peut se soutenir.

Sur ce point, je n’étais pas de son avis, mais, avec une certaine incivilité, il refusa de prendre garde à mon objection. Il répéta que le fait était exact et continua l’exposé de ses travaux.

Je lui demandai pourquoi il avait pris la forme humaine comme modèle. Il me semblait alors, et il me semble encore maintenant, qu’il y avait dans ce choix une étrange perversité.

Il avoua qu’il avait choisi cette forme par hasard.

— J’aurais aussi bien pu transformer des moutons en lamas, et des lamas en moutons. Je suppose qu’il y a dans la forme humaine quelque chose qui appelle à la tournure artistique de l’esprit plus puissamment qu’aucune autre forme animale. Mais je ne me suis pas borné à fabriquer des hommes. Une fois ou deux…

Il se tut pendant un moment.

— Ces années ! avec quelle rapidité elles se sont écoulées ! Et voici que j’ai perdu une journée pour vous sauver la vie et que je perds une heure encore à vous donner des explications.

— Cependant, dis-je, je ne comprends pas encore. Quelle est votre justification pour infliger toutes ces souffrances ? La seule chose qui pourrait à mes yeux excuser la vivisection serait quelque application…

— Précisément, dit-il. Mais, vous le voyez, je suis constitué différemment. Nous nous plaçons à des points de vue différents. Vous êtes matérialiste.

— Je ne suis pas matérialiste, interrompis-je vivement.

— À mon point de vue, à mon point de vue. Car c’est justement cette question de souffrance qui nous partage. Tant que la souffrance, qui se voit ou s’entend, vous rendra malade, tant que vos propres souffrances vous mèneront, tant que la douleur sera la base de vos idées sur le mal, sur le péché, vous serez un animal, je vous le dis, pensant un peu moins obscurément ce qu’un animal ressent. Cette douleur…

J’eus un haussement d’épaules impatient à de pareils sophismes.

— Mais c’est si peu de chose, continua-t-il. Un esprit réellement ouvert à ce que la science révèle doit se rendre compte que c’est fort peu de chose. Il se peut que, sauf dans cette petite planète, ce grain de poussière cosmique, invisible de la plus proche étoile, il se peut que nulle part ailleurs ne se rencontre ce qu’on appelle la souffrance. Les lois vers lesquelles nous nous acheminons en tâtonnant… D’ailleurs, même sur cette terre, même parmi tout ce qui vit, qu’est donc la douleur ?

En parlant, il tira de sa poche un petit canif, en ouvrit une lame, avança son fauteuil de façon que je pusse voir sa cuisse ; puis, choisissant la place, il enfonça délibérément la lame dans sa chair et l’en retira.

— Vous aviez, sans doute, déjà vu cela. On ne le sent pas plus qu’une piqûre d’épingle. Qu’en conclure ? La capacité de souffrir n’est pas nécessaire dans le muscle et ne s’y trouve pas ; elle n’est que nécessaire dans la peau, et, dans la cuisse, à peine ici ou là se trouve-t-il un point capable de sentir la douleur. La douleur n’est que notre conseiller médical intime pour nous avertir et nous stimuler. Toute chair vivante n’est pas douloureuse, non plus que les nerfs, ni même tous les nerfs sensoriels. Il n’y a aucune trace de souffrance réelle dans les sensations du nerf optique. Si vous blessez le nerf optique, vous voyez simplement des flamboiements de lumière, de même qu’une lésion du nerf auditif se manifeste simplement par un bourdonnement dans les oreilles. Les végétaux ne ressentent aucune douleur ; les animaux inférieurs — il est possible que des animaux tels que l’astérie ou l’écrevisse ne ressentent pas la douleur. Alors, quant aux hommes, plus intelligents ils deviennent et plus intelligemment ils travailleront à leur bien-être et moins nécessaire sera l’aiguillon qui les avertit du danger. Je n’ai encore jamais vu de chose inutile qui ne soit tôt ou tard déracinée et supprimée de l’existence — et vous ? or, la douleur devient inutile.

D’ailleurs, je suis un homme religieux, Prendick, comme tout homme sain doit l’être. Il se peut que je me figure être un peu mieux renseigné que vous sur les méthodes du Créateur de ce monde — car j’ai cherché ses lois à ma façon, toute ma vie, tandis que vous, je crois, vous collectionnez des papillons. Et je vous réponds bien que le plaisir et la douleur n’ont rien à voir avec le ciel ou l’enfer. Le plaisir et la douleur !… Bah ! Qu’est-ce que l’extase du théologien, sinon la houri de Mahomet dans les ténèbres ? Ce grand cas que les hommes et les femmes font du plaisir et de la douleur, Prendick, est la marque de la bête en eux, la marque de la bête dont ils descendent. La souffrance ! Le plaisir et la douleur !… Nous ne les sentons qu’aussi longtemps que nous nous roulons dans la poussière.

Vous voyez, j’ai continué mes recherches dans la voie où elles m’ont mené. C’est la seule façon que je sache de conduire des recherches. Je pose une question, invente quelque méthode d’avoir une réponse et j’obtiens… une nouvelle question. Ceci ou cela est-il possible ? Vous ne pouvez vous imaginer ce que cela signifie pour un investigateur, quelle passion intellectuelle s’empare de lui. Vous ne pouvez vous imaginer les étranges délices de ces désirs intellectuels. La chose que vous avez devant vous n’est plus un animal, une créature comme vous, mais un problème. La souffrance par sympathie — tout ce que j’en sais est le souvenir d’une chose dont j’ai souffert il y a bien des années. Je voulais — c’était mon seul désir — trouver la limite extrême de plasticité dans une forme vivante.

— Mais, fis-je, c’est une abomination…

— Jusqu’à ce jour je ne me suis nullement préoccupé de l’éthique de la matière. L’étude de la Nature rend un homme au moins aussi impitoyable que la Nature. J’ai poursuivi mes recherches sans me soucier d’autre chose que de la question que je voulais résoudre et les matériaux… ils sont là-bas, dans les huttes… Il y a bientôt onze ans que nous sommes venus ici, Montgomery et moi, avec six Canaques. Je me rappelle la verte tranquillité de l’île et l’océan vide autour de nous, comme si c’était hier. L’endroit semblait m’attendre.

Les provisions furent débarquées et l’on construisit la maison. Les Canaques établirent leurs huttes près du ravin. Je me mis à travailler ici sur ce que j’avais apporté. Au début, des choses désagréables arrivèrent. Je commençai avec un mouton, mais, après un jour et demi de travail, mon scalpel glissa et la bête mourut ; je pris un autre mouton ; j’en fis une chose de douleur et de peur et bandai ses blessures pour qu’il guérît. Une fois fini, il me sembla parfaitement humain, mais quand je le revis, j’en fus mécontent. Il se rappelait de moi, éprouvait une terreur indicible et n’avait pas plus d’esprit qu’un mouton. Plus je le regardais, plus il me semblait difforme, et enfin je fis cesser les misères de ce monstre. Ces animaux sans courage, ces êtres craintifs et sensibles, sans la moindre étincelle d’énergie combative pour affronter la souffrance, ne valent rien pour confectionner des hommes.

Puis, je pris un gorille que j’avais, et avec lui, travaillant avec le plus grand soin, venant à bout de chaque difficulté, l’une après l’autre, je fis mon premier homme. Toute une semaine, jour et nuit, je le façonnai ; c’était surtout son cerveau qui avait besoin d’être retouché ; il fallut y ajouter grandement et le changer beaucoup. Quand j’eus fini et qu’il fut là, devant moi, lié, bandé, immobile, je jugeai que c’était un beau spécimen du type négroïde. Je ne le quittai que quand je fus certain qu’il survivrait, et je vins dans cette pièce, où je trouvai Montgomery dans un état assez semblable au vôtre. Il avait entendu quelques-uns des cris de la bête à mesure qu’elle s’humanisait, des cris comme ceux qui vous ont tellement troublé. Je ne l’avais pas admis entièrement dans mes confidences, tout d’abord. Les Canaques, eux aussi, s’étaient mis martel en tête, et ma seule vue les effarouchait. Je regagnai la confiance de Montgomery, jusqu’à un certain point, mais nous eûmes toutes les peines du monde à empêcher les Canaques de déserter. À la fin, ils y réussirent, et nous perdîmes ainsi le yacht. Je passai de nombreuses journées à faire l’éducation de ma brute — en tout trois ou quatre mois. Je lui enseignai les rudiments de l’anglais, lui donnai quelque idée des nombres, lui fis même lire l’alphabet. Mais il avait le cerveau lent — bien que j’aie vu des idiots plus lents certainement. Il commença avec la table rase, mentalement, il n’avait dans son esprit aucun souvenir de ce qu’il avait été. Quand ses cicatrices furent complètement fermées, qu’il ne fut plus raide et endolori, qu’il put dire quelques mots, je l’emmenai là-bas et le présentai aux Canaques comme un nouveau compagnon.

D’abord, ils eurent horriblement peur de lui — ce qui m’offensa quelque peu, car j’éprouvais un certain orgueil de mon œuvre — mais ses manières paraissaient si douces, et il était si abject qu’au bout de peu de temps ils l’acceptèrent et prirent en main son éducation. Il apprenait avec rapidité, imitant et s’appropriant tout, et il se construisit une cabane, mieux faite même, me sembla-t-il, que leurs huttes. Il y en avait un parmi eux, vaguement missionnaire, qui lui apprit à lire ou du moins à épeler, lui donna quelques idées rudimentaires de moralité, mais il paraît que les habitudes de la bête n’étaient pas tout ce qu’il y avait de plus désirable.

Après cela, je pris quelques jours de repos, et j’eus l’idée de rédiger un exposé de toute l’affaire pour réveiller les physiologistes européens. Mais, une fois, je trouvai ma créature perchée dans un arbre, jacassant et faisant des grimaces à deux des Canaques qui l’avaient taquinée. Je la menaçai, lui reprochai l’inhumanité d’un tel procédé, réveillai chez lui le sens de la honte, et revins ici, résolu à faire mieux encore avant de faire connaître le résultat de mes travaux. Et j’ai fait mieux ; mais, quoi qu’il en soit, les brutes rétrogradent, la bestialité opiniâtre reprend jour après jour le dessus. J’ai l’intention de faire mieux encore. J’en viendrai à bout. Ce puma…

Mais revenons au récit. Tous les Canaques sont morts maintenant. L’un tomba par-dessus bord, de la chaloupe ; un autre mourut d’une blessure au talon qu’il empoisonna, d’une façon quelconque, avec du jus de plante. Trois s’enfuirent avec le yacht et furent noyés, je le suppose et je l’espère. Le dernier… fut tué. Mais — je les ai remplacés. Montgomery se comporta d’abord comme vous étiez disposé à le faire, puis…

— Qu’est devenu l’autre, demandai-je vivement, l’autre Canaque qui a été tué ?

— Le fait est qu’après que j’eus fabriqué un certain nombre de créatures humaines, je fis un être…

Il hésita.

— Eh ! bien ? dis-je.

— Il fut tué.

— Je ne comprends pas. Voulez-vous dire que…

— Il tua le Canaque… oui. Il tua plusieurs autres choses qu’il attrapa. Nous le pourchassâmes pendant deux jours. Il avait été lâché par accident — je n’avais pas eu l’intention de le mettre en liberté. Il n’était pas fini. C’était simplement une expérience. Une chose sans membres qui se tortillait sur le sol à la façon d’un serpent. Ce monstre était d’une force immense et rendu furieux par la douleur ; il avançait avec une grande rapidité, de l’allure roulante d’un marsouin qui nage. Il se cacha dans les bois pendant quelques jours, s’en prenant à tout ce qu’il rencontrait, jusqu’à ce que nous nous fussions mis en chasse ; alors il se traîna dans la partie nord de l’île, et nous nous divisâmes pour le cerner. Montgomery avait insisté pour se joindre à moi. Le Canaque avait une carabine et quand nous trouvâmes son corps, le canon de son arme était tordu en forme d’S et presque traversé à coups de dents… Montgomery abattit le monstre d’un coup de fusil… Depuis lors, je m’en suis tenu à l’idéal de l’humanité… excepté pour de petites choses.

Il se tut. Je demeurai silencieux, examinant son visage.

— Ainsi, reprit-il, pendant vingt ans entiers — en comptant neuf ans en Angleterre — j’ai travaillé, et il y a encore quelque chose dans tout ce que je fais qui déjoue mes plans, qui me mécontente, qui me provoque à de nouveaux efforts. Quelquefois je dépasse mon niveau, d’autres fois je tombe au-dessous, mais toujours je reste loin des choses que je rêve. La forme humaine, je puis l’obtenir maintenant, presque avec facilité, qu’elle soit souple et gracieuse, ou lourde et puissante, mais souvent j’ai de l’embarras avec les mains et les griffes — appendices douloureux que je n’ose façonner trop librement. Mais c’est la greffe et la transformation subtiles qu’il faut faire subir au cerveau qui sont mes principales difficultés. L’intelligence reste souvent singulièrement primitive, avec d’inexplicables lacunes, des vides inattendus. Et le moins satisfaisant de tout est quelque chose que je ne puis atteindre, quelque part — je ne puis déterminer où — dans le siège des émotions. Des appétits, des instincts, des désirs qui nuisent à l’humanité, un étrange réservoir caché qui éclate soudain et inonde l’individualité tout entière de la créature : de colère, de haine ou de crainte. Ces êtres que j’ai façonnés vous ont paru étranges et dangereux aussitôt que vous avez commencé à les observer, mais à moi, aussitôt que je les ai achevés, ils me semblent être indiscutablement des êtres humains. C’est après, quand je les observe, que ma conviction disparaît. D’abord, un trait animal, puis un autre, se glisse à la surface et m’apparaît flagrant. Mais j’en viendrai à bout, encore. Chaque fois que je plonge une créature vivante dans ce bain de douleur cuisante, je me dis : cette fois, toute l’animalité en lui sera brûlée, cette fois je vais créer de mes mains une créature raisonnable. Après tout, qu’est-ce que dix ans ? Il a fallu des centaines de milliers d’années pour faire l’homme.

Il parut plongé dans de profondes pensées.

— Mais j’approche du but, je saurai le secret. Ce puma que je…

Il se tut encore.

— Et ils rétrogradent, reprit-il. Aussitôt que je n’ai plus la main dessus, la bête commence à reparaître, à revendiquer ses droits…

Un autre long silence se fit.

— Alors, dis-je, vous envoyez dans les repaires du ravin les monstres que vous fabriquez.

— Ils y vont. Je les lâche quand je commence à sentir la bête en eux, et bientôt, ils sont là-bas. Tous, ils redoutent cette maison et moi. Il y a dans le ravin une parodie d’humanité. Montgomery en sait quelque chose, car il s’immisce dans leurs affaires. Il en a dressé un ou deux à nous servir. Il en a honte, mais je crois qu’il a une sorte d’affection pour quelques-uns de ces êtres. C’est son affaire, ça ne me regarde pas. Ils me donnent une impression de raté qui me dégoûte. Ils ne m’intéressent pas. Je crois qu’ils suivent les règles que le missionnaire canaque a indiquées et qu’ils ont une sorte d’imitation dérisoire de vie rationnelle — les pauvres brutes ! Ils ont quelque chose qu’ils appellent la Loi, ils chantent des mélopées où ils proclament tout à lui. Ils construisent eux-mêmes leurs repaires, recueillent des fruits et arrachent des herbes — s’accouplent même. Mais je ne vois clairement dans tout cela, dans leurs âmes mêmes, rien autre chose que des âmes de bêtes, de bêtes qui périssent — la colère et tous les appétits de vivre et de se satisfaire… Pourtant, ils sont étranges, bizarres — complexes comme tout ce qui vit. Il y a en eux une sorte de tendance vers quelque chose de supérieur — en partie faite de vanité, en partie d’émotion cruelle superflue, en partie de curiosité gaspillée. Ce n’est qu’une singerie, une raillerie… J’ai quelque espoir pour ce puma. J’ai laborieusement façonné sa tête et son cerveau…

Et maintenant, continua-t-il — en se levant après un long intervalle de silence pendant lequel nous avions l’un et l’autre suivi nos pensées — que dites-vous de tout cela ? Avez-vous encore peur de moi ?

Je le regardai, et vis simplement un homme pâle, à cheveux blancs, avec des yeux calmes. Sous sa remarquable sérénité, l’aspect de beauté, presque, qui résultait de sa régulière tranquillité et de sa magnifique carrure, il aurait pu faire bonne figure parmi cent autres vieux gentlemen respectables. J’eus un frisson. Pour répondre à sa seconde question, je lui tendis un revolver.

— Gardez-les, fit-il en dissimulant un bâillement.

Il se leva, me considéra un moment, et sourit.

— Vous avez eu deux journées bien remplies.

Il resta pensif un instant et sortit par la porte intérieure. Je donnai immédiatement un tour de clef à la porte extérieure.

Je m’assis à nouveau, plongé un certain temps dans un état de stagnation, une sorte d’engourdissement, si las, mentalement, physiquement et émotionnellement, que je ne pouvais conduire mes pensées au delà du point où il les avait menées. La fenêtre me contemplait comme un grand œil noir. Enfin, avec un effort, j’éteignis la lampe et m’étendis dans le hamac. Je fus bientôt profondément endormi.