L’Évolution des dépenses privées depuis sept siècles/01

L’Évolution des dépenses privées depuis sept siècles
Revue des Deux Mondes5e période, tome 51 (p. 106-132).
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L’ÉVOLUTION DES DÉPENSES PRIVÉES

DEPUIS SEPT SIÈCLES



I

LE NIVELLEMENT DES JOUISSANCES


Supposez qu’un romancier, vers la fin du règne de Louis XVI, ait dévoilé sous forme de fiction, à la masse rationnée et agenouillée de l’ancien régime, tout ce que le siècle futur lui ménageait de bien-être et de dignité, et qu’il ait montré dans ce même livre comment les hommes de cet âge béni ne se verraient pas plus heureux ; certainement on eût regardé ses imaginations comme des rêves et ses conclusions comme un sot pessimisme. On n’eût ajouté foi ni aux oracles miraculeux de ce devin, ni aux résultats maussades qu’il prédisait. Pourtant les uns et les autres se sont réalisés.

Par ce qui s’est passé hier nous pouvons augurer ce qui se passera demain. On changera nos costumes, on ne changera point nos figures. On pourra améliorer dix fois plus qu’on ne l’a fait la condition de la majorité des hommes ; nos fils ne seront pas plus satisfaits par là que ne le sont nos contemporains. On peut tout nous promettre, on peut tenir tout ce qu’on nous promettra, nous pouvons tout attendre sauf le bonheur. Le bonheur, s’il est vrai, comme dit la sagesse antique, que « chacun le porte en soi, » chez qui se plaît à l’en faire sortir, il n’est au pouvoir de personne de le faire rentrer.

Les bonnes fées, réunies pour doter le xixe siècle à son aurore, l’avaient gratifié des biens les plus précieux dans le domaine matériel comme dans le domaine moral. La mauvaise fée, celle que l’on oublie toujours d’inviter et qui se venge, survint à son tour et dit à ce siècle : « Tu auras tout cela, mais tu ne sauras pas en jouir. » Les fruits de l’ « arbre de Science » sont-ils donc faits, comme dans le paradis terrestre, pour donner la mort, pour tuer les joies qu’ils procurent, en empêchant de les ressentir et en ne laissant que le sentiment de la privation ?


I


Des diverses sortes d’inégalités humaines, les unes depuis cent ans ont été abolies : celles qui étaient d’ordre social et politique ; les autres, d’ordre physique ou moral, continuent d’être acceptées, du moins jusqu’à ce jour : les Français supportent patiemment de n’avoir pas tous une bonne santé, de n’être pas tous d’une haute taille, de n’avoir pas tous une grande force musculaire et de n’être pas tous beaux et intelligens. Ils supportent de perdre des enfans alors que le voisin conserve les siens et de faire mauvais ménage avec leur femme, alors qu’ils voient des couples heureux.

Ce qu’ils ne peuvent supporter et ce que l’on n’a point aboli, c’est l’inégalité pécuniaire. Ils souffrent cruellement de n’être pas tous également riches ; le progrès, en accroissant les richesses, ne fait qu’accroître cette souffrance, parce qu’il est naturel à l’homme de se passer de tout ce qu’il ignore et il lui est naturel aussi de ne se passer de rien de ce qu’il connaît. Mais ce qui en soi n’est pas « naturel, » c’est ce que nous appelons nos « besoins. » Ceux qui nous paraissent de « première nécessité » sont tous artificiels ; la plupart étaient inconnus jadis et le sont encore sur les trois quarts du globe, où les habitans sont demeurés plus près de la nature. Nous trouvons « naturel » d’avoir des assiettes et des verres, d’avoir des bas et des souliers et de voyager dans un pays sillonné de routes. Nous avons tort, ce sont des inventions très extraordinaires. Il semblait naturel à nos pères qu’il n’existât rien de tout cela et, pourvu qu’ils ne mourussent pas de faim, ils s’accommodaient de l’existence.

Le « bien-être » ne tient vraiment qu’une place très secondaire dans la vie du commun des hommes ; il en tient une très petite dans l’histoire des nations. C’est assez tard qu’elles se sont avisées d’y penser. Elles ont poursuivi longtemps des satisfactions d’un tout autre ordre ; elles se sont passionnées pour tout autre chose et, dans sa marche lente, la civilisation, celle de l’antiquité aussi bien que celle du moyen âge, a recherché le beau bien avant l’utile. Elle a excellé à faire des statues ou des temples avant de faire des lampes ou des parapluies ; elle a su écrire avant de savoir se chauffer et a découvert le pinceau avant la fourchette.

Ces hommes simples et brutaux, à notre estime, ont vécu pour l’idée plus que pour la matière ; ils ont glorifié les noms des guerriers qui ont accompli les faits héroïques, dont les peuples le plus souvent ont souffert ; et aussi les noms de ceux qui ont formulé des pensées ou créé des œuvres d’art, dépourvues d’utilité pratique. Quant aux noms de ceux qui les ont dotés des inventions les plus nécessaires, semble-t-il, à la vie, ils les ont laissés tomber dans l’oubli. De sorte qu’à examiner les faits au long des siècles, on s’aperçoit qu’il n’y a que les « idées » qui comptent. Bien que l’on puisse toujours soutenir qu’elles ne signifient rien, — puisque l’on ne peut prouver qu’elles servent à quelque chose, — c’est pour elles cependant que les hommes vivent ; c’est pour elles qu’ils meurent, car on ne voit pas qu’ils se soient jamais fait tuer pour du « pain ! »

De nos jours encore ceux qui semblent le plus attachés, soit à l’argent, soit aux plaisirs qu’il sert à payer, visent au fond une satisfaction purement idéale beaucoup plus qu’un besoin corporel. Ce n’est pas en vue du confort que ce propriétaire de 30 000 francs de rentes, tantôt travaille et risque son avoir, tantôt épargne pour l’augmenter : — il n’aura pas plus de confort avec 60 000 francs qu’avec 30 000. — Ce n’est pas au luxe que tend celui qui possède 100 000 francs de revenus et qui s’efforce de les doubler : — il ne doublera pas son luxe. — C’est au succès, à la conquête, qu’il dévoue ses énergies et, pour l’obtenir, il sait souffrir et se contraindre. C’est donc la recherche d’une joie de l’esprit, et non pas celle d’une joie sensuelle qui le fait agir.

Au bas de l’échelle, chez l’ouvrier et le paysan, ce n’est pas le souci du bien-être qui leur fait consacrer à l’alcool 7 ou 800 millions par an. S’ils sacrifient des « nécessités » tangibles, nourriture, mobilier, vêtemens, aux vapeurs de rêve que leur procure cet aliment-fantôme, c’est que, pour beaucoup d’entre eux, les « besoins » que nous croyons primordiaux ne le sont pas ; puisque, au lieu d’y pourvoir, des millions d’êtres préfèrent appliquer leurs salaires au bercement illusoire d’une moitié d’ivresse chronique.

Ainsi le bien-être matériel, dont je m’occupe ici, n’est pas seulement un sujet bien prosaïque et vulgaire ; il semble même assez chimérique, puisque nous constatons que, pour les pauvres comme pour les riches, cette question de fortune et de dépenses est surtout affaire d’imagination.

Mais c’est par là justement que l’histoire des jouissances tirées de l’argent offre un intérêt de premier ordre et tout actuel, puisque c’est à l’égalité de ces jouissances que nos contemporains paraissent tenir le plus : les partis politiques n’ont guère d’autre problème en tête ; ils l’ont baptisé « question sociale. » Et sous les étiquettes diverses de « socialisme, » « collectivisme, » etc., se sont formulés, à défaut de systèmes précis, de nobles programmes d’organisation de l’égalité, non plus seulement devant la loi, mais devant la bourse.

Jusqu’à ce que cette dernière égalité soit parfaitement établie, on affirme que les Français demeureront divisés en « classes, » et que ces classes lutteront pour arriver à ce que tous les citoyens puissent mettre une pareille quantité de viande dans leur pot-au-feu. Chacun convient qu’ils en peuvent mettre davantage qu’il y a cent ans ; mais, si les recettes de la masse populaire ont augmenté deux fois plus que le prix de la vie, les revenus des bourgeois aisés ont augmenté trois ou quatre fois plus et ceux d’un petit groupe de richissimes ont augmenté six et huit fois davantage.

L’écart, disent les « égalophiles », n’a donc pas diminué entre les plus pauvres et les plus riches, il s’est tout au contraire accru ; et il importe peu que les pauvres soient moins pauvres, si les riches sont plus riches. « La situation absolue de la classe ouvrière ne signifie rien, disent Lassalle et ses disciples ; la seule qu’il faille envisager, c’est sa situation relative par rapport aux autres classes, dans le temps où vous vivez. » Il est clair que la distance est beaucoup moindre « entre les classes » chez les sauvages du centre de l’Afrique et du Brésil, que chez les Français ou les Anglais. On n’oserait dire que ces peuplades sont dans une situation socialement supérieure à la nôtre ; mais peut-être préférerait-on que la généralité des hommes fût plus misérable, à condition qu’il y eût moins de différence entre eux.

Aux partis qui ne veulent et d’ailleurs ne peuvent créer aucune jouissance nouvelle, mais prétendent seulement mieux répartir les anciennes, il serait inutile d’objecter que si l’on avait fait le partage de celles qui existaient en 1790, le profit de l’opération eût été dérisoire, même pour les plus pauvres ; tandis que la production de biens nouveaux par la science les a tous enrichis d’un héritage quasi surnaturel. Ces politiques vous répondraient que la question n’est pas là, que l’on n’a rien fait tant que l’on n’a pas diminué l’écart entre les conditions humaines.

L’histoire des budgets privés est seule capable de nous éclairer là-dessus, de montrer si le progrès économique, qui n’égalise pas du tout les « fortunes, » égalise au contraire les « jouissances » et, par suite, réalise sans violence et sans bruit ce nivellement du confortable que des législateurs bienfaisans se flattent d’obtenir à coups de bâton. De sorte que cette histoire des comptes de ménage, à laquelle on eût refusé naguère le nom même d’histoire et que l’on eût traitée de statistique anecdotique, répond assez bien aux préoccupations contemporaines pour prétendre marcher de pair avec le récit des combats, des conspirations, des négociations, des meurtres et des amours de vingt-cinq rois qui ont occupé le trône de France depuis Philippe-Auguste jusqu’à Louis XVI.

La succession des événemens ou des actes par lesquels ces princes ont signalé leur passage n’ont eu pour la plupart, sur la vie privée de leurs sujets, qu’une assez fâcheuse influence. Les vues d’ambition familiale des descendans de ce seigneur parisien qu’était Hugues Capet, poursuivies avec une inlassable persévérance à l’encontre de leurs voisins, ont agrandi leur fief qui a fini par devenir la France moderne ; le besoin de fortifier leur pouvoir personnel à l’intérieur a transformé les vassaux, les bourgeois et les manans du plat pays en « sujets » uniformes ; de quel prix les générations passées ont payé la paix au dedans et la guerre au dehors, l’histoire s’en est médiocrement enquise. Mais ces changemens territoriaux et politiques n’affectaient que le « citoyen ; » l’homme privé, beaucoup plus important que l’homme public, s’en ressentait peu ou point.

Et de vrai, ce n’est ni par règnes, ni par siècles que l’on devrait chiffrer l’histoire pour marquer les étapes de l’humanité, pour apprécier en quoi l’individu d’une certaine date ne ressemble pas à celui d’une certaine autre. La chute de l’Empire romain, le changement des dynasties, à plus forte raison la politique de tel ou tel monarque, ont eu sur l’état social de leur temps une répercussion cent fois moindre que telle évolution rurale, industrielle ou financière. L’abolition du servage, l’invention des armes à feu, celle de l’imprimerie, la baisse du taux de l’intérêt au xvie siècle, la crue de la population au xviiie et la création des prairies artificielles ont eu, pour les diverses classes de la nation, des résultats effectifs incomparablement plus grands, et, par suite, plus dignes d’examen que toutes les contentions et les faits divers des souverains et de leur entourage, à l’intérieur ou à l’extérieur.

L’histoire, ainsi comprise et envisagée, exigerait à coup sûr une pénétration plus intime des âmes d’autrefois, une recherche plus longue et plus minutieuse de la vie journalière des humbles, plongés dans une ombre épaisse que les documens officiels n’éclairent nullement. Les témoins à interroger et à confronter sont par milliers.

Cette histoire pourrait être, je crois, aussi « littéraire » que toute autre ; puisqu’il n’y a pas, quoi qu’on en dise, de genre proprement « littéraire. » — La géométrie devient telle si Pascal tient la plume, ou l’histoire naturelle quand Buffon en est l’auteur, et la métaphysique lorsque Sully Prudhomme la capte dans ses vers ; aussi bien les genres d’imagination pure cessent-ils d’être « littéraires » lorsque la comédie n’est qu’une pochade, le romancier qu’un feuilletoniste et la poésie digne seulement du mirliton. — Mais peut-être que l’histoire anti-romanesque dont je souhaite l’avènement tentera peu les auteurs futurs, parce qu’ils consentiront difficilement à se passer de l’attrait du « récit » dramatique qui porte le narrateur sans effort, en même temps qu’il passionne le public. Si les générations nouvelles récrivent perpétuellement la vieille histoire, c’est que seule jusqu’ici elle a su plaire.

Nous sommes ainsi faits que l’aventure bruyante d’un seul personnage nous intéresse beaucoup plus que les vicissitudes silencieuses d’un peuple. Celles-là pourtant sont plus évocatrices d’idées, plus fécondes en conclusions et, comme elles sont d’ailleurs moins connues, quelques lecteurs braveront, j’espère, l’aridité de cette portion d’histoire pour nous suivre dans les ténèbres de l’évolution des dépenses privées.


II


Avant d’étudier l’emploi que chaque classe sociale, à chaque époque, a fait de son argent, il faut d’abord observer que la nature des divers besoins a beaucoup varié, en même temps que leur importance respective dans le budget se modifiait sous mille influences. Beaucoup de dépenses anciennes ont disparu, d’autres ont diminué ou augmenté, soit en quantité, soit en prix, enfin de nouvelles dépenses ont surgi. L’on conçoit aisément que l’effet de ces changemens n’était pas du tout le même pour toutes les bourses ; la situation pécuniaire de tel ou tel groupe se ressentait plus ou moins de la suppression, de la réduction, de l’accroissement de telle ou telle dépense, à proportion de la place que cette dépense tenait précédemment dans son budget.

Dans les comptes de ménage aussi, beaucoup de chapitres se sont transformés, soit qu’ils répondissent aux mêmes besoins sous des noms différens, soit que les mêmes noms fussent donnés à des objets différens par leur substance. Lorsqu’on s’applique seulement à comparer le coût de la vie à diverses époques pour en déduire le pouvoir d’achat de l’argent, on est bien forcé de suivre à travers les âges des marchandises identiques et, tout en attribuant à chacune, — laine ou froment, bois ou chandelle, — une part correspondant à la place effective qu’elle occupe dans la vie du commun des hommes, on est tenu de maintenir cette part invariable au long des siècles.

Mais en réalité le rôle de chaque comestible, de chaque combustible, de chaque tissu et de presque tous les objets que l’on appelle « nécessaires » a varié considérablement selon les mœurs, les goûts, les conditions économiques, et surtout suivant les découvertes de la science. Et il n’est d’aucune conséquence que le prix des choses dont on ne fait plus ou presque plus usage ait haussé ou baissé ; tandis qu’il est de grande conséquence que des matières nouvelles ou des systèmes nouveaux aient été créés, procurant, à très bon marché parfois, des jouissances jadis onéreuses.

Or ces révolutions ont été si nombreuses de nos jours que nous ne mangeons, nous ne buvons presque plus rien de ce que mangeaient et buvaient nos pères ; l’histoire des denrées nous l’apprendra. Et non seulement l’alimentation, mais l’habillement, l’ameublement, le logis, l’éclairage et le chauffage, pour ne parler que des besoins principaux, ont été renouvelés de fond en comble. De sorte que la vie matérielle des Français du moyen âge ou de la Renaissance n’est guère semblable à celle des Français de 1789, et que celle-là même n’est eu rien comparable à la vie des Français actuels.

La transformation dans ce domaine est bien postérieure à la Révolution politique. Elle n’a même aucun rapport avec cette Révolution. Des faits incroyables s’étaient accomplis, la face du monde avait changé, la France s’était affranchie de routines séculaires, l’ancien moule social s’était brisé ; nos armées victorieuses avaient bouleversé la vieille Europe, par leurs idées plus encore que par leurs sabres ; mais, comme durant la première moitié du siècle les nouveautés scientifiques étaient demeurées nulles ou sommeillaient inappliquées, le bien-être de la masse française depuis la chute de l’ancien régime ne se trouvait nullement augmenté.

« Pourquoi es-tu triste, riche duc ? dit la chanson de Garin au xiie siècle. Tu as de l’or et des fourrures en tes coffress, des faucons sur les perches, des palefrois, des mulets, des roussins, et tu as battu tes ennemis. Tous tes vassaux sont prêts à marcher pour te servir. » Parmi les dépenses disparues, la plus notable est celle des frais militaires ; chaque particulier au moyen âge avait son « budget de la guerre, » autant que ses moyens lui permettaient de se l’offrir.

La sécurité des personnes et des choses, ce bien aujourd’hui commun et banal, était un luxe privé : donjons et forteresses, armes offensives et défensives, poudre, canons et coulevrines, gages de soldats et de capitaines ne figurent plus dans les comptes des millionnaires de notre république ; et l’on n’y rencontre pas davantage les traitemens des chevaucheurs et « messagers de pied, » les appointemens des fonctionnaires de leur fief, juges et baillis seigneuriaux, de leurs jongleurs et ménestrels, de leurs « physiciens, » — médecins, — à demeure, et de leurs fauconniers. Ils ne s’habillent plus en cérémonie d’étoffes d’or et, lors des épousailles « en grand triomphe, » les riches mariées ne revêtent plus ces robes chamarrées de pierres précieuses, terribles harnais si couverts d’orfèvrerie qu’on n’eût su dire de quelle couleur était le tissu.

Ils ne tiennent plus table ouverte, leurs châteaux ne sont plus peuplés d’un domestique innombrable et leurs écuries n’abritent plus un escadron de chevaux et de mulets. Ils ne possèdent plus de meubles d’argent massif ; leurs revenus, encaissés sans effort, n’exigent plus de débours onéreux pour les frais de recouvrement et la « voiture » des espèces ; s’ils empruntent, ils ne sont plus grevés d’intérêts exorbitans et n’ont plus à soutenir, pour conserver leur propriété, des procès perpétuels dont les débours constituaient une charge onéreuse et à peu près inévitable.

Car beaucoup d’anciennes dépenses, qui semblent au premier abord de pur luxe ou de superfluité, étaient au fond de nécessité réelle : le train militaire était indispensable à qui voulait faire respecter ses biens et sa personne. C’est pourquoi l’on voit si souvent, dans les anciens inventaires de mobiliers, plus de cuirasses que de matelas et plus d’arquebuses que de fauteuils ; tout au contraire de nos jours où les panoplies sont pour la parure et les fusils pour le divertissement. Dans ce même manoir qui contenait trois bahuts et trente épées, il y a maintenant trente armoires et il n’y a peut-être pas une épée. Naguère on se fût passé d’un valet de chambre, mais non d’un écuyer.

La profusion des bêtes de selle et de trait n’était pas davantage une fantaisie : sans parler des chevaux d’armes, — le destrier était un besoin plus pressant au xive siècle que l’automobile au xxe, — il fallait, au moindre déplacement, nombre de palefrois, bidets, ronsins et sommiers, pour transporter une famille avec ses multiples bagages, puisque l’on n’était assuré de trouver en aucun gîte autre chose que ce que l’on y apportait. Et pour traîner, sur les mauvaises pistes qu’on appelait des chemins, ces superbes voitures de blanchisseur qu’étaient les chars féodaux, il fallait atteler à chacune quatre, six et huit chevaux.

Les lourds joyaux d’or et d’argent, c’était la réserve monétaire, la seule que l’on eût toujours sous la main, pour gager un emprunt urgent ou effectuer une dépense imprévue. Ils représentaient nos titres au porteur et nos dépôts dans une banque de crédit. L’entretien de messagers à domicile, c’était le seul moyen de correspondre ; la seule chance d’être soigné ou diverti, c’était d’avoir son médecin ou son ménestrel ; et la possession de vaisselle d’argent garantissait seule des assiettes propres, comme celle des fourrures pendant le jour et des tapisseries autour du lit durant la nuit préservait seule du froid et des courans d’air.

La plupart des luxes vraiment inutiles, enluminure de manuscrits, achat ou éleyage de faucons pour la chasse et, dans des siècles plus rapprochés de nous, les objets d’art, peinture ou sculpture, coûtaient relativement très bon marché. Ce n’était rien, comparé aux luxes actuels correspondans. Les seules dépenses antiques qui n’aient pas d’analogues aujourd’hui étaient la somptuosité du vêtement masculin, et surtout la table, repues franches, ripailles solennelles où, plusieurs jours durant, des centaines de convives engloutissaient sans trêve ; usage conservé aux noces campagnardes longtemps après son abandon par les seigneurs et les bourgeois.

Ces dépenses disparues ont été remplacées par d’autres, que le riche a partagées avec la masse de la nation : aux frais de garde et de sûreté personnelle a été substitué l’impôt. Et l’impôt n’a pas seulement payé une armée et une police collective ; il a procuré à tous des biens que l’ancien riche ne pouvait obtenir avec sa fortune : des routes et des ponts, des villes hygiéniques et bien tenues, pavées, balayées, arrosées, éclairées, coupées de voies spacieuses pour l’agrément des riverains autant que pour la commodité des passans. Jusqu’au xviiie siècle, qui n’avait pas le moyen de bâtir « entre cour et jardin, » pour soi seul, devait se résigner à vivre sans air et sans soleil au long de ruelles étroites et malpropres.

La satisfaction de ces besoins et de plusieurs autres par l’impôt fut un progrès économique autant que politique ; il ne suffisait pas que l’État fût assez organisé pour exiger de chacun des contributions proportionnelles, voire progressives ; il fallait que les contribuables devinssent assez riches pour les payer. Notre fiscalité contemporaine, appliquée par Charles le Sage ou par Louis XIV, n’aurait pas rapporté grand’chose.

Aux messagers et courriers privés ont succédé les postes, le télégraphe et le téléphone ; les jongleurs et musiciens du château, les conteurs ambulans sont représentés, suivant la fortune de chacun, par une loge à l’Opéra, un fauteuil d’orchestre, une entrée de café-concert ou les feuilletons du journal à un sou. Les physiciens domestiques, apanage de quelques privilégiés, ont été supplantés par des médecins et chirurgiens indépendans, vingt-cinq fois plus nombreux et accessibles à tous, quoique spécialisés par leurs études ou hiérarchisés par le talent.



III



À la transformation de ces dépenses anciennes les petits ont gagné plus que les grands ; l’écart s’est amoindri par ce fait que le peuple a maintenant sa part de biens, naguère hors de sa portée, dont une élite avait le monopole. Entre toutes les métamorphoses, celle de la table a profité surtout aux moins fortunés pour cette simple raison que la nourriture tient dans leur budget une place incompressible. Qu’importe à la bourgeoisie aisée le prix du pain ? Il absorbe 200 ou 300 francs chez les gens qui ont 10 000 francs de rente ; chez les gens qui en ont 100 000, il ne prélève pas 1 000 francs. Mais chez l’ouvrier, le paysan, il exige le quart du revenu et davantage, à mesure que les bouches augmentent ou que les ressources diminuent.

Lors des famines, lors des renchérissemens excessifs du blé, c’est le pauvre qui a souffert, qui est mort d’inanition ; la classe moyenne paie la surtaxe forcée en maugréant ; à peine si la classe opulente s’en aperçoit. C’est un point capital dans l’histoire du rapprochement des classes, sous le rapport des jouissances, que l’énorme abaissement et la quasi-immobilité actuelle des prix du pain ; puisqu’il n’y a pas, je pense, entre deux hommes, d’écart comparable à celui de mourir ou non de faim.

Le bon marché du blé a donc été un gain exclusivement populaire ; il ne s’est pas traduit par une économie d’argent, mais par une révolution alimentaire : l’abandon spontané et quasi universel des pains noirs, bruns et gris pour le pain blanc, devant lequel les Français contemporains sont égaux, au moins autant que devant la loi. Aux riches, qui jadis n’en mangeaient pas d’autres, ce pain de pur froment coûte à présent deux ou trois fois moins ; mais ce n’est pas le bon marché de cet article qui pouvait réduire sensiblement les frais de leur table.

Si le pain tient une place très dififérente dans le budget alimentaire de chacun de nous, l’ensemble de la nourriture représente, dans le total de nos dépenses, une part extrêmement variable, suivant le chiffre des fortunes : une famille composée par exemple de quatre personnes consacre à sa table 60 pour 100 d’un revenu annuel de 2S00 francs, 40 pour 100 d’un revenu de 3 000 francs, 25 pour 100 d’un revenu de 20 000 francs et 15 pour 100 seulement d’un revenu de 6O 000 francs ; bien qu’en ce dernier cas l’effectif des commensaux soit doublé de quatre ou cinq domestiques.

Le contingent de la table, si divers à présent suivant les classes sociales, n’est pas demeuré identique pour chacune d’elles dans le passé : chez le travailleur manuel, le tiers du salaire suffisait pour la nourriture au xve siècle ; il en fallait la moitié au milieu du xvie et, à la fin, les deux tiers, proportion qui varia peu jusqu’à la Révolution. Pourtant, loin de s’améliorer, l’ordinaire s’était réduit ; la viande avait disparu des chaumières. Chez le bourgeois, chez le grand seigneur au contraire, le rôle de la cuisine s’amoindrit de siècle en siècle.

Question de mode d’abord plus que de sensualité : la bonne chère avait été le grand luxe du baron féodal, comme la grande chasse ou l’écurie de courses sont le luxe du millionnaire contemporain. Question de personnel ensuite : la clientèle, les hôtes ordinaires et extraordinaires du château étaient en foule, comme les tissus précieux étaient accumulés en abondance ; mais les victuailles se renouvelaient plus vite que les costumes. Question de chiffres enfin : les mets recherchés étaient plus onéreux au moyen âge que de nos jours. Dans son budget de 1826, un pair de France qui jouissait de 60 000 francs de rentes dépensait pour le sucre, — sans parler des confiseries, — les trois quarts de ce qu’il dépensait pour le pain ; et le sucre sous la Restauration coûtait 2 fr. 85 le kilo. Il coûtait 6 francs sous Louis XIV et 20 francs sous Charles VI[1] ; bien des denrées étaient dans le même cas.

La table du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, qui avait 2 160 000 francs de rentes au xive siècle, ou celle du général des galères Pont-Courlay, qui avait 250 000 francs de revenus sous Louis XIII, accaparait une somme triple de ce que lui consacrent de nos jours des particuliers ayant les mêmes budgets. Au xviiie siècle où les goûts avaient changé, où le train n’était plus le même, le rôle des subsistances était plus borné : cependant la table du duc de La Trémoille, en 1788, équivalait presque au tiers de sa dépense totale : 90 000 francs sur 286 000 ; proportion qui serait aujourd’hui tout à fait extraordinaire, et qui pourtant est inférieure à celle que Mme de Maintenon assigne au chapitre des vivres, dans la lettre souvent citée où elle règle en détail les comptes de son frère, d’une façon d’ailleurs assez fantaisiste, comme nous aurons lieu de le constater.

Malgré la charge qu’il leur imposait, les hautes classes n’étaient ni aussi délicates, ni aussi prodigues pour leur vivre quotidien qu’on serait porté à le croire. Un ouvrier parisien répondait ingénument, il y a quelques années, au médecin des hôpitaux qui lui reprochait un amour immodéré de la bouteille et s’enquérait combien il buvait : « Mais pas trop, mes quatre litres par jour comme vous, parbleu ! » Ce prolétaire eût fort mal vécu à la Cour du roi Philippe le Long où mangeaient, en 1316, 408 personnes et où l’on consommait par jour 280 litres de vin seulement : soit seulement 70 centilitres par tête. Ce qui laisse supposer qu’une partie du personnel se contentait d’eau claire.

Mme de Maintenon regarde comme exorbitant qu’il faille à sa belle-sœur d’Aubigné « des confitures à la collation et du beurre à déjeuner. » Elle nous paraît bien sévère, pour un ménage qui a dix domestiques et dont la dépense journalière monte à 42 fr. 35, soit 3 fr. 50 par personne ; chiffre fort raisonnable aujourd’hui, même à Paris. Les menus sont courts pourtant et ne prévoient, pour le dessert, qu’un plat de pommes et de poires, « qui passera la semaine en renouvelant les vieilles feuilles qui sont dessous. » Depuis cinq cents et même depuis deux cents ans, les riches et le peuple ont changé de nourriture ; mais le changement a été beaucoup plus sensible chez le peuple, et l’on montrera comment il s’est opéré en examinant dans un prochain article chaque sorte d’alimens.

Tandis que la création ou la circulation d’une masse de subsistances nouvelles n’a eu d’autre effet que de procurer au riche une économie, elle a procuré au peuple une jouissance. Le peuple possède maintenant des choses que le riche seul possédait ; le riche les paie seulement moins cher. La table du riche a changé de prix ; celle du peuple a changé de nature. L’avantage positif dans cette évolution est tout entier du côté du peuple : avantage matériel, puisqu’il accède à des biens jusqu’ici hors de son atteinte ; avantage moral aussi, puisque sa condition ne diffère plus autant de celle des classes supérieures.


IV


Or le même phénomène s’est produit dans tous les chapitres du budget populaire : si le travailleur avait vu seulement son salaire augmenter deux fois plus que le prix de ses anciennes consommations, il en pourrait consommer le double et ce serait déjà quelque chose. Mais on pourrait soutenir que la distance est toujours la même entre lui et les privilégiés de la fortune, que cette distance même a grandi, puisque les fortunes contemporaines ont triplé, quadruplé et que les richissimes actuels sont six ou huit fois plus riches que ceux d’autrefois. Et l’on aurait beau dire que ces nouveaux aristocrates d’argent sont des parvenus du travail et de la démocratie, ce fait brutal n’en subsisterait pas moins : qu’eu égard à la somme des besoins satisfaits l’inégalité irait croissant.

Mais les substances et les procédés dont usent les Français de 1909 pour s’habiller, se meubler, se chauffer, s’éclairer, voyager ou s’amuser, n’ont pas moins varié depuis cent vingt ans que les procédés et les substances dont ils usent pour se nourrir. De même que le pain, la viande, le poisson, les légumes, l’huile, le vinaigre, le sucre, les fruits, le vin, — sans parler des denrées exclusivement modernes, — consommés aujourd’hui par la masse de la nation, n’ont de commun que le nom avec les alimens ainsi désignés en 1789 ; de même une paire de draps ou de chaussettes, un costume ou un chapeau, des rideaux ou des tapis, des assiettes ou des cuillers, une bougie, une feuille de papier ou une gravure, tout en ayant gardé leur ancien sens, sont devenus, — et par la matière et par la façon, — des objets nullement comparables à ceux qui répondaient jadis aux mêmes besoins.

Peu importe qu’à de nouvelles acquisitions ait correspondu l’introduction dans le langage de vocables nouveaux : gaz ou calorifère, chemin de fer ou pétrole, télégraphe ou bicyclette ; les vieux mots conservés recouvrent tout autant de découvertes et de révolutions.

Le succès de ces révolutions et de ces découvertes était nécessairement lié à une consommation intense. Le xixe siècle ayant, pour produire en grand et pour transporter en masse, évoqué le Génie de la Force et déchaîné le Génie de la Vitesse, ses esclaves-machines l’entraînaient. L’offre énorme ne pouvait être absorbée que par le peuple innombrable ; et ce peuple, ne pouvant l’absorber qu’à très bas prix, la quantité créait le bon marché. Elle n’eût su exister sans lui. Par une conséquence forcée, le nombre, la foule urbaine et rurale, recueillit donc elle-même le plus clair bénéfice de ce gigantesque effort où elle collaborait de son bras.

Cet effort ne porta pas toujours sur des objets indispensables ; il ne fut pas aussi efficace pour toutes les matières, parce que l’on ne peut donner des lois à la Science et lui dire : « Tu créeras de préférence ceci ou cela. » Le progrès a multiplié les étoffes, le linge, le café, les journaux, les fruits secs, le poisson salé, les tapis, la faïence, les couverts de ruolz, les dentelles-imitation ou les voyages circulaires, plus qu’il n’a multiplié les œufs, les gigots, les bottines ou les vastes logis dans les cités surpeuplées.

Cela tient à ce que jusqu’ici la demande de ces derniers articles égale ou même surpasse la production ; car plusieurs, comme les souliers, ont haussé de prix depuis un siècle. Mais rien n’empêche de prévoir que l’élevage, le commerce et l’industrie mondiale, à l’aide d’engrais et de systèmes nouveaux, décuplent ou remplacent les bestiaux et les cuirs. Et, si l’on n’a pas encore trouvé le moyen de réduire le coût des matériaux et de la main-d’œuvre pour la confection d’une maison, autant qu’on l’a fait, par exemple, pour la confection d’une chemise, d’une lampe ou d’un morceau de sucre, la création récente de railways électriques aura pour effet d’élargir, d’étirer le sol urbain, en supprimant la distance du centre des villes à leurs banlieues.

Le peuple n’a vu diminuer ou disparaître aucune de ses anciennes dépenses d’agrément, — cela lui eût été difficile, il n’en avait guère. — Quant aux dépenses désagréables, comme les obligations militaires d’acquisitions d’armes, de garde bourgeoise et, plus tard, de logement des gens de guerre et de tirage à la milice, elles ont été remplacées par notre service obligatoire de deux ans ; fardeau sans doute aussi lourd, mais d’un effet plus utile pour le bon ordre général.

Un certain nombre de marchandises lourdes, encombrantes ou promptes à se gâter, comme le bois, la paille, les fruits, qui ne circulaient pas et se trouvaient parfois à vil prix au lieu de production, ont enchéri, avec les moyens de transport, pour les consommateurs du voisinage. Quoiqu’il subsiste encore entre les prix de nos diverses provinces des différences assez sensibles, il y en avait bien davantage aux siècles passés. La vie coûtait plus cher à Lille qu’à Paris sous Louis XIV. L’intendant de La Rochelle affirme qu’en Saintonge la viande, le vin, le bois, sont infiniment meilleur marché qu’en Bretagne. Pourtant, entre certains prix de la Bretagne et de la Provence, il y avait un écart du simple au double.

Que l’on pût tenir sa maison à Boulogne-sur-Mer pour moitié de ce qu’il en coûte à Londres, comme nous l’apprend un Anglais sous Louis XV, le fait est possible ; mais que, suivant un autre voyageur les auberges de Metz fissent payer 3 fr. 40 le logement et un bon dîner sous Louis XVI, tandis que, pour un mauvais dîner et une chambre, les aubergistes de Nancy exigeaient 15 francs, voilà qui parait plus difficile à admettre. Les touristes sont enclins à généraliser et, lorsque le docteur Smollet nous dit qu’à Paris, en 1763, tout est deux fois plus cher que seize ans auparavant, bien que la manière de vivre fût restée la même, nous savons qu’il exagère ; la comparaison des prix accuse seulement une hausse de moitié.

À cette époque (1767) les invalides Canadiens, rapatriés en France, n’avaient pour vivre que la paie du soldat : 0 fr. 55 par jour, ou 0 fr. 33 avec le pain de munition en nature ; pourtant, « ils sont bien portans et ne semblent pas dans le besoin. » Il fallait bien qu’ils vécussent alors avec ces 0 fr. 55 par jour ; certains manœuvres ne gagnaient pas davantage. Mais comment « vivaient-ils ? » Parmi la classe laborieuse d’aujourd’hui il y a vingt manières de « vivre, » parce qu’il y a vingt catégories d’ouvriers et de paysans.

Si les besoins de l’homme sont, hélas ! tristement compressibles dans la misère, ils sont naturellement extensibles dans l’aisance. De sorte que personne n’a jamais pu ni ne pourra dire ce que c’est qu’une « dépense de luxe. » On ne saurait pas définir le « luxe » en lui-même, il n’existe que par rapport aux autres objets, aux milieux et aux circonstances : une côtelette ou un fromage étaient de grand luxe à Paris, à la fin du siège de 1871. Qualifierons-nous « luxueux » ce qui est inutile ? Encore faudrait-il savoir ce qui est « utile, » ce qui même est « indispensable. » Une fourchette, un mouchoir, sont-ce des objets de luxe ? Un miroir, une bicyclette, sont-ce des objets indispensables ? Hier, du pain blanc et des vitres aux fenêtres étaient un luxe aux yeux du même paysan pour qui sa carriole attelée d’un cheval est aujourd’hui une chose de première nécessité.

Rien ne s’oppose à ce que beaucoup de « luxes » actuels deviennent des « besoins » dans l’avenir ; ni d’ailleurs à ce que, par une marche inverse des prix, des « besoins » usuels et communs naguère soient promus au rang de « luxes. » On en vit un exemple au xvie siècle lorsque l’enchérissement de la viande força les classes populaires à y renoncer. La multiplicité des domestiques au xviie siècle, où les gages d’un laquais ne dépassaient pas 300 francs par an, correspondait à une moindre opulence que de nos jours ; et les perles fines n’étaient pas, au xive siècle, une parure inaccessible aux classes moyennes, lorsque les grosses perles d’Orient coûtaient 70 francs et les petites 6 à 7 francs. La possession d’une tapisserie ancienne des Gobelins n’était pas, au début du règne de Napoléon III, l’apanage des fortunes exceptionnelles, lorsque les mêmes, qui se payent maintenant 200 000 ou 300 000 francs la pièce, se vendaient 400 et 5OO francs aux environs de 1850. Les tapis persans, assez répandus parmi notre bourgeoisie contemporaine, lui échapperaient aussi le jour où les femmes de Perse, émancipées, cesseraient de travailler pour 0 fr. 20 par jour.

De quelque marchandise qu’il s’agisse, la baisse ou la hausse de son prix a cette conséquence de la déclasser, de la transférer de la catégorie somptueuse ou superflue à la catégorie usuelle, et réciproquement. Ces catégories n’ont donc rien de fixe, et les déclassemens ne s’opèrent pas toujours dans le même sens.

Nous assistons depuis soixante-dix ans à un développement inouï de l’aisance ; il n’en faudrait pas conclure que c’est là un phénomène naturel et quasi fatal de la civilisation, comme aux rosiers chaque printemps fleurissent des roses. Loin que les « progrès » poussent tout seuls, il faut que la Science les enfante un par un dans la peine. Tarde-t-elle à les réussir, à les imposer, le cours normal de la vie peut parfaitement appauvrir des populations, même libres et éclairées, mais grossissantes. On pouvait signaler vers 1830, comme un fait évident, que « l’artisan, à mesure que nous avançons, tire un moindre parti de son travail ; » parce qu’en effet, si l’on comparait les salaires et les consommations de 1810, 1800 ou même 1790 à ce qu’ils étaient dans les premières années du règne de Louis-Philippe, on constatait que, d’une époque à l’autre, le prix de la vie avait haussé plus que le taux des salaires.

Au commencement du Second Empire, en 1800, où l’ouvrier ne gagnait pas moitié de ce qu’il gagne en 1909, le prix des principaux objets d’alimentation, tiré des mercuriales officielles, des bulletins commerciaux et de divers comptes privés, était à peu près le même que de nos jours. Aussi la masse de la nation menait-elle un tout autre train. Le maçon parisien déjeunait alors d’une mixture de pain et d’eau chaude, sans beurre ni graisse, vulgairement baptisée de « soupe tourmentée. » Dans une famille bourgeoise, on remboursait à une « bonne » sa nourriture sur le pied de 1 fr. 25 par jour ; ce qui ne signifie pas que sa nourriture coûtât moins cher qu’aujourd’hui, puisque le pain, le vin, la viande, les pommes de terre, etc., étaient aussi chers, mais que l’ordinaire d’une servante, il y a un demi-siècle, n’était pas du tout ce qu’il est présentement.

La famille dont il s’agit était celle d’un médecin de la capitale, dont la femme a tenu ses comptes de ménage, jour par jour, de 1840 à 1880. Et l’on constate, en feuilletant ses livres, que, dans les divers chapitres du budget, la plupart des articles de luxe coûtaient de 1845 à 1860 le même prix qu’en 1909. Seulement, ces articles seraient aujourd’hui beaucoup plus nombreux parce que le médecin actuel d’un rang équivalent à celui-là gagne beaucoup plus que son devancier.



V



Quel a donc été le résultat positif du progrès matériel pour le riche et pour le peuple ? Quelle est de nos jours leur situation respective, par rapport à ce qu’elle était dans les siècles précédens ? Et comment s’est effectué ce nivellement graduel des « jouissances, » parallèle et simultané à l’inégalité croissante des « fortunes ? » Car un double phénomène s’est produit : augmentation du chiffre des richesses, réduction de prix des dépenses. Les découvertes de la science, appliquées par l’industrie, ont bouleversé le rapport des choses et leur valeur, aussi bien pour des objets dits « superflus » que pour des objets dits « nécessaires. » Il advient par suite que, le riche a beau être plus riche, il n’y a guère de jouissances dont il ait le monopole et, quoique la distance ait grandi entre un multi-millionnaire et un terrassier, si l’on ne regarde que la somme d’argent qu’ils possèdent l’un et l’autre, cette distance a diminué si l’on envisage les conditions de leur vie. L’écart pécuniaire est plus grand, l’écart usuel et réel est plus petit.

Le riche semble doublement enrichi, si l’on veut, puisque son budget est plus gros et que sa vie est moins chère ; mais la diminution du prix de sa vie le touche peu, elle ne lui procure pas de plaisirs positifs, elle le libère seulement d’une partie de ses charges. Et l’accroissement de sa richesse le touche également peu, puisqu’il n’en a pas l’emploi nécessaire et qu’il se crée pour l’employer de nouveaux besoins, de nouvelles dépenses, de moins en moins utiles et, pour les richissimes, tout à fait artificielles. On peut dire qu’en beaucoup de cas l’ancien « luxe » du riche était jadis un « besoin, » et que les nouveaux « besoins » du peuple sont des « luxes. » Ce sont les luxes anciens du riche et même des luxes que le riche ancien n’avait pas.

Le nivellement consiste donc en ceci : que le peuple a acquis plus de vrai bien-être, plus de luxe utile que le riche. La richesse a moins de jouissances véritables par-dessus la médiocrité, qui lui ravit ses anciens privilèges. La foule les possède désormais avec très peu d’argent, ce peu que le commun des hommes obtient aisément par son travail. Et l’argent, pour donner quelque chose, en est réduit à donner des biens de plus en plus factices.

Douterait-on de ce rapprochement des classes et de la différence, moindre que naguère, qui existe entre l’élite et la masse ? Il suffit, pour s’en convaincre, de les regarder vivre aux temps passés et actuels, de voir comment l’une et l’autre étaient nourries, vêtues, meublées, éclairées, chauffées, logées, transportées, diverties ou soignées et comment elles le sont aujourd’hui. Il y a moins de différence entre un homme qui mange des truffes ou du raisin à 5 francs la livre et un homme qui mange de la charcuterie et une orange de deux sous, qu’entre ce dernier et un homme qui mange du pain sec ; et il y en a moins encore entre ceux-ci qu’entre l’homme qui mange à son appétit et celui qui souffre de la faim.

Il y avait plus de différence entre le paysan éclairé d’une chandelle de résine et le seigneur éclairé par des bougies de cire, qu’il n’y en a entre un ouvrier éclairé au pétrole et un bourgeois éclairé à l’électricité. Ou, si l’on veut, il importe peu d’avoir vingt lampes ou d’en avoir une ; mais il importe beaucoup d’avoir une lampe ou d’être dans l’obscurité. Il importe également peu d’avoir des costumes garnis de point d’Alençon et créés par le grand couturier, ou seulement une robe de soie tramée coton et brodée à la machine, venant du magasin de confection ; mais il importe beaucoup d’avoir une toilette élégante à bas prix ou de s’en passer.

L’écuelle de ferraille ou de bois graisseux, dans laquelle mangeaient les pauvres gens des siècles passés, ressemblait plutôt à l’auge de leurs bestiaux qu’à l’assiette d’argent ou même d’étain des classes supérieures. Mais aujourd’hui l’assiette de faïence à 0 fr. 15 des tables les plus modestes diffère peu d’aspect et nullement de propreté de l’assiette de porcelaine la plus chère. Des murs lambrissés de papier peint à 0 fr. 50 le rouleau et ornés de chromos encadrés sont moins opulens que des panneaux tendus de soie et décorés de tableaux de maîtres ; mais ils s’en rapprochent beaucoup plus que jadis une boiserie sculptée ou une tenture de cuir doré d’une muraille nue, crépie à la chaux.

Entre l’individu qui disposait de messagers privés ou qui, depuis l’invention des postes, payait un port de lettres aussi cher qu’une journée de travail, et l’individu à qui ses ressources interdisaient tout espoir de correspondre au loin avec un parent, il y avait un abîme. Maintenant, la conversation téléphonique du premier n’est séparée du pli affranchi à 0 fr. 10 par le second que par une simple nuance, un délai de quelques heures. De même, entre le voyage en troisième classe de l’un et le voyage en sleeping-car de l’autre, nulle dissemblance comparable quant à la durée, la facilité ou la fatigue, à celle qu’il y avait entre le voyage en litière, en « chariot branlant, » ou, plus récemment, en berline de poste, et le voyage à pied ou dans le panier suspendu entre les roues à l’essieu du coucou.

Bref, sous quelque point de vue que l’on envisage, depuis sept siècles ou tout simplement depuis cent ans, d’un côté les privilégiés de l’aisance et de la richesse, de l’autre les plus humbles salariés, qu’il s’agisse des plaisirs qu’ils peuvent prendre, des livres qu’ils peuvent lire, des remèdes qu’ils peuvent acheter et de tout l’ensemble des besoins que la civilisation permet de satisfaire, il est évident que l’écart entre eux a singulièrement diminué et diminue à chaque invention nouvelle. La bicyclette, par exemple, est beaucoup plus utile au pauvre que l’automobile au bourgeois, et le Métropolitain donnera bientôt à tout prolétaire ce que le roman de 1840 présentait comme le faste inouï du « comte de Monte-Cristo : » une voiture à toute heure attelée et à ses ordres.

Ce ne sont pas les riches qui auraient pu tripler, quintupler, décupler depuis quatre-vingts ans la consommation française de cinquante marchandises diverses. Les riches sont peu nombreux : l’effectif des familles qui tirent de leurs rentes ou de leur travail un budget annuel supérieur à 10 000 francs est, je crois, peu supérieur à 160 000, et j’ai estimé à 360 000 ceux qui disposent de 5 000 à 10 000 francs par an[2]. Ces 500 000 familles ne constituent pas le vingtième de la nation. Ce ne sont pas elles qui pourraient absorber des dizaines, des centaines de millions de kilos de froment ou de papier, de sucre ou de coton, en plus de ce qu’elles absorbaient précédemment.

Quel que soit le bon marché de certains objets, il arrive un moment où leur clientèle, saturée, se dérobe à un accroissement indéfini de la production. Le pain ne coûtât-il que deux centimes le kilo, l’ouvrier n’en mangerait pas dix kilos par jour, et le port des lettres ne coûtât-il rien du tout, les citoyens français n’en écriraient pas pour cela vingt fois davantage. C’est parmi les classes fortunées que la consommation des choses nécessaires a le moins augmenté, par ce motif que leurs besoins à cet égard étaient déjà largement satisfaits.

Une remarque s’impose dans cette histoire du nivellement des jouissances : l’animal humain que nous sommes, le seul, dans ce potager rocheux et sylvestre que nous disputons aux brutes, à qui la nature n’ait pas mis son couvert et taillé son costume, a transformé jusqu’ici quelque peu son sort. Mais, depuis l’époque où, logé dans des grottes et vêtu d’une peau empruntée aux fauves, il se nourrissait d’herbes crues ou de chairs massacrées, jusqu’à ce qu’il ait découvert la télégraphie sans fil et l’aéroplane, chaque pas fait par l’homme dans ce que nous nommons le « progrès » a été moins important que le précédent.

Je veux dire que chaque invention nouvelle a beau sembler, a beau être réellement, plus merveilleuse en soi qu’aucune des inventions antérieures, elle constitue, au regard de l’état préexistant, une révolution moindre. Elle apporte à la condition de l’humanité une mutation moins radicale que celles qu’y avaient apportées les étapes passées.

L’invention du langage avait été un pas plus important que celle de l’écriture, sur pierre ou sur écorce. Celle-là à son tour était une découverte plus précieuse que celle du papyrus ou des tablettes de cire. De là au parchemin, au papier de chiffon, au livre imprimé, puis au journal, à la pâte de bois, au clichage, aux machines rotatives et à la linotype, on voit clairement que le résultat obtenu pour l’expression et la diffusion des idées n’a pas correspondu, à chaque degré franchi, à la génialité qu’il a fallu déployer pour le franchir.

Et de même pour le transport des personnes et des marchandises : la grande trouvaille fut l’animal de bât ou de selle ; après quoi, vint l’idée de la roue dont les conséquences, en fait de communication, dépassèrent beaucoup en leur temps celles que, dans le nôtre, ont eues les chemins de fer. La simple institution des postes a aussi rendu plus de services effectifs que le télégraphe ou le téléphone. La grande innovation, en fait de combustible, fut l’étincelle produite par le frottement du silex. Le briquet ou les allumettes amorphes ne sont rien en comparaison, ni même les calorifères à vapeur.

Depuis l’arc ou la fronde qui permettaient de se défendre et d’attaquer jusqu’aux armes de fer, à la poudre, aux mousquets et au canon de 320 millimètres ; depuis la conception du filage de la laine jusqu’aux manufactures de textiles, d’un progrès à l’autre, la science a été croissant et l’intérêt décroissant puisque la vie était de moins en moins changée. Je ne sais si l’on trouvera dans l’avenir quelque chose de vraiment capital, comme la suppression des infirmités ou de la maladie ; mais jusqu’à ce jour nous avons simplement perfectionné les besoins de nourriture, de logement, de vêtemens, de chauffage, d’éclairage, le besoin de nous remuer et de transporter les objets. Nous n’avons pas créé de nouveaux types de besoins fondamentaux ; car on ne saurait appeler tels les bijoux, les arts, le théâtre ou le tabac.

Mais si la fertilité de notre imagination n’aboutit qu’à obtenir par des procédés nouveaux des satisfactions anciennes, c’est surtout pour les riches que l’effet de ces découvertes est de plus en plus petit. Ce qu’elles leur donnent n’est rien auprès de ce qu’elles leur enlèvent : le privilège de jouir seuls naguère de ce dont le commun des hommes jouit désormais. Un par un, les anciens monopoles de l’élite fortunée lui échappent et le peuple les conquiert ; ses désirs s’éveillent aussi vite que ses prises s’étendent.

« Que faut-il à un nègre du Soudan, disait-on, il n’a pas de besoins ; qu’on lui donne une chemise il ne souhaitera rien de plus. — Vous vous trompez, répondait un fin psychologue, lorsqu’il aura une chemise, il voudra faire faire sa photographie. » L’emploi que font les « besogneux » de l’Europe de leurs nouvelles disponibilités n’est pas toujours le plus judicieux : au lieu de faire faire leur photographie, ils s’alcoolisent. Ils ressemblent à ce berger de jadis qui disait en pataugeant dans la boue : « Si je suis jamais roi, je garderai mes brebis à cheval. » À la création d’un petit pécule ou d’une vie plus douce, beaucoup préfèrent l’indigence avec l’eau-de-vie à discrétion ; ils « gardent leurs brebis à cheval, » Le bien-être cependant a fait son chemin ; il a pénétré peu à peu des couches de plus en plus profondes qui, baignées dans cette ambiance, ne se doutent pas de leur luxe lorsqu’elles « mangent figues et dattes, » ce dessert de richard au temps du poète Villon, et lorsqu’elles achètent une montre d’argent ou d’or.



VI



Que fera donc le riche, maintenant que ce bijou, ayant cessé d’être précieux, est souvent remplacé dans son gousset par une montre d’acier bruni ? Que fera ce riche actuel, à la fois plus garni d’argent que ses devanciers, et libéré d’une partie de ses charges par la baisse de prix de ses anciennes dépenses vulgarisées ?

La fortune, incapable de donner la santé ou l’intelligence, ou la beauté, ou la gloire, donnait sous l’ancien régime le rang et la puissance, à tout le moins l’honneur et la considération. Désormais, l’opinion en interdit l’étalage ; le train extérieur est passé de mode dans nos cités ; les pompes nuptiales y seraient ridicules et voici que les pompes funéraires deviennent déplacées. Les piétons, éclaboussés et respectueux devant les anciens carrosses à chevaux, regardent d’un œil sourcilleux les nouveaux carrosses à pétrole, et seul un autobus peut écraser quelqu’un impunément. Parmi les manifestations antiques de la richesse, beaucoup flattaient seulement la vanité ; à ce titre elles n’étaient parfaites qu’à la condition d’être publiques et montrables. Ces jouissances disparaissent ou s’atténuent fort dès qu’on cesse de les afficher et qu’il les faut goûter à huis clos.

Puisqu’il n’en a plus d’autres, le riche devra s’en contenter : il y voyait clair avec ses deux lampes Carcel et son lustre de vingt-cinq bougies de stéarine, il y verra plus clair avec cinquante lampes électriques dont chacune a l’intensité de vingt bougies. Il avait des assiettes et des couverts d’argent, mais en petit nombre, et il n’en changeait pas à chaque plat ; son argenterie sera plus abondante, ses porcelaines et ses cristaux fragiles exigeront plus de frais annuels qu’une inusable vaisselle plate Le loyer de son appartement, dans un quartier élégant de Paris, viendra s’ajouter à l’achat et à l’entretien d’une maison de campagne.

S’il voyage, ce ne sera plus à la distance de 20 lieues, mais à 200 ou à 1 000, et ces déplacemens, jadis rares, se renouvelleront plusieurs fois par an. La toilette de Monsieur coûtera moins qu’il y a deux siècles ; mais, si Madame est coquette et se sert des grands faiseurs, elle se chargera de doubler en définitive le chapitre consacré à l’habillement par le ménage. Si ce ménage est fastueux pour sa table, s’il s’y fait servir des asperges en janvier à 40 francs la botte ou des vins de premiers crus à 1 000 francs la pièce, s’il y veut voir des orchidées rares, renouvelées en permanence, il peut égaler avec peu de convives la dépense des tables d’autrefois avec leurs amas de chairs alignées en de multiples bassins. Si l’un des membres de la famille est malade ou doit subir une opération, et que l’on ait recours aux soins des praticiens le plus en renom, les honoraires seront dix ou vingt fois plus hauts que ceux dont se contentaient les médecins et chirurgiens du passé.

Telles seront, avec beaucoup d’autres, les nouvelles manières pour le riche de dépenser son superflu. Quelle en est, je ne dis pas l’utilité, mais simplement le charme positif ? Qui ne voit combien il est réduit, et combien les jouissances sont vaines pour ces quelques milliers de privilégiés. Ils ne sont pas davantage en effet, puisque les divers luxes que nous esquissons ici ne sauraient être l’apanage de la plupart des 85 000 familles françaises qui disposent de 10 000 à 20 000 francs par an et qu’une partie seulement des 77 000 familles qui ont plus de 20 000 francs de revenus peuvent payer quelques-unes de ces fantaisies.

Et la preuve que ces fantaisies n’ont pas en elles-mêmes grand attrait et que la bourgeoisie, riche ou aisée, capable de se les offrir, ne s’en soucie pas, c’est qu’elle se plaît davantage à faire des économies. Il est vrai qu’en agissant ainsi elle grossit sa fortune et s’éloigne, pécuniairement, du peuple dont hier elle est issue. Mais qu’importe une inégalité d’argent qui n’engendre plus une inégalité de réelles jouissances ?

Montez plus haut en effet, jusqu’aux 5000 budgets privés de 100 000 à 200 000 francs ; allez jusqu’au sommet de la pyramide des revenus combinés du capital et du travail, où figurent 1100 budgets supérieurs à 200 000 francs, et vous verrez combien plus conventionnel encore et de pure imagination est le luxe où doit se cantonner ce petit groupe d’ « heureux » enviés. Les édits somptuaires que la monarchie promulguait assez naïvement, de loin en loin, « pour la réforme des dépenses superflues dans les maisons particulières du royaume, trains, tables, habillemens, meubles et jeux, où se glissent les abus et désordres, » auraient plus ample matière à fulminer contre les superfluités contemporaines.

Pourtant les censeurs royaux ne pourraient reprocher aux seigneurs de notre république de se ruiner par leur gaspillage, comme il arrivait à maints citoyens de l’ancien régime. Le cas est rare présentement ; ce sont les spéculations malheureuses et le morcellement après décès qui se chargent de faire fondre les plus gros lingots. Qu’ils résistent plus ou moins ou soient remplacés par d’autres de formation nouvelle, leurs propriétaires, pour les employer, se réfugient dans des Fragonards ou des Gainsboroughs à 400 000 francs, dans des tentures des Gobelins à 300 000 francs, dans des yachts de grand tonnage aussi rapides que des paquebots, dans des chasses où 6 000 faisans sont abattus en un jour, dans des écuries de courses peuplées de 200 ou 300 chevaux à l’entraînement, ou dans un boudoir dont l’entretien peut n’être pas moins dispendieux que celui du gibier ou des pur-sang.

Pour conquérir et conserver un siège au Parlement, celui-ci répandra ses largesses périodiques sur des milliers d’électeurs : pour régner dans la société d’un pays aristocratique, celui-là subventionnera l’héritier du trône par des prêts remboursables en politesses. D’autres seront collectionneurs et le champ alors sera sans limites : qu’il s’agisse de camées ou de médailles, de reliures, ou de bibelots, de bronzes ou de porcelaines, on pourra faire tenir des millions dans l’espace étroit de quelques vitrines. Et si, par une aventure plus fréquente qu’on ne croit, le richissime n’a aucun de ces goûts laborieux, s’il n’est ni sportsman, ni artiste, ni même vaniteux ; si c’est un homme qui voit trop le néant des choses et qui ne sait ou ne veut pas se donner « la peine de jouir » de sa fortune, il est obligé de l’accumuler jusqu’à ce qu’un partage la dépèce ou qu’un maladroit la dissipe. L’hyperopulence lui devient de nul prix, non qu’il la dédaigne, mais il ne la « sent » plus.

Quelque parti que prenne cette élite, sa capacité de consommation, pour énorme qu’elle soit, est sans intérêt parce que son objet est illusoire. Cette extrême supériorité d’argent ne donne plus ni des « commodités, » ni même des « beautés, » mais seulement des « raretés. » Elle ne donne pas les plus belles choses, mais seulement les plus chères : les portraits de l’école française du xviiie siècle n’étaient ni plus ni moins beaux il y a soixante-dix ans, lorsqu’ils se vendaient à vil prix, qu’aujourd’hui où leur vogue surpasse celle de toutes les autres peintures.

De ce qu’un Crésus actuel alloue à son jardinier-chef le double du traitement de 12 000 francs que Louis XIV donnait à La Quintinie, il ne s’ensuit pas que l’horticulteur du xxe siècle soit plus savant ou plus habile. De ce que les meubles payés à André-Charles Boulle par le grand Roi, pour Versailles ou Trianon, n’aient jamais dépassé 5 à 6000 francs, tandis qu’une de ces mêmes commodes authentiques peut se vendre aujourd’hui cent fois plus, on n’en saurait conclure que le mérite de ces marqueteries ou de ces bronzes ait centuplé, mais seulement que le très grand luxe moderne a la « rareté » pour objectif, parce qu’il ne peut plus en avoir d’autre.

Dans une salle du musée Wallace, à Londres, se voient deux bureaux : l’un est la copie de celui de Riesener au Louvre, c’est une œuvre superbe exécutée en 1878 ; l’autre est une table Louis XV assez ordinaire, mais ancienne ou supposée telle. Si demain ces deux bureaux étaient mis en vente, les « amateurs » mépriseraient le premier et s’arracheraient le second à prix d’or. Cette différence de traitement concrète la protestation du luxe actuel contre la jouissance démocratisée. Cette recherche forcenée de l’ « unique » est un sentiment que nos pères n’ont pas connu, parce qu’ils n’étaient pas guettés comme nous par la reproduction et l’imitation.

Pourrait-on nier cependant le nivellement social des jouissances, parce qu’il continue d’exister une vingtaine de gens qui ont un yacht, une grande chasse ou une galerie de tableaux ? Faut-il, pour que les Français soient heureux, qu’ils détiennent tous le meuble unique, ou qu’on brise ce meuble puisque tout le monde ne peut l’avoir ? Il est des cas où le « plaisir de rareté » est indéniable, lorsqu’il s’agit de certains biens dont la foule ne peut user sans leur enlever une partie de leur charme : il serait sans doute plus agréable pour chaque Parisien de posséder le Bois de Boulogne à soi tout seul, ou avec un petit nombre d’amis, plutôt que d’en partager aux jours de fête la jouissance avec 500 000 propriétaires. Mais c’est justement la gloire du Progrès d’avoir créé cet encombrement, en rendant accessible à tous la promenade jadis éloignée.

Les seules jouissances que n’éprouveront jamais l’universalité des êtres sont les jouissances exceptionnelles ; M. de la Palisse est le seul qui l’eût remarqué ; personne autour de nous ne s’y résigne. Oserions-nous bien rire de cet enfant jaloux qui refuse les pâtisseries offertes à la table de famille en disant avec rage : « Le seul gâteau que je veuille c’est celui que mon frère a mangé ! » Il est des jouissances négatives, on ne les nivellera jamais ; pour beaucoup de nos contemporains, la seule privation vraiment insupportable, c’est de penser qu’il puisse exister un plaisir auquel ils ne goûtent pas.


Vte G. d’Avenel
  1. Tous les chiffres antérieurs à 1800 sont traduits en francs de nos jours d’après le pouvoir relatif de l’argent.
  2. Voyez le tableau inséré à la page 358 du tome V de mon Histoire économique de la propriété, des salaires, etc. Le ministre des Finances, dans l’exposé des motifs du projet d’impôt sur le revenu, évalue à 187 200 le nombre des revenus supérieurs à 10 000 francs. En revanche, il ne porte qu’à 294 000 le nombre des revenus de 5 000 à 10 000 francs. — Ces estimations ne peuvent prétendre, jusqu’à nouvel ordre, à une exactitude mathématique, et je ne sais si les appréciations du gouvernement sont plus près de la vérité que les miennes. On ne saurait, en tout cas, m’accuser de réduire à l’excès le nombre des riches, puisque le chiffre de 527 000 donné par moi, pour tous les revenus au-dessus de 5 000 francs, est supérieur à celui de 481 000 indiqué par l’administration des Finances.