L’Égoïsme (Cailhava de l’Estandoux)/Acte V

Chez la Veuve Duchesne (p. 95-115).

ACTE V.


Scène PREMIÈRE.

POLIDOR, FLORIMON.
POLIDOR, avec impatience.

Eh, courez donc, morbleu.

FLORIMON.

Eh, courez donc, morbleu.Toujours venir, aller.

POLIDOR.

Philemon… Le perfide !… On vient de l’exiler ;
Et pour comble de maux, il est inexcusable :
J’ai lu cette brochure, elle est abominable.

FLORIMON.

Pourquoi faut-il ici que tout roule sur moi ?
Qu’on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi.

POLIDOR.

Et de plus…

FLORIMON, avec une petite humeur.

Et de plus…Je sais tout, & pour comble de peine,
Je l’apprends à l’instant de ma méridienne :
Je ne pourrai dormir peut-être que ce soir.

POLIDOR

Pour Philemon, il part, mais cherchons à ravoir
Le Chevalier.

FLORIMON, appellant.

Le Chevalier.Eh !

POLIDOR, avançant une chaise.

Le Chevalier.Eh ! Qu’est-ce ? Il vous faut une chaise ?
La voilà. Concertons…

FLORIMON, s’agitant.

La voilà. Concertons…Je suis mal à mon aise.
Eh !

POLIDOR.

Eh ! Que vous manque-t-il ?

FLORIMON.

Eh ! Que vous manque-t-il ? Un fauteuil.

POLIDOR.

Eh ! Que vous manque-t-il ? Un fauteuil.Le voilà.
Nous n’avons pas besoin de vos gens pour cela.

FLORIMON.

Quoi ! Vous ne craignez pas d’échauffer votre bile ?
Vous vous fatiguez trop.

POLIDOR.

Vous vous fatiguez trop.Non, non, soyez tranquille.
Avec votre sang-froid vous vous moquez, je croi.

FLORIMON.

Qu’on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi !

POLIDOR.

Vous aimez vos enfans ?

FLORIMON.

Vous aimez vos enfans ? Vraiment oui, je les aime ;

Je ne le sens que trop à mon chagrin extrême :
Ils me feront mourir, sur-tout cet imprudent,
Qui va mal-à-propos défendre son Durand.
Voyons. — Rêvez pour moi. — Que faut-il que je fasse ?

POLIDOR.

Pour lui, chez le Ministre, aller demander grâce.

FLORIMON, se recriant.

Chez le Ministre ! Il loge au bout de l’Univers :
Il fait, vous le savez, le plus dur des hivers.

POLIDOR.

Je vous ai vu jadis avoir un cœur sensible.
Pour un enfant chéri faites donc l’impossible. —
Morbleu, si je pouvois moi seul le secourir,
Voudrois-je partager avec vous ce plaisir !

FLORIMON.

Pour une fluxion, heureux si j’en suis quitte !
Ô nature, nature !… Eh, qu’on m’habille !

POLIDOR.

Ô nature, nature !… Eh, qu’on m’habille ! Vîte.


Scène II

Les PRÉCÉDENS, DOMESTIQUES qui se présentent avec le juste-au-corps de Florimon, Mme FLORIMON.
Madame FLORIMON.

Je sors pour un instant, & tout va mal ici…
Mon mari qu’on habille ! ah, grands Dieux, qu’est ceci ?
(Elle renvoie les Domestiques.)

POLIDOR.

À l’autre.

Madame FLORIMON, à son mari.

À l’autre.Y pensez-vous ! eh, que voulez-vous faire ?

FLORIMON.

Moi ? rien, si je pouvois.

Madame FLORIMON.

Moi ? rien, si je pouvois.Pourquoi donc !

FLORIMON.

Moi ? rien, si je pouvois.Pourquoi donc ! C’est mon frère.
Qui prétend que je dois… aller… courir… venir…
Ô Dieux, quelle fatigue !

(Il retombe sur son fauteuil.)
MADAME FLORIMON.

Ô Dieux, quelle fatigue ! Il vous fera mourir.
(À Polidor.)
De vos bontés pour nous c’est une preuve claire :
Fatiguer mon mari, lui qui ne peut rien faire !…

FLORIMON.

Vraiment non.

(Il s’endort peu-à-peu.)
Madame FLORIMON.

Vraiment non.Me réduire à ne faire plus rien,
Moi ? vraiment, tout ici s’en trouveroit très-bien !
Témoin le Chevalier & sa triste aventure.
Je le délivrerai.

POLIDOR.

Je le délivrerai.Vous, ma sœur ?

Madame FLORIMON.

Je le délivrerai.Vous, ma sœur ? J’en suis sûre.

(Avec un peu de bavardage.)

Il est mon vrai portrait ; tout le monde le dit.
Qu’il m’a coûté de soins quand il était petit !
Les meres rarement se donnent tant de peine.
Mais moi…

POLIDOR.

Mais moi…Ramenez-vous sans cesse sur la scène ;
Parlez-nous bien de vous, de vous, & puis de vous.

Madame FLORIMON.

Moi ! quelle fausseté !

POLIDOR.

Moi ! quelle fausseté ! Vous vous moquez de nous.
Ne vous citez-vous pas depuis une heure entière ?

Madame FLORIMON.

C’est me calomnier d’une étrange manière[1].

POLIDOR.

Le moyen d’y tenir ! Voilà l’autre qui dort.

Madame FLORIMON.

C’est qu’il compte sur moi.

POLIDOR.

C’est qu’il compte sur moi.Le trait est par trop fort.

Puisque vous le voulez, agissez donc, Madame.
(Avec le plus grand dépit.)
Elle exalte sa tête, & point du tout son ame.
Quelles gens ! quel pays ! J’irai chercher des lieux
Où l’on ait du plaisir à faire des heureux.


Scène III

Les PRÉCÉDENS, CONSTANCE, LE CHEVALIER, CLERMON, MARTON.
MARTON & CLERMON, accourant.

Monsieur le Chevalier !

Madame FLORIMON.

Monsieur le Chevalier ! Ah, que je suis charmée !

POLIDOR.

C’est lui !

Madame FLORIMON.

C’est lui ! Chez le Ministre il m’aura reclamée.

LE CHEVALIER.

Ne plaignez plus mon sort ; non, j’en suis trop flatté.
Si vous saviez à qui je dois ma liberté !

Madame FLORIMON.

À moi, sans contredit.

LE CHEVALIER.

À moi, sans contredit.À l’aimable Constance.
Elle a pressé, prié, mais avec tant d’instance,
Les sœurs de Clidamant, ses enfans, ses amis

Qu’en ma faveur ses soins les ont tous réunis. —
Eh, qui saura fixer la faveur sur ses traces,
Si ce n’est la Vertu sous la forme des Grâces !

POLIDOR.

Comment nous acquitter ?

CONSTANCE, modestement.

Comment nous acquitter ? En lisant dans mon cœur.

LE CHEVALIER.

Mon oncle, y lisez-vous l’excès de mon bonheur ?

POLIDOR, vivement à Clermon.

Le Notaire… Il attend dans la chambre prochaine.

FLORIMON, s’éveillant, au Chevalier.

Ah, te voilà, tant mieux ! J’ai bien eu de la peine.
Ah ça… Pour Philemon, vous savez, entre nous,
Que je ne puis agir… Je m’en rapporte à vous :
Voyez, arrangez tout pour le mieux, je vous prie :
Je sens bien qu’il y va du bonheur de ma vie…
Je vais me retirer tranquillement chez moi. —
Qu’on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi !

(Il sort.)

Scène IV

Les MÊMES, excepté Florimon.
LE CHEVALIER.

Quel triste événement vient altérer ma joie ?
Philemon, m’a-t-on dit, au malheur est en proie.
Mon oncle, est-il bien vrai ? Mon frère…

POLIDOR.

Mon oncle, est-il bien vrai ? Mon frère…Est exilé.

Mad. FLORIMON.

Exilé ?

POLIDOR.

Exilé ?Pour son Livre.

Madame FLORIMON.

Exilé ? Pour son Livre.Il sera rappellé.
J’ai du crédit.

POLIDOR.

J’ai du crédit.Beaucoup.

Madame FLORIMON.

J’ai du crédit.Beaucoup.Laissez, laissez-moi faire,
J’arrangerai cela… Vous sentez bien, mon frere…
Qu’ayant connu les sœurs du Ministre au Couvent,
Le Chevalier me doit son élargissement.
On rend, vous le voyez, justice à mon mérite.
Je vais pour Philemon solliciter bien vîte.

(Elle sort.)

Scène V

POLIDOR, CONSTANCE, LE CHEVALIER, LE NOTAIRE, CLERMON.
POLIDOR.

Nous vous attendions tous. Pourrons-nous, sans éclat,
Trouver moyen, Monsieur, d’annuller le contrat

De Philemon.

LE NOTAIRE.

De Philemon.Monsieur, il faut, au préalable,
L’aveu des Accordés, sans quoi rien n’est faisable.
Madame le veut bien ; mais Monsieur Philemon
Sur cet article-là n’entendra pas raison.

POLIDOR.

Peut-il nous résister ? Son exil… Il l’ignore,
Mais…

LE NOTAIRE.

Mais…Il peut, le sachant, vous résister encore ;
Croyez-moi, vous n’avez qu’un parti, la douceur.

POLIDOR.

La douceur !

LE NOTAIRE.

La douceur ! Il faudroit le prier.

LE CHEVALIER.

La douceur ! Il faudroit le prier.De grand cœur.

LE NOTAIRE.

Le dédommager…

POLIDOR.

Le dédommager…Qui ? Philemon ?

LE NOTAIRE.

Le dédommager…Qui ? Philemon ? S’il l’exige.

POLIDOR.

Si je n’étouffe point, ma foi, c’est un prodige !
Des dédommagements après ce que j’ai fait !
Le traître !… Si, pour prix d’un signalé bienfait,
Il poussoit à ce point & l’audace & le crime !…
Tout sert à redoubler le courroux qui m’anime.
Sachons s’il a le front…

CONSTANCE.

Sachons s’il a le front…Il porte ici ses pas.

POLIDOR, dans la plus grande agitation.

Qu’il vienne ! Je veux voir…

LE CHEVALIER.

Qu’il vienne ! Je veux voir…Non, qu’il n’approche pas.
Mon Oncle, la colere agite trop votre ame ;
Dans un instant plus calme il vous fera…

POLIDOR.

Dans un instant plus calme il vous fera…L’infâme !
J’en mourrai, je le sens. Combien il est cruel !…

LE CHEVALIER.

Nous ne souffrirons pas…

CONSTANCE, l’entraînant.

Nous ne souffrirons pas…Venez, Monsieur.

POLIDOR.

Nous ne souffrirons pas…Venez, Monsieur.Ô Ciel !…
Oui, je sors un instant ; la fureur est trop prompte,
Et je veux de sang-froid l’accabler de sa honte.


Scène VI

PHILEMON, seul.

De Durand me voilà défait bien plaisamment ;
Il ne me nuira pas, grace au Gouvernement.
(Avec une feinte douleur.)
Je suis vraiment fâché que, par étourderie,
Mon frère à son pédant serve de compagnie. —
Dans le tems qu’on s’occupe à le faire sortir,
À sa maîtresse, moi, je travaille à m’unir :
J’achette de sa dot une terre jolie,
Aux portes de Paris, mais seulement à vie.

Ensuite, pour jouir d’un plus gros revenu,
Je placerai beaucoup, beaucoup à fond perdu.

(Ricanant.)
Mes enfants ?… Je n’ai pas l’honneur de les connoître.

(Il se jette dans un fauteuil.)
À la Cour maintenant daignerois-je paroître ?
Ou, Roi dans mon Palais, entouré de mes gens,
Feindrai-je d’insulter aux soins des Courtisans ?
Non ; il faut une Charge. Oui, mais il m’en faut une
Qui rapporte beaucoup, qui, sans être importune,
Soumette tout un Peuple à mes caprices vains,
Et donne parfois l’air de servir les humains. —
(D’un air froid & réfléchi.)
Voilà, pour être heureux, ce qu’un Sage peut faire…
Oui, c’est à peu près tout.


Scène VII

PHILEMON, POLIDOR.
CONSTANCE, LE CHEVALIER, MARTON, CLERMON, DURAND, restent au fond du Théâtre, & approchent doucement à mesure que la conversation s’échauffe entre Philemon & Polidor.
POLIDOR entend le dernier vers, & dit d’un ton sec & profond.

Oui, c’est à peu près tout.La fortune légère
A souvent des revers pour les cœurs vicieux.

PHILEMON.

Pensez-vous ?…

POLIDOR.

Pensez-vous ?…Tout concourt à dessiller mes yeux.
Ces éloges outrés que, d’un ton emphatique
Vous donnez aux vertus, l’homme qui les pratique,
Loin d’affecter d’en faire un éloge éternel,
En secret, dans son cœur, leur élève un autel :
Votre art à démêler des vices dans les autres,
À les mettre en avant pour mieux cacher les vôtres ;
Ce Livre dangereux, cet ouvrage pervers,
Qui jeta votre frere & Durand dans les fers…

PHILEMON.

Il n’est pas de moi…

POLIDOR.

Il n’est pas de moi…Vois à quoi le vice engage.
Il te force à rougir même de ton ouvrage.
L’Imprimeur a parlé.

PHILEMON, à part.

L’Imprimeur a parlé.Je n’en puis revenir.

POLIDOR.

Pour son propre intérêt il devoit te trahir.
Pourquoi faire à Durand un présent si nuisible ?

PHILEMON.

Hélas ! il faut s’en prendre à mon cœur trop sensible.
Hors mon ouvrage, alors je ne possédois rien ;
Je gémissois de voir mon Précepteur sans bien ;
Il fut, me suis-je dit, l’appui de ma jeunesse ;
C’est à moi désormais d’étayer sa vieillesse.

POLIDOR.

Étayer sa vieillesse ! Eh comment ! Juste Ciel !
En mettant sous son nom un Livre plein de fiel ;

Enfant né du dépit, plutôt que de l’étude,
Publié par l’orgueil & par l’inquiétude,
Où l’esprit de parti s’obstine à rejetter
Tout ce qu’il n’a pas eu la gloire d’inventer ;
Où, donnant des conseils dictés par l’infamie,
Vous offrez les moyens d’opprimer la patrie.

PHILEMON.

On veut se faire un sort… on cherche un protecteur.

POLIDOR.

Eh ! quel mortel auroit assez peu de pudeur
Pour avouer l’Auteur d’un misérable livre
Où l’Égoïsme est peint comme un systême à suivre ?
De ce principe affreux conçois-tu les effets ?
Il arme contre toi femme, enfans & valets.
Que dis-je ? l’univers ! Ton Livre est son excuse. —
Le foible, pour te perdre, a recours à la ruse ;
Le puissant, aguerri par vingt crimes divers,
Pour usurper tes biens, te jette dans les fers,
Et la Société, par degrés corrompue,
Elle qui fût jadis à ton secours venue,
Sur l’intérêt du jour décide de ton sort,
Et te force à gémir sous la loi du plus fort.
Vingt brigands réunis, d’après ton bel ouvrage,
Pourront soumettre un peuple au joug de l’esclavage.
Ton Livre à chaque mot distille le poison.
Qui t’a donc conseillé d’écrire ?

PHILEMON, fièrement.

Qui t’a donc conseillé d’écrire ? Ma raison.

POLIDOR, ironiquement.

Fort bien : votre raison vous est très-favorable ;
L’exil en est le prix.

PHILEMON.

L’exil en est le prix.Oh malheur qui m’accable !

(À part.)
Cet exil si cruel pour les hommes communs,
Me fait rompre à la fois vingt liens importuns,
Et je pourrai tout seul jouir de ma richesse.

(Haut.)
Plus de frein. — Vous voyez l’excès de ma tristesse.

Ah !

POLIDOR.

Ah ! Je reprends les soins dont mon cœur vous chargeoit.

PHILEMON.

Douleur trop vive ! Adieu.

(Il veut sortir.)
POLIDOR, l’arrêtant.

Douleur trop vive ! Adieu.Mes billets, s’il vous plaît.

PHILEMON.

Un mortel qu’on arrache au sein de sa patrie,
A besoin, pour traîner une importune vie…

POLIDOR.

Quoi ! vous auriez le front de vous approprier
Le dépôt qu’en vos mains je daignai confier ?
Je vous l’avois remis pour rendre heureux mon frère,
Votre mere, Constance à qui je sers de pere.
Que dira-t-on de vous ?

PHILEMON.

Que dira-t-on de vous ? L’opinion d’autrui
Au Sage importe peu, s’il est bien avec lui.
Au sein de la vertu mon ame est fort tranquille.

POLIDOR.

Ta vertu disparoît devant tout vice utile. —
Et la dot de Constance, en quatorze billets,
Va-t-elle avoir le sort de mes autres effets ?
Allez-vous la garder ?

PHILEMON.

Allez-vous la garder ? Du moins je l’imagine.
Un bon contrat m’unit avec votre orpheline.
J’aime qu’on soit fidèle à ses engagemens.
Je soutiendrai mes droits vivement & long-tems.

POLIDOR.

Le bourreau me ferait haïr la bienfaisance !

MARTON, bas à Clermon.

Il est furieux…

CLERMON, bas.

Il est furieux…Bon ! le dénouement avance.

POLIDOR.

Un bienfaiteur réduit à disputer son bien !

LE CHEVALIER.

Eh quoi ! de votre cœur ne puis-je obtenir rien ?

POLIDOR.

Le traître ! De quel front ! avec quelle imposture,
De l’Égoïsme il m’a demandé la peinture !
Qui pouvoit mieux que toi nous en tracer l’horreur ;
Le monstre n’est-il pas tout entier dans ton cœur ?

PHILEMON.

Je suis las d’essuyer un injuste murmure.
Que me reproche-t-on ? l’instinct de la nature ?
C’est d’après ses leçons, ses mouvemens secrets
Que tout être vivant songe à ses intérêts ?
Voyez ces gens de bien, crus tels sur leur parole ;
L’intérêt personnel est leur unique idole,
Sous les noms de vertu, d’humanité, d’honneur,
Il sait s’envelopper d’un voile séducteur. —
La politesse n’est que le désir de plaire. —

(Regardant son frère.)
La bravoure, l’honneur, sont chez le militaire

La dévorante soif d’un prompt avancement[2].
(Regardant Constance.)
Les élans, les transports d’un cœur reconnoissant
Sont l’art de mendier des secours plus utiles.
(Ricannant.)
Je pense voir partout des débiteurs habiles,
Qui devant peu d’abord, ont soin de s’acquitter
Pour acquérir le droit de beaucoup emprunter.
(À Polidor.)
Parcourez avec moi chaque état de la vie :
Toujours quelque intérêt à la vertu s’allie. —
Vous-même descendez au fond de votre cœur…

POLIDOR, surpris.

Moi ?

PHILEMON.

Moi ? Mais oui. Si pour vous il n’étoit pas flatteur
D’être entouré de gens qui vous soient redevables,
Si vous croyant par-là plus grand que vos semblables,
Vous ne préfériez pas à vos biens ce plaisir,
Vous vous fussiez gardé de vous en dessaisir.

POLIDOR, modestement.

Si l’ardeur que je montre à rendre un bon office,
À d’austères censeurs pouvoit paraître un vice,
Avec quelque indulgence, il doit être traité,
Puisqu’il tourne au profit de la société. —
Comparez nos deux cœurs, & décidez vous-même
Si nous nous conduisons par un pareil systême. —

PHILEMON.

Vous triomphez ! Je veux vous prouver aujourd’hui
Que je sais m’immoler à l’intérêt d’autrui.
Je renonce à mes droits, à Constance, à ma flâme ;
Oui, j’annule un contrat encor cher à mon âme.
Mais j’exige.

POLIDOR.

Mais j’exige.Monsieur exige.

PHILEMON.

Mais j’exige.Monsieur exige.Un bon écrit
Dans lequel il sera très-formellement dit :
« Que puisque je renonce à la main de Constance,
« À tous les droits qu’ici me donne ma naissance,
« Mon cher Oncle consent à ne rien répéter
« Sur les Billets que j’ai. »

CLERMON, à part, à Polidor.

« Sur les Billets que j’ai. » Bon ! Daignez m’écouter[3].

POLIDOR, le repoussant.

Tais toi !

CONSTANCE, à Polidor.

Tais toi ! Je vous connois : votre ame bienfaisante
Voudra tout immoler au bonheur d’une amante.
Un si grand sacrifice affligeroit mon cœur.
Trop heureuse déjà d’échapper à Monsieur,
J’attendrai sous vos yeux qu’un tems plus favorable
Unisse mon destin à l’Amant tendre, aimable,
Qui, par mille vertus, est digne de mon choix.

CLERMON, bas à Polidor, l’entraînant.

Qu’à l’écart je vous parle ; il le faut, je le dois.

LE CHEVALIER.

Certain de votre cœur, adorable Constance,
Votre amant attendra la main sans défiance ;
Et si je vous mérite en servant mon pays,
Voilà de mes travaux & l’objet & le prix.

POLIDOR, bas à Clermon.

Quoi ! dans le porte-feuille…

CLERMON, bas.

Quoi ! dans le porte-feuille…Avant de vous le rendre
Tout était fait. Cent fois j’ai voulu vous l’apprendre,
Mais mon zèle craignoit… jusques à votre cœur.
(Il lui remet les Billets.)
Voilà les bons : il n’a que ceux de l’imposteur.

POLIDOR, bas à Clermon.

Je devrois te gronder & condamner ta ruse,
Mais je ne le saurois, le motif nous excuse.

PHILEMON.

Décidez-vous, enfin ! Je suis maître de tout,
Et vous hésitez ?

POLIDOR, avec un reste de bonté.

Et vous hésitez ? Crains de me pousser à bout.
Rentre dans le devoir.

PHILEMON.

Rentre dans le devoir.Bon ! il est trop stérile ;
Le bien seul réunit l’agréable & l’utile.
Grâce au mien, désormais Cosmopolite heureux,
J’ai le choix des climats, des honneurs & des Dieux.
Je vais faire escompter…

POLIDOR, le ramène avec force.

Je vais faire escompter…Tremble ! ton imprudence
A de mon cœur enfin lassé la patience :
Trouve ton châtiment dans l’objet de tes vœux.
Tes Billets sans valeur, viennent d’un malheureux
Qui sacrifia tout au motif qui t’entraîne.
Ton semblable me venge & satisfait ma haine.

PHILEMON, anéanti.

Comment, que dites-vous ? Ces Billets au Porteur…

POLIDOR.

Ils sont bien précieux : ils démasquent ton cœur.
Va, dépouille avec nous toute ombre d’artifice ;
De tes droits prétendus signe le sacrifice.
Sans ressource aujourd’hui, sans crédit & sans bien,
Tu conçois qu’en plaidant tu ne gagnerois rien :
Fuis, & de ton destin laisse-moi seul l’arbitre ;
Tu le dois, tu le peux, & même à plus d’un titre.
Je veillerai sur toi par mes correspondans.

LE CHEVALIER, embrassant son oncle.

Ah ! je vous reconnois à de tels sentimens.

DURAND, à Philemon, d’un ton pédant.

Je vous l’avois prédit ; &, dans votre jeune âge,
Tout en lisant Sénèque…

POLIDOR.

Tout en lisant Sénèque…Oh ! tout ce verbiage

N’est que pour en venir à votre pension !
Vous l’aurez, comptez-y ; mais à condition
Que vous suivrez ses pas : n’est-il pas votre ouvrage ?

DURAND.

Per Jovem !

POLIDOR.

Per Jovem ! Je ne puis vous punir davantage.

PHILEMON, après s’être remis peu à peu.

Mon Oncle vient de loin, il a les vieilles mœurs.
Quand il aura porté des yeux observateurs
Sur les individus de notre coin de terre,
Il sera moins surpris de la petite guerre
Que l’intérêt suscite & perpétue entr’eux.
Mon siecle & mon pays ont adopté ces jeux.
(En signant.)
J’ai joué de malheur, je quitte la partie.
Peut-être reviendrai-je un jour dans ma patrie,
Et, plus profond dans l’art d’attirer tout à soi,
Je n’aurai plus alors les rieurs contre moi.

(Philemon sort avec Durand.)

Scène VIII & derniere.

LE CHAVALIER, CONSTANCE, POLIDOR, LE NOTAIRE, CLERMON, MARTON.
POLIDOR, se jettant entre les bras des Amans.

Venez me consoler.

CONSTANCE.

Venez me consoler.Que la reconnoissance
Nous jette maintenant…

POLIDOR, la relevant.

Nous jette maintenant…Vous me fâchez, Constance ;
En faisant des heureux je travaille pour moi.
Philemon vous l’a dit : il a raison, ma foi,
Je le sens. — Faites-vous des jours dignes d’envie ;
(Il les unit.)
Embellissez ainsi les restes de ma vie.
Mais de cette leçon souvenez-vous tous deux :
Un mortel, quel qu’il soit, s’il veut seul être heureux,
Recueille le mépris pour unique salaire,
Et trouve à ses projets tout le monde contraire.
On l’aime, on l’encourage, & tout lui sert d’appui,
S’il veut que son bonheur concourre au bien d’autrui.

FIN.
  1. Accusez-moi plutôt de singularité,
    Pour avoir constamment fui la célébrité.
    J’imaginai cent fois, au printems de ma vie,
    Des modes que Paris aimoit à la folie,
    Et ne voulus jamais qu’on leur donnât mon nom :
    C’est pourtant le moyen de se faire un renom.
    L’inventeur d’un chapeau, d’un pouf, d’une voiture,
    Du tems & de l’oubli brave à jamais l’injure.

    POLIDOR.

    Quel bavardage !… Allons, voilà l’autre qui dort, &c.

  2. La sagesse est l’orgueil chez un Sèxe charmant :
    Aussi voit-on souvent des Prudes affectées,
    N’afficher la vertu que pour être citées,
    Et jetter sur leur sèxe un coup d’œil méprisant.

  3. POLIDOR.

    Paix.

    LE NOTAIRE.

    Paix.Il faut que l’accord soit par devant Notaire.

    PHILEMON.

    Sans doute.

    LE NOTAIRE, à part, avec satisfaction.

    Sans doute.Un bon contrat de plus que je vais faire.

    POLIDOR.

    Ingrat ! tu veux tourner mes bienfaits contre moi,
    Et m’avilir au point de me faire la loi.

    CLERMON.

    Un mot.

    CONSTANCE.

    Un mot.Je vous connois, &c.