Ouvrir le menu principal

Louis Conard (p. 365-408).
◄  Chapitre V
Deuxième partie


VI



Son retour à Paris ne lui causa point de plaisir ; c’était le soir, à la fin du mois d’août, le boulevard semblait vide, les passants se succédaient avec des mines refrognées, çà et là une chaudière d’asphalte fumait, beaucoup de maisons avaient leurs persiennes entièrement closes ; il arriva chez lui ; de la poussière couvrait les tentures ; et, en dînant tout seul, Frédéric fut pris par un étrange sentiment d’abandon ; alors il songea à Mlle Roque.

L’idée de se marier ne lui paraissait plus exorbitante. Ils voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient ! Et il l’apercevait debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à son bras dans une galerie florentine, s’arrêtant devant les tableaux. Quelle joie ce serait que de voir ce bon petit être s’épanouir aux splendeurs de l’Art et de la Nature ! Sortie de son milieu, en peu de temps, elle ferait une compagne charmante. La fortune de M. Roque le tentait, d’ailleurs. Cependant, une pareille détermination lui répugnait comme une faiblesse, un avilissement.

Mais il était bien résolu (quoi qu’il dût faire) à changer d’existence, c’est-à-dire à ne plus perdre son cœur dans des passions infructueuses, et même il hésitait à remplir la commission dont Louise l’avait chargé. C’était d’acheter pour elle, chez Jacques Arnoux, deux grandes statuettes polychromes représentant des nègres, comme ceux qui étaient à la préfecture de Troyes. Elle connaissait le chiffre du fabricant, n’en voulait pas d’un autre. Frédéric avait peur, s’il retournait chez eux, de tomber encore une fois dans son vieil amour.

Ces réflexions l’occupèrent toute la soirée ; et il allait se coucher quand une femme entra.

— C’est moi, dit en riant Mlle Vatnaz. Je viens de la part de Rosanette.

Elles s’étaient donc réconciliées ?

— Mon Dieu, oui ! Je ne suis pas méchante, vous savez bien. Au surplus, la pauvre fille… Ce serait trop long à vous conter.

Bref, la Maréchale désirait le voir, elle attendait une réponse, sa lettre s’étant promenée de Paris à Nogent ; Mlle Vatnaz ne savait point ce qu’elle contenait. Alors, Frédéric s’informa de la Maréchale.

Elle était, maintenant, avec un homme très riche, un Russe, le prince Tzernoukoff, qui l’avait vue aux courses du Champ de Mars, l’été dernier.

— On a trois voitures, cheval de selle, livrée, groom dans le chic anglais, maison de campagne, loge aux Italiens, un tas de choses encore. Voilà, mon cher.

Et la Vatnaz, comme si elle eût profité à ce changement de fortune, paraissait plus gaie, tout heureuse. Elle retira ses gants et examina dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à leur prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour les obtenir à meilleur compte ; et elle le félicitait de son bon goût :

— Ah ! c’est mignon, extrêmement bien ! Il n’y a que vous pour ces idées.

Puis, apercevant au chevet de l’alcôve une porte :

— C’est par là qu’on fait sortir les petites femmes, hein ?

Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour des poignets une bordure de dentelle et, sur le corsage de sa robe verte, des passementeries, comme un hussard. Son chapeau de tulle noir, à bords descendants, lui cachait un peu le front ; ses yeux brillaient là-dessous ; une odeur de patchouli s’échappait de ses bandeaux ; la carcel posée sur un guéridon, en l’éclairant d’en bas comme une rampe de théâtre, faisait saillir sa mâchoire ; — et tout à coup, devant cette femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère, Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale.

Elle lui dit d’une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois carrés de papier :

— Vous allez me prendre ça !

C’était trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar.

— Comment ! lui ?

— Certainement !

Mlle Vatnaz, sans s’expliquer davantage, ajouta qu’elle l’adorait plus que jamais. Le comédien, à l’en croire, se classait définitivement parmi « les sommités de l’époque ». Et ce n’était pas tel ou tel personnage qu’il représentait, mais le génie même de la France, le Peuple ! Il avait « l’âme humanitaire ; il comprenait le sacerdoce de l’Art » ! Frédéric, pour se délivrer de ces éloges, lui donna l’argent des trois places.

— Inutile que vous en parliez là-bas ! — Comme il est tard, mon Dieu ! Il faut que je vous quitte. Ah ! j’oubliais l’adresse : c’est rue Grange-Batelière, 14.

Et, sur le seuil :

— Adieu, homme aimé !

« Aimé de qui ? se demanda Frédéric. Quelle singulière personne ! »

Et il se ressouvint que Dussardier lui avait dit un jour, à propos d’elle : « Oh ! ce n’est pas grand’chose ! », comme faisant allusion à des histoires peu honorables.

Le lendemain, il se rendit chez la Maréchale. Elle habitait une maison neuve, dont les stores avançaient sur la rue. Il y avait à chaque palier une glace contre le mur, une jardinière rustique devant les fenêtres, tout le long des marches un tapis de toile ; et, quand on arrivait du dehors, la fraîcheur de l’escalier délassait.

Ce fut un domestique mâle qui vint ouvrir, un valet en gilet rouge. Dans l’antichambre, sur la banquette, une femme et deux hommes, des fournisseurs sans doute, attendaient, comme dans un vestibule de ministre. À gauche, la porte de la salle à manger, entre-bâillée, laissait apercevoir des bouteilles vides sur les buffets, des serviettes au dos des chaises ; et parallèlement s’étendait une galerie, où des bâtons couleur d’or soutenaient un espalier de roses. En bas, dans la cour, deux garçons, les bras nus, frottaient un landau. Leur voix montait jusque-là, avec le bruit intermittent d’une étrille que l’on heurtait contre une pierre.

Le domestique revint. « Madame allait recevoir monsieur » ; et il lui fit traverser une deuxième antichambre, puis un grand salon, tendu de brocatelle jaune, avec des torsades dans les coins qui se rejoignaient sur le plafond et semblaient continuées par les rinceaux du lustre ayant la forme de câbles. On avait sans doute festoyé la nuit dernière. De la cendre de cigare était restée sur les consoles.

Enfin, il entra dans une espèce de boudoir qu’éclairaient confusément des vitraux de couleur. Des trèfles en bois découpé ornaient le dessus des portes ; derrière une balustrade, trois matelas de pourpre formaient divan, et le tuyau d’un narghilé de platine traînait dessus. La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant sur ses gradins toute une collection de curiosités : de vieilles montres d’argent, des cornets de Bohême, des agrafes en pierreries, des boutons de jade, des émaux, des magots, une petite vierge byzantine à chape de vermeil ; et tout cela se fondait dans un crépuscule doré, avec la couleur bleuâtre du tapis, le reflet de nacre des tabourets, le ton fauve des murs couverts de cuir marron. Aux angles, sur des piédouches, des vases de bronze contenaient des touffes de fleurs qui alourdissaient l’atmosphère.

Rosanette parut, habillée d’une veste de satin rose, avec un pantalon de cachemire blanc, un collier de piastres, et une calotte rouge entourée d’une branche de jasmin.

Frédéric fit un mouvement de surprise ; puis dit qu’il apportait « la chose en question », en lui présentant le billet de banque.

Elle le regarda fort ébahie ; et, comme il avait toujours le billet à la main, sans savoir où le poser :

— Prenez-le donc !

Elle le saisit ; puis, l’ayant jeté sur le divan :

— Vous êtes bien aimable.

C’était pour solder un terrain à Bellevue, qu’elle payait ainsi par annuités. Un tel sans-façon blessa Frédéric. Du reste, tant mieux ! cela le vengeait du passé.

— Asseyez-vous ! dit-elle, là, plus près.

Et, d’un ton grave :

— D’abord, j’ai à vous remercier, mon cher, d’avoir risqué votre vie.

— Oh ! ce n’est rien !

— Comment, mais c’est très beau !

Et la Maréchale lui témoigna une gratitude embarrassante ; car elle devait penser qu’il s’était battu exclusivement pour Arnoux, celui-ci, qui se l’imaginait, ayant dû céder au besoin de le dire.

« Elle se moque de moi, peut-être », songeait Frédéric.

il n’avait plus rien à faire, et, alléguant un rendez-vous, il se leva.

— Et non ! Restez !

Il se rassit et la complimenta sur son costume.

Elle répondit, avec un air d’accablement :

— C’est le Prince qui m’aime comme ça ! Et il faut fumer des machines pareilles, ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. Si nous en goûtions ? voulez-vous ?

On apporta du feu ; le tombac s’allumant difficilement, elle se mit à trépigner d’impatience. Puis une langueur la saisit ; et elle restait immobile sur le divan, un coussin sous l’aisselle, le corps un peu tordu, un genou plié, l’autre jambe toute droite. Le long serpent de maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s’enroulait à son bras. Elle en appuyait le bec d’ambre sur ses lèvres et regardait Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes l’enveloppaient. L’aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l’eau, et elle murmurait de temps à autre :

— Ce pauvre mignon ! ce pauvre chéri !

Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable ; l’idée de la Vatnaz lui revint.

Il dit qu’elle lui avait semblé fort élégante.

— Parbleu ! reprit la Maréchale. Elle est bien heureuse de m’avoir, celle-là ! sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction dans leurs propos.

Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. En effet, le duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre. Puis elle s’était fort étonnée qu’il n’accourût pas se prévaloir de son action ; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne demandait pas en retour un peu de tendresse ! C’était un raffinement qui l’émerveillait, et, dans un élan de cœur, elle lui dit :

— Voulez-vous venir avec nous aux bains de mer ?

— Qui cela, nous !

— Moi et mon oiseau ; je vous ferai passer pour mon cousin, comme dans les vieilles comédies.

— Mille grâces !

— Eh bien, alors, vous prendrez un logement près du nôtre.

L’idée de se cacher d’un homme riche l’humiliait.

— Non ! cela est impossible.

— À votre aise !

Rosanette se détourna, ayant une larme aux paupières. Frédéric l’aperçut ; et, pour lui marquer de l’intérêt, il se dit heureux de la voir, enfin, dans une excellente position.

Elle fit un haussement d’épaules. Qui donc l’affligeait ? Était-ce, par hasard, qu’on ne l’aimait pas ?

— Oh ! moi, on m’aime toujours !

Elle ajouta :

— Reste à savoir de quelle manière.

Se plaignant « d’étouffer de chaleur », la Maréchale défit sa veste ; et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle inclinait la tête sur son épaule, avec un air d’esclave plein de provocations.

Un homme d’un égoïsme moins réfléchi n’eût pas songé que le vicomte, M. de Comaing ou un autre pouvait survenir. Mais Frédéric avait été trop de fois la dupe de ces mêmes regards pour se compromettre dans une humiliation nouvelle.

Elle voulut connaître ses relations, ses amusements ; elle arriva même à s’informer de ses affaires, et à offrir de lui prêter de l’argent, s’il en avait besoin. Frédéric, n’y tenant plus, prit son chapeau.

— Allons, ma chère, bien du plaisir là-bas ; au revoir !

Elle écarquilla les yeux ; puis, d’un ton sec :

— Au revoir !

Il repassa par le salon jaune et par la seconde antichambre. Il y avait sur la table, entre un vase plein de cartes de visite et une écritoire, un coffret d’argent ciselé. C’était celui de Mme Arnoux ! Alors, il éprouva un attendrissement, et en même temps comme le scandale d’une profanation. Il avait envie d’y porter les mains, de l’ouvrir. Il eut peur d’être aperçu, et s’en alla.

Frédéric fut vertueux. Il ne retourna point chez Arnoux.

Il envoya son domestique acheter les deux nègres, lui ayant fait toutes les recommandations indispensables ; et la caisse partit, le soir même, pour Nogent. Le lendemain, comme il se rendait chez Deslauriers, au détour de la rue Vivienne et du boulevard, Mme Arnoux se montra devant lui, face à face.

Leur premier mouvement fut de reculer ; puis, le même sourire leur vint aux lèvres, et ils s’abordèrent. Pendant une minute, aucun des deux ne parla.

Le soleil l’entourait ; et sa figure ovale, ses longs sourcils, son châle de dentelle noire, moulant la forme de ses épaules, sa robe de soie gorge-de-pigeon, le bouquet de violettes au coin de sa capote, tout lui parut d’une splendeur extraordinaire. Une suavité infinie s’épanchait de ses beaux yeux ; et, balbutiant, au hasard, les premières paroles venues :

— Comment se porte Arnoux ? dit Frédéric.

— Je vous remercie !

— Et vos enfants ?

— Ils vont très bien !

— Ah !… ah… — Quel beau temps nous avons, n’est-ce pas ?

— Magnifique, c’est vrai !

— Vous faites des courses ?

— Oui.

Et avec une lente inclination de tête :

— Adieu !

Elle ne lui avait pas tendu la main, n’avait pas dit un seul mot affectueux, ne l’avait même pas invité à venir chez elle, n’importe ! il n’eût point donné cette rencontre pour la plus belle des aventures, et il en ruminait la douceur tout en continuant sa route.

Deslauriers, surpris de le voir, dissimula son dépit, car il conservait par obstination quelque espérance encore du côté de Mme Arnoux ; et il avait écrit à Frédéric de rester là-bas, pour être plus libre dans ses manœuvres.

Il dit cependant qu’il s’était présenté chez elle, afin de savoir si leur contrat stipulait la communauté ; alors, on aurait pu recourir contre la femme.

— Et elle a fait une drôle de mine quand je lui ai appris ton mariage.

— Tiens ! quelle invention !

— Il le fallait, pour montrer que tu avais besoin de tes capitaux ! Une personne indifférente n’aurait pas eu l’espèce de syncope qui l’a prise.

— Vraiment ? s’écria Frédéric.

— Ah ! mon gaillard, tu te trahis ! Sois franc, voyons !

Une lâcheté immense envahit l’amoureux de Mme Arnoux.

— Mais non !… je t’assure !… ma parole d’honneur !

Ces molles dénégations achevèrent de convaincre Deslauriers. Il lui fit des compliments. Il lui demanda « des détails ». Frédéric n’en donna pas, et même résista à l’envie d’en inventer.

Quant à l’hypothèque, il lui dit de ne rien faire, d’attendre. Deslauriers trouva qu’il avait tort, et même fut brutal dans ses remontrances.

Il était d’ailleurs plus sombre, malveillant et irascible que jamais. Dans un an, si la fortune ne changeait pas, il s’embarquerait pour l’Amérique ou se ferait sauter la cervelle. Enfin il paraissait si furieux contre tout et d’un radicalisme tellement absolu que Frédéric ne put s’empêcher de lui dire :

— Te voilà comme Sénécal.

Deslauriers, à ce propos, lui apprit qu’il était sorti de Sainte-Pélagie, l’instruction n’ayant point fourni assez de preuves, sans doute, pour le mettre en jugement.

Dans la joie de cette délivrance, Dussardier voulut « offrir un punch », et pria Frédéric « d’en être », en l’avertissant toutefois qu’il se trouverait avec Hussonnet, lequel s’était montré excellent pour Sénécal.

En effet, le Flambard venait de s’adjoindre un cabinet d’affaires, portant sur ses prospectus : « Comptoir des vignobles. — Office de publicité. — Bureau de recouvrements et renseignements, etc. » Mais le bohème craignait que son industrie ne fît du tort à sa considération littéraire, et il avait pris le mathématicien pour tenir les comptes. Bien que la place fût médiocre, Sénécal, sans elle, serait mort de faim. Frédéric ne voulant point affliger le brave commis, accepta son invitation.

Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux ; et ces cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la muraille tendue d’un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou contenait les Fables de Lachambeaudie64, les Mystères de Paris, le Napoléon, de Norvins65, — et, au milieu de l’alcôve, souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger !

Les convives étaient (outre Deslauriers et Sénécal) un pharmacien nouvellement reçu, mais qui n’avait pas les fonds nécessaires pour s’établir ; un jeune homme de sa maison, un placeur de vins, un architecte et un monsieur employé dans les assurances. Regimbart n’avait pu venir. On le regretta.

Ils accueillirent Frédéric avec de grandes marques de sympathie, tous connaissant par Dussardier son langage chez M. Dambreuse. Sénécal se contenta de lui offrir la main, d’un air digne.

Il se tenait debout contre la cheminée. Les autres, assis et la pipe aux lèvres, l’écoutaient discourir sur le suffrage universel66, d’où devait résulter le triomphe de la Démocratie, l’application des principes de l’Évangile. Du reste, le moment approchait ; les banquets réformistes se multipliaient dans les provinces67, le Piémont68, Naples69, la Toscane70

— C’est vrai, dit Deslauriers, lui coupant net la parole, ça ne peut pas durer plus longtemps !

Et il se mit à faire un tableau de la situation.

Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l’Angleterre la reconnaissance de Louis-Philippe71 ; et cette fameuse alliance anglaise, elle était perdue, grâce aux mariages espagnols72. En Suisse, M. Guizot, à la remorque de l’Autrichien, soutenait les traités de 181573. La Prusse avec son Zollverein nous préparait des embarras74. La question d’Orient restait pendante75.

— Ce n’est pas une raison parce que le grand-duc Constantin envoie des présents à M. d’Aumale pour se fier à la Russie. Quant à l’intérieur, jamais on n’a vu tant d’aveuglement, de bêtise ! Leur majorité même ne se tient plus ! Partout, enfin, c’est, selon le mot connu, rien ! rien ! rien ! Et, devant tant de hontes, poursuivit l’avocat en mettant ses poings sur ses hanches, ils se déclarent satisfaits.

Cette allusion à un vote célèbre provoqua des applaudissements. Dussardier déboucha une bouteille de bière ; la mousse éclaboussa les rideaux, il n’y prit garde ; il chargeait les pipes, coupait la brioche, en offrait, était descendu plusieurs fois pour voir si le punch allait venir ; et on ne tarda pas à s’exalter, tous ayant contre le Pouvoir la même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que la haine de l’injustice ; et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les plus bêtes.

Le pharmacien gémit sur l’état pitoyable de notre flotte. Le courtier d’assurances ne tolérait pas les deux sentinelles du maréchal Soult. Deslauriers dénonça les jésuites, qui venaient de s’installer à Lille, publiquement. Sénécal exécrait bien plus M. Cousin76, car l’éclectisme, enseignant à tirer la certitude de la raison, développait l’égoïsme, détruisait la solidarité ; le placeur de vins, comprenant peu ces matières, remarqua tout haut qu’il oubliait bien des infamies :

— Le wagon royal de la ligne du Nord doit coûter quatre-vingt mille francs ! Qui le payera ?

— Oui, qui le payera ? reprit l’employé de commerce, furieux comme si on eût puisé cet argent dans sa poche.

Il s’ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse77 et la corruption des fonctionnaires78. On devait remonter plus haut, selon Sénécal, et accuser, tout d’abord, les princes, qui ressuscitaient les mœurs de la Régence.

— N’avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons les ouvriers du faubourg Saint-Antoine ?

— On a même crié : À bas les voleurs ! dit le pharmacien. J’y étais, j’ai crié !

— Tant mieux ! le Peuple enfin se réveille depuis le procès Teste-Cubières79.

— Moi, ce procès-là m’a fait de la peine, dit Dussardier, parce que ça déshonore un vieux soldat !

— Savez-vous, continua Sénécal, qu’on a découvert chez la duchesse de Praslin80… ?

Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra.

— Salut, messeigneurs ! dit-il en s’asseyant sur le lit.

Aucune allusion ne fut faite à son article, qu’il regrettait, du reste, la Maréchale l’en ayant tancé vertement.

Il venait de voir, au théâtre de Dumas, le Chevalier de Maison-Rouge, et « trouvait ça embêtant ».

Un jugement pareil étonna les démocrates, ce drame, par ses tendances, ses décors plutôt, caressant leurs passions. Ils protestèrent. Sénécal, pour en finir, demanda si la pièce servait la Démocratie.

— Oui… peut-être ; mais c’est d’un style…

— Eh bien, elle est bonne, alors ; qu’est-ce que le style ? c’est l’idée !

Et, sans permettre à Frédéric de parler :

— J’avançais donc que, dans l’affaire Praslin…

Hussonnet l’interrompit.

— Ah ! voilà encore une rengaine, celle-là ! M’embête-t-elle !

— Et d’autres que vous ! répliqua Deslauriers. Elle a fait saisir rien que cinq journaux ! Écoutez-moi cette note.

Et, ayant tiré son calepin, il lut :

« Nous avons subi, depuis l’établissement de la meilleure des républiques, douze cent vingt-neuf procès de presse, d’où il est résulté pour les écrivains : trois mille cent quarante et un ans de prison, avec la légère somme de sept millions cent dix mille cinq cents francs d’amende. » — C’est coquet, hein ?

Tous ricanèrent amèrement. Frédéric, animé comme les autres, reprit :

— La Démocratie pacifique81 a un procès pour son feuilleton, un roman intitulé la Part des Femmes.

— Allons ! bon ! dit Hussonnet. Si on nous défend notre part des femmes !

— Mais qu’est-ce qui n’est pas défendu ? s’écria Deslauriers. Il est défendu de fumer dans le Luxembourg, défendu de chanter l’hymne à Pie IX !

— Et on interdit le banquet des typographes ! articula une voix sourde.

C’était celle de l’architecte, caché par l’ombre de l’alcôve, et silencieux jusqu’à présent. Il ajouta que, la semaine dernière, on avait condamné pour outrages au Roi, un nommé Rouget.

— Rouget est frit ! dit Hussonnet.

Cette plaisanterie parut tellement inconvenante à Sénécal, qu’il lui reprocha de défendre « le jongleur de l’Hôtel de Ville82, l’ami du traître Dumouriez83 ».

— Moi ? au contraire !

Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu’il y avait de plus épicier et bonnet de coton84 ! Et, mettant la main sur son cœur, le bohème débita les phrases sacramentelles : « C’est toujours avec un nouveau plaisir… — La nationalité polonaise ne périra pas… — Nos grands travaux seront poursuivis… — Donnez-moi de l’argent pour ma petite famille… » Tous riaient beaucoup, le proclamant un gaillard délicieux, plein d’esprit ; la joie redoubla à la vue du bol de punch qu’un limonadier apportait.

Les flammes de l’alcool et celles des bougies échauffèrent vite l’appartement ; et la lumière de la mansarde, traversant la cour, éclairait en face le bord d’un toit, avec le tuyau d’une cheminée qui se dressait en noir sur la nuit. Ils parlaient très haut, tous à la fois ; ils avaient retiré leurs redingotes ; ils heurtaient les meubles, ils choquaient les verres.

Hussonnet s’écria :

— Faites monter des grandes dames, pour que ce soit plus Tour de Nesle, couleur locale, et rembranesque, palsambleu !

Et le pharmacien, qui tournait le punch indéfiniment, entonna à pleine poitrine :

J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs…

Sénécal lui mit la main sur la bouche, il n’aimait pas le désordre ; et les locataires apparaissaient à leurs carreaux, surpris du tapage insolite qui se faisait dans le logement de Dussardier.

Le brave garçon était heureux, et dit que ça lui rappelait leurs petites séances d’autrefois, au quai Napoléon ; plusieurs manquaient cependant, « ainsi Pellerin… »

— On peut s’en passer, reprit Frédéric.

Et Deslauriers s’informa de Martinon.

— Que devient-il, cet intéressant monsieur ?

Aussitôt Frédéric, épanchant le mauvais vouloir qu’il lui portait, attaqua son esprit, son caractère, sa fausse élégance, l’homme tout entier. C’était bien un spécimen de paysan parvenu ! L’aristocratie nouvelle, la bourgeoisie ne valait pas l’ancienne, la noblesse. Il soutenait cela ; et les démocrates approuvaient, comme s’il avait fait partie de l’une et qu’ils eussent fréquenté l’autre85. On fut enchanté de lui. Le pharmacien le compara même à M. d’Alton-Shée86 qui, bien que pair de France, défendait la cause du Peuple.

L’heure de s’en aller était venue. Tous se séparèrent avec de grandes poignées de main ; Dussardier, par tendresse, reconduisit Frédéric et Deslauriers. Dès qu’ils furent dans la rue, l’avocat eut l’air de réfléchir, et, après un moment de silence :

— Tu lui en veux donc beaucoup, à Pellerin ?

Frédéric ne cacha pas sa rancune.

Le peintre, cependant, avait retiré de la montre le fameux tableau. On ne devait pas se brouiller pour des vétilles ! À quoi bon se faire un ennemi ?

— Il a cédé à un mouvement d’humeur, excusable dans un homme qui n’a pas le sou. Tu ne peux pas comprendre ça, toi !

Et, Deslauriers remonté chez lui, le commis ne lâcha point Frédéric ; il l’engagea même à acheter le portrait. En effet, Pellerin, désespérant de l’intimider, les avait circonvenus pour que, grâce à eux, il prît la chose.

Deslauriers en reparla, insista. Les prétentions de l’artiste étaient raisonnables.

— Je suis sûr que, moyennant, peut-être, cinq cents francs…

— Ah ! donne-les ! tiens, les voici, dit Frédéric.

Le soir même, le tableau fut apporté. Il lui parut plus abominable encore que la première fois. Les demi-teintes et les ombres s’étaient plombées sous les retouches trop nombreuses, et elles semblaient obscurcies par rapport aux lumières, qui, demeurées brillantes çà et là, détonnaient dans l’ensemble.

Frédéric se vengea de l’avoir payé, en le dénigrant amèrement. Deslauriers le crut sur parole et approuva sa conduite, car il ambitionnait toujours de constituer une phalange dont il serait le chef ; certains hommes se réjouissent de faire faire à leurs amis des choses qui leur sont désagréables.

Cependant, Frédéric n’était pas retourné chez les Dambreuse. Les capitaux lui manquaient. Ce seraient des explications à n’en plus finir ; il balançait à se décider. Peut-être avait-il raison ? Rien n’était sûr, maintenant, l’affaire des houilles pas plus qu’une autre ; il fallait abandonner un pareil monde ; enfin, Deslauriers le détourna de l’entreprise. À force de haine il devenait vertueux ; et puis il aimait mieux Frédéric dans la médiocrité. De cette manière, il restait son égal, et en communion plus intime avec lui.

La commission de Mlle Roque avait été fort mal exécutée. Son père l’écrivit, en fournissant les explications les plus précises, et terminait sa lettre par cette badinerie : « Au risque de vous donner un mal de nègre. »

Frédéric ne pouvait faire autrement que de retourner chez Arnoux. Il monta dans le magasin, et ne vit personne. La maison de commerce croulant, les employés imitaient l’incurie de leur patron.

Il côtoya la longue étagère, chargée de faïences, qui occupait d’un bout à l’autre le milieu de l’appartement ; puis, arrivé au fond, devant le comptoir, il marcha plus fort pour se faire entendre.

La portière se relevant, Mme Arnoux parut.

— Comment, vous ici ! vous !

— Oui, balbutia-t-elle, un peu troublée. Je cherchais…

Il aperçut son mouchoir près du pupitre, et devina qu’elle était descendue chez son mari pour se rendre compte, éclaircir sans doute une inquiétude.

— Mais… vous avez peut-être besoin de quelque chose ? dit-elle.

— Un rien, madame.

— Ces commis sont intolérables ! ils s’absentent toujours.

On ne devait pas les blâmer. Au contraire, il se félicitait de la circonstance.

Elle le regarda ironiquement.

— Eh bien, et ce mariage ?

— Quel mariage ?

— Le vôtre !

— Moi ? Jamais de la vie !

Elle fit un geste de dénégation.

— Quand cela serait, après tout ? On se réfugie dans le médiocre, par désespoir du beau qu’on a rêvé !

— Tous vos rêves, pourtant, n’étaient pas si… candides !

— Que voulez-vous dire ?

— Quand vous vous promenez aux courses avec… des personnes !

Il maudit la Maréchale. Un souvenir lui revint.

— Mais c’est vous-même, autrefois, qui m’avez prié de la voir, dans l’intérêt d’Arnoux !

Elle répliqua en hochant la tête :

— Et vous en profitiez pour vous distraire.

— Mon Dieu ! oublions toutes ces sottises !

— C’est juste, puisque vous allez vous marier !

Et elle retenait son soupir, en mordant ses lèvres.

Alors, il s’écria :

— Mais je vous répète que non ! Pouvez-vous croire que, moi, avec mes besoins d’intelligence, mes habitudes, j’aille m’enfouir en province pour jouer aux cartes, surveiller des maçons, et me promener en sabots ! Dans quel but, alors ? On vous a conté qu’elle était riche, n’est-ce pas ? Ah ! je me moque bien de l’argent ! Est-ce qu’après avoir désiré tout ce qu’il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l’ai trouvé enfin, cet idéal, quand cette vision me cache toutes les autres…

Et, lui prenant la tête à deux mains, il se mit à la baiser sur les paupières, en répétant :

— Non ! non ! non ! jamais je ne me marierai ! jamais ! jamais !

Elle acceptait ces caresses, figée par la surprise et par le ravissement.

La porte du magasin sur l’escalier retomba. Elle fit un bond ; et elle restait la main étendue, comme pour lui commander le silence. Des pas se rapprochèrent. Puis quelqu’un dit au-dehors :

— Madame est-elle là ?

— Entrez !

Mme Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre ses doigts, tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière.

Frédéric se leva.

— Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer. Le service, n’est-ce pas, sera prêt ? je puis compter dessus ?

Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son visage de toutes les rougeurs de l’adultère.

Le lendemain, il retourna chez elle, on le reçut ; et, afin de poursuivre ses avantages, immédiatement, sans préambule, Frédéric commença par se justifier de la rencontre au Champ de Mars. Le hasard seul l’avait fait se trouver avec cette femme. En admettant qu’elle fût jolie (ce qui n’était pas vrai), comment pourrait-elle arrêter sa pensée, même une minute, puisqu’il en aimait une autre !

— Vous le savez bien, je vous l’ai dit.

Mme Arnoux baissa la tête.

— Je suis fâchée que vous me l’ayez dit.

— Pourquoi ?

— Les convenances les plus simples exigent maintenant que je ne vous revoie plus !

Il protesta de l’innocence de son amour. Le passé devait lui répondre de l’avenir ; il s’était promis à lui-même de ne pas troubler son existence, de ne pas l’étourdir de ses plaintes.

— Mais, hier, mon cœur débordait.

— Nous ne devons plus songer à ce moment-là, mon ami !

Cependant, où serait le mal, quand deux pauvres êtres confondraient leur tristesse ?

— Car vous n’êtes pas heureuse non plus ! Oh ! je vous connais, vous n’avez personne qui réponde à vos besoins d’affection, de dévouement ; je ferai tout ce que vous voudrez ! Je ne vous offenserai pas !… je vous le jure.

Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s’affaissant sous un poids intérieur trop lourd.

— Levez-vous ! dit-elle, je le veux !

Et elle lui déclara impérieusement que, s’il n’obéissait pas, il ne la reverrait jamais.

— Ah ! je vous en défie bien ! reprit Frédéric. Qu’est-ce que j’ai à faire dans le monde ? Les autres s’évertuent pour la richesse, la célébrité, le pouvoir ! Moi, je n’ai pas d’état, vous êtes mon occupation exclusive, toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes pensées. Je ne peux pas plus vivre sans vous que sans l’air du ciel ! Est-ce que vous ne sentez pas l’aspiration de mon âme monter vers la vôtre, et qu’elles doivent se confondre, et que j’en meurs ?

Mme Arnoux se mit à trembler de tous ses membres.

— Oh ! allez-vous-en ! je vous en prie !

L’expression bouleversée de sa figure l’arrêta. Puis il fit un pas. Mais elle se reculait, en joignant les deux mains.

— Laissez-moi ! au nom du ciel ! de grâce !

Et Frédéric l’aimait tellement, qu’il sortit.

Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile, et, vingt-quatre heures après, il revint.

Madame n’y était pas. Il resta sur le palier, étourdi de fureur et d’indignation. Arnoux parut, et lui apprit que sa femme, le matin même, était partie s’installer dans une petite maison de campagne qu’ils louaient à Auteuil, ne possédant plus celle de Saint-Cloud.

— C’est encore une de ses lubies ! Enfin, puisque ça l’arrange ! et moi aussi, du reste ; tant mieux ! Dînons-nous ensemble ce soir ?

Frédéric allégua une affaire urgente, puis courut à Auteuil.

Mme Arnoux laissa échapper un cri de joie. Alors, toute sa rancune s’évanouit.

Il ne parla point de son amour. Pour lui inspirer plus de confiance, il exagéra même sa réserve ; et, lorsqu’il demanda s’il pouvait revenir, elle répondit : « Mais sans doute », en offrant sa main, qu’elle retira presque aussitôt.

Frédéric, dès lors, multiplia ses visites. Il promettait au cocher de gros pourboires. Mais souvent, la lenteur du cheval l’impatientant, il descendait ; puis, hors d’haleine, grimpait dans un omnibus ; et comme il examinait dédaigneusement les figures des gens assis devant lui, et qui n’allaient pas chez elle !

Il reconnaissait de loin sa maison, à un chèvrefeuille énorme couvrant, d’un seul côté, les planches du toit ; c’était une manière de chalet suisse peint en rouge, avec un balcon extérieur. Il y avait dans le jardin trois vieux marronniers, et au milieu, sur un tertre, un parasol en chaume que soutenait un tronc d’arbre. Sous l’ardoise des murs, une grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble pourri. La sonnette de la grille, un peu rude à tirer, prolongeait son carillon, et on était toujours longtemps avant de venir. Chaque fois, il éprouvait une angoisse, une peur indéterminée.

Puis il entendait claquer, sur le sable, les pantoufles de la bonne ; ou bien Mme Arnoux elle-même se présentait. Il arriva, un jour, derrière son dos, comme elle était accroupie, devant le gazon, à chercher de la violette.

L’humeur de sa fille l’avait forcée de la mettre au couvent. Son gamin passait l’après-midi dans une école, Arnoux faisait de longs déjeuners au Palais-Royal, avec Regimbart et l’ami Compain. Aucun fâcheux ne pouvait les surprendre.

Il était bien entendu qu’ils ne devaient pas s’appartenir. Cette convention, qui les garantissait du péril, facilitait leurs épanchements.

Elle lui dit son existence d’autrefois, à Chartres, chez sa mère ; sa dévotion vers douze ans ; puis sa fureur de musique, lorsqu’elle chantait jusqu’à la nuit, dans sa petite chambre, d’où l’on découvrait les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu’en la voyant pour la première fois, il l’avait reconnue.

Ces discours n’embrassaient, d’habitude, que les années de leur fréquentation. Il lui rappelait d’insignifiants détails, la couleur de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce qu’elle avait dit une autre fois ; et elle répondait tout émerveillée :

— Oui, je me rappelle !

Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes. Souvent celui des deux qui écoutait l’autre s’écriait :

— Moi aussi !

Et l’autre à son tour reprenait :

— Moi aussi !

Puis c’étaient d’interminables plaintes sur la Providence :

— Pourquoi le ciel ne l’a-t-il pas voulu ! Si nous nous étions rencontrés !…

— Ah ! si j’avais été plus jeune ! soupirait-elle.

— Non ! moi, un peu plus vieux.

Et ils s’imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes joies, défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un continuel épanchement d’eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de resplendissant et d’élevé comme la palpitation des étoiles.

Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l’escalier ; des cimes d’arbres jaunies par l’automne se mamelonnaient devant eux, inégalement jusqu’au bord du ciel pâle ; ou bien ils allaient au bout de l’avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des points noirs tachaient la glace ; les murailles exhalaient une odeur de moisi ; et ils restaient là, causant d’eux-mêmes, des autres, de n’importe quoi, avec ravissement. Quelquefois les rayons du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque sur les dalles comme les cordes d’une lyre, des brins de poussière tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s’amusait à les fendre, avec sa main ; Frédéric la saisissait, doucement ; et il contemplait l’entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu’une chose, presque une personne.

Elle lui donna ses gants, la semaine d’après son mouchoir. Elle l’appelait « Frédéric », il l’appelait « Marie », adorant ce nom-là, fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l’extase, et qui semblait contenir des nuages d’encens, des jonchées de roses.

Ils arrivèrent à fixer d’avance le jour de ses visites ; et, sortant comme par hasard, elle allait au-devant de lui, sur la route.

Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours pareil, vêtement large, convenant à la mollesse de ses attitudes et de sa physionomie sérieuse. D’ailleurs, elle touchait au mois d’août des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la maturité qui commence colore le regard d’une flamme plus profonde, quand la force du cœur se mêle à l’expérience de la vie, et que, sur la fin de ses épanouissements, l’être complet déborde de richesses dans l’harmonie de sa beauté. Jamais elle n’avait eu plus de douceur, d’indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s’abandonnait à un sentiment qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon, du reste, et si nouveau ! Quel abîme entre la grossièreté d’Arnoux et les adorations de Frédéric !

Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu’il croyait avoir gagné, se disant qu’on peut ressaisir une occasion et qu’on ne rattrape jamais une sottise. Il voulait qu’elle se donnât, et non la prendre. L’assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur plus que les sens. C’était une béatitude indéfinie, un tel enivrement, qu’il en oubliait jusqu’à la possibilité d’un bonheur absolu. Loin d’elle, des convoitises furieuses le dévoraient.

Bientôt il y eut dans leurs dialogues de grands intervalles de silence. Quelquefois, une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l’un devant l’autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient ; plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues. Par l’exercice d’un tel mensonge, leur sensibilité s’exaspéra. Ils jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils souffraient du vent d’est, ils avaient des irritations sans cause, des pressentiments funèbres ; un bruit de pas, le craquement d’une boiserie leur causaient des épouvantes comme s’ils avaient été coupables ; ils se sentaient poussés vers un abîme ; une atmosphère orageuse les enveloppait ; et, quand des doléances échappaient à Frédéric, elle s’accusait elle-même.

— Oui ! je fais mal ! j’ai l’air d’une coquette ! Ne venez donc plus !

Alors, il répétait les mêmes serments, qu’elle écoutait chaque fois avec plaisir.

Son retour à Paris et les embarras du jour de l’an suspendirent un peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures, quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner des ordres, et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois qui venaient la voir. On se livrait alors à des conversations sur Léotade, M. Guizot, le Pape87, l’insurrection de Palerme88 et le banquet du xiie arrondissement89, lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se soulageait en déblatérant contre le Pouvoir ; car il souhaitait, comme Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant aigri. Mme Arnoux, de son côté, devenait sombre.

Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la manufacture, celle qu’on appelait la Bordelaise. Mme Arnoux l’apprit elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument « puisqu’on la trahissait ».

— Oh ! je ne m’en trouble guère ! dit-elle.

Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux s’en méfiait-il ?

— Non ! pas maintenant !

Elle lui conta qu’un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans une entière sécurité :

— Avec raison, n’est-ce pas ? dit amèrement Frédéric.

— Oui, sans doute !

Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot.

Un jour, elle ne se trouva point chez elle, à l’heure où il avait coutume d’y venir. Ce fut, pour lui, comme une trahison.

Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu’il apportait toujours plantées dans un verre d’eau.

— Où voulez-vous donc qu’elles soient ?

— Oh ! pas là ! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre cœur.

Quelque temps après, il lui reprocha d’avoir été la veille aux Italiens, sans le prévenir. D’autres l’avaient vue, admirée, aimée peut-être ; Frédéric s’attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la tourmenter ; car il commençait à la haïr, et c’était bien le moins qu’elle eût une part de ses souffrances !

Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue. Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant que ce n’était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par l’air ivre de l’enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple plusieurs bambins de son âge qui venaient d’avoir des affections semblables et s’étaient vite guéris.

— Vraiment ?

— Mais oui, bien sûr !

— Oh ! comme vous êtes bon !

Et elle lui prit la main. Il l’étreignit dans la sienne.

— Oh ! laissez-la.

— Qu’est-ce que cela fait, puisque c’est au consolateur que vous l’offrez !… Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de moi… quand je vous parle de mon amour !

— Je n’en doute pas, mon pauvre ami !

— Pourquoi cette défiance, comme si j’étais un misérable capable d’abuser !…

— Oh ! non !…

— Si j’avais seulement une preuve !…

— Quelle preuve ?

— Celle qu’on donnerait au premier venu, celle que vous m’avez accordée à moi-même.

Et il lui rappela qu’une fois ils étaient sortis ensemble, par un crépuscule d’hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin, maintenant ! Qui donc l’empêchait de se montrer à son bras, devant tout le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne, n’ayant personne autour d’eux pour les importuner ?

— Soit ! dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d’abord Frédéric.

Mais il reprit vivement :

— Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la rue de la Ferme ?

— Mon Dieu ! mon ami…, balbutiait Mme Arnoux.

Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta :

— Mardi prochain, je suppose ?

— Mardi ?

— Oui, entre deux et trois heures !

— J’y serai !

Et elle détourna son visage, par un mouvement de honte. Frédéric lui posa ses lèvres sur la nuque.

— Oh ! ce n’est pas bien, dit-elle. Vous me feriez repentir.

Il s’écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le seuil, murmura, doucement, comme une chose bien convenue :

— À mardi !

Elle baissa ses beaux yeux d’une façon discrète et résignée.

Frédéric avait un plan.

Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire s’arrêter sous une porte, et qu’une fois sous la porte, elle entrerait dans la maison. Le difficile était d’en découvrir une convenable.

Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il lut de loin, sur une enseigne : Appartements meublés.

Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à l’entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la retint pour un mois et paya d’avance.

Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare ; il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l’affreux couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en satin bleu ; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses emplettes ; il revint avec elles ; et plus dévotement que ceux qui font des reposoirs, il changea les meubles de place, drapa lui-même les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la commode ; il aurait voulu paver la chambre tout en or. « C’est demain », se disait-il, « oui, demain ! je ne rêve pas ». Et il sentait battre son cœur à grands coups sous le délire de son espérance ; puis, quand tout fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur, qui dormait là, avait pu s’en envoler.

Une lettre de sa mère l’attendait chez lui.

« Pourquoi une si longue absence ? Ta conduite commence à paraître ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d’abord hésité devant cette union ; cependant, réfléchis ! »

Et elle précisait les choses : quarante-cinq mille livres de rente. Du reste, « on en causait » ; et M. Roque attendait une réponse définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était embarrassante. « Elle t’aime beaucoup ».

Frédéric rejeta la lettre sans la finir, et en ouvrit une autre, un billet de Deslauriers.

« Mon vieux,

« La poire est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation. »

« Oh ! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces ! j’ai un rendez-vous plus agréable. »

Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait donner un dernier coup d’œil aux préparatifs ; puis, qui sait, elle pouvait, par un hasard quelconque, être en avance ? En débouchant de la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande clameur ; il s’avança ; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des gens en blouse et des bourgeois.

En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le Ministère, presque immédiatement, avait affiché une proclamation l’interdisant. La veille au soir, l’opposition parlementaire y avait renoncé ; mais les patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation des écoles s’était portée tout à l’heure chez Odilon Barrot. Elle était maintenant aux Affaires Étrangères ; et on ne savait pas si le banquet aurait lieu, si le Gouvernement exécuterait sa menace, si les gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux Députés comme au Pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra dans les airs le refrain de la Marseillaise.

C’était la colonne des étudiants qui arrivait. Ils marchaient au pas, sur deux files, en bon ordre, l’aspect irrité, les mains nues, et tous criant par intervalles :

— Vive la Réforme ! à bas Guizot !

Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l’apercevoir et l’entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l’Arcade.

Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, ils descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de monde ; et la foule tassée semblait, de loin, un champ d’épis noirs qui oscillaient.

Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à gauche de l’église.

Les groupes stationnaient, cependant. Pour en finir, des agents de police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au poste, brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet ; on aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué Mme Arnoux.

Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient autour d’eux, à coups de plat de sabre. Un cheval s’abattit ; on courut lui porter secours ; et, dès que le cavalier fut en selle, tous s’enfuirent.

Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé l’asphalte, ne tombait plus. Des nuages s’en allaient, balayés mollement par le vent d’ouest.

Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et derrière lui.

Deux heures enfin sonnèrent.

« Ah ! c’est maintenant ! se dit-il, elle sort de sa maison, elle approche ; » et, une minute après : « Elle aurait eu le temps de venir. » Jusqu’à trois heures, il tâcha de se calmer. « Non, elle n’est pas en retard ; un peu de patience ! »

Et, par désœuvrement, il examinait les rares boutiques : un libraire, un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force de le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés d’abord, puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.

Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi. Mais quelle joie tout à l’heure ! Car elle allait venir, cela était certain ! « Elle me l’a bien promis ! » Cependant, une angoisse intolérable le gagnait.

Par un mouvement absurde, il rentra dans l’hôtel, comme si elle avait pu s’y trouver. À l’instant même, elle arrivait peut-être dans la rue. Il s’y jeta. Personne ? Et il se remit à battre le trottoir.

Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs ironiques ; et les façades régulières des maisons lui semblaient impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre d’accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.

Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige, une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n’importe quoi, d’inventer une histoire. Impossible ! l’image de Mme Arnoux l’obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route prendre pour ne pas se croiser ?

Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le chargea d’aller rue Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s’enquérir près du portier « si Madame était chez elle ». Puis il se planta au coin de la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à voir simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, sur le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait parfois l’aigrette d’un dragon, un chapeau de femme ; et il tendait ses prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une marmotte, dans une boîte, lui demanda l’aumône, en souriant.

L’homme à la veste de velours reparut. « Le portier ne l’avait pas vue sortir. » Qui la retenait ? Si elle était malade, on l’aurait dit ! Était-ce une visite ? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se frappa le front.

« Ah ! je suis bête ! C’est l’émeute ! » Cette explication naturelle le soulagea. Puis, tout à coup : « Mais son quartier est tranquille. » Et un doute abominable l’assaillit. « Si elle allait ne pas venir ? si sa promesse n’était qu’une parole pour m’évincer ? Non ! non ! » Ce qui l’empêchait sans doute, c’était un hasard extraordinaire, un de ces événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait écrit. Et il envoya le garçon d’hôtel à son domicile, rue Rumfort, pour savoir s’il n’y avait point de lettre ?

On n’avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.

Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des présages ; et, quand l’augure était contraire, il s’efforçait de ne pas y croire. Dans ses accès de fureur contre Mme Arnoux, il l’injuriait à demi-voix. Puis c’étaient des faiblesses à s’évanouir, et tout à coup des rebondissements d’espérance. Elle allait paraître. Elle était là, derrière son dos. Il se retournait : rien ! Une fois, il aperçut, à trente pas environ, une femme de même taille, avec la même robe. Il la rejoignit ; ce n’était pas elle ! Cinq heures arrivèrent ! cinq heures et demie ! six heures ! Le gaz s’allumait. Mme Arnoux n’était pas venue.

Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu’elle était sur le trottoir de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose d’indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, elle avait peur d’être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L’aboiement du chien continuait. Elle tendit l’oreille. Cela partait de la chambre de son fils. Elle s’y précipita pieds nus. C’était l’enfant lui-même qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix singulièrement rauque. L’embarras de sa respiration augmentait de minute en minute. Elle resta jusqu’au jour, penchée sur sa couverture, à l’observer.

À huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux que ses camarades l’attendaient. Il s’habilla vivement et s’en alla, en promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. À dix heures, M. Colot n’étant pas venu, Mme Arnoux expédia sa femme de chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme qui le remplaçait faisait des courses.

Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en fronçant toujours ses sourcils, en dilatant ses narines ; sa pauvre petite figure devenait plus blême que ses draps ; et il s’échappait de son larynx un sifflement produit par chaque inspiration, de plus en plus courte, sèche, et comme métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces mécaniques barbares qui font japper les chiens de carton.

Mme Arnoux fut saisie d’épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, en appelant au secours, en criant :

— Un médecin ! un médecin !

Dix minutes après, arriva un vieux monsieur en cravate blanche et à favoris gris, bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les habitudes, l’âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa gorge, s’appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L’air tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l’embaumement. Elle aurait voulu le battre. Il dit qu’il reviendrait dans la soirée.

Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l’enfant se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se creusait comme s’il eût suffoqué d’avoir couru. Puis il retombait la tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions infinies, Mme Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu des fioles, du sirop d’ipécacuana, une potion kermétisée. Mais il repoussait la cuiller, en gémissant d’une voix faible. On aurait dit qu’il soufflait ses paroles.

De temps à autre, elle relisait l’ordonnance. Les observations du formulaire l’effrayaient ; peut-être que le pharmacien s’était trompé ! Son impuissance la désespérait. L’élève de M. Colot arriva.

C’était un jeune homme d’allures modestes, neuf dans le métier, et qui ne cacha point son impression. Il resta d’abord indécis, par peur de se compromettre, et enfin prescrivit l’application de morceaux de glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement provoqua un nouvel accès plus terrible.

L’enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s’il avait voulu retirer l’obstacle qui l’étouffait, et il égratignait le mur, saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant un point d’appui pour respirer. Son visage était bleuâtre maintenant, et tout son corps, trempé d’une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux hagards s’attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras autour du cou, s’y suspendait d’une façon désespérée ; et, en repoussant ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.

— Oui, mon amour, mon ange, mon trésor !

Puis, des moments de calme survenaient.

Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection d’images, et les étala sur son lit, pour le distraire. Elle essaya même de chanter.

Elle commença une chanson qu’elle lui disait autrefois, quand elle le berçait en l’emmaillottant sur cette même petite chaise de tapisserie. Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une onde sous un coup de vent ; les globes de ses yeux saillissaient : elle crut qu’il allait mourir, et se détourna pour ne pas le voir.

Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables, désespérantes ; et elle n’en comptait plus les minutes qu’à la progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient en avant comme pour le briser ; à la fin, il vomit quelque chose d’étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu’était-ce ? Elle s’imagina qu’il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être l’effraya plus que tout le reste ; elle se tenait comme pétrifiée, les bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L’enfant, selon lui, était sauvé.

Elle ne comprit pas d’abord, et se fit répéter la phrase. N’était-ce pas une de ces consolations propres aux médecins ? Le docteur s’en alla d’un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui serraient son cœur se fussent dénouées.

— Sauvé ! Est-ce possible !

Tout à coup l’idée de Frédéric lui apparut d’une façon nette et inexorable. C’était un avertissement de la Providence. Mais le Seigneur, dans sa miséricorde, n’avait pas voulu la punir tout à fait ! Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour ! Sans doute, on insulterait son fils à cause d’elle ; et Mme Arnoux l’aperçut jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard, mourant. D’un bond, elle se précipita sur la petite chaise ; et de toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa seule faiblesse.

Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna ; et, à travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber, en croyant toujours qu’il était là-bas, sur le trottoir.

Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un commissionnaire chez Mme Arnoux.

Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu’elle eût trop de choses à dire pour s’expliquer d’un mot, la même réponse fut rapportée. L’insolence était trop forte ! Une colère d’orgueil le saisit. Il se jura de n’avoir plus même un désir ; et, comme un feuillage emporté par un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une joie stoïque, puis un besoin d’actions violentes ; et il s’en alla au hasard, par les rues.

Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant la Marseillaise ou les Girondins. Çà et là, un garde national se hâtait pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l’air quelque chose de gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L’agitation de la grande ville le rendait gai.

À la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale ; une idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard.

On fermait la porte cochère ; et Delphine, la femme de chambre, en train d’écrire dessus avec un charbon « Armes données », lui dit vivement :

— Ah ! Madame est dans un bel état ! Elle a renvoyé ce matin son groom qui l’insultait. Elle croit qu’on va piller partout ! Elle crève de peur ! d’autant plus que Monsieur est parti !

— Quel monsieur ?

— Le Prince !

Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les cheveux sur le dos, bouleversée.

— Ah ! merci ! tu viens me sauver ! c’est la seconde fois ! tu n’en demandes jamais le prix, toi !

— Mille pardons ! dit Frédéric, en lui saisissant la taille dans les deux mains.

— Comment ? que fais-tu ? balbutia la Maréchale, à la fois surprise et égayée par ces manières.

Il répondit :

— Je suis la mode, je me réforme.

Elle se laissa renverser sur le divan, et continuait à rire sous ses baisers.

Ils passèrent l’après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans la rue. Puis il l’emmena dîner aux Trois-Frères-Provençaux. Le repas fut long, délicat. Ils s’en revinrent à pied, faute de voiture.

À la nouvelle d’un changement de ministère, Paris avait changé. Tout le monde était en joie ; des promeneurs circulaient, et des lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour. Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l’air triste. On les saluait, en criant : « Vive la ligne ! » Ils continuaient sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, rouges d’enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant : « Vive la réforme ! » et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants. Frédéric blaguait, était très gai.

Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feux. Un fourmillement confus s’agitait en dessous ; au milieu de cette ombre, par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand brouhaha s’élevait. La foule était trop compacte, le retour direct impossible ; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d’une immense pièce de soie que l’on déchire. C’était la fusillade du boulevard des Capucines.

— Ah ! on casse quelques bourgeois, dit Frédéric tranquillement.

Car il y a des situations où l’homme le moins cruel est si détaché des autres, qu’il verrait périr le genre humain sans un battement de cœur.

La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement de haine, pour mieux outrager en son âme Mme Arnoux, il l’emmena jusqu’à l’hôtel de la rue Tronchet, dans le logement préparé pour l’autre.

Les fleurs n’étaient pas flétries. La guipure s’étalait sur le lit. Il tira de l’armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces prévenances fort délicates.

Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains ; et elle le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l’oreiller.

— Qu’as-tu donc, cher amour ?

— C’est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que je te désirais !



64. Les fables de Lachambeaudie. — Lachambeaudie (1806-1872) avait publié à Roanne les Échos de la Loire, petite revue poétique, à laquelle collabora M. de Persigny. Il vint à Paris, fut saint-simonien, et, grâce à l’appui d’Enfantin, publia en 1839 ses Fables populaires, qui eurent un grand succès et furent couronnées par l’Académie. En 1848, Lachambeaudie fit partie du club de Blanqui. Arrêté après les journées de juin, il fut relâché à la suite de l’intervention de Béranger. Il fut encore arrêté au coup d’État de décembre, mais son ancien collaborateur Persigny le sauva de la déportation à Cayenne.

65. Le Napoléon de Norvins. — De Norvins (1769-1854) fit paraître en 1827 une Histoire de Napoléon en 4 volumes in-8°, qui fut souvent réimprimée et eut un grand succès.

66. Le suffrage universel. — Un certain nombre de républicains, notamment Ledru-Rollin, réclamaient le suffrage universel. On les appelait les radicaux.

67. Les banquets réformistes se multipliaient dans les provinces. — De juillet à décembre 1847, l’opposition organisa des banquets dans toute la France en faveur de la réforme électorale.

Duvergier de Hauranne avait proposé à la Chambre des députés d’abaisser à 100 francs le cens électoral. M. de Rémusat demandait d’exclure les fonctionnaires de la députation. Ces deux propositions furent repoussées. L’opposition avait d’autant moins de chances d’aboutir, que les élections de 1846 avaient renforcé la majorité conservatrice ; elle décida alors d’agiter le pays par la campagne des « banquets réformistes ». Le 9 juillet 1847 eut lieu à Paris le banquet du Château-Rouge. Il fut suivi de nombreux banquets en province.

À Mâcon, Lamartine termina son discours par ces paroles menaçantes : « Elle tombera, cette royauté, soyez-en sûrs ; elle tombera, non dans le sang, comme celle de 89, mais elle tombera dans son piège ! Et après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris. »

À Châlons, un toast fut porté à la Convention.

D’autres banquets eurent lieu à Colmar, Pontoise, Reims, Strasbourg, Dijon, etc.

68. Le Piémont… — Au début de l’année 1848, le Piémont était très agité, comme toute l’Italie. Le 30 octobre 1847, le roi Charles-Albert, cédant à la pression de son peuple, avait congédié son ministre réactionnaire et annoncé plusieurs réformes libérales : élection des administrateurs locaux, égalité des classes dans les conseils des villes, abolition des tribunaux d’exception, etc.

69. Naples… — Le roi Ferdinand II de Naples avait été obligé d’accorder, le 24 janvier 1848, une constitution calquée sur la charte française de 1830. Le fait était d’autant plus significatif que le roi Ferdinand II était de tous les princes italiens le plus hostile aux idées libérales. Son attitude jusqu’à ce jour lui avait même valu les félicitations du tsar Nicolas, bon juge en matière d’absolutisme.

70. La Toscane… — M. Thureau-Dangin caractérise ainsi la situation de la Toscane au début de 1848 :

« Point de gouvernement, une presse sans frein, une garde civique en grande partie aux mains des radicaux, les manifestations de la rue à l’état permanent et dégénérant souvent en émeute, partout le cri de guerre contre l’Autriche.

« Le grand-duc de Toscane est à la dérive, sans savoir où il jettera l’ancre », écrit M. de Barante. » (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. VII, p. 278.)

71. Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l’Angleterre la reconnaissance de Louis-Philippe… — En réalité, l’Angleterre ne fit aucune difficulté pour reconnaître Louis-Philippe.

«… Si le renversement de Charles X blessait les tories dans leurs principes, il flattait les ressentiments qu’avait éveillés chez eux la politique extérieure de la Restauration. L’Angleterre ne s’était-elle pas sentie naguère menacée d’isolement par le rapprochement de la France avec les puissances continentales ? N’avait-elle pas été surtout indisposée et effrayée par les projets d’alliance franco-russe ? Tout récemment, l’expédition d’Alger ne venait-elle pas de raviver de vieilles jalousies britanniques que déjà, plusieurs années auparavant, la guerre d’Espagne avait irritées ? Les hommes d’État d’outre-Manche en voulaient même particulièrement à M. de Polignac, sur lequel, pendant son ambassade à Londres, ils s’étaient imaginés avoir mis la main. La Révolution, si déplaisante qu’elle leur parût à d’autres égards, leur offrait donc cette compensation qu’elle frappait un gouvernement dont ils croyaient avoir à se plaindre, et qu’elle empêchait la France de reprendre, au moins avant longtemps, la politique qui les avait inquiétés. » (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. I, p. 61 et 62.)

72. Et cette fameuse alliance anglaise, elle était perdue, grâce aux mariages espagnols. — La politique de Guizot dans l’affaire des mariages espagnols fut très énergique. Il était imbu de cette idée que la France ne pouvait perdre la clientèle de l’Espagne en la laissant passer sous l’influence de l’Angleterre. L’entente cordiale était compromise, mais nous n’étions plus dans la même situation qu’au début du règne de Louis-Philippe ; nous entretenions de bonnes relations avec toutes les puissances européennes, il était donc inutile de tout sacrifier à l’alliance anglaise. Lord Palmerston essaya d’entraîner les cabinets d’Europe contrela France, il échoua piteusement.

73. En Suisse, M. Guizot, à la remorque de l’Autrichien, soutenait les traités de 1815. — Depuis 1830, il y avait une sourde agitation en Suisse. Le parti radical tendait à centraliser. En 1845, les sept cantons catholiques de Fribourg, Lucerne, Schwitz, Unterwalden, Uri, Valais et Zug formèrent une ligue, le Sonderbund, et refusèrent de faire exécuter le décret de la diète fédérale expulsant les ordres religieux. Les cantons protestants se liguèrent de leur côté. Les catholiques, vaincus à Fribourg et à Lucerne (1847), furent contraints de dissoudre le Sonderbund et d’exécuter les décrets d’expulsion.

L’Autriche et la France entreprirent une intervention diplomatique en faveur des catholiques, pour garantir la liberté cantonale accordée à chaque canton par les traités de 1815. M. de Metternich était même partisan d’une action militaire, mais ce projet fut peu goûté par Guizot. L’Angleterre prit en main la cause des radicaux, ce qui empêcha toute intervention franco-autrichienne. La question était toujours pendante en 1848.

74. La Prusse avec son Zollverein nous préparait des embarras… — Le zollverein était en effet très favorable à la Prusse. Il date de 1833. En 1847 se passait un événement plus important : le roi de Prusse donnait une constitution à ses États. Guizot semble avoir été très clairvoyant en cette circonstance, si l’on en juge par cette lettre à l’ambassadeur de France à Vienne (25 février 1847) : « Un fait considérable vient de s’accomplir en Allemagne. Le roi de Prusse a donné une constitution à ses États ; ce que lord Palmerston voit surtout, c’est un triomphe de l’esprit libéral…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Nous sommes frappés du grand parti que la Prusse ambitieuse pourrait désormais tirer, en Allemagne, des deux idées qu’elle tend évidemment à s’approprier : l’unité germanique et l’esprit libéral. Elle pourrait, à l’aide de ces deux leviers, saper peu à peu l’indépendance des États allemands secondaires, et les attirer, les entraîner, les enchaîner à sa suite, de manière à altérer profondément l’ordre germanique actuel et, par suite, l’ordre européen. Or l’indépendance, l’existence tranquille et forte des États secondaires de l’Allemagne nous importent infiniment, et nous ne pouvons entrevoir la chance qu’ils soient compromis ou seulement affaiblis au profit d’une puissance unique, sans tenir grand compte de cette chance et la faire entrer pour beaucoup dans notre politique. »

75. La question d’Orient restait pendante. — La question d’Orient en était alors à la Convention des Détroits (13 juillet 1841), en vertu de laquelle la Turquie avait le droit d’interdire l’entrée des Dardanelles et du Bosphore aux vaisseaux de guerre de toutes les nations. C’était un avantage pour l’Angleterre et un échec aux prétentions de la Russie à accaparer la mer Noire.

76. M. Cousin. — Cousin fut en quelque sorte le grand maître de la philosophie d’État sous Louis-Philippe. Les doctrines de l’école éclectique étaient enseignées d’office dans tous les lycées et toutes les Facultés de France. Cette question fut agitée au moment des discussions sur la liberté de l’enseignement. Plusieurs mandements d’évêques reprochèrent à la philosophie officielle ses tendances rationalistes et panthéistes.

77. Les loups-cerviers de la Bourse. — L’agiotage s’était beaucoup développé après les premiers chemins de fer.

« Ce fut comme un débordement de compagnies nouvelles qui se disputaient les concessions, rivalisaient de promesses dans leurs prospectus, recherchaient, pour en décorer leurs conseils, les ducs et les princes, les notabilités politiques et administratives, ou même les généraux et les amiraux. Bouche béante, le public était prêt à mordre à tous les hameçons. Excité par le spectacle de quelques fortunes rapides, chacun croyait voir là un trésor et se précipitait pour mettre la main dessus. À quelles étranges sollicitations certains fondateurs de sociétés n’étaient-ils pas en butte ! À peine émises ou même avant de l’être, les actions étaient l’objet d’une spéculation effrénée qui tenait les convoitises en haleine. C’était la préoccupation dominante, universelle. Non seulement à la Bourse, mais à la Chambre, dans les journaux, dans les salons, on ne parlait presque pas d’autre chose. La concurrence que se faisaient ces nombreuses sociétés dans la poursuite des concessions les poussaient à offrir des conditions extrêmement onéreuses pour elles…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Parfois, du reste, on s’inquiétait moins du chemin de fer à établir que de la prime à réaliser par la plus-value des actions. Certaines sociétés sans base réelle se fondaient, non pour vivre, mais pour vendre leur mort à des concurrents plus solides. Ce n’était même plus de la spéculation, c’était du pur agiotage, avec les désordres et les scandales qui en sont la suite, brusques alternatives de hausse et de baisse, engouements et paniques, fortunes faites et défaites en un instant. Le marché public était livré à des coups de main dont les naïfs et les faibles étaient généralement les victimes. » (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. VI, p. 33 et 34.)

78. La corruption des fonctionnaires. — La corruption des fonctionnaires fut une des accusations favorites de l’opposition contre le gouvernement de Louis-Philippe, surtout à la fin du règne. (Voir, à ce sujet, les notes consacrées au procès Teste-Cubières, au scandale de Rochefort, etc.)

79. Le procès Teste-Cubières. — Teste, président de chambre à la Cour de cassation et grand officier de la Légion d’honneur, fut poursuivi sous l’inculpation d’avoir, étant Ministre des travaux publics, en 1842, reçu 100,000 francs pour accorder une concession de mine de sel gemme. L’intermédiaire avait été le général Cubières, pair de France et deux fois ministre, en 1839 et 1840.

Teste fut condamné le 17 juillet 1847, par la Chambre des pairs, à la dégradation civique, à 94,000 francs d’amende et à trois années d’emprisonnement. Le général Cubières et ses complices Pellapra et Parmentier furent condamnés à la dégradation civique et chacun à 10,000 francs d’amende.

80. La duchesse de Praslin. — La duchesse de Choiseul-Praslin, fille du maréchal Sébastiani, fut assassinée dans la nuit du 17 au 18 août 1847. Elle vivait en mauvaise intelligence avec son mari ; celui-ci fut convaincu par l’instruction, malgré ses dénégations, d’avoir été l’auteur du crime. Emprisonné, et sur le point de comparaître devant la Chambre des pairs, il se suicida le 21 août sans avoir avoué. L’opinion se passionna pour cette affaire. Il se trouva même des gens pour prétendre que le duc de Choiseul ne s’était pas suicidé, mais avait réussi à s’évader et vivait en Angleterre.

81. La Démocratie pacifique. — La Démocratie pacifique, « journal des intérêts des gouvernements et des peuples », était un organe fouriériste, qui parut du 1er août 1843 au 30 novembre 1851 sous la direction de Victor Considérant.

82. Le jongleur de l’Hôtel de Ville. — Allusion à une caricature qui eut beaucoup de succès sous Louis-Philippe et qui représentait le roi en escamoteur : « Tenez, messieurs, disait-il, voici trois muscades : la première s’appelle Juillet, la seconde Révolution et la troisième Liberté. Je prends la Révolution qui était à gauche, je la mets à droite ; ce qui était à droite, je le mets à gauche. Je fais un micmac auquel le diable ne comprend goutte, ni moi non plus : je mets tout cela sous le gobelet du juste milieu, et avec un peu de poudre de non-intervention, je dis passe, impasse et contre-passe… Tout est passé, messieurs ; pas plus de Liberté et de Révolution que dans ma main… À un autre, messieurs. »

83. L’ami du traître Dumouriez. — En 1793, Louis-Philippe, alors duc de Chartres, servait comme général sous les ordres de Dumouriez ; il prit la fuite avec ce dernier pour éviter d’être arrêté par les commissaires de la Convention.

84. Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu’il y avait de plus épicier et bonnet de coton. — Ces reproches furent adressés à Louis-Philippe pendant tout son règne et contribuèrent beaucoup à affaiblir le prestige de sa monarchie dans l’opinion du pays.

85. L’aristocratie nouvelle, la bourgeoisie, ne valait pas l’ancienne, la noblesse. Il soutenait cela, et les démocrates l’applaudissaient, comme s’il avait fait partie de l’une et qu’il eussent fréquenté l’autre. — « On prétendait que le règne de cette classe (la bourgeoisie) aboutissait à rétablir une nouvelle féodalité, la « féodalité financière », ou, pour parler comme Proudhon, à remplacer l’aristocratie par la « bancocratie ». Il semblait, du reste, qu’on fût bienvenu, dans ce temps, à mal parler de la bourgeoisie. C’était désormais contre elle que s’exerçait la satire, que s’acharnait la caricature ; c’était d’elle que l’on se moquait sous les traits de Prudhomme ou de Paturot. Sa prépondérance avait éveillé la jalousie. La noblesse, qu’elle traitait en vaincue, et le peuple, qu’elle traitait en suspect, étaient également empressés à la trouver en faute, et tous deux s’accordaient à lui reprocher un matérialisme dont ils se flattaient de n’être pas atteints au même degré. » (Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. VI, p. 48 et 49.)

86. M. d’Alton-Shée. — Le comte d’Alton-Shée (1810-1874) entra à la Chambre des pairs en 1836. Il vota d’abord avec les conservateurs, soutint la politique de Guizot, puis, en 1847, passa subitement à l’opposition. En 1848, il devint républicain très avancé.

87. Le Pape… — Pie IX avait été proclamé pape le 17 juin 1846. Il fit, dans ses États, plusieurs réformes, qui lui valurent une grande popularité. Dans les premiers jours de 1848, le Pape ne pouvait apparaître dans Rome sans être l’objet d’ovations enthousiastes. « C’est le dimanche des Rameaux qui précède la passion », dit le clairvoyant pontife. En effet, son refus de se mettre à la tête d’une sorte de croisade italienne contre l’Autriche (février 1848) fut le prélude de la révolution et de la proclamation de la république romaine.

88. L’insurrection de Palerme. — En janvier 1848, Palerme insurgée avait repoussé les troupes du roi de Naples, réclamé l’autonomie de la Sicile et la constitution libérale de 1812.

89. Le banquet du XIIe arrondissement. — L’opposition avait organisé, pour le 13 janvier 1848, un banquet réformiste dans le XIIe arrondissement de Paris (quartier du Panthéon). Le préfet de police refusa l’autorisation nécessaire. Le 7 février, M. Duvergier de Hauranne porta la question à la tribune de la Chambre des députés. La discussion se prolongea plusieurs jours. Le 12 février, le Gouvernement ne l’emportait qu’à 43 voix de majorité.