L’Âme bretonne série 2/La Bretagne de Gustave Geffroy


LA « BRETAGNE » DE GUSTAVE GEFFROY




Je tiens de M. Henri Polez que, rencontrant un jour à Oxford le professeur Rhys, il n’entendit pas sans surprise le savant celtologue déplorer que Renan n’eût pas appliqué à l’étude de sa langue maternelle les admirables facultés qu’il tourna si inconsidérément, et pour un résultat si médiocre, vers l’étude des langues sémitiques.

Le « cas » de M. Gustave Geffroy — Breton par ses origines et dont l’œuvre, toute de critique et de sociologie, demeura si longtemps étrangère à la Bretagne, — ne laissait pas d’inspirer à plusieurs un regret analogue : il leur semblait que cette nature fine et nuancée, sobre, mélancolique, presque austère, dût s’harmoniser merveilleusement avec le pays qui l’avait formée. Et peut-être ne se trompaient-ils pas. Les Notes d’un Journaliste, l’Enfermé, Yvette Guilbert, l’Apprentie, les Musées d’Europe, etc., sont loin, comme on dit dans le jargon mis à la mode par les disciples de Le Play, d’être des contributions dédaignables à l’étude des phénomènes sociologiques, littéraires et artistiques de ce temps ; ils n’ont un peu perdu à nos yeux que par le rapprochement avec Pays d’Ouest, émeraude isolée dans ce collier de belles œuvres d’un éclat plus amorti et le premier livre (1897) où M. Gustave Geffroy se soit souvenu de ses origines, ait tourné enfin ses regards vers la Bretagne. Un tiers seulement du livre, il est vrai, était consacré à cette province. Mais le sortilège avait commencé d’opérer : M. Geffroy était désormais prisonnier de la fée et elle est de celles dont ne se relâchent point aisément les liens. Pays d’Ouest était paru à peine qu’on annonçait un nouveau livre de l’auteur sur la Bretagne et, cette fois, pour qu’aucune équivoque ne subsistât, le livre empruntait son titre au pays même qui l’avait inspiré.

Cadre somptueux, illustrations abondantes et variées, — les photographies de M. Paul Gruyer n’ont pas qu’un intérêt documentaire et valent souvent mieux que des compositions originales, — rien ne manque à la Bretagne de M. Geffroy. Nous n’avions jusqu’ici, sur cette province et dans ce format, que les massifs in quarto de Taylor et de Jules Janin. Ce ne sont plus depuis longtemps que des curiosités archéologiques. Et, des livres qui aspirèrent à les remplacer, comme la Bretagne de M. Robida ou les Zigzags en Bretagne de M. Dubouchet, on peut louer la brillante illustration ou la parfaite exécution typographique : il est difficile de leur accorder davantage.

Un livre illustré de grand luxe sur la Bretagne qui fût, en même temps qu’une œuvre d’art, une œuvre de documentation et une œuvre de lettré, voilà ce que nous appelions de tous nos vœux et que nous donne aujourd’hui M. Gustave Geffroy. Et c’est au sortir d’un tel livre, monument de patience et de savoir orné, où collaborèrent le poète, l’érudit, l’amoureux, le sociologue et l’artiste, qu’on peut mesurer tout le chemin parcouru depuis Alain Bouchard, chroniqueur breton de la fin du XVe siècle, à qui l’on doit, si je ne m’abuse, la première description en langue vulgaire du pays « jadis appelé Armorique, situé ès extrémités d’Occident, vers la fin de l’Europe, et de la forme d’un fer à cheval dont la rotondité est circule à soleil, resconsant de la mer Océane et de gros et dangereux rochiers qui sont chascun tout couver et deprouvey de la mer ».

Bouchard, sans doute, ne visait qu’à meubler son lecteur des notions topographiques les plus essentielles : toujours est-il que sa description n’a pas trop vieilli et pourrait s’appliquer encore, dans ses traits généraux, à la Bretagne d’aujourd’hui. Les « landes et montaignes » dont parle le maître des requêtes du duc François II et où « engraisse force bestiail », nous les retrouverons à quatre siècles de distance chez M. Geffroy, et aussi les « forests peuplées de venaison » et les « lieux mynières d’argent, plomb et fer » et d’autres, « devers occident », où « on faict le sel par singulière industrie ; car, à ce faire, n’y a que l’eau de la mer et la vertu du soleil ». Mais Bouchard parlait de ces merveilles en robin ; la couleur locale, le sentiment de la nature sont des acquisitions récentes et dont ne s’embarrassait point encore le cerveau des gens du XVe siècle. M. Geffroy appartient au contraire à une génération « pour qui le monde extérieur existe », suivant la forte expression des Goncourt. Il sait voir et il excelle à rendre ce qu’il a vu. Et il est bien certain aussi qu’il y a des choses qu’il voit comme tout le monde et comme elles sont, et d’autres qu’il voit comme les pouvait voir seul M. Geffroy et comme elles ne sont peut-être pas. Encore n’est-ce point où nous le goûtons le moins. Un livre sur la Bretagne d’où l’auteur serait absent pourrait être un magnifique guide Conti, un Bœdeker supérieur : ce ne serait toujours qu’un guide Conti et qu’un Bœdeker. M. Geffroy n’a eu garde d’appliquer ici cette froide et mortelle doctrine de l’impersonnalité littéraire qu’il professa aux temps lointains du naturalisme : il ne fait qu’un avec son livre ; il l’habite vraiment ; l’atmosphère qu’il respire, les paysages qu’il évoque, les mœurs qu’il ressuscite réagissent à leur tour sur lui. Et il apparaît bien en définitive que, pour l’auteur comme pour la plupart des écrivains bretons, la Bretagne est avant tout un état d’âme.

« Je vois la Bretagne, dit-il, dans la magnifique synthèse qui résume et couronne son livre : elle est couleur de pierre, de verdure sombre étoilée d’or, de mousse et de lichen, de costumes noirs, de coiffes blanches, de tabliers de toutes les nuances, de mer bleue, grise, verte, de soleil, de ciel nuageux, de brume et de pluie… J’entends sa rumeur : elle est faite du murmure et de la voix violente de la mer, de l’arrivée du vent à travers l’espace, de la plainte des arbres assaillis par les ouragans, des chants des matelots, des complaintes, des cantiques, des paroles des marchés et des foires, des bruits des sabots sur les pavés des vieilles villes, des musiques sur les routes… Je respire son odeur ; elle sent le goémon, le varech, le sel des vagues, le poisson, la rogue, les fleurs de prairies, de forêts et de falaises, la lande, le fumier, le pain noir, la soupe au lard, le beurre, les pommes, le cidre, l’eau-de-vie, l’encens, les crêpes, le café au lait… Comment enfermer entre ces pages tous ces aspects d’une contrée ? Comment montrer la terre et faire entendre la mer ? Comment rassembler ici cette foule et la garder vivante ? L’écrivain se sent bien seul et faible devant ce monde immense et complexe. Tant d’êtres qui vivent, et un seul être pour les évoquer ! Tant de voix qui parlent et une seule voix pour les exprimer ! Tant de paysages animés et tant de régions solitaires, tant de villes, tant de maisons, tant de monuments, de châteaux, d’églises, de chapelles, de calvaires, de croix aux carrefours ! Tant de champs, de landes, de forêts, de bois, d’arbres ! Tant de rochers, tant de brume et tant de pluie ! Tant de couleurs dans l’espace, sur la terre et sur les eaux ! Et, pour toute cette vie permanente et changeante, compacte et multipliée, une seule mémoire qui essaye de se souvenir !… »

Louable inquiétude. Mais M. Geffroy peut se rassurer : sa mémoire l’a fidèlement servi et, à quelques détails près, son livre est aussi complet qu’il pouvait l’être. Il y a dans la Bretagne plusieurs Bretagnes, et l’auteur n’a point manqué de s’en apercevoir. Encore n’était-il point très aisé de caractériser et différencier avec précision l’une de l’autre ces diverses Bretagnes. Les pages où M. GefTroy s’y est essayé resteront comme un modèle de fine et pénétrante psychologie : la gaieté un peu narquoise « qui anime les gens de Tréguier, de Lannion, de Morlaix », la « vivacité chaleureuse » des gens des pays de Quimper et de Quimperlé, « la sauvagerie, la gravité, la mélancolie » des populations du Morbihan et de la Cornouaille des monts, « l’intelligence avisée, le souci des affaires gaillardement porté qui se lisent aux yeux vifs, au parler net des Léonards », autant de traits heureux, bien observés et qui se gravent fortement dans l’esprit.

Peut-être seulement aurais-je voulu que M. Geffroy distinguât entre les Léonards. Ce qu’il en dit s’applique exactement et mot pour mot à cette aristocratie paysanne des « Julots » de Pleyber-Christ, de Saint-Pol et de Saint-Thégonnec, dont les riches « convenants » et les gras herbages sont l’orgueil du Finistère ; cela n’est plus aussi vrai des maigres et tristes Léonards de Lesneven, de Plouguerneau, de Lannilis et de Kerlouan. Nous sommes ici en plein « pays noir ». Et ce n’est pas le costume des habitants qui lui a valu ce surnom ; les « Julots » portent aussi le chupen, le gilet et le pantalon de drap sombre. C’est le caractère, c’est l’âme de ces hommes qui sont vêtus d’un deuil éternel.

Pourquoi ? Comment ? La tradition fait remonter à un vieil ermite du VIe siècle, saint Goulven, le changement qui s’est opéré dans le moral des Léonards du Kéménet Ili.

« Jadis cette race aimait la danse avec une sorte de fureur, dit Miorcec de Kerdanet ; jeunes et vieux, sains et malades, tous voulaient bondir. Mais Goulven, avec son éloquence douce, persuasive, trouva bientôt le secret de tout changer ; il convertit les chansons profanes en cantiques pieux de sa composition ou bien de celle de ses vicaires. Le diocèse devint un pays de foi, de dévotion, de bon exemple… » Le fait est qu’aujourd’hui encore, dans cette partie du Léon, la danse est proscrite de toutes les fêtes publiques ou domestiques ; à Lesnevon, il a quelques années, quand la municipalité décida de donner un bal pour l’inauguration de la nouvelle mairie, ce fut presque un scandale. Alors que, dans le reste de la Bretagne, il n’y a pas de bon « pardon » sans gavotte et sans ménétrier, ici les fêtes religieuses sont religieuses jusqu’au bout. Vainement vous prêteriez l’oreille pour surprendre la nasillarde mélopée d’un de ces bardes gyrovagues qui colportent d’assemblée en assemblée, dans la Cornouaille et le Trégor, leur répertoire de gwerz et de sônes deux liards la feuille[1]. Langoureuse, sentimentale, la sône est un poison pour les âmes ; le seul gwerz autorisé, comme au temps de l’ermite Goulven, est le cantique, la biographie rimée du patron de la paroisse ou le récit édifiant des miracles dus à son intervention. Et il y a une autre raison peut-être, toute géographique, à ce puritanisme des Léonards du Kéménet-Ili : l’isolement où ils ont vécu jusqu’à ces dernières années. De grandes friches rases, des tourbières et des landes, que cerne, à l’horizon, la lisière vaporeuse d’une chênaie centenaire, les séparaient du reste du monde. Entre Trémaouézan et Ploudaniel, le train file droit au milieu d’un paysage d’une mélancolie oppressante, plat et nu jusqu’aux confins du cercle visuel, sans une maison, sans un arbre, hanté par les échassiers et les corbeaux. On se croirait dans le Born. Mais brusquement, au détour de la voie, un clocher s’élance entre les chênes, un de ces « clochers à jour » de la chanson qui semblent un défi au bon sens et aux lois de l’équilibre et qui ont quelque chose de lancinant comme un cri de détresse. Tension suprême de l’âme vers l’infini ! Ces clochers du Léon, dont « la pierre pointe et s’envole vraiment dans les nuages avec une sorte de mouvement visible et vertigineux », M. Geffroy n’a pas eu de peine à y découvrir l’expression même de la race. Comme le paysage et plus encore que lui, ils initient à l’intelligence des habitants. Grêles fleurs de spiritualité, les seules qui pouvaient naître de ce sol sans humus, de cette grande table granitique, échancrée çà et là de failles profondes où bleuit deux fois par jour le flot marin ! Sur les champs, sur les grèves, partout des pierres, des pierres « gris sombre », d’autres, goémoneuses, fourrées d’algues rousses, de lichens décolorés.

« On est loin des plages de villégiature et des jardins en terrasses, écrit M. Geffroy, avec ce pays de rocs revêches, de champs en demi deuil violet de bruyères, de passantes de monastères, coiffes blanches, robes noires ou grises ou d’un bleu verdi. De bons instants furent pourtant vécus, sur cette avancée de terres, entre Goulven et Kerlouan, vers Pontusval, parmi les pierres étranges, oiseaux, tortues, griffons, mastodontes, si changeantes d’aspect et d’expression, immobiles, passives ou convulsées. Certains groupes sont des femmes en proie à des sphinx : des morceaux de pierres crevées et usées offrent des faces de désolation. D’autres, gigantesques, au loin, dans les flots, sont brumeux et hérissés comme des châteaux de rêves. Parmi ces pierres de Pontusval, la chapelle Saint-Pol où subsiste le tonneau pour la dîme de l’avoine. Et, partout, la mer. Elle jase en oiselets de ruisselets, mugit en énorme et lointaine bête invisible ; elle est douce et perfide, assaillante et brutale. Ce fut elle qui me tenta, finalement. Je cinglai vers l’Abervrac’h, en une fine barque qui coupait d’un tranchant net les sombres collines d’eau, qui zigzaguait en angles et en courbes autour des hauts rochers de la pleine mer où s’alignaient les tristes pingouins, en vue de l’île Vierge et de son phare de 75 mètres. Le marin, aidé de son mousse, qui me conduisait, Jourdain, blond colosse barbu, ayant couru le monde, de la Norvège à la Chine, parleur lent et expressif, me disait brièvement et simplement les anecdotes de sa rude vie. Attentif, l’œil sur l’horizon, la main à la barre, gouvernant sa barque, la faisant attendre, courir, obliquer, se cabrer, comme un cheval d’hippodrome, il fit, sous le vent et dans les couloirs de hautes lames, une entrée rapide et glissante, d’une triomphale souplesse, dans l’estuaire de l’Abervrac’h. »

Je n’ai pu résister au plaisir de citer jusqu’au bout cette jolie page. Mais combien d’autres il faudrait citer encore, celles sur Morlaix, où « les pas sont lestes et les yeux vifs », où les cigarières ont pris « des allures de chèvres » à grimper et dévaler quatre fois par jour les rampes tortueuses de la rue Bourret et de la venelle du Créhou ; celles sur la population de Saint-Pol-de-Léon, « abritée par ses lourdes portes, ses murs épais, confite en sa muette atmosphère « ; celles sur Gourin, « la ville noire », sur Nantes, « la ville des ponts », sur Quimperlé, la ville des tabliers polychromes, sur Ploumanac’h, la cité d’Apocalypse aux « troupeaux de mastodontes » errant le long des pentes ; celles sur Paimpont, « la Brocéliante des trouvères et des poètes », avec sa fontaine Baranton et « la pierre où Merlin et Viviane chuchotaient au crépuscule » ; celles sur la lande de Lanvaux, « immensité hostile, le plus violent et le plus terrible décor pour la mélancolie humaine » et tel que, par un soir de vent d’ouest, fouetté d’averses, on en rêverait aux imprécations du vieux Lear… S’il est impossible de citer toutes ces belles pages, du moins qu’on me permette de transcrire ici le bref et délicieux couplet sur la pluie bretonne :

« Il ne faut pas aller en Bretagne si l’on n’aime pas la pluie. Elle a son charme monotone. Elle repose de l’éclat du soleil, des couleurs nettes, des paysages trop vite aperçus. Elle embrouille tout sous ses écheveaux, qui sont ici presque invisibles, à ne pas trop savoir si c’est de l’eau qui tombe ou une brume qui erre. Elle crée une étendue mystérieuse où les formes surgissent lentement, laissant à deviner les collines, les arbres, les maisons, les rares passants. Elle est aussi la magicienne qui fait évaporer les parfums des feuillages et du sol, et c’est un délice que de respirer l’odeur des verdures et de la terre, à travers laquelle se joue la rude brise saline qui vient de la mer invisible. »

M. Geffroy excelle à ces impressions personnelles, comme aux larges et fortes généralisations qui condensent en une page, en dix lignes quelquefois, tout l’essentiel d’une ville ou d’une région. Des erreurs ? Des oublis ? Il y en a sans doute dans son livre — comme dans tous les livres du même genre —, mais en très petit nombre et sans grande importance[2]. Les deux seules lacunes, un peu regrettables, que j’y ai constatées sont relatives à la chapelle des Sept-Saints (près Plouaret, Côtes-du-Nord) — l’unique église de ma connaissance qui soit bâtie sur un dolmen encore existant et supportant l’un des bras du transept — et au calvaire de Pontchâteau (Loire-Inférieure), monument assez improprement baptisé, car il ne s’y agit point, comme dans les autres calvaires, d’une synthèse architecturale, mais bien d’une reconstitution topographique des principales scènes de la vie de Jésus[3]. Ce calvaire colossal est à 4 kilomètres de la petite ville qui lui a donné son nom. Imaginez un tertre artificiel de 20 mètres de haut et de 600 mètres de circonférence d’où l’œil embrasse un des plus vastes horizons qui soient. Et quel horizon ! Trente-deux paroisses y dansent à l’aise autour de leurs trente-deux clochers. La mer scintille au loin. À droite la fiévreuse Guérande, enlisée dans ses marécages, lève mélancoliquement sur l’eau morte les pierres grises de ses tours ; Saint-Gildas hérisse sur la gauche son échine de basaltes ; entre les collines ondulées du pays de Retz et le sillon de Bretagne, la Loire se traîne paresseusement ou rebrousse ses flots verts à l’approche du flux qui la couvre deux fois par jour. Berné, Campbon, Missillac, plaines tourbeuses, de culture moyenne, font la transition avec les âpres landes morbihannaises qu’on voit moutonner au dernier plan de l’horizon. Perpétuellement, sur ce sol humide, des brumes flottent à ras de terre, se déchirent, renouent leurs écharpes. Vaine fantasmagorie : pour le pèlerin en marche dans leur direction, les trois croix du calvaire de Pontchâteau, toujours visibles, percent les brouillards les plus épais et ne cessent de planer lumineusement sur le paysage, comme si elles participaient des vertus mystérieuses de ces croix de flamines « environnées de magnifiques étendards » qui descendirent, raconte la tradition, le 11 janvier 1673, sur le sommet de la lande où le bienheureux Jean de Montfort, quelques années plus tard, devait jeter les fondements de sa Jérusalem bretonne, « représentation en trois parties des Mystères douloureux, joyeux et glorieux du Rosaire », immense fresque plastique dont il n’y a encore d’achevé, après deux siècles, que les Mystères de la passion et les Mystères joyeux…

On peut regretter que M. Geffroy, quand il errait, aux portes de Guérande, sur les confins désolés de la Grande-Brière, n’ait pas poussé jusqu’à Pontchâteau. La Jérusalem bretonne valait bien un pèlerinage. Et je sais bien que la Bretagne est un monde et que c’est miracle déjà que l’auteur l’ait pu faire tenir dans un in-quarto de 438 pages. Il en a dit du moins tous les aspects essentiels ; il a fixé en traits inoubliables le visage de la charmeuse et triste province, un visage d’aïeule « qui n’a pas de pareil, dit-il, pour l’amertume résignée, la gaieté fine, la douceur héroïque. »

Ce visage, je l’ai retrouvé chez beaucoup de vieilles Bretonnes, mais rarement plus fidèle et d’une expression plus accomplie que chez une émigrée octogénaire dont les beaux yeux vifs, la grâce et le sourire disaient l’éternelle jeunesse intérieure. Elle avait quitté depuis son mariage, depuis très longtemps, Plougonven, la bourgade où elle était née, près de Morlaix, sur les premiers contreforts de l’Arrhée finistérien ; restée veuve, elle habitait Paris avec son fils et sa fille ; il y avait bien trente ans qu’elle n’avait parlé breton et c’était la première fois qu’elle en échangeait quelques mots avec un compatriote. Et le doux visage ridé et parcheminé de l’aïeule s’éclairait, au chant des syllabes natales, d’une jolie flamme rosée, du rose des bruyères naissantes. Nous causions du pays. Il n’y avait qu’elle et moi de son entourage à savoir le breton. Mais, grave et attentif, penché vers nous, le fils ignorant de cette langue, par une mystérieuse divination, semblait nous entendre, participer à ce lointain colloque dont chaque mot faisait vibrer en lui des fibres secrètes. Oui, je n’en doute plus, il nous comprenait vraiment, et vous serez de mon avis quand je vous aurai dit son nom : il s’appelait Gustave Geffroy, et cette exquise et vénérable Bretonne, c’était sa mère, — et c’était toute la Bretagne.



  1. Cf. l’Âme bretonne, 1re série. Chap. : Au cœur de la race.
  2. P. XIII, le pèlerinage à Perros-Guirec (indication donnée par le photographe) se passe en réalité à Perros-Hamon, près Ploubazlanec. — Lannion (p. 96) n’a pas été bâtie sur l’emplacement du Yaudet, et pour l’excellente raison que le Yaudet existe encore à l’embouchure du Léguer. Mais des traditions, d’ailleurs erronées, veulent que le Yaudet se soit appelé autrefois Lexobie, que Lexobie ait été détruite par les Normands, que les habitants aient remonté le fleuve et, à 6 ou 7 kilomètres de là, fondé une nouvelle ville. — P. 97. Les scènes « bibliques » sculptées sur le portail de l’église de Perros-Guirec sont des scènes tirées de la vie de saint Efflam et du roi Artur. — L’Américain (p. 99) qui a bloqué Ploumanac’h entre des murs de circonvallation de 12 pieds de haut était en réalité un Polonais, M. Abakanowicz, dit Abdank, ami de l’illustre écrivain Sienkiewicz, qui aurait écrit, dans le castel gothique de Costérès, à l’entrée du petit fiord breton, les dernières pages de Quo Vadis. — Geneviève (p. 164), nom de l’épouse du roi Artur, est une forme peu acceptable de Gwenhwyvar, francisé par les trouvères en Genièvre. — L’église de Saint-Herbot (p. 254) est de la Renaissance, et le « gothique » y a peu de part. — L’évêque constitutionnel Audrein (p. 257) ne fut pas assassiné par les chouans au moment où il venait « prendre possession de son siège épiscopal » ; élu évêque du Finistère à Quimper le 22 avril 1798 (3 floréal an VI) et sacré dans la même ville le 22 juillet suivant (4 thermidor), il se rendait à Morlaix par diligence quand il fut assassiné à la côte Saint-Hervé dans la nuit du 28 au 29 brumaire an IX (19-20 nov. 1800). — Certains noms propres bretons sont mal orthographiés : Kergenteuil lire : Kerguntuill, Cozlan (Coztan), Milian (Miliau), Plouezohr (Plouezoc’h,) Maralla (Marc’hallec’h), etc.
  3. Cf. L’Âme bretonne, 1re série. Chap. : Les Grands calvaires de Bretagne.