L’INTERNATIONALE - Tome II
Quatrième partie
Chapitre V
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V


La « Circulaire privée » du Conseil général. Les prétendues scissions dans l’Internationale (juin). — Le Conseil général convoque (10 juillet) un Congrès général à La Haye. — En Belgique : projet de revision des Statuts généraux ; Congrès de Bruxelles (14 juillet). — En Espagne : lettre d’Engels (24 juillet) ; dénonciation publique contre les membres de la Alianza (28 juillet). — En Italie : Conférence de Rimini et constitution de la Fédération italienne (4 août). — En France : les proconsuls marxistes. — En Amérique : les deux Conseils fédéraux (Spring Street et Tenth Ward Hôtel). — Dans le Jura : Congrès de la Chaux-de-Fonds (18 août).


Au commencement de juin, on distribua en Suisse, dans les milieux où donnaient le ton les affidés de la coterie de Londres, des exemplaires d’un imprimé confidentiel (une brochure de quarante pages) dirigé contre nous. Cette brochure nous fut communiquée par des tiers, et le Bulletin du 8 juin annonça en ces termes l’apparition de ce triste écrit :


On nous communique un grossier libelle qui s’intitule Les prétendues scissions dans l’Internationale, circulaire privée du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs. Ce document est daté de Londres, 5 mars 1872, et, entre autres signatures, il porte celles d’amis dont la bonne foi a dû être surprise, si réellement ces signatures sont authentiques [1]... Nous y reviendrons.


Veut-on savoir l’histoire de « l’ignominieuse facétie qui figurera si honteusement dans les œuvres du penseur Marx à côté du beau livre Das Kapital [2] » (Mémoire, p. 238) ? La voici, telle que Robin, qui était bien renseigné, l’a racontée (Mémoire justificatif manuscrit, p. 15) :


Un certain soir de la fin de mai 1872, Marx réunit chez lui un certain nombre de fidèles, et leur lit une œuvre qu’il intitule : Les prétendues scissions, etc. Les élus s’inclinent devant les paroles du maître. À la séance suivante du Conseil général, on annonce que le sous-comité a rédigé et propose de publier une note à propos des dissidents suisses. À un membre trop curieux, on répond que ce n’est là qu’une affaire locale peu importante, et qu’il a toujours été d’usage, dans des cas pareils, de signer de confiance. La proposition est adoptée sans autre observation. Dans une des premières séances de juin, on apporte l’œuvre ornée de quarante-sept [3] signatures ; elle a été imprimée à Genève, et, ainsi qu’à Londres, s’y distribue aux fidèles ; elle porte la date du 5 mars.

On trouvera de drôles de choses en scrutant ces signatures. Pour allécher les curieux, je signalerai seulement celles des conseillers généraux in partibus infidelium : Dupont, résidant depuis deux ans et demi à Manchester ; Herman, qui n’a fait à Londres que le court séjour nécessaire pour s’y voir nommer conseiller et correspondant belge, et qui est promptement retourné à Liège « défendre la propriété » ; Rochat, l’agent de l’agent Serraillier, depuis longtemps parti pour la Belgique où il continue à s’occuper de faire la correspondance du Conseil général avec la Hollande.


Je retrouve, dans une lettre de Mme André Léo à Mathilde Rœderer, du 13 juin 1872, un fragment d’une lettre de moi qu’elle communiquait à sa jeune correspondante : ce fragment donne mon impression toute fraîche à la lecture de la « circulaire privée ». Le voici, précédé et suivi de la partie de la lettre de Mme Champseix qui s’y rapporte :


Je vous écris de Como, où je passerai probabIement l’été... Je me donne la joie aujourd’hui d’aller voir, à trois lieues d’ici, le cher Élisée Reclus, que je n’ai pas vu depuis son martyre.

Voici, à propos de Marx, un passage d’une lettre que j’ai reçue de Neuchâtel :

« Nos seigneurs de Londres viennent de publier contre nous une circulaire confidentielle imprimée. Je l’ai reçue hier par voie indirecte. Vous y êtes bien arrangée. Mais c’est Malon qui est le plus maltraité. Cela sort évidemment de la plume de Marx. Comment un homme de talent peut-il s’avilir jusqu’à écrire des choses aussi abjectes ? C’est un mystère pour moi. »

C’est James Guillaume qui m’écrit ainsi, un loyal s’il en est.

Tout cela, pour la cause, est bien triste. Les hommes qui se disent hommes de l’avenir, donnant ainsi dans toutes les intrigues et les vilénies du passé, luttant avec le parti de l’ordre de calomnies et de machiavélisme, où cela peut-il nous mener ? Je ne suis pas si étonnée que Guillaume. Ces gens-là sont des fanatiques, et croient servir l’idée par de tels moyens, en perdant ceux qu’ils estiment être des obstacles [4].


Je me garderai bien de donner une analyse du factum de Marx. Quelques-uns d’entre nous eurent le tort de répondre à ce qui leur était personnel dans la brochure ; leurs réponses — celle de Teulière, ancien secrétaire de la Section française de Londres dite Section française de 1871, celles de Malon, de Bakounine, de Claris, la mienne, celle de Jules Montels — parurent dans le Bulletin du 15 juin (n° 11-12). Ce n’était vraiment pas la peine de relever, comme nous le fîmes alors, les injures qui nous étaient adressées ; la phrase par laquelle Bakounine commençait sa lettre (Locarno, 12 juin) eût suffi à exprimer notre sentiment et celui de l’immense majorité de l’Internationale :


L’épée de Damoclès dont on nous a menacés si longtemps vient enfin de tomber sur nos têtes. Ce n’est proprement pas une épée, mais l’arme habituelle de M. Marx, un tas d’ordures.


La conclusion de cette lettre de Bakounine vaut aussi d’être citée :


Rien ne prouve mieux la domination désastreuse de M. Marx dans le Conseil général que la présente circulaire. Parcourez les noms des quarante-sept signataires, et vous en trouverez à peine sept ou huit qui ont pu se prononcer dans cette affaire avec quelque connaissance de cause. Tous les autres, instruments complaisants et aveugles de la colère et de la politique marxiennes, ont contresigné une condamnation infamante contre nous, qu’ils n’ont jamais vus ni entendus, et qu’ils ont jugés et exécutés sans même avoir daigné nous adresser une question !

C’est donc ainsi que dans le Conseil général de Londres on entend la Justice, la Vérité, la Morale qui, d’après les considérants de nos Statuts généraux, doivent servir de bases à tous les rapports tant collectifs qu’individuels dans l’Association internationale des travailleurs ? Ah ! Monsieur Karl Marx, il est plus facile de les placer à la tête d’un programme que de les pratiquer.


Dans ce numéro du 15 juin du Bulletin, — douze pages entièrement consacrées à la polémique, — la note gaie était donnée par une lettre du «Gascon [5] » Lafargue, en date du 17 mai, adressée « Aux citoyens rédacteurs du Bulletin [6] », et par la réponse que lui faisait notre journal. Si la place dont je dispose en ce volume le permettait, je reproduirais in-extenso la lettre de Lafargue et la réponse du Bulletin. Mais cela m’est absolument impossible, et je me borne à une seule citation, — la conclusion de ma réplique. La voici :


Le dernier projectile que nous envoie l’Espagnol postiche [7], — et le plus lourd de tous, — c’est ce fameux volume de son beau-père, Das Kapital, que nous sommes censés n’avoir jamais lu : il est trop gros pour nous [8] !

Et quand cela serait, Monsieur Lafargue, qu’est-ce que cela prouverait ? Vous figurez-vous, dans votre fétichisme ingénu, que c’est le livre de Marx qui est la cause de l’agitation socialiste ? On le dirait vraiment, à vous entendre. Croyez-vous aussi que, parce que le livre de Marx contient une collection considérable de faits et certaines vues très justes, ces faits et ces vues soient devenus la propriété de M. Marx [9]. Ce serait assez étrange de la part d’un communiste. M. Marx a-t-il donc eu le privilège d’enclore tout un champ de la pensée, et d’y mettre un écriteau disant : Ceci est à moi ; de façon que tous ceux qui travaillent dans le même champ que lui, qui y font les mêmes découvertes que lui, qui y recueillent des faits et des idées, tout en en tirant d’autres conclusions, seront censés tenir de M. Marx, et non du fonds commun de la pensée et de l’action humaines, ces faits et ces idées ? Ce serait plaisant en vérité. À force de vénération filiale pour celui que les socialistes hébraïsants appellent le Moïse moderne, Paul Lafargue en est venu à croire que c’est papa qui est l’inventeur breveté de la science sociale. Candeur touchante en ce siècle sceptique !

Il n’entre pas dans le cadre de cette réponse de nous laisser aller à une dissertation sur les mérites du livre de Marx. C’est certainement une œuvre consciencieuse et pleine de science, quoique écrite sous l’empire d’un système préconçu ; le reproche principal que nous lui ferions, c’est que l’auteur a employé la méthode déductive : c’est-à-dire qu’après avoir établi, par des raisonnements abstraits, ses premiers principes, il appelle les faits au secours de son système ; tandis que la véritable méthode scientifique eût été l’analyse préalable des faits, en dehors de toute préoccupation systématique. C’est l’emploi du raisonnement abstrait, dans le premier chapitre du Capital, avant tout exposé historique ou statistique, qui nous a fait appeler Marx un métaphysicien ou un abstracteur de quinte-essence. Nous n’avons pas voulu faire là un mot, mais exprimer sérieusement une opinion très sérieuse. Nous admettons volontiers que M. Marx, de très bonne foi, se croie matérialiste ; en réalité, il ne l’est pas, c’est-à-dire qu’il ne suit pas la méthode expérimentale ; il a des habitudes d’esprit qui semblent lui rester de l’école hégélienne [10].

Comme M. Lafargue peut le voir, il y a dans la Fédération jurassienne des hommes qui ont lu, et lu avec l’attention qu’il mérite, le livre de son beau-père, tout gros qu’il soit. Ils l’ont lu, et ils ne sont pourtant pas devenus marxistes ; cela doit paraître bien singulier à ce gendre naïf. Combien y en a-t-il, par contre, au Conseil général, qui sont marxistes sans jamais avoir ouvert le livre de Marx !


Il fut fait un tirage à part du Bulletin du 15 juin 1872 en une petite brochure qu’on intitula : Réponse de quelques internationaux à la circulaire privée du Conseil général.

La lutte allait devenir de plus en plus violente après la publication de cette « circulaire privée » par laquelle la coterie dirigeante, à Londres, semblait avoir voulu jeter de l’huile sur le feu. Et cependant il y avait dans cette circulaire même, à l’avant-dernière page, une phrase qui semble avoir alors passé inaperçue, puisque personne ne la releva ; une phrase qui constatait de la façon la plus nette, la plus irréfragable, cette chose incroyable, et réelle pourtant : l’identité des aspirations finales des deux partis en lutte dans l’Internationale. Adversaires et partisans du Conseil général, « bakounistes » et « marxistes », avaient en réalité le même idéal ; et c’était Marx qui le proclamait, tout en nous anathématisant, dans un alinéa où il définissait l’anarchie de la même façon que nous :


Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l’État, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives.


Il est vrai que Marx s’obstinait ensuite à nous représenter — nous fédéralistes et par conséquent désireux de fédérer les travailleurs, de les grouper, de les organiser — comme les adversaires de toute organisation. Il continuait, tout d’une haleine :


L’Alliance [11] prend la chose au rebours. Elle proclame l’anarchie dans les rangs prolétaires comme le moyen le plus infaillible de briser la puissante concentration des forces sociales et politiques entre les mains des exploiteurs. Sous ce prétexte, elle demande à l’Internationale, au moment où le vieux monde cherche à l’écraser, de remplacer son organisation par l’anarchie. La police internationale ne demande rien de plus...


Cela signifie tout simplement que Marx refusait, de parti pris, d’entendre nos explications, et voulait absolument nous prêter des idées absurdes, pour les besoins de sa polémique ; mais puisque, sur ce point, il nie l’évidence, cela n’a pas d’importance, — pas plus que l’injure qui termine sa période. Nous soumes donc en droit de négliger cette seconde partie de son alinéa, et de ne retenir que la première, qui constate notre accord théorique.

On voit si je n’ai pas eu quelque droit de dire [12] qu’au fond Proudhon et Marx étaient d’accord, Proudhon ayant identifié lui-même son idéal de liberté et d’égalité avec « ce que les socialistes allemands appellent ' communauté » (lettre à Marx, du 17 mai 1846), tandis que, d’autre part, « l’idéal social de Marx, c’est l’an-archie ».

Mais il faut redescendre de ces hauteurs où, comme je l’ai écrit récemment quelque part à propos de Henri Heine, « la pensée allemande et la pensée française, identiques dans leur idéal suprême, se sont confondues et sont devenues la pensée humaine [13] », — il faut rentrer dans l’arène tumultueuse où, aveuglés par la poussière de la lutte, assourdis par les cris de colère, les combattants échangent des horions.


Vers le milieu de juin, Malon quitta Neuchâtel. Il allait rejoindre Mme André Léo, qui, malgré la différence des âges, avait consenti à devenir sa femme (leur « union libre » dura jusqu’en 1878). Bientôt, à partir de 1873, établi tantôt à Milan, tantôt à Lugano, Malon commença à lire les économistes, qu’il ne comprit guère, et à se farcir la tête de notions confuses d’histoire, de sociologie et de philosophie ; il renonça au travail manuel pour se faire publiciste. Jusqu’au Congrès de la Haye, il était resté en relations avec moi ; puis nous cessâmes de nous écrire ; on verra, dans mon troisième volume, ce qui détermina plus tard la rupture entre lui et les internationaux de la Fédération jurassienne.


Les meneurs du Temple-Unique avaient préparé contre nous une nouvelle machine de guerre. Ils tinrent à Vevey, le 2 juin 1872, le Congrès annuel de leur Fédération romande, et y élaborèrent un projet de « Fédération suisse des Sections de l’Internationale ». Ce projet, dont le but semblait être, au premier coup-d’œil, de réunir en un seul faisceau tous les internationaux de la Suisse, avait été conçu, en réalité, dans une pensée toute différente : celle d’empêcher tout rapprochement entre nous et les autres Sections existant sur le territoire helvétique. En effet, à l’article 2 du projet il était dit que pour être admis dans la Fédération suisse, chaque Section devrait reconnaître les décisions de la Conférence de Londres : ce qui était le moyen de nous fermer la porte à l’avance.

Le n° 13 du Bulletin (supplément, 27 juillet) dit à ce propos :


Nous n’attendions pas moins de l’esprit de fraternité des hommes du Temple-Unique ; et, pour achever de les peindre, nous répéterons le jugement porté en notre présence sur ce fameux projet de Fédération suisse par un des délégués au Congrès romand de Vevey :

« Les meneurs de Genève, disait-il, ont tant tripoté, qu’ils sont arrivés à la veille de la banqueroute ; et ils ont imaginé de constituer une Fédération suisse pour lui faire endosser leurs dettes et la charger de la liquidation de leur déficit. »

Nous savions cela depuis longtemps ; mais il ne nous convenait pas, à nous adversaires, de faire des révélations qui, de notre part, auraient pu sembler des calomnies. Maintenant que ce sont les amis eux-mêmes qui s’en chargent, il est inutile de taire plus longtemps la vérité. D’ailleurs, porter la lumière dans les turpitudes commises à Genève, ce n’est pas compromettre l’Internationale ; ceux qui la compromettent, ce sont ceux qui ont fait en son nom toutes ces saletés ; et c’est seulement en ayant le courage de dire toute la vérité, et de dénoncer hautement les éléments impurs, que nous parviendrons à sauver le peu qui reste de l’Internationale à Genève.


Le Congrès romand de Vevey avait tristement témoigné de la décadence de la Fédération qui s’appelait encore « romande ». « D’après le rapport du Comité fédéral, la Fédération romande comptait trente-huit Sections [14] ; or, dix Sections seulement étaient représentées à Vevey : celles de Vevey, de Monthey, d’Aigle, de Lausanne [15], de Carouge, et cinq Sections de Genève. Cinq Sections genevoises seulement, tandis que Genève, au dire du Comité fédéral, en comptait vingt-cinq ! C’était une preuve, ou bien que l’Internationale était terriblement désorganisée à Genève, malgré les affirmations du Comité fédéral, ou bien que les Sections de cette ville s’intéressaient fort peu aux agissements de la coterie Marx-Outine. » (Mémoire, p. 255).

Malheureusement pour les auteurs du projet de Fédération suisse, la Section de Zürich, auquel il fut communiqué, ne voulut pas admettre la clause qui éliminait la Fédération jurassienne : elle rédigea un contre-projet, dans lequel elle supprima la condition de reconnaître les décisions de la Conférence de Londres ; et elle résolut que son contre-projet nous serait communiqué. En effet, le 9 juillet, le Comité fédéral jurassien recevait la lettre suivante :


Zürich, le 8 juillet 1872.

Chers amis. Vous recevez ci-joint quatorze exemplaires de notre contre-projet au plan élaboré par le Congrès romand pour la constitution d’une Fédération régionale suisse. Ayez l’obligeance de les faire parvenir aux comités locaux. Je vous envoie ces exemplaires pour toute la Fédération jurassienne, attendu que nous ne connaissons pas les adresses des Sections.

Salut fraternel.

Au nom et par ordre de la Section de Zürich :

Le correspondant, Hermann Greulich.


À cette lettre était joint un post-scriptum personnel ainsi conçu :


Mon cher Schwitzguébel. Ne serait-il donc pas possible de rétablir l’union entre les internationaux de la Suisse ? Avec ces inimitiés personnelles, toute notre organisation marche à la ruine, et je crois que, des deux côtés, l’on devrait se comporter un peu plus fraternellement. — H. G.


Le Bulletin publia la lettre de Greulich, et la fit suivre des observations que voici :


Ah ! vous vous apercevez enfin, citoyen Greulich, que la conséquence des infâmes attaques personnelles auxquelles vos amis de Genève se sont livrés contre les Jurassiens et contre tout ce qui était indépendant dans l’Internationale sera la ruine de notre Association ! C’est un peu tard. Rappelez-vous, citoyen Greulich, la patience, pour ne pas dire la débonnaireté, que nous avons montrée pendant des mois, après le Congrès de la Chaux-de-Fonds de triste mémoire, lorsque l’Égalité nous traînait dans la boue et qu’à chaque offre de conciliation faite par la Solidarité elle répondait par une nouvelle insulte. C’était alors qu’il fallait parler d’union ; alors tout pouvait se réparer encore ; mais, depuis lors, la situation a changé, et, comme le dit avec raison la Federacion de Barcelone [16], il s’est dégagé de tout cela une lutte plus haute, une lutte de principes, qui sépare aujourd’hui l’Internationale en deux camps : c’est la lutte entre le principe de fédération et d’autonomie, d’une part, et le principe d’autorité, de l’autre. Et, à ce moment où cette lutte a pris le caractère d’une crise aiguë, nous ne pourrions, sans trahison, abdiquer, et renoncer à la défense de nos principes. Expliquons-nous d’abord, résolvons les grandes questions qui nous divisent, écartons les intrigants, les traîtres et les voleurs, — nous nous embrasserons après.


On a vu (p. 230) que Mme Bakounine avait fait le projet, lorsqu’elle eut appris, le 1er novembre 1871, la mort de son second frère, de se rendre en Sibérie, avec ses enfants, au printemps de 1872 ; je ne sais pas s’il s’agissait d’un simple voyage, ou si elle avait la pensée de fixer désormais sa résidence auprès de ses vieux parents. Dès le 22 février elle avait reçu de l’ambassade russe à Berne l’autorisation nécessaire (calendrier-journal). Elle fit un long séjour à Menton chez les Ostroga, du 21 mai au 9 juin ; et, le 30 juin, elle et ses enfants quittèrent Locarno ; Bakounine les accompagna jusqu’à Bâle, où, le 3 juillet, ils se séparèrent. Dans le calendrier-journal, Bakounine écrit : « 3. Séparation : pour combien ? pour un an ? pour toujours ? Antonie partie par Francfort (billet pour Berlin, par Cassel) à 8 h. ¾ matin. Moi arrivé Olten 11 h. ¾ ; dîné. Arrive Ross. Lettre à Cafiero. — 4. Ross part 8 h. ½ du matin ; moi, faute d’argent qu’il doit m’envoyer par télégraphe, ne partirai qu’à midi. Pars à 12 h. ; à Zürich à 2 heures. Rencontré par Holstein, Ralli, Ilrvacanin ; me loge chez ce dernier. » Bakounine établit, pour tout l’été, son quartier général à Zürich, où il se trouvait au milieu d’un cercle de jeunes Slaves, Russes et Serbes, qui l’accueillirent avec empressement et déférence. Sa présence à Zurich allait lui permettre de prendre une part plus active à ce qui se passait dans la Fédération jurassienne, aux affaires intérieures de laquelle il était resté jusqu’à ce moment complètement étranger.


Cependant le Conseil général venait de prendre une résolution hardie. Devant le mouvement des Fédérations qui réclamaient un Congrès, sa position devenait difficile ; Marx et Engels résolurent d’en finir en convoquant un Congrès général, mais en prenant leurs mesures pour assurer d’avance à leur parti une majorité toute faite, de manière à ce que le Congrès fût l’écrasement définitif des fédéralistes. En conséquence, le Conseil général convoqua le Congrès général de l’Association internationale des travailleurs pour le lundi 2 septembre 1872, à la Haye, en Hollande.

La convocation du Congrès de la Haye fut annoncée à la Fédération jurassienne par une lettre officielle signée Jung et portant la date du 10 juillet 1872 [17]. Notre Comité fédéral se hâta de protester en ces termes (lettre du 15 juillet au Conseil général) contre le choix de la Haye :


Le bon sens indique que le lieu du Congrès doit être autant que possible un point central, à la portée de toutes les Fédérations ou du moins du plus grand nombre. Or, la Haye ne remplit pas ces conditions. C’est au contraire un point extrêmement excentrique, et le choix de cette ville rendrait presque impossible à une partie des Fédérations l’envoi de délégués, vu les frais énormes qu’elles auraient à supporter.

Le pays qui nous paraissait naturellement désigné pour être le siège du Congrès, c’était la Suisse, tant par sa position centrale que par la liberté relative dont on y jouit. Nous venons donc, de la façon la plus formelle, et assurés qu’après un nouvel examen de la question vous ne pourrez que partager notre opinion, vous demander de revenir sur votre décision, et de choisir pour siège du Congrès une ville quelconque de la Suisse.

Nous faisons appel à votre sentiment d’équité ; il ne peut pas être dans votre intention de fermer, d’une manière indirecte, les portes du Congrès aux délégués de certaines Fédérations ; vous ne voudrez pas que le Congrès général, où tant de graves questions doivent recevoir leur solution, voie son autorité morale affaiblie par ce fait ; et vous voudrez, au contraire, donner une preuve de la loyauté avec laquelle vous acceptez le débat, en faisant d’autant plus droit à notre réclamation qu elle vient d’une Fédération qui se trouve en dissidence de vues avec vous sur plusieurs points.


Le secrétaire correspondant du Conseil général, Jung, nous répondit, le 28 juillet, que le Conseil maintenait sa décision ; que le Congrès ne pourrait se tenir en Suisse, « parce que c’est de là que sont parties les discussions, et qu’elles y ont leur siège » ; que « le Congrès subit toujours, plus ou moins, l’influence locale du lieu de sa réunion » ; que, par conséquent, « pour donner plus de poids aux décisions du Congrès et plus de sagesse à ses discussions », il avait fallu « choisir un endroit éloigné du lieu principal des discussions » ; et qu’enfin « la Suisse ne peut prétendre à avoir le monopole des Congrès ».

Le Bulletin, en enregistrant cette fin de non-recevoir, y opposa les considérations suivantes (n° 14, 1er août) :


Le Conseil général dit avoir voulu soustraire le Congrès aux influences locales. Mais si ces influences devaient exister en Suisse, pense-t-on quelles n’existeront pas à la Haye ? Le citoyen Jung dit en propres termes que « le Congrès subit toujours, plus ou moins, l’influence locale du lieu de sa réunion ». Donc il subira celle du milieu, quel qu’il soit, dans lequel il se réunira. Et cette fois, quel sera ce milieu ? Précisément le plus fâcheux de tous, celui qu’il aurait fallu éviter avec le plus de soin, un milieu germanique [18].

Qu’on ne vienne pas, à ce sujet, répéter contre nous la ridicule accusation que nous prêchons la haine des races. C’est tout au contraire pour empêcher cette haine de races, qui ne manquerait pas de se produire dans l’Internationale si une race voulait essayer de dominer les autres, que nous croyons nécessaire de parler franchement de cette question.

De quoi est accusé le Conseil général de Londres, chez les Espagnols, chez les Italiens et chez les Français ? De tendances pangermaniques, ce qui signifie, en d’autres termes, de la tendance à vouloir imposer l’esprit allemand, l’autorité des théories allemandes, à toute l’Internationale [19]. Or, il y a des faits qui, malheureusement, donnent beaucoup de vraisemblance à cette accusation.

Premier fait : Le Conseil général a une doctrine officielle, qu’on retrouve dans tous ses manifestes ; et cette doctrine officielle est celle qui a été publiée il y a vingt ans dans le « Manifeste du parti communiste allemand » (Manifest der deutschen Kommunisten-Partei [20]). Les signataires [21] du « Manifeste des communistes allemands » sont M. Marx et M. Engels, lesquels siègent tous deux au Conseil général. C’est M. Marx qui rédige en général tous les documents importants publiés par ce Conseil : rien d’étonnant dès lors à ce qu’ils portent l’empreinte d’une doctrine communiste allemande. Quant à M. Engels, il est, lui Allemand, correspondant du Conseil général pour l’Espagne et l’Italie ; et d’où vient ce choix singulier ? on va le savoir : il y a un an à peu près, le citoyen Bastelica était membre du Conseil général, et, comme il connaît la langue espagnole, et qu’il a séjourné en Espagne lors de la première proscription de l’Internationale en France, la proposition fut faite de le nommer correspondant pour l’Espagne ; cette proposition fut rejetée, par le motif « que ce n’est pas aux divers pays de choisir les correspondants qui leur conviennent le mieux, mais que c’est au Conseil général à déléguer pour chaque pays le correspondant qui lui paraît le plus convenable ». Et dans le cas particulier on imposait M. Engels à l’Espagne et à l’Italie, parce que M. Engels, l’alter ego de M. Marx, devait utiliser son emploi de correspondant à travailler pour le compte de l’intrigue marxiste, tandis que Bastelica n’aurait pas été si complaisant. Nous avons en mains des lettres de M. Engels qui prouveront la réalité de tout cela.

Second fait : Outre M. Marx et M. Engels, qui sont les deux têtes du Conseil général, que voit-on dans ce Conseil : des Allemands qui sont de fervents disciples de Marx, comme Eccarius [22] et Lessner ; des Anglais qui entendent fort mal les questions, dès qu’elles cessent d’être exclusivement anglaises, et qui s’en rapportent à M. Marx pour tout ce qui concerne le continent [23] ; quelques individualités qui ne sont ni allemandes ni anglaises, mais qui subissent l’influence du milieu dans lequel elles vivent depuis longtemps, comme le citoyen Jung [24], ou d’une éducation allemande, comme le citoyen Vaillant ; ajoutez à cela quelques citoyens d’autres nations à qui on jette de la poudre aux yeux, et à qui on fait voter ainsi tout ce qu’on veut : voilà le Conseil général. Aussi tout ce qui avait une pensée indépendante s’en est successivement retiré : Robin, Bastelica, Theisz et Camélinat. En cet état de choses, a-t-on oui ou non le droit de dire que le Conseil général a des tendances allemandes ?

Troisième fait : Dans la presse socialiste, chose curieuse, tous les journaux de langue française, espagnole et italienne conbattent les tendances autoritaires du Conseil général et se prononcent en faveur de l’autonomie des Sections et des fédérations : ce sont l’Internationale de Bruxelles, la Liberté de Bruxelles, le Mirabeau de Verviers, le Bulletin de la Fédération jurassienne, la Federacion de Barcelone, la Razon de Séville, la Justicia de Málaga, le Boletin de la Asociacion de Trabajadores du Ferrol, le Proletario de Turin, le Martello de Milan, le Fascio operaio de Bologne, la Campana de Naples (nous ne comptons pas l’Égalité de Genève, qui sert d’organe aux agents de Marx dans la Suisse romande, ni la Emancipacion de Madrid, qui sert d’organe aux agents de Marx en Espagne, et qui n’expriment ni l’un ni l’autre la pensée du pays). Par contre, tous les journaux de langue allemande soutiennent la ligne de conduite suivie par le Conseil général : ce sont le Vorbote de Genève, la Tagwacht de Zürich, le Volksstaat de Leipzig, le Volkswille de Vienne. Il faut avouer que cette division de la presse internationale en deux camps, dans l’un desquels on parle français, italien et espagnol, tandis que dans l’autre on parle exclusivement allemand, est de nature à faire réfléchir.

... Comme nous l’avons dit, en France, en Italie et en Espagne on parle, à tort ou à raison, des tendances pangermaniques du Conseil général ; et celui-ci aurait dû, ce nous semble, tenir à se laver de cette imputation. Pour cela, il lui aurait fallu convoquer le Congrès en Suisse, parce que la Suisse est un terrain neutre... Au lieu de cela, le Conseil général va choisir la Haye ; et ce choix provoquera infailliblement les commentaires que voici : on va très facilement de Londres à la Haye, c’est une simple promenade en bateau à vapeur, il y aura donc foule de délégués anglais et de membres du Conseil général ; l’Allemagne touche la Hollande, donc les délégués allemands pourront venir en masse... On dira, et avec raison, que la Haye a été choisie afin que l’élément germanique dominât dans le Congrès ; les décisions de celui-ci n’auront aucune autorité morale, et la fâcheuse rivalité de races, que nous voudrions conjurer, se trouvera déchaînée par le Conseil général lui-même et par son refus de faire droit aux légitimes réclamations des Fédérations lésées.

... Le Congrès général devait ramener l’union au sein de l’Internationale ; il devait être le tribunal où seraient jugées toutes les graves dissidences qui nous séparent et nous paralysent. Mais le Congrès, tenu à la Haye, ne sera pas un instrument d’union ; comme tribunal, il ne fournira probablement pas les garanties d’impartialité nécessaires ; et nous craignons bien qu’au lieu de la paix que nous appelons de tous nos vœux, le Congrès de la Haye ne nous donne la guerre. Quoi qu’il en soit, c’est le Conseil général qui l’aura voulu ; que la responsabilité en retombe sur lui seul !


Les mois qui précédèrent le Congrès de la Haye, à partir du commencement de mai, furent pour moi une période d’activité fiévreuse. La rédaction du Bulletin, dont la charge m’incombait presque tout entière, me prenait beaucoup de temps ; et il fallut m’occuper en outre à écrire le Mémoire que la Fédération jurassienne, conformément à la décision du Congrès de Sonvillier, devait présenter à toutes les Fédérations de l’Internationale. L’impression du Mémoire fut commencée en juillet : « les quatre-vingts premières pages, ainsi qu’une partie des pièces justificatives, furent imprimées avant le Congrès de la Haye, auquel nous avions eu d’abord la pensée de présenter ce travail historique » (Avant-propos du Mémoire) ; mais vu les proportions considérables que prenait mon manuscrit, nous reconnûmes qu’il ne serait pas possible d’en terminer l’impression à temps ; et nous décidâmes alors de remettre à plus tard l’achèvement du volume, ce qui nous permit d’utiliser de nouveaux matériaux, et d’élargir le cadre du livre, « en y faisant entrer une appréciation des manœuvres qui ont signalé ce Congrès de triste mémoire ».

Le Conseil fédéral belge s’était acquitté du mandat que lui avait donné le Congrès de Bruxelles : il avait élaboré un projet de revision des Statuts généraux, et il le publia vers la fin de juin. La plupart des organes de l’Internationale discutèrent ce projet, et notre Bulletin lui consacra un article dans son n° 13 (15 juillet 1872). Le Conseil belge proposait délibérément un remède radical à la situation : il demandait la suppression du Conseil général, rouage inutile s’il devait être considéré comme bureau de correspondance et de statistique, car « les différentes fédérations correspondent directement entre elles et ne s’amusent pas à faire passer leurs lettres par Londres », et, quant à la statistique, le Conseil général « ne s’en est jamais occupé sérieusement jusqu’à présent » ; — rouage dangereux, s’il prétendait être une autorité directrice, armée de pouvoirs d’excommunication. En outre le projet voulait qu’au Congrès général annuel chaque Fédération n’eût qu’une voix, quel que fût le nombre des délégués par elle envoyés ; le Bulletin approuva, en disant : « Nous applaudissons des deux mains à cette mesure, qui ferait cesser bien des abus ». Mais le projet belge donnait aux Fédérations composant l’Internationale le nom de Fédérations nationales, ce qui supposait que dans chaque pays il y aurait une Fédération, et qu’il n’y en aurait qu’une ; le Bulletin combattit en ces termes cette conception :


À nos yeux, prendre pour base de notre organisation fédérative le fait artificiel des nationalités politiques, c’est rompre en visière à nos premiers principes. Nous voulons supprimer les frontières, nous voulons détruire les États politiques, et nous commencerions par nous parquer dans des fédérations calquées sur les frontières des nationalités actuelles ? Non, nos amis belges n’ont pas examiné d’assez près cette question. Le seul principe qui doive déterminer le groupement des Sections en Fédérations, c’est l’affinité naturelle : ce sera, par exemple, l’identité de langue, la position géographique, la similitude d’intérêts économiques. Quelquefois ce groupement naturel coïncidera avec les frontières d’une nationalité, comme en Belgique par exemple [25] ; mais ailleurs, pour constituer une Fédération nationale, il faudra faire violence aux affinités naturelles. En Suisse, par exemple, une Fédération nationale suisse serait une monstruosité... Les Sections de la Suisse allemande sont, de tempérament, de langue, de principes et d’intérêts économiques, les sœurs des Sections de l’Allemagne ; elles lisent les organes socialistes de l’Allemagne ; c’est avec les Sections de l’Allemagne qu’elles tendent à former groupe. La Section italienne du canton du Tessin se ralliera infailliblement, dans un délai très court, à la Fédération italienne. Un groupe de Sections des montagnes du Jura suisse, jointes à des Sections de France et d’Alsace, forment une fédération naturelle qui s’appelle la Fédération jurassienne. Enfin les Sections de Genève, avec deux ou trois Sections vaudoises ou valaisanes et une Section de France, forment la Fédération romande… Et en vue de quoi créerait-on une Fédération nationale suisse ? elle ne pourrait avoir d’utilité que comme instrument dans la main de ceux qui rêvent la création d’un parti politique ouvrier national suisse, — et c’est précisément ce que nous ne voulons pas, parce que nous ne sommes pas de ceux qui croient à l’utilité des réformes politiques nationales.

Au terme de Fédérations nationales, nous proposons donc de substituer celui de Fédérations régionales, qui a d’ailleurs été employé jusqu’à présent…


Le projet du Conseil belge fut soumis à l’examen d’un Congrès régional réuni à Bruxelles le 14 juillet. La majorité des délégués, dix contre huit  [26], trouva que la suppression du Conseil général serait une mesure excessive ; elle se prononça en faveur d’une proposition de réorganisation de ce Conseil, présentée par la Fédération liégeoise:chaque pays nommerait lui-même trois délégués pour siéger au Conseil général et désignerait l’un d’eux en qualité de secrétaire correspondant ; le Conseil général pourrait suspendre un délégué, mais le pays qui l’aurait nommé pourrait seul le révoquer; enfin, le Conseil général n’aurait aucun droit de s’immiscer dans les affaires intérieures des Sections. Comme on le voit, le principe de l’autonomie était sauvegardé.


En Espagne, les manœuvres de Lafargue allaient aboutir à un autre dénouement que celui qu’il avait espéré.

À la suite de l’expulsion, par la Fédération madrilène, de Mesa, Pagès et Lafargue, deux des expulsés, Mesa et Pagès, et sept de leurs amis, F. Mora, P. Iglesias, Inocente Calleja, V. Saenz, Angel Mora, L. Castillon et H. Pauly, constituèrent à eux neuf une Nouvelle Fédération madrilène, qui prétendit obtenir droit de cité dans la Fédération régionale espagnole. Le nouveau groupe dut, comme l’exigeaient les statuts fédéraux, demander son admission au Conseil fédéral. Celui-ci, usant du droit que lui donnaient les statuts, maintenus par le Congrès de Saragosse à l’encontre de la proposition de revision présentée alors par Morago (p. 276), refusa de l’admettre. En apprenant cette nouvelle par la Federacion de Barcelone du 21 juillet, le Bulletin écrivit (n° 13, Supplément, 27 juillet) :


Les ironies du sort sont vraiment plaisantes ! Voilà les hommes de Lafargue, qui ont si fort prôné les bienfaits de l’autorité et qui ont voulu absolument que les Conseils fussent armés du droit de suspendre ou de refuser les Sections, voilà ces dignes autoritaires devenus les premières victimes de cette organisation tant vantée ! Et ce sont des autonomistes, des anarchistes, — les membres du Conseil fédéral espagnol, — qui leur jouent le tour de leur faire sentir les bienfaits de l’autorité.

Il ne manquerait plus, pour que la comédie fût complète, que de voir le Conseil général de Londres, prenant parti pour Lafargue et ses neuf adhérents contre la Fédération espagnole, prononcer un verdict du genre de celui qu’il a rendu dans le conflit entre la majorité et la minorité de la Fédération romande en 1870. Nous ne désespérons pas de voir Marx décider que les ouvriers espagnols n’étant qu’une majorité factice, tandis que la majorité réelle est composée des neuf individus bien pensants, les neuf acolytes de son gendre porteront à l’avenir le titre de Fédération espagnole, et que cette dernière aura à se chercher un nom quelconque, comme Fédération des Pyrénées ou quelque autre semblable. Et alors Lafargue aura presque égalé les lauriers du glorieux Outine !


La prévision du Bulletin faillit se réaliser : le Conseil général de Londres, s’autorisant de la résolution administrative n° V du Congrès de Bâle (tome Ier, p. 207), prononça l’admission dans l’Internationale, malgré la volonté des Espagnols, de la Nueva Federacion madrileña ; le Congrès de la Haye admit son délégué, qui fut Lafargue en personne ; et, d’autre part, le Conseil général contesta sérieusement, à la Haye, le mandat des délégués véritables de l’Internationale espagnole, et fit tout ce qu’il put pour les empêcher de siéger, comme on le verra plus loin.

La Emancipacion jugea le moment venu de jeter complètement le masque. Elle somma (dans son n° 54, du 23 juin) le Conseil fédéral espagnol d’avoir à communiquer à tous les Conseils locaux la circulaire privée Les prétendues scissions dans l’Internationale, « afin que les fédérations aient une connaissance exacte des intrigues que quelques bourgeois ont ourdies dans le sein de notre chère Association ». Elle continua à dénoncer la Alianza, — dont ses rédacteurs avaient tous fait partie, — en affirmant que cette société secrète n’avait d’autre but, comme Lafargue l’avait dit à Madrid, que de désorganiser l’Internationale. De son côté Lafargue publia une brochure sous forme de lettre « aux internationaux de la région espagnole » (A los internacionales de la région española, Madrid, 27 juin 1872), dans laquelle il réédita toutes les accusations qu’il avait déjà lancées, tant par la voie de la presse, que dans les réunions auxquelles il avait assisté.

Voyant l’attitude qu’avaient prise ses anciens amis de la Emancipacion, et désespérant de pouvoir ramener la concorde parmi ceux qu’il aurait voulu voir travailler dans une union fraternelle à l’œuvre sainte de l’émancipation du prolétariat, Anselmo Lorenzo, secrétaire général du Conseil fédéral, écœuré et découragé, donna sa démission, quitta Valencia, se rendit à Vitoria, chez un ami, pour s’isoler, et peu de temps après passa en France. Les auteurs du libelle L’Alliance ont écrit, à propos de cette démission, que les « alliancistes » (c’est-à-dire les internationaux espagnols qui n’avaient pas voulu renoncer à l’autonomie de leur Fédération) avaient usé de violence et d’intimidation : « À Valencia, Mora fut attiré dans un guet-apens tendu par les membres du Conseil fédéral, qui l’y attendaient des gourdins à la main. Il en fut tiré par les membres de la Fédération locale, qui connaissent les procédés de ces messieurs, et affirment que c’est devant des arguments aussi frappants que Lorenzo a donné sa démission [27]. » J’ai appelé l’attention de Lorenzo sur ce passage, qu’il n’avait jamais lu, et l’ai prié de me faire connaître l’exacte vérité. Voici ce qu’il m’a répondu :


Je ne connaissais pas le passage qui me concerne dans la brochure de Marx, et j’y réponds ce qui suit : Pendant le court espace de temps que je résidai à Valencia, Mora n’y fut pas, et par conséquent ce qui est dit des gourdins dont il fut menacé, et qui auraient aussi inspiré ma démission, est faux. Je démissionnai du Conseil fédéral, parce que ma situation y était devenue intenable ; animé d’un esprit de paix et de concorde, je me trouvais entre l’enclume et le marteau. Ma sincérité et mes convictions ne me permirent pas de conserver plus longtemps mes fonctions, et je les résignai librement, sans pression ni menace de personne, mais assurément à la satisfaction de mes collègues : ils se virent par là débarrassés de la gêne que leur causait la présence d’un homme qui ne partageait pas leurs passions [28].


La Fédération espagnole se préparait à élire ses délégués au Congrès de la Haye. Une circulaire du Conseil fédéral avait proposé aux Sections l’envoi d’une représentation collective, élue par les suffrages de tous les internationaux d’Espagne, et le vote d’une cotisation de vingt-cinq centimes par tête pour subvenir aux frais. Il était à prévoir que les délégués élus ne seraient pas de dociles instruments du Conseil général : en conséquence, « pour produire une perturbation, afin qu’il devînt impossible d’envoyer des délégués à la Haye [29] », on résolut à Londres de frapper un grand coup. Le 24 juillet, Engels écrivit au Conseil fédéral espagnol une lettre [30] où il disait :


Citoyens, nous avons les preuves en mains qu’il existe au sein de l’Internationale, et notamment en Espagne, une société secrète qui s’appelle l’Alliance de la démocratie socialiste. Cette société, dont le centre est en Suisse, a pour mission spéciale de diriger, dans le sens de ses tendances particulières, notre grande Association, et de la mener vers des buts ignorés par l’immense majorité des internationaux.... Le Conseil général a déjà annoncé dans sa circulaire qu’il réclamera du prochain Congrès une enquête sur cette Alliance, véritable conspiration contre l’Internationale... Il est résolu de mettre fin à ces manœuvres occultes, et, à cet effet, il vous réclame, pour le mémoire sur l’Alliance qu’il doit présenter au Congrès de la Haye :

1° Une liste de tous les membres de l’Alliance, en Espagne, avec la désignation des fonctions qu’ils remplissent dans l’Internationale ;

2° Une enquête de votre part sur le caractère et l’action de l’Alliance, ainsi que sur son organisation et sur ses ramifications dans l’intérieur de l’Espagne...

À moins de recevoir une réponse catégorique et satisfaisante par le retour du courrier, le Conseil général se verra dans la nécessité de vous dénoncer publiquement en Espagne et à l’étranger comme ayant violé l’esprit et la lettre des Statuts généraux et comme ayant trahi l’Internationale dans l’intérêt d’une société secrète qui lui est non seulement étrangère, mais hostile [31].


Quatre jours après l’envoi de cette missive, la réponse si insolemment réclamée n’étant pas arrivée, Engels proposa au sous-comité du Conseil général de suspendre le Conseil fédéral espagnol. C’était agir en homme conséquent. Jung, membre du sous-comité, demanda alors à Engels qui lui avait fourni les renseignements d’après lesquels il avait écrit. Engels répondit que c’était Lafargue : or celui-ci n’était secrétaire d’aucune Section et ne remplissait aucune fonction officielle et responsable. L’opposition de Jung eut pour résultat que l’affaire fut portée devant le Conseil général en séance plénière, et là il fut résolu de ne pas donner suite à la ridicule menace d’Engels [32].

En même temps qu’Engels envoyait son incroyable lettre, la Emancipacion, dans son n° 69 (28 juillet), se livrait à la plus inouïe des délations : elle publiait, en les désignant comme traîtres à l’Internationale, les noms de tous ceux des membres de la Alianza dont ses rédacteurs avaient connaissance. On ne s’explique un acte semblable que par la rage, due au sentiment de leur impuissance, qui aveuglait ces hommes dignes de pitié.

Le Conseil fédéral espagnol adressa aux Sections d’Espagne, le 3o juillet, une circulaire pour flétrir l’indigne manœuvre de la Emancipacion ; il disait entre autres :


Ceux qui hier encore défendaient les mêmes principes que nous osent parler de trahison ! Ils osent nous accuser de nous être vendus à des hommes qui reçoivent la consigne d’un Comité établi en Suisse et qui lui obéissent aveuglément ! Voilà ce qu’osent dire ces hommes qui savent mieux que nous lesquels obéissent à la consigne, aux manœuvres et aux intrigues qui s’élaborent dans le cabinet royal de M. Marx... Accusez-nous donc, rédacteurs de la Emancipacion, d’être des alliancistes, vous qui jadis recommandiez l’organisation de la Alianza, vous qui jadis exaltiez l’excellence de cette même Alianza que vous attaquez aujourd’hui... Vous prétendez aussi que le compagnon Lorenzo, secrétaire de notre Conseil, ne pouvant résister aux intrigues et aux manœuvres des « alliancistes », s’est séparé de nous : en réponse à cela, nous avons le devoir de déclarer que si quelque chose pouvait avoir influé sur sa détermination, ce serait assurément votre conduite doctrinaire ; car, en nous quittant pour rentrer dans la vie privée, il a écrit un acte d’adhésion à la protestation publiée par la Razon de Seville contre la lettre de Lafargue aux internationaux espagnols [33], et une autre pièce dans laquelle il déclare être opposé à la conduite doctrinaire de la Emancipacion. C’est vous et non pas nous, vous le savez bien, qui êtes cause de sa retraite... Tout ce que nous venons d’exposer, nous le soumettons au jugement de tous les internationaux de la région espagnole, pour qu’ils sachent en réalité quels sont ceux qui minent l’Internationale et qui voudraient s’imposer à nous.


À la lettre d’Engels, le Conseil fédéral répondit ce qui suit :


... Nous sommes toujours disposés à rendre compte de nos actes à ceux qui nous ont élus, mais à eux seuls, parce qu’eux seuls ont le droit de nous le demander, et parce que ce sont eux seuls qui peuvent juger si nous avons oui ou non rempli le mandat qu’ils nous ont confié. Aussi, votre menace de nous déclarer traîtres si nous ne vous répondons pas par le retour du courrier ne nous inquiète en aucune façon. Nous avons la certitude d’avoir rempli notre devoir.

... Vous nous demandez, par le retour du courrier, « une liste de tous les membres de l’Alliance en Espagne, avec l’indication des fonctions qu’ils remplissent dans l’Internationale ». Diverses raisons nous empêchent de satisfaire à cette exigence et auraient dû vous empêcher de nous adresser une semblable demande. La première est une raison de dignité : vous réclamez de nous ni plus ni moins que le service qu’un chef d’État demanderait à son département de police. En outre, nous ne possédons pas les renseignements que vous nous demandez, par la simple raison que notre Conseil n’est pas obligé de connaître le nombre et les noms de tous ceux qui, appartenant à notre Association, font en même temps partie d’autres sociétés, ni les fonctions qu’ils remplissent dans la nôtre, fonctions qui, s’ils en sont revêtus, sont le résultat de la confiance qu’ils ont méritée [34].


Tous les membres de la Alianza n’avaient pas été dénoncés par la Emancipacion dans ce numéro de triste mémoire. Ceux dont les noms n’avaient pas été publiés tinrent à honneur de partager le péril de leurs amis, désignés par la dénonciation à la vindicte du gouvernement, et déclarèrent publiquement leur qualité d’anciens membres de la Alianza. Le programme et le règlement de cette société secrète, dissoute depuis le Congrès de Saragosse, furent publiés dans les journaux socialistes espagnols, et ceux qui lui avaient appartenu demandèrent aux diverses fédérations locales de juger leur conduite. Toutes les fédérations au sein desquelles la société secrète avait existé déclarèrent, après une enquête approfondie, que les membres de la Alianza avaient bien mérité de l’Internationale [35].

Un peu plus tard, les anciens aliancistas publièrent, sous le titre de Cuestion de la Alianza, un résumé de ce qui s’était passé, avec des documents authentiques à l’appui. Ils revendiquèrent hautement la responsabilité de leurs actes, déclarant qu’ils se faisaient honneur d’avoir toujours travaillé, dans la mesure de leurs forces, au bien de l’Internationale ; et ils établirent de la manière la plus irréfutable cette vérité, que la Alianza était une organisation indépendante, qui n’avait jamais reçu d’ordre de personne, et dont l’action ne s’était exercée que dans la péninsule. S’adressant aux rédacteurs de la Emancipacion, ils leur disent :


Vous parlez des actes de la Alianza en Suisse, en Italie, en Angleterre et dans d’autres pays : présentez-nous donc des preuves, et non de ridicules inventions. Vous savez très bien que la Alianza, société secrète [36], fut fondée en Espagne sans nulle intervention du dehors, que c’est en Espagne que furent faits son programme et son règlement ; vous savez que cette société n’avait d’autres Sections que celles d’Espagne et celle de Lisbonne, et que son action était circonscrite à ce cercle, quelque désir que nous ayons pu avoir de l’étendre davantage. Vous savez parfaitement que s’il a existé dans d’autres pays des sociétés analogues, — ce que nous ignorons, — elles n’ont jamais eu aucun rapport avec nous.

Vous avez osé prétendre que la Alianza recevait des ordres d’un centre, que vous dites placé en Suisse, et, pour rendre odieuse la Fédération jurassienne, vous avez dit que ce centre était le Comité fédéral de cette fédération. Vous savez bien que vous mentez, et que jamais la Alianza n’a reçu d’ordres de personne. Si vous avez des preuves à fournir à l’appui de votre calomnie, montrez-les ; mais quelles preuves pourriez-vous montrer, puisque vous savez parfaitement que vous dites des mensonges ; puisque vous savez, tout au contraire, que la Alianza a toujours discuté avec soin toutes ses résolutions, et que jamais rien qui fût d’intérêt général n’a été mis en pratique sans que tous les groupes de la Alianza se fussent consultés mutuellement et que la proposition eût obtenu l’assentiment de la majorité ; ce que nous pouvons prouver en faisant lire les correspondances qui s’échangeaient entre les groupes. Et sachant tout cela, comme vous le savez, peut-on voir une conduite plus infâme que la vôtre, imposteurs, qui osez dire que la Alianza ne faisait que recevoir des ordres et les exécuter !

Certainement la Alianza a influé sur la marche de l’Internationale en Espagne, mais non pas de la manière que ses dénonciateurs l’ont voulu faire croire. La Alianza a influé non par des intrigues et des artifices, mais par la vérité et le radicalisme des solutions que ses membres ont proposées à leurs fédérations respectives. Ce sont eux qui ont fondé les premières et les plus importantes fédérations locales ; ce sont eux qui ont été les plus persécutés dans les moments critiques ; c’est d’eux que sont venus les projets de l’organisation qui existe en Espagne ; ce sont eux enfin qui, chaque jour, ont fait partout la propagande de l’Internationale, faisant abstraction de leurs personnes, et s’inspirant seulement de leur attachement à l’émancipation des travailleurs. La Alianza, nous pouvons le dire hautement, n’a pas été autre chose qu’une sentinelle avancée de l’Internationale.


La manœuvre par laquelle la coterie marxiste avait cru paralyser l’Internationale espagnole dans son mouvement de revendication contre la main-mise autoritaire, avait misérablement échoué. La Fédération espagnole, conformément à la proposition de son Conseil fédéral, décida d’envoyer au Congrès de la Haye une délégation collective : et ses délégués, au nombre de quatre, désignés par le suffrage universel de tous les internationaux d’Espagne, furent quatre hommes qui s’étaient hautement glorifiés d’avoir fait partie de la Alianza : Rafaël Farga-Pellicer, Alerini, Morago et Marselau.


Un événement important accrut les forces du parti fédéraliste dans l’Internationale. Jusqu’à ce moment, les Sections italiennes, sauf dans la Romagne, étaient restées isolées les unes des autres. Mais, sur l’initiative de nos amis, Pezza, Fanelli, Cafiero, Malatesta, Cerretti, Costa, etc., elles résolurent de s’unir en une Fédération régionale. Le 4 août s’assemblèrent à Rimini, en une Conférence, les délégués des Sections de vingt localités d’Italie [37], et ces délégués constituèrent la Fédération italienne. Sans avoir consulté l’opinion des autres Fédérations, et allant de l’avant tout seuls, les Italiens, dans leur fougue, déclarèrent qu’ils ne voulaient plus rien avoir de commun avec un Conseil général qui, à leur yeux, ne représentait plus l’Internationale, et qu’ils n’enverraient pas de délégués à la Haye ; et ils prirent l’initiative de proposer aux Sections qui partageraient leurs sentiments d’envoyer leurs mandataires à Neuchâtel, en Suisse, pour y tenir, le 2 septembre, un Congrès général anti-autoritaire, qui serait la véritable représentation de l’Internationale. Voici le texte de la résolution votée à ce sujet par la Conférence de Rimini :


Considérant que la Conférence de Londres (septembre 1871) a tenté d’imposer, par sa résolution IX, à toute l’Association internationale des travailleurs une doctrine spéciale, autoritaire, qui est proprement celle du parti communiste allemand... ;

Que le Conseil général a usé des moyens les plus indignes, comme la calomnie et la mystification, dans le seul but de réduire toute l’Association internationale à l’unité de sa doctrine spéciale communiste autoritaire ;

Que le Conseil général a comblé la mesure de ses indignités par sa Circulaire privée, datée de Londres, le 5 mars 1872, dans laquelle, poursuivant son œuvre de calomnie et de mystification, il révèle toute sa passion d’autorité... ;

Que la réaction du Conseil général a déterminé l’opposition révolutionnaire des Belges, des Français, des Espagnols, des Slaves, des Italiens et d’une partie des Suisses, et qu’on a proposé la suppression du Conseil général et la revision des Statuts généraux ;

Que le Conseil général, non sans avoir ses motifs, a convoqué le Congrès général à la Haye, point le plus éloigné de ces pays révolutionnaires ;

Par ces raisons.

La Conférence déclare solennellement, en présence des travailleurs du monde entier, que dès ce moment la Fédération italienne de l’Association internationale des travailleurs rompt toute solidarité avec le Conseil général de Londres, affirmant d’autant plus la solidarité économique avec tous les travailleurs, et propose à toutes les Sections qui ne partagent pas les principes autoritaires du Conseil général d’envoyer, le 2 septembre 1872 leurs délégués, non à la Haye, mais à Neuchâtel en Suisse, pour y ouvrir le Congrès général anti-autoritaire.


Les Jurassiens, qui, dans le mouvement de résistance au complot Marx- Engels-Lafargue-Outine, avaient toujours représenté la modération et conservé leur sang-froid, résistèrent à l’emballement des Italiens. Ils maintinrent l’avis, comme on le verra, qu’il fallait aller à la Haye, et représentèrent à leurs amis d’Italie que la proposition de la Conférence de Rimini, loin d’offrir les avantages que ses auteurs croyaient pouvoir en attendre, risquait de compromettre l’issue de la lutte.

La Conférence de Rimini tint à adresser à Bakounine un témoignage de sa reconnaissance pour l’œuvre de propagande révolutionnaire qu’il avait accomplie en Italie, et décida qu’une lettre lui serait écrite en son nom. La traduction de cette lettre a été imprimée dans notre Bulletin (n° 15-16, 15 août-1er septembre, p. 6) ; la voici :


Cher compagnon,

Les représentants des Sections italiennes de l’Internationale, réunis dans leur première Conférence à Rimini, nous ont chargés de vous transmettre, à vous l’infatigable champion de la Révolution sociale, un affectueux salut.

Salut donc à vous, frère, à qui dans l’Internationale il a été fait le plus grand tort [38].

Rimini, le 6 août 1872.

Pour la Conférence :

Le secrétaire, Andrea Costa.                         Le président, Carlo Cafiero.


J’ai parlé à plusieurs reprises du mouvement socialiste en France et des relations que nous avions avec les militants de ce pays. Le rapport de notre Comité fédéral au Congrès jurassien du Locle, le 19 mai, disait : « De nombreux groupes en France, n’ayant pu constituer une Fédération française, nous ont envoyé leur adhésion ». Dans une lettre à Mathilde Rœderer, du 24 mai, Malon écrivait : « En France, jamais l’Internationale ne fut moralement si forte ; on peut compter une centaine de Sections (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Béziers, Narbonne, Bourgoin, Toulon, Saint-Etienne, Lille, Roubaix, Bordeaux, Tarare, etc.), sans compter les cent cinquante chambres syndicales qui se reconstituent et sont d’aspiration avec elle. La fameuse loi l’a fait connaître à toute la France ; mais il y a à craindre qu’elle ne la fasse dévier de son but en l’entraînant dans l’ornière des sociétés secrètes [39]. »

Mais il y avait dans deux ou trois villes françaises des représentants du Conseil général, investis par celui-ci de pleins pouvoirs, véritables proconsuls, qui s’occupaient, non à faire une propagande de principes, mais à calomnier et à proscrire ceux qui ne s’inclinaient pas devant leur autorité et celle des hommes de Londres. À Montpellier, par exemple, un étudiant en médecine, Paul Brousse, qui était en correspondance avec Jules Guesde, avait commis le crime d’engager les socialistes de cette ville à observer la neutralité dans la querelle qui divisait l’Internationale [40] : pour ce fait, son expulsion fut prononcée par un agent du Conseil général nommé d’Entraygues, que nous retrouverons plus loin. Des lettres diffamatoires étaient envoyées de Londres, par Serraillier et d’autres, contre d’anciens membres de la Commune, devenus membres de la Fédération jurassienne ; Mlle Eleanor Marx elle-même collabora à cette belle œuvre, en écrivant à l’une des deux jeunes Alsaciennes avec qui nous étions en relations, Élise Grimm, dont elle avait fait la connaissance à Londres, pour tâcher de la brouiller avec Mme André Léo ; elle n’y réussit pas ; avertie de cette manœuvre, Mme Champseix écrivait à ses jeunes amies (août 1872) : « Les Jurassiens, attaqués si vilainement dans leur honneur, se sont défendus en hommes de cœur, — pas en anges, c’est vrai : mais ils ne sont pas chrétiens... Vous avez jugé la lettre de Mlle Marx. Cette jeune personne qui écrit de si jolies choses, si elle n’est pas idiote, elle est responsable, et je ne saurais l’excuser. Je suis épouvantée de tant de méchanceté ignoble de la part de ces soi-disant socialistes [41]. »

Le 29 août 1872 (quatre jours avant le Congrès de la Haye), Malon écrivait de Chiasso (Tessin), où il se trouvait depuis la seconde moitié de juin, à Mathilde Rœderer :


Parlons encore de ce différend dans l’Internationale. Il vous désole : c’est juste. Cependant n’y a-t-il au fond que des haines personnelles ? Pour Marx, Outine, Bakounine, Serraillier, Vaillant, eh oui ; pour les autres, non ! J’ai même des doutes touchant Bakounine, qui au fond est un cœur très chaud et très aimant. En ce qui me concerne, je regrette d’avoir écrit dans un moment de colère une fort mauvaise lettre [42] ; j’aurais dû suivre le conseil de Dante [43]. Il y a ceci à ma décharge, que j’ai été traité en ennemi et singulièrement maltraité, le plus injustement du monde. Depuis mon arrivée en Suisse, je n’avais cessé de prêcher la conciliation, ce qui m’avait valu d’être fort maltraité des deux côtés : pour les uns j’étais vendu à Marx, pour les autres agent de Bakounine. Ecœuré de tant d’injustice et d’incompréhension, j’avais fini par m’abstenir, et je préparai une lettre confidentielle à Marx, que j’estimais beaucoup. Je le suppliais de s’interposer, de recommander à ceux de Genève et au Conseil général une attitude de conciliation ; je lui disais que j’étais à sa disposition pour ramener l’union, etc. Cette lettre était écrite, j’allais l’envoyer ; j’en parlai à cet excellent Bastelica, tant calomnié lui aussi. Il rit aux éclats et me dit : « Tu veux donc être la risée des gens de Londres ? Marx sait de reste tout ce que tu lui dis ; j’ai vu les choses de près ; il montrera ta lettre aux affidés, et l’on fera des gorges chaudes à tes dépens. » Je retardai l’envoi, sans en abandonner l’idée. Et la fameuse Circulaire était imprimée depuis trois semaines ! J’y vis avec douleur les signatures de Ranvier et de Johannard, qui venaient de m’écrire des protestations d’amitié. J’apprenais en même temps que Serraillier envoyait contre moi des « circulaires » dont le contenu est si infâme que je vous manquerais de respect en vous l’analysant. C’est après tout cela que, dans un moment d’humeur, j’écrivis ma réponse. Maintenant que je suis calme et isolé, je vois que cette scission était inévitable... Je crois que, de même que les types de famille tendent à s’effacer, de même les types nationaux finiront par se fondre de plus en plus dans l’infini du type humain ; mais, quant à présent, les différences existent, et la dernière guerre les a momentanément accentuées. Depuis la Réforme, la race anglo-germanique suit une politique de réforme par l’État qui n’est nullement dans le développement historique des peuples gallo-latins (France, Italie, Espagne, Belgique wallonne, Suisse jurassienne et romande). Ces derniers n’ont réalisé des progrès qu’à coups de révolutions, et, d’une façon plus ou moins consciente, ils ont rompu avec le vieil ordre gouvernemental. Ils sont anarchiques, c’est le mot juste, en attendant mieux. Or, il se trouve à la tête de l’Internationale un Conseil anglo-germanique décidé à faire prévaloir ce qu’ils appellent l’idée étatiste. Les dissidents répondent naturellement par le mot Commune, qui est de tradition dans leurs pays respectifs. Une scission aurait pu se faire à moins, et très probablement elle se fera peu d’heures après que vous aurez reçu cette lettre [44].


La lettre qu’Eleanor Marx avait écrite à Élise Grimm ayant été communiquée à Malon quelques jours plus tard, il répondit à Mathilde Rœderer, le 17 septembre, en réfutant point par point les inexactitudes et les calomnies qu’elle renfermait. De cette longue apologie, je ne veux transcrire qu’un seul passage, celui qui est relatif à l’Alliance, dont Mlle Marx prétendait que Malon était ou avait été membre :


Membre de l’Alliance. Ce ne serait pas un déshonneur, mais jamais je n’en ai fait partie. Au commencement de 1869, quand on la fonda, je m’y opposai [45], et, après de vives discussions, nous nous séparâmes froidement, sinon adversaires, avec Bakounine [46], que je n’ai pas revu depuis, mais que je tiens, je ne saurais le dire assez haut, pour un homme de mérite, pour un ami dévoué et pour un loyal caractère. Guillaume non plus n’a jamais fait partie de l’Alliance. Ni Landeck ni A. Dupont, beau-frère de Gérardin [47], ce pauvre cerveau troublé, qui paiera de sa vie sa vanité, mais qui n’est pas agent, n’ont jamais connu Bakounine, n’ont jamais de près ni de loin été en rapport avec lui. Tout cela est indéniable ; et voilà comment cette jeune fille de dix-sept ans observe la vérité [48] !


Les intrigues marxistes avaient leur répercussion jusqu’en Amérique. Depuis 1870, il s’était fondé aux États-Unis un certain nombre de Sections de l’Internationale, qui s’étaient recrutées surtout parmi les immigrants européens, Allemands, Français, Italiens, Slaves ; quelques politiciens américains étaient aussi entrés dans l’Association, espérant en tirer profit pour leurs intérêts particuliers. Au bout de peu de temps, la division s’était mise parmi ces Sections, à propos de l’une d’elles, la Section 12 (ces Sections américaines se distinguaient par de simples numéros d’ordre). Ces querelles, dont l’écho nous arrivait par les journaux, étaient fort peu intelligibles pour nous, et nous ne nous y intéressions guère. « Nous savions vaguement qu’en Amérique un conflit venait d’éclater entre les marxistes, dirigés par Sorge, et les fédéralistes ; les premiers avaient expulsé les seconds du Conseil fédéral américain [49] par un coup d’État (3 décembre 1871), en sorte que deux Conseils fédéraux se trouvaient en présence : celui de Spring Street (fédéralistes) et celui du Tenth Ward Hôtel (Sorge) [50] ; mais nous étions loin de nous rendre un compte exact des choses ; et, mal renseignés par le Socialiste de New York, nous fûmes un moment sur le point de croire que c’était Sorge qui représentait le principe d’autonomie, et de nous aboucher directement avec lui comme avec un allié !

« Nous étions également bien loin de nous douter que, dès ce moment, il y avait, au sein même du Conseil général, un commencement de protestation ; qu’Eccarius avait été suspendu par Marx et ses amis de ses fonctions de secrétaire correspondant pour l’Amérique, comme suspect de pactiser avec les fédéralistes américains [51] ; et que Hales, Jung, Mottershead et quelques autres, blessés de voir Marx chercher à dominer le Conseil fédéral anglais (qui venait de se former) comme il dominait déjà le Conseil général, commençaient à lui faire une opposition qui devait plus tard amener une rupture ouverte. Nous nous figurions que le Conseil général était complètement homogène, et nous enveloppions tous ses membres dans une même réprobation [52]. »


Dans le Jura, toute l’activité de nos militants n’était pas absorbée par la lutte contre le Conseil général. On a vu qu’en avril une grève des ouvriers graveurs et guillocheurs, à la Chaux-de-Fonds, avait été énergiquement soutenue par les membres de la Fédération jurassienne. En même temps, un mouvement ouvrier fort remarquable se dessinait au Val de Saint-Imier : à la suite de la constitution d’une Ligue des patrons horlogers, à laquelle avaient adhéré deux cent vingt-neuf fabricants (Bulletin, n° 6), une assemblée populaire réunie à Saint-Imier le 7 avril 1872 décida la création d’une Fédération ouvrière (Bulletin, n° 9) ; les comités des diverses associations corporatives du Vallon élaborèrent en commun un projet de statuts, auquel adhérèrent successivement les sociétés des repasseurs et remonteurs, des graveurs et guillocheurs, des peintres et émailleurs, des monteurs de boîtes, des faiseurs de ressorts ; et une correspondance en date du 27 juillet, publiée dans le n° 15-16 du Bulletin (15 août-1er septembre), annonça que « la constitution de la Fédération ouvrière du Val de Saint-lmier était un fait accompli ».


Il avait été décidé, le 19 mai, qu’un Congrès de la Fédération jurassienne serait tenu quelques jours avant l’ouverture du Congrès général. Ce Congrès se réunit le dimanche 18 août, à la Chaux-de-Fonds, à l’hôtel de l’Ours ; il se composait de délégués des Sections de Genève, de Bienne, de Zürich [53], de Porrentruy, de Saint-Imier, de Sonvillier, de la Chaux-de-Fonds, du Locle, de Neuchâtel, des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary, des graveurs et guillocheurs du Locle [54]. Un nombre assez considérable d’adhérents à la Fédération jurassienne assistèrent toute la journée aux travaux du Congrès. Il était venu en particulier de Zurich plusieurs étudiants et étudiantes russes et serbes ; je me rappelle que dans le nombre il y avait Sophie Bardine [55]. Bakounine, qui était délégué de je ne sais plus quelle Section, les avait accompagnés.

Le Congrès manifesta l’entente la plus complète entre tous les assistants. Il décida l’envoi de deux délégués au Congrès de la Haye, qui devait s’ouvrir quinze jours plus tard, le 2 septembre, et adopta le texte d’un mandat impératif leur indiquant la conduite à suivre; ce mandat portait que la Fédération jurassienne désirait « l’abolition du Conseil général et la suppression de toute autorité dans l’Internationale » ; que les délégués jurassiens devaient « agir en solidarité complète » avec tous les délégués « qui protesteraient franchement et largement [56] contre le principe autoritaire » ; que, si le Congrès de la Haye n’acceptait pas « les bases de l’organisation de l’Internationale énoncées » dans le mandat, les délégués jurassiens devraient se retirer, « d’accord avec les délégués des Fédérations anti-autoritaires »; enfin, que les délégués jurassiens devaient « autant que possible éliminer toute question personnelle, en proposant au Congrès l’oubli du passé ». Les délégués, élus au scrutin secret, furent James Guillaume et Adhémar Schwitzguébel ; ce dernier fut désigné sur le refus d’Auguste Spichiger, qui ne voulut pas accepter la délégation. J’aurais bien voulu refuser aussi, car il m’était très difficile de m’absenter de l’imprimerie pour un si lointain voyage ; mais mes amis insistèrent, et il fallut me soumettre à leur décision. Il fut entendu qu’une souscription serait ouverte dans les Sections de la Fédération pour couvrir les frais de délégation. Naturellement, et comme conséquence de ce vote, le Congrès n’accepta pas la proposition, faite par la Fédération italienne, de tenir le 2 septembre un Congrès international à Neuchâtel, et il chargea le Comité fédéral d’écrire immédiatement à la Fédération italienne pour l’engager d’une manière pressante à revenir sur sa décision et à se faire représenter à la Haye.

Une seconde question dont il fallut s’occuper fut celle de la proposition de la création d’une Fédération suisse. La Section allemande de Zürich (Section Greulich) avait envoyé tout récemment une circulaire aux Sections de la Suisse allemande, dans laquelle, après avoir constaté l’impossibilité de créer une Fédération régionale suisse, elle proposait la constitution d’une Fédération spéciale des Sections de la Suisse allemande. La résolution suivante fut votée par notre Congrès :


Le Congrès jurassien pense que le mieux est de renoncer à la Fédération régionale suisse, comme le propose aussi la Section de Zürich dans sa circulaire du 9 août 1872, et de laisser chaque groupe se constituer et se développer librement sans se préoccuper de la question nationale. Le Congrès affirme, du reste, qu’il maintient d’une manière complète la solidarité économique entre travailleurs.


Le Comité fédéral fut chargé de présenter aux Sections, avant la fin de l’année, un rapport sur les moyens de rendre le Bulletin hebdomadaire, tout en agrandissant son format. À six heures du soir, le Congrès avait terminé ses travaux, et un banquet suivi d’une soirée familière clôtura la journée. Au cours de la soirée, nous vîmes entrer dans la salle où nous étions réunis, au nombre d’une centaine, deux étrangers à la haute stature, à la physionomie méridionale : c’étaient Pezza et Cafiero qui arrivaient d’Italie, pour nous apporter le salut fraternel de la Conférence de Rimini. Pezza, la figure pâle et amaigrie, semblait malade ; et nous apprîmes qu’en effet il était atteint depuis plusieurs mois d’une grave affection de la poitrine qui mettait sa vie en danger : il était très fatigué du voyage, et nous l’envoyâmes se mettre immédiatement au lit. Cafiero, lui, semblait se porter à merveille ; sa figure, aux traits réguliers, qu’encadrait une barbe brune, exprimait à la fois la bonté et l’énergie ; et, à travers ses lunettes, ses yeux souriaient à tous ces amis qu’il connaissait déjà de nom. Schwitzguébel et moi nous le conduisîmes dans une chambre de l’hôtel, pour qu’il pût y faire ses ablutions ; après quoi, lorsqu’il fût revenu au milieu de nous, nous passâmes le reste de la soirée à l’écouter nous parler de ses camarades italiens, dont le naturel franc et ouvert et le tempérament révolutionnaire nous étaient si sympathiques.

Le lendemain lundi, nous nous rendîmes, Bakounine, Galiero, Pezza et moi, avec les camarades du Vallon, au Val de Saint-Imier : nos nouveaux amis désiraient faire plus ample connaissance avec la Fédération jurassienne. Je trouve dans le calendrier-journal de Bakounine des indications relatives à cette petite excursion, qui comprit aussi le Locle et Neuchâtel :


Août 19. À 1 h. 40 partons, dames russes pour Zürich, nous pour Sonvillier, hôtel de la Balance. — 20. Sonvillier, James dans l’hôtel... Soir travaille et fais travailler. — 21. Travaillé toute la journée avec Cafiero et Pezza [57]. Soir assemblée des compagnons chez nous. — 22. Accompagnés des amis de Sonvillier, Cafiero, Pezza et moi allons au Locle. Soirée café Frey. — 23. Soir à la Chaux-de-Fonds. Soirée café de la Balance... — 24. À 3 h. arrivés Neuchâtel. Souper chez Guillaume. Pezza très fatigué. — 26. Matinée avec Guillaume ; à 3 h. ½ partons ; à 8 h. ½ arrivés à Zürich. — 26. Pezza hémorragie... »


Le Comité fédéral jurassien avait écrit d’urgence à la Fédération italienne, comme il en avait reçu le mandat, afin de l’engager à revenir sur sa décision, et à envoyer ses délégués à la Haye « pour y prendre part à la grande lutte entre l’autorité et le fédéralisme, qui allait décider de l’avenir de l’Internationale ». Au nom de la Commission de correspondance de la Fédération italienne, Costa, secrétaire de cette Commission, répondit d’Imola, le 24 août, qu’il n’était pas possible de révoquer une résolution prise d’un accord unanime par la Conférence de Rimini, et que, par conséquent, aucun délégué italien ne se rendrait à la Haye. Mais, à la suite d’un nouvel échange de lettres, les Italiens, tout en maintenant leur résolution de convoquer un Congrès « anti-autoritaire», consentirent à en modifier la date, qui fut reportée au 15 septembre ; et des considérations de convenance locale firent choisir Saint-Imier pour siège de ce Congrès, au lieu de Neuchâtel.

Comme on l’a vu, une souscription avait dû être ouverte dans les Sections de la Fédération jurassienne pour couvrir les frais de l’envoi de deux délégués à la Haye. Nos ressources étaient minimes, mais chacun fit un effort, et la somme nécessaire à notre voyage put être réunie.

Le vendredi 30 août, Schwitzguébel et moi nous partîmes de Neuchâtel par le premier train, pour nous rendre à la Haye par Bâle, l’Alsace-Lorraine, Namur et Bruxelles. J’emportais avec moi, pour les distribuer à la Haye aux délégués, une vingtaine d’exemplaires des cinq premières feuilles (80 pages) et d’une partie des pièces justificatives du Mémoire de la Fédération jurassienne : il n’avait pas été possible de pousser plus loin l’impression du volume avant le Congrès. Le même jour, Cafiero, de son côté, partait de Zürich : il voulait assister aussi au Congrès de la Haye, mais en simple spectateur. Il nous rejoignit à Bâle.

Le 19 août, Engels avait écrit ce qui suit à un de ses correspondants de Belgique, E. Glaser [58] :


Vous saurez déjà que la victoire est désormais gagnée. Les Italiens soi-disant internationaux ont tenu une Conférence à Rimini, où les représentants de vingt Sections ont résolu : « La Conférence déclare solennellement, etc. » [suit le texte de la résolution italienne convoquant un Congrès général anti-autoritaire à Neuchâtel en Suisse]. Il sera bon de publier cela immédiatement dans l’Internationale et la Liberté. Bakounine, dont le style se reconnaît dans tout ce document [59], voyant la partie perdue, ordonne la retraite sur toute la ligne et se sépare avec les siens de l’Internationale. Bon voyage à Neuchâtel !

... Cela vient en temps exact pour ouvrir les yeux aux Espagnols ; là nous avons réussi à tirer le renard de son terrier. Le Conseil fédéral actuel a été dénoncé publiquement comme traître à l’Internationale... La plus ancienne Trade Union du monde, composée de mécaniciens, filateurs et tisserands de la Catalogne, comptant 40.000 membres, s’est déclarée pour nous et envoie Mora, un des nôtres, au Congrès [60]... La résolution de Rimini achèvera l’Alliance en Espagne.

... Il y a encore un autre avantage. Désormais tout scandale public sera évité au Congrès [61]. Tout se fera avec décorum devant le public bourgeois. Quant au Congrès de Neuchâtel, on verra que ce n’est que la Fédération jurassienne avec quelques Sections italiennes qui s’y réunira, ce sera un fiasco absolu.


Malheureusement pour Engels et ses prédictions, les Jurassiens n’avaient pas été assez sots pour laisser le champ libre, dans le Congrès général, aux agents de Marx qui comptaient pouvoir s’y livrer, en l’absence de toute opposition, à un assassinat moral « sans scandale » et « avec décorum ». Acceptant la bataille, malgré les conditions désavantageuses et déloyales qui leur étaient imposées, les délégués jurassiens se rendaient à la Haye ; ils allaient y trouver les Espagnols, à qui les dénonciations d’Engels n’avaient point, comme celui-ci se le figurait, « ouvert les yeux » ; les Belges, que l’épître écrite à Glaser et communiquée par lui à Brismée avait laissés insensibles ; les Hollandais et les Anglais, qui arrivaient bien décidés à défendre le principe d’autonomie, — et le fiasco annoncé par le grand factotum de Marx fut celui de l’intrigue autoritaire : l’édifice de mensonge laborieusement échafaudé allait s’écrouler comme un château de cartes.



  1. « La brochure portait les signatures de tous les membres du Conseil général... À ce qu’il paraît, l’usage s’était établi, au Conseil général, d’autoriser le sous-comité du Conseil à placer les signatures du Conseil entier au bas des documents émanant dudit sous-comité. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 237.)
  2. Marx s’était déjà signalé dans ce genre de littérature en écrivant le pamphlet publié en 1860 sous le titre de Herr Vogt. Je n’ai connu le libelle de 1860 que beaucoup plus tard, en sorte que l’aspect sous lequel la brochure de 1872 faisait apparaître Marx était réellement nouveau et imprévu pour moi.
  3. Robin a écrit « quarante-huit », mais il n’y a en réalité que quarante-sept noms, celui de Jung figurant deux fois parmi les signataires, d’abord comme secrétaire correspondant pour la Suisse, puis comme trésorier.
  4. Lettre communiquée par Mme Charles Keller.
  5. C’est le surnom par lequel Marx désignait son gendre.
  6. Cette lettre ne nous avait pas été envoyée directement ; elle avait paru dans l’Égalité du 1er juin.
  7. Dans sa lettre, Lafargue avait reconnu que c’était lui qui avait figuré comme délégué au Congrès de Saragosse sous le nom de Pablo Farga.
  8. Lafargue avait écrit : « Je vous apprends que le Congrès de Saragosse a été vivement impressionné par la lecture du Mémoire sur la propriété, présenté par le Conseil fédéral. Ce travail a été écrit sous l’influence des théories de Karl Marx, « le seul abstracteur de quintessence qu'il y ait jamais eu dans l'Internationale ». Quand il sera publié, je vous conseille de le lire ; il vous donnera une idée de l'application de la méthode matérialiste à la science sociale ; je ne vous renvoie pas à son livre Das kapital, il est trop gros. »
  9. Je ne me figurais pas que ce que je disais là en riant, Engels le dirait un jour sans rire. Dans la préface d’une nouvelle édition du Manifeste communiste, datée de Londres, 28 juin 1883, Engels a écrit, en parlant de l’idée de la lutte des classes et de la mission historique du prolétariat : « Cette idée fondamentale est la propriété unique et exclusive de Marx ». Par cette phrase, Engels a voulu simplement indiquer, je pense, qu’il renonçait à revendiquer pour lui-même une part dans ce qu’il regarde comme n’appartenant qu’à son ami ; mais, par cette déclaration, il constate, en même temps, qu’à ses yeux une idée dont l’élaboration se faisait au cours de la première moitié du dix-neuvième siècle, dans le cerveau de presque tous les socialistes, pouvait être revendiquée par un homme comme sa propriété personnelle.
  10. Marx est resté jusqu’au bout un disciple de Hegel, un croyant de la « dialectique», au sens hégélien de ce terme. « La dialectique de Hegel est la forme fondamentale de toute dialectique » (Hegels Dialektik ist die Grundform aller Dialektik), écrivait-il à Kugelmann le 6 mars 1868 ; il voyait dans cette dialectique (thèse, antithèse, synthèse, — ou affirmation, négation, et négation de la négation) la loi même de l’histoire et de l’évolution économique.
  11. Dans les pamphlets de Marx, à cette époque, l’Alliance, je l’ai déjà dit, est un terme générique désignant tous ceux qui, dans l’Internationale, protestent contre les abus de pouvoir de la coterie de Londres : Eccarius, Jung et John Hales, comme Cafiero, Sentiñon et Bakounine, De Paepe et Hins comme Élisée Reclus et Mme André Léo, Lefrançais comme Schwitzguébel, les lassalliens d’Allemagne comme la jeunesse « déclassée et sans issue » d’Italie, tous sont des alliancistes.
  12. Le collectivisme de l’Internationale, Neuchâtel, 1904, pages 16 et suivantes.
  13. Pages libres, n°252 (28 octobre 1905), p. 406.
  14. Ce chiffre était fort exagéré, car beaucoup de ces soi-disant Sections n’existaient que sur le papier. Du reste, tout le rapport du Comité fédéral romand, imprimé dans l’Égalité du 13 juin 1872, est un chef-d’œuvre de mauvaise foi, de haine et d’hypocrisie. C’est ainsi que le jésuite qui l’a rédigé y rend « un éclatant hommage à la mémoire de son ami Varlin, auquel les Sections genevoises doivent tant de reconnaissance ! » Or, Varlin s’était hautement prononcé pour les Jurassiens, et avait été en correspondance avec nous pendant tout le temps de la Commune ; il n’avait pour Outine et ses acolytes que le plus profond mépris. (Note du Mémoire.)
  15. Cette Section de Lausanne n’était naturellement pas la même que celle qui avait délégué Pindy au Congrès de la Fédération jurassienne au Locle le 19 mai.
  16. Numéro du 30 juin 1872, article reproduit dans le n° 13 du Bulletin (15 juillet).
  17. Elle est imprimée dans le supplément (27 juillet) au n° 13 du Bulletin.
  18. On voit que nous connaissions bien mal la Hollande à ce moment, puisque nous l’appelions « un milieu germanique ». Nous ne nous attendions guère à voir les délégués de la Fédération hollandaise voter avec nous à la Haye contre le Conseil général.
  19. Qu’on se rappelle ce que Marx avait écrit en août 1870 au Comité de Brunswick-Wolfenbüttel sur « le rôle historique assigné â la classe ouvrière allemande », sur « la nouvelle époque de l’histoire » ouverte par les victoires des armées prussiennes ; et cette parole qui revendiquait pour le prolétariat allemand une hégémonie légitimée par les triomphes militaires : « Cette guerre a transféré le centre de gravité du mouvement ouvrier continental de France en Allemagne ».
  20. Si invraisemblable que cela puisse paraître à ceux qui se figurent que les écrits de l’école marxiste étaient lus assidûment par les membres de l’Internationale, le célèbre Manifeste rédigé en 1847 et publié en 1848 par Marx et Engels ne nous était connu, à mes amis (Bakounine excepté) et à moi, ainsi qu’aux ouvriers français, à cette époque, que par ouï dire. J’en avais entendu parler comme d’un Manifeste du parti communiste allemand, et je répétai la chose de confiance. En réalité, le titre de ce document est simplement : Manifeste du parti communiste (Manifest der kommunistischen partei), et l’épithète d’allemand ne s’y trouve pas. Mais comme il fut écrit en allemand, et publié en allemand, et que les éditions qui parurent ensuite en français (1848), en anglais (1850), en russe (1862), etc. sont des traductions, il était assez naturel qu’on se fût habitué à l’appeler « Manifeste du parti communiste allemand ».
  21. Il aurait fallu dire les « auteurs », et non les « signataires » : le Manifeste n’est pas signé.
  22. Nous ne savions pas encore qu’Eccarius était en disgrâce, et brouillé avec Marx, depuis que l’influence d’Engels s’était fait sentir au Conseil général, et qu’à la Haye nous allions avoir la surprise de le trouver des nôtres.
  23. Nous ignorions également que les Anglais venaient de se révolter contre la domination de Marx. À la Haye, tous les delégués anglais, sauf un (le mal famé Maltman Barry), votèrent avec nous dans la plupart des questions.
  24. Hermann Jung, lui aussi, commençait à s’éloigner de Marx, dont il devait, après le Congrès de la Haye, se séparer complètement. Nous n’étions pas encore informés de ce changement.
  25. Et encore n’y aurait-il pas, en Belgique, plus d’une réserve à faire ?
  26. Le délégué de la Fédération de la vallée de la Vesdre avait proposé qu’au Congrès belge on votât non par tête de délégué, mais par fédération de bassin ou de province ; mais, cette proposition ayant soulevé des protestations, il fut décidé qu’on s’en tiendrait au mode de votation par tête. C’est par suite du maintien de ce mode de votation que le projet du Conseil belge put être écarté par une faible majorité de deux voix.
  27. L’Alliance, etc., p. 37.
  28. Lettre du 19 décembre 1905.
  29. Cuestion de la Alianza, p. 4.
  30. Dans la brochure L’Alliance, etc. (p. 38), il est dit expressément que ce fut dans l’espoir d’empêcher « que les candidats officiels de l’Alliance fussent élus et délégués au Congrès aux frais de l’Internationale » qu’Engels écrivit sa lettre.
  31. La brochure L’Alliance a reproduit (p. 38) plusieurs passages de cette lettre, entre autres le début ; mais les auteurs ont cru devoir en passer sous silence la conclusion : ils n’ont pas osé reproduire l’ultimatum d’Engels.
  32. Les détails de ce qui se passa dans la séance du sous-comité ont été racontés par Jung au congrès de la Fédération anglaise de l’Internationale, tenu à Londres le 26 janvier 1873.
  33. C’est la brochure dont il a été question p. 307.
  34. Le Conseil fédéral espagnol fit publier dans la Federacion de Barcelone le texte intégral de la lettre d’Engels et de sa réponse. Ces deux pièces ont été reproduites dans le n° 15-16 (15 aoùt-1er septembre 1872) de notre Bulletin, pages 7-8.
  35. Les déclarations des Fédérations de Madrid, de Palma (Majorque), de Villa-Carlos (Minorque), de Cordoue, entre autres, ont été publiées.
  36. Ne pas confondre cette société avec l’Alliance de la démocratie socialiste, Section publique de Genève, qui avait des membres en divers pays : la Alianza que nous avons fondée en Espagne n’avait de commun avec elle que la conformité des idées. (Note de la Cuestion de la Alianza.)
  37. Ces localités étaient Naples, Sciacca (Sicile). Mantone, Sienne, Ravenne, Bologne, Florence, Rimini, Imola, Rome, Fusignano, San Polito, Mirandola, San Govanni in Persiceto, Fano, Fermo, Sinigaglia, San Arcangelo, Forti, et la province d’Ombrie. Les Sections de Milan et de Ferrare, qui n’avaient pas pu envoyer de délégués à Rimini, s’empressèrent d’adhérer aux résolutions de la Conférence et d’entrer dans la Fédération italienne.
  38. Allusion à la salutation des Fraticelli du XIVe siècle : « Au nom de celui à qui on a fait tort (Satan), salut ! », citée par Bakounine dans la Théologie politique de Mazzini, p. 56 (voir ci-dessus, p. 233).
  39. Lettre communiquée par Mme Charles Keller.
  40. « À Montpellier, M. Guesde avait pour confident un nommé Paul Brousse, étudiant en médecine, qui tâchait de faire de la propagande allianciste dans tout l’Hérault... Peu de temps avant le Congrès de la Haye,... Brousse tenta d’engager la Section de Montpellier... à ne pas se prononcer jusqu’à ce que le Congrès eût décidé les affaires pendantes » (L’Alliance, etc., p. 51).
  41. Lettre communiquée par Mme Charles Keller.
  42. Sa réponse à la « Circulaire privée », publiée dans le Bulletin du 15 juin 1872, ainsi que dans le Corsaire, le Rappel et la République française de Paris.
  43. Segui il tuo corso, e lascia dir le genti. Marx a placé ce vers à la fin de la préface de Das Kapital (25 juillet 1867), et c’est là que je l’avais fait lire à Malon pendant son séjour à Neuchâtel.
  44. Lettre communiquée par Mme Charles Keller.
  45. L’Alliance de la démocratie socialiste avait été fondée en septembre 1868 ; mais c’est en janvier 1869 qu’eurent lieu, en divers pays, des discussions sur la nouvelle association et sur les inconvénients que son existence pouvait présenter pour l’Internationale (voir tome Ier, pages 110 et suivantes).
  46. La séparation de Malon d’avec Bakounine a une autre cause, dont Malon ne pouvait pas parler à sa correspondante : la crise survenue en février 1869 dans la Fraternité internationale (t. Ier pages 120 et 131).
  47. Charles Gérardin, membre de la Commune, qui disparut le 9 mai 1871 en même temps que Rossel.
  48. Lettre communiquée par Mme Charles Keller.
  49. Ce Conseil fédéral avait son siège à New York, et se composait d’un délégué par Section.
  50. Au 5 mai 1872, il y avait aux États-Unis cinquante Sections de l’Internationale, dont quarante envoyaient leurs délégués au Conseil fédéral de Spring Street, et dix à celui du Tenth Ward Motel.
  51. Au printemps de 1872, le Conseil général avait prononcé la suspension de la Section 12, de New York. Peu de temps après, une lettre, signée d’Eccarius, et adressée au Conseil fédéral de Spring Street, annonçait que le Conseil général, reconnaissant qu’il avait agi trop précipitamment, désirait recevoir des explications sur les causes de la scission américaine, et qu’il retirerait ensuite la suspension de la Section 12, C’est pour avoir écrit cette lettre qu’Eccarius fut relevé de ses fonctions ; Marx le remplaça par Le Moussu, qui écrivit aussitôt une lettre excommuniant le Conseil fédéral de Spring Street.
  52. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 236.
  53. En août 1872, des étudiants russes et serbes, des deux sexes, constituèrent à Zürich une Section slave : c’est cette Section qui fut représentée au Congrès de la Chaux-de-Fonds.
  54. Les noms des délégués au Congrès ne sont pas indiqués dans le compte-rendu publié par le Bulletin.
  55. À ce moment la colonie slave de Zurich était très préoccupée d’un événement qui eut beaucoup de retentissement : la police zuricoise venait d’arrêter, le 14 août, Netchaïef, qui depuis un certain temps se cachait à Zurich, et dont la retraite avait été dénoncée par un mouchard nommé Stempkowski. On lit dans le calendrier-journal de Bakounine : « Août 14. Nietchaïef arrêté. Arrive Ozerof et femme. — 15. Discussion sur Nietchaïef. Holstein à Berne. Œlsnitz accompagne Ozerof à Berne. — 16. Je vais chez Gustave Vogt pour Nietchaïef. Stempkowski espion. Toursky, revision des papiers Nietchaïef. — 17. Serbes chez moi. Partons à 1 h. 40 avec Russes accompagnés de Serbes pour Chaux-de Fonds. » On sait que Netchaïef fut livré à la Russie par le gouvernement suisse le 27 octobre 1872 ; condamné aux travaux forcés à perpétuité, Il est mort en décembre 1882 dans la forteresse de Pierre et Paul, à Saint-Pétersbourg.
  56. Ces deux adverbes attestent la collaboration de Bakounine à la rédaction du mandat.
  57. J’étais reparti la veille pour Neuchâtel.
  58. Ce Glaser était un personnage assez louche, brasseur d’affaires, et qui fut plus tard, dit-on, en rapport avec l’ambassade russe. Engels lui écrivait, comme on le verra, pour le charger de faire publier dans les journaux socialistes belges les nouvelles qu’il venait de recevoir au sujet de la Conférence de Rimini. Glaser n’imagina rien de mieux que de copier les principaux passages de la lettre d’Engels et de les envoyer, le 21 août, à Brismée, qu’il connaissait. Après le Congrès de la Haye, Brismée montra cette pièce intéressante à Joukovsky : celui-ci en prit copie, et c’est dans ses papiers que Nettlau l’a trouvée. (Nettlau, p. 612.)
  59. Bakounine, je l’ai dit, fut aussi surpris et aussi mécontent que nous lorsqu’il lut la résolution de Rimini.
  60. C’était une fausse nouvelle: le délégué espéré ne vint pas. Il paraît que F. Mora, voyant la tournure qu’avaient prise les choses en Espagne, chancelait et manquait de résolution. Engels écrivit à Sorge le 16 novembre 1872 : « Tout ce qui a eu lieu en Espagne, nous le devons à l’énergie du seul Mesa, qui a dû tout exécuter à lui tout seul. Mora est faible, et a été un moment vacillant, (Mora ist schwach und war einen Augenblick schwankend). »
  61. Parce que, aucune délégation du parti anti-autoritaire, à ce que croyait Engels, ne devant y venir, on pourrait y prononcer en catimini les expulsions résolues d’avance.