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L’INTERNATIONALE - Tome II
Quatrième partie
Chapitre I






QUATRIÈME PARTIE


LA FÉDÉRATION JURASSIENNE : PREMIÈRE PÉRIODE


(Novembre 1871 — Septembre 1872)




I
Le Congrès de Sonvillier (12 novembre 1871) : fondation de la Fédération Jurassienne. — La circulaire de Sonvillier.


La Section centrale de Neuchâtel élut pour ses délégués au Congrès de Sonvillier un ouvrier serrurier, Auguste Dupuis, et moi. Nous partîmes le samedi après-midi 11 novembre, et nous voyageâmes, de Neuchâtel à Sonvillier, avec les deux délégués de la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève, Jules Guesde et Joukovsky. À ceux-ci s’étaient joints, à titre individuel, Lefrançais et Malon, qui désiraient assister au Congrès pour faire la connaissance des internationaux du Jura. Le train, marchant d’abord dans la direction de l’ouest, traversa, en vue du lac de Neuchâtel, des campagnes plantées de vignes, puis des prairies et des bois, pour s’arrêter à Chambrelien, gare de « rebroussement » ; se dirigeant ensuite vers le nord-est, il s’éleva, par une pente assez raide, le long du versant nord du Val de Ruz, à travers des forêts de sapins, jusqu’à l’entrée du grand tunnel dit des Loges, dans lequel il s’engouffra pour une dizaine de minutes ; il en ressortit à la petite gare des Convers, située, comme au fond d’un puits, dans un site sauvage, au pied du Roc Mil-Deux, et entre l’extrémité du tunnel des Loges et l’entrée du second tunnel, plus court, dit du Mont-Sagne, qui conduit à la Chaux-de-Fonds. Aux Convers, nous quittâmes le train pour prendre la voiture postale, et, à la nuit tombante, nous arrivions, après avoir descendu le val supérieur de la Suze et traversé le village de Renan, au village de Sonvillier. Nos compagnons français avaient examiné d’un œil curieux, pendant toute la durée du trajet, ce pays d’un aspect si inattendu, qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils étaient accoutumés à voir ; ils entraient dans un monde inconnu, qui leur réservait des impressions tout à fait nouvelles.

Accueillis à bras ouverts par les camarades de Sonvillier et par ceux des délégués qui étaient déjà arrivés, nous nous logeâmes à l’hôtel de la Balance.

Le dimanche matin, à neuf heures, le Congrès s’ouvrit, dans la grande salle de l’hôtel. Huit Sections seulement, sur celles qui formaient notre Fédération, étaient représentées ; en voici la liste, avec les noms des délégués :

Section centrale du Locle : Frédéric Graisier, graveur ; Auguste Spichiger, guillocheur ;

Section de propagande de la Chaux-de-Fonds : Numa Brandt, horloger ;

Section centrale de Neuchâtel : A. Dupuis, serrurier ; James Guillaume, typographe ;

Section centrale du district de Courtelary : Henri Devenoges, monteur de boîtes ; Léon Schwitzguébel, guillocheur ;

Cercle d’études sociales de Sonvillier : Fritz Tschui, horloger ; Justin Guerber, graveur ;

Cercle d’études sociales de Saint-Imier : A. Scheuner, horloger ; Louis Cartier, horloger ;

Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary : Charles Chopard, graveur ; Alfred Jeanrenaud, guillocheur ;

Section de Moutier : Christian Hofer, horloger.

La Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève n’appartenait pas à notre Fédération, et le Conseil général de Londres ne l’avait pas admise dans l’Internationale ; mais ses délégués, Jules Guesde, journaliste, et Nicolas Joukovsky, instituteur, furent reçus comme membres du Congrès, car ils apportaient l’adhésion de leur Section à la Fédération nouvelle que le Congrès avait pour mission d’organiser.

« Un certain nombre de membres des Sections les plus voisines assistaient au Congrès, outre les délégués ; on pressentait qu’il devait s’y passer quelque chose d’important, et que le conflit interminable qui, depuis bientôt deux ans, mettait en péril l’Internationale en Suisse, allait recevoir une solution. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 223.)

Auguste Spichiger, du Locle, fut élu président ; Charles Chopard, de Sonvillier, et Jules Guesde, de Genève, furent secrétaires.

Le premier objet qui figurait à l’ordre du jour était le rapport du Comité fédéral. « Ce rapport, présenté par le secrétaire du Comité, Adhémar Schwitzguébel, constata, avec une entière franchise, le triste état de désorganisation où se trouvait l’Internationale en Suisse. Il en attribua la cause, d’une part, à la guerre franco-allemande et aux événements qui l’avaient suivie ; d’autre part, aux intrigues de la coterie genevoise et de ses alliés de Londres. La sincérité avec laquelle ce rapport mit le doigt sur les plaies dont souffrait l’Association en Suisse fut très remarquée, et produisit une excellente impression ; on y sentait l’accent résolu d’hommes qui se savent assez forts pour n’avoir pas besoin de déguiser la vérité. » (Mémoire, p. 223.) Le rapport constatait que les Sections de Bienne, de Saint-Blaise, du Val de Ruz, de Cortébert, de Corgémont, avaient cessé d’exister ; quant aux corps de métiers adhérents à notre Fédération : graveurs et guillocheurs du Locle ; menuisiers, graveurs et guillocheurs de Neuchâtel, monteurs de boîtes du Vignoble neuchâtelois ; monteurs de boîtes, graveurs et guillocheurs de Bienne, ils continuaient à déployer une activité satisfaisante au point de vue corporatif, mais ils paraissaient se désintéresser de l’Internationale et n’avaient pas répondu aux circulaires du Comité fédéral ; seule la Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary, restée intrépidement sur la brèche et constituée, non plus en société de secours mutuels, mais, depuis le mois de mars 1870 (t. Ier, p. 286), en société de résistance, avait envoyé une délégation [1]. Le rapport traitait, en terminant, de la question de l’organisation et de la fédération des sociétés de métiers, de la question de la propagande, et, enfin, des rapports de notre Fédération avec celles des pays voisins et avec le Conseil général.

Le langage mesuré de ce rapport, l’élévation des vues qui y étaient exprimées, le sens juste et profond des réalités qui s’y manifestait à chaque ligne, frappèrent vivement ceux des assistants qui se trouvaient pour la première fois en contact avec les ouvriers de nos Montagnes ; et la Révolution sociale, en reproduisant dans son n° 4 ce remarquable document, le caractérisa en ces termes (l’article est de Lefrançais) :


Nous nous garderons bien d’analyser ce rapport... ; nous laissons aux lecteurs de notre journal [le soin] d’en apprécier la sincérité et la véritable valeur. Cette lecture donnera la mesure exacte de ce qu’on peut attendre de dévouement et d’intelligence pratique de la part des adhérents à la Fédération jurassienne.


Marx, dans sa brochure Les prétendues scissions, etc. (pages 32 et 34), a fait des gorges chaudes de cette phrase ; le « dévouement » et « l’intelligence pratique » des ouvriers jurassiens ont servi de thème à ses aimables plaisanteries. J’ai souvent regretté que Marx n’ait pas eu l’occasion de venir — comme l’ont fait Bakounine, Lefrançais, Kropotkine, Cafiero et tant d’autres — faire personnellement la connaissance des populations ouvrières de nos Montagnes. Je suis persuadé que s’il avait séjourné quelques semaines parmi nous, ses préventions injustes se seraient dissipées ; malgré les divergences théoriques, malgré les vues opposées sur la tactique, il aurait reconnu en nous les véritables propugnateurs du socialisme ouvrier ; il aurait rougi de s’allier avec nos adversaires, des Coullery, des Grosselin, des Henri Perret, des Outine, lorsqu’il les aurait vus à l’œuvre sur leur terrain d’opérations ; et les scandales du Congrès de la Haye auraient peut-être été évités.


Le Congrès nomma ensuite des commissions chargées de faire rapport sur chacun des points de son ordre du jour : la Conférence de Londres et les actes du Conseil général ; la réorganisation de la Fédération et la revision de ses statuts ; le projet d’un Congrès ouvrier suisse. Sur la proposition des délégués de Genève, il ajouta à cet ordre du jour une question de plus, celle d’un organe à créer pour la Fédération. Puis la séance fut levée.

La commission chargée de rapporter sur les actes du Conseil général et de la Conférence de Londres avait été composée de trois membres : Hofer, délégué de Moutier, Joukovsky, délégué de Genève, et moi. Nous avions tenu à placer Hofer dans cette commission pour que le délégué de la Section de Moutier (Section que des influences adverses avaient déjà cherché à plusieurs reprises à séparer de nous) se trouvât associé, aux yeux de tous, à l’acte le plus important du Congrès, à celui par lequel nous allions lever le drapeau de l’insurrection contre les décisions de la Conférence. Un motif analogue nous avait engagés à faire siéger également dans la commission, en la personne de Joukovsky, un représentant de cette Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste qui groupait, à Genève, la plupart des réfugiés français. Notre commission se réunit immédiatement ; je tirai de ma poche le manuscrit que j’avais rédigé la semaine précédente, et j’en donnai lecture à mes deux collègues : ils l’approuvèrent, sans y proposer, autant que je puisse me souvenir, aucun amendement.

À l’ouverture de la seconde séance, intervertissant l’ordre des questions du programme, le Congrès aborda, en premier lieu, la question de la réorganisation de la Fédération et de la revision de ses statuts. Il vota à l’unanimité la résolution suivante, présentée par la commission (j’ai oublié les noms de ses membres), résolution qui devait déblayer le terrain et mettre fin, dans notre pensée, à la querelle à laquelle s’obstinaient les intrigants du Temple-Unique :


Le Congrès,

Considérant que la Fédération romande, dont le présent Congrès est le seul représentant légitime, a perdu son caractère primitif par la retraite d’une partie des Sections qui la constituaient.

Pense qu’il y a lieu de dissoudre cette Fédération, et la déclare dissoute.

Considérant, en outre, qu’un Congrès des Sections romandes, réuni à Saint-Imier en octobre 1870, a discuté la proposition de constituer une Fédération nouvelle, qui porterait le nom de Fédération jurassienne [2], proposition qui a été écartée alors comme prématurée, mais qui est présentée de nouveau aujourd’hui par plusieurs Sections,

Le Congrès décide de constituer, entre les Sections représentées au Congrès et celles qui y adhéreront, une Fédération nouvelle qui prend le nom de Fédération jurassienne.


« Il y a quelques remarques à faire sur la rédaction de cette importante résolution, qui fut l’acte constitutif de cette Fédération jurassienne destinée à appeler sur sa tête toutes les fureurs de Marx et de son parti. D’abord, dès la première phrase, le Congrès maintient la validité du vote à la suite duquel, au Congrès de la Chaux-de-Fonds, la Fédération romande s’était trouvée divisée en majorité et en minorité ; il affirme, en dépit de la Conférence de Londres, que les Sections de la majorité, c’est-à-dire les Sections du Jura, constituaient encore à cette heure-là, le 12 novembre 1871, la seule véritable et légitime Fédération romande, et que leur Congrès seul avait le droit de s’en déclarer le représentant. Après cette affirmation, la résolution disait clairement que, si les Sections romandes du Jura se constituaient, à partir de ce jour, en Fédération jurassienne, ce n’était point pour obéir au décret de la Conférence, mais que c’était de leur chef, et en donnant suite à une proposition présentée déjà l’année précédente au Congrès romand de Saint-Imier. Cette espèce de défi jeté à l’autorité de la Conférence fit bondir les marxistes, et l’Égalité ne trouva pas assez d’injures pour les audacieux délégués de Sonvillier. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 224.)

La commission avait pris connaissance du projet de statuts fédéraux présenté par la Section de Neuchâtel (voir ci-dessus p. 226) et l’avait fait sien. Ce projet fut voté par les délégués, sous la réserve de son acceptation ultérieure par les Sections. Il consacrait le principe de l’autonomie des Sections ; et il fournissait la preuve, réduit qu’il était à un très petit nombre d’articles, qu’on pouvait se passer du pesant bagage de réglementation minutieuse dont on surcharge ordinairement les statuts des associations. Voici le texte des neuf articles de ce pacte fédéral :


Statuts fédéraux de la Fédération jurassienne
votés par le Congrès de Sonvillier, le 12 novembre 1871.


Article premier. — Il est formé entre les Sections de l’Internationale adhérentes aux présents statuts fédéraux une Fédération qui prend le nom de Fédération jurassienne.

Art. 2. — La Fédération reconnaît les Statuts généraux de l’Association internationale des travailleurs.

Art. 3. — Le lien fédéral a pour représentant un Comité fédéral, composé de cinq membres, auquel est remise la gestion des intérêts fédéraux, sous le contrôle des Sections.

Le Comité fédéral n’est investi d’aucune autorité. Il remplit simplement le rôle de bureau de renseignements, de correspondance et de statistique.

Chaque année, le Congrès de la Fédération désigne la localité de la région qui choisira dans son sein le Comité fédéral.

Art. 4. — Les Sections, en entrant dans la Fédération, conservent leur autonomie absolue, et ne prennent d’autre engagement que celui d’observer les clauses des présents statuts fédéraux.

Art. 5. — Toute latitude est laissée aux Sections qui voudront former entre elles des fédérations locales ou spéciales.

Art. 6. — Toute Section de l’Internationale peut être admise dans la Fédération, à la condition d’adhérer aux présents statuts et de ne rien admettre dans son règlement particulier qui y soit contraire.

Le Comité fédéral est chargé de recevoir l’adhésion des nouvelles Sections, et d’en aviser la Fédération dans le délai de quinze jours. Dans les cas douteux, il en référera à la Fédération dans le même délai, et chaque Section est alors appelée à voter sur l’admission ou le rejet de la Section adhérente.

Art. 7. — La cotisation fédérale est fixée à vingt centimes par an et par membre. Elle est payable au mois de janvier de chaque année, entre les mains du caissier du Comité fédéral.

Les Sections qui n’auront pas versé leurs cotisations au 31 mars seront, par le fait même, considérées comme ayant renoncé à la Fédération. Elles pourront toutefois y rentrer en s’acquittant de leurs obligations.

Art. 8. — Le Congrès de la Fédération se réunit chaque année au mois d’avril, dans la localité choisie par la majorité des Sections.

Chaque Section a le droit d’envoyer deux délégués au Congrès.

Le Congrès s’occupe des intérêts généraux des Sections fédérées, ainsi que de toutes les questions qui peuvent intéresser la cause du prolétariat. Il ne s’immisce en aucune façon dans l’administration intérieure des Sections.

Il reçoit le rapport de gestion du Comité fédéral, et lui donne décharge.

Chaque Section a le droit de proposer des questions pour l’ordre du jour du Congrès. L’ordre du jour est fixé définitivement dans la séance d’ouverture du Congrès.

Art. 9. — Les présents statuts sont revisibles en tout temps, à la demande d’une Section, par un Congrès de la Fédération.

Ainsi adopté à l’unanimité des délégués.

Au nom du Congrès de Sonvillier :

Le président, Auguste Spichiger ; les secrétaires, Charles Chopard,
Jules Guesde.


Vint ensuite la question capitale, celle des actes du Conseil général et des résolutions de la Conférence de Londres. Il y avait accord complet, sur ce point, entre toutes les Sections représentées : tous les délégués avaient mandat de protester contre les manœuvres du Conseil général et contre les décrets de la Conférence, et de réclamer la convocation, à bref délai, d’un Congrès général, pour assurer le maintien, dans l’Internationale, du principe d’autonomie. Au nom de la commission chargée de rapporter, je lus le projet de circulaire aux Fédérations de l’internationale. Ce projet fut adopté à l’unanimité, et le Congrès décida que la circulaire serait signée par tous les délégués. La voici :


Circulaire à toutes les Fédérations
de l’Association internationale des travailleurs.

Les délégués soussignés, représentant un groupe de Sections de l’Internationale qui vient de se constituer sous le nom de Fédération jurassienne, s’adressent, par la présente circulaire, à toutes les Fédérations de l’Association internationale des travailleurs, et leur demandent de se joindre à elles pour provoquer la convocation, à bref délai, d’un Congrès général.

Nous allons exposer en peu de mots quelles sont les raisons qui nous font réclamer cette mesure, absolument nécessaire pour empêcher notre grande Association d’être entraînée, à son insu, sur une pente funeste, au bout de laquelle elle trouverait la dissolution.

Lors de la création de l’Association internationale des travailleurs, il fut institué un Conseil général qui devait, aux termes des statuts, servir de bureau central de correspondance entre les Sections, mais auquel ne fut déléguée absolument aucune autorité, ce qui eût d’ailleurs été contraire à l’essence même de l’Internationale, qui n’est qu’une immense protestation contre l’autorité.

Les attributions du Conseil général sont du reste nettement définies par les articles suivants des Statuts généraux et du Règlement général [3] :

« Statuts généraux. — Art. 3. — Il est établi un Conseil général se composant de travailleurs représentant les différentes nations faisant partie de l’Association internationale. Il prendra dans son sein, selon les besoins de l’Association, les membres du bureau, tels que président, secrétaire général, trésorier et secrétaires particuliers pour les différents pays.

« Tous les ans, le Congrès réuni indiquera le siège du Conseil général, nommera ses membres, en lui laissant le droit de s’adjoindre des membres supplémentaires, et choisira le lieu de la prochaine réunion.

« À l’époque fixée pour le Congrès, et sans qu’il soit nécessaire d’une convocation spéciale, les délégués se réuniront de plein droit aux lieu et jour désignés. En cas de force majeure, le Conseil général pourra changer le lieu du Congrès, sans en changer toutefois la date.

« Art. 4. — À chaque Congrès annuel, le Conseil général publiera un rapport des travaux de l’année. En cas d’urgence, il pourra convoquer le Congrès avant le terme fixé.

« Art. 5. — Le Conseil général établira des relations avec les différentes associations ouvrières, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant du mouvement de leur classe dans les autres pays ; qu’une enquête sur l’état social soit faite simultanément et dans un même esprit ; que les questions proposées par une Société, et dont la discussion est d’un intérêt général, soient examinées par toutes, et que, lorsqu’une idée pratique ou une difficulté internationale réclamera l’action de l’Association, celle-ci puisse agir d’une manière uniforme. Lorsque cela lui senblera nécessaire, le Conseil général prendra l’initiative des propositions à soumettre aux sociétés locales ou nationales.

« Il publiera un bulletin pour faciliter ses communications avec les bureaux correspondants.

« Règlement. — Article premier. — Le Conseil général est obligé d’exécuter les résolutions du Congrès.

« Il rassemble dans ce but tous les documents que les bureaux correspondants des différents pays lui enverront et ceux qu’il pourra se procurer par une autre voie.

« Il est chargé d’organiser le Congrès et de porter son programme à la connaissance de toutes les Sections, par l’intermédiaire des bureaux correspondants des différents pays.

« Art. 2. — Le Conseil général publiera, autant et aussi souvent que ses moyens le lui permettront, un bulletin qui embrassera tout ce qui peut intéresser l’Association internationale : offre et demande de travail dans les différentes localités ; sociétés coopératives ; état des classes laborieuses dans tous les pays, etc. »

Le Conseil général fut placé pour la première année à Londres, pour plusieurs motifs : c’était d’un meeting tenu à Londres qu’était sortie l’idée première de l’Internationale ; puis Londres offrait plus de sécurité que les autres villes de l’Europe, sous le rapport des garanties individuelles.

Dans les Congrès subséquents de l’Internationale, à Lausanne (1867) et à Bruxelles (1868), le Conseil général fut confirmé à Londres. Quant à sa composition, tous ceux qui ont assisté aux Congrès généraux savent comment la chose se passait : on votait de confiance les listes qui étaient présentées au Congrès, et qui portaient en majorité des noms absolument inconnus aux délégués. La confiance allait si loin, que la faculté était même laissée au Conseil général de s’adjoindre qui bon lui semblerait ; et, par cette disposition des statuts, la nomination du Conseil général par le Congrès devenait illusoire. En effet, le Conseil pouvait, après coup, s’adjoindre tout un personnel qui en aurait modifié complètement la majorité et les tendances.

Au Congrès de Bâle, la confiance aveugle atteignit jusqu’à une sorte d’abdication volontaire entre les mains du Conseil général. Au moyen de résolutions administratives, on porta atteinte, sans trop s’en apercevoir, à l’esprit et à la lettre des Statuts généraux, où l’autonomie de chaque Section, de chaque groupe de Sections était si clairement proclamée. Qu’en en juge :

« Résolutions administratives de Bâle. — Résolution VI. — Le Conseil général a le droit de suspendre, jusqu’au prochain Congrès, une Section de l’Internationale.

« Résolution VII. — Lorsque des démêlés s’élèveront entre des sociétés ou branches d’un groupe national, ou entre des groupes de différentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sur le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement. »

C’était mettre entre les mains du Conseil général un pouvoir dangereux, et on eut tort de ne pas eu prévoir le résultat.

S’il est un fait incontestable, mille fois attesté par l’expérience, c’est l’effet corrupteur que produit l’autorité sur ceux entre les mains desquels elle est déposée. Il est absolument impossible qu’un homme qui a pouvoir sur ses semblables demeure un homme moral.

Le Conseil général ne pouvait pas échapper à cette loi fatale. Composé pendant cinq années de suite des mêmes hommes, toujours réélus, et revêtu par les résolutions de Bâle d’un pouvoir très grand sur les Sections, il a fini par se regarder comme le chef légitime de l’Internationale. Le mandat de membre du Conseil général est devenu, entre les mains de quelques individualités, comme une propriété personnelle, et Londres leur a paru la capitale inamovible de notre Association. Peu à peu, ces hommes, qui ne sont que nos mandataires, — et la plupart d’entre eux ne sont pas même nos mandataires réguliers, n’ayant pas été élus par un Congrès, — ces hommes, disons-nous, habitués à marcher à notre tête et à parler en notre nom, ont été amenés, par le courant naturel des choses et par la force même de cette situation, à vouloir faire prédominer dans l’Internationale leur programme spécial, leur doctrine personnelle. Étant devenus, à leurs propres yeux, une sorte de gouvernement, il était naturel que leurs idées particulières leur apparussent comme la théorie officielle ayant seule droit de cité dans l’Association ; tandis que les idées divergentes émises dans d’autres groupes leur ont paru, non plus la légitime manifestation d’une opinion égale en droit à la leur, mais une véritable hérésie. Ainsi s’est constituée peu à peu une orthodoxie dont le siège était à Londres, dont les représentants étaient les membres du Conseil général ; et bientôt les correspondants du Conseil pour chaque pays se sont donné pour mission, non plus de servir d’intermédiaires neutres et désintéressés entre les diverses Fédérations, mais de se faire les apôtres de la doctrine orthodoxe, de lui chercher des propagateurs, et de servir des intérêts de secte au détriment des intérêts généraux de l’Association.

Que devait-il résulter de tout cela ? Le Conseil général rencontra naturellement de l’opposition dans la voie nouvelle où il s’engageait. L’irrésistible logique l’obligea de chercher à briser cette opposition. Et voilà les luttes qui commencent, et, avec elles, les intimités personnelles et les manœuvres de coterie. Le Conseil général devient un foyer d’intrigues ; les opposants sont conspués, calomniés ; enfin la guerre, la guerre ouverte, éclate au sein de notre Association.

Depuis le Congrès de Bâle, en 1869, le Congrès général de l’Association n’ayant pas été réuni, le Conseil général s’est trouvé livré à lui-même pendant les deux dernières années. La guerre franco-allemande a été le motif de l’absence de Congrès en 1870 ; en 1871, ce Congrès a été remplacé par une Conférence secrète, convoquée par le Conseil général sans que les Statuts l’autorisassent en aucune manière à agir de la sorte. Cette Conférence secrète, qui certainement n’offrait pas une représentation complète de l’Internationale, puisque de nombreuses Sections, les nôtres en particulier, n’y avaient pas été convoquées ; cette Conférence, dont la majorité avait été faussée d’avance par le fait que le Conseil général s’était arrogé le droit d’y faire siéger six délégués nommés par lui avec voix délibérative ; cette Conférence, qui ne pouvait absolument pas se considérer comme investie des droits d’un Congrès, a cependant pris des résolutions qui portent gravement atteinte aux Statuts généraux, et qui tendent à faire de l’Internationale, libre fédération de Sections autonomes, une organisation hiérarchique et autoritaire de Sections disciplinées, placées entièrement sous la main d’un Conseil général qui peut à son gré refuser leur admission ou bien suspendre leur activité. Et pour couronner l’édifice, une décision de cette Conférence porte que le Conseil général fixera lui-même la date et le lieu du prochain Congrès ou de la Conférence qui le remplacera ; en sorte que nous voilà menacés de la suppression des Congrès généraux, ces grandes assises publiques de l’Internationale, et de leur remplacement, au gré du Conseil général, par des Conférences secrètes analogues à celle qui vient de se tenir à Londres.

En présence de cette situation, qu’avons-nous à faire ?

Nous n’incriminons pas les intentions du Conseil général. Les personnalités qui le composent se sont trouvées les victimes d’une nécessité fatale : elles ont voulu, de bonne foi et pour le triomphe de leur doctrine particulière, introduire dans l’Internationale le principe d’autorité ; les circonstances ont paru favoriser cette tendance, et il nous paraît tout naturel que cette école, dont l’idéal est la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière, ait cru que l’Internationale, à la suite des derniers événements, devait changer son organisation primitive et se transformer en une organisation hiérarchique, dirigée et gouvernée par un Comité.

Mais si nous nous expliquons ces tendances et ces faits, nous ne nous en sentons pas moins obligés de les combattre, au nom de cette Révolution sociale que nous poursuivons, et dont le programme est : « Émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », en dehors de toute autorité directrice, cette autorité fût-elle élue et consentie par les travailleurs.

Nous demandons le maintien, dans l’Internationale, de ce principe de l’autonomie des Sections, qui a été jusqu’à présent la base de notre Association ; nous demandons que le Conseil général, dont les attributions ont été dénaturées par les résolutions administratives du Congrès de Bâle, rentre dans son rôle normal, qui est celui d’un simple bureau de correspondance et de statistique ; — et cette unité qu’on voudrait établir par la centralisation et la dictature, nous voulons la réaliser par la fédération libre des groupes autonomes.

La société future ne doit être rien autre chose que l’universalisation de l’organisation que l’Internationale se sera donnée. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal. Comment voudrait-on qu’une société égalitaire et libre sortît d’une organisation autoritaire ? C’est impossible. L’Internationale, embryon de la future société humaine, est tenue d’être, dès maintenant, l’image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l’autorité, à la dictature.

Nous concluons à la convocation, à bref délai, d’un Congrès général de l’Association.

Vive l’Association internationale des travailleurs !

Sonvillier, le 12 novembre 1871.

Les délégués au Congrès de la Fédération jurassienne :

Henri Devenoges, Léon Schwitzguébel, délégués de la Section centrale du district de Courtelary ; — Fritz Tschui, Justin Guerber, délégués du Cercle d’études sociales de Sonvillier ; — Christian Hofer, délégué de la Section de Moutier-Grandval ; — Frédéric Graisier, Auguste Spichiger, délégués de la Section centrale du Locle ; — Nicolas Joukovsky, Jules Guesde, délégués de la Section de propagande et d’action révolutionnaire socialiste de Genève ; — Charles Chopard, Alfred Jeanrenaud, délégués de la Section des ouvriers graveurs et guillocheurs du district de Courtelary ; — Numa Brandt, délégué de la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds ; — James Guillaume, A. Dupuis, délégués de la Section centrale de Neuchâtel ; — A. Scheuner, Louis Cartier, délégués du Cercle d’études sociales de Saint-Imier.


Il fut décidé que cette circulaire serait imprimée à cinq cents exemplaires, pour être envoyée dans tous les pays où existaient des Sections de l’Internationale. La séance fut ensuite levée.

Une assemblée populaire avait été convoquée pour le dimanche soir, dans la grande salle de l’hôtel de la Balance. La salle était comble : de nombreux camarades de Saint-Imier et des environs étaient venus se joindre à nous ; et les habitants de Sonvillier, curieux de voir et d’entendre des « communards », avaient montré beaucoup d’empressement à se rendre à l’invitation du comité local. Ce furent Lefrançais et Guesde qui occupèrent la tribune (Malon ne parlait pas en public ; on sait qu’il était bègue). Lefrançais souffrait d’une violente migraine ; sa harangue s’en ressentit, et nous le trouvâmes, ce soir-là, comme orateur, bien inférieur à sa réputation. Guesde, au contraire, surpassa notre attente : sa facilité d’élocution, son aisance correcte, la simplicité énergique de son discours, enlevèrent tous les suffrages ; la Révolution sociale (correspondance envoyée par Lefrançais) dit que Guesde parla « en termes clairs, sobres et méthodiques », et que « son éloquente improvisation fit une vive impression sur les assistants ».

Le lundi matin, de neuf heures à midi, le Congrès tint une troisième et dernière séance pour terminer ses travaux. Le projet d’un Congrès ouvrier suisse avait été mis en avant à la fois par le parti de la démocratie sociale de Zürich, et par une organisation de création nouvelle qui s’intitulait Association ouvrière politique nationale de Genève (Henri Perret en était le président). La commission que le Congrès avait chargée d’étudier la question présenta un rapport qui concluait en proposant la résolution suivante :


Le Congrès invite les Sections de la Fédération à suivre attentivement l’agitation qui se produit en faveur d’un Congrès ouvrier suisse, à étudier les questions qui s’y rattachent, et à se préparer à y envoyer des délégations qui auraient à défendre les principes dominant dans notre Fédération.


Voulant témoigner de leur désir sincère d’union avec toutes les Sociétés ouvrières de la Suisse, les délégués adoptèrent cette résolution à l’unanimité ; mais elle ne conduisit à aucun résultat pratique. Le Congrès suisse projeté, en effet, n’eut pas lieu, les organisateurs n’ayant pu s’entendre.

Le Congrès avait ajouté à son ordre du jour, comme je l’ai dit, une question de plus, celle d’un organe à créer pour la Fédération. Cette question s’était trouvée soulevée par une proposition du citoyen Claris, proposition que le délégué Joukovsky s’était chargé de transmettre au Congrès. Claris, propriétaire et directeur du journal la Révolution sociale, offrait à la Fédération jurassienne d’insérer dans son journal tous les articles et documents qu’elle lui enverrait, se réservant, sous sa propre responsabilité, la direction de la partie du journal qui ne serait pas absorbée par les communications officielles de la Fédération. L’offre de Claris fut acceptée ; le Congrès décida d’inviter les Sections composant la Fédération, et les membres de ces Sections, à prendre le plus grand nombre possible d’abonnements à la Révolution sociale ; et il nomma une délégation chargée spécialement de veiller sur la partie du journal qui serait réservée à la Fédération [4]. En conséquence, à partir de son cinquième numéro (23 novembre 1872), la Révolution sociale devint l’organe de la Fédération jurassienne.

On a vu (p. 215) que, dès le mois de septembre, notre Comité fédéral s’était préoccupé de la rédaction d’un Mémoire qui serait adressé « à tous les centres internationaux », et avait songé à me demander de me charger de la rédaction de cet exposé. Il crut devoir soulever la question devant le Congrès de Sonvillier ; et, sur sa proposition, le Congrès donna formellement au futur Comité fédéral jurassien le mandat de pluplier un Mémoire destiné à éclairer l’opinion des autres Fédérations de l’Internationale sur les faits qui avaient amené la scission de l’ancienne Fédération romande. C’est en vertu de cette décision que — le Comité fédéral jurassien, une fois constitué, ayant nommé une commission dont je fus l’agent exécutif — j’entrepris au printemps de 1872 la rédaction du Mémoire de la Fédération jurassienne.

Avant de se séparer, le Congrès, conformément à l’article 3 des nouveaux statuts fédéraux, eut à désigner la localité dont la Section devrait nommer dans son sein le Comité fédéral jurassien. La localité choisie fut Sonvillier. Je ne me rappelle pas au complet les noms des cinq membres que les camarades de Sonvillier élurent pour former ce premier Comité, qui resta en fonctions jusqu’au Congrès du Locle ( 19 mai 1872). Le Bulletin de la Fédération jurassienne du 1er mai 1872 dit que les membres du Comité fédéral jurassien sont deux graveurs, deux guillocheurs et un monteur de boîtes. Le monteur de boîtes est certainement Alfred Andrié ; l’un des deux graveurs est Adhémar Schwitzguébel, qui fut secrétaire correspondant du Comité, et l’autre probablement Justin Guerber ; quant aux deux guillocheurs, je ne sais plus.


Nous n’eussions pas demandé mieux que de prolonger notre séjour au Val de Saint-Imier ; nos camarades venus de Genève, en particulier, enchantés de tout ce qu’ils avaient vu et entendu dans ce milieu d’égalité et de fraternité, au sein d’une population ouvrière simple, cordiale et sérieuse, éprouvaient un réel regret d’avoir à se séparer si tôt de leurs nouveaux amis. Mais on était déjà au lundi ; chacun devait reprendre le travail, et les délégués du Locle, de la Chaux-de-Fonds, de Moutier, de Neuchâtel, étaient rappelés chez eux par les nécessités de l’existence. Il fallut donc se résoudre à partir, après avoir pris un dernier repas en commun. Le temps, qui, la veille, était beau, était subitement devenu menaçant, et le ciel, assombri, annonçait l’approche d’une tempête de neige. Ceux des délégués qui avaient à regagner les Convers pour y prendre le train, soit dans la direction des Montagnes, soit dans celle du Vignoble, comptaient monter, à Sonvillier, dans la voiture postale qui passait vers les quatre heures : mais lorsqu’elle arriva, venant de Saint-Imier, il ne s’y trouvait plus que deux places libres. À l’unanimité, il fut décidé que l’une des places serait donnée à Jules Guesde, dont la longue taille frêle, les jambes débiles, la figure émaciée, annonçaient la faiblesse physique : nous nous serions fait conscience de lui laisser faire la route à pied. Guesde voulait aller à la Chaux-de-Fonds, avant de rentrer à Genève ; nous lui adjoignîmes, comme compagnon de voyage, Auguste Spichiger, chargé de le piloter et de prendre soin de lui. Nos amis Lefrançais, Malon et Joukovsky désiraient aussi visiter la Chaux-de-Fonds ; ceux de nos camarades du Jura neuchâtelois qui devaient regagner leurs pénates — Graisier, du Locle, et deux ou trois aussi de la Chaux-de-Fonds (Numa Brandt avait dû quitter Sonvillier dès le lundi matin) — les dissuadèrent d’aller prendre le train aux Convers, et leur proposèrent de les conduire à la Chaux-de-Fonds à pied par le col de la Cibourg ; Dupuis et moi, séduits par l’idée de cette expédition montagnarde, et désireux de jouir plus longtemps de la compagnie de nos amis, nous joignîmes à la caravane. Nous étions une dizaine, tous habitués à la marche ; et, comme on va voir, bien nous en prit.

Nous quittâmes Sonvillier aux approches de la nuit, accompagnés un bout de chemin par un groupe de socialistes du Vallon ; quand nous arrivâmes à Renan, la neige déjà commençait à tomber, et bientôt elle fit rage, poussée par des rafales de vent d’ouest. En un instant toute la campagne fut blanche ; et, à mesure que nous nous élevions dans le chemin qui mène à la Cibourg, les flocons, toujours plus serrés, formaient une nappe de plus en plus épaisse, où nous enfoncions toujours plus profondément. La nuit était venue. Pendant les premiers quarts d’heure, nous avions pris l’aventure en riant : nous chantions, nous échangions des plaisanteries ; mais, la marche se faisant fort pénible, et la neige, qui continuait à tomber sans relâche, rendant notre allure de plus en plus lente, la fatigue eut raison de notre gaîté.

Cette montée du col de la Cibourg — ce col que j’avais traversé en sens inverse, avec Spichiger et Collier, par une charmante matinée de mai 1869, pour aller rendre visite à Schwitzguébel — était vraiment lugubre, par une nuit noire d’hiver ; nous nous demandions si nous en viendrions à bout, si nous réussirions à gagner la Chaux-de-Fonds, ou si nous resterions en panne, échoués dans quelque « menée » [5]. Après deux heures environ de lutte contre la neige, le vent, le froid glacial, nous nous trouvâmes enfin sur le plateau qui forme le sommet du col, mouillés jusqu’aux os, transis, essoufflés, mais résolus tout de même. Seulement, sur cette vaste étendue déserte, on ne voyait plus de chemin : tout étant recouvert d’un linceul uniforme, nous risquions de ne pas reconnaître la direction à suivre, et nous ne savions comment nous orienter. Heureusement, des camarades, qui avaient de bons yeux, distinguèrent dans l’obscurité les perches indicatrices échelonnées le long de la route : assurés ainsi d’être dans la bonne voie, et de ne pas courir le risque de la perdre, nous avançâmes à la file indienne, allant d’une perche à l’autre. Le plateau traversé, nous étions au commencement de la descente : de là, nous n’avions plus qu’une heure de marche environ pour atteindre la Chaux-de F’onds. Nous arrivâmes au grand village fort tard ; il nous fallut le parcourir dans presque toute sa longueur, pour trouver enfin un abri au café Von Kænel, rue du Stand. Chez Von Kænel, Spichiger et Guesde nous attendaient depuis longtemps, fort inquiets, avec quelques camarades ; ils poussèrent des exclamations d’horreur en voyant dans quel équipage nous arrivions. Sur-le-champ on alluma un grand feu dans la salle à manger ; des matelas furent étendus dans une pièce attenante, avec des draps et tout ce qu’il fallait pour faire des lits ; nous enlevâmes là nos vêtements mouillés et raidis par le gel, nous nous enveloppâmes de couvertures et d’édredons, puis nous revînmes, ainsi couverts, nous asseoir sur le plancher autour du feu, pour prendre un frugal repas en buvant du vin chaud, pendant que nos vêtements séchaient. En peu d’instants nous nous sentîmes restaurés, et, par une réaction naturelle après notre aventure, nous commençâmes à bavarder avec animation sans nous occuper de l’heure. Il y avait là avec moi, pour passer la nuit dans ce caravansérail improvisé, Lefrançais, Malon, Joukovsky, Guesde, et un ou deux autres (Spichiger et Graisier avaient pris le dernier train pour le Locle). Nous parlions de mille choses, et surtout, comme on peut penser, du Congrès, de la Fédération jurassienne créée de la veille, et de la circulaire. Or voilà qu’au cours de notre échange d’idées à bâtons rompus, nous nous apercevons que Guesde, en fait de socialisme, en était encore aux notions les plus confuses. C’était un simple journaliste radical avancé, qui avait fait dans un journal du Midi des articles sympathiques à la Commune de Paris. Mêlé à Genève à la proscription parisienne, il avait subi le prestige de l’Internationale, mais il ne savait pas au juste ce que c’était et ce que nous voulions. Il était disposé à lutter à nos côtés contre les intrigants de Londres et ceux du Temple-Unique, parce qu’il avait vu à l’œuvre les Outine et les Perret, et à cela se bornait pour le moment son internationalisme. Il nous fit, quand nous le pressâmes de s’expliquer sur ses idées, des déclarations jacobines que nous accueillîmes par de grands éclats de rire ; lui, de son côté, écoutait avec stupeur l’exposé de nos théories subversives, la suppression du salariat, l’expropriation de la bourgeoisie, la révolte des exploités contre les exploiteurs, l’abolition de l’État juridique et politique et son remplacement par la libre fédération des libres associations agricoles et industrielles. Jouk, qui s’amusait énormément, lançait à dessein des paradoxes étourdissants devant lesquels Guesde, désarçonné, restait sans réplique ; Lefrançais et Malon lui exposaient, avec une argumentation serrée, leur doctrine communiste. Ce débat, qui d’ailleurs n’avait rien que d’amical, dura une partie de la nuit, et ce fut seulement lorsque Guesde, copieusement chapitré, nous parut avoir besoin de repos, que nous allâmes nous étendre à terre sur nos matelas, où un sommeil bienfaisant nous fit oublier le Conseil général, les neiges de la Cibourg et les dogmes jacobins des Droits de l’Homme de Montpellier.

Le lendemain, je rentrais à Neuchâtel, et, de leur côté, nos camarades de France regagnaient Genève.

Dès le 18, j’écrivais à Joukovsky pour le prier de hâter l’impression de la circulaire du Congrès de Sonvillier ; elle devait être imprimée à Genève, à l’imprimerie Blanchard, en petits caractères, et tirée sur papier à lettres, de façon à pouvoir être mise sous enveloppe ; la même composition devait servir ensuite pour la Révolution sociale (la circulaire ne fut insérée dans ce journal que le 14 décembre : « Il serait inconvenant, écrivais-je à Joukovsky, qu’elle parût dans un journal avant qu’elle ait été envoyée aux fédérations »). Une fois la circulaire imprimée, — à la fin de novembre, — le Comité fédéral jurassien l’envoya aux Comités de toutes les Fédérations de l’Internationale, à tous les journaux socialistes ; et de nombreux exemplaires furent expédiés aux adresses de tous nos amis, particulièrement en France, en Belgique, en Espagne et en Italie.



  1. Dans la brochure Les prétendues scissions, etc. (pages 32-34), Marx s’est livré à de lourdes plaisanteries au sujet de la diminution des membres de nos Sections et des constatations faites à cet égard dans le rapport du Comité fédéral. En plusieurs endroits, il a altéré le sens, et même le texte, du rapport. Ainsi, à propos de la Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary, il prétend que, d’après le rapport, cette Section s’est constituée en société de résistance en dehors de l'Internationale (c’est Marx qui souligne) : or, le rapport ne dit nullement que cette Section est « en dehors de l'Internationale », puisqu’il la place au contraire dans l’énumération de celles qui sont restées des Sections actives de la Fédération, et qu’elle avait envoyé des délégués au Congrès. De la Section centrale du district de Courtelary, abusant d’une expression dont il dénature la portée, il écrit qu'elle a suspendu son action, « ce qui ne l’empêche pas d’envoyer deux délégués au Congrès » ; le rapport, lui, dit tout autre chose : il constate que « la fédération ouvrière du Val de Saint-Imier, ayant adhéré à l’Internationale, substitua, par ce fait, son action de propagande et d’organisation à celle de la Section centrale » ; qu’en conséquence, celle-ci « suspendit son action, afin que ses membres pussent coopérer activement à l’organisation définitive et au développement des cercles d’études [de Saint-Imier et de Sonvillier], des sociétés de métier et de la fédération ouvrière », mais que néanmoins « elle ne voulut pas se dissoudre », afin de pouvoir au besoin « remplacer la nouvelle organisation si celle-ci devait dévier de la voie socialiste qu’elle s’est tracée ». Enfin, de la Section centrale de Moutier, Marx dit « qu’à en juger par son nom de centrale, elle n’est que le résidu d’autres Sections disparues » : hypothèse absolument contraire à la vérité, attendu que dans le Val de Moutier il n’y a jamais eu qu’une Section unique, qui s’est toujours appelée « Section centrale de Moutier » pour indiquer qu’elle groupait des membres appartenant à tous les corps de métiers, comme le faisaient la Section centrale de Genève, la Section centrale de Neuchâtel, etc.
  2. Voir ci-dessus p. 108.
  3. Le texte des articles cités ci-après a été emprunté à la nouvelle édition française des statuts faite à Paris par les soins de Robin, au printemps de 1870.
  4. Cette délégation fut composée de N. Joukovsky, B. Malon et Jules Guesde.
  5. Monceau de neige accumulée par le vent.