L’Esprit public et la presse en France

L’Esprit public et la presse en France
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 8 (p. 880-902).


DE L'ESPRIT PUBLIC


ET


DE LA PRESSE EN FRANCE




I

Où en est l’esprit public en France ? où en sont la raison et la conscience du pays ? Puisque c’est lui qui gouverne par la parole et par l’élection, il est bien naturel de s’adresser cette question avec une certaine inquiétude. Nous avons beaucoup discuté sur les devoirs et les attributions du pouvoir, sur la manière d’organiser les institutions qu’avons-nous été nous-mêmes ? que sommes-nous ? Depuis environ trente-cinq ans, la France est une société libre ; nous avons réclamé et obtenu le droit, je dirais volontiers la tache de diriger nos propres affaires : comment les avons-nous dirigées ? Les lois restrictives, qui défendaient aux capacités latentes de montrer ce qu’elles pouvaient ou ne pouvaient pas, sont tombées ; en permettant aux mérites secrets de se manifester, le gouvernement représentatif nous a mis à même de nous connaître : que nous a-t-il appris ? Quelles capacités, quelles incapacités se sont révélées au grand jour ? Comment enfin se solde le compte de ce que l’esprit public doit aux énergies salutaires et aux folies nuisibles que la liberté a autorisées à s’exercer à leur guise ?

Par l’esprit public, notons-le bien, j’entends ce qui est partout et nulle part en particulier ; j’entends non point les idées que le pays peut avoir sur tel ou tel sujet, mais sa manière de raisonner, la somme de perspicacité et d’imprévoyance qui se trouve en lui, et dont il se sert pour concevoir toutes ses idées ; j’entends non point les aptitudes de ceux-ci ou de ceux-là, mais ce qui compose l’être pensant et voulant de l’invisible public qui mène réellement la France. Où est cette partie de la nation ? Peu importe ; ses œuvres sont là. Par elles, on peut connaître les mobiles et les procédés d’esprit, les facultés et les impuissances dont chacune de ces œuvres atteste l’existence dans les âmes, et qui, par cela seul qu’elles y sont, seront bien certainement ce qui engendrera les actes et les décisions du pays chaque fois qu’il agira ou décidera.

En essayant cet examen de conscience, il est une chose que je ne veux pas oublier : c’est que, lorsqu’on met en cause le caractère d’une masse d’hommes, on est face à face de la nature souveraine avec laquelle vouloir n’est pas toujours pouvoir. Avons-nous réussi dans ce que nous avions entrepris ? Là n’est pas la véritable question. — Avons-nous tenté ? Tel est le point capital. Dans notre propre intérêt à tous, il importe que nous sachions s’il s’est trouvé chez nous des ouvriers volontaires pour toutes les corvées nécessaires, si la France a réellement pu fournir le contingent de facultés qu’exigeait d’elle sa nouvelle situation.

Je ne sais si je me trompe, nais de toutes les sociétés européennes, la nôtre me semble présenter le plus curieux spectacle. Nous sommes un des pays où l’intelligence a montré le plus d’activité, sinon de largeur, une des nations où la raison humaine, chez quelques-uns, a été le plus près de pouvoir imaginer ou du moins comprendre tout ce qui jusqu’ici a pu être conçu, et en même temps nous sommes une des contrées où toute la sagesse qui a pu se dégager chez quelques-uns a exercé le moins d’influence sur la direction générale de la communauté, sur ses faits et gestes comme sur son état moral. La France a possédé bon nombre d’hommes éminens dans tous les genres, bon nombre d’écrivains et de publicistes qui ont été honnêtement jaloux de faire de leur mieux ; mais la gloire n’en revient guère qu’à Dieu. La seule conclusion qu’il soit permis d’en tirer, c’est qu’il est né parmi nous des êtres d’élite qui ont eu le besoin d’observer, le besoin de combiner en eux leurs observations et la propriété d’enfanter ainsi d’honnêtes jugemens. Quant à ce que ces hommes d’élite et en général les minorités intelligentes ont fait chez nous pour barrer le chemin aux jugemens étroits ou sans sincérité, quant aux précautions qu’ils ont prises pour que les folles prétentions et les mauvaises intentions ne pussent pas travailler à organiser le règne de la barbarie, je doute que nous ayons lieu d’être fiers.

Pour nous occuper d’abord de ce qu’a été la presse en France, il est un aveu auquel nous ne saurions nous refuser, à moins d’une grande ignorance ou d’un parti-pris de vanité : cet aveu, c’est que les tendances de ses organes en général, — et surtout l’influence qui a été comme la résultante de leurs efforts et qui a dominé l’opinion publique, — sont loin de leur assigner le premier rang en Europe. Le véritable sentiment des choses politiques a entièrement manqué à presque tous : ils n’ont pas en cette connaissance de l’homme qui donne seule la puissance de gouverner des masses humaines et d’apprécier la situation de leurs affaires ; ils n’ont pas même entrevu ce qu’était un état libre et ce que la presse avait à faire dans de semblables circonstances. Je m’explique : la presse française a eu pour point de départ une bévue que j’ai déjà indiquée ; elle n’a pas pu s’élever jusqu’à comprendre que le rôle des intelligences était de surveiller l’esprit public, d’examiner sans cesse si le pays n’était pas ce qu’il ne devait point être, et de travailler constamment à le guérir de ses maladies, comme à développer ce qui lui faisait défaut. Tout au contraire, elle a cru que la seule chose nécessaire était de découvrir ce que devait être le gouvernement, ce que devait être chacune de nos institutions, et en conséquence elle ne s’est occupée qu’à examiner tous les jours si le gouvernement était ce qu’il devait être, à reprocher aux institutions de ne pas être ce qu’elles devaient être, à expliquer tous les malaises et toutes les choses mauvaises par ce qu’avait été le pouvoir ou l’organisation sociale. La France a été dotée à grands frais de feuilles légitimistes, socialistes, républicaines, monarchiques. Beaucoup de journaux se sont fondés pour soutenir telle ou telle thèse, telle ou telle cause, tel ou tel principe : ceux-ci une réforme administrative, ceux-là une autre réforme. Où sont ceux qui, en prenant la parole, ne se sont donné pour tâche que d’étudier sans relâche et sans parti-pris toutes les questions, de chercher à découvrir tout ce que leur raison pourrait découvrir, de confesser ensuite virilement l’opinion, quelle qu’elle pût être, qui, sur chaque question, leur semblerait la plus vraie, et résumerait le mieux toutes les données qu’ils auraient aperçues ? Où sont les journaux enfin dont le programme a été de ne parler que pour faire l’éducation de leurs lecteurs, et d’aviser constamment aux moyens d’éclairer et de moraliser ? Hélas ! j’en aperçois bien peu. Leurs improvisations quotidiennes ont dénoté seulement que nul dans le pays, ou presque personne, n’était à la hauteur des circonstances. Les meilleures têtes ont été incapables de concevoir que ce ne sont pas les situations et les particularités des situations qui peuvent perdre ou sauver. Nous n’avons pas eu de corps enseignant pour répéter chaque jour à la France que le moyen d’améliorer sa position était de s’améliorer elle-même, que les causes de ses malheurs étaient dans ses fautes, et que, pour obtenir ce qu’elle désirait, son unique ressource était d’abjurer d’abord les étourderies qui le rendaient impossible, puis d’acquérir les facultés qui en permettaient l’accomplissement. Loin de là notre corps enseignant a été comme un faisceau de forces qui allaient dans un mauvais sens, et qui ne pouvaient que faire le mal, fussent-elles animées des plus nobles intentions, fussent-elles des convictions sincères et d’héroïques dévouemens, car elles se sont consacrées à persuader à la nation qu’elle n’avait pas à s’inquiéter de s’amender, qu’elle n’était tenue à rien[1] ; elles ont rivalisé d’efforts pour faire de nous un peuple qui attribue à des formes sacramentelles le don des miracles, et qui perd toutes ses énergies en les usant à poursuivre ces merveilleuses combinaisons. Trouver le secret de rendre tous les Français libres sans qu’ils soient obligés eux-mêmes de ne pas abuser de leur liberté, faire prospérer l’agriculture sans que l’amour de l’agriculture existe dans le pays, assurer aux ouvriers les profits du travail sans qu’ils soient laborieux, en un mot trouver l’art de faire pousser des fruits sans arbre, tel est le problème étrange que nos précepteurs nous ont encouragés à ressasser sans fin.

Qu’on y prenne garde : ceci ne tend à rien moins qu’à faire de la presse et du gouvernement représentatif des objets d’épouvante, et plus tard des impossibilités. La presse déjà s’est assez mise en mauvais renom, et peut-être pourrait-on aller jusqu’à dire que beaucoup d’lionnêtes gens désirent vaguement qu’on la supprime. Je mentionne seulement cette opinion comme un renseignement sur la manière dont la presse s’est comportée chez nous ; du reste, je suis loin de la partager. Les sociétés ne reviennent pas plus sur leurs pas que les arbres ne rentrent dans leur germe. Une fois que les puissances intellectuelles d’une nation se sont habituées à fonctionner dans une direction, il n’y a plus qu’une ressource pour prévenir les malheurs que pourraient amener leurs folies : il faut qu’elles apprennent à éviter ce qui entraînerait des catastrophes. Vouloir leur donner des menottes en guise de sagesse, c’est encore mettre ses espérances dans un fétiche et attendre de lui son salut, au lieu de l’attendre de soi ; une pareille illusion n’est qu’un danger de plus. Toujours est-il que ce danger lui-même nous -vient encore de la presse et que bien certainement il n’y a pas, de liberté possible pour un pays qui, n’expliquant jamais ses malheurs que par les fautes du pouvoir, est ainsi prédestiné à haïr, à discréditer et à tenter de renverser toutes les constitutions imaginables, jusqu’à ce qu’il ait trouvé celles qui pourront créer d’admirables résultats sans exiger qu’il en fournisse lui-même les élémens.

Des principes, des thèses, des systèmes d’organisation ? c’est bien de cela qu’il s’agit, grand Dieu ! « Est-ce qu’une Bible dans toutes les maisons, demande Emerson aux sociétés bibliques, aura le pouvoir de guérir toutes les plaies du monde et de redresser tout ce qui est tordu ! » Est-ce que nos associations démocratiques, monarchiques ou socialistes en sont encore à croire qu’il suffit de réaliser leurs petits plans d’architecture pour que désormais il n’y ait plus rien à faire ? « Ce ne sont pas des actes qu’il nous faut, dirai-je avec le même penseur, mais des hommes : les actes sont comme le passage de la main qui coupe l’air ; la terre ne laisse pas de trace dans l’espace. » Aux questions résolues succèdent les questions à résoudre : les hommes seuls ne passent pas, et eux seuls se perdent ou se sauvent, parce qu’ils possèdent ou ne possèdent pas la puissance de faire dans tous les cas ce qui est le convenable et le nécessaire. J’admets que la cause de tel ou tel journal soit excellente et parvienne à triompher. Et après ? — Après, elle-même aura fait son œuvre ; ce qui demeurera, c’est ce que le journal aura mis dans les esprits par sa manière de la défendre. Ce qui demeurera, s’il a fait ce que font nos journaux, ce seront les instincts haineux, l’esprit d’étourderie et de système, et toutes les habitudes de violence ; ce sera le règne de la force brutale et tout ce qui produit les pouvoirs ennemis du progrès, les oppositions ennemies de tout ordre et les révolutions ennemies de toute prospérité ; ce sera un pays ou les diverses opinions se redouteront, parce que chaque opinion aura pour loi de n’exister que pour nier et empêcher de vivre tout ce qui n’est pas elle. Dans ce monde tout mathématique, on peut prédire qu’un journal qui débute par inscrire un axiome en tête de ses colonnes aboutira forcément à l’opposition quand même et à la mauvaise foi, car il est lui-même une idée qui ne descend dans l’arène que pour tuer, une conclusion à priori qui a résolu, fermement résolu de n’admettre sur toute question que les décisions qui la confirment. Il est une coalition d’hommes qui font ce qu’on a tant reproché aux jésuites, qui jurent de ne plus se guider d’après leur propre raison et leur propre conscience, et de former à eux tous une machine de guerre sans yeux et sans ame, une mécanique à répéter sous toutes les formes une idée donnée et à faire en toute circonstance ce qui est le plus propre à lui assurer l’empire du monde. Voilà cependant ce qu’ont été nos journaux. Ils ont organisé la guerre des idées, et ils ont si bien réussi, que nul Français n’ose prendre au pied de la lettre ce que lui dit un autre Français. Celui qui écoute tâche uniquement de deviner, en écoutant, quel motif a pu engager celui qui parle à tenir le langage qu’il tient, car il sait que son interlocuteur a une idée dont il est l’esclave et qu’il suffit de connaître pour deviner tout ce qu’il dira et pensera. La sincérité elle-même n’est qu’une sincérité détournée. Nous ne pouvons pas avoir une conviction sur un point sans que toutes nos paroles et nos actes ne soient uniquement l’art de professer sur tous les points ce qui exprime le mieux notre opinion sur celui-là. Mensonge volontaire ou involontaire, peu importe. Le mensonge a régné, et la gardienne de l’esprit public a fait son possible pour le propager. Je n’appuierai pas sur les scandales de propos délibéré qu’a donnés une partie de la presse, celle qui avait le plus de prétentions à jouer les rôles sublimes et à s’arroger la gloire de tous les sentimens généreux. Je ne passerai pas en revue les journaux qui, tous les matins, ne se sont adressés à eux-mêmes qu’une question : Comment trouver moyen de conspuer le pouvoir et de soulever les passions des masses ? — Cela est ignoble, et il n’y a rien de plus à en dire. Mais je viserai plus haut, et je demanderai combien il y a eu à Paris de journaux qui ont vraiment montré de la sincérité, si par ce mot on entend la bonne foi qui non-seulement n’avance aucun fait sans le regarder comme certain, mais qui s’impose encore comme un devoir de citer tous les faits d’après lesquels on peut conclure, sans excepter ceux qui pourraient favoriser une autre conclusion que la sienne. La critique littéraire, aussi bien que la presse politique, n’aurait guère lieu de tenir la tête haute devant une pareille interrogation. Leurs habitudes sont les mêmes. La critique dépouille les renseignemens qu’une œuvre lui apporte sur l’homme qui l’a écrite, puis elle conclut, de son mieux je le veux bien : elle se fait une idée de l’écrivain d’après son livre, une explication qui est pour elle le moyen de s’expliquer à la fois tout ce qu’elle a pu embrasser du regard dans l’écrit ; mais tout cela se passe derrière la coulisse, et, quand le juge paraît devant le public, il se borne à énoncer d’abord son jugement, pour ne citer ensuite que les passages de nature à le confirmer. Quant aux autres pièces du procès, il les tient dans l’ombre. Les lecteurs même n’aiment que cette manière de procéder. Peu nous importe qu’une appréciation nous apprenne tout ce qu’il est possible de distinguer dans un livre ou un fait. Nous tenons uniquement à ce qu’elle explique tout ce qu’elle nous montre, et à ce qu’elle ne nous montre rien qu’elle n’explique. Ce goût est général, et si les critiques ne l’ont pas tous partagé, j’en vois peu qui aient osé le braver.

Sachons-le bien cependant : faire de son mieux, juger de son mieux, n’est encore qu’une partie de la sincérité ; il faut, en outre se rappeler qu’on a une intelligence limitée, et que chacun doit fournir tous les renseignemens à sa connaissance pour aider les autres à faire mieux encore que lui, s’ils le peuvent, et à découvrir en quoi lui-même a failli.

Ces exigences paraîtront peut-être bien hautes. Hélas ? oui ; elles ne peuvent même paraître que telles, tant nous sommes encore loin de cette franchise, tant nos publicistes sont loin de mettre leur orgueil non à expliquer les faits sur le papier, mais à faire montre d’un esprit large et capable de discerner mille particularités. À peine notre presse en est-elle à se prendre au sérieux. Ses organes les plus graves, sans s’apercevoir de ce qu’ils faisaient, ont admis des feuilletons dont eux-mêmes méprisaient la portée morale, et auxquels ils fournissaient pourtant les moyens d’empoisonner les esprits. S’il y a eu quelques honnêtes et quelques capables, les tribunes de la publicité ont pour ainsi dire été envahies à côté d’eux, comme les emplois aux jours de révolution, par les premiers venus. Ceux qui les occupent sont là parce qu’ils y sont, on n’en voit guère d’autre raison. Rien, dans leur manière de remplir leurs fonctions, n’indique qu’ils aient été jugés par personne (par les journaux ou le public), ni qu’ils aient été admis à cause de ce qui était en eux. Ce qui est presque général chez eux, c’est une allure sans façon, un je ne sais quoi auquel on reconnaît l’homme qui se fait un jeu de décider sans se croire obligé de décider de son mieux, sans avoir pris la peine d’examiner. Songe-t-on bien à ce que peut devenir un pays qui, chaque jour, est habitué à voir ainsi devant lui des êtres qui se donnent des rôles et qui ne tiennent point à les bien remplir, qui montent sur un tribunal et qui ne comprennent pas même quelle importance il peut y avoir à ce qu’ils fassent oui ou non preuve de bonne volonté, à ce qu’ils rendent oui ou non honneur en eux à la nature humaine ? Songe-t-on bien aux populations d’imitateurs, à la jeunesse de tout âge qui s’accoutumera à trouver naturelles ces allures effrontées, à penser que rien n’est beau comme d’être Pasquin ? Qui peut dire, par exemple, tout le mal qu’ont fait certains comptes-rendus de nos séances parlementaires, qui s’amusaient à traduire la politique en caricatures ? Il n’en fallait pas davantage pour persuader à l’opinion publique que, lorsqu’on veut parler d’un orateur, on n’a point à s’inquiéter de donner une idée de ses opinions réelles, et que toute honnêteté se réduit à le tourner le plus possible en ridicule, du moment où on le trouve soi-même ridicule.

Ajoutons que la légèreté n’a pas manqué d’être accompagnée de ses satellites ordinaires. Excepté l’Italie et probablement l’Espagne, nous sommes peut-être le pays où les engouemens enfantins et toutes les faiblesses de la camaraderie ont eu le plus beau jeu. La camaraderie, les complaisances, cela veut dire bien des choses. Cela ne signifie pas, simplement que l’écrivain complaisant manque d’une faculté-droiture (il pourrait en avoir d’autres) ; cela signifie qu’il manque absolument de tout ce qu’il faut pour bien faire n’importe quoi. Lui-même nous l’apprend : il est un homme qui, dès qu’il a un désir, — celui, par exemple, de gagner les bonnes graces de quelqu’un, — se laisse étourdiment entraîner à des actes qui, à l’avenir, l’empêcheront de satisfaire une infinité d’autres désirs, car bien certainement il en a d’autres, ne fût-ce que le besoin de tirer parti de sa plume, d’arriver à la réputation d’être pris au sérieux quand cela sera nécessaire pour le conduire à ses fins. Mais de tout cela il ne tient nul compte : son désir du moment est comme l’enfant qui dans la rue court à son but, sans regarder s’il se jette sous la roue des voitures. Quand un homme se montre si myope dans la poursuite de ses intérêts, on peut être sûr qu’il le sera comme penseur, que toujours il ne tiendra compte que de l’impression du moment, qu’à chaque instant il aura des conclusions que contrediront celles de l’instant d’après, en un mot qu’au lieu d’être un homme, une unité vivante, il sera, comme le chaos, un amas de contradictions. Le pis, c’est que, quand de telles faiblesses se multiplient, cela prouve aussi que le pays n’a pas de clairvoyance pour juger et voir ce que signifient les choses, qu’il ne sait pas découvrir comment un mensonge signifie un caractère capable de mentir, ou que, s’il le découvre, il l’oublie et n’agit pas en conséquence, c’est-à-dire qu’il est, lui aussi, un amas de contradictions. N’avons-nous pas quelque peu mérité une telle accusation ? La presse, le publiciste plutôt n’a-t-il pas eu en effet le droit de croire jusqu’à un certain point que c’était tout un pour lui de faire bien ou mal, et qu’il ne serait pas apprécié ou déprécié suivant l’effet qu’il pouvait produire sur l’esprit public ? Politique ou littéraire, le même journal a pu chaque jour dénaturer les faits, prédire ce qui ne se réalisait pas, glorifier ce qui était dangereux, et chaque jour il a pu recommencer sans faire conclure à ses lecteurs qu’il était un fort mauvais prophète, un apôtre de discorde, un oracle dont le propre était de ne pas voir ce qui était visible pour d’autres.

À ce budget des méfaits de la presse, on pourrait ajouter un douloureux chapitre sur l’exemple qu’ont donné comme hommes privés les condottieri du journalisme, sur leurs orgies si affichées et qui ont fait une si désastreuse propagande, sur ces mœurs littéraires enfin qui ont contribué à mettre en honneur la vie de Bohême, à tel point que la jeunesse, l’éternel recueil des lieux communs, a inscrit dans sa mémoire, comme deux synonymes, les mots désordre et génie ; mais je tiens à éviter des récriminations trop exclusives. Dieu me préserve d’imiter ces historiens qui croient excuser une nation en accusant de sa servitude ou de ses superstitions l’imposture de ses prêtres et l’égoïsme de ses seigneurs ! Le journalisme, comme le sacerdoce, n’est qu’une profession remplie par des hommes ; par elle-même, la profession ne saurait être coupable, parce qu’elle est une chose morte. Par les individus qui ont malversé dans cette position, par eux et en eux c’est la race entière qui a été coupable. Leurs fautes révèlent que chez les hommes du sol il y a eu absence de ce qui aurait été nécessaire pour les empêcher de discréditer cette profession ; elles indiquent que le pays les a tolérées, que devant elles il ne s’est point rencontré de prévoyances capables de s’effrayer de semblables procédés, qu’il n’a point surgi d’indignations et d’énergies pour en prévenir le retour. L’horizon s’élargit ici : ce n’est plus de la presse seule qu’il s’agit, c’est de la somme de résistance qui a été opposée au mal. En tant qu’abusant de la parole, la presse rentrait dans la catégorie des dangers inhérens à nos institutions : beaucoup de ses organes, bien entendu, devaient jouer le rôle du démon qui, dans les légendes gothiques, cherche à s’emparer de l’ame du chrétien ; seulement, à côté du mauvais génie, il pouvait s’en trouver un autre : s’y est-il trouvé ? Toutes les raisons réparties dans le pays avaient le droit d’exercer la police et le pouvoir judiciaire ; tâchons de voir ce qu’elles ont fait, ce qu’elles ont plutôt omis de faire.


II

Depuis les orgies du directoire jusqu’à nos jours, l’esprit public en France a traversé plusieurs maladies en présence desquelles il a été possible d’observer l’attitude de la partie éclairée du pays. La première de ces phases avec ses doubles tendances se résume assez bien dans deux noms qu’il peut paraître étrange d’accoupler, et dont l’un mérite peu d’être exhumé : dans ceux de Chateaubriand et de Pigault-Lebrun. La seconde pourrait être personnifiée par George Sand et Victor Hugo. La troisième enfin, dont nous ne sommes pas sortis, est l’ère des théories politico-socialistes, le règne de MM. Louis Blanc, Cabet, Proudhon et Considérant. Ces noms seuls dénotent assez de quel côté a successivement soufflé le mauvais vent : ils disent ce que la critique eût dû, à mon sens, s’appliquer à combattre, ce qu’elle n’a pas combattu.

Si infime que soit la valeur morale et intellectuelle de certains romanciers, leurs tristes écrits n’en ont pas moins une importance historique, tant on y voit clairement l’origine de notre état moral. C’est toujours un vilain spectacle que celui d’une nature d’homme qui n’a qu’une corde, comme les animaux informes n’ont qu’un organe pour tout faire ; mais quand cette corde est le dénigrement, quand un écrivain a pour unique refrain que tout est vil et ignoble dans l’homme ou hors de l’homme, et quand il trouve cela fort gracieux et qu’il en ricane, on n’a pas à envier sa gaieté. Du dénigrement, rien que du dénigrement, telle était pourtant la substance des romans qui, sous l’empire et au commencement de la restauration, ont trouvé la critique si tolérante. Qu’on les ouvre. Parlent-ils d’un voleur, — après tout, se hâtent-ils d’ajouter, le vol est bien permis aux ministres. Mettent-ils en scène un banquier, — c’était un sot, disent-ils bien vite, il n’est pas étonnant qu’il ait fait son chemin. Règle générale, avec eux, toute femme honnête est laide, ou hypocrite ou méchante ; tout homme qui est dans une position élevée est un misérable ; l’éducation a fait son possible pour lui enseigner ce que l’esprit humain avait pu apprendre, pour lui transmettre la moralité que l’ame humaine avait pu acquérir : il faut qu’en lui l’éducation soit bafouée et traînée dans la boue ! Bref, à leurs yeux, le monde est le sabbat du diable : ils n’y voient que désordre ; ils ravalent tout, excepté les ignorans, excepté le bon curé qui bénit la fille de joie, et le charmant garçon qui ne songe qu’à rire, à séduire les femmes et à déshonorer les maris. Encore non ; s’ils avaient vraiment respecté ces beaux mérites, je dirais : Cela prouve au moins qu’ils avaient la puissance d’estimer quelque chose ; mais rien de tel. Leurs admirations n’étaient qu’un mensonge, un moyen détourné de conspuer les scrupules et les devoirs dont ils personnifiaient le mépris dans leurs héros. Je me trompe cependant, ils avaient peut-être un idéal : le vieux grognard, le patriotisme, ce vieux patriotisme du moins pour qui la plus haute vertu est de glorifier quand même sa nation à soi, de ne point rendre justice aux autres, de ne point respecter leurs droits. Tel était l’élément épique du temps, la corde grave. Romanciers, chansonniers et historiens travaillaient tous à nous transmettre l’antique esprit de brutalité, qui, à l’heure qu’il est, voudrait donner pour mission à la France de forcer tous les autres peuples à vivre malgré eux comme elle l’entend, suivant ses principes.

Et pendant ce temps à quoi étaient occupés les esprits sérieux ? A des études historiques et archéologiques qui sans doute ont porté de bons fruits, et qui eussent été fort louables, si elles ne leur avaient pas fait négliger la besogne urgente du jour, mais qui malheureusement leur firent tout oublier, peut-être parce que leur culte pour le passé tombait un peu dans l’idolâtrie, parce que trop souvent ils étaient puérilement épris de cérémonies, de symboles, de manières de dire et de manières de faire. En dehors des graves travaux que la philosophie, l’histoire et la science orientale doivent à cette époque, les remèdes opposés au mal ne furent guère que de vains palliatifs. On se borna à peu près à remettre en honneur de vieilles formes et de vieux usages ; on tenta de reconstruire la société avec des ombres, avec des admirations pour des ombres, avec des loyautés et des enthousiasmes moyen-âge que je comparerais volontiers à des reflets ingénieusement recueillis par des miroirs. En fait de religion et de moralité, on célébra les vitraux des cathédrales aux mystérieuses lueurs et le style de la Bible, plus poétique que celui d’Homère. En fait de science sociale et de sagesse pratique, on enseigna la pompe des tournois, les panaches chevaleresques et le charme des pignons gothiques. En tout cas, le certain, c’est que les funestes instincts du jour ne trouvèrent pas un contre-poids assez fort pour les empêcher de prévaloir. La grande affaire ne fut pas expédiée. Nous le savons maintenant, nous qui savons ce que cachait l’esprit des Pigault-Lebrun et des Ducange, car il n’y a pas à s’y méprendre, il cachait ce qui nous est arrivé intact la présomptueuse étourderie qui forcément ne voit partout qu’anomalies et monstruosités, parce qu’elle ne se donne pas la peine d’examiner, parce que dans les faits elle est impuissante à lire les lois, les nécessités, les agens qui les ont produits et qu’ils expriment. Mépriser l’homme, mépriser la manière dont les effets sortent des causes, cela signifie, j’imagine, que toutes ces réalités ne sont pas ce que l’on regarde comme le beau et le bien. Tout conspuer, c’est donc dire seulement que l’on s’idolâtre soi-même, soi et ses propres conceptions, à côté desquelles tout semble mesquin. Par exemple, le banquier heureux qu’avait en vue M. Ducange n’avait pas le genre d’intelligence auquel M. Ducange réservait le nom d’esprit ; donc il était un homme inepte, dont rien ne justifiait le succès. C’est bien là, comme je le disais, l’esprit qui a survécu, si pompeux que soit maintenant son costume ; c’est notre radicalisme, notre creux idéalisme qui ne sait concevoir, approuver, désapprouver les faits que d’après leurs formes, qui l’ait résider toute la valeur des choses dans leurs formes, qui a lui-même dans l’esprit certains prototypes, et pour qui juger et évaluer se réduit à concevoir n’importe quoi comme une forme qui est légitime si elle rentre dans ces types, illégitime si elle s’en écarte.

Cela est si vrai, que, pour devenir romantiques, nous n’avons pas eu besoin de changer en rien notre nature. L’enflure a succédé au badinage, et, tout en restant disciples de Pigault-Lebrun, nous nous sommes trouvés au plus fort du mouvement satanique, des révoltes titanesques et du fougueux blasphème. La poésie intime du jour était comme les adagio de cette fièvre ; les drames et les romans en furent les accès de délire. Plus tard, quand nos fils seront mieux sortis du brouillard qui nous obscurcit les yeux, je ne sais trop ce qu’ils penseront de tout ce dévergondage, où tant de burlesque se mêlait à des prétentions si tragiques. Alors, comme aujourd’hui, nous étions un pays composé d’environ trente-six millions d’habitans, une société qui, pour faire vivre en paix ces trente-six millions d’êtres et pour les arracher aux terreurs de la barbarie, avait fixé par des règlemens ce que chacun pouvait attendre des autres et ce qu’il n’avait pas droit de tenter contre eux : — eh bien ! pendant une longue suite d’années et jusqu’à l’heure présente, la France a été en même temps une société dont les écrivains et les discoureurs, les poètes et les philosophes, n’ont presque tous usé de la parole ou de la plume que pour vouer au mépris ses règlemens, pour enseigner que rien n’était noble comme de les narguer, pour glorifier enfin quiconque s’insurgeait contre la légalité politique ou la légalité morale. Que penserions-nous de l’homme qui, sous prétexte d’un saint zèle pour la justice, viendrait annoncer que celui qui a souscrit des billets doit juger en conscience s’il est juste, oui ou non, pour lui de les acquitter ? Pourtant c’est à publier de telles nouveautés que s’est dépensée la dose d’intelligence qui nous avait été départie, et les réputations que nous avons faites ont été pour la plupart des récompenses décernées à ceux qui les avaient criées le plus haut.

L’esthétique de ce qu’on a appelé le romantisme jette à elle seule une désolante lumière sur la désorganisation morale qui ne s’est que trop perpétuée jusqu’à nous. Toute une école poétique avait pris pour devise : L’art pour l’art, et le laid est le beau. Sans doute, il y avait quelque chose de vrai sous ces exagérations, ne fût-ce qu’un dégoût bien réel pour le cérémonial de l’ancien Parnasse et pour les mensonges d’une littérature qui n’avait recherché que l’abstrait, les types génériques, l’absence d’individualité. M. Hugo et ses disciples représentaient à ce titre un besoin respectable : celui de revenir à la vie, à la mise en scène des individualités, c’est-à-dire des caractères qui sont toujours plus ou moins marqués par une passion dominante, qui sont comme des concerts où une voix prévaut et tend à vibrer en désaccord. Toutefois il y a individualités et individualités, et quelles étaient celles que l’école romantique avait couronnées d’une auréole comme les divinités de son culte ? Son axiome pourrait répondre à la question ; le laid pour elle était le beau. Elle ne plaçait pas le sublime dans le majestueux accord de toutes les puissances et de toutes les richesses d’une nature harmonieuse : elle le plaçait dans le déchaînement immodéré, dans la brutalité de l’instinct, qui devient colossal, parce qu’il n’est contenu par rien, parce qu’il domine seul au sein d’une ame dénuée de toutes les facultés et de tous les mobiles que la gloire humaine est d’éprouver. Lucrèce Borgia, la Thisbé, Marion de-Lorme, Triboulet, Claude Frollo, sont là pour confirmer mon jugement ; toutes les autres branches de la littérature du temps sont là aussi pour nous dire qu’à l’égard de la vie pratique et de la manière dont il fallait s’y comporter, l’idéal des consciences valait le goût dramatique. Suivant le credo de l’époque, l’humble soumission au devoir et le calme dévouement volontairement renfermé dans les limites de sa position étaient le signe d’un esprit étroit, sans poésie, sans généreuses ardeurs. Le signe des natures puissantes, de celles où l’humanité s’était élevée le plus haut, c’était la passion incapable de se maîtriser. Les grands criminels étaient à la mode. Tout amant tenait à peu près le même langage : — Je t’aime ! Je t’adorerais, fusses-tu déshonorée, et pour toi je serais prêt à me déshonorer ! — Tous les romans de l’époque qui a suivi la restauration semblent répéter d’une commune voix : — Désire, désire, et poursuis aveuglément le but de tes appétits ; que ton désir s’élance comme une comète à travers l’espace ! qu’il soit sans foi ni loi ! qu’il somme la société de se prêter à ses avidités, ou qu’il la maudisse, si elle ne s’arrange pas tout exprès, comme il l’exige, pour pouvoir s’y dilater et s’y gorger à l’aise !

Ce culte de l’emportement brutal et du désir quand même était bien l’ennemi à redouter. Quelques-uns s’en aperçurent, et on aime à se rappeler leurs protestations ; mais en général on ne sentit point la gravité du péril, et, chez les hommes dont la conscience éprouvait une sourde indignation, l’intelligence ne répondit pas toujours au bon vouloir. À relire la plupart de leurs jugemens, on serait presque tenté de croire que le mot immoralité était seulement pour eux un moyen de spécifier le genre de sujet traité par un écrivain. Lors même qu’ils s’affligèrent le plus sincèrement des écarts de la littérature, ils firent indirectement le mal en accréditant l’idée désastreuse que l’absence des répulsions et des approbations qui constituent l’élévation morale n’indiquait pas une nature de bas étage ; car ces écarts, ils les traitèrent comme des taches accidentelles, des méprises qui n’avaient rien à faire avec le mérite de l’écrivain. Rarement ils cherchèrent dans ces aberrations elles-mêmes la mesure de l’homme, presque jamais ils ne dénoncèrent le dévergondage et les viles sympathies comme la marque d’un être incomplet, chez qui étaient atrophiés certains organes aussi nécessaires pour faire un grand poète et un grand penseur que pour faire un honnête homme. Leurs préoccupations étaient ailleurs. Au lieu de guider, ils se laissaient conduire. Eux aussi faisaient de l’art pour l’art. Loin de moi la pensée de contester les services rendus par les hommes qui, en 1829 et après 1830, tentèrent de s’ouvrir des voies nouvelles ! Entre autres mérites, ils eurent celui de substituer une critique expérimentale, basée sur la comparaison des auteurs entre eux, à l’ancienne critique radicale, qui jugeait en considérant chaque écrivain isolément et en ne le comparant qu’à ses goûts à elle. Par cela seul, ils contribuèrent à développer les habitudes studieuses, la curiosité intellectuelle, et ils mirent en circulation une foule de documens propres à faire connaître l’esprit des diverses époques, comme à élargir l’intelligence en multipliant ses points de comparaison. Toutefois eux-mêmes ne jugèrent pas assez ou ne jugèrent que le costume de la poésie aux diverses époques ; ils s’arrêtèrent trop souvent aux effets de mots, aux adresses du métier. Comme historiens, ils se bornèrent ainsi à peu près à faire l’histoire des procédés et des pratiques du culte littéraire ; comme appréciateurs, ils ne classèrent guère les hommes que d’après leurs manières ; comme législateurs enfin, ils visèrent presque exclusivement à rechercher et à indiquer les formes en qui résidait toute efficacité, les règles de l’étiquette que tout sentiment et toute conception devaient suivre pour être orthodoxes.

Ah ! c’est bien là l’éternelle hérésie de notre race : l’idolâtrie des formes, c’est-à-dire l’incapacité d’apercevoir sous les formes le genre de caractère qui se manifeste par elles, et de réserver pour lui le blâme ou l’approbation ! Pour m’expliquer les vaines superstitions dont s’est encombrée notre religion, je n’ai pas besoin de les attribuer aux jésuites et aux hypocrites ; je n’y reconnais que trop les produits naturels du même esprit qui s’affiche dans tous nos actes. Si nous ne sommes pas, au même point, que l’Italie, le pays des grammaires, des arts du salut, des arts poétiques et de toutes les recettes pour fabriquer de belles œuvres sans avoir l’ame belle, nous nous dédommageons amplement d’un autre côté. Après les journées de février, la première pensée de nos nouveaux gouvernans n’a-t-elle pas été de régler les cérémonies de la démocratie, d’inscrire des mots sur les monumens et d’organiser des fêtes républicaines, absolument comme la première république avait cru se fonder en décrétant des fêtes de litre suprême, des déesses de la Raison, et des calendriers avec de nouveaux noms pour les jours et des légumes au lieu de saints ? Après le cérémonial de la dignité classique est venu le rituel convulsionnaire du romantisme, après les adorateurs des formes de phrases sont arrivés les adorateurs des formes sociales. Leurs prédécesseurs n’avaient pas eu d’yeux pour voir que les formes poétiques indiquaient simplement la nature de nos sensations ; à leur tour, ils n’en ont pas eu pour voir que les formes sociales n’étaient elles-mêmes que la révélation des besoins et des aptitudes des peuples, et que la question n’était pas de trouver la forme qui était la meilleure pour n’importe quelle société, mais bien et toujours de trouver la forme de nature à harmoniser les élémens existans, ou de développer les facultés qui pouvaient rendre possibles des formes plus désirables.

Tout ceci s’appelle de nos jours communisme, socialisme, radicalisme ; ce n’est que la suite naturelle du romantisme et du dénigrement voltairien. L’ame de ces théories date de loin, seulement elle a pris corps plus ouvertement dans ces dernières années, elle a parlé plus haut, et peu à peu elle s’est emparée des masses, de la jeunesse surtout, sans qu’on l’inquiétât trop non plus. Je ne voudrais pas grossir le mal, déjà assez grand. De même que les mœurs, je crois, étaient allées s’améliorant même durant la fièvre byronienne, il se pourrait que les saines idées politiques eussent gagné du terrain même durant la fièvre socialiste ; mais ce n’est là qu’un nouveau chef d’accusation contre la raison de notre pays, une preuve de plus qu’en progressant dans son coin, elle a abandonné l’opinion publique à la merci des étourderies. Nous sommes payés pour savoir combien de docteurs ont publiquement exercé l’art de résoudre tous les problèmes en comptant sur ce qui n’existe pas et en ne tenant pas compte de tout ce qui existe. Après bien des siècles de lutte contre l’ignorance, l’humanité était péniblement arrivée à augmenter ses connaissances : elle avait reconnu, par exemple, que le désir et l’espérance étaient les principes de l’activité, que la menace de la misère servait à empêcher la paresse, que la crainte des souffrances entraînées par toutes nos fautes était l’inflexible institutrice chargée de démasquer les erreurs et de nous faire renoncer à nos aberrations. Elle avait encore compris comment le producteur n’est pas seulement le bras qui exécute, mais surtout la pensée qui imagine et dirige, comment aussi il faut que beaucoup puissent vivre sur les produits accumulés du travail de la veille ou du travail de leurs pères, pour que les multiples capacités qui sont les organes des sociétés avancées soient à même de se développer librement et à leur loisir. Toutes ces découvertes, ou plutôt toutes les facultés qui composaient notre clairvoyance, étaient bien notre plus riche héritage, la prime chèrement payée par nos pères pour nous assurer contre les risques de l’ignorance, et cependant les sentinelles avancées ne se sont point émues devant ceux à qui il a plu de jeter au feu ces archives de la raison. Et si quelques voix se sont élevées contre celles qui mettaient ainsi en accusation la famille, la propriété, le capital, elles n’ont point réussi à les couvrir ; il a été possible aux novateurs de se faire accepter comme de puissans explicateurs de toute chose, eux qui venaient tout expliquer par le procédé héroïque des myopes, en ne voyant partout que des monstruosités, des effets inexplicables, eux qui, au XIXe siècle, osaient nier que des faits comme la famille fussent sortis de la nature humaine, et que la nature humaine fût précisément l’ensemble des lois et des instincts qui les avaient pu produire.

La frayeur, je le sais, s’est enfin éveillée ; mais il est bien tard. On n’a ni bafoué ni flétri les systèmes qui, loin d’être la synthèse de nos connaissances, n’étaient que des cauchemars tels que l’insatiable et éternel désir pouvait en rêver aux jours de l’ignorance primitive, et la France leur a donné son ame : elle les aime parce qu’ils promettent beaucoup, parce qu’ils n’admettent que deux ou trois lois plus fortes que toute volonté, parce qu’ils sont des arrangemens qui s’engagent à établir l’harmonie ici-bas en demandant seulement à nos appétits de se concilier avec ces deux ou trois nécessités, et en leur permettant d’ailleurs de prendre leurs ébats, comme s’il n’existait pas d’autres impossibilités.

Encore n’ai-je parlé de ces théories qu’au point de vue de leurs conclusions. Que dire de la moralité politique et de la manière de raisonner que notre apathie leur a permis d’accréditer ? Toujours la déduction, la méthode géométrique, c’est-à-dire ce qui se pratiquait il y a deux mille ans ; ce qui revient à cette règle pratique : Conçois d’abord ce que tu peux imaginer de plus désirable pour en faire le but qu’il s’agit de poursuivre quand même ; et ce but une fois arrêté, n’emploie plus ta raison qu’à chercher les meilleurs moyens de l’atteindre. N’examine pas ; pour savoir ce qui est convenable dans tel cas, garde-toi de rechercher les élémens que tu peux y discerner : la bonne méthode est de te poser à l’avance un principe, un prototype de toute justice, et d’affirmer à priori, comme la meilleure combinaison dans tous les cas, celle qui est le plus en harmonie avec ta règle générale. — Oui certes, voilà la philosophie qui, deux siècles après Bacon, a pu se décréter comme la règle des intelligences, et, je dois le dire, je ne la retrouve pas seulement chez les socialistes, je la vois tout aussi bien chez leurs adversaires, je la vois même chez les Bonald, les de Maistre et autres adversaires de la première révolution.

La morale politique est à l’avenant. Sans amener un soulèvement général des honnêtes gens, il a été licite à des milliers d’écrivains de citer comme les titres de gloire d’un homme les conspirations dans lesquelles il avait figuré et les émeutes auxquelles il avait pris part. Sans que la France parût même apercevoir le grotesque de ces parades, de dévots coryphées ont pu couronner d’immortelles les glorieux martyrs du saint droit à l’insurrection. Le vieux machiavélisme enfin a eu pleine liberté de sortir de sa tombe : il lui a suffi de changer de nom ; au lieu de son axiome discrédité : La fin justifie les moyens, il en a inventé un autre : Il n’y a pas de droit contre le droit, et, sous cette forme nouvelle, je ne sache pas qu’il ait trop scandalisé personne en continuant à prêcher que la morale était dans le but, non dans les moyens. Sans doute, certaines conséquences ou plutôt certaines applications de sa doctrine ont trouvé quelques contradicteurs ; mais la doctrine elle-même a été respectée, et presque entière la presse a aidé à convaincre la France que la seule honnêteté était une conviction sincère, qu’une intention droite, par cela seul qu’elle était droite, était dégagée de tout devoir, parfaitement autorisée à tout ce qu’elle jugerait de nature à la mener à ses fins. Des conspirateurs et des colonnes élevées aux conspirateurs, des émeutiers récompensés et des émeutiers en expectative, de grandes intelligences qui en sont encore à avoir foi aux révolutions, et des consciences (j’oserai employer ce mot) qui honnêtement ne peuvent rien concevoir de plus méritoire que de combattre l’erreur à outrance et de recourir à la mauvaise foi, à la menace et au meurtre pour la bonne cause : telle est la récolte qui peut nous apprendre ce qu’ont été les semailles. Un fait du reste en dit plus que des volumes. On n’a qu’à se rappeler comment les premières magistratures du pays ont été accessibles à des hommes dont le mérite unique avait été de revendiquer pour chacun ce saint droit de l’émeute dont je parlais, le saint droit de ne point se soumettre au pacte social, à moins que cela ne lui plût, et d’en appeler à la force chaque fois qu’il le jugerait opportun.


III

En fin de compte, qu’est-ce à dire ? Qu’une fonction nécessaire à la vie n’a point été remplie en France. Nos révolutions ne signifient pas autre chose. Nous avons voulu être libres, et nous n’avons pas compris que dans un pays libre, c’est-à-dire dans une société gouvernée par l’esprit public, la grande tâche était de faire en sorte que l’esprit public fût capable de la bien diriger. Nos écrivains n’ont pas senti que, puisqu’ils voulaient être des hommes, il fallait d’abord qu’ils apprissent à prendre la vie au sérieux ; que, puisqu’ils voulaient être une partie du gouvernement, il fallait qu’ils se considérassent d’abord eux-mêmes comme des fonctionnaires responsables qui avaient accepté des engagemens. À côté d’eux d’ailleurs, nulle portion du public n’a assez nettement aperçu que l’intérêt et le devoir de tous étaient de juger chacun suivant son influence sur l’esprit public, de mesurer les récompenses et les punitions aux écrivains suivant leur valeur sociale. De même que les plus consciencieux, chez nous, ne voient pas de mal à frauder les douanes et les contributions indirectes, nos publicistes les plus remarquables n’ont point vu de mal à ne pas acquitter une dette d’un autre genre. Ils ont marché droit dans leur voie, un peu comme des antiquaires, un peu comme des hommes qui songeaient surtout à résoudre les problèmes attrayans pour eux ; ils n’ont pas eu le genre de conscience publique qui consiste à sentir que le talent oblige, que la nature même de nos facultés nous donne pour attribution le devoir de faire ce qu’avec nos facultés nous pouvons croire nécessaire, ce qu’elles-mêmes sont de nature à pouvoir accomplir.

Du premier au dernier, tous nous avons été coupables, car tous, par nos actes et nos paroles, nous avons contribué à propager et encourager certaines illusions qui sont bien certainement à la racine de l’apathie générale, et qui la légitiment, si elles n’en sont pas les seules causes. Ces illusions, il faut bien que j’en dise un mot pour résumer contre elles le témoignage des faits. Sont-ce bien des opinions arrêtées ? Je n’en sais rien ; mais c’est quelque chose qui équivaut à la conviction qu’une idée fausse est sans danger, par cela seul qu’elle est fausse. Notre manière de concevoir l’erreur, c’est de nous la représenter comme une opinion que nul ne saurait admettre, dont la nature propre est de repousser : d’où nous concluons tacitement qu’il faut laisser au bon sens public le soin d’en faire justice, et qu’au lieu de ferrailler contre elle, l’important est d’annoncer la vérité, dont le propre, suivant nous encore, est l’évidence. Partout je retrouve les mêmes erremens : les parens s’en rapportent au bon sens de leurs enfans, les réformateurs s’en rapportent à la conscience des masses ; s’indigner nous semble la preuve d’un petit esprit. Philosophe, dans notre langue, en est venu à signifier un homme qui ne s’offusque de rien, qui trouve tout également naturel ; le nom seul de la répression nous fait sourire. On estime fort sensé le rêveur qui croit à la violence la puissance de créer ce qui n’est pas : quant aux mesures de sévérité au moyen desquelles un gouvernement cherche à prévenir le mal qui est et qui peut être, elles indiquent seulement, à entendre nos prophètes, que les gouvernans sont au-dessous de leur tâche, qu’ils n’ont pas le talent de trouver la vraie solution du problème social. — La vraie solution de tous les problèmes, voilà, hélas ! ce que la France n’a pas cessé de chercher depuis qu’elle raisonne. Toujours elle s’est imaginé que c’était fait de l’univers, si elle ne découvrait pas à chaque instant ce qu’il lui fallait. À ses yeux, si le monde progresse, ce n’est point parce que les hommes et les faits dénoncent et déblaient ce qui ne doit pas être, afin de laisser arriver ce qu’il plait à Dieu de vouloir, de rendre possible et capable de se produire ; c’est uniquement et au contraire parce que les hommes conçoivent comment chaque chose doit se passer, et que Dieu s’empresse de rendre leurs combinaisons possibles et capables de produire les résultats qu’ils en attendent ; en d’autres termes, la volonté humaine est la puissance sans l’ordre ou la permission de laquelle rien n’a lieu dans ce monde. Telle est notre foi, et pour nous elle est si irrésistible, si générale, que l’action, la spéculation et la critique ont été chez nous trois fonctions complètement confondues. Sous trois noms différens, notre activité s’est donné le même but : celui de découvrir et d’organiser ce qui devait être pensé, ce qui devait être voulu, ce qui devait être effectué par tous.

Les faits ont répondu à cette théorie. Où nous a-t-elle menés ? Où en sont, répéterai-je, la raison et la conscience du pays ? Je ne parle pas de l’usage qui peut nous faire désigner telles ou telles choses par les termes bien et mal ; je parle de ce qui semble vraiment noble ou méprisable à nos populations, de ce qui les attire ou les repousse réellement. À parler franc, l’horreur du meurtre et le mépris du vol sont à peu près les seules répulsions instinctives dont se compose la conscience des majorités. Quant à leurs sympathies, elles sont encore acquises à ce genre d’esprit dont le nom de M. Béranger est pour beaucoup l’emblème. Chaque soir nos théâtres bafouent de leur mieux les habitudes d’ordre et de patience, l’homme rangé, le bourgeois, le jeune homme laborieux, la femme sans imagination ; chaque soir ils glorifient, comme la somme de toute élégance, le bon cœur qui se traduit par la vie de femme entretenue, les dons de l’esprit qui se révèlent par la vie de viveur, en un mot les excellentes natures qui se consacrent à duper un père ou à faire des dettes sans les payer, à fraterniser avec la fange en se moquant de la prévoyance, à aimer pendant sa jeunesse la Lisette qu’on ne saurait estimer, pour passer ensuite sa vieillesse à regretter Lisette et le temps perdu. Sous toutes ses formes, le dérèglement nous séduit. Comme jurés, nous lui rendons hommage en ne nous renfermant pas dans nos attributions[2] ; comme citoyens, nous ne voulons pas que les uns soient chargés de faire la loi ou de l’interpréter, et les autres d’obéir. Chacun prétend accomplir toutes les tâches excepté la sienne, ou, en tout cas ; ne pas permettre que rien de ce qui doit être décidé le soit autrement qu’il ne l’entend. En fait de grands sentimens, j’ai dit ce qui semblait aux masses le sublime de l’homme politique : l’idéal général n’est que trop conséquent avec lui-même. Comme intelligence, ce que nous admirons, c’est le logicien systématique, le séide d’une idée fixe, celui qui s’arrange pour concevoir tous les phénomènes de l’univers comme les opérations d’une unique règle générale, ou plutôt chez qui il n’y a qu’une formule qui s’arrange pour lui faire à elle seule des manières de voir sur tout et des manières de voir qui n’expriment qu’elle. Comme énergie et comme dévouement, ce qui nous paraît le plus beau, c’est le séide d’un principe, l’être dont les actions et les décisions procèdent d’un unique parti pris, et sont ainsi comme l’évolution brutale d’une volonté qui ne veut écouter qu’elle. En tout, ce que nous aimons, c’est toujours le monomane, l’homme réduit à sa plus simple expression, — c’est toujours l’effréné, ce qui séduit la jeunesse, ce qui est le type de ses propres passions et de ses conclusions exclusives.

Il serait bon pourtant de balayer ces écuries d’Augias, ou du moins de le tenter. Voilà assez long-temps que nous nous en rapportons au bon sens du pays, à la conscience des masses et à l’évidence de la vérité. En dépit de toute théorie, nous savons que la raison générale est incapable de jouer le rôle qui lui a été assigné, celui de faire justice des erreurs. Il est clair que la bourgeoisie est décidée à lire et à faire prospérer les journaux qui prennent à tâche de déchaîner contre elle les masses ; il est clair qu’elle est décidée à applaudir aux orateurs qui parlent pour faire la cour aux étudians, aux romanciers qui la couvrent de boue, à tous les écrivains qui glorifient à ses dépens des héros populaires, parce que le chiffonnier est plus pittoresque, et qu’ils n’ont pas le sens des délicatesses dont se composent les types d’un ordre plus élevé. Il est clair et patent que les hommes qui ont des femmes, des filles et des sœurs sont incapables, entièrement incapables de sentir quelle importance il peut y avoir à mettre à la raison les théâtres qui excitent leurs femmes à les tromper et les jeunes don Juan à séduire leurs filles. Il est parfaitement constaté que le pays n’a pas le don d’apercevoir les dangers dont le menacent les systèmes étourdis et les saints droits de l’émeute, la méthode géométrique et le culte de la brutalité. Attendre, d’un autre côté, que les romanciers et les philosophes veuillent bien se convertir, ne serait rien moins que folie. Cela reviendrait à attendre que la raison s’enfante toute seule là où elle n’est pas. Les écrivains, la presse et le théâtre nous ont montré ce qu’il y avait à redouter d’eux ; il ne nous est pas même permis de rejeter sur eux la responsabilité des désordres qu’ils ont causés. Ceux qui eussent pu les contrecarrer avaient intérêt, j’imagine, à ne pas laisser saper le plancher qui nous porte tous : de quel droit, en restant eux-mêmes les bras croisés et en ne faisant pas leur besogne, iraient-ils reprocher à d’autres de ne pas la faire pour eux ? La première loi de ce monde, c’est qu’il y faut gagner son pain à la sueur de son front. Les journaux qui dénaturent les faits et qui soufflent la haine au nom de la fraternité réussissent ; les romans et les théâtres qui célèbrent comme la chose la plus charmante le mépris de tout devoir réussissent ; les philosophes qui propagent comme la sagesse l’art, d’arranger les situations pour refaire les ames et de vouloir de l’oxyde d’or pour créer de l’oxygène et de l’or réussissent : force nous est bien de conclure que ce sont eux qui sont dans le normal et qui ont Dieu de leur côté. Sans doute ils sont le rappel à l’ordre qui a mission de nous contraindre à réfléchir, de nous forcer à reconnaître les périls que nous n’avons pas su voir, et à ne point permettre, surtout ce qui a été permis jusqu’ici. Tous souffrent ; quelques-uns seulement sont coupables, car une société, comme tout être vivant, ne peut accomplir chaque fonction que par un seul de ses organes. Les vrais coupables, et les seuls qui puissent venir en aide à la France, ce sont les raisons d’élite qui étaient chargées de voir et de penser pour tous ; ce sont les esprits à qui il est donné de pouvoir s’effrayer et s’indigner de ce qui semble tout naturel à la foule.

Qu’ils se mettent donc à l’œuvre, tous ces ouvriers ; qu’ils tâchent de compter pour quelque chose en France ; que tous travaillent obstinément à démasquer et à punir ce qui révolte leur conscience et leur raison ; que tous surtout mettent en eux seuls leurs espérances. Ce qu’ils ne feraient pas, ce ne sont pas des lois préventives qui pourraient le faire. Sans contredit, les règlemens contre la presse et le théâtre sont encore ce qu’il y a de mieux, bien plus, ce qui est indispensable, s’il n’y a pas autre chose ; mais ils ont un vice radical ils ne guérissent pas, ils sont impuissans à transformer en un objet répulsif pour tous ce qui était attrayant pour tous : 1848 ne l’a que trop prouvé. Malgré les lois de septembre, il s’est trouvé, à la première occasion, que la France avait encore en elle tout l’ancien levain. C’est l’esprit de la France qui a désorganisé ses affaires, c’est seulement en modifiant son esprit que l’on rétablira ses affaires, et, pour le transformer, il n’y a, après Dieu et la lente croissance, que la répression, la loi, quelle qu’elle soit (code, police, presse éclairée), qui châtie les méfaits, la loi qui, pour ainsi dire, permet au mal de se montrer, afin d’avoir occasion de le frapper et de faire ainsi qu’on le prenne en haine et en terreur. — Des digues vivantes, voilà ce qu’il nous faut. Nous avons passé notre temps à aspirer et à adorer nos propres idées sous le nom de justice et de vérité : c’est du temps perdu. Eussions-nous défini avec la dernière exactitude comment il serait à souhaiter que fussent tous les Français ; ils ne seront pas moins ce qu’ils seront, et la France ne verra pas moins venir au jour toutes les idées étroites et les volontés dangereuses qui pourront résulter de l’état des esprits. Demain comme aujourd’hui, il se trouvera des vaniteux, des ambitieux et des imitateurs pour faire fleurir le mensonge et les vilenies de toute espèce, s’ils y voient des moyens de succès. Pour nous en débarrasser, le seul parti à prendre est de faire que le mensonge ne soit plus un moyen de succès. Il s’agit de prendre nos mesures pour que l’étourderie rapporte uniquement des huées, et pour que les hymnes à la brutalité rapportent uniquement le mépris et la réprobation. Il s’agit enfin de ne plus nous tourmenter de ce qui devrait être, mais de nous vouer corps et ame à faire la guerre à ce qui ne doit pas être ; seulement entendons-nous bien sur le genre de guerre qu’il faut faire, car on peut se rendre fort dangereux en croyant combattre l’erreur, ou plutôt il y a telle manière de la combattre qui n’est qu’un dogmatisme déguisé. Nous en avons les preuves dans notre critique, dans nos livres et dans les emportemens auxquels nos diverses doctrines politiques s’abandonnent l’une contre l’autre.

Jusqu’ici nous sommes partis de l’idée que l’erreur était seulement ce qui n’était pas la vérité, et chaque fois qu’un penseur a réfuté les idées d’un autre, il n’a fait que lui dire : — Ton idée est mauvaise parce qu’elle n’est pas la mienne, parce qu’elle n’est pas ma vérité à moi. — C’est toujours là un système qui s’oppose à un système, et qui prétend décréter ce qui doit être pensé. Eût-on ainsi renversé une illusion vraiment funeste, on aurait encore égaré ses lecteurs en leur persuadant que la bonne méthode est de se faire un idéal ou une théorie et de rejeter résolûment comme mauvais tout ce qui s’en écarte. La vérité et la justice sont des divinités voilées dont nul mortel ne saurait soulever le voile. Le plus que nous puissions, c’est d’être sûrs qu’une idée est une erreur, et qu’un fait établi est une injustice, parce que l’idée ne formule pas toutes les perceptions que nous avons déjà eues, parce que le fait établi n’est pas une combinaison propre à concilier toutes les nécessités qui se sont révélées à nous. Des opinions et des conclusions réalisées passent journellement devant nous : l’affaire de l’intelligence, représentée par la presse, est de les analyser en toute humilité et sans système, pour s’assurer si elles n’ont pas contre elles le jugement de Dieu, la condamnation de l’expérience. Le rôle de la prudence, c’est non point d’examiner si les pensées des penseurs sont conformes à nos pensées préalables, qui ne sont que des résumés, mais de les résoudre en leurs élémens primaires pour constater si elles sont le résumé harmonieux de tout ce qui a été vu et senti. Le devoir de tous, c’est de dénoncer et de combattre comme un crime de lèse-raison et de lès-progrès les manières d’agir qui, pour avoir produit de mauvais résultats, sont désormais convaincues de violer des lois providentielles, ou les conceptions qui, en contredisant nos perspicacités acquises, sont également convaincues d’être en révolte contre ce qui a droit de vie et patente divine dans notre monde intérieur.

Pour devise, la morale publique, s’exerçant par la presse ou par l’opinion, pourrait prendre les mots du prophète : Mané thekel farès ; il a été pesé, et il a été trouvé trop léger. Toute idée qui suppose qu’un fait ne doit pas produire les résultats qu’il a produits à nos yeux doit par cela seul être mise hors la loi. L’expérience, toujours l’expérience ? Sur ce sol-là, guerre à l’erreur, répéterai-je sans crainte, guerre sans pitié, car je ne vois certainement pas de salut hors d’une ligue générale de toutes les connaissances du pays contre toutes ses ignorances. Nos journaux nous ont trompés ; ce n’est ni la plaie du paupérisme, ni l’état de la dette publique, ni la condition des populations ouvrières, qui sont le péril des périls : ce serait plutôt la manière dont s’y prendront, pour arriver à leurs fins, tous ceux qui se proposeront de remédier au paupérisme, d’améliorer l’état des finances, de poursuivre un résultat quelconque. Sur toute question à résoudre, qui l’emportera des sages ou des ignorans, des honnêtes ou des malhonnêtes ? Là est le dilemme. Les barrières sont tombées ; les folles exigences et les passions agressives ne manqueront pas d’en profiter, comme elles l’ont fait ; chaque jour elles seront à leur poste. Soit ! Elles aussi sont nécessaires comme les calomnies le sont pour que celui qui a bien agi fasse mieux encore et les confonde, elles le sont comme les tentatives d’émeutes sont utiles pour faire sentir l’urgence d’une force permanente capable d’inspirer à tous le sentiment de la sécurité ; mais il faut qu’elles trouvent à qui parler, il faut que les erreurs fassent sortir de terre les réfutations, et que les funestes tendances amènent l’organisation d’une force permanente. Un peuple libre est une société d’hommes qui se chargent de faire leurs propres affaires. S’ils ne savent pas se protéger eux-mêmes, les lois préventives ne sont rien moins qu’une nécessité pour les faire vivre.

Jusqu’à quel point la ligue de toutes les sagesses et de toutes les honnêtetés pourrait-elle contenir ce qui demande à être contenu ? Le dire au juste est difficile. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que la mesure de la liberté que nous pourrons supporter sera mathématiquement proportionnée à l’efficacité de la police que nous ferons par nous-mêmes. S’il y a un nombre donné d’étourderies pour abuser d’un droit, jamais ce droit ne sera accordé, à moins qu’il ne se rencontre assez de saine raison appuyée d’assez d’énergie pour dominer les étourderies. Avant tout, moi aussi j’aime les institutions libres, parce que chaque droit accordé est un nouveau champ ouvert à des énergies qui, bien employées, peuvent faire le bien. Je les aime et je les désire d’autant plus qu’à mon sens les peuples qui ne seront pas capables de se passer d’une tutelle n’ont plus rien de grand à faire dans ce monde. C’est parce que j’ai cette foi que je m’adresse à tous ceux qui la partagent, afin qu’au nom de la liberté ils disputent pied à pied le terrain à tous ceux qui défendent sa cause de manière à rendre inévitable pour nous le retour d’une tyrannie, d’une tutelle comme il en faut aux enfans.


J. MISAND.

  1. Nos radicaux, on le sait, ont imaginé une société où l’état serait chargé de tout et répondrait de tout : quant aux Français, ils recevraient la becquée, comme de petits oiseaux, et leur seule occupation serait de discuter comment l’état devrait faire chaque chose. Ceci, il est vrai, n’est que la folie d’un parti, mais il y a un peu de ces idées dans presque tous les esprits, ou, si l’on veut, le radicalisme est simplement le lieu commun plus zéro, tandis qu’ailleurs le lieu commun est plus ou moins modifié par autre chose.
  2. Ne pourrait-on pas recommander aux présidens de cours d’assises de rappeler aux jurés que leur devoir est de juger uniquement la question de fait ?