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L'Abdication du prince Alexandre de Bulgarie
Georges Valbert


L’ABDICATION


DU


PRINCE ALEXANDRE DE BULGARIE

Si les marques d’une sympathie aussi bruyante que sincère peuvent consoler un prince de la perte de son trône, le prince Alexandre de Bulgarie a dû trouver quelque adoucissement à sa disgrâce dans les témoignages qui lui ont été prodigués non-seulement par ses anciens sujets, mais en Autriche, en Hongrie, en Allemagne, en Italie, en Angleterre. Le héros de Slivnitza avait su se recommander à l’estime de l’Europe et à l’affection de son peuple par ses hauts faits dans la guerre serbo-bulgare. Au moment où ses affaires semblaient désespérées, quand les Serbes étaient près d’entrer à Sofia, capitale trop excentrique, trop rapprochée d’une frontière dangereuse, son courage, sa résolution, ses talens militaires avaient rétabli sa fortune. On l’avait vu refouler l’invasion, poursuivre chaudement l’envahisseur, et les grandes puissances avaient dû intervenir pour arrêter ce jeune vainqueur qui semblait prendre la route de Belgrade, et pour l’obliger à remettre l’épée au fourreau. Il avait montré dans ces conjonctures périlleuses tout ce que vaut, tout ce que peut un homme de cœur, qui a pris de bonnes leçons et étudié la guerre à Potsdam.

Il était tout naturel d’imaginer qu’un prince qui avait si bien mérité de sa patrie d’adoption, et dont l’Europe avait consacré les succès en le nommant pour cinq ans gouverneur général de la Roumélie orientale, pouvait compter à l’avenir sur le dévoûment empressé des Bulgares, qu’il ne lui restait plus qu’à se marier, par les soins obligeans de la reine d’Angleterre, pour enraciner à jamais la dynastie des Battenberg dans cette petite principauté transformée par lui en Grande-Bulgarie. On fut bien étonné d’apprendre que quelques-uns de ces soldats qu’il avait conduits à la victoire venaient de le détrôner nuitamment, le pistolet sur la gorge, et de l’expédier à la frontière comme un vil malfaiteur. Dans ces cruelles extrémités, il s’est souvenu de ce qu’il devait à son rang et à son passé ; il ne s’est point abandonné. On l’a vu rentrer dans ses états en triomphateur, s’y faire acclamer par les populations, et, après avoir démontré à la galerie que les Bulgares lui étaient demeurés fidèles, abdiquer volontairement, s’immolant à la paix de l’Europe et à la sûreté de ses sujets. Il n’est pas indifférent de tomber bien ou mal. Le prince Alexandre est bien tombé, et l’accueil que, d’étape en étape, il a reçu tout du long de son voyage, des rives du Danube jusqu’à Darmstadt, lui a prouvé qu’on le considérait comme la victime d’une noire intrigue, comme un prince digne d’un meilleur sort, qui, en perdant sa couronne, avait su sauver son honneur et la moitié au moins de sa fierté.

On peut avoir du cœur et un mérite rare, et n’être pas un politique. Quand on se charge de gouverner un pays et qu’on n’a pas le sens politique, les bonnes intentions, la fierté, le goût des entreprises, la générosité du courage sont des dons inutiles ou pernicieux ; on ne fait rien qui ne tourne à mal, on se perd par ses qualités mêmes. Le prince Alexandre prétend que ce qui lui avait attiré les ressentimens de l’artificieuse et vindicative Russie, ce n’était pas sa personne, c’était sa fonction, que tout prince de Bulgarie, fût-il un ange tombé du ciel, finira comme lui. Mais la politique consiste précisément à avoir l’esprit de la fonction qu’on remplit, et longtemps encore les petits souverains de la péninsule du Balkan seront tenus de mettre beaucoup de réserve dans leurs discours et dans leurs actions. De toutes les vertus qu’ils pourraient pratiquer, la modestie est celle qui leur rapportera le plus de profit ; c’est la vertu vraiment préservatrice, qui sauve des accidens et conjure les dangers. On a dit qu’il faut risquer ou se cacher. Un prince de Bulgarie aurait tort de trop risquer ; quand il posséderait toutes les qualités d’un paladin, s’il n’y joint pas l’humilité de la violette qui se dérobe à sa gloire, tôt ou tard il se laissera prendre dans un piège, et le Balkan est plein de chausse-trapes. Un homme d’état serbe disait, en 1883, à un Français fort distingué, qui a écrit, sous le pseudonyme d’Erdic, un livre important sur la Bulgarie, que la politique des petits peuples jougoslaves ne peut être qu’une politique expectante, qu’ils sont condamnés à une prudence de toutes les heures, qu’ils devraient borner leurs prétentions à vivre le plus possible de leur vie propre sans heurter violemment personne, sans soulever des questions intempestives, attendant de l’avenir et du destin la solution du grand problème que leur faiblesse est impuissante à résoudre, « et s’abstenant avec soin de jouer le rôle d’allumette. » On ne saurait prendre trop de précautions quand on vit près d’une poudrière et qu’on n’a aucun intérêt à la faire sauter.

Les diplomates instruits des affaires de la Bulgarie n’avaient pas attendu les événemens pour annoncer que le prince Alexandre aurait de la peine à se maintenir, qu’il avait trop de goût pour les entreprises, pour les actions d’éclat, qu’il ne saurait pas maîtriser l’inquiétude de son esprit, qu’il commettrait des imprudences. L’un de ces diplomates clairvoyans écrivait à M. de Laveleye : « Il ne suffit pas d’être lieutenant dans l’armée prussienne pour savoir gouverner les peuples, alors qu’on n’a que vingt et un ans et qu’on ne rêve que palais fastueux, armées formidables, décorations et alliances européennes. Toujours la fable de l’astronome qui finit par tomber dans le puits à force de contempler les astres ! Autre chose est Berlin et autre chose Sofia. Le prince Alexandre est un charmant homme, mais lorsqu’il débarqua en Bulgarie, il n’avait pas la moindre notion de ce que c’est que gouverner. » Ce même diplomate ajoutait : « Qu’on ne regrette pas de ne pouvoir entendre à Sofia le Lohengrin et la Tétralogie ! Quand on a de pareils goûts, on reste à Berlin ou à Darmstadt, et on ne se mêle pas de vouloir gouverner les Bulgares[1]. » Qu’ils s’appellent Alexandre Ier ou Louis II, roi de Bavière, la musique de l’avenir semble porter malheur aux princes qui la préfèrent à toute autre. Quand on n’est qu’un souverain d’arrière-plan, condamné à vivre dans la dépendance des puissans de la terre, mieux vaudrait prendre son plaisir à jouer sur un vulgaire clavecin quelques petites sonatines dans le vieux style. « Fais-toi petit ! » disent les mandarins chinois. Leur vieille sagesse leur a révélé depuis longtemps tous les maux qu’attirent sur les hommes l’ambition de faire grand et la fureur de se montrer.

Quand le prince Alexandre se fut installé à Sofia, quand il eut visité sa maison et fait le tour de sa métairie, il regretta, paraît-il, d’avoir accepté trop facilement la mission dont l’Europe l’avait chargé. On l’appelait à régner sur un petit peuple dont on a vanté plus d’une fois la douceur, l’honnêteté, les habitudes laborieuses et réglées, la vaillance opiniâtre au travail. Mais ce peuple, vêtu de peaux de mouton et chaussé d’espadrilles en cuir de chèvre, est connu aussi pour son esprit d’économie qui dégénère souvent en avarice, pour son attachement excessif à ses petits écus péniblement amassés, pour sa défiance à l’endroit de tous les collecteurs d’impôts, pour la curiosité chagrine avec laquelle il s’informe de ce qu’on peut bien faire de ses piastres, dont il ne se dessaisit qu’à bon escient. Le prince Alexandre se plaignit plus d’une fois qu’ayant en abondance la viande et la volaille, ses sujets se contentaient de pain cuit sous la cendre et d’oignons. Il se promit de les rendre carnivores et un peu plus dépensiers, et, pour les encourager par son exemple, il construisit de belles casernes, un palais, qui a coûté 3 millions 1/2. On ne sait ce que les Bulgares en pensèrent ; ils ne disent pas toujours ce qu’ils pensent.

En traversant les champs labourés de la Bulgarie, on aperçoit de place en place, posés sur les sillons, de grands vautours fauves qui semblent y faire sentinelle et qui, sans se déranger, regardent passer le voyageur avec un flegme insolent. Ces vautours sont le symbole des politiciens de toute couleur qui, dans les états des Balkans, ne s’occupent des affaires publiques que pour y chercher leur proie. Dans toutes les provinces qui composèrent autrefois l’empire de Byzance, les gouvernés sont honnêtes, les gouvernans le sont moins. Conservateurs ou libéraux, quel que soit leur programme, tous les partis qui se disputent l’honneur d’administrer la Bulgarie sont avides de places, d’emplois lucratifs, de gros traitemens. Le prince Alexandre goûtait médiocrement la plupart de ses ministres et il affectait de les regarder de haut, de les tenir à distance, de leur prouver par ses procédés le peu d’estime qu’il faisait de leur vertu. Mais ce qui le contrariait le plus, c’était la constitution qu’on lui avait imposée et qui de toutes les constitutions imaginables, était assurément la plus constitutionnelle, la plus outrageusement libérale. Il ne tarda pas à la prendre en dégoût, il résolut de s’en débarrasser. En 1881, il faisait un coup d’état, et, comme cela se pratique en pareil cas, il convoquait une grande assemblée nationale dont la complaisance lui était assurée et qui, à sa demande, l’investit de pouvoirs extraordinaires pour sept ans.

Si quelque chose peut excuser ou justifier un coup d’état, c’est l’usage qu’on en fait, l’heureux et utile parti qu’on en tire. Le prince Alexandre n’a su que faire du sien, et son omnipotence, plus apparente que réelle, ne lui a servi qu’à fournir des prétextes aux criailleries de l’opposition. Au surplus, il n’avait pas senti qu’en supprimant sa charte, il se privait d’un point d’appui, d’un secours. Quand le roi Léopold voyageait en Allemagne, il s’amusait quelquefois à déclamer sous le manteau de la cheminée contre ces satanées petites constitutions qui sont si incommodes pour les souverains ; mais, soucieux de ses vrais intérêts, dès qu’il rentrait à Bruxelles, il redevenait sans effort le plus parlementaire de tous les rois. Le tout-puissant chancelier de l’empire allemand a maudit plus d’une fois son parlement, contre lequel il bataille sans cesse et qui lui cause beaucoup de chagrins. Il n’a jamais tenté de s’en défaire, certain qu’il est de trouver l’occasion de s’en servir. Il se réserve le droit de répondre à tel ministre étranger qui réclame de lui une concession ou une garantie: « S’il ne tenait qu’à moi, nous serions bientôt d’accord ; mais il est des choses que je ne ferai jamais accepter à mon parlement ; si je vous cédais sur ce point, il ne me le pardonnerait jamais. »

C’est surtout dans les petits états du Balkan, exposés à tant d’ingérences indiscrètes et tyranniques, qu’un souverain doit tenir à rejeter sur une assemblée la responsabilité de ses résistances et de ses refus : « Ce que ces nouveaux petits princes d’Orient ne semblent pas comprendre, écrivait le diplomate cité par M. de Laveleye, c’est qu’une constitution, si elle gêne quelque peu leurs mouvemens à l’intérieur, est cependant leur plus grande sauvegarde contre l’intrusion de puissans et envahissans voisins dans leurs affaires. Quand un prince est omnipotent chez lui, que peut-il dire au représentant de l’Autriche, de l’Allemagne, de la Russie ou de la Porte qui vient demander plus ou moins impérieusement une faveur ou un service ou soutenir la revendication d’un prétendu droit ? Au contraire, quand on a une bonne petite constitution par devers soi, on répond, les larmes dans la voix : « Bien fâché, mais ce n’est pas de mon ressort ! Vous savez qu’on a limité mes pouvoirs ; voyez le ministre des affaires étrangères, le parlement. » Le prince Alexandre, qui devait fuir comme la peste les responsabilités apparentes, a paru s’appliquer à les rechercher ; il a pris plaisir à se découvrir, à s’exposer, il a abattu de ses mains ses défenses naturelles. Il n’avait pas l’esprit assez politique pour savoir s’appuyer sur ce qui lui résistait et se servir de ce qui le gênait.

Il a commis une imprudence plus dangereuse encore en s’abandonnant à ses généreuses ambitions, en oubliant ses origines et le sang russe qui avait coulé en abondance sur les champs de bataille de la Bulgarie et de la Roumélie. Il ne s’est pas dit que, pour posséder longtemps en paix un trône qui avait coûté si cher, il était tenu de ménager les intérêts et l’ombrageux orgueil de son auguste protecteur, lequel avait cru trouver dans un cadet de Darmstadt le docile instrument de ses desseins. Il aspirait à un rôle plus glorieux que celui de protégé de la Russie ; il a voulu être un vrai prince de Bulgarie, il a pensé que la reconnaissance de son peuple serait la meilleure garantie de son pouvoir et de son avenir ; il a cherché à rétablir sa popularité, compromise par ses coups de tête, en déclarant bien haut que les Bulgares avaient le droit de s’appartenir. Il a oublié que l’ingratitude n’est permise qu’aux forts.

Certains publicistes de grand mérite, animés des plus nobles sentimens et qui sacrifient volontiers la politique à la philanthropie, estiment que les petits peuples récemment émancipés doivent s’opposer résolument à toute ingérence de l’étranger dans leurs affaires intérieures, que donner et retenir ne vaut, qu’une grande puissance qui affranchit des populations opprimées est tenue de respecter religieusement leur indépendance et leurs droits, qu’elle aurait grand tort de leur imposer sa tutelle, qu’il lui est permis de protéger, de conseiller, qu’il lui est interdit d’ordonner ou d’intriguer. C’est parler d’or ; mais, si respectables que soient les principes, on les respecte peu, ils ne trouvent dans le train ordinaire des choses de ce monde qu’un champ d’application fort limité, et les peuples doivent régler leur conduite moins sur ce qu’ils désirent que sur ce qu’ils peuvent ; ils s’exposent à de graves accidens quand ils exigent de leurs bienfaiteurs un désintéressement évangélique et des vertus surhumaines.

Nous lisons dans de charmantes notes de voyage, encore inédites, que M. Erdic a bien voulu nous communiquer, que lorsqu’il parcourait la belle vallée de la Morava, sa mauvaise fortune lui donna pour postillon un petit boiteux au masque énergique, mélomane redoutable, qui croyait que la musique est un remède à tous les maux et l’infaillible moyen de sortir sans encombre d’un mauvais pas. Apercevait-il sur la route une voiture venant à sa rencontre, il saisissait impétueusement son petit cor et sonnait une fanfare autoritaire. Si les voitures ne s’écartaient pas, au lieu de quitter son instrument pour gouverner ses rênes, il s’acharnait à sonner, laissant à ses bêtes le soin d’éviter l’abordage comme elles pourraient. Ce fut le troisième cheval, placé en serre-file, qui eut le plus à pâtir de l’aventure ; les roues d’une charrette accrochèrent son harnais, qui se rompit et lui laboura le flanc. L’enragé postillon s’empressa de jouer une valse pour raccommoder le harnais, un galop pour raccommoder le cheval, après quoi on repartit à fond de train. Les éminens philanthropes qui se flattent d’arranger les affaires humaines en invoquant les principes sont, eux aussi, des mélomanes qui attribuent trop d’influence à leur musique. Une valse n’a jamais raccommodé un cheval, une déclaration de principes n’a jamais réparé les affaires d’un petit peuple lorsque, voulant ne se souvenir que de ses droits, il oublie ses périls et ses fatales dépendances.

Ce n’est pas seulement au désir de se gagner le cœur de ses sujets qu’a cédé le prince Alexandre ; il a ouvert une oreille trop complaisante aux suggestions, aux encouragemens d’une grande puissance qui fait métier d’exciter les peuples à revendiquer leurs droits, sans croire pour cela contracter aucun engagement de les secourir à l’heure des embarras et des détresses. L’Angleterre trouvait un immense avantage à réunir les deux Bulgaries sous la main d’un prince possédant à un haut degré l’indépendance du cœur, avide de s’affranchir de la tutelle moscovite, commandant à 50,000 hommes et pouvant mettre à sa disposition, dans le cas d’une guerre avec la Russie, les ports de Varna et de Bourgas. Entraîné par ses conseils intéressés, le prince Alexandre a tout osé. La Russie répétait sans cesse aux Bulgares qu’elle seule pouvait les agrandir et créer la Grande-Bulgarie. Il a entrepris de la créer lui tout seul, sans la Russie et contre la Russie.

Plus d’un homme d’état, étonné de son audace, pensait que non-seulement il avait obtenu de l’Angleterre des garanties d’assistance effective, mais qu’il s’était assuré aussi de l’appui secret de l’Autriche et de l’Allemagne. Il n’en était rien ; le jour où la Russie a réglé ses comptes avec lui, il s’est trouvé seul, sans protecteurs, sans alliés, simple prince de Bulgarie révolté contre son patron, et le dénoûment d’une lutte si inégale ne pouvait être douteux pour personne. M. Thiers disait un jour que les politiques devraient prendre exemple sur le perroquet, lequel ne lâche jamais l’échelon où se cramponnent ses ongles crochus, sans qu’au préalable il en ait saisi un autre avec son bec, qui lui sert de troisième patte, et qu’il se soit bien assuré qu’il le tient solidement. Le prince Alexandre de Battenberg n’a pas eu la sagesse du perroquet. Peut-être est-il en train de l’acquérir : il se montrera plus circonspect si jamais quelque caprice de la changeante fortune lui rouvre les portes de la Bulgarie.

La politique chevaleresque des nationalités, préconisée aujourd’hui encore par plus d’un Français dont la mémoire est courte, a ceci de fâcheux que tôt ou tard elle condamne les émancipateurs aux inconséquences ou aux hypocrisies et leurs obligés à la méconnaissance des services reçus. On ne peut en vouloir beaucoup à la Russie d’avoir décidé qu’elle ne ferait point un métier de dupe, qu’elle toucherait le prix de ses immenses sacrifices en enchaînant les petits peuples du Balkan à ses intérêts et en châtiant leurs infidélités. Pour arriver à ses fins, elle a exploité avec art leurs rivalités et leurs âpres jalousies. Assurément il est permis de désirer qu’ils s’appartiennent à eux-mêmes et que, pour résister aux pressions étrangères, ils se réunissent en faisceau, qu’ils se constituent en confédération. On les y engage, on leur cite l’esclave de Phrygie et son apologue, on leur représente que « toute puissance est faible à moins que d’être unie. » On leur dit : « Soyez joints, mes enfans ; que l’amour vous accorde ! » Mais comme les trois frères de la fable, ils ont hérité d’un bien fort mêlé d’affaires, et ils ne s’entendent sur rien :

L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.

Serbes, Bulgares, Roumains, Grecs, l’intérêt les sépare, l’ambition, l’envie les travaillent ; chacun d’eux voit son mal dans le bien d’autrui et sa propre diminution dans l’agrandissement de son voisin. On leur dit encore : « Que la Suisse vous serve de modèle ! Elle est partagée entre trois races qui diffèrent d’esprit, de goûts et de mœurs, et les cantons qui la composent sont les uns fort petits, les autres beaucoup plus grands. Elle ne laisse pas de vivre dans la concorde et l’union, l’attachement à de communes institutions la maintient en paix. » On oublie que la Suisse a été l’œuvre du temps et une œuvre presque aussi laborieuse que la création du royaume de France, qu’elle s’est faite pièce par pièce, morceau par morceau, canton par canton, que plus d’une fois elle a failli se défaire, qu’elle a traversé des crises, des guerres civiles, qu’il a fallu près de six siècles pour la bâtir à chaux et à ciment. On ne fabrique pas de parti-pris une Suisse, et l’Orient n’a jamais produit rien qui lui ressemble.

Ce ne sont pas seulement les jalousies internationales que la Russie exploite dans les provinces slaves détachées de l’empire ottoman ; les cabales, les zizanies, les querelles des partis lui viennent aussi en aide. On n’a jamais vu de couvens de moines sans discordes, de ménages sans chipoteries et de principautés nouvellement fondées, où tout le monde se déclarât satisfait de son sort. Depuis le lieutenant ou le major, contant à qui veut l’entendre tous les passe-droits qu’on lui a faits, jusqu’au commerçant qui se plaint qu’un peuple trop économe ne fait pas aller le commerce, qu’il allait mieux du temps des Turcs et des officiers russes qui les ont remplacés, les mécontens abondent en Bulgarie, et il était aisé de prévoir que le jour où la Russie se déciderait à frapper un coup, ils se mettraient de son côté et lui offriraient leurs services. Il était facile de prévoir aussi que, sous peine d’abdiquer, elle ne supporterait pas longtemps la cuisante humiliation qu’on lui avait infligée, que tous les moyens lui seraient bons pour en finir avec une Grande-Bulgarie qui méprisait ses conseils et coquetait avec l’Angleterre. Elle annonça clairement son intention lorsqu’elle ne consentit à signer le traité consacrant la réunion personnelle de la Roumélie orientale à la Bulgarie qu’à la condition que le nom du prince Alexandre n’y figurerait point. Elle entendait ne s’engager qu’envers un prince de Bulgarie dont le nom resterait en blanc.

Les peuples les plus avisés, les plus subtils, les plus disposés à se mettre au-dessus de tout préjugé, ont leurs candeurs et leurs illusions. Ils répudient pour leur compte la politique de sentiment, mais ils croient aux sentimens des autres, et, capables de plus d’une ingratitude, ils se fient cependant à la reconnaissance de leurs obligés. Les Russes avaient rendu à l’Allemagne de si grands services, en 1870, et l’Allemagne les en avait remerciés avec tant d’éclat et d’ostentation, qu’ils faisaient fond sur sa gratitude. Ils se flattaient que par un juste retour elle se prêterait à leurs visées en Orient, qu’au besoin elle leur donnerait un coup d’épaule. L’événement a trompé leurs espérances, et, au congrès de Berlin, ils n’ont pas trouvé dans M. de Bismarck le concours empressé et la chaleur de sympathie qu’ils attendaient de lui. Il a aidé l’Angleterre à rogner leurs conquêtes, à mutiler le traité de San-Stephano, et ils en conçurent la plus vive, la plus aigre irritation. Dès lors, l’opinion se répandit en Europe qu’un jour ou l’autre les deux puissans voisins auraient à en découdre. « Je n’ai pas rencontré en Orient un seul homme attentif, diplomate ou non, écrivait M. Erdic, en 1883, dans les curieuses notes de voyage que nous avons déjà citées, qui ne soit convaincu qu’il se produira, à un moment donné, entre l’Allemagne et la Russie un choc aussi fatalement inévitable que la chute du torrent entraîné par sa pente dans un gouffre prochain. Où que l’on frappe le sol, il rend un son de guerre. Peu importe la façon dont s’engagera le duel ; peu importe qu’un coup de diplomatie découvre par intervalles au ciel troublé un coin de bleu. Il n’y a, dans ce flux et ce reflux apparent de la politique, pas autre chose que les hésitations de pontes à la veille de risquer une grosse partie, que les feintes d’adversaires qui cherchent, avant de s’étreindre, le point faible et la seconde favorable. »

Dans l’été de 1879, à plusieurs reprises, l’empereur Alexandre II avait tenu un langage si comminatoire aux ambassadeurs d’Allemagne et d’Autriche qu’on s’en émut à Berlin comme à Vienne. M. de Bismarck prescrivit à M. de Schweinitz de tout écouter sans jamais rien répliquer ; le comte Andrassy donna les mêmes instructions à son ambassadeur, et le tsar, encouragé par ce silence, en vint à formuler nettement des menaces de guerre contre ses deux voisins. Puis, au mois d’août, après une nuit d’insomnie, il écrivit de sa main deux lettres, l’une à son oncle l’empereur Guillaume, l’autre à l’empereur François-Joseph. Ces deux lettres d’un style fiévreux étaient une sorte d’ultimatum où il annonçait la guerre dans le cas où on lui refuserait toute satisfaction. L’empereur Guillaume, en recevant la sienne, ressentit une vive émotion. C’était le temps où la presse russe jetait feu et flammes contre l’ingrate Allemagne, où le général Chanzy était admis à visiter les forts des provinces baltiques, où le prince Gortchakof nous prodiguait les encouragemens.

L’empereur Guillaume, qui aimait beaucoup son neveu, s’occupa aussitôt de le calmer, de l’adoucir. Il lui demanda une entrevue ; on se vit à Alexandrowo. Mais M. de Bismarck, qui, en matière de médecine politique, ne croit pas beaucoup à l’efficacité des émolliens, résolut de se rendre à Vienne pour y conclure avec l’Autriche, en vue de certaines éventualités, un accord écrit, rédigé en double et pouvant tenir lieu d’un traité formel. On jugea bon d’en donner connaissance au cabinet russe. Il y eut, paraît-il, à ce sujet un débat presque violent entre M. de Bismarck et l’empereur, qui craignait que cette notification ne fût regardée à Saint-Pétersbourg comme une provocation offensante. Il refusa durant plusieurs jours son consentement. Le chancelier recourut aux grands moyens et donna sa démission ; l’empereur se déclara prêt à abdiquer, mais on finit par s’entendre. La notification se fit, et peu après, les journaux russes recevaient l’ordre de s’abstenir de toute attaque contre l’Autriche et l’empire allemand ; le grand-duc héritier, accompagné de la grande-duchesse, sa femme, prenait la route de Berlin, et M. de Bismarck disait : « L’ours de combat rentre ses griffes en voyant debout les dogues de garde. »

M. de Bismarck est intéressé à gagner du temps, à retarder indéfiniment la solution de la question d’Orient. Tant qu’elle n’est pas résolue, il dispose des destinées, il est le courtier nécessaire, l’arbitre inévitable entre l’Autriche et la Russie. L’accord qu’il avait conclu à Vienne et qu’il vient de renouveler doit lui servir à inquiéter la Russie, à l’enrayer dans son action. Il s’en sert aussi pour tenir l’Autriche, pour l’empêcher de pourvoir elle-même à ses intérêts en s’arrangeant directement avec les Russes. Au mois de novembre 1879, il disait à un diplomate français : « Au moment même de l’entrevue d’Alexandrowo, la Russie n’ayant eu qu’un médiocre succès dans ses tentatives auprès de vous et exaspérée de nous voir appuyer l’Autriche, a essayé de la détacher de notre alliance par l’appât de Salonique. Elle lui a proposé un partage de la Turquie d’Europe, Constantinople à l’une, Salonique à l’autre, et un traité d’alliance offensive et défensive contre nous ou l’Angleterre, selon les cas, comme sanction de tout l’arrangement. J’ai été prévenu à Gastein de cette manœuvre et elle m’a décidé à hâter mon départ pour Vienne. Je ne craignais pas que l’Autriche se laissât prendre au piège ; mais, en politique, je crois toujours à votre vieux proverbe que deux sûretés valent mieux qu’une. »

Il est des situations où certaines conduites s’imposent : l’empereur Alexandre III a hérité et des souvenirs et de la politique de son père. Il a peu de goût pour la France républicaine et pour les hommes qui la gouvernent. Il considère M. de Bismarck comme le type le plus achevé des grands ministres qui font prospérer les monarchies. S’il avait le choix, il serait charmé de s’entendre avec lui, de devoir son bonheur à l’amitié complaisante de l’Allemagne. Mais quand M. de Bismarck résiste ou se dérobe, la Russie se souvient de nous, et quelque journal de Moscou ou quelque colonel au parler libre s’empresse de déclarer à l’univers que c’est sur les bords de la Seine qu’elle trouvera l’allié dont elle a besoin pour accomplir ses grands desseins. Ainsi en usait jadis le grand Frédéric quand il hésitait encore s’il lierait partie avec les puissances maritimes ou avec la France pour s’assurer la possession de la Silésie. Le comte Truchsess, qu’il envoyait à la cour de Hanovre complimenter le roi d’Angleterre, avait l’ordre « d’affecter devant les ministres ou les créatures françaises beaucoup de cordialité avec les ministres anglais quand même il y en aurait très peu. » D’autre part, il faisait dire aux Anglais que son envoyé extraordinaire à Versailles, le colonel Camas, qui n’avait qu’un bras, « était un de ses intimes, possédait toute sa confiance et que ce manchot n’était pas allé en France pour y enfiler des perles. » — « Si nous n’avançons point, écrivait-il, il ne nous reste qu’à les amuser. Voyez si la jalousie ne serait pas un ressort capable de les faire agir en notre faveur ; mettez en mouvement toutes les machines de la rhétorique. » C’est ce qu’un spirituel diplomate appelait la politique des cantharides, et il faut convenir qu’en 1886 la Russie en a retiré beaucoup plus de profit qu’en 1879.

Durant ces sept dernières années, l’état du ciel et la conjonction des astres ont changé, et les tireurs d’horoscopes ont dû reviser leurs calculs. Il y a sept ans, la France avait accueilli froidement les insinuations du prince Gortchakof, et M. de Bismarck chargeait le prince de Hohenlohe de remercier M. Waddington de son attitude loyale, du précieux service que le cabinet français venait de rendre aux gouvernemens pacifiques dont l’office est de veiller sans relâche sur le repos de l’Europe. La France cherchait alors sa sûreté dans l’entente cordiale avec l’Angleterre, qui se faisait un devoir de ménager nos intérêts. M. Waddington et le marquis de Salisbury conféraient à Dieppe, et M. de Bismarck disait à ce sujet : « Votre alliance avec l’Angleterre est à mes yeux un gage essentiel de notre tranquillité à tous. La France, appuyée sur l’Angleterre, n’a rien à craindre pour sa sécurité ; l’Angleterre la contient, la préserve des entreprises hasardeuses, et, à son tour, elle contient l’Angleterre, qui pourrait se laisser entraîner dans la voie des aventures si elle se trouvait isolée. L’alliance austro-allemande, l’alliance franco-anglaise, les bons rapports entre ces deux groupes, voilà le meilleur avertissement que nous puissions donner aux brouillons et la garantie la plus solide du maintien de la paix européenne. » Mais depuis lors, l’Angleterre a fait ses réflexions, elle a changé d’objectif, elle refuse de prendre en Orient des mesures conservatoires, elle se soucie moins du salut de l’empire ottoman que de s’assurer la part du lion dans ses dépouilles. Elle abandonnera, s’il le faut, Constantinople à la Russie ; elle ne pense qu’aux Indes et, renonçant à ménager nos intérêts, c’est à l’Égypte qu’elle en a.

Quand M. de Bismarck eut acquis la certitude que l’Angleterre n’interviendrait en Bulgarie que par une politique d’intrigue, mais qu’elle était résolue à n’y point payer de sa personne, qu’elle se désintéressait plus qu’à moitié du sort d’un prince dont elle avait longtemps chauffé les ambitions et qu’elle n’était pas disposée à lui sacrifier les os d’un seul fusilier cipaye, le chancelier prit son parti de s’arranger avec la Russie, de lui rendre la main. On se rappelle que, pendant plusieurs semaines, M. de Giers erra comme une comète sur les confins de l’empire allemand, se plaignant des perpétuels obstacles que le mariage de sa fille apportait à sa rencontre avec M. de Bismarck. On se disait : « Se verront-ils ? ne se verront-ils pas ? » Ils ont fini par se voir. Le chancelier russe avait laissé au chancelier allemand le temps de causer à Gastein avec l’Autriche, de la décider à sacrifier le prince de Bulgarie en le livrant au hasard des événemens et aux implacables rancunes de son grand ennemi. C’était à lui de se maintenir sur son trône, personne ne se chargeait de l’y remettre. Autres temps, autres pratiques : en 1879, M. de Bismarck blâmait sévèrement l’excessive condescendance qu’avait montrée son auguste maître en allant à Alexandrowo ; en 1886, il est allé lui-même à Franzensbad pour y trouver la Russie et lui donner carte blanche. Sans doute il a dit à M. de Giers, comme Pilate : « Je ne trouve en cet homme point de faute, et je suis innocent du sort de ce juste ; cela vous regarde. » Durant quarante-huit heures, les Autrichiens et les Hongrois avaient craint que ce juste, victime d’une conspiration nocturne, ne fût en route pour la Sibérie. À quoi bon ? On savait, à Saint-Pétersbourg, que, s’il rentrait en Bulgarie, il n’y pourrait rester, et quelle meilleure vengeance pouvait-on tirer de lui que de lui montrer à quel point l’Europe l’avait abandonné et de lui faire savourer toute l’amertume de son délaissement ?

Cette catastrophe produisit en Allemagne une vive et douloureuse sensation. Les Allemands considéraient le prince Alexandre comme un des leurs ; ils ne pouvaient oublier sa naissance et qu’il avait appris à Potsdam le métier de soldat, qu’il était général-major prussien à la suite du régiment des gardes du corps. Il leur paraissait aussi que ce jeune prince, dont ils avaient admiré la bravoure, méritait une meilleure fortune, qu’il n’avait rien fait pour s’aliéner les bonnes grâces de M. de Bismarck, et ils s’étonnaient que ce grand politique abandonnât ainsi ses protégés aux rancunes moscovites. Alors la presse officieuse, la Gazette de l’Allemagne du Nord, la Gazette de Cologne, le prirent de très haut avec la nation et lui expliquèrent qu’elle manquait de sens et de jugement, que la politique de sentiment est une niaiserie, qu’un peuple qui connaît ses devoirs ne s’échauffe et ne s’indigne jamais sans en avoir demandé la permission à ses maîtres, qu’il y a à Berlin un bureau d’enthousiasme et d’indignation où l’on peut se procurer à peu de frais tous les renseignemens désirables. On ajoutait que l’abdication du prince Alexandre était le meilleur moyen de conjurer le danger d’une alliance franco-russe, que tout véritable patriote allemand qui n’était pas un progressiste ou un ultramontain devait se réjouir de cet événement heureux et profiter de cette occasion pour admirer une fois de plus la sagesse du chancelier et de ses combinaisons : Noli turbare circulos meos.

M. de Bismarck, qui de la caresse à l’ironie et de l’ironie au défi superbe, possède à un si haut degré toutes les nuances de la parole humaine, n’a pas réussi à faire école, et ses journalistes le servent mal. Les journaux officieux de Berlin et de Cologne signifièrent ses volontés à l’Allemagne sur ce ton de valetaille insolente dont ils ne se départent jamais, et l’Allemagne goûta peu leurs hautaines réprimandes. — « Quelle est votre morale politique ? leur a-t-on répondu ; sied-il à des feuilles monarchistes d’applaudir à un complot militaire, à la dépossession d’un prince par ses soldats révoltés ? Vous affirmez que c’était le seul moyen de sauver la paix de l’Europe. Qui sommes-nous donc ? et que faisons-nous de notre prépondérance ? Si la Russie vous paraît si dangereuse, pourquoi l’avoir mécontentée au congrès de Berlin, et à quoi pensiez-vous de soutenir contre elle la Turquie, quand vous prétendez n’avoir point d’intérêts à défendre dans la péninsule du Balkan ? Au surplus, quel profit tirons-nous de notre alliance avec l’Autriche, dont vous faites tant de bruit ? De quoi sert-elle à l’Autriche, qui se plaint d’être sacrifiée par vous ? De quoi nous sert-elle à nous-mêmes, si après l’avoir renouvelée avant-hier, vous en êtes réduits à une politique de complaisance pour la Russie ? » On avait vu depuis longtemps la presse allemande critiquer la politique intérieure du chancelier, mettre en doute son génie financier et administratif, s’attaquer à ses douanes, à son socialisme d’état ; pour la première fois, on la vit discuter avec acrimonie sa politique étrangère, lui reprocher les incertitudes, les inconséquences de sa conduite, se demander si le grand homme qui répond à l’Allemagne de sa sûreté est aussi infaillible qu’on l’avait pensé jusqu’alors.

La presse officieuse s’est tirée d’embarras en s’en prenant à nous ; c’est toujours par là qu’elle commence lorsqu’elle a des chagrins, et c’est par là qu’elle finit. La Gazette de Cologne a bien voulu nous avertir que le chancelier saurait déjouer nos manœuvres et réduire à néant nos desseins pervers. Sûrement ce n’est pas là ce qu’on l’a chargée de nous dire. Cette feuille honnête et polie sait d’ailleurs à quoi s’en tenir sur nos prétendues manœuvres ; elle ne peut ignorer que la forme de nos institutions nous interdit la politique agressive et intrigante, que nos hommes d’état sont trop prudens pour jouer avec la paix de l’Europe, que si la France se sent assez forte pour mépriser les menaces, les insolences et les insolens, elle est trop sage pour s’occuper d’autre chose que de la défense de ses intérêts, qu’elle n’ira pas chercher la vague, qu’elle attendra patiemment que la vague vienne la chercher. La France n’a aucun marché à proposer à personne ; mais est-il de son devoir de tenir à distance ceux qui désirent lui parler, et peut-elle empêcher qu’on ne sache où elle demeure ?

G. Valbert.

  1. La Péninsule des Balkans, par M. Émile de Laveleye. Paris ; Félix Alcan, 1886. Tome ii, pages 145-152.