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Journal d’un poète (fragments inédits)

Journal d’un poète
(fragments inédits)

A. de Vigny

Revue des Deux Mondes tome 60, 1920


Journal d’un poète
(fragments inédits)


Quand parurent en 1867, sous le titre Journal d’un Poète, les « petits cahiers » où Alfred de Vigny inscrivait l’essentiel de sa vie intellectuelle et morale et qui, par la profondeur du son et je ne sais quels bruits de sourds sanglots dans l’ombre, évoquent souvent les Pensées de Pascal, l’exécuteur testamentaire du grand poète, Louis Ratisbonne, qui avait collationné et publié le Journal ; en « réserva » pour diverses raisons certains passages. Il trouva telle note savoureuse que nous publions aujourd’hui, trop sévère à l’égard de Sainte-Beuve et de Victor Hugo alors vivants, telles libres réflexions qu’on verra plus loin trop irrespectueuses pour les Bourbons ou les d’Orléans ; et tel plan d’une œuvre historique sur la Corse lui parut sans doute d’un intérêt trop spécial et trop purement documentaire, alors qu’aujourd’hui ce plan semblera curieux, croyons-nous, non seulement aux fervents « vignystes, » mais à tous les lecteurs cultivés, par la méthode toute moderne qu’il révèle chez le poète-philosophe.

Ces notes inédites, par les soins des héritiers de Louis Ratisbonne, M. et Mme Etienne Tréfeu, sont venues entre mes mains dans des conditions qui les authentiquent absolument et entièrement ; et, après le roman inédit de Vigny, cette mystérieuse et prophétique Daphné, que j’ai éditée en 1913, j’allais les publier à leur tour, quand la guerre a éclaté. Ces papiers précieux ont dû attendre, pourvoir le jour, la fin de la tempête. Voici que la vie reprend ; je puis donc faire paraître aujourd’hui ces Fragments inédits du Journal d’un Poète, continuant ainsi la pieuse publication des écrits posthumes d’Alfred de Vigny que j’ai eu l’honneur d’entreprendre, et heureux de servir la gloire du poète de Moïse et de la Maison du Berger, de celui que, — mis à part le Lamartine des Méditations et le Musset du Théâtre, — on peut sans doute appeler dès maintenant le plus classique des romantiques.

FERNAND GREGH.
JOURNAL D’UN POÈTE

20 mai.

Je viens de réunir mes poèmes qui ont la forme la plus sévère et forment un tout complet, ceux auxquels je crois de la vitalité par leur composition forte.

Concevoir et méditer une pensée philosophique ; trouver dans les actions humaines celle qui en est la plus évidente preuve ; la réduire à une action simple qui se puisse graver en la mémoire et représenter en quelque sorte une statue et un monument grandiose a l’imagination des hommes, voilà où doit tendre cette poésie épique et dramatique à la fois. Je cherchais depuis 1817 un sujet moderne qui fût aussi beau, aussi calme dans ses formes que les sujets antiques : je ne l’ai pas trouvé. Les tableaux modernes sont tourmentés de détails plus passionnés et plus dramatiques que les antiques, mais moins grands et moins simples de forme, par conséquent moins durables. Eloa seule me semble pouvoir y, être assimilée. C’est une création, l’ange femme n’existait pas, et le dictionnaire poétique de l’ouvrage est puisé, non dans des chroniques, non dans le langage d’une nation, niais dans des termes nouveaux, caractères neufs que j’ai fondus exprès pour cette imprimerie. A présent, cette année, les papiers publics vantent cet ouvrage. Les mêmes le dédaignaient ou le trouvaient absurde en 1823 ; c’est que d’autres hommes jettent d’autres idées sur les mêmes feuilles. Un journal n’est autre chose qu’une boite aux lettres dans laquelle différentes personnes, tour à tour, jettent leur opinion. Des hommes trop jeunes lorsque je fis paraître les plus neufs de ces poèmes arrivent sept ans après, formés par moi-même. Cette génération me comprendra. Il faut à présent la devancer et écrire pour celle qui la suivra. Qui n’est pas en avant est en arrière. — Je ne me sens pas plus ému du bien que l’on dit de moi presque partout que des critiques presque générales de 1822 ; je n’éprouve que cette satisfaction qu’on ressent au serrement de main d’un ami lorsque je lis un article fait par l’un des miens ; s’il s’agit d’un étranger, il ne me prouve qu’une chose, c’est que le temps a marché et que je l’avais devancé. Je savais cela.


23 mai 1829.

Je viens de voir Victor Hugo ; il avait avec lui Sainte-Beuve et deux indifférents. Sainte-Beuve est un petit homme assez laid, figure commune, dos plus que rond, qui parle en faisant des grimaces obséquieuses et révérencieuses comme une vieille femme ; il s’exprime péniblement, a un grand fond d’instruction et beaucoup d’habileté à la critique littéraire. A force d’esprit, il a fait d’excellents vers sans être poète instinctif. Plein de formes modestes, il s’est mis en séide à la suite de Victor Hugo et a été entraîné à la poésie par lui ; mais Victor Hugo qui, depuis qu’il est au monde, a passé sa vie à aller d’un homme à un autre pour les écumer, tire de lui une foule de connaissances qu’il n’avait pas ; tout en prenant le ton d’un maître, il est son élève. Il sait bien qu’il reçoit de lui un enseignement littéraire, mais il ne sait pas à quel point il est dominé politiquement par ce jeune homme spirituel qui vient de l’amener, par son influence journalière et persuasive, à changer absolument et tout à coup d’opinion.

En 1822, lorsque parurent ses Odes réunies, Victor Hugo se donnait pour vendéen et sa mère me le dit souvent natif d’un bourg voisin de Châteaubriant ; alors il rédigeait avec ses frères le Conservateur littéraire : il était dévot au point qu’un jour, au bal, il détourna les yeux en voyant de jeunes personnes décollées (sic) comme on l’est pour danser et me dit : Ne sont-ce pas là des sépulcres blanchis ? M. de Chateaubriand était son dieu ; il eut à se plaindre de l’indifférence de ce grand écrivain (qui a pris ombrage à l’accroissement de l’école poétique) et cessa de le voir. M. de Lamennais fut son second prophète : il fut alors presque jésuite et crut en lui.

Aujourd’hui, il vient de me déclarer que, toutes réflexions faites, il quittait le côté droit et m’a parlé des vertus de Benjamin Constant. Il pense que cet homme sera ministre bientôt : c’est probable ; il calcule bien, mais cela m’afflige plus que je ne le voudrais. Le Victor que j’aimais n’est plus. Il était un peu fanatique de dévotion et de royalisme : chaste comme une jeune fille, un peu sauvage aussi, tout cela lui allait bien ; nous l’aimions ainsi. A présent, il aime les propos grivois et il se fait libéral : cela ne lui va pas. — Mais quoi ! il a commencé par sa maturité ; le voilà qui, entre dans sa jeunesse et qui vit après avoir écrit, quand on devrait écrire après avoir vécu.

Ce mois-ci, M. de Meyendorf, colonel russe, est venu me voir avec Edouard de Lagrange, mon ami. Il a vu sir Walter Scott à Edimbourg. Walter Scott l’a prié de me voir et de me dire qu’il ne lisait d’autre livre français que Cinq-Mars.

Il n’y trouve qu’un défaut ; c’est que le peuple ne tient pas assez de place. Il croit que notre peuple est aussi pittoresque que le sien, — et notre public aussi patient à supporter les conversations populaires ; il se trompe. Son Ecosse s’intéresse à chacune de ses montagnes, la France aime-t-elle toutes ses provinces ?


20 août.

Victor Hugo vient de faire dans Marion de Lorme un excellent ouvrage de style.

Le public ne voit pas que c’est dans le style qu’est uniquement son beau talent.

Personne n’a jamais eu autant de forme et moins de fond et il n’a pas une idée qui lui soit propre, pas une conviction, pas une observation sur la vie, ou une rêverie au-delà des temps, mais il manie les mots avec un art admirable ; il y a beaucoup d’hommes qui ont vécu par-là ; cela lui arrivera.

— J’ai vu avant-hier M. Hyde de Neuville qui faisait assez bonne contenance pour un ministre tombé. — Il parlait chez Mme de Montcalm de son désœuvrement actuel avec assez de grâce et de bonhomie.


Septembre.

On répète le More de Venise. — Je n’éprouve ni peine ni plaisir en approchant de la représentation. Une foule que je méprise jugera l’œuvre sans la comprendre. Je suis curieux de voir ce qu’elle fera. Je lui donnerai un spectacle, elle m’en donnera un en même temps.

Young, l’acteur anglais célèbre, est ici ; il m’a donné de bons avis sur le rôle d’Iago. C’est un homme de cinquante ans, d’une figure fortement caractérisée, grave et mobile ; nez aquilin, menton anglais. Il est studieux, consciencieux dans son art, très instruit et spirituel ; il a compris Iago comme je l’avais fait et l’a très bien défini : une grande âme et un cœur corrompu.


* * *

Le More de Venise a réussi, — ses représentations ont rempli l’hiver de 1829 pour le Théâtre français. — La question de réforme de style est donc consacrée pour la première fois par un succès ; à présent, ce sera une question d’hommes.


2 juillet 1830.

J’ai conçu l’idée, ce matin, que l’on devrait écrire l’histoire d’un pays comme d’un homme. D’abord son portrait, sa place sur le globe, — conformation géographique, et topographique, — sa configuration, — ses traits, montagnes ou vallées, — les rapports entre les habitants et la terre ; habitants : leurs traits, leur origine, leur histoire ; — l’histoire de leurs gouvernements.

Titre : la Corse, essai d’histoire.

J’en causerai avec M. Pozzo di Borgo.


10 juillet.

Je viens de passer deux heures et demie avec M. Pozzo di Borgo. Je l’ai interrogé sur la Corse ; il m’a répondu un peu sur la Corse et beaucoup sur Pozzo di Borgo. Il s’est représenté comme l’antagoniste de Bonaparte.

Bonaparte et moi, moi et Bonaparte reviennent à chaque instant dans sa conversation. Il m’a montré et lu à haute voix, en les traduisant à mesure, trois imprimés de l’année 1792, époque à laquelle la Corse se déroba à la domination de la Convention. Jusques à cette époque, la famille Bonaparte avait été unie à celle de Pozzo di Borgo. Paoli, vieux et mutile, mais considéré et imposant, dirigeait la Corse, retiré dans un logement d’une caserne des régiments français.

Pozzo di Borgo, ayant vingt-quatre ans, fut envoyé à l’Assemblée Constituante, avec une députation de notables de Corse. J’ai vu son nom au bas de chaque acte : Pozzo di B…, SECRETAIRE. Il s’excusa de cette dénomination, me disant qu’il était bien jeune alors.

Le but de cette députation était de faire la soumission de la Corse à la Constitution nouvelle. Il y eut sous la Convention une assemblée des notables de l’île, présidée par Paoli, laquelle rédigea ses séances en procès-verbal. De ce procès-verbal, un précieux et unique exemplaire est dans les mains de M. Pozzo di Borgo ; il vient de me le montrer. Un curé corse l’avait caché dans un missel, entre le carton et la couverture. Il est écrit en italien, et il y a ce passage remarquable que j’écris de mémoire : — Les Bonaparte (gli Bonaparti), nés dans la fange et élevés dans la corruption d’un pacha luxurieux (désignant M. de Marboeuf), ont dénoncé les meilleurs de nos citoyens à la Convention, et, dans un étage PLUS BAS, ont aussi mal mérité de la pairie que les Aréna qui ont donné cet exemple de dénonciation.

Joseph Bonaparte écrivit (dit M. Pozzo di Borgo) : Prouvons qu’ils sont mauvais citoyens et notre fortune est faite.

Ce procès-verbal, contenant les discours de Paoli à cette assemblée (Consulta), fut rédigé par M. Pozzo-di Borgo. Il a vu que j’avais été frappé de l’expression de Paccia Luxurioso et m’a dit : « A présent, je ne m’exprimerais pas ainsi ! » Il m’a dit que les discours de Paoli avaient été rédigés d’avance par lui.

A son retour de France, trois commissaires de la nation furent envoyés en Corse pour informer sur la conduite des citoyens Paoli et Pozzo. Dès qu’il sut leur arrivée, il conseilla de les arrêter, disant qu’ils apportaient la Terreur et la guillotine, ce qui était vrai, — mais surtout ils venaient demander sa tête.

Ajaccio (prononcé et écrit : Aïacio) fut fortifié par lui et défendu contre la République. Pendant dix-huit mois, la lutte dura dans l’île et dans les montagnes.

Bonaparte, officier d’artillerie alors, ne commandait pas, mais servait dans les troupes envoyées de Bastia pour attaquer la citadelle d’Ajaccio. Bonaparte connaissait chaque pierre d’Aïacio, mais ne s’attendait pas à la fermeté de Pozzo, qui fit venir des montagnards et leur dit : « Vous fusillerez ces canonniers français, s’ils ne tirent pas sur cette frégate. » Or, ces canonniers étaient des hommes demeurés en garnison dans la place. Un vaisseau, le Vengeur, avait fait naufrage sur la côte ; on en prit les canons et on s’en servit pour armer la citadelle. Ainsi les patriotes français furent chassés, et Pozzo commença, sous l’aile de Paoli, à devenir grand. Une seconde Consulta eut lieu. Il en dirigea la pensée et en fit encore le procès-verbal que je viens de voir ; son résultat fut de donner la Corse à l’Angleterre et de lui donner une constitution.

Pozzo di Borgo fut vice-roi pendant deux ans sous l’Angleterre (George III).

Il vient de me montrer aussi un gros livre italien, contenant les actes « de mon règne, » m’a-t-il dit en souriant. Le traité fut fait avec lord Eliot.

Dans cette conférence de près de trois heures, je ne perdais jamais de vue mon idée, ni lui la sienne. J’étais parti de chez moi avec le projet de lui faire ces questions auxquelles je l’ai ramené par différents chemins

Demandes
1. Les Corses ont-ils le cœur français ou italien ?
Réponses
Corse !
Demandes
2. Seraient-ils bons marins ?
Réponses
Peu. — Surtout tirailleurs sur terre.
Demandes
3. N’est-il pas bon de tenter leur désarmement ?
Réponses
Oui, mais entier, de tous les individus ; ils le désirent eux-mêmes.
Demandes
4. Pensez-vous, comme moi, qu’il soit bon de les civiliser par des ecclésiastiques ?
Réponses
Oui, — mais non des Jésuites qui s’occupent trop de politique.
Demandes
5. Pourquoi ne fait-on pas rester là les préfets plus longtemps ?
Réponses
Parce que les Corses ont plus d’esprit qu’eux et les regardent comme des sots au bout de peu de temps.
Demandes
6. Pourquoi ne fait-on pas de routes ?
Réponses
On en a commencé une en 1792 ; elle n’est pas achevée.
Demandes
7. Les habitants s’y opposent-ils ?
Réponses
Non, ils le désirent.
Demandes
8. Que faut-il pour leur bonheur ?
Réponses
Une instruction primaire meilleure, une industrie bien dirigée.
Demandes
9. Les Anglais, que firent-ils ?
Réponses
Ils donnèrent de l’argent, mais cela ne suffit pas. Ils payaient le fusil.
Demandes
10. Ils faisaient des Corses des soldats suisses ?
Réponses
Oui.
Demandes
11. Pourquoi Bonaparte n’a-t-il rien fait de la Corse ?
Réponses
Il la haïssait parce qu’on l’y connaissait trop bien. — Il a formé beaucoup de régiments qu’il a fait tuer et a épuisé le pays. (Prenant un coquillage, percé par le haut.) Voici la conque, le Triton avec lequel on appelle les chasseurs dans les montagnes.

De son côté, il a trouvé moyen de me dire que la source de sa haine contre Bonaparte avait été cette dénonciation que j’ai dite, qu’il avait lutté avec lui toute sa vie et avait fini par lui porter le dernier coup ; que, lorsqu’Alexandre l’avait abandonné, il avait demandé un firman au Grand Seigneur pour traverser ses terres et se retirer.

Vienne, après le mariage de Bonaparte, ne le livra pas, mais l’abandonna.

Ce fut alors qu’il se retira en Angleterre ; de là, il écrivit à l’empereur Alexandre : « Je ne suis plus votre sujet, mais serai toujours votre serviteur. Vous ferez la guerre à Bonaparte et je vous servirai alors. Bonaparte est perdu s’il vise à l’infini. » Il voulait être autre chose qu’un gentilhomme de Corse et faire dater toutes les dynasties de la sienne. (Bourrienne m’avait dit la même chose.)

Il m’a montré un cadeau de l’empereur Nicolas, sorte de tableau en grandes feuilles de parchemin, peintes et écrites en russe, relatant toute la vie de M. Pozzo di Borgo : états de services diplomatiques.

Il m’a montré :

Un manuscrit italien : Vie des plus anciennes familles de Corse : la page de la sienne est marquée, il me l’a lue ;

— Un poème ancien, où il y a des vers à la louange de la famille Pozzo di Borgo ;

— Un livre où il est dit que les Pozzo sont fameux pour avoir à un haut degré la haine de leurs ennemis et l’amitié pour leurs amis ;

— Un parchemin, qu’il a fait copier, portant qu’en l’an 1460, le pape Paul donna à sa famille le droit de ne pas payer les taxes religieuses.

Je lui ai dit que j’avais le projet d’un Essai historique sur la Corse. Il m’a dit : « Vous nous rendrez un grand service ; vous aurez occasion de louer l’ancienne administration qui avait beaucoup de mérite ; je vous ferai connaître en Corse Giraldi, qui est l’homme qui connaît le mieux le pays. »

Il m’a écrit avec mon crayon cette liste de livres à lire et les avait préparés pour moi :

Liste faite au crayon par M. Pozzo di Borgo : FILIPPINI, CAMBRAGI, Mémoires de guerre depuis 1738 jusqu’à 1791, dédiés au maréchal de Maillebois-Roswel, Système de…, imprimé à la Haye ; Description de la Corse, par Bellin.

Relisant un de ses discours à la Consulta, il s’enflamma pour le Pozzo de sa jeunesse et s’écria : « N’est-ce pas, mon cher ami, c’est digne de Caton ! »


1er août.

[Ils impriment qu’il n’appartient pas aux Capets-Bourbons, mais qu’il est Valois] [1].

Grossière ignorance. François II, Charles IX et Henri III moururent enfants. Charles IX eut de Marie Touchet des bâtards légitimés. Le premier fut Charles, comte d’Auvergne, Duc d’Angoulême, ennemi d’Henri IV ; le dernier fut Antoine-Charles, mort en 1701.

Et pour faire sa cour au peuple, le Duc d’Orléans est présenté comme Valois. On va achever de le discréditer par cette ignoble tricherie ; il descend des Capets par Philippe de Valois.

Si Louis XIV était Bourbon, le Duc d’Orléans l’est aussi, puisqu’il descend du frère de Louis XIV.

— Voici le peuple souverain. — Il sait les moyens de détrôner un Roi. C’est un mécanisme très simple. Les chefs d’atelier ferment ; les ouvriers se répandent dans les rues et brisent les réverbères. On les poursuit, ils font des barricades avec les pavés, montent dans les maisons et tirent sur les troupes. Elles sortent et le Roi est détrôné. — Tout est dit.

Il me parait impossible à présent que le nouveau Roi, tel qu’on le fera, tienne contre une gloire de général, pour laquelle se passionnera le peuple.

Aujourd’hui, La Fayette sortait de chez le Duc d’Orléans ; on criait : vive La Fayette ! jamais : vive d’Orléans !

Les portiers et laquais, sur la porte du Palais, paraissaient jaloux.

On a fait table rase et les fondateurs pâlissent. — Il ne peut exister de force à présent qu’une force militaire ; les forces d’habitudes et d’illusions sont brisées ; de deux choses l’une, ou force militaire ou désordre ; nous verrons.

Je lis : Quand on a offert le trône au Duc d’Orléans, le général Dubourg lui a dit : « Tenez vos serments ! Autrement, vous voyez ce qu’il en adviendrait. » — Il a répondu : « La menace est inutile ! »

Le Courrier dit : « Il faut reconstituer la Pairie. » — Le peuple a montré qu’il ne voulait plus supporter le joug des prêtres et des nobles. Malheur à qui ne comprendrait pas sa volonté !


Lundi 2 août 1830.

J’ai vu Pozzo di Borgo. -— Turgot. — Le Roi a licencié ses troupes. — MM. de Schonen et Odilon Barrot le reconduisent à la frontière. La révolution est accomplie. Le calme le plus merveilleux règne à Paris.

Pozzo di Borgo m’a dit : « M. de Polignac n’a jamais cessé de régner au pavillon de Marsan. Louis XVIII avait été sage et gouvernait, comme vous le vouliez, avec les deux centres, lorsqu’on lui a lâché Mme du Cayla pour le corrompre, et cela a duré depuis. »


Mardi 3.

M. de Coigny est revenu de Rambouillet dire que Charles X a fait arrêter les hommes qu’on envoyait pour le conduire à la frontière. — Là-dessus, près de trente mille Parisiens sont partis pour attaquer Rambouillet.

Dans le même moment, le Duc d’Orléans disait, à la séance d’ouverture de la Chambre, qu’il avait reçu l’abdication de Charles et de son fils Antoine, Dauphin ; l’avenir fera savoir la vérité.

C’est véritablement le peuple qui a tout fait spontanément, car personne de ceux qui ont paru ses chefs ne s’était véritablement mis en avant. Béranger a fait parler par Sébastiani au Duc d’Orléans dans la crainte qu’on ne traitât avec Charles X. On a donc fait des ouvertures au Duc d’Orléans, de peur des Bourbons et on les maintient de peur de la République.

La Destinée emporte tout à elle seule ; il n’y a pas un lutteur qui lui résiste.

Est-il écrit qu’un meurtre de Roi sera encore commis ? France glorieuse, que la Destinée ne t’y porte pas ! Résiste-lui !

Les jeunes gens se plaignent que la Chambre des Députés s’est mal conduite ; pas un membre ne s’est mis en avant.

Les ouvriers viennent demander de l’argent, le pistolet à la ceinture, dans les maisons. Il est temps d’établir l’ordre. — C’est un devoir que d’être dans la Garde nationale.

— J’ai été à l’élection des officiers de la Garde nationale de mon quartier. — Au scrutin, ils m’ont nommé sous-lieutenant.

Ce sont surtout les patentés qui, se voyant exclus de la députation, ont fait la révolution ; Ternaux, le premier, a lâché ses ouvriers.

Et la Restauration était tellement incompatible avec la Nation et y avait jeté si peu de racines qu’elle a été renversée par une poignée d’ouvriers braves, lancés en tirailleurs.


Vendredi 7 août.

Cobbett vient d’envoyer pour son avènement, au roi Guillaume, un libelle qui porte le calcul de la dépense du Président des États-Unis, en parallèle celle du Roi d’Angleterre. — Il se trouve que celui-ci dépense en un an autant que l’autre en quarante-cinq ans


9 août.

Le Duc d’Orléans est Roi des Français et les Français sont Républicains. Je le suis moi-même plus que tous, à présent que la faiblesse de Charles X et du Dauphin, qui n’ont pas su se battre, m’a dégagé de ma superstition d’attachement pour eux.

M. M… vient de Normandie. Il a vu le triste cortège du Roi. Il est malade. La Dauphine et toute sa famille n’ont ni argent ni linge. La Duchesse de Berry est entrée à Aigle dans une petite chambre où était Mme de Gontaut assise sur un matelas.

La Duchesse était vêtue en homme avec une petite redingote. Elle a dit à M. de Caumont (le Duc de Caumont-La Force) : — Allez, je vous en prie, m’acheter des mouchoirs, car je n’en ai pas.

— Madame, voulez-vous des mouchoirs de batiste ?

— Non, non, tout ce que vous pourrez trouver de moins cher !

Le général Talon, Henri de la Rochejacquelein, M. de la Salle, aide de camp du Roi, sont les seuls, près de lui, qui veuillent le suivre.


Vendredi 14 août.

J’ai vu d’H… — Les officiers qui ont défendu Charles X jusqu’à la dernière extrémité sont bien reçus du roi Philippe…) D’H… m’a dit un mot qui me fait craindre que les partisans de Louis-Philippe ne se trompent grossièrement. « Il faut, m’a-t-il dit, que les troupes tirent sur une émeute, et non sur une révolution ! »

il croit qu’il est encore possible de résister au Peuple ! Erreur grossière !

Je lui ai dit que le Roi devait se déclarer franchement conservateur au nom du peuple et par son ordre et ne pas prétendre à la légitimité, car, de ce côté, c’est le Duc de Bordeaux qui est légitime.


Samedi 21 août.

Tous les journalistes ont espéré des places ; quelques-uns ont donné ou vendu leur opinion au roi Louis-Philippe Ier dans cet espoir. — Comme tous les intrigants ont espéré jusqu’à présent, ils ont été d’accord. Tous ceux auxquels l’espoir manquera se sépareront et la division naîtra de là.

J’ai vu Bûchez hier pour un journal dont il est question. Son idée est que le Roi soit la tête et le cocher de l’Etat, que la Chambre des Pairs et le Conseil soient composés des plus savants, et la Chambre des Députés, des industriels. — C’est bien. — Il veut s’opposer aux libéraux et les détruire avec une doctrine d’unité. — Je l’adopte ; il faut la France-Monarque.

La France tombera infailliblement dans la Convention, qui ne peut être qu’un état violent et transitoire. — Une seule chose peut la sauver, c’est le pouvoir royal fortifié des idées du peuple.


21 août.

Le 29 juillet, ne voulant pas prendre parti contre la Garde Royale où j’avais servi neuf ans, j’ai armé huit hommes de ma maison, résolu à en empêcher l’entrée pour tous les partis. J’ai mis un moment la tête à la fenêtre ; on m’a tiré trois coups de fusil dont les balles sont incrustées dans le mur au niveau de ma tête. Il ne pouvait être dans ma destinée de finir là !


30 septembre.

Depuis le 1er août jusqu’au 27 septembre, j’ai fait la Maréchale d’Ancre, drame en prose. — L’idée mère est l’abolition de la peine de mort en matière politique. J’ai organisé plus régulièrement les manœuvres du 4e Bataillon de la 1re Légion.


16 octobre.

J’ai passé la soirée chez M. de Marmier mercredi dernier avec M. de La Fayette. Il m’a vu seul à la cheminée. Il est venu me parler pendant une heure de l’embarras de la circonstance ( ? ). Il m’a dit qu’il aurait désiré que, dès l’origine, on mit dans la Charte l’article de l’abolition de la peine de mort, qu’il détestait les tribunaux politiques, que la mort des ministres serait un grand mal et les rendrait intéressants et martyrs, qu’il empoêherait autant qu’il serait en lui que l’on n’arrachât les coupables aux juges. Il ne le pourra pas.

Je l’ai regardé en face tout le temps qu’il a parlé, sans cligner la paupière un instant, à ma manière. C’est un homme grand et d’un aspect assez noble. Sa figure grimace quand il est intimidé, et la fixité de mes regards le déconcertait un peu et faisait qu’il cherchait ses expressions avec un peu d’embarras. Il avait un simple habit noir sans ordres, un chapeau rond à bords larges comme ceux des puritains américains, portait une cocarde tricolore, un col noir et un gilet blanc. Cet homme est un symbole de l’idée républicaine ; mais il n’a que cette idée. Il n’est pas méchant. Il ne veut pas de sang.

On a fait la faute de discuter trop tard aux Chambres la peine de mort pour crime d’Etat. Cette exception a paru au peuple une pièce de circonstance. Il veut la mort des ministres et croit qu’on a voulu les lui soustraire. Il l’aura, cette mort, par la raison qu’il la veut.

La force publique est détruite. La révolution a fait en cela plus que de renverser une dynastie. Le peuple pourra faire ce qu’il voudra.

Dans la Terreur, un jeune homme comme Saint-Just, avec son habit bourgeois et sa ceinture rouge, commandait à des généraux, mais les soldats étaient respectés du peuple ; à présent, ils ne le sont plus et ne le seront jamais jusqu’à ce qu’une armée glorieuse et un grand général arrivent.

J’ai pris les armes dans la nuit et j’ai formé un bataillon carré et conduit trente prisonniers à la préfecture de police.


12 novembre.

J’ai dîné dimanche dernier chez le Roi ; la Reine et Madame, sœur du Roi, m’ont beaucoup parlé de Cinq-Mars et de mes ouvrages avec beaucoup de grâce. La famille est charmante de manières et les enfants de figure. Le Roi a de la dignité dans le visage comme dans les façons ; sa figure tient de Louis XIV et ses façons d’un paysan parvenu.

Le 30 octobre, j’ai terminé un drame en cinq actes : La Maréchale d’Ancre, commencé le 2 août de cette année. J’y travaillais par bouffées et par caprices. Je l’ai fait pour Mme Dorval ; je la crois la première tragédienne existante. C’est une femme de vingt-neuf ans, passionnée et spirituelle.


14 novembre.

Je continuerai Eloa ainsi :

Eloa est condamnée à animer successivement les corps de l’Esclave de l’antiquité, du Serf du moyen-âge, du Salarié moderne ; et toujours Eloa, au moment de l’affranchissement, ne peut en jouir et meurt pour retourner dans les bras de l’immortel malheureux.

Enfin elle est mon âme et souffre.


21 novembre.

Je commence un drame de Madame Roland, en attendant qu’on joue la Maréchale d’Ancre, et pour compléter mon idée en donnant à la fois un exemple d’assassinat juridique par la Cour et d’assassinat juridique par le peuple.


26 novembre.

Ld. m’est venu voir. Il m’a donné des particularités sur sa belle-mère. — Louis XVIII avait fait un testament en sa faveur et en celle de M. Decazes. — Charles X, en le voyant, le déchira. Mme du C… l’alla voir et lui montra un papier de Louis XVIII, qui faisait le Duc d’Orléans exécuteur de ses volontés.

Charles X fit tant qu’il l’obtint d’elle. Elle eut la faiblesse de le lui laisser ; il ne le rendit pas et, au lieu de lui donner le legs de Louis XVIII, il ne lui donna, dit Ed… qu’une pension de soixante mille francs par an qu’elle vient de perdre.


Décembre.

Je m’occupe de la Doctrine de Saint-Simon…

Ses élèves sont surtout des économistes habiles et font les religieux pour séduire les artistes ; ceux de Bazard-Enfantin sont panthéistes et ne donnent rien à l’avenir de l’âme ni à [mot illisible] individuelle de l’homme. Ils connaissent mieux Malthus que Platon.

Cette religion pourrait être dite : la religion du Prolétaire. Mais une théocratie philosophique ne peut être ainsi fondée a priori. — Elle annule l’individu sur la terre et tous dans l’Eternité.


4 décembre.

Bonaparte était à l’ile de Sainte-Hélène : « Je veux laver mon pays, — vint lui dire un jeune capitaine anglais, — du crime de votre mort. Venez ! ma frégate est à vous ! »

Bonaparte baissa la tête et répondit : « Il n’y a pas de rôle pour moi dans le monde ; je reste. »

Il avait raison ; ce fut bien dit. Il faut sentir son rôle sur ce théâtre et résister à la Destinée quand elle veut nous forcer à en jouer un ignoble et indigne de notre personnage.

J’aime ce trait. Quelqu’un qui l’avait su de M. de Las Cases (le fils) vient de me le dire.

Le triste destin ! dit Miller. Ah ! que c’est bien dit ! Triste, en effet !


6 décembre.

Il y a autre chose pour la société que des constitutions écrites, des lois écrites, des ordonnances écrites, il y a des mœurs, des convenances qui sont la vie d’une société civilisée. Ces lois de la coutume sont bien supérieures aux autres et plus morales, en ce sens qu’elles représentent mieux le degré de perfectionnement des mœurs. Je le prouverai par le roman de la duchesse de Portsmouth, où je veux peindre un homme toujours placé hors de l’influence des lois et très criminel, un autre toujours repris de justice et innocent. Le Parlement se désespère de ne pouvoir condamner le premier et absoudre le second.


6 décembre.

Je lis Gœthe : le théâtre.

Clavijo. — Tiré des mémoires de Beaumarchais. — Fable dont on aurait pu tirer meilleur parti. — Beaumarchais courant en Espagne venger sa sœur que Clavijo a promis d’épouser et abandonne. — Dénouement forcé et mauvais comme presque tous les dénouements du théâtre. — Je n’en connais pas quatre irréprochables dans les plus grands maîtres. Stella. — C’est une sorte de problème sentimental mal résolu. Deux femmes qui n’ont plus de jeunesse se partagent facilement un homme qui n’a plus d’amour ; mais donnez beauté aux unes, passion, à l’autre et vous verrez si c’est possible.


Mercredi 9 décembre.

Spontini est venu me voir, présenté par David, le célèbre sculpteur ; il m’a demandé de faire un opéra avec moi.

Sainte-Beuve m’a dit qu’il adoptait des Saint-Simoniens l’idée de l’abolition de l’héritage, mais qu’il répugnait à leur religion parce qu’il seul qu’elle détruit l’individu et la spontanéité, mais il croit, — et me l’a dit à part, — qu’ils s’empareront de la terre et que la secte deviendra religion.

Buchez est venu aussi, l’Arius des Saint-Simonistes.


11 décembre (a).

Le procès des ministres se fait à Paris. — Je commande seul le 4e bataillon ; j’écris aux capitaines de n’obéir qu’à moi.

Les Coupables, de Gœthe. — Je les achève aujourd’hui. — C’est une jolie comédie en trois actes, sorte d’imbroglio. — Gœthe dit que la morale en est que celui qui se sent innocent jette la première pierre : je crois qu’il l’a trouvée après coup Sœller, Alceste, Sophie et l’hôte, son père, se réunissent la nuit dans une chambre, Sœller pour voler, Sophie pour aimer, le père pour lire une lettre, Alceste pour aimer Sophie. Ils volent, aiment et lisent ; explication ensuite.


11 décembre (b).

Un doute m’a saisi. — Le Christ même ne fut-il pas sceptique ? — Oui, il le fut et d’un doute plein d’amour et de pitié pour l’humanité, cette pitié que j’ai personnalisée dans Eloa. — Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! C’est le doute même !

11 décembre (c).

Je hais les emplois publics ; convaincu qu’il n’y a de véritable grandeur dans l’homme que lorsqu’il la puise en lui-même dans son caractère ou dans son génie, et non dans les mérites du commandement ou de l’obéissance.

Et aussi je les déteste parce qu’ils forcent à des réserves, des tons de hauteur qui sont le lot des imbéciles ; et je les abhorre surtout parce qu’ils enveloppent tout homme d’un tissu délié, d’un réseau d’occupations qui ne peuvent exercer que la cent-millième part de son intelligence, tandis que le reste est oisif.

12 décembre, minuit.

J’ai lu en voilure Goetz de Berlichingen. — J’aime la scène du moine au premier acte. Ce jeune homme qui s’ennuie du couvent et envie l’armure du chevalier est assez primitif. — Il est beau, ce Goetz qui suit pas à pas le parjure, dans les forêts, comme un Dieu vengeur. — Mendo le bourreau.


19 décembre.

Il y a en Devonshire une ville nommée Penzance (Cornwall), port de mer italien pour la chaleur du climat. — J’irai vivre là plutôt que dans une petite ville ou grande ville de province en Franco.


19 décembre.

Habiles à détruire et inhabiles à fonder, voici les libéraux épouvantés de leur triomphe ; Valentin de La Pelouze, chef du Courrier français et d’un bataillon de ma Légion, m’a confié ce matin les mêmes tristesses que Benjamin Constant avait livrées à la tribune. A travers ses confidences perçait le désir d’être au ministère : « J’ai été vingt-deux ans chef de division aux Finances. — J’aimerais assez VILLELE aux Finances ; c’est un homme d’affaires sans conviction. »

Il disait du mal du petit Thiers ; le parti vainqueur s’épure comme les royalistes en 1815. — Il a signé les ordonnances et a disparu, disait-il. — C’est du reste un homme qui a beaucoup d’aplomb et de jugement. — Il ne sait plus où trouver des hommes d’Etat.

Les tumultes populaires vont commencer. — M. de Marmier, vieux étourdi, courtisan sans cervelle, est l’homme qu’il faut pour tout perdre en compromettant la Garde Nationale. Il commencera la guerre civile, si on le laisse faire. Inconséquence des hommes, absurde charlatanisme ! Il se réjouissait hier de ce que les troupes de ligne étaient disposées à faire feu, et la cendre des soldats de la Garde est maudite par lui tous les jours.

— Je reste à Paris par honneur et pour ne pas avoir l’air de fuir un danger, et je vais voir lutter, sous le prétexte du jugement [2], des ambitieux orléanistes qui veulent conserver leurs places et des ambitieux républicains qui veulent en acquérir ; à travers tous, quelques niais payés ou enivrés.

Le mépris m’étouffera quelque jour.


Lundi 20 décembre.

Assemblée chez le maire. — Il nous révèle le complot qui avait pour but de renverser le Gouvernement et pour prétexte le procès des ministres. — J’ai remarqué, lorsqu’il a demandé à chaque capitaine les dispositions de sa compagnie, que chacun répondait d’après l’influence qu’il croyait avoir plus que d’après ses observations sur l’esprit actuel de ses hommes. — La vanité de chacun et sa confiance en soi l’emportent sur le désir du vrai.

Tout ce jour, tout ce soir, sous les armes.


Mardi 21 décembre.

Tout le jour à la Chambre des Députés, sous les armes. — Ma Lydia ne peut se décider à partir seule pour la campagne.


Mercredi 22 décembre.

Je pars pour les rues. — Si, par hasard, j’y restais, je désire que MM. Brizeux, Antony Deschamps et Emile Deschamps, sous les yeux de ma chère Lydia, examinent avec soin mes portefeuilles et impriment ce qui est digne de mémoire à leur avis et seulement cela : la Maréchale d’Ancre tout entière, telle qu’elle est, et dédiée à Mme Dorval ; — les fragments de romans qui sont en portefeuille ; — le Marchand de Venise, — et, sous le titre de Fragments, les observations détachées qu’ils trouveront éparses dans mes livres de notes et les vers de mon album fermé.

— Aujourd’hui sera la crise du Gouvernement. — J’ai écrit à Londres.


Jeudi 23 décembre.

Ma Lydia est partie pour Bellefontaine. — J’ai passé toute la nuit sous les armes avec le bataillon. — Bivouac pittoresque ! — Les, gardes nationaux ont oublié le procès et se sont mis à danser.

Or, le matin, s’ils n’étaient pas venus à l’appel, la guerre civile eût commencé. Cette matinée qui a suivi la publication du jugement a été la plus critique de toutes. — La non-condamnation à mort avait trompé l’attente des Parisiens ; on leur a escamoté dix ex-ministres en les disant condamnés à mort. La colère pouvait empêcher les citoyens de prendre les armes. Alors le peuple demandant la mort aurait forcé les prisons, délivré les forçats, pillé les maisons et suivi les chefs qui le menaient à la révolte.

L’artillerie est composée de jeunes hommes de lettres, avocats, médecins, théoristes sans propriété et quelques-uns sans industrie, initiés aux secrets de la Société des Amis du peuple ; ils attendaient pour tourner que l’attitude de la Garde Nationale fût décidée : si, une fois, ils eussent paru à la tête du peuple, le reste de la Garde Nationale fût demeuré, sans agir, — dans cette neutralité sceptique qui est un des traits du caractère français, — tout était perdu. La guerre civile commençait.

Je pourrais faire un livre intitulé : Histoire de la majorité neutre et sceptique. — L’idée-mère serait que c’est une majorité grave, saine, laborieuse, qui, en tout temps, a sauvé la nation et l’a poussée au progrès. Elle ne se passionne pour aucun homme, pour aucune forme de gouvernement, mais pour les idées justes. Le Bon sens est, pour ainsi dire, son âme. C’est elle qui abandonna Bonaparte et l’armée à Waterloo. Aujourd’hui la majorité neutre vient d’arrêter des meurtriers par horreur du meurtre.


Vendredi 23 décembre.

Le Globe avoue que les principes révolutionnaires (qu’il veut faire exécuter) conduiraient dans peu à un précipice sans fond.

La Chambre des pairs est une aristocratie « bâtarde ; » il faut la rendre élective, inamovible et non héréditaire. Un Montmorency représentait ce que représente un lord ; l’aristocratie féodale et territoriale, c’était bien. Mais que représente M. Laine, un homme de talent apportant a la Chambre l’influence de ses lumières ? Rien ! Mais que représenterait son fils ? Rien, si ce n’est la mémoire de son père ; elle est mieux dans ses œuvres et sa biographie, et le fils tiendrait la place d’une influence.


A minuit.

La Révolution continue son cours. Elle avait payé un mouvement ; la Garde Nationale l’a empêché ; le parti va essayer de la désunir [3]. Lorsqu’il y aura réussi commencera la guerre civile.


27 décembre.

Il y a grande difficulté à combiner passablement les cinq actes d’une tragédie. Mais je vois tant de sots s’en tirer que cela me confondrait, si je n’étais venu à penser un jour que ce ne sont autre chose que des gens qui résolvent un problème d’algèbre plus ou moins nettement ; or combien d’algébristes sont des sots fieffés !


28 décembre.

Droit divin : principe. Aristocratie : corollaire. Enfantés par l’esprit d’orgueil. Souveraineté du peuple : principe. Démocratie : corollaire. Enfantés par l’esprit d’envie.

Voilà donc les dieux de la société humaine entre lesquels elle flotte depuis qu’elle s’est formée ! Elle nage entre deux vices et entre deux absurdités. Qui osera dire à un enfant : « Choisis ! »

Si quelque chose a empêché la société de périr dans ses continuels naufrages, c’est la souveraineté des plus intelligents de chaque époque. Ces rois, élus d’eux-mêmes, ont renoué ses liens le mieux possible avec des fictions habiles, car, avec quoi existerait un état factice, sinon avec des fictions ?

L’équipage d’un vaisseau et son obéissance à un seul est un miracle de l’esprit social.

La garde nationale est le scepticisme armé.


1er janvier 1831.

La majorité sceptique est en garde contre les partis et leurs faux enthousiasmes, mais elle ne les attaque pas, elle ne se lève et ne s’indigne que lorsqu’elle est attaquée gravement. Elle frappe, ensuite se repose jusqu’à ce qu’on recommence à l’attaquer.

Mes amis du faubourg Saint-Germain ont été attendre le résultat des événements dans leurs terres. A présent que le procès des ministres n’a pas causé la révolution qu’ils attendaient, ils m’écrivent et se rapprochent de moi. Ils me demandent s’ils peuvent revenir habiter Paris. Ils m’auraient accablé de calomnies, si Louis-Philippe eût été renversé et que la garde nationale eût été divisée par la guerre civile et se fût battue contre elle-même. Ils auraient dit : « Il est tué ! Tant pis pour lui ! Il a donné dans la Révolution ! » — A présent, ils pensent que le Roi est affermi et se rapprochent. — Camille d’Orglandes m’écrit le même jour que la duchesse de Maillé me prie de l’aller voir.

Les habitudes de faiblesse ont abâtardi la noblesse ancienne dans bien des familles. Au lieu d’émigrer, il fallait se mêler à la nation comme quelques-uns de nous viennent de le faire.


2 janvier.

La Fayette a vu avec étonnement l’indifférence avec laquelle on avait reçu sa démission ; il n’était plus temps. La liberté est la seule doctrine qui lui convienne ; il ne peut être quelque chose que dans l’opposition et par elle, embarrassé lorsqu’il est d’accord avec les pouvoirs constitués.

Il a vu une opposition républicaine se former sous lui, il s’est hâté de s’y jeter.

Les deux partis se dessinent plus fortement : la révolution de 1688, à sa tête, le Roi ; la révolution de 1791, à sa tête, La Fayette.

Les écoles sont républicaines, et le peuple napoléoniste.


Janvier.

Ce qui m’a fait le plus de tort dans ma vie, c’a été d’avoir les cheveux blonds et la taille mince.

Pour en imposer au vulgaire, dans une réputation littéraire, il faut être d’une saleté repoussante et avoir une figure de cuistre, laide, repoussante et grimacière, un parler lourd et pédantesque ; pour les réputations militaires, une haute stature, une figure notre et barbue.

J’ai vu un général, passant la revue du 55e de ligne, où j’étais capitaine, s’arrêter et dire au colonel : « Voilà un capitaine élu sans doute par faveur ! » C’était par ancienneté après neuf ans de lieutenance. — « Vous avez de trop bonnes manières, mon ami, me dit Fontanges ; j’ai eu peine à lui persuader que vous fussiez un excellent officier. »

J’ai connu de même un pair de France qui avait trouvé quelque profondeur de vues dans Cinq-Mars et mes poèmes, et désirait me connaître. Il fut stupéfait quand il me vit riant avec Delphine Gay et, de ce moment, me parut moins empressé ; puériles imaginations des hommes !


5 janvier.

J’ai revu le Tartuffe pour la dixième fois, je crois. Le moraliste est ce qui domine dans Molière : les observations, portraits, maximes, sont le fond des tirades, trop longues parfois et déplacées selon la vérité, mais, à la fin, on s’aperçoit que ces longs passages forment un tissu d’idées, un ensemble très compact qui laisse dans la mémoire la moralité, l’idée-mère qu’il a voulu y jeter.


6 janvier.

Anatole de Montesquiou, chevalier d’honneur de la Reine, vient de me parler du jour où l’on a été à Neuilly offrir la couronne au Duc d’Orléans. — Montesquiou était près de la Duchesse ; il la trouva toute en larmes. « C’est, lui dit-elle, la seconde fois qu’on vient de Paris et il s’est sauvé ; courez après lui, je vous en supplie, et ramenez-le ; on le croit au Raincy. » — Montesquiou se jette sur un cheval, part au galop, arrive au Raincy et trouve le Duc d’Orléans en calèche prêt à se sauver plus loin encore. — Il l’arrête : « Ce n’est pas de cela qu’il s’agit ! Mme la Duchesse veut vous parler ; venez, monseigneur ! sauvez-nous de l’anarchie ! Ils ne veulent pas de M. le Duc de Bordeaux ; ils vous veulent ! Sauvez-nous de la République ! » Et, en passant devant Saint-Denis : « Voyez l’ombre de Louis XVIII, qui vous supplie de sauver la maison de Bourbon ! »

La Duchesse décida son mari à accepter.

Anatole a ajouté qu’il savait tout nouvellement des chefs du parti révolutionnaire que si le Duc de Bordeaux se fût présenté, on l’eût reconduit à ses parents, avec un sauf-conduit, avec de grands honneurs et une voiture à six chevaux, mais qu’on l’eût refusé pour Roi.

Mme de Gontaut avait offert de l’amener avec un général déguisé ; elle, en blanchisseuse, l’aurait conduit de Saint-Cloud au Palais-Royal. Le Duc d’Orléans l’y attendait ; la famille d’Orléans s’en réjouissait. La Duchesse de Berry l’a d’abord voulu, puis a refusé, puis l’a voulu ; il n’était plus temps.


7 janvier.

Plus je vais, plus je méprise la popularité et ceux qui la recherchent. Une seule est digne d’être ambitionnée, c’est la popularité parmi l’aristocratie de l’intelligence, je la nommerais volontiers l’Électivité.

J’ai entendu des gens de la rue se disputer sur l’homme qui passait : « C’est le général Lafayette, disait l’un ; — non, Lafitte, disait l’autre, c’est le général Lafitte ! » Quelle gloire que cette confusion !


8 janvier.

Il n’y a que les malheureux qui se battent bien, ceux à qui la misère de la guerre est plus douce que la misère de la paix.

Il faut se connaître et méditer longtemps sur sa spécialité avant d’écrire. Ce que je suis surtout (je crois), c’est moraliste et dramatique de forme, parce que j’ai l’œil pénétrant, sûr et enfoncé sous un grand front.

Grégoire VII qui a institué l’ordre social du moyen âge serait le héros d’une grande tragédie que je rêve depuis longtemps.


10 janvier.

Ce que les femmes aiment, c’est qu’on les aime. Voilà pourquoi tous les poètes et les écrivains les plus froids se sont évertués à faire les passionnés : René, Lara, etc.. Il y en a un qui a été franc et s’est avoué froid et insouciant ; il a confessé ses amours d’homme de lettres, nés dans le cerveau seulement, — et les femmes l’ont pris en haine pour cela ; c’est Benjamin Constant, et Adolphe est son caractère.


11 janvier.

Napoléon de Dumas. — Mauvais ouvrage, mauvaise action !

La Révolution de 1830, journal du soir, dit aux ministres que leur conduite leur va bien mal, à eux qui étaient carbonari sous les Bourbons.


12 janvier.

En lisant Marlowe, poète anglais contemporain de Shakspeare, en 1616, je trouve une pièce intitulée : Doctor Faustus, jouée en 1590. Gœthe l’a traduite et imitée presque en entier et son Faust est regardé comme une création originale.

Marlowe a fait aussi le Juif de Malte qui a donné à Shakspeare l’idée de Shylock.


13 janvier.

Je conçois que Montesquieu ait écrit cette fadeur du Temple de Gnide, las de l’Esprit des lois, quand je viens de lire les sophismes et les arguments des journaux.


15 janvier.

C’est par colère contre le Roi que Dumas a jeté dans Napoléon Bonaparte des mots durs sur les Bourbons. « On a été ingrat envers moi, » dit-il. Il s’est jeté presque seul dans Soissons pour prendre les poudres dans les trois journées de Juillet. — Je lui ai reproché d’accabler des vaincus.

Que de poètes ne sont que plagiaires ! Il est triste d’en trouver d’illustres qui l’ont été souvent, trop souvent.

Gœthe a pris l’idée de Faust dans Marlowe et Walter Scott a pris à Gœthe (dans Egmont), la scène ravissante où Amy reçoit Leicester vêtu en grand seigneur.


17 janvier.

Je viens d’apprendre que j’ai été dénoncé chez le ministre de l’Intérieur comme carliste. — Quelques jours avant, comme républicain, au Palais-Royal. — Voilà à quoi sert le dévouement dans les temps de Révolution ! J’ai fait abnégation de mes goûts de solitude et de repos. J’ai exposé ma vie, sacrifié mon temps, altéré ma santé pour établir un peu d’ordre au milieu d’une anarchie sans limites et sans fond. — La garde nationale n’étant pas ce qu’elle devrait être, un corps impartial, je me suis trouvé soutenir le gouvernement et ses fautes. — Sans état, sans propriétés, pourquoi ai-je voulu soutenir la propriété qu’attaque l’industrie de toutes parts ? — Parce que l’attaque a été faite avec violence et que je hais cette violence qui met la force physique au-dessus de la force spirituelle. Mais que sa forme soit la persuasion et je la favoriserai !


19 janvier.

Léon de Wailly, Antony Deschamps, Dubois (du Globe), Buchez, Emile Deschamps, sont de ces hommes nombreux en France qui, pareils à Rivarol, dispersent leur esprit dans la journalière conversation et se fondent ainsi, comme le Rhin dans les sables.

Ils ont, comme tout Français, une imagination qui n’existe pas et n’a pas de corps par elle-même, si elle n’est mue par les accidents d’une vive contestation ou d’une émulation soudaine.

Les hommes méditatifs du moment sont rares. Cousin et Villemain ont besoin de leurs cours pour avoir du mouvement. — Brizeux a besoin de critique et est habile quand il a un corps à disséquer et analyser, — Victor Hugo prend partout et ne pense qu’à la forme. — Je ne vois que Lamartine qui n’ait besoin que de lui-même, et Ballanche, et peut-être moi, par haine de ce qu’ont fait les autres et par besoin de chercher en moi, dans mes entrailles, la source de mes inspirations ; par coutume de m’analyser moi-même.

O François premier, François premier, toi seul as compris les Français lorsque tu pris la Salamandre pour symbole ! — François, vrai Français ! tu vivais dans le feu ! Le feu est notre seul élément !


19 janvier.

J’ai lu l’Egmont de Gœthe. — Mauvais dénouement décousu et fait pour l’Opéra ; Ferdinand est trop allemand dans son amitié et hors du sujet. — Claire finit mal ; elle n’a qu’une scène charmante au troisième acte. Brackenbourg est une esquisse charmante dont Walter Scott a fait le portrait dans Tressilian de Kenilworth. — Albe est bien. — Silencieux, laconique. — Un beau dénouement est une rare chose et, quand il est beau, on s’aperçoit que c’est par une combinaison d’effets assez méprisable. — Jeu de marionnettes que le théâtre ! pas de place pour le développement des caractères et la philosophie !

Si vous aviez la force de comprimer le sentiment violent de colère ou de crainte, qui vous emporte comme un ballon fait sa nacelle ; si vous le comprimiez et l’étouffiez sur-le-champ par la pensée, qui examinerait attentivement la situation où vous êtes et, réfléchissant dessus, ferait taire le sang qui vous enivre le cœur et le cerveau ; si vous aviez cette force, vous ne seriez jamais criminel !

Une faiblesse criminelle est une sorte d’ivresse, son habitude est donc pareille à l’ivrognerie ! 26 avril.

Il y avait des philosophes stoïciens qui, excusant le suicide, l’appelaient εὔλογον ἐξαγωγὴν (eulogon exagôgên) : sortie raisonnable.


3 avril.

Situation.

Une barque à la mer — en danger. — On jette ce que l’on a de plus précieux.

Un paquet se trouve cher à la femme qui ne veut pas s’en dessaisir. Elle y cachait son amant ; quand on veut le jeter, elle se jette avec lui.

Un vers

à ces enchanteresses
Les morts semblent vivants, les vivants semblent morts.


26 janvier.

Montrez-moi un principe juste en un homme juste, et je l’adorerai. Je serai de son parti. — Mais principes humains et hommes sont faux.


26 mars 1832.

Il n’y a qu’une idée bonne dans les institutions de Saint-Just, c’est celle-ci :

« On dit ordinairement : le citoyen est celui qui participe aux honneurs, aux dignités, — on se trompe ! Le voici, le citoyen ! C’est celui qui ne possède pas plus de biens que les lois ne permettent d’en posséder ; celui qui n’exerce point de magistrature et est indépendant de la responsabilité de ceux qui gouvernent.

« Quiconque est magistrat n’est plus du peuple. Il ne peut entrer dans le peuple aucun pouvoir individuel. Si les autorités faisaient partie du peuple, elles seraient plus puissantes que lui. Les autorités ne peuvent affecter aucun rang dans le peuple. Elles n’ont rang que par rapport aux coupables et aux lois. Un citoyen vertueux doit être plus considéré qu’un magistrat.

« Lorsqu’on parle à un fonctionnaire, on ne doit pas dire : citoyen ! — le titre est au-dessus de lui ! »


16 mai.

Le sang a ses buveurs, comme le vin. Rien ne les désaltère ; ils n’en ont jamais assez et leur ivresse fait des lois au lieu de couplets. 1er Janvier 1834.

Pour Stello.

Après avoir démontré dans Stello que les poètes sont repoussés par les hommes politiques et dans Daphné qu’ils le sont par les masses quand ils jettent leur pensée dans le tourbillon profanateur des actions, le Docteur Noir lui dit :

— O Stello, sachez jouir de votre pensée et l’aimer isolée, cachée, et indépendante de ce que le monde en pourra faire.


Id.

La forme sera celle d’un compte rendu à sa maîtresse.

Trois volumes où l’homme raconte sa vie.

Récit de sa mort.

Sa vie commencera où a commencé sa destruction de la foi, elle est de quarante ans accomplis.

Un accident qu’il fait exprès de ne pas empêcher le fait mourir.

Le dernier trait est encore un trait prescrit par l’honneur.

Toute sa conduite est aussi parfaite qu’eût été celle d’un chrétien.

Elle a, de plus, qu’elle n’exige pas qu’il réprouve les faibles et blâme trop cruellement les faiblesses.

La fable doit être inventée dans ces limites.


18 janvier,

L’Amour, drame.

Un homme désespéré d’aimer, conduit à toutes les bassesses par une femme qui l’aime, qui lui est fidèle, qui n’est point vile, mais que l’amour-propre entraîne à faire faire des sacrifices pour lutter avec une autre femme. Cette autre veut se venger.

Les hommes et les femmes sont importunés de la vue de deux amants longtemps unis et qui se suffisent.


19 janvier.

Un singe qui, après avoir fumé une pipe, croirait qu’il est un homme, me représenterait parfaitement certains acteurs qui, après avoir représenté un grand caractère, croient l’avoir.

Gobert s’est cru Napoléon pendant un an et Samson M. de Talleyrand, Daphné.

Les stoïciens étaient les trappistes de l’antiquité. Ils couchaient sur un bois de lit avec une paillasse.


Pour Daphné.

La poudre de diamant.

Les religions sont des œuvres de poésie. Elles élèvent des temples sur une idée pour la faire voir de loin et…

On devrait faire les mémoires d’une momie comme on fait ceux de la maréchale de Créquy ; ce serait un bien beau livre d’histoire.

Platon dit : γνῶθι σεαυτόν (gnôthi seauton) et age quod agis.

Connais-toi toi-même et fais tes actions.

Agis dans le présent avec vigueur sans trop rêver à l’avenir.

Δαφνὴ (Daphnê)

Stello étant les mémoires de mon âme, j’y mettrai ceci :

J’aime au théâtre que chaque personnage raisonne fortement dans son idée.

Excepté la poésie, tout est plus ou moins de la conversation écrite. — Ainsi, toute la prose de Montaigne, de Voltaire, etc.

Pour juger la conduite secrète ou future d’un homme, on ne se trompe guère en supposant tout ce qu’il y a de pis.

Δ

L’amour-propre des auteurs a des intervalles et des repos entre les publications et les critiques, celui des hommes d’action entre une entreprise et une autre ; mais l’amour-propre des acteurs est toujours en exercice, il n’a pas le temps de dormir une heure.

Δ

L’homme, créature inachevée, tient encore du singe et du chien.

Imitation et servitude, séidisme dans les plus fiers.

M. de Charette vient de vendre tous ses biens et de donner la valeur d’un million (de la fortune de sa femme) à la Duchesse de Berry dans la dernière guerre de la Vendée. On ne le sait pas, il vit avec trois mille francs. Quel bruit eût fait de son sacrifice le moindre écrivain ou joueur de presse !

Julien donnait, faisait donner et recevait la mort avec le sourire sur les lèvres.

Sourire de pitié,
Sourire de paisible désespoir,
Le vêtre, ô Stello !

Δ

Le malheur des écrivains est qu’ils s’embarrassent peu de dire vrai, pourvu qu’ils disent ; — il est temps de ne chercher les paroles que dans sa conscience.

On se donne grand mouvement en attendant la mort, selon son tempérament et son caractère.

J’aime les airs qui fouettent le sang aux peuples comme la Marseillaise, mais cela ne vaut pas grand’chose comme musique ou poésie ; cela met en train les enfants.

Ce qu’on croit légèreté dans les Français est faiblesse de cerveau et incapacité d’attention.


12 janvier 1836.

M. de Sellon m’envoie de Genève une brochure nouvelle sur la peine de mort.

Il ressort du récit d’une exécution ce fait que :

Les juges ont condamné un scélérat, — (un temps très long s’étant écoulé jusqu’à l’exécution), — le bourreau a tué un homme régénéré, moral et chrétien.


22 mai 1836.

Daphné.

La femme est trop libre. Tous ses vices viennent de sa liberté et de la place qu’elle a dans la vie, trop grande, et n’ayant rien à faire.


Myrto [4].

Julien s’aperçoit que publier ses idées, c’est faire métier de femme. Poète ou philosophe, on cherche des compliments, on mendie l’éloge. Il y renonce. Il veut la gloire de l’action où l’homme commande. Mais Libanius lui fait voir qu’il mendie l’enthousiasme de l’armée et du peuple. Cependant, comme l’effet de ses idées est plus prompt, il continue.

L’EPREUVE, plan de Drame.

Un vieux ambitieux, vaincu dans son avarice par un rival plus riche et plus puissant que lui, qui veut le ruiner, entreprend de perdre et corrompre sa fille. Vertueuse comme Clarisse, elle résiste et est soutenue dans sa résistance par son amour pour un jeune homme obscur. Les lettres du prince de Condé ne la touchent pas, elle s’indigne contre son père et, dans une scène où son père l’enferme avec l’homme qui va arriver, au moment où son père va la laisser seule, après l’avoir supplié en se traînant sur les genoux, elle le poignarde. Le prince vient ; c’était son amour ; elle meurt d’effroi et de remords.

Que l’abbé de Lamennais avait déjà, en 1823, l’idée qu’il a mise en œuvre dans l’Avenir : il se trompe en cela, on l’excuse par amitié. Lamennais s’est contredit, s’est donné un démenti violent et a perdu sa place dans la société, — parce que l’on ne fait croire à une idée qu’en y ayant foi soi-même, du moins en apparence et avec persévérance.

Je ne sais qui a dit le premier que le vers alexandrin classique est un cache-sottise. Rien ne le prouve mieux que des pièces de Casimir de Lavigne (sic) et quelques autres.

La monotonie mal rimée engourdit l’indulgence du public.


Myrto [5].

(Diviniser la conscience) [6].

Julien ne cesse de l’interroger. Myrto est la dépositrice de ses idées.

Un retour sur soi-même nous agite en secret, malgré nous, et gronde sous le travail de la tête, au fond de notre cœur.

La Destinée m’a refusé la guerre que j’aimais ; j’ai fait Servitude et grandeur militaires avec le désir de hâter la destruction de l’amour de la gloire guerrière que je n’ai pu conquérir et que le temps détruira tout à fait. Je suis poète et je vais écrire Myrto pour rapetisser la gloire des hommes d’action, montrer combien leur tâche est facile et misérable et que, s’il le fallait, l’âme la plus contemplative serait la plus grande dans l’action.

Quand je voudrai m’amuser à ce jeu des affaires publiques, je le prouverai par moi-même, mais rien d’assez grand ne s’offre à faire encore.

Cybèle ou les Pénates.

Stello sentait en lui une nature forte, saine et amoureuse.

— Où donc est la vie ?

Le Docteur dans la lutte : c’est la lutte que nous aimons et non le succès. En toute chose, il en est ainsi. La vie est un perpétuel combat ; se faire des barrières pour les sauter, voilà toute l’occupation des hommes.


Jeudi 16 novembre 1837.

Aujourd’hui est mise en vente la première livraison de mes œuvres complètes et des Poèmes.

Les Poèmes sont tirés à dix-huit cents. Cinq-Mars est tiré à dix-huit cents.


* * *

6 décembre.

Ma vie est un drame perpétuel ; je marche sur une poudrière.

Placé entre ma mère qu’une soudaine apoplexie m’enlèvera à la suite de quelque accès de colère, et ma femme contre qui ma mère s’emporte sans cesse, craignant la mort de l’une et l’affliction de l’autre également, ne pouvant faire cesser cette position, faute d’une fortune assez grande, ayant devant moi l’égoïsme millionnaire de mon beau-père, dont les revenus annuels sont de 40 000 livres sterling, c’est-à-dire un million, et qui prive de tout ses deux enfants du premier lit, — tout ce que me donnent mes travaux s’engloutit dans une maison que je rends plus heureuse et qui me rend malheureux.


10 avril.

La tête de La Mole, l’amant de Marguerite de Valois, vient d’être retrouvée dans la rivière, près de l’ile des Cygnes, dans une cassette où elle l’avait fait enfermer.

Vendu à un historien, disent les journaux sans le nommer. 4 février.

Adolphe Dumas, l’auteur de la Cité des hommes, était un soir chez Michaud, de l’Académie française, et lui parlait de Ballanche, qui se présentait le lendemain pour l’Académie française :

— Ah ! parbleu, dit-il, puisque nous en parlons, dites-moi donc ses titres ! Qu’a-t-il écrit ?

Il ne connaissait pas le titre d’un seul des huit beaux volumes de ce grand écrivain ! On nomme, je crois, Dupaty.

Qu’est-ce donc que l’Académie, grand Dieu !


15 avril.

M. Mickiewitch (sic) [7], — auteur des Pèlerins Polonais, a fait un drame : les Confédérés de Bar, me consulte.

Avis donné de ne pas faire, du seul Français de la pièce, un rôle de niais !


26 janvier.

Plus attentif à voir mes idées publiées à travers les rangs de la société et germer par degrés, je suis plus satisfait d’un plagiat que d’un éloge. Aussi je viens de voir avec plaisir dans un journal démocratique : le Bon sens, du 2 janvier, mes propres expressions de Servitude et grandeur répétées dans un article politique :

« Dans ce grand naufrage des croyances, l’honneur est peut-être le seul frein moral qui nous soit resté ! »

Heureusement, comme un frein est plus utile à un cheval qu’à un vaisseau au milieu d’un naufrage, j’avais écrit [8] :

« Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent rattacher encore les mains généreuses ? hors l’amour du luxe d’un jour, rien ne se voit à la surface de l’abîme… Un point m’a paru solide sur cette sombre mer… L’honneur… etc. »


4 février.

Je commence à écrire la Seconde consultation du Docteur Noir. Lamuel [9]. — Ce sera comme Stello, un triple roman patriotique, philosophique et politique.

Je n’ai personne en vue ; mais Molière, en faisant Tartuffe, ne pensait à aucun homme en particulier ; il pouvait se dire : Qui se sent Tartuffe se mouche !


Lundi 9 janvier.

Le ballon de M. Green part de la caserne Poissonnière. Sept hommes y montent. — La nacelle est faite en forme de panier d’osier parfaitement rond. L’intérieur doublé de drap vert renferme plusieurs sièges où tous les voyageurs sont assis.

Au-dessus de la nacelle est une couronne de for d’une circonférence égale à celle de la nacelle même. A cette circonférence viennent aboutir les filets du ballon.

Le lest a été jeté trop tard par ménagement pour les spectateurs. Le ballon a heurté sa nacelle contre les murs d’une haute maison du faubourg Poissonnière.

Les Anglais remplissent la cour. Leur sentiment national, bien plus vif que le nôtre et plus unanime, les amène partout où un compatriote est en vue. — Par un froid extrême, jamais une duchesse française habitant Londres ne se lèverait à 8 heures du matin pour voir un ballon français. Il y avait là des lords et des ladies de très haut rang.


10 janvier.

Une chose curieuse, c’est à quel point les académiciens se prennent peu au sérieux. Leurs élections sont pour eux affaire de convenance, de relations, de famille et de politesse.

Du mérite et de la renommée littéraire, il n’en est pas question.


Maine-Giraud.

La Nicole (Le Décalogue).

Scrupules exagérés, quintessenciés, qui feraient tomber l’homme dans l’immobilité, l’impuissance et le crétinisme.

Après saint Augustin, il appelle l’amour : la pente, l’inclination et le poids de l’âme vers un objet.

C’est une chose merveilleuse que la facilité avec laquelle on s’oublie. — Mme de Maintenon et la duchesse de Portsmouth étaient en correspondance et faisaient tous leurs efforts pour convertir des protestants. Il est probable qu’elles n’étaient pas tout à fait hypocrites et que, tout en servant les vues de leurs ennemis, elles se croyaient par moment catholiques et vertueuses. — On s’étourdit, on s’empêche de réfléchir très aisément.


19 septembre.

Les esprits vulgaires oublient tout de leurs grands voyages, excepté les accidents qui ont frappé leur faible mémoire par la peur. Précisément comme les petits enfants se souviennent des chutes et rien de plus.

En voyant jouer Shakspeare, quand Ariel s’envolait en chantant, je croyais entendre les adieux de l’âme de Shakspeare qui quittait le théâtre et les grottes de carton peint et l’ingrat public pour aller rêver et chanter sur les algues marines.

C’est Shakspeare qui pourrait dire, comme Baron, de générations en générations : « Ingrat public, que j’ai élevé ! »


Janvier 1840.

Newton dit que le globe tend à devenir un monceau de sables. La mer se retire tous les ans de quatre pouces.

Ces Alcibiades sans grâce ont voulu mutiler leur chien. Ils craignent ton nom et veulent le vulgariser et en finir avec lui par l’habitude.

Du Saint-Simonisme.

Il a altéré le caractère de la nation en ceci :

1) Qu’il a donné aux masses prolétaires, non le désir de travailler, mais celui de jouir dans l’oisiveté.

2) Aux hommes intelligents l’excès de vanité qui leur fait croire que, lorsque tout sera à la capacité, chacun, étant le plus capable, doit tout posséder.

3) Aux femmes la pensée d’une liberté folle et dominatrice dont leur nature les rend incapables.

Protestations. — Dans mon silence et ma solitude, on m’appelle à chanter cette arrivée des cendres ; je proteste contre elle. 7 juillet.

Le 6 juillet 1814, je recevais mon brevet de lieutenant de cavalerie aux compagnies, rouges, gendarmes de la garde.


21 juillet.

Je désire, pour le Roi, qu’il ne cherche pas à présent à m’influencer pour donner ma voix à quelqu’un de sa cour pour l’élection académique.

Je serais forcé de dire comme le maréchal de la Feuillade à Baron, l’acteur qui jouait l’Auguste de Cinna : « Tu me gâtes le : Soyons amis I »

En effet, si le Roi ne m’avait rappelé que pour cela, je dirais aussi : « Je remercierais le Roi de son amitié ! »

Jugement. — Si d’ici à l’élection, on ne me demande ma voix pour personne, je devrai penser que l’invitation du Roi fut un acte généreux. Si non, il perdra tout son prix (et ne sera qu’une manœuvre).


Réception à l’Académie.

A la prochaine entrevue, je lui parlerai moi-même (au Roi) de ce qui s’est passé, et lui ferai savoir la vérité et l’insolence avec laquelle on est venu me proposer un marché : la pairie échangée contre une rupture publique contre le passé.


22 mars.

Les usages de l’Académie ont cela de fatal qu’ils ne sont écrits nulle part et par conséquent vagues, affirmés par l’un, niés par l’autre et pleins d’écueils pour les récipiendaires. Je demande copie du règlement que je n’ai jamais lu.


Lundi 23 mars.

J’ai écrit à M. Villemain pour lui rappeler qu’il est nécessaire de joindre mes lettres et les siennes aux procès-verbaux de l’Académie et le prier de le faire en cas qu’il l’ait oublié.


Mai ( ? ).

M. Molé [10] a résolu un difficile problème. Il a été ridicule en étant insolent. Ordinairement on se sauve du ridicule par l’insolence ; il les a réunis indissolublement.


Mai ( ? ).

Je disais hier : « Je ne sais que le Pape qui, après avoir lancé une bulle, ait le droit (le faire baiser sa mule. » — ; Je me refuse à la présentation.


Mai ( ? ).

La question est pour moi de savoir par la suite des conversations de quelle vengeance ou de quelle haine M. Molé s’est fait l’exécuteur.

Il peut y avoir :

1° Haine de femmes vieilles et dédaignées ;

2° Haine d’auteurs envieux ;

3° Haine du Roi même, à qui Villemain aura transmis mon refus de la pairie pensionnée, humiliant marché en échange d’un éloge que je n’ai pas fait dans mon discours.


Juillet 1846.

Sur un bal de la Cour.

Ce bal a été troublé par les rumeurs du peuple du faubourg Saint-Antoine le long des boulevards.

Lorsqu’un uniforme dégénérai passait, le peuple criait : « Cubières, tu vas acheter un ministre ! » — A un uniforme d’État-major : « Gudin, tu vas voler au jeu ! »

On les avait instruits et ameutés pour ces insultes.

Le bal en prit un aspect d’abord un peu troublé.

La reine Christine était, ainsi que sa fille, entourée d’Espagnols. Narvaez a l’aspect d’un caporal d’infanterie, gros, lourd, coiffé d’une perruque notre comme d’un bonnet de soie, — brodé littéralement sur toutes les coutures d’un uniforme qui le presse comme l’écaillé d’une tortue.

La plus belle des princesses est la Duchesse de Nemours.

La Duchesse d’Aumale a une distinction royale et bourbonienne dans le visage, et ses cheveux, d’un blond pâle, la font ressembler aux portraits des infantes d’Autriche de Murillo.

La Duchesse de Montpensier ressemble à une petite grisette française, visage rond et air commun dans les rues de Paris.


A. DE VIGNY.


  1. Ces deux lignes entre crochets ont paru dans le Journal d’un Poète, page 49 de la première édition, précédées de ces mots : « Le Duc d’Orléans est froidement accueilli par le peuple. Ses partisans ont pensé que son nom de Bourbon lui faisait tort. Ils impriment, etc. » Tout ce qui suit est inédit.
  2. Des ministres de Charles X.
  3. Lisez : De désunir la garde nationale.
  4. C’est Daphné.
  5. C’est Daphné.
  6. Cette ligne a paru dans le Journal d’un poète, sous la rubrique Daphné.
  7. C’est Mickiewicz, le grand poète et patriote polonais.
  8. Dans Servitude et grandeur Militaires, la Canne de Jonc, chap. X, conclusion. Vigny le cite en modifiant un peu le texte.
  9. C’est toujours Daphné, qui a sans cesse changé de nom dans la pensée de Vigny.
  10. Lors de la séance de réception d’Alfred de Vigny dans un discours demeuré fâcheusement célèbre.