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Jeanne
Préfaces et notices nouvelles par l’auteur.
Illustrations par Tony Johannot.
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Œuvres illustrées de George SandJ. Hetzel.



JEANNE




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NOTICE


Jeanne est le premier roman que j’aie composé pour le mode de publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844, lorsque le vieux Constitutionnel se rajeunit en passant au grand format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble ; nous n’avons pas voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui ; Balzac était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour dénigrer les autres ; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y sacrifier, des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins brillante, mais allant au même but.

Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme, et, qu’on le prenne dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes les émotions et à toutes les chances de la vie.

Jeanne est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard la Mare au Diable, le Champi et la Petite Fadette. La vierge d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société moderne ? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins, sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de description.

Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage, grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.

Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée, qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu, et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard, peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure ; mais je me sentis dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies modernes.

Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant. Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son génie ; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même !

GEORGE SAND.
Nohant, mai 1852.


DÉDICACE À FRANÇOISE MEILLANT.


« Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne ont été à l’école. Quelque jour, à la veillée d’hiver, pendant que tu fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches. »



PROLOGUE.


Dans les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner. Gravissez cette colline ; votre cheval vous portera, sans grand effort, jusqu’à son sommet ; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de gui sacré pour parer l’autel d’Hésus.

Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base, ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois, vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir par principe le culte du beau ; tables monstrueuses où les dieux barbares venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des victimes ; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les esclaves, pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte. C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la plupart de celle du pays Marchois, se cache sous des buissons rongés par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté, mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle les Pierres Jomâtres.

Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine chassaient au chien couchant, au pied de la montagne aux pierres, comme on dit dans le pays.

— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance. Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus curieuses en Écosse et en Irlande.

— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique bien marqué ; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.

— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de gibier, c’est un endroit maudit ; mais je vais à la recherche de quelque chèvre, pour la soulager de son lait.

Vous ne devez pas ! dit l’Anglais, dont le parler était toujours obscur à force de laconisme.

— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine ; vous savez bien que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la poule du paysan.

— Bah ! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre sa revanche au centuple.

Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur modèle ; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable persévérance.

Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand ses deux amis vinrent le rejoindre.

— Diable de fontaine ! disait M. de Boussac en faisant la grimace ; elle a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du trésor !

— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait ! au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce qu’elles auraient le goût de l’or ?

Or ? trésor ? demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné.

— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui dans cette région.

— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce trésor enterré sous ces pierres druidiques ; d’autres le cherchent plus loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une heure de chemin d’ici.

L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque distance.

— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un autre trésor pour l’en retirer.

— Oui, des capitaux ! dit Marsillat.

— Et des paysans ! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée.

Des hommes, et puis des hommes, reprit l’Anglais.

Comprends pas, dit Guillaume en souriant, à Marsillat.

— Pas de maîtres et pas d’esclaves ; des hommes et des hommes ! reprit sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler clair.

— Est-ce qu’il y a des esclaves en France ? s’écria Marsillat en haussant les épaules.

— Oui, et en Angleterre aussi ! répondit l’Anglais sans se déconcerter.

— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant à son jeune compatriote ; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral. Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres ?

— Je parie que non, répondit M. de Boussac.

— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous ?

— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis.

— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat après avoir fouillé toutes ses poches.

— C’est égal, je tiens ! dit M. de Boussac.

— Et vous, Mylord ? reprit Marsillat : que pariez-vous ?

— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur.

— Fi donc ! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des paris. Ils ne méritent guère leur réputation. 5 sous pour monter là-dessus !

— C’est plus que cela ne vaut.

— Par exemple ! Il y a de quoi se casser bras et jambes !

— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre vous que vous y monterez.

— L’argent n’est rien, la gloire est tout ! s’écria gaiement Marsillat ; je tiens vos 5 sous et je monte.

— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des mains son fusil armé dont il voulait s’aider.

Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre, après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient des idoles ? me voilà sur les épaules d’un Dieu !

— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut la druidesse Velléda, faites-nous-en part.

— Bah ! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand ! répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette ! vive le charmant Béranger !

— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain ; n’est-ce pas sir Arthur ? est-ce que vous pouvez supporter ce chansonnier de taverne ?

— Béranger ! grand poëte ! dit tranquillement l’Anglais.

— Un poëte, lui ! dites donc Chateaubriand !

— Et Chateaubriand grand poëte, reprit l’Anglais sans s’animer davantage.

— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher allié, vous êtes un véritable Anglais.

— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger se donneront la main.

— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse Velléda sur la grande pierre jomâtre.

Quoi, Lisette, est-ce vous… ?

Chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut interrompu par une exclamation de surprise.

— Qu’est-ce donc ? un lièvre ? un serpent ? s’écria Guillaume.

— Velléda ? demanda sir Arthur en souriant un peu.

— Non ! Lisette, répondit Marsillat, pas laide du tout, ma foi ! mais est-elle morte ?

Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure, se mit en devoir d’escalader le rocher ; mais sir Arthur, moins pressé et nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie.

— C’est un petit enfant, dit l’Anglais.

— Cela ? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat ; peut-être plus !

— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.

— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat ; les filles jusqu’à seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent des traits enfantins ; ils se développent tout d’un coup, et deviennent grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la même chose que pour les poulains et les taureaux.

— Oh ! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre parler si légèrement de l’espèce humaine.

— Comme elle dort ! dit Guillaume de Boussac ; un coup de fusil ne la réveillerait pas.

— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie cruelle et dangereuse.

— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est jolie, n’est-ce pas, Léon ? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas laid.

— Je voudrais voir son figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses discours ordinairement graves.

— Oh ! son figure est beau ! répondit Marsillat avec l’indifférence que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue ; c’est le beau type bourbonnais qui se mêle sur la frontière au type marchais moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et cela plairait à mylord, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un autre, malgré sa philosophie.

Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet pour la réveiller ; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un accent qui provoquèrent un éclat de rire :

— Laissez dormir l’innocence.

— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle.

— Mettez votre gant ! dit Guillaume, en le retenant ; les enfants de ce pays sont si malpropres !

— C’est vrai, reprit Marsillat, en ramassant un brin d’herbe dont il chatouilla le front de la jeune fille.

Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis, sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune, mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes ; mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus rustiques de nos provinces centrales.

La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la souplesse et la force ; elle était vêtue de haillons qui, dans leur désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible.

— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en baissant la voix par un sentiment instinctif.

— Et pourquoi Lisette ne serait-il pas beau comme Velléda, demanda sir Arthur.

— Va pour Velléda, va pour Lisette ! répondit Marsillat ; si j’étais peintre, je voudrais croquer cette divine créature… Et si j’étais seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette chevrière a tant soit peu d’esprit.

— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en.

— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir regardé les belles Marchoises ; la plus sotte et la plus novice en sait assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos champs !

— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la beauté.

— Oui, oui, mylord est seul digne de contempler la biouté, dit Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique.

— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre.

En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la dormeuse, le napoléon qu’il avait parié.

— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, Mylord, ajouta-t-il après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.

— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir retourné toutes ses poches d’un air consterné, que je n’ai rien autre chose sur moi.

— Je crois bien ! vous avez tout donné en chemin, reprit Guillaume qui connaissait l’extrême libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné m’amuse, ajouta-t-il en jetant un dernier regard sur la chevrière. Je voudrais voir son étonnement quand elle trouvera ces trois pièces dans sa main en se réveillant.

— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit Marsillat, ou tout au moins les fées qui hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres au coup de midi et au coup de minuit.

— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit Guillaume, et que nous voici trois, nombre consacré dans tous les contes merveilleux, je suis d’avis que nous fassions chacun un souhait à cet enfant.

— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur la tête de l’enfant : ma belle, lui dit-il, je te souhaite un gaillard vigoureux pour amant.

— Ma charmante, je te souhaite un protecteur riche et généreux, dit M. de Boussac en souriant.

— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui t’aime et t’assiste dans tes peines, dit à son tour l’Anglais avec un sérieux et un accent de conviction qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses compagnons.

Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, croyant avoir porté bonheur à l’enfant, chacun à sa manière, et ne se doutant guère que leurs aumônes allaient devenir dans sa petite main l’instrument de leurs destinées.



I.

LA VILLE GAULOISE.


Environ quatre ans après cette aventure, M. Guillaume de Boussac repassait pour la première fois au pied du mont Barlot, sur lequel s’élèvent les pierres jomâtres ; et, en regardant de loin ces monuments druidiques, en se souvenant d’y avoir été conduit jadis deux ou trois fois par des parties de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait nullement la prétendue druidesse dont la main avait reçu son aumône. Cette futile circonstance était sortie de sa mémoire et n’y revint que longtemps après.

Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre collégien, était devenu un charmant jeune homme, encore rose et blanc comme une demoiselle, au dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, et d’une physionomie plutôt sérieuse qu’enjouée. Le temps et la réflexion avaient mûri son caractère, son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses promenades à l’exploration des pierres jomâtres, au delà desquelles il ne s’était guère aventuré autrefois ; maintenant il s’enfonçait dans les montagnes, monté sur un joli cheval anglais, et muni d’un léger porte-manteau qui annonçait des projets de voyage pour deux ou trois journées. Arrivé à son château de Boussac depuis moins d’une semaine, et s’ennuyant déjà de l’esprit arriéré de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la prévenant d’une absence dont elle avait de son côté promis, avec plus de tendresse que de sincérité, de ne prendre aucune inquiétude. La journée était superbe, le soleil du matin commençait à sécher la rosée sur les bruyères ; notre jeune chercheur d’aventures ne pouvait se faire d’illusions sur le confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait vanté les beaux points de vue et les antiquités du pays plus que les auberges, et il se promettait de supporter en stoïcien, sinon tout à fait en chrétien, les fatigues et les privations d’une excursion poétique dans un pays inculte, dépeuplé et presque sauvage.

Guillaume n’était pas très-directement le descendant du fameux maréchal de Boussac, un des compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des Anglais, et des libérateurs de la France sous Charles VII. Pour justifier le principe que les grands noms ne doivent pas périr, le mariage d’une petite nièce de cette maison avait porté, au temps de Louis XIV, la seigneurie et le nom de Boussac dans une famille de bons gentilshommes du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop près son arbre généalogique ; comme bon nombre de nobles à l’époque de la Restauration, il avait ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, suppléant par la force de l’imagination à celle du sang, il croyait consciencieusement sentir celui des anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines. C’était un brave jeune homme, un peu réservé de manières et très-sincère de cœur, sage comme un enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore à vingt ans, il y a vingt ans. Cet heureux temps n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont sceptiques et blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on n’était que désespéré avec Werther, René ou le Giaour, et cela était infiniment préférable ; car on pratiquait le désespoir en amateur, et on le portait en homme de goût. Guillaume n’en était pas même au point de se croire malheureux ; il n’était que mélancolique, et il trouvait dans la poésie du Christianisme assez de belles inspirations pour se réfugier, sinon bien sérieusement, du moins très-sympathiquement, dans le sein d’une religion fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il avait reçu certains bons principes de morale, qu’il avait de nobles instincts, que tout ce qui était lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop de beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée une sorte d’idéal romantique propre à le maintenir dans le respect, même peut-être un peu exagéré, de soi-même.

Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère, il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique, afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être aussi de braver plus de hasards.

Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de la colline, comme un appel aux prières du voyageur, et se guidant sur les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges, il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de Toull.

La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les Francs au ive siècle de notre ère. On y trouve des antiquités romaines, comme à peu près partout en France ; mais là n’est pas le mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères. Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible, et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église, avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant, forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le Combraille était le pays des Lemovices. La division des départements est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.

L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays aride, et habitué à une sobriété parcimonieuse, est le plus âpre au gain qui soit au monde. Il est actif et industrieux comme tous ceux qu’une nature marâtre dresse au joug de la nécessité. Il aime ce sol ingrat qui ne le nourrit pas, et quand il a fait la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans sa jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous son toit de chaume, en léguant à sa famille le prix de son travail ou de son talent. Plus ouvert et plus civilisé que celui des heureuses vallées limitrophes du Berri, il accueille mieux l’étranger et s’en méfie davantage. Il est, selon l’expression de Balzac, aimable comme tous les gens très-corrompus. Cependant il vaut mieux que sa réputation, et, quand il se mêle d’être estimable, il ne l’est pas à demi. Il joint alors la probité et le dévouement à l’esprit, à l’activité, au courage, à la persévérance.

Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, et font volontiers les fonctions de servantes dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont belles, elles y deviennent vite de servantes maîtresses, et la femme légitime berrichonne ne doit pas essayer de lutter contre la concubine marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, rentrent dans leurs montagnes pour se vouer aux soins de la famille, sont d’excellentes ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties ont une candeur souvent préférable à l’acquis de leurs compagnes.

Le premier indigène de la montagne de Toull auquel Guillaume de Boussac s’adressa était un rusé compère, jovial, railleur et affable ; mais il était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette sagesse du pauvre qui ne se laisse éblouir ni par les beaux habits ni par les douces paroles. Aussi, ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, mangeant son pain noir, et faisant gratis la conversation avec le jeune voyageur, que lorsque celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le mot en vous récompensant, qu’on lui avait recommandé de ne jamais oublier dans ce voyage. Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, le vieux Léonard ferma lestement son couteau, mit le reste de son fromage dans sa poche, et, prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus la voie pavée qu’avec effort, il se mit en devoir de conduire Guillaume au meilleur gîte possible.

— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, lui dit-il, mais il n’aurait à vous offrir que des ognons crus. Je vous conduirais bien aussi chez M. le curé ; mais il a pris mon garçon avec lui pour aller dans la montagne porter le bon Dieu à une femme qui se meurt. Je vous conduirais bien chez moi ; mais ma femme est aux champs, et il faut que j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir ; car c’est moi qui suis le sacristain de la paroisse…. Je vous conduirais bien encore à l’auberge… mais il n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où vous ne manquerez de rien. Vous avez apporté tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas ? Est-ce que vous n’avez pas d’avoine sous votre valise ? Et dedans, vous avez bien du pain blanc et une bouteille de vin ?

— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, et je vois que je dois m’attendre à ne rien trouver.

— Rien ?… vous n’avez rien ?

— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui le vit disposé à lâcher tout doucement la bride de Sport, son beau cheval anglais.

— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit le sacristain ; venez toujours, et on tâchera de vous trouver ce qu’il faut.

Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une trace de travail humain ; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à peine sensible, il commençait à regarder comme très-conjecturale l’existence de la capitale des Cambiovicenses, lorsque le paysan, devinant sa pensée, lui dit :

« C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer) ; l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents… bah ! qu’est-ce que je dis ? au moins quatre cents ans !…

— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. Êtes-vous quelquefois sorti du pays ?

— Oh ! oui, Monsieur ; j’ai été à Boussac bien souvent, et à Chambon aussi !

— Jamais à Paris ?

— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon qu’un autre. Faut bien être maçon chez nous, puisqu’il n’y a que de la pierre ; mais je ne pouvais pas suivre les autres[1]. Je suis boiteux, comme vous voyez, et je l’ai été de jeunesse. C’est pour ça qu’on m’a fait sacristain ; je balaie l’église et je sers la messe ; je suis fossoyeur aussi, et j’ai appris à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de noces et les enterrements, sans compter que j’aide aux baptêmes. Et vous. Monsieur, avez-vous été à Paris ?

— Presque toute ma vie.

— Vous êtes peut-être ingénieur des routes ? Vous devriez bien faire arranger les nôtres.

— Elles en auraient grand besoin ; mais je ne suis pas ingénieur.

— Vous n’êtes pas mercier (marchand colporteur) ? Non, vous avez un trop petit paquet, et cependant vous auriez là une belle bête pour porter la balle.

— Je ne suis pas mercier non plus. » Et Guillaume coupa court aux questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, en lui ôtant des mains la bride de son cheval pour le faire entrer avec précaution sous la porte basse de l’étable à chèvres de la mère Guite. Une vieille fée à menton barbu vint lui en faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde partie dans le duo de questions que Léonard avait entamé. — C’est vous qui êtes le garçon (le fils) à M. Grandin de Gouzon ? — Venez-vous de Boussac ? — Allez-vous boire les eaux d’Evaux ? — Vous êtes peut-être le neveu à madame Chantelac, qui demeure à Chatelus ?

— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des dénégations laconiques du jeune homme, que vous êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort, mais le jeune, qui est homme de loi à Boussac ?

— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, répondit Guillaume.

Ouache ! vieille sans yeux ! reprit le sacristain. Vous avez bien des fois vu le garçon à M. Marsillat ! Il est noir, et celui-là est blondin !

— Peut-être bien ! mais moi, je ne connais pas les monsieurs les uns des autres. Ça me paraît qu’ils sont tous habillés et tous faits de même. C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi !

— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, elle les connaît bien. Appelons-la donc un peu, pour voir ! Claudie ! Claudie ![2] Viens donc là ! Je veux te parler !

— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez ? répondit une voix fraîche et claire qui partait de dessus la tête de Guillaume ; et presque aussitôt il vit apparaître une figure brune appétissante et décidée, à la trappe de l’abat-foin.

— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, dit Léonard, et regarde-moi ce jeune monsieur. Le connais-tu ?

— Non.

— Ça n’est donc pas M. Lion Marsillat ?

— Éh dame, vous savez bien que non, vieux innocent ! vous connaissez M. Marsillat aussi bien que moi.

— Oh ! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges ; je ne le connais pas si bien que toi ! »

La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et se retira précipitamment de la trappe.

— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des bêtises à ma fille, vieux vilain ? dit la mère Guite, qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée.

— Faut bien rire un peu, surtout devant les bourgeois, répondit le narquois Léonard. Sans cela ils nous croiriont trop bêtes ! c’était tant seulement pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs.

— Taisez votre méchante langue ! Claudie n’a pas besoin de regarder les monsieurs. Les monsieurs la regardont, si ils voulont.

Avis aux voyageurs ! pensa Guillaume ; mais ce n’est pas moi qui irai sur les brisées de Marsillat. Ces sortes de conquêtes ne me tentent guère. — M. Léon Marsillat vient donc souvent par ici ? demanda-t-il au sacristain.

Plus souvent qu’à son tour ! répondit Léonard d’un air malin en clignant de l’œil.

— Est-ce qu’il a des affaires par ici ? demanda encore Guillaume, feignant de ne pas comprendre, afin de savoir quel prétexte Marsillat pouvait donner à ses apparitions dans ce pays sauvage.

— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes, Monsieur, car nous élevons du bestiau dans nos herbes, et notre chevaline surtout a du renom.

— Je le sais.

— Mais ouache ! M. Marsillat marchande toutes les pouliches du pays sans rien acheter ! ou bien, quand il achète, il fait semblant de se dégoûter bien vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien dans tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça coûte. Son père était comme lui dans son temps. Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas, depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux ; mais sa fille voit clair pour deux.

— Taisez-vous donc une fois, deux fois ! dit la vieille, et prenez donc la fourche. Vous voyez bien que ce monsieur fait la litière lui-même, pendant que vous chantez comme un vieux sansonnet.

— Faut pas vous fâcher, Guite ! votre fille n’est pas la seule qui cause avec M. Lion.

— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle qu’il cause le moins.

— Heu ! heu ! je sais bien qu’il y en a une autre avec qui qu’il voudrait bien s’entendre ; mais il n’y a pas moyen. Claudie ! Claudie ! c’est-il pas vrai qu’il y en a une autre ? et que, pendant que vous gardez vos bêtes dans le bois de la Vernède ou du côté des pierres-levées, M. Lion passe avec son fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre ?

— Tout ça, c’est un tas de faussetés ! cria Claudie avec aigreur, en s’approchant de nouveau de la trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la plus mauvaise langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en manque !

— Tout de même, continua Léonard en riant, il y en a une de vous autres, les jolies filles, qui ne veut plus aller aux champs avec vous, parce qu’elle dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être qu’elle voudrait garder la société pour elle seule. C’est peut-être parce que vous êtes jalouses d’elle et que vous la bougonnez. C’est peut-être aussi qu’elle veut rester comme il faut être pour attraper le bœuf.

— Parlez pas de ça ! s’écria la mère Guite, avec une colère véritable. Vous avez le diable au bout de la langue, à ce matin !

— Non ! faut pas parler du bœuf devant les étrangers, répondit Léonard d’un air ironique. Ils pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da ! »

Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à parler par énigmes, et trouvant peu de plaisir à entendre les propos grivois du sacristain, se disposa, en attendant que la faim le ramenât impérieusement à ce triste gîte, infecté de l’odeur de la lessive et des fromages, à aller explorer les antiquités de Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une éducation un peu efféminée. Il aimait la campagne et les paysans de loin, dans ses souvenirs. Il les rêvait alors, graves, simples, austères comme les Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait rudes, malpropres et cyniques. Il s’éloigna, dégoûté déjà de l’envie qu’il avait eue de causer avec eux.

Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en automne on rencontre parfois sur la plate-forme de Toull un collégien de Bourges en vacances, un avoué touriste de la Châtre, un amateur-cicérone de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi, on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos. Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace ; puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous éblouit ; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble que sur tous les sommets isolés, à voir ainsi le cercle entier de l’horizon, on a la perception sensible de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir aussi celle du mouvement rapide qui le précipite dans sa rotation éternelle. On croit se sentir entraîné dans cette course inévitable à travers les abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus de soi une branche pour se retenir. Je ne sais pas si les guetteurs confinés jadis au sommet de cette tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation où l’on peut s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas condamnés à un pire supplice que celui des prisonniers enfouis dans les ténèbres des geôles.

Notre voyageur ne put supporter longtemps la triste grandeur d’un pareil spectacle. Il avait cru y trouver l’enthousiasme ; mais l’enthousiasme ne se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : il vient à nous quand nous le méritons. L’enfant qui courait après la poésie, mais qui n’avait pas encore assez vécu pour la produire en lui-même, ne trouva dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement.

Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il n’y était monté, et, se sentant tout à coup glacé au milieu d’une journée brûlante, il chercha à la hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de la plate-forme.

En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt le versant de la montagne, et, en quelques instants, il se trouva tourné vers le midi, c’est-à-dire jeté sans transition dans une autre nature, dans une autre saison, dans d’autres pensées. Du côté de la Creuse, un seul arbre, protégé par l’église de Toull, a grandi en dépit des vents, infatigables balayeurs des bruyères et des monts chauves de la Marche ; mais du côté de la Voëse, tout prend un aspect plus riant. Les chemins sablonneux s’enfoncent sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull se présente sur un plan doucement incliné et ombragé de beaux arbres. Ce lieu offrit enfin au front fatigué de notre voyageur un asile comparable pour lui en ce moment aux champs élyséens des classiques.

Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris de la cité gauloise, qui entourent ce champ du repos ; et, se voyant complètement seul, il s’enfonça dans les hautes herbes des tombes effacées. Une douce chaleur revenait à ses membres ; aucun souffle d’air n’écartait les branches des châtaigniers et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête et se penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus resserré, brillait encore à travers ce dôme de verdure, mais en se couchant dans le foin vigoureux et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, le jeune homme échappa bientôt à la vue de ce ciel étincelant qui le poursuivait. Un sommeil réparateur engourdit ses membres, et l’abeille vint butiner autour de lui avec une chanson harmonieuse qui le berça dans ses songes.

Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un bruit de voix monotones le réveilla peu à peu. À mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se rendait compte de sa situation, il reconnaissait deux personnes dont l’accent avait récemment frappé son oreille. C’était le sacristain Léonard et la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance. Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur enfoui jusqu’aux genoux dans une tombe qu’il creusait lentement, et la vieille femme assise sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant sa quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient aucune attention à lui, et commencèrent un dialogue fantasque, qui sembla au jeune baron la continuation des rêves qu’il avait faits durant son sommeil.

II.

LE CIMETIÈRE.


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Allons, allons, disait gaiement le sacristain. (Page 7.)


Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme ! et quant au bœuf…

— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau ! reprenait la vieille.

— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes. Allons, faut dire que c’est un taurin (taureau).

— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous.

— Ah ben ! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne veux ; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh ! que les femmes sont donc simples !

— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu ?

— Vous l’avez donc vu, vous ?

— Non, mais j’ai été bien des fois sur le moment de le voir.


— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là ; mais le moment passe et je ne vois rien.

— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout.

— Tiens ! si ça n’est pas gentil de rire, à présent…

— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur.

— Attendez ! attendez ! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma bêche. Je crois que c’est la chose. Tendez votre tablier, j’vas y mettre mon pesant d’or.

— Pouah ! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétien sur moi. Ça fait peur !

— Ça ne leur fait pas de mal, allez ! Depuis le temps que je creuse dans la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y en a de ces os de mort !… Y en a ! y en a !… à mort, quoi ! faut qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en peux pas trouver la fin, de ces os !

— Ça n’est pas déjà si bon de creuser ! Plus on creuse, plus on fouille, plus on lève les pierres, moins on trouve.

— Vous y pensez donc toujours ? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des histoires.

— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici, depuis que le monde est monde ! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut pas être faux. »

Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois, et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même, il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’oc fût plus familière à la vieille femme que la langue d’oil, soit qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et Guillaume cessa de les écouter.

Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours question de bœuf d’or, de veau d’or, de trésor, de trou à l’or, et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait vainement à retrouver le nom.

Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il n’y était plus revenu qu’une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se retremper dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l’empire ; et à cette époque-là Guillaume n’avait guère songé à s’enquérir de sa nourrice ; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire confuse du passé. Ce patois qu’il avait oublié, il se souvenait maintenant de l’avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il se remettait à l’entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi lui avait parlé de veau d’or et de trou d’or. Elle savait là-dessus mille contes et mille chansons fantastiques qui l’avaient agité dans ses songes ; et cette fidèle berceuse, qui préside comme une sibylle aux premiers efforts de l’imagination, la première amie de l’homme, la bonne, ce personnage si bien nommé la nourrice, cette mère véritable dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se présenter à l’esprit de Guillaume comme un type vénérable, comme un être sacré qu’il se reprochait d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda comment sa mère, si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le Génie du Christianisme, et qui s’attendrissait au son des cloches « qui avaient chanté sur son berceau », d’avoir laissé dormir dans son cœur le soin de rechercher et de secourir cette femme dans sa détresse présumée. C’était peut-être la mère Guite ! Guillaume se souleva sur son coude et la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes. Pouvait-elle être déjà si vieille ? La misère pouvait-elle avoir déjà flétri à ce point la femme qu’on avait dû choisir jeune, vigoureuse et fraîche pour l’allaiter ? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et en vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs de la pauvreté vieillissent souvent d’un demi-siècle.

Tandis que cette fantaisie s’emparait de son cerveau, Léonard avait détourné la conversation, et, habitué qu’il était à causer avec son curé, il avait repris la langue française du Berri.

— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, qu’après avoir si longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai pas seulement me rendre à moi-même.

— Votre garçon vous la creusera, votre fosse ; il héritera bien de votre place ?

— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite.

— Dame ! attendez donc ! ça doit être sur le père Juniat, car l’herbe est bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu’il est mort.

— Eh bien ! non, vous ne connaissez pas les êtres du jardin aux horties (le cimetière). C’est le pauvre Lauriche qui est là. C’est ça un bon enfant ! Ah ! que je me suis diverti avec lui dans le temps ! C’était un malin ! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jambette, comme il vous a fait rire ?

Paur-houme ! je m’en souviens bien, et cette chanson qu’il chantait si bravement !…

La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante en mineur, et sur une mélodie très-remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la musique mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le faire sans en altérer la grâce et l’originalité, à quoi le sacristain répondit d’une voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante du défunt.

— Taisez-vous donc ! dit la vieille en l’interrompant ; faut pas chanter comme ça sur les morts.

Ouache ! s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche ! Il va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien su aussi, des belles chansons. Ah ! la gente chanteuse que ça faisait dans son temps.

— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là ? elle en savait long, si pourtant, sur le veau d’or et sur la chose dont vous vous moquez toujours.

— Elle n’y croyait pas ; elle disait ça pour s’amuser.

— Elle l’avait vue, pourtant.

— Elle se moquait de vous.

— Oh ! que non !… c’est un grand malheur pour nous, qu’elle s’en aille comme ça, tout d’un coup… Elle avait des secrets.

— Eh bien ! elle les laira à sa fille.

— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est une femme, la mère, qui a toujours eu du malheur ; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle a su si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme les autres.

— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé ; elle s’est contentée du peu qu’on lui a donné ; et puis ils l’ont oubliée…

— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres !… D’ailleurs, il y a eu quelque chose là-dessous… La dame l’aimait beaucoup, beaucoup ; et puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus du tout ! du tout !… J’ai su ça, moi, dans les temps…

— Eh bien ! ce jeune homme qu’elle a élevé, comment donc qu’il ne s’est jamais souvenu d’elle ?

— C’était trop jeune ; et puis, ça ne vient guère dans le pays : ça doit être soldat, à cette heure, ou bien, général, peut-être ; car on dit qu’on les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu’il n’y a plus d’empereur…

— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, la pauvre âme n’avait pas trouvé le trou à l’or, au château de Boussac, et sa fille n’aura pas grand’peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste qu’un peu de bestiau, trois ou quatre ouailles, quat’ ou cinq chèvres, et sa chétite[4] maison…

— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de s’en aller à la place de l’autre.

— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait s’en retirer.

— Les bourgeois, les bourgeois ! ça prend d’une main et ça retire de l’autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça.

— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu ?

— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard ! dit la vieille d’un ton lugubre.

— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite ! répondit le sacristain d’un ton philosophique.

Et il se fit un grand silence qu’interrompit le roulement lointain du tonnerre.

— Ah ! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme ! dit Léonard, et si elle ne se dépêche pas de finir, M. le curé se mouillera le carcas (le corps).

— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la vieille. Il y avait à la Piquette du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil couché…

— Tula ? s’écria Guillaume en se levant et en s’approchant des deux paysans avec une émotion profonde.

— Ah ! mon petit Monsieur, que vous m’avez fait peur ! dit la vieille parque en ramassant son fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la fosse.

— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis longtemps… Tula, n’est-ce pas ?… La femme qui va mourir s’appelle Tula ?

— Oui, Monsieur, répondit Léonard ; vous la connaissez ?

— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans ?

— Et qui a nourri son garçon.

— Et elle demeure par ici ?

— Pas loin d’ici. Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu’on va l’enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais.

— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver ?

— Oh ! non. Monsieur, dit la mère Guite ; ma fille y a été hier soir, et elle était déjà à l’agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec le bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il arriverait trop tard pour l’administrer.

— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n’est-ce pas ?

— Oh ! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent ! car M. le curé va rentrer, et il n’aurait personne pour affener[5] sa jument, mêmement, je vais chercher mon dard (ma faux), pour en donner un trait sur ces herbes, à seule fin d’en porter une brassée dans la mangeoire.

— Et vous, mère Guite ? dit Guillaume impatienté.

— Oh ! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous. Je descends bien : mais j’ai trop de peine à remonter… Mais vous irez bien tout seul ? Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche, là-bas, au fond ; voyez des grosses pierres blanches et une maison à côté ? c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle.

— J’y cours, dit Guillaume.

— Attendez donc, attendez donc ! lui cria Léonard ; pas par là ; vous n’en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les viviers, à ce qu’il me paraît ? Vous vous péririez là dedans !… Je vas vous appeler quelqu’un pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l’heure. Claudie ! oh ! Claudie !

Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson, à côté de celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du cimetière.

— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne lui cause pas trop en route ; il est pressé.

— Faut-il que j’y aille ? demanda Claudie à sa mère, d’un air à la fois confus et hardi.

— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes, répondit tranquillement la mère. Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, agrafa sa mante grise, et se mit à descendre lestement la montagne en criant : Par ici, Monsieur et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous sa chaussure retentissante.

Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et de souffrance. Ces pierres tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblait voltiger, s’écroulaient sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les viviers de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager, vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait, non pas noyé, mais étouffé par la vase ; et les bonnes femmes de Toull pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre sonner les cloches.

Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume ; et, n’osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît pas le silence le premier, se disait, en elle-même, que le monsieur était bien fier. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la pauvre Tula. Claudie commença par le Plaît-il ? inévitable entrée en matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter à dessein votre demande ; et quand le jeune homme eut patiemment recommencé :

— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très-brave femme, bien propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très-bonne pour la vie.

— Qu’entendez-vous par là ?

— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite comme sa sœur la grand’Gothe.

— Laisse-t-elle plusieurs enfants ?

— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur ; elle n’a qu’une fille, dit Claudie, qui n’appliquait, comme font les Berrichons, le mot d’enfant qu’au sexe masculin.

— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie ?

— Pardi oui ! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est beaucoup plus vieille que moi.

Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume sur les dix-sept ans que Claudie portait en triomphe. Cette fille n’est-elle pas née au château de Boussac ? demanda-t-il.

— Peut-être bien. Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n’aie pas songé à lui demander, et d’ailleurs, moi, je n’y étais pas ! Mais ça me paraît que je l’ai écouté dire à ma mère.

— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas.

Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, elle commença à interroger.

— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c’te Jeanne ?

— Jeanne ? s’écria Guillaume : elle s’appelle Jeanne ? Qui lui a donné ce nom ?

— Dame ! c’est sa marraine, bien sûr… Que ce monsieur est sot ! pensa Claudie.

— Et qui est sa marraine ?

— Ah ! ça, je le sais bien ! C’était la grand’dame de Boussac. La connaissez-vous, la dame du château de Boussac ? est-elle en vie ? est-elle dans le pays ?

Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était frappé de l’étrange coïncidence qui l’avait amené à Toull pour y voir creuser la fosse de sa nourrice et pour réparer le long oubli de sa famille, en offrant sa protection à sa sœur de lait, à la filleule de sa mère. Il voyait dans le hasard qui l’avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel, et il en remerciait Dieu de lui avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il était venu chercher son plaisir.

La coquette Claudie, le voyant si peu galant, avait perdu tout le trouble intérieur qu’elle avait nourri complaisamment en elle au début de leur tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui il était, d’où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à cette pauvre femme et à sa fille.

— Tenez ! lui dit-elle tout à coup, lassée de son silence dédaigneux ou préoccupé, m’est avis que vous avez besoin d’une servante, et que vous venez pour en louer[6] une dans le pays d’ici, où elles ont du renom. Vous aurez écouté dire que la Jeanne était une bonne fille, bien forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de l’amener.

— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux pour elle de trouver une condition hors du pays ?

— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté sa mère ; mais depuis que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n’a jamais eu envie de quitter le pays ; quand on est accoutumé dans un endroit, on n’aime pas à changer ; mais à présent qu’elle va être malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, et si vous lui portez intérêt, vous feriez bien de l’emmener.

Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi, une intention marquée de persuader Guillaume, qui n’échappa point à ce dernier, mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces insinuations en alléguant que la pauvre Tula n’était peut-être pas morte encore, et qu’il n’y avait si grave maladie dont on ne pût revenir.

— Oh ! c’est bien fini pour elle ! répondit Claudie ; tenez, Monsieur, regardez, là, en bas, M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin pavé. C’est dit ! la mère Tula n’a plus besoin de rien.

Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le paysan, frappa le jeune homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis envoyé par la volonté divine auprès d’un cadavre pour subir une expiation douloureuse.

Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes s’amoncelaient sur plusieurs points de l’horizon.

— Faut nous dépêcher. Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu’il ralentissait sa marche, comme un homme accablé ; si nous restons longtemps à Épinelle, nous serons mouillés.

Guilaume se hâta machinalement, et, après une demi-heure de marche, il arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice.

— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton résolu. Moi, je ne veux pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous attendrai par là pour vous ramener ; mais il ne faut pas trop vous amuser, parce que l’orage vient.

Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n’avait jamais vu de cadavre, et cette première épreuve, jointe à des rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion pénible.

III.

LA MAISON DE LA MORTE.


Une forte odeur de résine s’échappait de la chambre unique qui remplissait avec une étable en appentis à plusieurs divisions, toute cette pauvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes ; cependant l’intérieur était propre et annonçait des habitudes d’ordre et d’activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu, on voyait le corps de la morte, entièrement recouvert d’un drap blanc, le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes, de celles qui, au fond de la Marche comme dans les montagnes de l’Écosse, assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d’elles, une grande jeune fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre, pleurait en silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr’ouvertes sur ses genoux, dans une attitude qui rappela au jeune homme la Madeleine de Canova.

L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier moment, et il put contempler cette figure angélique qu’il s’imagina connaître, bien que, depuis ses premières années, il l’eut oubliée au point d’ignorer jusqu’à son existence. Le teint pur de Jeanne, pâli par la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre ; ses yeux blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu’elle ne songeait point à essuyer ruisselaient sur ses joues ; la pureté des lignes sévères de son profil, et l’immobilité de sa consternation : tout contribuait à lui donner l’apparence d’une statue.

La première personne qui s’aperçut de l’arrivée de l’étranger fut la sœur de la défunte, une grande virago à l’air dur et bas à la fois. Elle fit un signe de croix comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se levant, elle s’approcha de Guillaume.

— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur ? lui dit-elle d’une voix forte qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts.

— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles de la malade.

— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, reprit la Grand’Gothe. Je ne vous ai jamais vu par ici… Il n’y a rien à gagner pour les médecins chez nous… Ma sœur est morte depuis une heure.

— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.

— En ce cas, vous êtes un homme de la justice ; vous êtes bien pressé de venir mettre les scellés chez nous. On n’a pas besoin de vous ; la fille est majeure ; et puisque je n’ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d’un ton aigre, je n’en veux rien détourner. Allez, allez ! passez votre chemin. On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles.

Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être éconduit brutalement, se résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fit en baissant la voix, craignant de la part de cette maîtresse-femme, des apostrophes plus dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop tard, elle changea tout à coup de manières et de langage.

— Vous saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur, dit-elle d’un ton patelin ; et vous veniez pour l’aider un peu ? C’est bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde comme nous. On a honte de n’avoir rien à vous présenter pour vous rafraîchir. Que voulez-vous ! ma pauvre sœur ne fait que de trépasser, et on n’a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous donc sur une chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je vais mettre un linge blanc dessus pour que vous ne gâtiez pas vos habillements.

— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre chagrin, répondit le jeune baron choqué de l’aisance et de la présence d’esprit qui trahissaient chez cette femme une profonde sécheresse de cœur. J’espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil moment, et cependant j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques paroles de consolation et quelques offres de service. Mais, dans ce dernier cas, je viens trop tôt, car il est impossible qu’elle songe à autre chose qu’à la perte qu’elle vient de faire.

— Oh ! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand’Gothe d’un air décidé, elle peut bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur que vous lui faites. Jeanne ! Jeanne ! viens donc parler à ce Monsieur.

— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d’un ton ferme. Je ne le veux pas. J’attendrai qu’elle soit en état de m’entendre.

Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l’attention de Jeanne, il s’approcha du cadavre, et resta absorbé dans les pensées graves et pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline abandonnée à l’autorité d’une nature grossière et acariâtre, caractère fortement empreint sur les traits repoussants de la tante.

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Jeanne leva les yeux sur l’étranger et les baissa aussitôt. (Page 12.)


Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa aussitôt, ne comprenant pas, et ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières. Elles le regardaient avec étonnement, et se levèrent une à une pour aller demander à la Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune monsieur.

Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui adresser la parole. Mais la muette et religieuse douleur de cette jeune fille le frappa d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna lentement, et tandis que les vieilles femmes, malgré son refus, s’empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla tristement s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le feuillage qui jetait un jour verdâtre sur le linceul de la morte.

Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu’il vit, à travers les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de Claudie, sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils parlaient d’un ton animé ; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité, Guillaume entendit le dialogue suivant :

— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie d’une voix étouffée par la colère, de venir comme ça au moment où sa mère tourne l’œil. Vous croyez donc que vous allez l’emmener tout de suite derrière votre chevau ? Oh ! vous aviez beau vous cacher, je l’ai vu de loin, votre chevau, attaché derrière la maison, à un arbre et je me suis dit : voilà le loup.

— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne pense ni à me cacher ni à me montrer. N’est-il pas tout simple que, passant tout près d’une maison, et sachant que la pauvre femme était au plus mal, j’aie voulu demander de ses nouvelles ?

— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, et que vous vous rangiez derrière c’te buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d’être surpris par moi ? oh ! j’ai vu votre manège, allez ! je vous voyais de là-haut, et vous ne me voyiez point, vous ; vous étiez trop occupé d’attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la bergerie ; eh bien ! vous venez trop tard, mon galant ; d’abord la Jeanne ne peut pas vous souffrir ; elle m’a dit plus de cent fois, et je vous le redirai autant de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le puits que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli que vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris.

— Quels contes me fais-tu là, Claudie ? et que m’importe, d’ailleurs ? je n’ai jamais songé à Jeanne, je n’aime que toi ; ne fais donc pas semblant d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la paix.

— Non pas ! vous ne m’embrasserez pas. Ça n’est pas la peine. D’ailleurs vous n’allez pas loin.

— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac.

— Oui, quand vous aurez venu à bout de parler à la Jeanne, quand vous lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très-douce à servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » Il y a plus d’un mois que vous lui chantez cette chanson-là ; mais elle n’est pas si bête que de vous écouter.

— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je voulais ; mais je ne lui ai jamais dit cela que pour rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta Jeanne !

— Bon ! je lui dirai cela de votre part, pas plus tard que demain.

— Tout de suite, si tu veux ! Mais qui est donc ce jeune homme qui est là dedans, à ce que tu dis ?

— Ah ! ça vous inquiète ! Je le connais-t-i, moi ? allez-y voir. Ça vous donnera l’occasion d’entrer dans la maison.

— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton ironique, et il quitta le banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue.

Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était éloigné de la fenêtre, dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières avec le respect dû à la présence d’un cadavre et aux saintes larmes de Jeanne. Il s’était rapproché d’elle et lui avait dit quelques mots de condoléance et d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités obséquieuses de la tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort, il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper du sort de Jeanne dans un moment plus opportun, lorsque, au seuil de la porte, il se trouva face à face avec Marsillat.

L’étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes ; mais, grâce à l’effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus, et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière cordialité.

— Que diable venez-vous faire ici ? lui demanda-t-il sans lui donner le temps de l’interroger lui-même.

— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre, répondit Guillaume avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n’était-il pas d’accourir auprès d’elle aussitôt que j’ai connu sa position ?

— C’est juste, Guillaume, c’est très-bien de votre part. Eh bien ! mon pauvre ami, vous n’avez pas pu la sauver, et votre mère enverra des secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir ?

— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.

— Ah ! vous comptez passer la nuit à Toull ? C’est un mauvais gîte.

— Peu m’importe, je m’accommode de tout en voyage.

— Vous êtes donc en tournée d’amateur ? Moi, je viens de voir un parent à Chambon.

— Vous avez pris la plus mauvaise route !

— Oui, mais la plus courte ! Retournez-vous maintenant à Toull ? Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous ?

— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même chemin, à moins que je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace.

— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement contrarié de laisser le jeune baron auprès de Jeanne. À revoir ! Avez-vous quelque chose à faire dire à madame votre mère ? je m’en chargerai.

— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla amicalement à la Grand’Gothe, s’apitoya un instant de bonne foi sur la mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume avait refusé, moins pour se désaltérer que pour gagner du temps, et trouver l’occasion d’adresser quelques paroles à Jeanne.

La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite de son caractère actif et tracassier.

— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre et discordante ; viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui te veulent du bien dans ton malheur… Allons, te lèveras-tu ?… Faut pas s’écouter comme ça… Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre fille ; nous ne pouvons pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n’y a pas de prières qui servent… pleurer ne sert de rien non plus : ça n’a jamais fait revenir personne… Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux jusqu’à demain matin ?… C’est des bêtises ; tu te rendras malade, et puis, qu’est-ce qui te soignera ?… Moi, je t’avertis que je suis à bout de mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage… En voilà assez comme ça… Faut du courage, faut se faire une raison, pardi !… faut penser à l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour l’enterrement… Ah ! que ça coûte, ces vilaines affaires-là !… Ah çà ! vous autres, mes braves femmes, faudra m’aider et m’assister un peu, car je ne sais plus où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas un sou d’argent pour ma pauvre semaine… Jeanne ! Jeanne ! allons donc, parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient pour t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils pensiont à toi au château… Ta mère disait toujours : « Ils m’ont oubliée ! ils sont bien durs pour moi. » Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à nous… Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et qui nous a rendu bien des petits services… Regarde-le donc, parles-y donc ! demandes-y donc ses portements[7]. Va donc vite lui chercher un fromage de notre chèvre… Tu vois bien qu’il a appétit, et qu’il mangerait bien un morceau. Allons, m’écoutes-tu ?… Faut donc que je fasse toute l’ouvrage, moi ?… J’en ferai une maladie, bien sur… Cette enfant n’a jamais été bonne pour sa tante !… Ah oui ! c’en est un de malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que j’ai tout perdu aujourd’hui.

En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et que Guillaume entendit avec indignation, la Grand’Gothe se mit à sangloter d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance passive, s’était levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de satisfaire sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et elle laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir à Marsillat, bien qu’il se fût levé pour échapper à l’hospitalité hors de saison de la virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant, les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et, n’eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée d’invectives.

— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les débris de l’assiette qu’elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne veux pas que tu t’occupes de moi, et je trouve très-mauvais qu’on te tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons d’être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne, surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au corps.

La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, et l’ascendant qu’il exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d’autres manières) prouvaient assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, et qu’elle comptait mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné d’apercevoir de si honteuses intrigues ; mais sa sollicitude, éveillée par le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui, le rendaient très-clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune légiste une indignation véritable et cessa de se reprocher l’espèce d’éloignement qu’en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui avait inspiré depuis quelques années.

Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n’était pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste et libéral, c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation se prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux privations. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la volonté infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient un être supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de la fièvre des affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de mansuétude, il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait certaines autres vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa position. Il raillait le luxe puéril des jeunes dandys qu’il eût pu imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s’en donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s’y conformait pas ; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent les mouvements, des chevaux fringants qui n’ont que l’apparence et ne résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil ; en conséquence de quoi il avait toujours le linge le plus fin, les draps les mieux tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et les plus jeunes. À vingt-cinq ans, déjà riche dans le présent par héritage, et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait une brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers. Il aimait son métier, et savait s’y absorber tout entier ; mais après des efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper ses forces. Sceptique et même un peu athée, il avait pour toute espèce de religiosité une haine d’instinct ; cependant il comprenait la poésie des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le lendemain de ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement. Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il y avait deux ou trois hommes en lui, comme dans toutes les natures puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient ces sentiments divers de l’admiration et du mépris, de l’engouement et de la méfiance.

Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il foulât aux pieds l’esprit dépensé en petite monnaie, dont on fait tant de cas dans le monde, il n’avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier s’aperçût de son instruction, de la force de son intelligence et de la fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville, s’étaient rencontrés au collège ; puis, durant les vacances, et quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au manège, à la salle d’armes. À cette époque, grâce au retour des Bourbons et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s’était heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes n’était encore qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant quelquefois à Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune baron s’était refroidi chaque jour davantage à l’égard de son ancien camarade.

Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir du collège, il s’était senti dominé par lui. Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible, il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante et forte. Il avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais conseils, et Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications que le jeune homme, plus sensible, prenait au sérieux. Plus d’une fois Guillaume avait senti avec honte que la nature l’avait fait meilleur et moins fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie de l’imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir l’assistance du puissant démon qui protégeait son camarade. Nous l’avons vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du sceptique Léon, et railler avec lui sir Arthur, qu’au fond du cœur il estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement d’être expansif avec lui, et l’ironie contenue du jeune avocat avait causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa personne, antipathie parfaitement déguisée, d’ailleurs, sous des manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte d’hypocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient l’accueil protecteur comme une charge de leur position.

Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune praticien. Il s’en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire, être aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur de ton nom te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue ; et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais tu ne me tromperas pas ; je te forcerai à être franc, brutal même avec moi, et, dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai saigner ton orgueil en te traitant, comme tu feins de me traiter, d’égal à égal.

En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup la vanité de Guillaume ; mais il y avait dans cette petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait des points où il touchait malheureusement assez juste.

En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu’ils s’observaient l’un l’autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un ennemi des vertueuses intentions qu’il avait à l’égard de l’orpheline. Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de casser une courroie, ce qui le força de demander une ficelle à la Gothe, un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de bouriner[8] et à fafioter[8], comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à élever la voix.

De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la vigoureuse jument de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi, promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat, tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses étrangères à ce qui s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui, surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements de son infidèle, lorsque la voix retentissante de la Grand’Gothe qui les croyait déjà partis vint les forcer à prêter l’oreille.

— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne, prendras-tu ta cape ? Partiras-tu ? Veux-tu attendre à demain pour aller à Toull ? Qu’est-ce qui invitera nos parents à la çarimonie ? Qu’est-ce qui apportera les provisions pour le repas de demain ? Vas-tu chimer comme ça longtemps ? Ta mère ne t’entend plus, va ! et tu ne peux pas lui porter tes plaintes contre moi. Allons ! allons ! en route, mauvaise troupe ! ajouta-t-elle d’un ton soldatesque, et si tu n’es pas revenue avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu ! il faudra bien que tu marches, à présent !

— Chez qui faut-il que j’aille ? répondit Jeanne d’une voix plaintive, en paraissant sur le seuil de la cabane.

— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colombette, chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez…. Eh bien ! la voilà qui se sauve à présent, sans m’écouter ! Qu’est-ce que tu vas apporter ? Imbécille !

— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d’un ton résigné.

— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deux pains chez la Gervoise et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider ; c’est un garçon complaisant. Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et si tu ne trouves pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons, sauve-toi. »

Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la suprême patience, qui est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible ; elle vint se joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire un mot, elle se mit à marcher à côté de Claudie. Celle-ci, attendrie à sa manière de tant de souffrance muette et profonde, passa son bras sous le sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux.

Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas ; mais, à une très-petite distance d’Épinelle, le sentier escarpé des piétons venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit congé de lui. « C’est grand dommage que vous n’ayez pas votre cheval, dit Marsillat. En dix minutes vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous allez supporter une demi-heure de pluie battante.

— Ma foi, oui, c’est grand dommage ! s’écria Claudie. Vous auriez pris chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si longtemps.

— Veux-tu monter derrière moi, Claudie ? je peux te conduire jusqu’à la Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus besoin de toi pour retrouver son chemin.

— Ah ! ça, mon petit Léon, ça me va ! Vous êtes un bon enfant, tout de même. Arrêtez donc votre chevau au droit de cette grosse pierre pour que je puisse monter.

— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais avec plaisir ; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner.

— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d’un ton assez ferme.

— Ah ! vous voilà pris ! grommela Claudie en transperçant de son regard furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous, j’en réponds.

— Comment ! toi, Claudie, qui as si bon cœur, tu ne l’engages pas à profiter de mon cheval pour se reposer ? Ah ! Claudie, je ne te reconnais plus.

— Es-tu lasse, Jeanne ? Veux-tu aller à chevau ? dit Claudie, faisant un grand effort de générosité.

— Non, ma vieille, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même calme ; montes-y, toi, si ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans retourner la tête aux invitations de Marsillat, elle dit à Guillaume : Allons, mon parrain, je vas vous conduire.

Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude de donner au fils de leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marraine à la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel attendrit ce visage imberbe.

Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du chevau de Marsillat, et ce dernier, un peu dépité de n’avoir pas réussi dans son projet détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le ventre de Fanchon et en la faisant ruer et bondir sur le bord du précipice. Claudie, effrayée, fit de grands cris ; mais elle se cramponna vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête-à-tête au milieu de l’orage.

IV.

L’ORAGE.


Nous avons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s’intitulait aussi la sienne, par suite d’un usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse qu’on ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l’être par la famille entière. Ce mot filial, mon parrain, résonnait dans l’oreille de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de circonstances romanesques qui l’avait amené auprès de Jeanne, juste à point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d’avoir été brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage par une si triste aventure. Déjà il rêvait tout un poëme champêtre dans le goût de Goldsmith, et il n’était pas fâché d’en être le héros vertueux et désintéressé.

Mais il manquait encore à ce poëme une héroïne qui comprît son rôle et celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les séductions du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir dans le jeune seigneur qu’un personnage respectable, étranger à sa destinée. D’ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la crainte de n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d’un être qui avait été jusque-là l’unique objet de ses affections. Jeanne passait aux champs pour une fille très-bornée, parce qu’elle était chaste et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque sauvage. Elle n’aimait pas la danse, et on ne l’avait jamais vue dans les assemblées, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail, passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours seule la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant tout le jour d’un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour s’endormir paisiblement sous l’aile de sa mère.

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Elle allait presque toujours seule. (Page 13.)


La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, passaient pour magiciennes, avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les bêtes de Tula étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient toujours à l’étable la mamelle pleine, que les épizooties ne les atteignaient point, et que cette femme si pauvre ayant perdu toutes ses ressources avec son mari et ses fils, trouvait, dans la chétive industrie d’élever un petit troupeau sur le commun, le moyen, très-insuffisant pour les autres, de se préserver des horreurs de la misère. On prétendait, en même temps que la Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui vivait ladrement, sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de mauvais œil son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune idée d’économie politique, il a cette notion juste de l’état social, que personne ne profite des chances de la fortune sans que ce soit au détriment de ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples et souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de l’imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et des fourbes à des influences occultes qu’à des actions coupables plus faciles à constater. Le paysan procède de l’inconnu pour aller au connu. Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l’enfer, à propos des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des pèlerinages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son bœuf et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours aux soins de la science ou aux précautions de l’hygiène pour sauver les personnes ou les biens que la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie menace de traits invisibles.

Aussi, disait-on que la Grand’Gothe ne passait jamais auprès de l’étable de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre, et il n’y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon druidique frémit et danse en criant sur les trois pierres qui le portent en équilibre, on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant chez soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve que la Gothe était une méchante sorcière, c’est que les chèvres des bergères à qui elle parlait souvent tarissaient ; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille, et leurs poulains s’éboitaient en galopant sur les roches, ou se perdaient dans les viviers.

Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle, et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre autres, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes, lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe, allaient de mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent, hélas ! irrésistibles. C’était là la source des sacs d’écus que la sorcière cachait dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies et des accidents du bestiau, négligé et souvent abandonné par des gardiennes insouciantes et préoccupées.

Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à l’ombre. Fuyant les plaisirs et n’ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillat au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes difficiles. La simple fille n’avait pas encore compris pourquoi depuis quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon sur son chemin lorsqu’elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré d’éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses

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La Grand’Gothe.


promenades sentimentales avec Claudie, vers les lieux où Jeanne devait passer. La réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine ; à voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie, avec quelle ferveur elle l’avait soignée nuit et jour jusqu’à sa dernière heure, on aurait deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus grands dévouements ; mais, à l’exception de Tula, qui connaissait Jeanne ? qui pouvait la connaître ? Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à qui se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un être de quelque valeur ou une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l’est à la charrue ? Marsillat ne voyait en elle qu’une vierge aux yeux bleus, blanche comme les lis, taillée comme une statue antique, et bête comme un cygne, c’était son expression. La Grand’Gothe, furieuse de ce qu’elle n’avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin dans sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle se promettait, maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, de la persécuter et de la maltraiter.

Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu’une beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir. Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l’infini de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n’auraient pour ainsi dire jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un poète, comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun navigateur n’a encore signalées et qui sont réellement comme si elles n’existaient pas.

— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme de langage il pourrait se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez appelé votre parrain, et cela me fait plaisir ; je prends tant d’intérêt à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous avez trouvé aujourd’hui un appui.

Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et s’efforça de comprendre ce mot d’appui, nouveau en ce sens pour son oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour ne pas deviner très-vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et répondit d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain.

— Non, Jeanne, Je n’ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque j’ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice.

— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c’est la vérité de dire qu’elle était bonne ! et Jeanne recommença à pleurer en silence.

— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n’est-ce pas, Jeanne ?

— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain !

— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer avec elle ?

— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas, c’est une femme très-propre.

— Mais elle est d’un caractère difficile ?

— Oh non ! mon parrain, elle n’est pas difficile du tout sur son manger, et d’ailleurs elle fait tout elle-même. »

La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui répondait naturellement, avec la soumission d’un enfant qui ne sait pas pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le maître.

« Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle aimerait bien mieux n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement élémentaire ?

— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que votre mère ne s’inquiétait pas de l’idée de vous laisser seule ?

— Oh si ! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La volonté du bon Dieu soit faite ! mais ce qui me fâche le plus de m’en aller, c’est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh ! elle avait bien raison ! ça fait rudement de peine de perdre sa mère ! Que le bon Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain ! »

Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires ; mais le son de sa voix suppléait à l’insuffisance de sa parole, et l’accent vrai de son désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à s’occuper de l’avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et il répondit d’une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne ! bien bonne !

— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, c’est vous qui êtes bon de dire ça ! mais, mon parrain, voilà l’eau qui tombe à mort, vous n’avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.

— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant.

— Hélas ! mon Dieu, c’est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie. Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu’il faisait un rude temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu peur que je ne peuve pas passer le rio (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme ! elle m’a trouvée à moitié chemin ; mais elle s’était tant mouillé les pieds jusqu’aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.

— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins ?

— Oh ! mon parrain, nous n’avons pas appelé de médecin ; nous ne croyons pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le médecin y aurait fait quelque chose, mais elle n’en voulait pas seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner, et nous avons fait son commandement. Mais ça n’a pas servi !… Allons, mon parrain, faut pas vous mouiller ; faut prendre ma capiche sur votre dos… oh ! elle n’est pas sale, mon parrain ; il n’y a jamais eu de saleté chez nous. Voyez ! si votre mère vous savait dehors par un parieu temps, elle en aurait trop d’ennui.

— Jamais, ma bonne Jeanne ! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à ma place, — et Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la mante de laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour l’en couvrir.

— Eh bien, tenez ! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous mener vite à un endroit où vous serez à l’abri ; dans un moment, ça ne tombera peut-être plus si fort ! et Jeanne coupa en travers de la montagne, jusqu’à une masse de rochers dans laquelle une excavation profonde était pratiquée.

— Prenez garde, mon parrain ! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y a là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans l’intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un banc pratiqué dans le roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya sur une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, c’est-à-dire dans la lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette sérieuse et douce comme celle d’une madone, tandis que Guillaume, enfoncé dans l’ombre, la contemplait avec admiration.

Dans les premiers moments, cette obscurité de la grotte, ce zèle que Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille, loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l’orage ; enfin un peu de vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l’avait emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour ne pas haïr la pensée d’en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à se dire qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été aussi délicats, et tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu, il arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé une heure auparavant, lorsqu’il descendait la montagne avec l’agaçante Claudie. Jeanne était si différente, si vraiment belle, si candide, et disposée pour lui à un intérêt si doux ! L’imagination du jeune homme travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment plus tendre, pourrait-elle s’en défendre dans un pareil moment, et lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence ? » Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère assez faible, mais converti à l’envie d’être grand par le christianisme romantique de l’époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le ciel pour justifier ses agitations involontaires ; et il se taisait, regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs.

De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d’un danger qu’elle ne concevait même pas ; et, retombant sur elle-même, elle s’était remise à pleurer. C’était un pleurer silencieux et résigné qui ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux autres, elle avait coutume d’oublier leur présence, et de se perdre dans ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d’un enfant de la nature, qui n’avait pas appris à lire, et dont l’intelligence (si tant est qu’elle en eût) n’avait reçu aucune espèce de culture ?

Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même attitude, les yeux fixés sur l’horizon embrasé par la foudre… Et nous nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant gravement sa quenouille des heures entières au coin d’un pré. Qui peut nous révéler le mode d’existence de ces âmes si peu développées ? À quoi pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone ? À quoi pense le bœuf qui rumine couché dans l’herbe, et la cavale étonnée qui vous examine par-dessus le buisson ? Est-ce donc la même vie qui circule lentement dans les veines de l’homme et dans celles de l’animal attaché au travail de la terre ? L’ingrate Rhéa frappe-t-elle de stupidité ses enfants et ses serviteurs ?

Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs et veiller bien des soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d’extase tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses, terribles ou riantes. C’est la même activité, la même poésie et la même impuissance que l’effort de l’enfant à dégager l’inconnu de son existence du voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule gaulois.

Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte ; mais les mystérieux échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore, le bruit d’une goutte d’eau qui se détachait à intervalles réguliers de la voûte humide pour tomber dans la source invisible.

Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne.

V.

L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE.[9]


Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume se trouvant dans la lumière auprès d’elle, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou effrayée, elle lui dit naïvement :

— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon parrain ?

Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne : « Non, ma chère enfant, lui dit-il, je ne songe pas à l’orage, mais à toi. Ton chagrin me remplit le cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec toi…

— Oh ! il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C’est tout simple que je ne puisse pas m’en empêcher, moi ! c’était ma mère ! Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous ne pouvez pas vous souvenir d’elle.

— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, et je ne m’en souviendrais pas, que j’aurais encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce que tu ne comprends pas cela ?

Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas.

— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas pitié de moi ?

— Oh si ! mon parrain !

— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me consoler ?

— Oh si bien ! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction.

— Eh bien ! dis-moi ce que tu me dirais, afin que maintenant je te le dise.

— Hélas ! mon parrain ! j’aurais bien de la peine ; mais je ne saurais pas quoi vous dire.

— C’est juste comme moi, pensa Guillaume… Mais, ajouta-t-il, est-ce que l’amitié ne console pas un peu ? Est-ce que tu ne sentirais pas… dans un pareil moment… de l’amitié pour moi !

— Oh ! si fait bien, mon parrain !

— Eh bien ! ne conçois-tu pas que j’en aie pour toi dans ce moment-ci ?

— Vous êtes bien bon, mon parrain ; vous en serez récompensé !

— Vraiment, Jeanne ? s’écria Guillaume en lui reprenant la main ; m’en sauras-tu quelque gré ? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma récompense.

— Hélas ! mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec douceur, je ne peux récompenser personne ; mais le bon Dieu vous récompensera de vos amitiés pour moi.

Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira pour faire un signe de croix.

— Pourquoi fais-tu un signe de la croix ? lui demanda-t-il.

— Vous n’avez donc pas vu cette grande éclair, mon parrain ?

— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne !

— Oh ! non, mon parrain ; mais c’est pour détourner quelque malheur de dessus les autres.

— Tu parles peu, Jeanne ; mais tu parles bien.

— Oh ! non, mon parrain, je ne sais pas bien parler.

— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant.

— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait un si bon ! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais appris.

— Tu n’as jamais été à l’école ?

— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps.

— Mais tu sais lire ?

— Oh non, mon parrain ! je ne sais pas ça.

— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir ?

— Ça ne me servirait de rien. J’ai été élevée aux bêtes. C’est ça mon ouvrage. Ça contentait ma mère.

— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, ne voudrais-tu pas vivre autrement ?

— Non, mon parrain.

— Non ? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère !

— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma tante. Elle s’ennuierait toute seule.

— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère ?

— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble.

— Et tous les soirs elle te traitera comme elle le faisait tout à l’heure.

— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre elle.

— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, Jeanne ?

— Comment dites-vous ça, mon parrain ?

— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme…

— Oh ! vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peu vif : c’est tout.

— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle ?

— Puisque ça se doit, mon parrain !

— Et si elle te chassait de la maison ?

— La maison est à moi ; d’ailleurs, elle ne ferait jamais cela.

— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi ?

— Je ne pourrais pas la forcer à rester ; mais pourquoi voudrait-elle s’en aller ? Je ne la contrarierai jamais.

— Il peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le faire. Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action ?

— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain.

— Tu en es donc bien sûre ?

— Oh oui, mon parrain !

— À la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet de la sincérité de Jeanne ; et ne sachant plus s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une sorte de dépit intérieur dont il rougissait.

— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention de vous marier bientôt, Jeanne ?

— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras et sans hésitation.

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous n’aurez plus rien à craindre de votre tante.

— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l’accent d’une tranquille détermination.

— Jamais ? dit Guillaume étonné ; c’est un serment de jeune fille. Mais tu n’en jurerais pas, Jeanne, ajouta-t-il en souriant.

— Mon jurement en est fait, répondit Jeanne.

— C’est étrange ; vous moquez-vous, Jeanne ?

— Oh ! mon parrain, reprit-elle d’une voix plaintive et vraie, ce n’est pas un jour pour ça !

— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole… Mais c’est si extraordinaire !… Et si je te demandais pourquoi… n’aurais-tu pas assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta marraine, pour me dire le motif d’une pareille résolution ?

— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : çà m’est défendu.

Défendu ?

— Oui, mon parrain ; excusez-moi si je ne réponds pas bien.

Guillaume ne savait pas que défendu, dans l’acception berrichonne, veut dire impossible, et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait éclaircir, le ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, avec tant de bonté et si peu de prévoyance, se dit-il, n’aimerait-elle pas Marsillat ? Il est d’une agréable figure, jeune, entreprenant ; il sait se faire comprendre de ces filles-là ; il a peut-être ensorcelé déjà cette pauvre Jeanne, aussi bien que Claudie.

Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort pénibles, et son roman s’en alla en fumée, à son grand regret.

Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il éprouvait, d’avoir laissé galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha d’oublier ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au point de ne plus prendre garde aux larmes qu’elle ne cessait de répandre.

— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte ? dit-il tout haut, frappé, pour la première fois, de l’aspect de cette construction souterraine.

Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses larmes, lui dit :

— C’est le trou aux fades, mon parrain.

— Les fades ! N’est-ce pas les fées que tu veux dire ?

— Je ne connais pas les fées, mon parrain.

— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades ?

— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal.

— Crois-tu à cela, Jeanne ?

— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y croie.

— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on ne les voit pas ?

— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j’y crois. D’ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu’elle m’a dit.

— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades ?

— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain.

— Ni de bien non plus ?

Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en la forçant davantage à lui répondre.

— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver mon chemin tout seul à présent ; si tu veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas pour moi, je t’en prie.

— Oh ! mon parrain, vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous conduirai bien : je ne suis pas lasse.

Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle plaçait quelque chose dans une fente du rocher.

— Que mets-tu là, Jeanne ? lui demanda-t-il, curieux des pratiques superstitieuses du pays.

— C’est un peu de thym de bergère, que j’avais cueilli avant d’entrer, répondit-elle.

— À qui laisses-tu cette offrande, Jeanne ? aux fades ?

— C’est la coutume des filles, mon parrain.

— Et les garçons, qu’apportent-ils ?

— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en mettre une pour vous.

— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient quelque mauvais tour ?

— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une petite pierre.

— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire plaisir.

Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées, se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal, une promesse, un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet de son mystérieux amour. Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, qui avait chassé les premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche difficile et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent atteint la troisième enceinte de débris qui forme l’amphithéâtre le plus élevé de Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit pour s’abriter, lui adressa ses adieux en ces termes : — Allons, mon parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et excusez-moi si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le style du pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas avoir su le complimenter dignement.)

— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune baron ; tu as quelques dépenses à faire, et pour trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de donner demain.

— Oh ! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n’en avez peut-être pas de trop pour votre voyage, et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me connaît ici, et on me fera bien crédit.

— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un peu ; j’ai bien le droit de payer les frais d’enterrement de ma pauvre nourrice.

— À votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d’être incivile en refusant, mais il y a là bien trop.

— Tu garderas le reste, Jeanne.

— Oh ! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je n’en veux pas. L’or, on croit chez nous que ça porte malheur.

— En vérité ? en ce cas, voici de l’argent.

— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait ce que vous me donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma tante m’a commandé, et je vous rapporterai le reste. Vous ne partez pas tout de suite du pays ?

— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à te revoir, mais je ne reprendrai rien de ce que je t’ai donné. À revoir, Jeanne !

— À revoir, mon petit parrain ! Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours.

— Étrange créature, pensa Guillaume, en la regardant entrer dans une des chaumières de Toull ; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable. Guillaume ne savait pas que la paysanne, quand elle est douée de sensibilité, ce qui n’est pas rare, est ainsi faite. L’habitude du travail, et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur les autres, l’empêchent de s’abandonner aux témoignages extrêmes de sa douleur ; mais cette douleur patiente et simple prend racine dans son cœur plus profondément peut-être que dans tout autre.

Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu’il vit venir à sa rencontre le curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir pu le recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, où déjà il avait fait conduire Sport, bien qu’il ignorât encore le nom du voyageur à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s’empressa de faire connaître son nom et l’objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne pas abuser, par l’incivilité de l’incognito, de l’empressement affable de son hôte.

Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par l’ordinaire ; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature distinguée et un esprit assez cultivé ; mais il n’était pas né intrigant, et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat plus salubre, une résidence moins sauvage.

Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de besoin, trouva que jamais hospitalité n’avait été plus opportune que celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, malgré sa politesse habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré, avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se trouva en état de l’écouter et de lui répondre.

— Votre pays est fort curieux, en effet, Monsieur le curé, lui dit-il au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue d’Huar-Bras, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien signifier du tout.

— Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu, je le vois, sur la foi du très-docte M. Barailon, pour admirer toutes nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques[10]. Cependant vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice, des pierres-levées tout aussi curieuses que les jo-mathr. Il y en a une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif, elle rend en tremblant et en grinçant sur son support, un son particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire aux premières brises de l’aube. La pierre d’Ep-nell est beaucoup plus harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans veulent qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, Monsieur, à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il vient d’Ep-nell, mot gaulois qui signifie sans chef. Tandis que jo-mathr signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait meurtre sacré. Remarquez encore que les jo-mathr où l’on faisait des sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les Ep-nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives lustrations) ; remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud…

— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé ?

— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des Biturriges et des Lemovices, ce qui prouverait que Toull, Tullum, Turicum, vel Taricum, était certainement la Gergovia, Gergobina Boiorum, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique…

— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.

— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte officiel et dominant sur le mont Barlot ; il y en avait un protestant et toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre, l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être sans chef… tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où régnaient despotiquement les druides, étaient aux pierres jo-mathr. Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-nell ; ou bien encore peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique d’Ep-nell aurait été un reste de protestation de la religion persécutée… Qu’en pensez-vous, monsieur le baron ? Est-ce que tout cela ne vous paraît pas clair comme le jour ?

— C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne dans ce moment-ci, monsieur le curé ; mais, dans tous les cas, vos recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète autant que d’un antiquaire.

— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j’ai des preuves plus authentiques encore ; c’est la tradition du pays. Il y a ici deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte ses origines et ses pratiques aux pierres jo-mathr. Tous les voleurs de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de mauvais conseils aux filles, ou qui, par vengeance, empoisonnent les troupeaux du voisin, exemplum, la Grand’Gothe, que vous avez vue aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur le Barlot. Au contraire, les femmes qui ont la connaissance, comme on les appelle ici, qui guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, etc., ces bonnes femmes-là, quoique entachées d’erreurs, sont pieuses d’intentions et tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d’entêtement pour leurs prières d’Ep-nell et leur trou-aux-fades, situé du même côté. Telle était la pauvre Tula qu’il faut appeler Tulla, nom qui est de pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse Tulla, vel Turica, dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses fondations à double enceinte sur notre montagne.

— Je vous admire, monsieur le curé ! vous avez des étymologies et des origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous demanderai l’explication d’une conversation que j’ai entendue ce matin, et qui m’a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice.

Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait surpris du dialogue de Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait peut-être de ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes explications, et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un soupir.

— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron… Mais je ne puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j’habite cette pauvre bourgade, je n’ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la superstition. Ce lieu-ci est privilégié entre tous pour pratiquer l’idolâtrie ; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier, un peu pour me distraire, les origines de toutes les traditions gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même pour un poète, des choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter-Scott pour les écrire… Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de cette méfiance qui est encore plus caractéristique chez le prêtre que chez le paysan, que ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans, et de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux.

— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : ceux de Scott ne le sont pas. Il y a romans et romans !

— C’est au moins une lecture frivole pour un homme d’église, reprit le curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune commensal.

— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation innocente, répondit Guillaume ; et, à votre place, je ne me bornerais pas à lire des romans, j’en ferais.

— Bonne plaisanterie, dit le curé ; mais la matière ne manquerait pas. Il y a ici, tant de souvenirs qui, dans l’esprit des paysans, appartiennent à la tradition historique, grâce à l’interprétation poétique ! Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en donner une idée.

— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché !

— À tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour vous de posséder, par droit d’héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l’acquisition du trésor.

— J’ai donc des terres par ici ? pensa Guillaume, qui ne le savait pas, ou ne s’en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de peu de valeur.

— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, si vous apportiez généreusement ici des capitaux avec l’intention de les sacrifier pour améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les cultivent, vous y seriez peut-être vu par quelques-uns de fort mauvais œil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des plantes, et sans doute les chariots d’or et d’argent massif, les casques étincelants et les ceintures de pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les Barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de vérité historique. À la mort d’un chef gaulois ou celte, après avoir immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes du plus grand prix, enfin d’immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, ou tumulus… Mais je vous ennuie, monsieur le baron ?

— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, Monsieur le curé ; mais ces tumulus étaient des monuments romains ?

— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une époque antérieure, au lieu de simples ornements on trouverait peut-être alors…

— Ah ! Monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor, convenez-en.

— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, sans désirer de me l’approprier, et je souhaite de toute mon âme qu’il se trouve sur vos terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j’ai trouvé, tout en plantant mes salades, d’assez belles monnaies romaines dont je veux vous faire hommage.

— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron ; mais je serai fort aise de les voir.

Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et, du milieu de mauvaises ferrailles, de clefs rouillées, de clous tordus et d’autres débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d’Antonin le Pieux, de Gallien, d’Agrippine et de Philippe l’Arabe, qui se trouvent particulièrement très-bien conservées et en abondance dans nos provinces du centre.

Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la tempête s’était déchaînée de nouveau. L’arbre unique de la ville de Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements de l’orage.

— Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte.

— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider.

— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens ?

— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le mensonge, l’idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions autour de leur existence. Les fades (fates) jouent ici un grand rôle, et le pays Toullois est criblé de trous et d’excavations dûs au travail de l’homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou autres consacrés aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bien ! toutes ces grottes, fort intéressantes pour l’antiquaire, sont en grande vénération chez le paysan, à cause du séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se rendre favorables en apportant dans leur sanctuaire un tribut quelconque, une feuille, un brin de mousse, n’importe quoi, pourvu que ce soit une marque de souvenir et de respect.

— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s’écria Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille, sans trouver à placer une question sur son compte au milieu de l’érudition du desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi ?… Mais seriez-vous souffrant ? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir spontanément.

— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela ne vous fait rien, monsieur le baron ?… Jeanne est une honnête et bonne créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt.

— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de vous en parler à cœur ouvert, monsieur le curé ; car j’ai des devoirs trop longtemps oubliés, à remplir envers elle, et je désirerais savoir de vous… là, entre nous et en confidence, si vous ne pensez pas que mon premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de certains dangers…

Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une voix émue : Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers…

— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable, ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu’elle est abandonnée à une méchante femme… ?

— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme ranimé par cette ouverture : j’aurais craint de porter des jugements téméraires, mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes qu’à moi, je vous dirai que depuis quelque temps, mais je ne veux nommer personne…

— Je nommerai, moi, dit Guillaume ; mais il n’en eut pas le temps, et laissa ce nom expirer sur ses lèvres en voyant celui qui le portait, Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher sans façon du feu qui pétillait dans l’âtre, pour sécher ses habits trempés de pluie.

VI.

LE FEU DU CIEL.


« Salut à la perle des curés ! dit Léon Marsillat, en secouant familièrement la main du desservant. C’est encore moi, mon cher Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d’ouragan a subitement changé le fond de l’air !

— Je vous croyais déjà loin sur la route de Boussac ? dit le jeune baron.

— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que j’avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir avec deux personnes sur le corps, n’a pu monter vite. Tudieu ! que les Gaulois entendaient mal le pavage des routes ! Mais puisqu’il plaît au tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas de m’y exposer sans nécessité, j’attendrai le beau temps en trop bonne compagnie pour m’impatienter.

— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler la servante, pour ranimer le feu et remplir le pichet au vin, vous avez toujours quelque compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles ?

— Et vous écoutez les mauvais propos ? un bijou, un modèle de curé comme vous ! vous me scandalisez ! vous me blâmez d’être humain et charitable ? c’est affreux de votre part, l’abbé !

— Voilà comme il répond toujours ! dit le curé, qui, au fond, doué d’une extrême bienveillance, et n’étant pas fâché de voir souvent un homme instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On veut le gronder, et c’est lui qui vous fait un sermon.

— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous deux de prêcher ! Un curé, à sa chaire, un avocat, à son banc, c’est tout un.

— Non pas, non pas ! dit le curé, cela fait deux.

— À la bonne heure ! deux bavards, deux ergoteurs. Ah ! mon petit curé, que votre joli vin gratte agréablement le gosier ! il me semble que j’avale une brosse ; d’où tirez-vous ce nectar des dieux ?

— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton ?

— Vous me direz encore que cela fait deux, n’est-ce pas ? mais je ne me plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien ! Guillaume, qu’avez-vous donc ? vous ne me tenez pas compagnie ? Et vous, curé ? allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre… j’ai pourtant une belle découverte à vous confier.

— Une découverte archéologique ?

— Non, géologique ! savez-vous ce que Claudie m’a conté en chemin ? Vous allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe : on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez m’en croire, vous ne monteriez jamais la Grise sans avoir quelque petite brune en guise de porte-manteau, pour vous dire des légendes.

— Toujours vos mauvaises plaisanteries ?

— Aimez-vous mieux les blondes ? prenez des blondes.

Le curé se troubla encore ; mais Guillaume, qui était tourné vers la cheminée, ne s’en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s’en apercevoir.

— Eh bien ! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner quelque contenance ; quelque sornette !

— Écoutez ! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit l’empreinte d’un pied humain ?

— C’est le pied de Saint-Martial qui est venu en personne détruire le culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an de notre Seigneur…

— Il s’agit bien de Saint-Martial et de notre Seigneur ! Faites semblant d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la Grand’Fade, la reine des fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour l’envoyer jaillir à Évaux.

— Eh bien ! je sais ce conte-là ; est-ce toute votre découverte ?

— Oh, curé sans profondeur !… Et vous ne concluez pas ?

— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand’mère.

— Eh bien ! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des sources d’eau chaude.

— Et que seraient-elles devenues ?

— Belle demande ! curé, vous baissez, en vérité ! Dans la destruction de votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu sous des amas de décombres et de terres refoulées.

— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne ? dit le curé, qui commençait à écouter avec attention.

— Et que faites-vous donc des viviers ? Qu’est-ce que les viviers ? Vous n’avez jamais songé à cela ! Ces viviers, qui fument comme des bouilloires en plein hiver ? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond ? Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée pour l’écoulement ? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que celles d’Évaux, à trois lieues d’ici ? Et vous cherchez le trésor sous les pierres ? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers !

— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a quelque chose là-dessous !

— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous terre ?

— Oh ! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se levant : il faut que je m’en donne un ! Cela coûte-t-il bien cher, monsieur Léon ?

— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain.

— Demain, vrai ?

— Et nous en ferons l’expérience ensemble.

— Demain ! demain ! ce n’est pas pour rire ?

— Topez là ! s’écria Léon en tendant sa main au curé.

Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la confiance d’un enfant.

— Ô, ma pauvre Jeanne ! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es une fille bien mal gardée, et l’ennemi de ta vertu saura facilement endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. Il ne te reste donc que moi, pauvre orpheline ! Eh bien ! je ne t’abandonnerai pas, et s’il est trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta faute.

— Tiens ! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat en regardant du coin de l’œil le desservant, qui changeait encore une fois de visage, en s’apercevant du piège où il était tombé.

Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna brusquement pour voir la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat ; mais grâce à l’effronterie de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces deux physionomies n’eurent ensemble aucune espèce d’intelligence.

— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, monsieur Léon. Je cherche mon parrain. Ah ! bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon parrain.

— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne Jeanne.

— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon parrain ? Je n’ai pas besoin de tant d’argent. Il y a là au moins… quarante francs !

— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit le curé d’une voix singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos besoins ou pour ceux de vos parents, de vos amis.

De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien visible pour lui. Mais le calme angélique de la paisible Jeanne ne se démentait point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait mieux que Guillaume, le cœur de la bergère d’Ep-Nell était libre de tout amour comme de toute méfiance.

— À présent, je vais vous dire bonsoir, mon parrain, au plaisir de vous revoir, dit Jeanne ; et, jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un abandon et une familiarité toute rustique, elle l’embrassa sur les deux joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence.

Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur les joues de Guillaume, n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce serait s’avancer beaucoup que d’affirmer que le curé vit ce baiser sans souffrir : on n’embrasse jamais les curés. Quant à Léon, il le vit en frémissant de dépit : on n’embrasse que son parrain.

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Le curé Allain.

Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de respect qu’il prenait pour une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se rappelant qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse servante, qui n’était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en l’appelant son petit maître, la même accolade familière. Ma chère enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat, un ton fort grave : je ne vous dis pas adieu ; je vous reverrai demain pour l’enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte assister.

— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne.

— C’est bien de votre part, cela, Monsieur le baron, s’écria le curé ; c’est très-beau. J’ose dire qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes classes capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte aussi religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez aussi à remercier la Providence, qui vous envoie si à propos un protecteur généreux, comme pour vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite vivement que la respectable mère de M. le baron vous prenne auprès d’elle, afin que vous retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable frère en Jésus-Christ, dans la personne de son fils.

— Mon petit parrain, vous me faites bien plus d’amitiés que je n’en mérite ; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi, monsieur le curé. Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt qu’on lui montrait, la bonne Jeanne se retira en sanglotant.

Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, qu’elle avait laissée derrière la porte, et qui contenait les provisions pour le repas des funérailles. Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans, franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans la cuisine pour la reconduire chez elle et l’aider à porter le reste. La pluie avait cessé, mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil, s’étendait sur la campagne.

— Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour votre maison une excellente acquisition. C’est le meilleur sujet de ma paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander.

— Voilà donc de quoi il retourne ? pensa Marsillat. À la bonne heure ! je dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu, travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son repos, et qui la pousse dans les bras de Guillaume ! Oh ! prêtres, vous voilà bien ! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu que vous sauviez votre âme. — Cher curé, dit-il, je vous approuve de donner ce conseil à mon ami Guillaume. Certainement, Jeanne, sous l’aile d’un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout cet arrangement chrétien et paternel ?

— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume ; je n’ai pas assez de perspicacité pour deviner vos jeux d’esprit au premier mot.

— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le curé, mon père spirituel, mon ami doux ! comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais, monsieur le curé ?

— Non, Monsieur.

— Tant pis pour vous ; vous y auriez appris, mon cher curé, qu’il ne faut pas enfermer le loup dans la bergerie.

— Je ne vous entends point.

— Allons ! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière, et que si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à dire à sa bonne amie la Grand’Fade, la reine des fées, dont elle est la favorite, comme chacun sait ?

— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compte d’une honnête et intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce qu’un libertin comme vous lui fasse l’honneur de s’occuper d’elle.

— Ah ! curé ! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce que je m’occupe de vos paroissiennes ? Il faudrait être bien fin pour les détourner de la bonne voie où vous les conduisez ; et d’ailleurs est-ce que je manque de commisération et d’estime pour Jeanne, en disant que sa mère lui a transmis des secrets ?…

Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se firent entendre dans la cuisine éveillèrent l’attention du curé. — Qu’est-ce ? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat, on crie au feu, je crois.

— Le feu ! le feu ! cria-t-on d’en-bas distinctement ; le curé et ses deux hôtes s’élancèrent dans l’escalier.

— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle ; il y a au moins vingt maisons qui brûlent, criait Claudie, sans songer qu’il n’y avait à Épinelle qu’une seule chaumière, celle de Jeanne. Courons, mes amis, courons ! s’écria le curé en s’élançant sur la place de Toull, et en s’adressant à ses paroissiens effarés, qui voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans songer à y porter remède. « Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit Marsillat ; si c’est à Épinelle, il y a de l’eau.

— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison de Jeanne qui brûle, s’écria Guillaume en s’armant à la hâte des deux seaux de la maison du curé.

Ca la l’est bien sûr, disait Léonard. Cette pauvre Jeanne, c’est trop de malheur comme ça pour elle dans un jour !

— Mais courez donc aussi, sacristain ! disait Marsillat en poussant de force devant lui tous les faiseurs de lamentations et de commentaires.

— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux ? dit Léonard, faudra bien que j’arrive le dernier par force ; mais j’vas d’abord sonner le tocsin.

— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat ; cela attirera du monde pour porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de vous étonner ! Les femmes, les enfants, le charpentier du village pour faire la part du feu, où est-il ? à la ville ? Eh bien ! conduisez-moi à son cafornion[11] que je prenne sa hache.

— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit une femme ; mais, dame ! faudra pas perdre l’hache à mon homme.

— Monsieur le curé faudra faire une pinte d’eau bénite, disait l’une, c’est souverain contre le feu qui vient du ciel.

— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre ; faut aller chercher la mère Guite. Elle sait des paroles pour le feu.

— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne peut pas marcher ? — On la mettra sur un chevau… Justement qu’il y a un grand chevau dans son étable.

— Ah ouache ! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles ; elle en sait plus long que la mère Guite, allez ! Oh ! bien sûr, sa mère ne sera pas morte sans lui apprendre la chose.

Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus, descendaient déjà la montagne en courant. Un groupe de curieux et de pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux, la chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et à mesure que l’avant-garde approchait du lieu du sinistre, l’énorme gerbe du feu qui jaillissait du chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer avec fureur, ne justifiait que trop les cris : C’est trop tard ! c’est trop tard ! que Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d’eux à chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur, étonnés que Jeanne les eût tant devancés ; ils s’attendaient à la joindre en chemin, et ils ne la rencontrèrent pas.

Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s’étaient déjà rassemblées autour de l’incendie, et comme des fades impuissantes contre un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris perçants et en conjurations vaines. Le peu d’hommes qui se trouvaient là, aidaient la Grand’Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la proie en pareille circonstance, s’obstinaient à ne pas bouger. Cette partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison principale s’envolait par flocons de paille embrasée sur les assistants, et, dans l’attente de l’écroulement de cette masse, personne n’osait se hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la séparation. Marsillat, armé de sa hache, l’osa seul, à la grande terreur de Claudie, qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une autre pensée l’arrêta. Où était Jeanne ? Il la cherchait en vain dans cette petite foule qui s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie. Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue de Toull ? Quelqu’un l’avait-il vue ? Personne n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra dans la bergerie où la fumée était déjà si épaisse qu’il ne distinguait rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous le hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : « Et mes poules, mes poules ! mes chers voisins, mes bons voisins, sauvez mes poules !

VII.

LA PIERRE D’EP-NELL.


La terreur et la consternation de nos paysans, à la vue d’un sinistre destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi de l’inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée, un amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet de tant de soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500 fr., et Guillaume s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas : sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne perde pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez après Jeanne. »

— Jeanne, Monsieur ! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que voulez-vous qu’elle fasse ? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et son bien. On ne peut pas vivre après ça.

Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il réparerait au moins une de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tête, en disant : « Ça se dit comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent ne vient pas. » La plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on se réunissait pour dire : « Rebâtie aux frais de qui on voudra, c’est toujours une maison qui brûle. C’est du bien qui se périt. Non ! le pauvre monde est trop malheureux ! Alas ! mon Dieu ! alas ! faut-il ! alas ! Jésus ! » Et c’était un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s’irritant sans fruit contre l’énervement que l’effroi et la surprise causent au paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux qu’on avait apportés et l’eau qui coulait à côté de la maison.

Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces gars de bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre encouragement enflamme d’émulation ; véritable type des volontaires de la république et des fantassins de l’empire, lorsque Jeanne parut enfin, et Guillaume ne pensa plus qu’à elle.

Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle n’avait vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec Cadet, le fils de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait bruyamment ; mais Jeanne, pâme et hors d’haleine, ne disait rien. Elle cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler :

— Ma mère ! cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère ?

— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, disait-on autour d’elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte.

— Où donc avez-vous mis ma mère ? reprit Jeanne avec force. Comment ! vous n’avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère ? ça n’est pas possible ! … Ma tante ! où ce qu’est ma tante !… elle aura pensé à ça, elle… Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère !

Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, et qu’on n’avait eu de sollicitude que pour ses bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais qui ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers la porte de la maison.

« Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras ; le toit est prêt à s’écrouler ; la chambre est si remplie de fumée que tu y serais étouffée en un instant… Non ! non !… je ne te laisserai pas entrer…

— Laissez, laissez, mon parrain ! dit Jeanne en se dégageant avec une force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps brûlé comme un meuble de la maison…. Je veux qu’elle aille en terre sainte, et qu’elle ait les honneurs du chrétien !

Et Jeanne s’élança dans la chambre de la morte sans qu’il fût possible à Guillaume de la retenir.

Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s’approcha du fils de Léonard et lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te donne ma foi du baptême que j’en retirerai ma mère ; mais il ne faut pas que personne me suive ; ça perdrait tout ! »

Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu’elle eût foi elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa mère, elle fut entendue à demi-mot par Cadet et par deux ou trois autres paysans qui se trouvaient autour d’elle ; elle les convainquit pleinement du don de connaissance qu’on lui attribuait. Aussitôt, trompant la vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour l’arracher de force à une mort certaine…. Mais deux ou trois paires de bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient un démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez peur, mon petit cher monsieur ; la Jeanne n’attrapera pas de mal. Alle a ce qu’il faut et alle sait les paroles de la chouse. Faut la laisser ; vous voyez ben que ça li ficherait malheur por el restant de ses jours, de laisser consommer les ous de sa mère. Alle saillera d’élà aussi nette qu’alle y entre, foi d’houme ! Vous allez voére ! Souffrez pas ! faut pas vous fâcher. On z’ fait pour vot’ bien ; on veut pas vous offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle ! Faut pas contréyer l’ouvraige aux fades ! »

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La courageuse et robuste fille portait le cadavre. (Page 27.)


Guillaume écumait d’indignation pendant ce beau discours en pur berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre raide qui semblait d’une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et, laissant à découvert une partie de son corps vêtu, suivant la coutume, de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres au reflet de l’incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait sur le visage de sa fille ; on eût dit qu’elle la bénissait par une dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit le miracle plus frappant encore, c’est qu’à peine la pieuse fille avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas sur la chambre d’où Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des avalanches de chaume fumant et des débris de charpente embrasée.

Laissez-la tomber, laissez-la tomber ! cria Jeanne, il n’y a plus rien dedans à sauver !

À cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des cris perçants et se dispersèrent avec épouvante. Jeanne doubla le pas, sans perdre sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit.

Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de Guillaume une si vive impression, qu’il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse dans cet acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile, et sa longue chevelure blonde tombait autour d’elle ; ses yeux rougis par la fumée avaient l’égarement de l’ivresse, sa voix était forte, et sa parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n’osait toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue pierre plate appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour un ancien pont dont l’eau voisine se serait détournée et dont les assises se seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent ! répéta Jeanne avec force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis !… Puis elle demanda un verre d’eau, de l’eau par grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter, elle tomba en faiblesse, comme disent les paysans.

Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire revenir en la portant à deux pas de là, au bord du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas moyen de retrouver dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu’elle considérait comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle retourna s’agenouiller auprès de l’autel druidique qui servait de lit mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans s’intéresser à rien. — Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il n’y a pas tant seulement une poule de grillée. — Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que c’étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien enchargée de soigner pour le mieux. — Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as rien perdu dans cet accident : je me charge de tout réparer.

— À votre volonté, mon parrain ; mais ça n’est pas la peine, allez ! ma vie n’est pas si grand’chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus avec moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te maison soit finie.

Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d’intérêt personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de sa maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation dans mon malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont là.

Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la part du feu. Mais un accident qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les bergeries, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si sensiblement, qu’ils durent abandonner l’entreprise ; et, au bout de peu d’instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis longues années, le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries, enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flamme qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.

Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace et de présence d’esprit ; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la force et la colère de Marsillat pour l’en empêcher. Les assistants ne demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle était incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C’est une justice du bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le fait d’une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a été retardée. Mais voyez comme ça s’est passé ! La Tula meurt, la Jeanne est sortie, et tout d’un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de Jeanne, et d’ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de Boussac), pour lui réparer tout son dommage. Bah ! je parie bien qu’ils lui feront rebâtir une meilleure maison que celle-là là. Et comme ça, la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera revengé, et le monde de la paroisse sera soulagé d’un grand ennemi.

Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le corps de sa mère, et alla s’efforcer de la consoler. Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle, mon parrain veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.

— Tais-toi, cache-toi, imbécile ! s’écria la mégère exaspérée. Personne ne te fera jamais de bien, à toi ; tu aurais bien déjà pu amener du bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. Non, non ! je te connais, va ! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu’un autre, parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille sans cœur et sans souci !

— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m’en a déjà fait du bien ! Ah ! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné à Toull, je vous reconsolerais tout de suite !… Et Jeanne se mit à chercher dans ses poches l’argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce moment, elle n’avait guère songé.

— Il t’a donné quelque chose ? s’écria la tante ; qu’est-ce qu’il t’a donné ? où l’as-tu mis ? tu l’as perdu ! tu l’as jeté dans le trou-aux-fades !…

— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l’argent qu’elle avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça bien vite, ça vous récompensera un peu de votre perte ; et, voyant que sa tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère.

— Faut que la Jeanne soit rudement sotte ! dirent les assistants, de donner comme ça ce qu’elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du ciel sur sa maison. Fié pour moi, je ne lui aurais pas seulement laissé les habits qu’elle a sur le corps, car m’est avis qu’elle les a volés.

— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n’a-t-elle pas arrêté le feu ?

— La Gothe ? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet ordre-là ? ça n’est savant que pour le mal.

— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté non plus.

— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle n’a pas voulu ! elle savait que c’était la justice de Dieu ; elle a emporté le calabre de sa mère : c’est ce qu’elle voulait ; ce qu’elle a voulu, elle l’a fait, quoi ! vous l’avez bien vu. »

Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de décombres fumants, il était près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le travail de la chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à l’esprit de tous, et on se sépara. La Grand’Gothe, pensant, d’après la générosité de Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin. Il n’y avait pas un coin de la maison incendiée où l’on put mettre à couvert le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait à le laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu’il était bien, et elle ne voulut pas s’en éloigner, quelques instances qu’on lui fit, pour se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d’elle, et de ne la quitter que lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.

Le temps était devenu calme et serein ; la lune brillait dans le ciel, et son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière, contrastait avec les lueurs rouges qui s’échappaient encore du foyer mal éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus assez. Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du sommeil, s’adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud, et s’y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de Jeanne, séparé d’elle seulement par la pierre qui supportait la morte. La bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité contemplative où Guillaume l’avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois. Quand une heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier sur le clocher de Toull, le curé s’assoupit dans la prière, et Marsillat s’endormit presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus jeune avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge d’Ep-Nell. De temps en temps il s’arrêtait et la regardait avec émotion. Peut-être s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la prière. Sa mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait, au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le curé, tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous les amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une éruption volcanique. Il s’échappait avec une légère détonation, lançait au loin la paille noircie qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme pour s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte semblait s’agiter sur sa pierre, et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les métairies. La reine verte des marécages coassait d’une façon monotone, et ce qu’il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des douleurs et des agitations humaines, c’était le chant des grillons de cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en s’appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et sonore.

Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de Guillaume, qui se rapprochait d’elle : « Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je suis sûre qu’il a froid, et qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye dit déjà plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du mal, ça serait trop malheureux pour ses paroissiens. C’est un trop brave homme. Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous en aller, monsieur le curé.

— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M. Marsillat ?

— Il est donc là, M. Marsillat ? Je n’en savais rien, mon parrain.

— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m’en aille ?

— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi pour virer les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout ce qu’il me faut.

— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne ; on l’entend ronfler d’ici.

— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, mon parrain.

— Tu veux donc que je m’en aille ?

— Oh non ! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous mettre à l’abri.

— Et si je préfère rester, Jeanne ? si je me trouve mieux auprès de toi, et de ce pauvre corps que mon devoir est de veiller aussi ?

— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi vous dire pour vous payer de tout ça. »

Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M. Alain, douce et pieuse créature, n’avait pas une de ces organisations fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l’espérance de l’amour contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C’était une nature de savant, bien qu’il ne fût pas très-savant ; le milieu lui avait manqué, et les fonctions d’un curé de campagne charitable et consciencieux ne laissent ni le temps, ni l’argent nécessaires pour s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d’âme, les puériles et innocentes joies, l’oubli facile de soi-même, et l’innocence de mœurs qui constituent l’homme sincèrement et naïvement amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d’une beauté accomplie, et que le bon Alain n’avait pas plus de trente ans, qu’il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d’indignation qui ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux sincères pour la soustraire au danger, en l’envoyant au château de Boussac ; l’aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez soi-même pour préférer le plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.

Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de Guillaume, qu’il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises : « Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez pas. » Puis il partit au petit trot ; le bruit régulier des fers de la Grise sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement sans arracher Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d’étudier la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance.

VIII.

LA LAVANDIÈRE.


Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant s’agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la Grand’Gothe avait commencé par sauver. — Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de tant d’attentions. Ma pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait plus pour moi que vous n’en faites, vrai !

— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému, je voudrais te parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de m’écouter ?

— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre chère défunte qui demande des prières, et m’est avis que ce n’est pas joli de causer à côté d’elle. Demain après l’enterrement, mon parrain, si vous souhaitez que je vous cause, il n’y aura pas d’empêchement.

— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta défunte mère, et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour toi. Je veux lui jurer d’être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne, et je suis certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira son âme qui est dans le ciel.

— Vous parlez trop comme il faut pour que je ne vous écoute pas, mon parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien.

— Eh bien, Jeanne ! dis-moi d’abord que tu auras confiance en moi, et que tu me laisseras m’occuper seul de ton sort… Je dis seul… avec ma mère, pourtant, avec ma mère principalement.

— Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon parrain. Mêmement, ma mère m’a toujours dit que votre mère était une femme très-bonne, et votre défunt père un homme très-juste.

— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous ?

— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le curé qui est un homme très-juste aussi, et que ma mère m’a bien enchargée de croire.

— Avec l’agrément de M. le curé, soit ; mais de personne autre, pas même de ta tante !

Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n’avait qu’une passion, la cupidité ; et elle était révoltée, dans son âme pieuse, que la sœur de sa mère eut abandonné ce corps vénéré à la merci des flammes, sans même songer ensuite à faire la veillée des morts auprès d’elle.

— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main.

— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain ?

— De m’accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta promesse, Jeanne !

— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable ! dit Jeanne en baisant le bord du linceul. À présent, mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me conseiller ?

— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j’en suis bien sûr, ma mère t’y engage.

— Ça serait-il pour la servir, mon parrain ? Croyez-vous qu’elle ait besoin de moi, votre mère ?

— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin de toi ; mais….

— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi ; je ne voudrais pas demeurer à la ville.

— Tu n’aimes donc que la campagne ?

— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, c’est-à-dire j’y suis naissue ; mais depuis que j’en suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus.

— Et pourquoi cela ?

— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça n’est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va ! crois-moi quand tu seras ta maîtresse.

— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as plus ni famille ni maison !

— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé toute sa vie. « C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée ; je n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en étais contente sur le moment ; ça me semblait que je ne pourrais plus dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. À présent, ça me semble que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en servait… et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la petite pointe du jour : Jeanne, allons, ma Jeanne, allons, ma mignonne, v’là les allouettes réveillées, c’est le tour des jeunes filles. Et le soir, quand je revenais des champs : La v’là donc, c’te Jeanne ! Les loups ne me l’ont donc pas mangée ! Et puis on se mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des histoires, elle chantait des chansons ; et puis elle faisait rire ma tante, et moi aussi ; dame ! fallait rire absolument ! C’est pas, mon parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me convient. » Oh ! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain ! il n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça…

Jeanne se retourna brusquement vers sa mère ; elle avait parlé comme dans un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres, elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût encore éprouvé.

Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle ; son accent rustique n’avait rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes.

— Ah ! mon parrain ! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine, pardonnez-moi.

— Que peuvent-ils se dire si longtemps ? pensait Marsillat, qui était assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que, retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui parler d’amour auprès du cadavre de sa mère ? Je ne l’oserais pas, moi. Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette pauvre fille ! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la morte soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son inscription. Va, mon garçon, va ! tout cela se bornera à de belles paroles, j’espère ; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos fillettes. Est-ce qu’il réciterait des Oremus avec elle ? Il en est pardieu bien capable…. Mais ces jeunes chrétiens sont de francs hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs, j’entendrais peut-être quelque chose.

— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller, vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui allongea quatre à cinq coups de poing pour le réveiller.

— Attends ! attends ! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon dos ! Qui qu’c’est qu’samuse comme ça anvec moi ? Ah ! c’est vous, monsieur Lion ! Ah ! farceur, allez ! vous m’avez bien arveillé tout d’même !

— Allons, lève-toi donc, imbécile ! Tu tombes dans la ruelle du lit.

Hié ! la rouette du lit ! alle est gente, la rouette du lit ! Ah ! qu’vous fasez rire ! Vou’êtes l’houme le pu aimable qu’jasse pas connaissu (que j’aie jamais connu).

— Allons, lève-toi, mon joli Cadet ; tu vois bien que Jeanne s’enrhume là-bas à garder cette morte.

— Alle est donc toujours là, la Jeanne ? Oh ! la bonne chrétienne fille que ça fait ! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu !

— Allons, allons, counnaissu ou non, viens avec moi lui dire de venir se chauffer un peu.

— J’veux ben, j’veux ben ; ça, c’est de raison, monsieur Lion.

L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume ; mais Jeanne y parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle.

— Ne faites pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre devoir, en ne t’abandonnant pas ; mais ton parrain et toi devez souffrir du froid ; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place.

En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu troubler le tête-à-tête par trop prolongé à son gré, du parrain et de la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à rester en tête-à-tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur à bien des funérailles, il ne s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était loin de partager le scepticisme de son père ; aussi montrait-il peu de dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen.

Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet s’arrêta comme pour prêter l’oreille ; puis n’ayant rien entendu de distinct, il recommença son office, tout en disant : Crois-tu, Jeanne, que ça soit bon de faire une clarté dans l’endroit où que je sons ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Marsillat.

— Dame ! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour les fades !

— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était approchée du feu, pour embraiser ses sabots[12]. Tu sais bien que c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas méchantes dans l’endrait d’ici.

— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi, accoutes-tu ?

— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne.

— Dame ! quand je le disais ! ça l’est ! c’est la lavandière ! Diache la faute, que j’avons fait de la clarté ! Et Cadet se retira grelottant de peur auprès de Marsillat, qui écoulait aussi avec quelque surprise.

— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi ? leur dit Guillaume en se rapprochant.

— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle ; c’est un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais la pierre est une bonne pierre, et en disant des prières, sans avoir peur, il n’y a pas à craindre. » Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la morte.

— Ah çà ! je ne rêve pas aussi, moi ? dit Léon prêtant toujours l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de laveuse sur le ruisseau ?

— Certainement ! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire ?

— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes ? ces êtres fantastiques qui s’emparent au clair de la lune, des planches et des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés pour venir y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière ?

— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.

— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci, je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour d’elle le sinistre cortège des Lavandières. N’est-ce pas vrai, Cadet ?

— Oh ! c’est la vraie vérité, monsieur Lion ! Diache la faute ! c’est ben ça la plus chétite nuit que j’asse pas veillée ? Et le pauvre Cadet, dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.

— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut aller vérifier.

— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier, ce peut être quelque drôle mal intentionné.

Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui s’arrêtait de temps en temps, et reprenant au bout d’une minute, semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la direction des pierres d’Ep-Nell.

— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne ? dit Guillaume à sa filleule, qui s’était levée et lui avait pris le bras.

— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse ; ces choses-là ne se renvoient qu’avec des prières.

— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète. Cadet, tu vas venir avec nous.

Non moi, Monsieur, non ! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je n’irai point.

— Tu as peur, nigaud ?

— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et torsu comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin.

— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du bruit.

— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est souverainement ridicule.

Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités, parlant seule, à demi-voix, très-vite, d’une manière inintelligible, et comme en proie à une sorte de frénésie.

— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à distinguer ses traits.

La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait ; c’est alors qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.

Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé. Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon ; mais en retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un chant lugubre comme celui des funérailles.

IX.

ADIEU AU VILLAGE.


C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui guettait son réveil ; c’est encore lui qui lui expliqua comment il l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eut peine à s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape, et appuyée sur Claudie qui pleurait de très-bon cœur, comme une très-bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois.

Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin, ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. Allons, Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient bien que notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir et non pas le mien.

Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage généreux et plein d’une noble simplicité. Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus anciens, tu peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix, nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que nous pourrons.

— En vous remerciant, mes braves mondes, pour toutes vos amitiés, répondit Jeanne ; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée de me louer dans quelque métairie.


— Mais la saint Jean est passée, et la saint Martin n’est pas venue, Jeanne ! En attendant, faut demeurer en quelque part ?

— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère, madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement.

— À la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents.

Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un homme de très-mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé.

— À présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M. le curé et à ton parrain ; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que j’ai besoin de toi.

— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous obéir.

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Comment, malheureuse… (Page 32.)


— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente, qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas seulement une étable pour se retirer ?

— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes… Je ne garde rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps.

— Eh ! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes ? qu’est-ce qui les fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire ?

— C’est vous, ma tante ; vous êtes encore assez jeune et assez forte pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que vous ne vouliez pas me la confier.


— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services, Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle ; laissez-la donc libre de ses actions.

— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant, déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot ! Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas mariée, afin de lui laisser mon bien !

— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne avec douceur. — Je n’ai jamais entendu parler que vous vous étiez privée de ça pour moi.

— Eh bien ! oui, je me marierai ! J’ai encore un peu de bien, va ! et ça n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon homme.

— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en haussant les épaules.

— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme ça ! Ah ! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé sa bénédiction sur le lit de la mort !

Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante, afin de l’apaiser ; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé, je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi ; mais ça ne se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes ; mais j’ai des raisons, de très-bonnes raisons pour refuser la charité que mon parrain veut me faire.

— Lesquelles, Jeanne ? demanda vivement Guillaume.

— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. À présent je dis à ma tante que je veux me louer ; c’est mon devoir ; et si elle n’est pas heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai. Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du baptême.

— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure comme ça ! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux, l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du foyer.

— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne, mais vous direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.

— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir ! s’écria le curé, qui ne put contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.

— C’est bien, monsieur l’abbé ! répondit Raguet. Y en a qui sont toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux ; y en a aussi qui parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont de plus mauvaises pensées que moi.

— Oui, oui ! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des autres.

Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme et patiente. — Qui avez-vous l’intention d’insulter ici ? lui dit Guillaume, en le toisant avec hauteur.

— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de plus gros que vous ne m’ont pas épeuré.

— Mais vous allez sortir d’ici ! s’écria Guillaume en s’armant de la fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.

— Sortir ? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer aucune crainte, je ne demandons pas mieux ; on n’est pas déjà en si bonne compagnie ici… Je ne dis pas ça pour M. Marsillat.

— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique, Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens ! soyez sage… et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet répondit par un sourire d’intelligence.

— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement vers la porte. En voilà assez, mes braves gens ! » Sans adieu. Et il partit sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et grommelait des imprécations entre ses dents.

— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés.

— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un scélérat.

— C’est pour cela qu’il n’est pas très-redoutable, dit Marsillat avec légèreté.

— Ah ! ma pauvre Jeanne ! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux pour toi. Oh ! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces gensses-là te feront du tort.

— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes, et en faisant le signe de la croix ; s’il y a des mauvais esprits contre moi, il y a aussi pour moi des bons esprits.

— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous avez des amis qui ne vous abandonneront pas.

— Oh ! je le sais bien ! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux, répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun ; puis, elle ajouta en tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de ma pauvre âme de mère… Et Cadet aussi, c’est un bon enfant ; tout le monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de

ceux qui sont méchants et sans raison.
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Et vous aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. (Page 34.)


Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité. Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile !

— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper de ton sort ?

— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je dois me retirer ; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil, vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez ; je ne veux rien de plus.

— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté ? c’est de la méfiance contre moi.

— Oh ! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable ! mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous, c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera consentante de tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus d’argent que ce n’est de besoin.

— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne ?

— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien ; pas vrai, monsieur Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull, que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison ?

— Ah ! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la bonté de vous occuper de mes affaires à ce point ?

— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne ? je ne m’en souviens pas, dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence.

— Oh ! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon ! à telles enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.

— Ah ! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un chat, M. Léon t’a proposé ça ?

— Je comprends, dit Guillaume avec amertume ; M. Léon préfère être ton bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne ?

— Oh ! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service.

— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.

— Oh ! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai jamais ça.

— Peste soit de l’innocente ! pensa Marsillat, très-mortifié de voir ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.

— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où elle a mouru. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin. Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut ? j’aurais aimé ce qui m’aurait venu de ma mère, voilà tout.

— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé facilement un mari, ma pauvre Jeanne ? au lieu qu’à présent… !

— À présent ? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même quand que c’est qu’alle voudra… Alle peut bien se passer de maison, allez !

— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne ? pensèrent en même temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse et rebondie du gros Cadet.

Mais Jeanne répondit :

— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça, mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.

— À d’autres ! dit Léon affectant toujours de toucher la question par-dessous jambe.

— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme ; monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier.

— Ah ! vous savez cela, vous, curé ? dit Léon d’un ton de persifflage. Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles !

— Jeanne ne veut pas se marier… Jeanne ne se mariera pas, répondit le curé avec gravité.

— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant.

— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère et de son accent.

Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce un secret, en effet ? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.

— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne ; je n’en ai parlé que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas, mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait bâtir un châtiau.

— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée peut être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante l’opprimerait… si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne.

— Je me rends ; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.

— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où désirez-vous vous installer d’abord ?… Aujourd’hui, par exemple !

— Veux-tu venir chez nous, Jeanne ? s’écria Claudie avec une affectueuse spontanéité.

— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne.

— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de votre dépense.

— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour accepter de moi le plus léger service !

— Oh ! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon cœur, venant de vous.

— Eh ! de quoi vous embarrassez-vous, curé, dit nonchalamment Marsillat ; votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.

— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M. Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues.

— Eh bien ! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat. C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et qu’il la présente à sa mère. Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi.

— À dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée. Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout. Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire souffrir… et d’ailleurs… tenez, Jeanne, croyez-moi… allez-vous-en trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac… À cette distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous n’aurez rien à redouter.

— Aller à Boussac, moi ? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça, monsieur le curé ?

— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui près de vous… Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en venant dès aujourd’hui trouver ma mère.

— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac, à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de Toull-Sainte-Croix !

— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur, vous lui parlerez de vos chagrins ; elle est bonne, compatissante, et saura trouver des paroles pour vous consoler… Puis, vous vous entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée et protégée.

Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la grand’dame de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui ôtait quasiment l’esprit.

— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine, dit le curé, et il insista si bien que Jeanne céda.

Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe. Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un bourgeois, c’eût été bien différent.

Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes, et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain.

Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu.

— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu te loues à Boussac, tâche de me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien mon affaire de demeurer à la ville, moi !

— Et moi, j’y demeurerais ben arrié (aussi) ! dit le gros Cadet ; c’est rudement joli la ville de Boussac ! c’est la p’u brave ville que j’asse pas connaissue.

— Je crois bien, imbecille ! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre !

Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village, à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il vit au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit Bridevache[13]. Cet homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été, lorsque la chevaline est au pâturage, que certains chaudronniers d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie. Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne, ne souffrait jamais qu’on franchit le seuil de sa porte, et, sauf l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune mauvaise action.

— Est-ce vous, monsieur Marsillat ? dit-il d’une voix traînante ? quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon.

— Que faites-vous ici, maître filou ? lui répondit le jeune avocat ; venez-vous flairer ma jument ? Si jamais vous avez le malheur de lui prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles.

— Oh ! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous ne voudriez pas m’en faire.

— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela.

— Nenny, Monsieur, vous avez été mon avocat.

— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause : mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi vous êtes capable…

— Nenny, Monsieur, vous n’en savez rien… je ne vous ai jamais rien avoué.

— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin.

— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon ; mais il ne s’agit pas de çà. Je venais ici pour vous demander un conseil d’affaires.

— Je n’ai pas le temps ; vous pouvez venir le samedi à mon étude…

— Oh ! non. Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne.

— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous dire.

— Si fait, Monsieur, si fait ! attendez donc que je vous aide à arranger votre chevau !

— Nullement, n’y touchez pas.

— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter, que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec elle ?

— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe ?

— Vous le savez ben !

— Non.

— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens.

— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet pousserait l’impudence.

— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa tante veut demeurer… pour un temps… vous m’entendez…

— Non, après ?

— Dame ! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant qui serait curieux d’une jolie fille… une supposition !…

— Vous êtes un drôle, une canaille ; voilà comment je plaiderais pour vous.

— Oh ! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce ; vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là !

— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me débarrasser des mendiants importuns par une aumône ; mais user de violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui m’aiderait… une supposition !… à commettre un crime… c’est ce qui ne sera jamais. Bonsoir, l’ami !

— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet.

Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea, au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. « Allons, c’est assez ! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie. Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des pensées si noires.

Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur Jeanne. Écoutez ! lui cria Léon, et Raguet revint sur ses pas.

— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un bandit.

— Oh da ! vous ne le feriez pas ! dit Raguet, vous avez été mon avocat ; ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit !

— Vous vous trompez, dit Marsillat, un avocat peut avoir été la dupe de son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit, et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez menacées aujourd’hui devant moi… ou vous aurez de mes nouvelles.

Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si fort à ses rivaux.

Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant. Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur la Grise. Raguet, caché derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : surtout n’oubliez pas mon thermomètre ! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix.


X.

LES PROJETS DE MARIAGE.


La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent une physionomie très-pittoresque. Un poète, un artiste pourrait parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y est belle et claire ; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux derrière le faubourg ; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol, qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller par leurs monuments.

Il y a cependant un monument à Boussac, c’est le château d’origine romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes les hauteurs.

Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la façade armoriée regardent la ville ; mais l’autre face plonge avec le roc perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon, une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac. passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à volonté.

Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois, assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur les arbres une légère teinte verte mêlée de brun ; les amandiers et les abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons étaient en fleurs ; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles épaisses du vieux manoir.

La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité. Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles sont revenues à celui qui les avait fait faire ad hoc, Pierre d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes sont de la fin du xve siècle. Ces tableaux ouvragés sont des chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort curieuse.

Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux.

Il semblait que ce sentiment pénible remplit involontairement l’esprit des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre ; car elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse entre chien et loup.

L’âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également partagé entre elles deux. Elles avaient été belles ; du moins la physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore ; mais l’embonpoint avait envahi les appas de madame de Charmois, ce qui ne l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée.

Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, récemment promu à la dignité de sous-préfet de l’arrondissement, madame de Charmois renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu’elle n’avait pas vue depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs caractères respectifs, se faisait une grande joie de posséder enfin un voisinage et une société de son rang.

— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en vérité, d’avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château.

— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac ; cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à chauffer que ne l’était mon joli appartement de Paris.

— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand vous m’y donnez si gracieusement l’hospitalité en attendant que j’aie trouvé à m’installer dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près de vous ; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à venir s’y enterrer.

— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez accepté cette résidence.

— Depuis une quinzaine d’années que je suis venue vous y voir… deux fois, trois fois !

— Deux fois ! Moi, je n’ai rien oublié.

— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à force d’être occupée de vous, j’avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins pauvre et moins laide dans mes souvenirs.

— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y resterez pas longtemps. Ceci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe.

— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous confesse que je n’aurais jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n’avez point d’ambition, même pour votre fils, à ce qu’il paraît, comment avez-vous pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris ?

— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement de ma fille ? J’ai deux enfants, et vous n’en avez qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son indépendance, je dois achever de libérer quelques terres de certaines hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille sortie tout à fait du couvent, en âge d’être mariée…

— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil à partager entre eux deux ?

— À peu près.

— Ce n’est pas mal, cela ! Si nous en avions autant, nous ne serions pas sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivés à une bonne préfecture, nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous décidément Guillaume ?

— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque-là. Après plus d’un an d’absence, jugez de ma soif de le revoir !

— Oh ! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher enfant ! Je voudrais bien savoir s’il reconnaîtra Elvire ? Elle est tellement grandie ! La trouvez-vous belle, ma fille ?

— Elle est assurément fort bien, charmante !

— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n’est-ce pas ? Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre et moins bien élevée, je parie.

— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une excellente personne.

— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son frère ?

— Oh ! beaucoup moins romanesque, Dieu merci. Tenez ! les entendez-vous rire, ici au-dessous, dans leur chambre ? Vous voyez bien que Marie pas plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie !

— Comment ! est-ce que c’est Elvire qui crie comme cela ? À coup sûr ce n’est pas Marie ! J’ai envie de les faire taire en les appelant par la fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient nos filles pour des butordes comme les leurs.

— Eh ! laissez-les rire ! c’est de leur âge ! Nos filles seront plus heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l’empire, nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue.

— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que vous regrettez l’empire.

— Non. Je connais trop le devoir de mon rang et ce que je dois à mes opinions pour cela. Mais j’ai beaucoup perdu comme fortune et comme position à la chute de Buonaparte.

— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de votre mari ; car s’il eût vécu jusqu’à 1815, il eût fait comme le mien et comme tant d’autres fonctionnaires et officiers de l’empire. Il se fût rallié des premiers aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait donner quelque bonne place en province.

— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché à l’empereur.

— Il s’en serait détaché de son empereur !

— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour cela, non par ambition, mais par conviction. Je n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien avouer que l’empereur… que Buonaparte a exercé sur nos maris un grand prestige.

— Oui, dans les commencements, c’était fait pour cela. J’ai vu M. de Charmois lorsqu’il était chambellan, tout à fait coiffé de lui…. Mais quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs.

— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était d’humeur, au contraire, à s’attacher à Napoléon à proportion de ses revers.

— C’était une tête romanesque, lui aussi ; un digne homme, j’en conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si souvent séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse.

— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche… je ne l’ai jamais été de vous.

— Cela vous plaît à dire… Vous l’étiez bien un peu !

— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes… Et vous l’étiez excessivement.

— Méchante !… Est-ce que nous ne l’étions pas toutes dans ce temps-là ?

— Plus ou moins…

— Vous étiez folle de toilette, allons donc ! et vous faisiez pour cela des dépenses que M. de Charmois ne m’eût jamais permises.

— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie… Pensez-vous que ce soit tout à fait la même chose ?

— Vous êtes très-méchante, ce soir… Mais si j’ai été coquette, si je le suis encore un peu, je suis excusable ; mon mari n’était pas aimable comme le vôtre… Mais quel tapage font ces demoiselles ! c’est intolérable, ma chère… Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah ! les demoiselles se gâtent en province… cette manière de rire et de crier est vraiment de mauvais ton !

— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela… ce sont les servantes ; c’est Claudie… je reconnais sa voix.

— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie ?… est-ce la belle blonde ?

— Non, c’est la petite brune… L’autre s’appelle Jeanne : elle est ma filleule.

— Eh ! croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se divertir dans la compagnie de ces servantes ?

— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent un peu… c’est fort innocent ! Sans doute elles font monter ces petites dans leur chambre pour s’essayer avec elles à danser la bourrée du pays. C’est un bon exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse ex professo… Elle est légère, bien découplée, et ne manque pas de grâce.

— Et l’autre, la belle ? danse-t-elle aussi ?

— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général, c’est elle qui chante les airs de bourrée. Elle a une jolie voix.

— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes ?

— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes de chambre de Paris que je payais dix fois plus cher, et qui s’ennuyaient en province ; c’est une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, et que je vous conseille.

— Mais elles ne savent rien faire ? Qui est-ce qui vous habille ? Qui est-ce qui coiffe Marie ?

— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c’est une fille remarquablement éducable.

— Et l’autre ? que fait-elle ? Je la vois moins souvent dans la maison.

— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge et conserve les fruits. C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine, moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie ; mais c’est un excellent sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m’est devenue fort nécessaire. C’est une véritable trouvaille que mon fils a faite là pour ma maison.

— Ah ! c’est Guillaume qui vous l’a donnée : Il l’a prise sur sa jolie figure, et cela prouve qu’il s’y connaît.

— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir des yeux pour ces pauvres créatures.

— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me rappelle fort bien qu’un jour, ici, jadis, je vous trouvai tout en larmes, et venant de renvoyer la bonne… la nourrice, je crois, de votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop belle.

— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c’est cruel de votre part. La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu lente, un peu hautaine et têtue ; elle m’impatientait souvent. J’avais alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. M. de Boussac, plus indulgent et meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches injustes. Il décréta, pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j’en fus très-punie, car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi. Mais elle était d’une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de laquais lui fit entendre que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je fus un peu offensée d’un tel orgueil ; puis vint la mort de mon pauvre mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation de Guillaume ; et j’avais oublié cette femme, lorsqu’il y a dix-huit mois, peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce pays-ci, Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un village où il avait été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent.

— Ah ! la fille de… la nourrice ? La fille de la nourrice, cette blonde ? Je l’ai vue toute petite chez vous.

— Elle a beaucoup des manières et même des manies de sa mère ; mais elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment, la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part. J’eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais c’est au retour de cette promenade que Guillaume fit l’épouvantable maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le soigna avec tant de dévouement que je la gardai ensuite par reconnaissance.

— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup de pierre à la tête. Est-ce à cause d’elle ?

— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et Jeanne n’a rien vu de semblable. Vous savez bien que c’est à la suite d’un incendie où Guillaume s’employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière frappée de la foudre qu’il eut cette terrible fièvre cérébrale.

— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela ? vous me l’avez écrit dans le temps. D’ailleurs, cela fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on l’oublie.

— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure ? que cette chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de mourir ? et que Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée en quelque sorte dans un noble élan de charité ? C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena.

— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie !

— C’est un roman bien simple, et qui se termine là. L’héroïne soigne mes poules et ma laiterie.

— Et Guillaume ?

— Eh bien, quoi ! Guillaume ?

— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui ?

— Il a fait une jolie romance ; mais Jeanne n’y comprendrait goutte, et ne saurait pas la chanter… D’ailleurs, elle est fort sensible, pour une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère sans qu’elle se mette à pleurer.

— Ah ! elle a le cœur sensible ?… Est-ce que Guillaume….

— Que demandez-vous ?

— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez fait voyager si longtemps Guillaume après tout cela ?

— Hélas ! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre. Une profonde mélancolie l’absorbait et me donnait des craintes poignantes pour l’avenir.

— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez jamais pu la savoir ?

— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le jure, qu’un état maladif, une sorte d’atteinte au cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils ; il ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. Il m’a constamment protesté, comme je vous l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n’a pas passé deux mois en Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force, l’appétit, la gaieté et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur m’écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier lieu, que je vais en juger !

— C’était un charmant jeune homme que Guillaume ! reprit madame de Charmois, devenue tout à coup pensive ; il me tarde de le revoir. — Mais dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur Harley, votre Anglais, est-il aussi riche qu’on le dit ?

— Pas très-riche pour un Anglais qui voyage ; mais enfin, il a bien un million de fortune.

— Eh ! c’est fort joli, cela !… Est-ce que vous ne pensez pas que ce serait un joli parti pour Marie ?

— Vous n’avez en tête qu’établissements et coups de fortune ! Eh bien ! je vous assure que je n’ai jamais songé à cela.

— Et en quoi la chose serait-elle impossible ? N’est-ce pas une bonne idée que je vous donne ?

— C’est du moins fort invraisemblable. Si le droit d’aînesse est rétabli, surtout, Marie aura à peine deux ou trois mille livres de rente. Un millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et j’aspire à beaucoup moins pour elle.

— Bah ! elle est jolie ! et votre Anglais, autant que je me le rappelle, est un philosophe, un original. Un peu d’adresse, un peu de coquetterie, et Marie pourrait bien lui tourner la tête.

— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas. Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières !

— Folie que tout cela ! vous serez bien plus fières avec un million de fortune.

— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en supplie. J’espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre.

— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi de ses beaux yeux et de son doux sourire pour trouver un mari serait une fille bien sotte. Les jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on le leur apprenne.

— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle est très-enfant, très-simple, et sans aucune ambition.

— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu’il est encore jeune… à ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il ?

— Quelque chose comme trente ans.

— Ouf ! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. S’il en avait cinquante, l’affaire serait sûre. Les hommes de cinquante ans aiment mieux les jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que quand ils ont de l’esprit ils sont plus méfiants.

On persuaderait facilement à un homme de trente ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour lui, et tout est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent que par amour-propre, soit un grand nom, soit une grande fortune, soit une grande beauté. Et quand il n’y a pas une grosse dot, il est bon qu’il y ait une grande passion. Cela les flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune personne d’en mourir.

Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas suffisamment à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup moins corrompue que madame de Charmois ; mais il en avait fait comme de toutes les femmes qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, une personne frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement. Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne le méritait. Il prenait à la lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle avait l’air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n’était pas intrigante ; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eut jamais inventé rien de bas et de pervers ; mais au lieu d’être indignée de ces vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une intrigue, toute prête, comme les personnes faibles, à se faire, en cas d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler et condamner doucettement les inventeurs de la ruse ; mais capable pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains.

La scélératesse de la grosse Charmois ne la révolta donc pas réellement. Elle prit le parti d’en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l’amie d’une pareille femme, n’était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre mérite ! Mais la Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce chapitre que pour savoir si elle avait des projets pour sa fille, pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait commencé par jeter son dévolu.

XI.

LE POISSON D’AVRIL.


La conversation en était là lorsqu’un murmure de chuchotements et de rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu occupées des châteaux en Espagne que leurs mères venaient de leur bâtir. Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le compte de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur beauté, ni l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était une grosse personne assez bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa mère, qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des épouseurs. Mais quelque effort d’imagination que fit madame de Charmois pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Charmois d’une façon désespérante. Elle avait son esprit lourd et commun, et même il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur que l’un des auteurs de ses jours avait occasionnée à l’autre.

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Marie et Elvire.

Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa compagne ; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long, elle n’avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux ; mais l’expression de sa physionomie était si pure et si intéressante, son regard et son sourire témoignaient d’une âme si sensible et si généreuse, qu’il était impossible de la regarder et de causer quelques instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer son estime et son affection.

Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie en cet instant, ainsi que sa compagne, l’ennuyée et pesante Elvire, lorsqu’elles entrèrent dans le grand salon…

— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme et dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle sous-préfette. Et aussitôt parurent deux dames, dont la première s’avança si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que les deux demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la comédie.

Il n’avait fallu qu’un instant à madame de Boussac pour reconnaître la désinvolture de Claudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse Charmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette n’étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l’accueil impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une de ses administrées. Elle ne se calma qu’en entendant madame de Boussac dire en riant :

— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une duchesse !…

— De l’Empire ! ajouta la Charmois en se rasseyant… C’était donc là la cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles ?

— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1er avril ! s’écria Marie de Boussac. Nous vous avons servi le poisson de rigueur. C’était notre devoir… et notre droit !

— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame de Charmois a été attrapée, elle a fait la révérence : mais je crois que je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l’autre dame qui se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on vous regarde.

— Approche donc, toi, cria Claudie… tu vois bien que Madame s’amuse de ça et que ça ne peut la fâcher.

— Je vous demande bien pardon, ma marraine, dit Jeanne en avançant avec timidité… Je ne me serais jamais permis ça de moi-même… c’est mam’selle Marie qui a voulu absolument nous attifer.

— Comment, c’est Jeanne ? dit madame de Boussac ; je savais bien que ce ne pouvait être qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître. Ah ! mais, c’est qu’elle est fort bien !

— C’est là Jeanne ? pas possible ! s’écria madame de Charmois. Qui donc l’a si bien habillée ?… c’est incroyable comme elle est bien !

— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J’espère que j’ai réussi.

— Ah ! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle ! dit Jeanne qui s’était patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée et ça me fait plaisir de vous faire rire un peu. À présent que la farce est jouée, je m’en vas ôter vos beaux habillements, pas vrai ?

— Non, non, pas encore, Jeanne ! oh ! ma chère ! Jeanne, je t’en prie, reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là ! je parie que vous voudriez me l’avoir donnée au lieu de celle que je porte ?

— Ah ! Mam’selle, vous dites ça pour rire, répondit de la meilleure foi du monde, Jeanne, qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que tout au monde.

— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire ? dit madame de Charmois à sa fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon.

— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à Jeanne, qui est de ma taille.

— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir, éblouie d’elle-même. Mais, c’est égal, j’voudrais être fagotée comme ça tant seulement tous les dimanches.

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C’était une très-agréable paysanne. (Page 41.)


Claudie avait grand tort. C’était une très-agréable paysanne et une très-déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe ; mais la robe longue et drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe bleu-céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme.

Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle en demoiselle qu’en villageoise ; la vigueur de ses formes n’avait rien de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait toujours une contenance grave et posée. Son teint de lis et de roses (pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle ; ses cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards, s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y avait que son pied qui fut mal déguisé ; c’était celui d’une statue grecque ; habitué dans l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps humain.

— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — À présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin. Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront aux champs pour savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la ville de Boussac goûtera au poisson d’avril.

— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait nullement.

— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne poussez pas cela plus loin, mon enfant.

— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien ! nous y renonçons bien vite, maman.

— Ah ! bien, voilà tout notre amusement fini ! dit Elvire en reprenant tout à coup son air boudeur ; c’est bien la peine d’avoir passé tant de temps à les costumer ! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne voulez jamais qu’on s’amuse ! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac n’aurait pas songé à nous le défendre.

— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et faire naître dès l’abord des préventions contre nous !

— Le beau malheur de choquer des sots ! reprit Elvire, qui était toute rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence expansive et franche.

Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon à tout faire, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie, qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé dans l’art de faire pâturer les bêtes. Il était un peu lourd, un peu maladroit, cassait beaucoup, faisait mille quiproquos quand on le chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la grand’dame de Boussac avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable.

Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement les yeux : suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie gardaient parfaitement leur sérieux.

Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie, qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles, avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage.

Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence. Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui avait jamais adressé de paroles désobligeantes ; bien au contraire, il l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son balcon.

Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à l’état maladif du cerveau de son fils, l’espèce d’ingratitude dont elle s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère, à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale.

De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac. Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune ; en un mot, il s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration.

La grand’dame de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien un accueil très-affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de libertin devant les demoiselles.

— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite. J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture… remplie de graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à plusieurs reprises si vous étiez chez vous.

— Une grosse voiture… de graves personnages… s’écria madame de Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille.

— Et que vous ne connaissez pas ? ajouta madame de Boussac. Voilà ce qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du pays, monsieur Léon.

— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril ? dit en souriant mademoiselle de Boussac.

— Ah ! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais jamais avec vous… ce que vous me faites l’honneur insigne de vous permettre envers moi dans ce moment même.

— Comment cela ?

— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée.

Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute son attention.

— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand Cadet ne m’a pas reconnaissue du tout ? s’écria Claudie en se levant et en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine.

— Avec quelle grâce elle manie l’éventail ! reprit Marsillat toujours railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté andalouse.

— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon ? demanda Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique.

Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à ouvrage, madame de Charmois, qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat, et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne détachait pas ses yeux de la belle Jeanne. — Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir cette plaisanterie ; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour le roulement d’une voiture…

— Eh non ! ma chère, c’est une charrette qui rentre.

— N’importe ! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait beaucoup… Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à fait, vous avez là une trop belle servante ; cela fait tort à nos filles. Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons ! vous riez de tout ! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de contrebande.

La grosse Charmois se leva ; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet, tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon en criant et en riant à se luxer la mâchoire :

— Madame ! les v’là ! notr’ maîtresse ! Ça les est ! Ça les est ; foi d’homme !

— Mon fils ! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul commentaire de la tendresse maternelle.

Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans les embrassades et les effusions de famille.

XII.

UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE.


J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.

En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable médecin ; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat, contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de fortune, dans le choix d’une épouse.

Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir pas vingt ans de moins.

Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux Messieurs si bien habillés ; l’autre attendrie de la joie de sa marraine, et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume. « Comme ce grand Monsieur parle drôlement ! disait Claudie surprise de l’accent britannique très-prononcé de sir Arthur. — Tu vois bien qu’il parle anglais ! lui répondit d’un air avisé Cadet, qui s’était rapproché d’elle.

— C’est donc ça de l’anglais ? reprit Claudie ; ça se comprend bien tout de même.

— Ce Monsieur est un Anglais ? dit Jeanne à son tour ; et, conservant contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût l’air d’un chrétien plus que d’un démon.

— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves personnages inconnus.

— Ah ! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille ; mais j’admire votre astuce ! vous mentez avec un sang-froid !…

— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé d’être sur mes gardes ! il tenait tellement à vous surprendre !

— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son parler lent. J’étais passionné contre vous depuis un jour de 1er avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. À présent, c’est mon tour de vous mystifier.

— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril ?

— C’est immepossible ! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle !

En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le jour qu’il avait passé à Toull Sainte-Croix. Le déguisement achevait de dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire : J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la première fois. Il s’imagina qu’en appréciant le caractère élevé de sa filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie, et il se sentit pénétré de joie et de terreur.

Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne. Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans doute, on lui avait donné de l’éducation ; il allait entendre un langage épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions ! Il s’approcha d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia. Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur, et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de paysanne, et préparer le souper de son parrain.

Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves ? Était-ce là le type de prédilection de sa pensée ? Ressemblait-elle particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome ?

— Quelle est cette jeune Miss ? demanda-t-il à Marsillat.

— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de Marie ; c’est miss Jane ; l’autre est miss Claudia, la gouvernante de mademoiselle Marie.

— Miss Jane ! gouvernante ! répéta l’Anglais avec stupeur.

— Eh bien ! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore quelque poisson d’avril ? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour sans que vous soyez sur vos gardes.

Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes, et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise pendant le souper.

On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur, malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer ; mais il s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours.

Autour de la table où le souper venait d’être servi, s’agitaient Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet.

Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.

— Claudie était donc déguisée tout à l’heure ? demanda-t-il à Marie, placée près de lui.

— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1er avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir besoin de nous amuser.

— Et Jeanne était donc déguisée aussi ?

— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue ?

— Pas très-bien ! dit Guillaume préoccupé.

— Allons donc ! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de cérémonies ! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir Arthur.

— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.

— Ah ! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions ?

Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à haute voix, sir Arthur sur l’article mariage.

— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié ; vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant, vous êtes établi, je crois… ou veuf ? Je vous demande pardon si je ne me souviens pas bien.

Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que l’Anglais reçut d’un air très-froid. Madame de Boussac, observant le manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit ; mais la Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons pour arriver à ses fins.

— Ainsi, vous êtes encore garçon ? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est temps de vous y prendre, sir Arthur ? Vous voilà encore dans la fleur de l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence à devenir vieux garçon.

— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley ; on devient égoïste, on prend des manies, ou est chaque jour moins propre à rendre une femme heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard.

— À la bonne heure ! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute ?

— Non, pas précisément.

— Ah ! vous êtes incertain ?

— Très-incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif.

— Je comprends ! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux.

— Je ne suis pas amoureuse, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le devenir. Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché quelqu’un.

— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées ?

— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais en riant.

— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour ? se demanda la sous-préfette. Quel dommage que je ne sois pas à marier ! Et cette Elvire, qui fait justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles dents ! Que les petites filles sont sottes ! Je suis sûre, monsieur Harley, reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous avez de l’ambition ?

— Beaucoup, Madame !

— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez être plus riche encore.

— Oh ! je suis beaucoup plus ambitieux que cela !

— Vous voulez un grand nom ?

— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très-facile à prononcer.

— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non illustre ; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de considération, il faut vous allier à une famille dont le nom… sans être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une Montmorency… soit du moins…

— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans se déconcerter.

— Eh ! mon Dieu ! quelle ambition avez-vous donc ? Vous êtes donc immensément riche ?

— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de mon femme. Voilà mon ambition.

— Ah ! le drôle de corps ! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour avoir de l’esprit ! mais vous en avez à revendre, mon cher !

— Vous êtes beaucoup trop bon, Madame.

— C’est vous qui êtes bon ! Je suis sûre que vous seriez le plus charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous ! vrai ! vous ne demandez qu’à être aimé ; vous méritez trop de l’être pour qu’une femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer.

— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très-rare en France, où les femmes ont tant d’esprit !

— Eh bien, vous vous trompez ! j’en connais qui ont plus de cœur encore que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai cela.

— Dans houit jours ! c’est bien long, dit l’Anglais avec une tranquillité remarquable.

— Ah ! que vous êtes pressé ! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons ! j’espère que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous… vrai ! comme si vous étiez mon fils.

— Vous êtes bien bon ! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire d’ironie.

On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne, avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même.

Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en s’adressant à mademoiselle de Boussac :

— C’est bien ! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en déplaise.

Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise ; elle regarda sir Arthur d’un air étonné.

— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais ; mais elle est aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un seul instant.

— Je vous demande bien pardon, dit Marie ; vous avez pris notre belle laitière pour une gouvernante anglaise ; et Dieu sait si je songeais à vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.

— Vous jouez très-bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie.

— Ah ! c’est trop fort ! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons !

— Bonne comédie ! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur.

Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais mystifié ; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur, reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là avec toute la famille et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air futé, à demi-voix : — Ah çà ! vous m’avez promis de me consulter ! N’allez pas vous embarquer dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde, moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège.

— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna méthodiquement sur sa poitrine ; dans houit jours, nous parlerons de cela, et peut-être vous en écrirai-je avant houit jours, car je suis un homme très-immepatiente.

Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la nuit. Il m’en écrira avant huit jours ! répétait-elle en agitant sur son oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à moi qu’il compte écrire et non à madame de Boussac ! Donc c’est à ma fille qu’il pense Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle sérieusement ; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit de la mère ! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de beaux yeux, mais elle est si maigre ! elle a l’air d’un enfant, et l’idée du mariage ne vient pas en la regardant.

Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant :

« Madame,

« Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la fortune d’un honnête homme, très-amoureux d’elle. Je suis avec respect, etc.

« Arthur Harley. « 

XIII.

LE FRÈRE ET LA SŒUR.


Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et malséants. Non ! non ! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en effet une miss Jane, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire veut l’épouser ! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril ! Non, un homme de bonne compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec une laveuse de vaisselle.

— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si dupe que vous croyez ; il a très-bien compris que Jeanne est une servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui avoir jeté nos filles à la tête.

— Si telle est son intention, il s’en repentira ! s’écria madame de Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte.

— Et pourquoi donc ? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant ?

— C’est une coquette insigne !

— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie.

— Eh bien ! n’importe ! elle est belle, elle plaît ! elle fait du tort à nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici.

Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. Je t’y contraindrai bien ! se dit tout bas madame de Charmois ; et elle feignit de renoncer à cette idée.

— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close là-dessus.

— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être censée en rien savoir.

— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être censée avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera censé égaré, et si votre Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.

Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui sa mauvaise humeur.

Cependant l’exprès berrichon qui, de la Châtre, où M. Harley avait relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane ; et comme il ne se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom, écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de comprendre à qui cette lettre était destinée.

— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous ? dit-elle au messager. C’est drôle ! Il faut qu’il ait oublié ou perdu quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait mieux fait ; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et faut-il faire une réponse à ça ?

— Eh ! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais est reparti pour Paris.

Allons ! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches.

— Non, non ! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur anglais a dit qu’il fallait y donner à elle-même, tout de suite en arrivant.

— Ah ! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie ; et retroussant le coin de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie, où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre, pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les talons : « C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne ?

— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne sait-elle lire ?

— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant plus que c’est écrit en anglais.

Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout Marie, et ils lurent ce qui suit :

« Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la résolution de me marier ; et comme j’ai la prétention d’être bon phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants, mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que votre âme est un type de perfection comme votre figure. Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze jours, de mettre à vos pieds une affection sincère, respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille, afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus dévoué.

Arthur Harley. »

— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas ? demanda Marie à son frère, qui était tombé dans une profonde rêverie.

— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux ! répondit Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera.

— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.

— Pas moi ! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur. C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fit aussitôt, avec une merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts ; et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour ! » Dans le commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si réfléchi. Mais, peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux, une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté. Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux des hommes !

— Ah ! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue, j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. À présent, je l’admire comme un héros ! Eh bien ! n’en doutez pas, il est aussi sage que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange. Elle est, dans son espèce, une femme supérieure ; et si le monde raille et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume ? Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami.

— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde !… Il est vrai qu’il est indépendant, lui ! qu’il n’a pas de famille à respecter, personne à ménager…

— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris. Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous, au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite.

— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi ! dit Guillaume en pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah ! si tu savais combien mon cœur te donne raison !

— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume ; et si je suis admirable, tu l’es bien autant que moi, frère ! car voilà des larmes dans tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait couler.

— Mais, Jeanne ? reprit Guillaume d’une voix oppressée.

— Jeanne ? doutes-tu du choix de sir Arthur ? Toi-même affirmes qu’il ne se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume ; tu n’as vu en elle qu’une pauvre orpheline à secourir ; tu lui sais gré des soins qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées, infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet ; enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la connais, moi ! Oui, moi seule ; je sais que Jeanne est notre égale, Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non, aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation. Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes lectures m’avaient fait seulement pressentir ! Oh ! certes, Jeanne est un être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingt ou cent jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses. Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi, car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire ; aucune ne m’a été si chère que cette paysanne ; aucune de nos religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que Dieu a mis de grâce dans son cœur.

— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi respirer un peu.

— Cher frère ! cher ami ! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les mains ; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles venaient à être traduites devant son tribunal.

— Ah ! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix enthousiaste fait vibrer ! s’écria douloureusement Guillaume en baisant les mains de Marie, et il fondit en larmes.

L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus romanesque encore que lui ; mais, craignant toujours ces agitations qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en détourner son attention.

— Eh bien ! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre ? Comment la traduire à Jeanne ? comment lui persuader que c’est une proposition sérieuse ?

Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les offres de sir Arthur, chère Marie ; si elle n’en est pas éblouie, elle en sera du moins touchée. Et Guillaume retomba dans l’abattement.

— Attendez ! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule. Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de Jeanne ? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante anglaise ?

— Au fait ! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas ; on doit supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour miss Jane, sa compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan.

— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie ; il s’abuse de gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave, soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en français qu’en anglais ! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra, comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches.

— Je respire à présent, Marie ! reprit Guillaume ; j’étais oppressé à l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle m’épouvantait comme un acte insensé.

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Sir Arthur.

Maintenant je commence à trouver l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur ! Quelle mystification complète, et comme il en rira avec nous ! Mais il faut lui en garder le secret, Marie ; il ne faut pas que madame de Charmois, qui, entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac, s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur.

— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume ? reprit mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne ; elle a de l’amitié pour cette Charmois ; elle ne pourrait pas se défendre de lui raconter l’aventure.

— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne.

— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison, comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête le plus petit château en Espagne ; elle ne voudrait jamais y croire ; mais elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation embarrassante pour elle et pour lui.

— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer l’envoi d’une lettre du monsieur Anglais ? car elle le saura par Claudie.

— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse ! Tiens, avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir Jeanne que c’est une plaisanterie… Je la vois au fond du pré… Allons-y.

— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne saurais que dire à cette jeune fille.

— Eh bien ! Je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut vers Jeanne qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-nell, de sa mère, des grandes bruyères où elle faisait pâturer ses chèvres, et des bonnes fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit malfaisant des viviers.

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Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châteleine. (Page 48.)


— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit, mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril. Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose moi-même… M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra, dans quinze jours.

— À la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce monsieur ! C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent ! aussi je suis contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle !

— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne Jeanne ?

— Oh ! non, Mam’selle ! Pourquoi donc que je me fâcherais ? Il n’a point l’air méchant, ce monsieur ; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et vous l’aimez !

— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme ?

— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame ! je ne l’ai pas beaucoup regardé !

— Est-ce qu’il te faisait honte ?

— Oh ! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne peux pas bien parler, et je parle comme je peux.

— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais ?

— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose ; mais je n’y ai rien compris du tout.

— C’était en anglais ?

— Je n’en sais rien, Mam’selle ; je n’en ai pas entendu un mot.

— Est-ce qu’il riait en te parlant ?

— Mais, non ! il avait l’air de croire que j’étais une fille d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit.

— Et toi, riais-tu ?

— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer votre amusement.

— Et il ne t’a pas dit un mot en français ?

— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame ! j’ai trouvé ça bien drôle ! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu le temps de rire… vous savez que je ne ris pas bien vite !… le monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon.

— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là ?

— Sans doute, puisque c’était après le souper.

— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela ?

— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous ?

— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée ?

— Oh ! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser ; c’était l’histoire de rire.

— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir ?

— Ah ! que vous êtes maligne, ma mignonne ! Mais quel plaisir voulez-vous que ça me fasse ? Je ne le connais pas, ce monsieur.

— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi ?

— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.

— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure.

— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine ! J’aurais bien voulu l’embrasser, ce pauvre mignon ! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il est parti.

— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi. Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main ; ce n’était pas pour se moquer de moi, à coup sûr.

— Oh ! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur ; au lieu que moi, qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect.

— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi.

— À cause donc, Mam’selle ?

— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal ; je ne savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières, par ta douceur. Oh ! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère que j’aime tant ! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions pas comme si tu étais notre sœur ?

Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement, il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe, n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne, oui, Marie ! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée. Oh ! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié, de tout le bien qu’elle m’a fait ! Oh ! Jeanne, je ne t’ai jamais remerciée comme je l’aurais dû ! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet ! Je me souviens que tu m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant, pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué ! Toi, toujours forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de mon lit. Oh ! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne ! Et tu n’as pas été malade, toi ! Tu venais de soigner de même ta mère dans une longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand, après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et pourtant je ne t’ai jamais remerciée !

— Oh ! si, mon parrain, dit Jeanne toute en larmes, vous m’avez remerciée bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait.

— Non, Jeanne, non ! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de je ne sais quelle tristesse ; je ne pouvais ni parler, ni pleurer ; j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore. Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir pas dit ce que je te dis maintenant ! Et depuis trois jours que je suis ici, je ne t’ai rien dit encore ; je t’ai à peine regardée… je ne sais pas pourquoi ! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que, sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le crois pas. Pardonne-moi, et surtout ne pense pas que je t’aie baisé la main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh ! Jeanne, autant vaudrait me dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux.

Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord que sangloter pour toute réponse.

— Ah ! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir ! Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu ! pour que vous m’ayez tant d’obligations ! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à Ep-Nell et à Toull ? Oh ! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça fendait le cœur ! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié comme il faut. Mais le bon Dieu et la grand’vierge, mère de Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour avoir des jolis enfants, et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous, est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu !

— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras, n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi ?

— Oh ! moi ! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous serve, que je ménage votre fait, que je soigne vos petits mondes quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez !

— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi ?

— Moi, Mam’selle ! je ne songe pas à ça.

— Et pourquoi donc, Jeanne ? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit Guillaume, je m’en souviens ! mais ce n’était pas sérieux ?

— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai ? dit mademoiselle de Boussac à la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux sourire. Tu es ennemie du mariage ?

— Oh ! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes vaches qui ne mangent plus, la mouche les fait enrager. C’est l’heure de les conduire au têt (au toit, à l’étable).

— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons ? reprit Marie en essayant de la retenir.

— Voyez, voyez, Mam’selle ? dit Jeanne ; mes vaches s’en vont toutes seules. Elles sauteraient dans le jardin ! Ne me détemsez pas [14], ma mignonne ! Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie.

— Eh bien ! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle s’en tire toujours ! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens commun.

Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées d’autrefois ; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion, elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture et de dévouement. Dans un corps très-frêle, elle portait une âme de feu, et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies ; elle eût été vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde ; à dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les généreux instincts de sa sœur ; mais il avait aussi la faiblesse de sa mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même.

Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une tournure prosaïque, si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière.

XIV.

SIR ARTHUR.


Pendant le reste de la semaine, Guillaume n’adressa plus à Jeanne qu’un bonjour ou un bonsoir amical, en passant, sans même la regarder, ce dont Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle n’était point exigeante, et l’accès de reconnaissance enthousiaste que son parrain avait eu à ses pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté au centuple, et à tout jamais, la dette du malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il était extérieurement beaucoup plus animé que durant sa convalescence, elle le croyait rendu à son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes ses tristesses lui étaient revenues. Guillaume cachait assez bien sa peine secrète devant sa mère et la famille de Charmois ; mais lorsqu’il était seul avec Marie, il ne pouvait se contraindre, et Marie s’effrayait du retour, chaque jour plus marqué, de son ancienne mélancolie.

Bien que Claudie fût plus spécialement fille de chambre, comme on dit au pays, ce n’était pas elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de Boussac. Jeanne, étant occupée aux champs ou à la laiterie le matin, Marie, qui l’aimait tendrement, s’était réservé l’heure de son coucher pour causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de lui raconter toutes les impressions de sa journée, et cette association aux plaisirs et aux ennuis de sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation de sentiment, la seule peut-être dont elle fût susceptible.

Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation, tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements. Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille besoins artificiels des personnes aristocratiques qu’elle servait, il y avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges habitudes. Celui de Claudie, éminemment progressif, et corruptible par conséquent, acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces recherches, de tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et dont elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu’on la faisait goûter un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément avec la jouissance. Cadet acceptait l’inégalité des conditions comme un fait accompli ; mais, sous son air simple, il n’en était pas moins le fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique ; son sourire n’était pas si niais qu’on le pensait, il était souvent ironique sans qu’on y prit garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce qu’elle était à Ep-Nell, rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne pensant presque jamais ; une véritable organisation rustique, c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs comme il s’en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux, qui semblent faits pour un âge d’or qui n’existe pas, et où la perfectibilité serait inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits matériellement ; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que l’homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d’une religion et d’une société nouvelles ; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la nature produit de tout temps dans ce milieu certains êtres qui ne peuvent rien apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont pas besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un nuage d’ignorance ; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur seul se sent vivre ; leur esprit est borné comme la primitive innocence : il est endormi dans le cycle divin de la Genèse. On dirait, en un mot, que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre race que les fils d’Ève.

Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à s’expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant pas de sens au langage des hommes.

À force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne s’étonnait donc réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais pas, et que je comprendrai encore moins quand on me l’aura expliqué. »

Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par une sorte d’instinct poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il fallait être arrivé par l’intelligence à la notion du sublime, pour comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée. Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus forte dans sa sérénité ; et quand Marie lui avait fait comprendre les souffrances d’une âme tendre, elle lui faisait comprendre à son tour la puissance d’une âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. Elles disaient ensemble leur prière du soir, devant une petite madone d’albâtre que Guillaume avait envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient de fleurs de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas précisément le même culte. Marie n’était pas une dévote catholique ; c’était une chrétienne égalitaire, une radicaliste évangélique, si l’on peut s’exprimer ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique à son insu.

Jeanne était une radicaliste païenne, sans s’en douter davantage. Ses superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l’a jugée que d’après les crimes qui l’ont souillée et dénaturée[15]. La vierge Marie et la grand’fade se confondaient étrangement dans l’imagination poétiquement sauvage de la bergère d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi quelque chose de sauvage et d’antique dans la résignation avec laquelle elle acceptait le fait de l’inégalité sur la terre. Mais il n’y avait rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne connaissant pas le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne comprenant pas qu’il y eut dans la vie d’autres jouissances que celles de l’âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la richesse et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, se rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type rare qui n’a pas été étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d’Astrée.

Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir leur prière, dans la chambre virginale et toute parsemée de violettes de la jeune châtelaine, celle-ci dit à sa rustique compagne : « Nous avons prié pour Guillaume en particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que demain son front soit moins sombre !

— Eh ! ma mignonne ! de quoi vous inquiétez-vous ? répondit Jeanne. Si mon parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il passera.

— Que veux-tu dire, Jeanne ? Devines-tu ce que mon frère peut désirer ?

— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être tout seul. Vous autres, mondes riches, vous vous mariez trop tard. Chez nous, un garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. Mon parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une belle brave femme et des mignons petits enfants, il ne s’ennuierait pas, allez ! Faut conseiller à ma marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi, Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content.

— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux sans famille, Jeanne ! et tu dis pourtant que tu ne veux pas te marier !

— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de mon parrain. Moi, je n’ai pas le temps de m’ennuyer ; mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut une compagnie.

— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la cour, Jeanne ? dit mademoiselle de Boussac, distraite par le son de cette cloche. Il était onze heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, et jamais visite ne s’était présentée à cette heure indue.

— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. On a sonné à la grand’porte.

— Qui peut venir maintenant ? Tout le monde est couché dans la maison !

— Oh dame ! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. Une fois parti, c’est pour jusqu’au petit jour. La maison pourrait bien lui tomber sur le corps sans le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est.

— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas ouvrir au premier venu. Nous parlementerons par le guichet.

— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle !

Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de barége sur sa tête, prit la petite lanterne de Jeanne, et descendit avec elle légèrement, un peu curieuse, un peu effrayée de l’aventure.

On sonnait avec précaution, et comme si on eût craint de réveiller brusquement les hôtes du château.

— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne en ouvrant le guichet : qu’est-ce que c’est donc que vous voulez ?

— C’est un ami qui vous revient, répondit une voix que Marie reconnut sur-le-champ pour celle de sir Arthur.

— Eh ! vite ! eh ! vite ! ouvrons ! s’écria-t-elle en le saluant affectueusement à son tour du nom d’ami par le guichet.

Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais chemins, avait pris un cheval à Sainte-Sévère. Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans l’obscurité, prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire à l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la jeune châtelaine à refermer les portes. Ils se dirigèrent ensuite vers le château et entrèrent dans la grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine, et qui occupait le rez-de-chaussée.

— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous avez besoin de vous chauffer, dit Marie ; tenez, il y a encore du feu ici, je vais éveiller maman et Guillaume.

— Guillaume, je le veux bien… mais votre mère, je m’y oppose… Laissez-la dormir, et demain matin, je lui jouerai une fanfare sous sa fenêtre, à l’heure où elle s’éveille ordinairement.

— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et son sommeil est précieux… mais Guillaume…

Marie allait monter à la chambre de son frère, lorsque celui-ci parut sur le seuil de la cuisine. Il avait entendu la cloche, le grincement de la grande porte sur ses gonds, et surtout les aboiements des chiens, qui n’étaient pas encore apaisés par les caresses de sir Arthur. Il s’était habillé à la hâte, et venait dans la cuisine chercher de la lumière.

— Oui-da ! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un tête-à-tête nocturne avec ma sœur ! Et il se jeta dans les bras de son ami, heureux de le revoir, bien qu’une étrange souffrance vînt en même temps s’emparer de son âme. Claudie, que Jeanne avait éveillée, accourut offrir ses services, et sir Arthur, ne voulant à aucun prix déranger les autres habitants de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui servirent une espèce de souper sur le bout de la table de la cuisine. Le sans-façon de cette réception campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et leur convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, fit honneur aux viandes froides et aux sauces figées du repas impromptu.

— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit Guillaume ; voilà pourquoi le veau gras est encore debout dans l’étable.

— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt que je ne comptais, et je vous dirai pourquoi tout à l’heure.

Marie comprit que M. Harley ne voulait pas s’expliquer devant Claudie, et elle ordonna à celle-ci d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de sir Arthur.

— Je vous dirai présentement, mes enfants !… dit sir Arthur d’un ton solennel en prenant dans chacune de ses mains la main du frère et celle de la sœur. Et il garda un instant le silence comme pour se recueillir. Guillaume sentit le feu lui monter au visage.

— J’ai pris une grande résolution, mon cher Guillaume, reprit l’Anglais avec gravité ; et comme je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. J’ai résolu de me marier, et comme j’ai trouvé enfin la personne selon mon cœur, je viens ici pour tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, si elle en a.

— Nous y voici ! pensa Marie en soupirant, et elle regarda son frère comme pour l’avertir de ne pas laisser sir Arthur s’engager plus avant. Mais Guillaume était absorbé dans ses pensées.

— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : une à la personne, directement, et une autre à madame de Charmois, que je suppose être la protectrice, et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle attachée à sa fille… Je n’ai pas reçu de réponse, et dans l’inquiétude que ma demande, un peu contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise au sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer nettement. Je ne crois pas madame de Charmois très-bien disposée en ma faveur. C’est donc vous, mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma bonne mademoiselle Marie, que je veux charger d’être tout naïvement et tout loyalement les négociateurs de mon mariage avec miss Jane…, dont je ne sais pas le nom, mais dont la figure me plaît et me donne une entière sécurité.

— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes noble et admirable, surtout dans vos bizarreries ; mais vous nous voyez bien malheureux, ma sœur et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, bien plus que nous ne voulions, et bien malgré nous, à la fin, dans une plaisanterie dont nous étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc vous le dire… miss Jane n’a jamais existé.

— Hô !… dit M. Harley avec l’accent indéfinissable de surprise flegmatique que les Anglais mettent dans cette exclamation.

— Hélas, non ! dit mademoiselle de Boussac avec un sourire compatissant et en pressant la main de M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane sont tout bonnement Jeanne et Claudie, l’une femme de service, l’autre vachère et laitière de la maison.

— Hô ! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus s’arrondissaient de plus en plus.

— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. Vous vous êtes trompé sur la condition sociale de la personne ; mais ni la cranioscopie du docteur Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater n’ont menti relativement au mérite moral de Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien vite qu’elle n’a reçu aucune espèce d’éducation, qu’elle a vécu aux champs avec les troupeaux, qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une simple paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il est à craindre qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, car elle manque d’aptitude pour toutes nos vaines connaissances, et elle comprend mieux les choses du ciel que celles de la terre.

— Hô ! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il resta plongé dans ses réflexions.

— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez pas les suites de votre erreur. Nous serions désespérés que notre folle plaisanterie autorisât seulement un sourire hors de la famille. Madame de Charmois ne nous a point parlé de votre billet, nous ignorons même si elle l’a reçu. Quant à Jeanne, comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls avons eu communication de votre lettre, et nous ne lui en avons nullement fait part. Nous vous remettrons cette lettre ; qu’il n’en soit jamais question, même en riant. Ma mère elle-même ignore tout. Quant à la Charmois, il vous sera facile de lui faire croire que votre billet est une suite du poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes moqué d’elle.

M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours de Guillaume. Il était occupé à commenter celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles. Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée et très-méthodique, une série de questions sur le caractère, les goûts et les habitudes de Jeanne. À quoi la jeune fille répondit avec toute la vivacité de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, et elle termina par un panégyrique complet, mais parfaitement sincère, où elle ne lui dissimula rien des difficultés qu’il aurait sans doute dans les commencements à échanger ses pensées avec un être si candide et si différent du monde où il avait vécu jusqu’alors.

M. Harley écouta attentivement, froidement en apparence. Puis, l’horloge sonnant une heure après minuit, il baisa la main de Marie en lui disant : « Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande la nuit pour réfléchir et prendre mon parti.

— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, rien ne presse. Jeanne ignore vos intentions… »

Mais M. Harley semblait être sourd à la voix de Guillaume. Guillaume, lui parlant de l’effet de ses démarches et du soin de sa dignité aux yeux d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, qui l’eût deviné ? Sir Arthur, sous son apparence imperturbable, avait une grande spontanéité et, en même temps une grande ténacité dans ses affections. Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa sur la pointe du pied les corridors du vieux château, et arriva avec Guillaume à la chambre qu’on lui avait préparée.

Le premier objet qui frappa ses regards en y entrant, et qui lui arracha encore un hô ! étouffé, fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant de taies blanches les oreillers destinés à son sommeil… Jeanne, ayant le commandement en chef des lessives et les clefs du garde-meuble, présidait à la distribution du linge, et le fin ne passait jamais que par ses mains. La toile, blanche comme la neige, était parfumée, grâce à ses soins, d’iris et de violettes, et elle touchait sans les froisser les garnitures de mousseline légère qu’elle faisait flotter autour des coussins. Elle avait un peu de lenteur dans tous ses mouvements ; mais, comme elle ne se reposait jamais, son travail incessant devançait encore l’activité souvent étourdie et bruyante de Claudie. Il y avait dans sa physionomie une sorte de majesté angélique qui faisait disparaître la vulgarité de ses attributions. À la voir nouer lentement les cordons de ses oreillers, d’un air sérieux et pensif, ou eût dit d’une grande-prêtresse occupée à quelque mystérieuse fonction dans les sacrifices.

L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. Guillaume, ému, se sentit cloué au plancher. Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil en poussant un gros soupir. « Demain, mon cher Guillaume, demain, dit-il en secouant la main du jeune baron pour prendre congé de lui, je vous dirai ce que tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit porte conseil.

— Vous comptez donc veiller ? lui demanda Guillaume, qui, malgré son affection pour lui, ne pouvait se défendre d’un peu d’amertume ironique dans le fond de son âme. Je vous conseille, au contraire, de bien dormir, mon ami, car vous devez être brisé de fatigue. Le repos vous rendra l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir demain.

M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le quitta, douloureusement jaloux de sa liberté et de son courage.

Arthur ouvrit ses malles qui l’avaient devancé, et qu’on avait déposées dans cet appartement, endossa sa robe de chambre, chaussa ses pantoufles, alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea dans son fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses méditations. Mais il n’y avait pas encore donné cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte. Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça, Monsieur », dit-Jeanne en posant le plateau sur la table ; et elle porta la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que cette apparition était fatale, et la regardant comme un coup du sort, alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une question ? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit d’un air tranquille qu’elle attendait ses commandements.

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Mademoiselle, dit-il, pendant que Jeanne arrangeait les porcelaines. (Page 54.)


XV.

NUIT BLANCHE.


« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre intention est de vous marier ? »

Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité ; mais il n’était orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses et philosophiques. Loyauté, dévouement, patience, telle était sa devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion, et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le choquaient. Alors il ne répondait que par ce hô ! qui disait beaucoup dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de son mécontentement, et quelquefois de sa joie.

Jeanne fut très-étonnée de cette question dans la bouche d’un homme qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter, Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela ?

— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande, mademoiselle Jeanne, très-sérieusement, si vous êtes libre de vous marier ?

— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne.

— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance.

— Et pour qui donc, Monsieur ?

— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir pour qui.

— C’est vrai ! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien ?

— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que vous ne pouvez pas épouser ?

— Ah çà ! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas.

— Écoutez, mon enfant ; je vous prie de me dire la vérité comme à un ami.

— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis puisque nous ne nous connaissons quasiment pas ?

— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très-bien sans que vous me connaissiez.

— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici ?

Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse, bien innocente à la vérité.

— Peut-être que je l’ai connue, votre mère ? dit-il, devinant que c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne.

Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé à regarder la figure de l’Anglais ; elle ne se rendait pas compte de son âge. Quoique sir Arthur n’eut guère que trente ans, qu’il eût une épaisse chevelure, une belle figure très-fraîche, des dents magnifiques, le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa manière sévère de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.

— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, c’est différent, dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire ?

— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M. Guillaume, votre frère de lait ; je désire que vous soyez heureuse, je me fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et répondez-moi sans crainte.

— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne, peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps ; mais ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne ne me fait envie pour le mariage.

— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous paraissez tant aimer et regretter ?

— Oh ! oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne demande pas mieux.

M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas.

— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le mariage ?

— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas du tout !

— Eh bien ! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi, moi ? En ce cas, je ne dis plus rien, mon intention n’est pas de vous offenser.

— Oh ! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que, pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité. Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai pas.

— Eh bien ! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous désireriez le mari que vous accepteriez ?

— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me demandez là.

— Mais je suppose ! Vous ne pouvez même pas supposer ? Vous ne savez donc pas ce qu’on entend par une supposition ?

— Si Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous.

— Eh bien ! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari, comment le voudriez-vous ?

— Vous m’en demandez trop ! Je vous dis que je ne sais pas.

— Eh bien ! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas ? Vous ne savez pas non plus ? Voyons, s’il était pauvre, le refuseriez-vous ?

— Oh ! non, je ne le refuserais pas pour ça, puisque je suis pauvre moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les pauvres, et que je mourrai comme les pauvres !

— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous ?

— Je dirais non, Monsieur.

— Oh ! pourquoi cela ?

— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sûr.

— Vous croyez que les riches sont méchants ?

— Oh ! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam’selle Marie sont bien riches, et ils sont très-bons.

— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la cour pour vous séduire, et qu’il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser ?

— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu’il ne se moque pas de moi, je ne voudrais pas de lui.

— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s’il faisait vœu de pauvreté pour être digne de vous ? s’écria sir Arthur frappé de surprise, et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne.

— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant pas suffisant.

— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire ? reprit l’Anglais exalté intérieurement. Il y a peut-être quelqu’un capable de vous aimer assez pour consentir à tout.

— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a personne comme cela, je vous en réponds ; et si quelqu’un était consentant de mes idées, par une idée intéressée, il s’en repentirait bien un jour !

— Je ne comprends plus… Oh !…. expliquez-vous ! s’écria sir Arthur, qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens des énigmes de la bergère d’Ep-Nell.

— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, si c’est de ma mère que j’en hérite, je vous serai bien assez obligée.

M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir davantage.

Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d’être surprise en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. Jeanne ne songea pas de son côté à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas avoir jamais de secrets pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont elle était fort aimée. — Tiens ! tu étais là ? lui dit-elle en regagnant leur commune chambrette. Pourquoi donc que tu ne t’es pas couchée ?

— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur ? Alors je suis venue écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle !

— Pourquoi donc que tu n’entrais pas ? tu m’aurais aidée à lui répondre : tu parles mieux que moi.

— Oh ! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention d’être timide, bien qu’elle fût passablement effrontée. Je ne sais pas comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses avec du monde que tu ne connais pas.

— De quoi veux-tu que je sois honteuse ? On ne m’a jamais dit de mauvaises choses, et ce monsieur est très-honnête.

— Oh ! pour ça, oui ! il parle très-honnêtement, et s’il n’était pas si drôle, il serait très-joli homme.

— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle ?

— Dame ! c’est-il pas drôle d’être Anglais ?

En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une meurtrière ronde qui avait jadis servi aux guetteurs pour pointer un fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans cette embrasure étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit. En servantes jalouses d’économiser la dépense de la maison, elles éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant sur le banc de pierre pour délacer son corsage, regarda dans la campagne et tomba dans la rêverie. À quoi donc penses-tu ? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne veux donc pas dormir de cette nuit ?

— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n’est quasiment plus la peine d’en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire, Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout drôle.

— Oh ! moi, j’aime ça, le clair de lune ! reprit Claudie, luttant entre le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à mort la nuit ; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois tout.

— Eh bien ! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune m’inquiète un peu ; c’est le plaisir des fades ! les bonnes comme les mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne sont pas en grâce, il y a du danger.

— Ah ! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie ; si tu vas commencer tes histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux plus croire à ça, moi. C’était bon chez nous ; mais à la ville, c’est bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais de ça à mam’selle Marie, tu verrais comme elle te gronderait !

— Je ne te force pas d’y croire, Claudie, les fades n’ont jamais été occupées de toi. Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent jamais. Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de savoir de quoi il s’agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les bons. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en sais trop là-dessus, Claudie.

— Eh bien ! tais-toi, et viens te coucher ! V’là la peur qui me prend. Je ne sais pas comment tu oses en parler à cette heure, toi qui es sûre qu’il y en a…. Heureusement je suis un peu rassurée dans cette chambre, quand la porte est bien fermée, à cause qu’elles ne pourraient pas entrer par la fenêtre : il n’y en a point.

— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les huisseries d’une chambre, elles peuvent y passer si elles veulent. Mais n’aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras avec moi.

— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je n’ai pas ce qu’il faut pour les renvoyer, moi !

— Ne dis donc pas ça, Claudie !

— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. À propos de ça, Marsillat ne t’en conte plus du tout, pas vrai ?

— Non, du tout.

— Du tout, du tout ?

— Tu me demandes ça tous les jours ! Quand je te dis que non !

— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni de femmes capables de se garer d’un homme comme lui.

— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile.

— Je te dis que si, moi, c’est difficile ! Un homme qui veut ce qu’il veut ! Il le veut absolument, quoi !

— Il entend la raison comme un autre, va !

— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre.

— C’est que tu n’avais pas grande envie de l’entendre toi-même, Claudie.

— Dame ! un homme si gentil ! et qui parle si bien !

— Et qui t’a fait des cadeaux !

— C’est bien gentil aussi, les cadeaux !

— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie !

— Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc ; je ne dis pas que j’aie bien fait ; car tout ça, c’est des chagrins pour moi.

— Allons, ne te fais pas de chagrin ! ça ne t’empêchera pas de te marier, ma Claudie.

— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan quand on est au fait de causer avec un monsieur ? Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si bête un Cadet !

— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime toujours ; et un Marsillat, ça n’aime pas longtemps !

— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout ?

— Je ne dis pas ça ; mais qu’est-ce que tu en dis toi-même ?

— Je dis que j’ai eu rudement de peine ! Mais ça commence à se passer. Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire.

— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un homme comme il faut [16]. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et par amitié. Le bon Dieu pardonne ça ; comment donc que les hommes ne le pardonneraient pas aussi ?

— Tiens ! faut bien qu’ils le pardonnent ! dit Claudie en essuyant une larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et indulgente compagne.

Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes ne leur font pas un crime de cette faiblesse qu’ils provoquent et dont ils profitent. Il n’y a jamais eu d’homme du monde au dix-huitième siècle qui ait su fouler au pied ce qu’on appelait alors le préjugé, mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C’est un fait à constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle était l’indulgence et la charité même pour les fautes d’autrui.

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Elle ne put retenir un cri. (Page 56.)


Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire des prières avant de s’endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la meurtrière qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée tout à coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle vit ce corps disparaître. Puis elle l’entendit glisser le long du mur extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du jardin. Cet étage n’était pas élevé de plus de dix à douze pieds au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu’à la lucarne par le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en sursaut, cacha sa tête sous les couvertures, et Jeanne, toute brave qu’elle était, n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière. Lorsque après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle s’y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l’ombre des arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant des allées.

— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça ? dit Claudie.

— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J’ai vu comme une tête.

— Ça avait-il des cornes ?

— Non. C’était fait comme du monde humain, et malgré que je n’aie pas eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j’ai vu comme des cheveux plats sur une tête plate.

— C’était donc fait comme la tête du vieux Bridevache ?

— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que Raguet viendrait faire ici ?

— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier soir ?

— C’est Mam’selle qui les a fermées avec l’Anglais, et peut-être qu’ils auront oublié de mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce méchant Raguet est comme une serpent. Il passerait par le trou d’une serrure.

— Bah ! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque chose. Les chiens n’ont pas jappé.

— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il a des paroles pour les endormir.

— Oui, des belles paroles ! il leur jette de la viande de chevau mort. Il est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant.

— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit Jeanne.

Ma fine, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. J’ai trop peur.

— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin, ça sera donc de notre faute, Claudie ? Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet, ça ne me fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose. Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l’aventure. Elle prit courage et l’accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se moqua de Jeanne au retour.

— C’est égal, dit Jeanne ; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet, ça n’est pas déjà si étonnant : c’est un homme qui se fourre partout, qui court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent.

— C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie ; on le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit un mot à personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour sorcier, et qu’il donne la peur au monde.

Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible d’ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l’étrangeté du personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les plus grandes perplexités. Qui m’eût dit, pensait-il, que je tomberais amoureux d’une paysanne, que je prendrais la résolution d’épouser un être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes !

— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à neuf heures du matin, je suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. J’ai causé avec elle après vous avoir quitté…

— Vraiment ? s’écria Guillaume en rougissant.

— Vraiment ; et elle m’a parlé par énigmes : mais elle m’est apparue comme le modèle le plus pur et le plus divin qui soit sorti des mains du Créateur, et je commence à croire ce que je soupçonnais déjà, que certains êtres qui n’ont pas appris à lire, en savent plus long que la plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette Jeanne ; elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie et m’attire. Ce ne peut être qu’une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la vie aride et ennuyeuse ! Moi qui ressentais parfois, sans vous l’avouer, les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je souffre… mais j’existe…

— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. Comment pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille ?

— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre fille n’a pas d’ambition. C’est pourquoi je l’admire ; c’est pourquoi je l’aime, et persiste dans ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire consentir.

Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux, il le conduisit auprès de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette fut très-aigre avec l’Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant il lui eût été impossible de parler hautement d’un amour qui commençait à l’envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu’il n’avait fait d’abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le lui pardonnait d’autant moins qu’elle le voyait complètement insensible aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle était trop clairvoyante pour ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu’elle avait guettés pour Elvire, elle n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre Jeanne, affectant de la traiter avec hauteur chaque fois que l’occasion s’en présentait, et jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre et la douleur dans cette maison où elle ne pouvait exercer son influence.

XVI.

LA VELLÉDA DU MONT BARLOT.


Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans son pays ; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.

On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat était-il très-calme à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre. Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans l’espérance qu’elle serait là sous sa main ; et, durant toute la maladie de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la prostration du malade le laissait quelquefois en tête-à-tête avec Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter ; mais, à tous ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien officieux dans la maison ; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous fafioteriez autour des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille ; vous êtes un diseur de riens. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la Claudie. »

Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était ; car il avait du dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas toute hypocrisie.

C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité (mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois, affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.

À mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule, et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée ; mais le jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur.

D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait.

Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance, devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une occasion quelque peu énergique pour se réveiller.

Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur en présence de l’objet de ses pensées ; car Claudie avait assez bien écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance tous les petits événements de la maison ; et Marsillat, qui aimait à tout savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y entendit malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les mœurs bourgeoises du pays.

Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré, et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley.

C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue. Sa quenouille était encore attachée à son côté ; son fuseau avait roulé à terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau.

Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux compagnons : Hô !.., vous souvenez-vous ?

— De quoi ? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant souvenir !

— Hô ! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec attendrissement, je me souviens de tout ! Elle était la plus belle enfant du monde, elle est la plus belle fille de la terre !

— Mon Dieu ! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me souviens de quelque chose comme dans un rêve !… Aidez-moi, rappelez-moi !…

— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui avons faits !

— Oui-da ! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits… je me rappelle celui de M. Harley, « un bon mari » ; et le mien, « un amant robuste… » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.

— Ni moi, dit Guillaume ; mais je me rappelle mon aumône. C’était une pièce d’or.

— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir Arthur.

— Et vous croyez que c’était Jeanne ? demanda Guillaume troublé.

— Pourquoi pas ? reprit Léon ; je n’en sais rien, mais il est facile de s’en assurer.

Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir pour les rejoindre ; mais Marsillat l’arrêta.

— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres ?

Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell, Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de Jeanne.

— Dieu du ciel ! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment savez-vous ça, Monsieur ? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère ne l’a jamais dit à personne.

— Ta tante le savait apparemment, Jeanne ?

— Non ! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire ? Ça n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.

— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si simple ? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.

— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc ? dit Jeanne consternée.

— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.

— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai jamais eu de chagrin.

— Mais pourquoi l’as-tu caché ? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons ! tu as cru sérieusement que cela te venait des fades ?

— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur.

— Ainsi, tu crois que ce sont les fades ? répéta Marsillat. Allons, grand bien te fasse ! Tu vois, Guillaume ! ajouta-t-il, affectant de tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères ! Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise ?…

— Nenni. Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal.

— Oh ! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les traits de Jeanne, je ne comprends rien… Mais si Jeanne est dans l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle, mais lui apprendre…

Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la consoler, il ne sut lui dire que « Hô !… »

L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore ; mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.

— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous, sir Arthur, de cette étrangeté ? n’est-ce pas une observation curieuse à faire sur les mœurs de nos campagnes ? Vous avez voyagé dans des pays lointains et sauvages ; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût au centre de la France des superstitions si arriérées !

— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune fille pleure ?

— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière, sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de l’abrutissement.

— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur.

— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer la soumission. Aussi admirez-vous, en poëtes, que vous prétendez être, le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles ; et vous ne faites qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes.

— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le paysan de ses terreurs comme de sa misère… Mais si vous n’avez que Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti. Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle, voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.

— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs ! reprit Marsillat. Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.

— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le lait.

— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise, une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment, l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe ? ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley.

— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie, et les aider à découvrir le symbole.

— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres ; les plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des littérateurs ; je ne demande pas mieux, moi ; mais ils perdraient dès lors cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos yeux, tout le charme de leur superstition.

M. Harley voulut répondre ; mais il fut bientôt contredit et battu par Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui, en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence.

Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et Marie seulement ; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M. Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière, dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M. Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume, étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague, qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait meilleure mémoire que Guillaume ; mais la poésie de ce petit roman l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M. Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par l’expérience journalière.

Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume, quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie nouvelle.

Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon. L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée. Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait l’amener à lui donner une complète adhésion ; mais le jeune homme se retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût arraché son secret.

XVII.

LA GRANDE PASTOURE.


Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche, tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité. Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui enlève une partie de son âme.

— Eh bien ! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc beaucoup ton rêve ?

— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne ; je m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un plaisir, ça m’ôte aussi une peine.

— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi, et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier.

— Oh ! je le sais, ma chérie mignonne ; vous avez trop bon cœur ! Mais enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous.

— C’est vrai ; mais je puis l’écouter, et peut-être adopter tes idées si elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que c’est que les fades.

— Eh ! Mam’selle, c’est bien simple ; elles sont filles de Dieu ou filles du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal, selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou aux mauvaises. Quand une personne a la connaissance, elle fait son salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment.

— Eh bien ! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent des fées ou comme un piège ?

— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas qu’il y a un trésor caché dans notre pays !

— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de Toull ; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève, sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu par les yeux et par les naseaux.

— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.

— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient à rencontrer le bœuf, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le tuer ; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter ; alors le bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années.

— Oui, Mam’selle ; vous savez donc tout ça ?

— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M. Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce que tu y crois ?

— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie ! Moi, je ne dis rien là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de n’être pas tuée par le bœuf, si je venais à le rencontrer, et de trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.

— Allons ! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après ?

— Après, Mam’selle ? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en sa possession ?

— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte malheur ?

— Ça, j’en suis bien sûre ! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est rendue à lui, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien ! le jour où je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le portai bien vite à ma mère.

— Tu pensas donc de suite aux fades ?

— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de connaissance ; je savais seulement que l’or portait malheur, et je n’en voulais point. Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais ; mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des fadets qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le dévide à l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien jolie… il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les temps anciens, du temps de la Grande-Pastoure.

— Eh bien ! la petite pièce de l’empereur ?

— Ma chère défunte me dit comme ça ; « Jeanne, c’est bon, cette pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. » Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche ; la nuit je le passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.

Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom. L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de fer.

— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en est pas un. Eh bien ! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.

— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou blanc ?

— Ça doit être de mon parrain !

— Eh bien ! non, c’est du monsieur anglais.

— De l’Anglais ? Ah ! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter bonheur à une chrétienne ?

— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien ?

— Je ne sais pas.

— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne !

— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle ; mais du temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à attraper le bœuf et à trouver le trésor ?

— Voyons !

— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait jamais la fin ; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui est sur la terre ; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à Paris, à ce qu’il paraît, dans le temps où elle me disait ça.

— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre ?

— Dame ! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire (qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été renvoyé et mis dans une cage de fer par les Anglais, ma mère a pleuré, pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se fâchait, et elle disait comme ça : « Ah ! ma pauvre chère dame de Boussac doit avoir rudement de chagrin ! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais ; et je ne savais que penser de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de mal à ça.

— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur. Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît brûler.

— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le regarde, et ça me fait plaisir. Dame ! écoutez donc, mon père aussi avait été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne l’ai pas connu non plus ; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a brûlé avec tout le reste.

— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne ? Quand tu auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges ?

— Oh ! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là ? J’en rêve toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée, et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça. Cependant, je n’en parle jamais à personne.

— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre, pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des coups de sabot.

— Ah ! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi ! Ma mère a dit que votre grand’père avait été très-ami avec la Grande-Pastoure, et qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.

— Mon grand-père ?

— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça dans la maison d’ici.

— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne ; mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi, Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer à lever une armée contre eux.

— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit ? Je vous en demande pardon.

— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui pleurent l’empereur Napoléon.

— Vrai, Mam’selle ? il y en a ? Oh ! il faudrait faire grâce à ceux-là.

— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley, qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi.

Si pourtant, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande-Pastoure parce qu’elle avait la connaissance !

— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en réponds.

— Oui da ! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là ?

— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, Jeanne.

— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon chapelet.

— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.

— Et à cause donc, Mam’selle ?

— Parce qu’il t’aime, Jeanne.

— Il m’aime ! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère ?

— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup.

— Et pourquoi donc ?

— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, s’assemble, Jeanne ! N’est-ce pas vrai ?

Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire dire ce que j’en pense, dit-elle ; je ne sais pas pourquoi vous vous inquiétez de ça.

— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une fille à marier, moi, et je puis d’un jour à l’autre, être demandée par quelqu’un.

— Oh ! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça, répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je vous ferais de la peine sans le savoir.

— Nullement, Jeanne ; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.

— Oh ! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller !

— Tu ne m’aimes donc pas ?

— Pouvez-vous dire ça !

— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou, et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place, et que M. Harley veuille t’épouser.

— Est-ce que je sais moi ?

— Mais, enfin, tu peux bien supposer !

— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce monsieur-là ; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme ; mais l’épouser ! Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant. Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne ; il n’y a rien de si bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le jure sur mon baptême !

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Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait s'empêcher de l'admire. (Page 63.)


Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poëte, ne pouvait s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât profondément, et elle la comparait intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat douloureux de la force et de la gloire.

Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa bergère inhumaine, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience.

Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne le fut auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour se transformer en berger.

Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.

XVIII.

LA FENAISON.


Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines ; mais, à son grand déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à remarquer leurs défauts ; et comme elle faisait part de ses soucis à la sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs fois ; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation, madame de Boussac ne voulut point y croire.

M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il essayait parfois de se conformer à ses intentions ; mais lorsque Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble, une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur plaise ; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes, mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même temps que de goût, en persistant à l’épouser.

Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante, à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull, faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et le mettre dans ses intérêts ; mais sous le sceau du secret, et à la condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser, sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci avait enfin compris le parti qu’elle

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Le sacristain l’eût cédé de bonne grâce. (Page 63)


pouvait tirer de sa jeunesse et de sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays, c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard, parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du mylord, et tout le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu que l’Anglais était imberriaque, c’est-à-dire un peu fou ; et chaque Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en profite avec joie.

Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui parce qu’il est bon ! » Elle lui parlait avec une considération particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales. Mais elle ne paraissait pas plus énamourée de lui que le premier jour, et il attendait avec une admirable résignation, un jour d’abandon ou d’émotion qui n’arrivait pas.

Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les folles herbes pour ses vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que Jeanne avait bien de la chance, que la mère Tula avait eu grand’raison de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull ; mais ne voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit, la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot d’amourette. »

Mais Marsillat qui, revenait passer presque tous les samedis et les dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui avaient répété la nouvelle en plein billard… d’où elle avait été circuler sur la place du marché… d’où enfin elle avait été, à cheval et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui, disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de la Châtre, où le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir la belle Boussaquine ; et comme on la voyait fort rarement, il y en avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage, affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une maritorne pour se désennuyer.

Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac, grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui racontait, et seule, dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac, criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la Charmoise, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées.

Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur deux personnes dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui, piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait désormais changer de moyens, ruser, attendre… Marsillat n’en avait pas le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était mortellement blessé.

L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que cela, car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage, il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser cette fille des champs. Il s’était laisser frapper l’imagination par sa beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par délicatesse ; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné ; il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix ; et comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui peignit cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la cour à mademoiselle de Charmois ; mais Elvire, avec ses talents frivoles, ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres, était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer.

Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte, qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où Jeanne avait gardé ses vaches dans les bordures seulement, durant toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez trop bien ! lui disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur ; jamais je n’ai vu un bourgeois se prendre (s’en acquitter) si bien. Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme comme nous ? »

Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri, vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las, serrant lui-même ses récoltes, travaillant comme un homme, avec ses métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes fourchées de loin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de la mouche qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie perchée, auprès de sir Arthur, sur l’avant de l’édifice. Cette jeune fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées miloches, en termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise ; mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin, et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi fardée plus que de raison par le soleil de juin.

Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire au soleil l’éclat de sa chemise de batiste, découvrait son cou rond et blanc comme celui d’une femme. Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on pût voir ; mais Claudie le trouvait trop mince, et l’air de tendre commisération avec lequel elle lui disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume », l’humiliait par la comparaison qu’il faisait de sa frêle organisation avec la taille carrée de l’Anglais (S’échauffer, c’est prendre un coup de soleil et la fièvre.)

Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le travail de passer le foin au rangeur, et qu’elle était ainsi en rapport continuel de regards et de paroles avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant à la tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de les soulager des mouches, à leur faire secouer rudement le char, et par conséquent son rival. Sir Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui faire faire une chute ridicule. Il riait et assurait avoir le pied marin.

Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un massif d’arbres, et causait avec Marsillat d’une affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha enfin de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait de si intéressant dans le visage des bœufs, pour rester là, insensible à d’autres visages, beaucoup plus intéressants dans leur animation.

— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le jeune homme, affectant de ne pas comprendre, et cherchant à se distraire du véritable sujet de ses préoccupations, pour admirer ces faces bovines si bien coiffées dans notre pays, et si calmes dans leur puissance. Oui, je comprends que Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu dans ce large front si bien armé, et dans cet œil noir à la fois si fier et si doux. Il y a de l’enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le poil fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre délicate. Il y a du paysan, dans ces genoux larges et rapprochés, dans la lenteur de cette démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui fouette l’échine toujours noueuse et sèche. Oui, c’est un bel animal ! Le fanon est magnifique et le flanc a un développement immense. On prétend que la face est stupide : c’est faux ; elle exprime la force et l’innocence ; elle a du rapport avec la physionomie de l’homme qui cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme nos paysans entendent bien l’art sans le savoir ! Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé cette coiffure d’un style si large et si simple ! Ce frontal de paille tressée, qui ressemble à un diadème, et cet entrecroisement ingénieux des courroies qui embrassent les cornes et le joug ! vraiment ceci doit être de tradition antique, et jamais le bœuf Apis n’a été plus majestueusement couronné.

— C’est très-joli, ce que vous dites là, répondit Marsillat en souriant. C’est de la poésie, c’est de l’art ; mais il y a de la poésie ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez, Guillaume, regardez Jeanne ! cette belle fille si douce et si forte aussi ! Forte comme un homme ! Voyez ! Elle enlève cinquante livres de foin au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher.

— Oh ! je crois ben ! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. Monsieur Léon, c’est la fille la plus forte que j’asse pas connaissue. Elle lève six boisseaux de blé et elle se les fiche sur l’épaule aussi lestement que moi, foi d’homme ! Ah ! la belle fille que ça fait !

— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa manière, reprit Léon ; mais ne sauriez-vous rien trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes bêtes cornues ? Est-ce qu’il n’y a pas dans Jeanne une meilleure part de la divinité ? Puissante comme Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse comme Isis, la messagère des dieux. Voyons ! je ne suis pas poëte, moi, je ne fais pas de ces métaphores-là quand je plaide ; mais si j’étais vous, j’aurais remarqué, dans cette créature rustique, mille beautés auxquelles vous ne daignez pas prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi ! Le bon Dieu devrait toujours secouer sur nous les rayons du soleil d’été, afin que toutes les femmes adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une courte jupe et une chemise ; convenez que c’est charmant ! Vous parlez d’antiques ! Ceci est chaste et voluptueux comme l’antique : on ne voit rien et on devine ce torse admirable : la chemise monte et agrafe au cou, les manches au poignet ; l’étoffe n’est ni fine ni transparente ; mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur et le moelleux des draperies grecques. Et quelle statue de Phidias que Jeanne ! Ses belles formes se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. Regardez, si la jeune Charmois n’a pas l’air d’une poupée de cire à côté d’elle ! Oui, oui, je vous dis que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la druidesse des pierres jomâtres ; c’était Velléda, et pourtant c’était Lisette ! Les jolis naseaux courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni mon souffle, ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que ce profil olympien et ces lèvres de rose…

Guillaume tourna brusquement le dos à Léon sans écouter le reste de sa phrase. Il courut offrir son bras à sa mère, qui regagnait le château. Marsillat lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré sa brûlante description, il avait eu un sourire et des regards diaboliques. Tout cela semblait dire à Guillaume : Tu vois ce chef d’œuvre de la nature, cet objet de tes secrètes pensées !… Admire et convoite ! c’est moi qui triompherai de sa pudeur sauvage, et tu échoueras misérablement en faisant de la poésie qu’elle ne comprendra pas.

Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa chambre, et, penché sur le balcon qui domine une si effrayante profondeur, il se livra aux plus sombres rêveries, tandis que les rires des faneuses et le cri des bouviers se perdaient dans l’éloignement.

XIX.

AMOUR DE JEUNE HOMME.


Aussitôt après le dîner, où Guillaume expliqua son abattement par une forte migraine, il retourna à sa chambre, et, se sentant malade en effet, il essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il souffrait, et l’action de la pensée était comme suspendue en lui. Sa sœur vint le voir. Elle lui trouva de la fièvre, un peu de divagation ; elle courut avertir sa mère. On envoya chercher le médecin de la ville et du château. À minuit une attaque de nerfs se déclara ; mais des soins intelligents en atténuèrent la violence. À une heure, le malade fut calme ; à deux heures il dormait profondément, et tout mouvement de fièvre avait disparu. Le médecin se retira. À trois heures, Marie obtint que sa mère allât se coucher. À quatre heures, Marie, trop frêle pour supporter une longue veille, laissa tomber le roman qu’elle lisait. C’était le Connétable de Chester, et elle s’enflammait d’une amitié plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les caractères charmants de la jeune châtelaine et de sa confidente dévouée, l’aimable Rose Fleeming. Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer la fatigue de cette délicate enfant. Jeanne trouva sa chère mignonne bien pâle, la supplia d’aller se reposer aussi ; et après s’être beaucoup fait prier, Marie ayant reconnu que son frère avait les mains fraîches et le sommeil parfaitement calme, céda aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne avait un corps de fer : elle avait passé autrefois tant de nuits sur ce fauteuil, occupée à veiller son parrain dans sa cruelle maladie, qu’une de plus ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait que Claudie allait venir la relayer, et sir Arthur, qui avait veillé aussi jusqu’à trois heures, avait promis de revenir à six. Marie adorait son frère, mais elle avait un voile sur les yeux. Le poëme calme et pastoral dont sir Arthur était le héros l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois elle avait eu des soupçons, elle les avait repoussés comme injurieux à l’amitié fraternelle. Il lui semblait si naturel que Jeanne fût aimée et recherchée en mariage par un homme riche et noble, qu’elle ne voulait pas supposer un amour moins loyal dans le cœur de son frère. Le silence de Guillaume, si confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce de blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, l’empêchaient donc de révoquer en doute la pureté de son attachement pour sa filleule.

Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le roman, et pour ne pas perdre de temps, ou pour ne pas s’endormir, elle étudia en épelant quelques lignes qu’elle ne comprit pas ; mais elle tressaillit et se leva, en entendant son parrain l’appeler d’une voix éteinte, et avec un accent douloureux.

En la voyant debout près de lui, Guillaume fit un cri et cacha son visage dans ses mains. — Hélas ! mon parrain, je vous ai fait peur, dit Jeanne ; vous m’aviez pourtant appelée.

— Je t’ai appelée, Jeanne ? dit le pâle jeune homme en laissant retomber ses mains et en prenant celles de Jeanne ; et pourtant je dormais ! Mais je rêvais de toi et je souffrais horriblement : mais que fais-tu ici, Jeanne ? pourquoi es-tu venue dans ma chambre ? Oh ! mon Dieu ! réponds-moi !

— C’est que vous avez été un peu malade ; mais ce n’est rien, mon parrain, vous voilà mieux. Dieu merci !

— Et tu veux t’en aller ? s’écria Guillaume en lui serrant le bras avec force, tu veux me quitter ?

— Oh non ! mon parrain ! je resterai avec vous ; vous savez que quand vous n’êtes pas bien, je ne vous quitte jamais.

— Oh ! oui, j’ai souffert, je m’en souviens ! reprit le jeune baron. Tu n’étais donc pas là ?

— Oh ! si fait, mon parrain !

— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, Jeanne ; j’ai la tête bien faible.

— Il faut prendre de la potion, mon parrain.

— Non, non, pas de potion, ne t’éloigne pas, Jeanne. Ta main dans la mienne me fait plus de bien. Et pourtant… que tu m’as fait de mal depuis que je te connais !

— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal ? dit Jeanne tout épouvantée. Et comment donc que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu mourir pour vous faire guérir ?

— Jeanne ! ô ma chère Jeanne ! s’écria Guillaume exalté et brisé en même temps, et ne pouvant plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir depuis quelque temps surtout ; depuis que tu ne m’aimes plus !

— Moi, je ne vous aime plus ? s’écria Jeanne à son tour, suffoquée par des larmes soudaines. Qui donc a pu vous dire une pareille menterie ? Il n’y a pourtant pas de méchant monde ici !

— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes un autre, Jeanne ; avoue-le ! moi, je ne peux pas me contraindre plus longtemps. Je t’adore…

— Comment que vous dites ce mot-là, mon parrain ?

— C’est donc un mot que tu ne connais pas ? Et pourtant M. Harley a dû te le dire.

— Oh ! non, mon parrain ! jamais le monsieur anglais ne m’a dit un mot pareil ; c’est un mot qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me dites-vous, mon parrain, que j’en aime un autre que vous ? C’est donc pour me dire que je ne veux plus vous aimer ?

— Tu m’as donc aimé, Jeanne ? Oh ! dis-le-moi !

— Mais je vous aime toujours, mon parrain.

— Tu m’aimes ! et tu me le dis si tranquillement !

— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça tranquillement, répondit Jeanne qui croyait être accusée de froideur, et qui pleurait avec la mélancolique sérénité de l’innocence calomniée.

— Oh ! non ! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume en quittant le bras de Jeanne, et en se passant la main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne me comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je te demande !

— Hélas ! mon petit parrain, dit Jeanne en se mettant à genoux auprès du chevet de Guillaume, il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça ; vous voilà comme quand vous étiez malade, et que vous me reprochiez toujours de ne pas vous être assez attachée. Je vous soignais pourtant de mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne comprends pas bien tous les mots que vous dites.

— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer !

— Hélas ! mon Dieu ! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder, grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur.

— Oh ! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour ! s’écria Guillaume en se tordant les mains.

— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots à monsieur Marsillat.

— Oh ! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, lui aussi !…

— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle bien mal, allez, mon parrain !

— Le misérable t’a insultée ?

— Oh ! non, mon parrain. Je ne me serais pas laissé insulter. Et d’ailleurs, il ne faut pas vous fâcher contre lui. C’est un homme qui n’est pas bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps qu’il ne m’ennuie plus, et mêmement un jour que je lui faisais honte de ses folletés il m’a promis bien honnêtement qu’il me lairait tranquille dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu depuis à me plaindre de lui.

— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il aussi dans ma bouche, dis ! Allons, réponds !

— Je ne pourrais pas vous dire… mon parrain… Mais ça me paraît que c’est vous qui ne m’aimez plus quand vous me dites des choses comme ça.

— Jeanne, je te comprends ; tu crois que je veux te tromper, te séduire…

— Oh ! non, mon parrain, je ne crois pas ça de vous ; vous êtes trop bon et trop honnête pour avoir ces idées-là.

— Et pourtant mon amour t’offense et l’effraie !

— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. C’est un mot que nous comprenons peut-être d’une façon et vous d’une autre. Nous disons ça, nous autres, quand nous parlons de gens amoureux.

— Eh bien ! Jeanne, si j’étais amoureux de toi ?…

— Oh non ! non, ça n’est pas, mon parrain ! dit Jeanne en baissant les yeux avec tristesse ; c’est la maladie qui vous fait dire ça.

— Eh bien ! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons.

— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité.

— Ainsi tu me repousses, tu me hais !

— Est-il possible, mon Dieu ! dit Jeanne en cachant son visage baigné de larmes, dans son tablier.

— Oh ! je t’offense et je t’afflige ! que je suis malheureux ! je m’étais égaré ; tu n’as pas d’amour pour moi !

— Oh ! mon parrain, je ne me serais jamais permis ça, et j’aimerais mieux mourir que de me mettre ça dans la tête.

— Que dis-tu donc ? ô simple ! ô folle ! Tu croirais donc m’offenser, me manquer de respect, peut-être ? parle, tu es folle !

— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon parrain ; mais ça offenserait ma marraine, j’en suis sûre, et peut-être bien aussi notre chère demoiselle. Mais, Dieu merci ! je suis incapable de ça ! Venir dans votre maison, gagner votre argent, manger votre pain, et puis me mettre dans la cervelle d’être amoureuse de mon maître, de mon parrain ! Mais ça serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu sait que jamais je n’en ai eu l’idée, tant petitement que ça soit !

— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je me suis condamné à tout savoir ; si j’étais amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais jamais ?

— Oh ! mon parrain ! ne parlez pas comme ça ; on dirait que c’est vrai, et si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte [17], et que je m’en aille bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais me retrouver avec vous.

— Oh ! ce que tu dis là est affreux ! Tu voudrais, tu pourrais t’éloigner ainsi de moi… Tu en aurais la force ! Et moi j’ai tenté de l’avoir, mais je l’ai tenté en vain ! Il a fallu revenir. Je me suis cru guéri, je t’ai revue, et mon mal est revenu plus terrible qu’auparavant.

— Ah ! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que vous dites là ? Vous m’enmêlez avec votre maladie, et c’est comme si j’avais été cause de tout. Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne comme ça l’esprit contre moi ?

— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu m’anéantit.

— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas avec plus d’amitié ; mais elle aura peut-être plus de bonheur que moi, qui vous impatiente, et contre qui vous avez toujours une idée de fâcherie, quand vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie ou le monsieur anglais, et je vous promets, mon cher parrain, que, pour ne plus venir dans votre chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins.

— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria Guillaume exaspéré. Tu cherchais une occasion pour me quitter, et tu me quittes tranquillement, tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. Va donc, adieu ! laisse-moi, laisse-moi ! je ne me connais plus !

Et le jeune homme, un peu impérieux comme un enfant gâté, se mit à sangloter, à gémir et à se tordre convulsivement les mains.

Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher madame ou mademoiselle de Boussac, soumise à l’ordre qu’elle avait reçu de les avertir immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait de nouveau. Mais lorsqu’elle fut sur le point de sortir de la chambre, elle s’arrêta, épouvantée de l’état violent où elle voyait le malade. Elle n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle s’efforça, comme autrefois, d’employer les doux reproches et les maternelles prières pour l’engager à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins malade et beaucoup plus amoureux que par le passé. Il pressa Jeanne contre son cœur, inonda de larmes ses mains froides et tremblantes, et quand il lui eut fait promettre de rester près de lui, ce jour-là, et toute la vie, las de jouer au propos interrompu comme tous les amants timides, il s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer clairement son amour, sa jalousie et même ses transports de vingt ans. Ce n’était pas le langage brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus ardentes encore et les divagations brûlantes d’un premier amour qui se sent coupable, et qui se précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme, partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement.

Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et cette sincère douleur fit croire à Guillaume qu’il était aimé, sans passion peut-être, mais avec un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. C’est alors que Jeanne se dégagea de ses bras et s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout à coup face à face et presque réfugiée dans les bras de sir Arthur.

— Hô ! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur de Jeanne et des cris étouffés du malade, qui, à sa vue, entra dans un nouveau transport de jalousie et de désespoir.

— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne dont les traits bouleversés démentaient les paroles. Mon parrain est un peu malade, et vous allez tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je m’en vas.

Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux devant ses images vénérées, la Vierge Marie, reine de toutes les fades, Jeanne, la grande Pastoure, qu’elle croyait canonisée et qu’elle appelait de bonne foi sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, d’après la confusion poétique qui régnait dans le cerveau de sa mère, que c’était sa patronne ; et l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme l’archange Michel de la France et le martyr des Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et, quand elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de lui inspirer la conduite qu’elle devait tenir dans des circonstances si cruelles et si étranges à ses yeux.

Claudie la surprit dans cette méditation. — À quoi penses-tu ? lui dit-elle ; tes vaches n’ont pas encore mangé, et tu restes là à faire la prière comme si tu étais dans l’église un beau dimanche.

— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je dirai aussi bien mes prières en faisant mon ouvrage. Et la beauté pour laquelle soupiraient un homme de mérite, un intéressant jeune homme et un brillant avocat, alla pourvoir au déjeuner de la Biche, de la Vermeille et de la Reine, les trois belles vaches confiées à ses soins.

Jeanne était au pré depuis environ deux heures, lorsqu’elle vit venir à elle sir Arthur Harley, le long des rochers qui surplombent la rivière. Elle eut envie de l’éviter. Les messieurs commençaient à lui inspirer la méfiance et la crainte ; mais l’Anglais avait, en ce moment surtout, une physionomie si bienveillante et si loyale, qu’elle se rassura un peu, et continua à tricoter, tandis qu’il s’asseyait à quelque distance d’elle sur le rocher.

— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je viens vous parler d’une chose extrêmement délicate, et si je ne m’exprime pas bien en français, vous m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions. M. Harley, qui s’exprimait fort bien en français, sauf quelques erreurs de genre et de temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, espérant par là lui faire oublier un peu la différence de leurs conditions. Mais Jeanne était moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle devait montrer beaucoup de respect afin d’en inspirer beaucoup. Elle comprenait bien que c’était la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans danger ; et cependant sir Arthur méritait mieux d’elle, et elle le sentait instinctivement sans oser s’y fier.

Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et une voix émue qui portait l’attendrissement et l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il venait de deviner, d’arracher peut-être le secret de Guillaume, et qu’il désirait savoir si elle répondait à l’amour de son jeune parrain, afin de lui donner aide, conseil et protection dans cette circonstance, quels que fussent ses sentiments. Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret de son parrain, et quand elle vit que sa réserve était inutile : — Eh bien ! Monsieur, dit-elle, puisque vous me parlez de ces choses-là comme ferait M. le curé Alain, je vous répondrai comme à un brave homme que vous me paraissez. C’est vrai que mon parrain se rend malheureux pour moi ; mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai tant de chagrin, que je suis capable de m’en aller du château si vous pensez que ça le soulage. Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, Dieu le sait ! mais je ne l’aime pas autrement que je ne dois, et je pourrais jurer à vous et à ma marraine que, pour être amoureuse de lui, oh ! ça n’est pas, et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, que je n’y ai jamais pensé une minute !

— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne regardiez pas comme possible que votre parrain fût amoureux de vous ; mais à présent que vous le savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré vous ?

— Non, Monsieur.

— Parce que vous êtes fière et sage, et que vous craindriez de tomber dans le mépris des autres et de vous-même. Mais si votre parrain pouvait et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous pas ?

— Non, Monsieur, jamais.

— Parce que vous supposez que sa famille s’y opposerait et que vous ne voudriez pas causer du chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine elle-même y consentait ?

— Ça serait la même chose, Monsieur.

— Vous me dites la vérité, Jeanne ? la vérité comme à un ami, comme à un frère, comme à un confesseur ?

— Oui, Monsieur.

— Cependant, ce dont je vous parle n’est peut-être pas impossible. J’ai de l’influence sur madame de Boussac ; je puis réparer l’injustice de la fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une fois, et plus que jamais je suis votre serviteur et votre ami.

— Oh ! pour vous. Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère me le commanderait.

— Oh ! Jeanne, pensez-y ! M. Guillaume est un bien beau jeune homme ; il est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands services, et il vous aime à en mourir.

— Que je meure donc à sa place ! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas de l’épouser.

Et elle se prit à pleurer.

— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée ?…

— Moi, Monsieur ? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée vous avez là ! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas ?

— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un ?

— Avec quelqu’un ? Non, Monsieur, vous vous trompez.

— Mais vous aimez quelqu’un ?

— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses joues, comme si ce soupçon l’eût offensée.

— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence ?

Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes une faible et fugitive rougeur.

— Non, Monsieur, répondit-elle enfin ; vous me faites de la peine en me questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si je peux consoler mon parrain de sa peine ; mais ça n’est pas possible. S’il veut me garder dans son idée, il faut que je m’en aille.

— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis, je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même ; sa souffrance retombe sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes, et que vous me permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous confier ; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur mon honneur.

— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de Toull-Sainte-Croix ? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur ; ça ferait mal parler de moi et de vous aussi ; mais si vous avez quelque chose à me commander, vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très-bien lire l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir.

— À la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému ; et il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au moins son jeune ami du tourment de la jalousie.

Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est si escarpé que personne n’y passe jamais. À la frontière, ce serait un sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il ne pêchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants de l’autre rive.

Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère.

Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie était triste ; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le désirât. M. Arthur écrivait des lettres ; il paraissait préoccupé. Il venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin. Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial ; il fit une toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou trois jours, et prit la route du Bourbonnais.

La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge de la maison disparût par sa négligence.

La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie, lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de Raguet murmurer derrière elle : « Attends, la belle Jeanne, attends ! je m’en vas t’aider. »

— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici ? lui demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.

— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici ? reprit Raguet d’un ton goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un grand chevau jaune.

Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le sentier qui conduisait au jardin.

— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne ? dit Raguet en la suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des filles.

Et au bout de trois pas, il reprit : « C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne ? Qu’est-ce que la mère aurait dit de ça ? »

— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait du jardin ; je n’épouse personne.

— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras bourgeoise ?

— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas.

— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain. Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous ? Depuis vingt mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée en misère[18]. Les fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la lairas pas mourir sans venir lui dire bonsoir ?

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C’est-il vrai ce que vous dites là… (Page 71.)


— C’est-il vrai, ce que vous dites là ? demanda Jeanne en s’arrêtant, car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade ?

— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander par queuque-z-uns si c’est vrai.

— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.

— Tu sais ben que si ! puisque je l’ai rencontré au droit des pierres jomâtres.

— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va ; mais je saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade.

— Oh ! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte.

— Mais si elle est en misère, comment donc que vous n’êtes pas avec elle, vous ? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous la soignez si mal !

— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle ! Il y a deux mois que je l’ai laissée là.

— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante ?

— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas.

— Eh bien ! vous êtes un vilain homme ; je le savais bien ! répondit Jeanne en lui fermant la porte au nez ; et elle revint à la maison, incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet.

XX.

ADIEU À LA VILLE.


Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où peut aller la magnanimité sublime d’Arthur ? Il voit que je l’aime, et il croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser ! L’épouser !… Eh ! si elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté ? Malheureux insensé ! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit inquiet et lâche ! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de mon ami ? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre et détruire à mon profit ses espérances ? Irais-je offrir à Jeanne un cœur incertain et tourmenté ; l’indignation de ma mère, mille obstacles à braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir sans nuage que lui offre le noble Arthur ? »

En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur, au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie vint s’asseoir dans le grand fauteuil ; Jeanne était, disait-elle, trop fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit avec une amère douleur.

— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral. Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire pour lui que la mort ? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.

— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien ; mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à vivre, il deviendra fou très-certainement.

— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.

— Cela se pourrait ; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très-peu chaste dans l’intention… bien qu’il le soit peut-être dans le fait ; je ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune homme ! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime sa sœur presque comme un amant… et il aime ma fille aussi.

— Vous le croyez ?

— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh ! je sais bien que sous votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume, vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence.

— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la demander pour lui.

— Eh bien ! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai, cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il regarde la lune, il regarde Jeanne ; il voit que votre cerveau brûlé d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison. Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille. Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz des nouvelles.

— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait rendu, en le soignant, de grands services… je la renverrais.

— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet, et tout sera dit.

— Je le veux bien ; mais si cela exaspère Guillaume ? je n’ose rien. Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature l’agite un peu trop.

— Eh bien ! dit la Charmois après quelques instants de silence, donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera.

— Que je lui donne ! Mais ce que vous dites là est contraire à toute morale, à toute piété !

— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la lui prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements toujours inévitables et parfois nécessaires.

— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous venez de me parler d’un mariage avec Elvire ?

— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une maîtresse avant le mariage ? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que toute autre ; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas d’intrigue, elle ne saura pas le passionner ; sa stupidité le lassera bien vite ; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux, quand Elvire et Guillame seront mari et femme. D’ailleurs, quand on voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera…

— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit diabolique.

La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure.

Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un coup décisif. « Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre marraine sait tout. »

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Jeanne rougit et baissa les yeux. (Page 74.)

Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder.

— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M. Harley, reprit la Charmoise, et que vous avez pensé qu’il serait aussi facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma chère, que l’un est aussi impossible que l’autre ; qu’on vous trompe, qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même rougirait d’en avoir la pensée.

— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites.

— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser pour vous faire consentir…

— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux !

— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour ?

— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.

— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra.

— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien, Madame.

— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez peut-être faire du scandale. Eh bien ! cela ne sera pas ; on ne fera aucune attention à vos semblants de vertu, ôtez-vous de l’esprit la chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici.

Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre. Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus.

— Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à temps sa trop faible amie. « J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle est coupable, elle sera soumise ; si elle est sage, elle se soumettra.

— Que voulez-vous dire ? qu’avez-vous fait ? dit madame de Boussac ; vous me faites trembler.

— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais ! laissez-moi faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper, et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez ! Si Guillaume n’est pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils.

— Mais tout cela est criminel ! Tel fut le dernier cri de détresse de la conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous les menaces. — Eh bien ! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes, attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir. Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra, pour cela, qu’un an ou deux d’absence.

— Ah ! c’est affreux ! s’écria madame de Boussac, le perdre encore, passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce prix, c’est au-dessus de mes forces.

— Je le savais bien ! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à Jeanne ; ménagez-lui ce soir un tête-à tête avec l’enfant, et je vous promets que demain, ni lui ni elle ne vous tourmenteront.

Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle fut repoussée avec une apparente dureté.

Jeanne alla affener ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur ; puis elle rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour clore religieusement une phase de sa vie de travail.

Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet des bardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle les baisa longtemps en versant des larmes amères…

En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans lui rien dire.

— Où vas-tu donc ? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de son triste sourire.

— Aux champs, répondit Jeanne.

— L’heure est passée, dit Claudie.

— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne ; et elle descendit précipitamment.

À la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet.

— Tu vas donc te promener, ma Jeanne ?

— Je m’en vas au pays de chez nous, mon vieux.. Ma tante est bien malade, et j’aurais dû partir ce matin.

— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne ? la nuit te prendra en chemin.

— Oh ! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud.

— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais monde, te défendrait-il ben ?

Oui bien, va, n’aie pas peur.

— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin ? J’aurais demandé permission d’aller te conduire…

— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me détemses pas.

— Tu reviendras demain, Jeanne ?

— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire. Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais.

Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la porte du cabinet de Léon Marsillat.

— Qu’est-ce ? dit-il avec son ton brusque.

— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat ?

— C’est encore vous, chenapan ? Que voulez-vous ?

— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat.

— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce n’est pas mon heure. Allez au diable.

— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat ; mais vous m’écouterez bien.

— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous êtes incorrigible.

— Oh ! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige.

— Oui, comme à l’ordinaire ! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une vengeance de coquin ?

— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils pas mis dans la tête à présent que je m’habille en femelle, et que je vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la lavandière autour des fosses ?

— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens qui veulent vous corriger.

— Du tout. Monsieur, jamais ! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine ; mais je me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps.

— On ne prête qu’aux riches… d’autant plus que je vous ai reconnu, maître Raguet ! ainsi, taisez-vous.

— Oh ! vous croyez ? mais vous vous serez trompé !… Tant qu’à la Jeanne…

— Taisez-vous, encore une fois !

— Elle vient de partir du château, vous le savez donc ? Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude, sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua :

— Oui, Monsieur, oui ! toute seule avec son chien… Elle s’en va à Toull… Elle doit être maintenant à la sortie de la ville… Elle marche vite !

— Qu’est-ce que tout cela me fait ? dit Léon. Vous me fatiguez, allez-vous-en !

— Je m’en vas, et je dirai à votre valet d’arranger vot’ chevau bien vitement.

— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie, il le fait comme il le dit.

Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui le poussait.

Il franchit la ville au grand trot ; puis pensant qu’il devait laisser prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour, il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue.

— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au moment où Léon allait prendre celui de Savau.

Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se plaça devant la tête de son cheval en disant : « Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça ! — Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est fait le manche de mon fouet ! — Jésus, mon Dieu ! murmura le bandit stupéfait ; il n’y a donc que des ingrats dans ce monde !

XXI.

LE MIRAGE.


« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir son aide, quand je la repousse… Mais Jeanne est si belle !…

Jeanne marchait vite ; elle avait quatre grandes lieues à faire pour arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades. C’est un bon endroit, et aucune mauvaise chose n’oserait venir m’y tourmenter.

Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas compter sur la connaissance que sa mère lui avait donnée à l’effet de repousser les méchants fadets et les follets pernicieux. Elle avait souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on appelle cela sereiner les ouailles[19].

Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres, et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les paysans les conservent et en composent encore ; et tandis que les demoiselles chantent au piano les plus plates et les plus détestables nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes voudraient avoir trouvées.

Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à sereiner, Jeanne ne put se trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal, elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.

« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »
« C’étaient trois petits fendeurs, etc. »
« Chante, rossignol, chante, etc. »

Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et paroles, au coin du dix-huitième siècle. La savante Tula avait appris à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter, et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la Marche, ou sur les versants herbageux du Borbonnais, de très-vieux refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps des désordres et des misères du régime militaire et féodal :


Je maudis le sergent
Qui prend, qui pille le paysan ;
Qui prend, qui pille,
Jamais ne rend.


Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la Grande Pastoure :

Petite bergerette
À la guerre tu t’en vas…
………………………..
Elle porte la croix d’or,
La fleur de lis au bras ;
Sa pareil’ n’y a pas, etc.

Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes, s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes. Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis aux druidesses, les fades et les femmes indifféremment. Le curé Alain assurait que du temps de Charlemagne, les évêques et les magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs, sont également impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M. Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais ; et si sa mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc, dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan ? L’idée pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué, quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre ? Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir été témoin oculaire de toutes ces choses, avant la révolution. Mais le récit n’en était pas moins vrai ; il s’était perpétué de père en fils dans sa famille.

Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les paroles de sa mère : « ça n’est pas bon de quitter son pays et sa famille » ; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait parlé par la bouche de sa chère défunte.

À mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son rocher natal. À chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain ! Elle recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir. Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau ? Elle n’en aurait pas moins l’amour des bêtes et du travail. Elle retrouverait les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude. Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois ; elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts. Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville. Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie ; mais elle se sentait vaguement redevenir poëte, à mesure qu’elle s’enfonçait dans le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches. L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour, élevé à la plus haute puissance.

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Finaud s’arrêta court. (Page 76.)

Tout à coup, le cri sinistre de l’oiseau de la mort (le crapaud volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front ; elle regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres pierres jomâtres.

— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres. On a tué du monde là-dessus ; les autrefois[20], et les âmes sans confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter l’Ave, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale, lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse.

— Eh bien ! Finaud ! Eh ! petit Finaud ! À qui en as-tu ? dit Marsillat, dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne ? reprit le cavalier en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille[21] !

— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu, qui semblait dire : Passez votre chemin.

— Ah çà ! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un ami pour la défendre.

— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi.

— Et ton galant n’est peut-être pas loin ?

— Bon, bon, amusez-vous ! vous savez bien que les galants et moi ça ne va pas ensemble.

— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se retrouver.

— Ne me taquinez pas, monsieur Léon ; je ne suis pas gaie.

— Vrai, ma pauvre Jeanne ? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au château ?

— Oh ! non. Monsieur ! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir. En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat ?

— Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que vous pourriez en avoir vu de chez nous.

— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris la maladie de ta tante ?

— Dame ! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour me faire du chagrin.

— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre cela ; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais dit.

— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat ; ce serait m’empêcher de faire mon devoir.

— C’est vrai, mais que veux-tu ? J’avais peut-être mes raisons pour ne pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.

— Est-ce que ma tante serait en danger ?

— Je n’en sais rien. Elle était très-mal il y a huit jours que je l’ai laissée chez moi.

— Chez vous, monsieur Marsillat ? où donc, chez vous ?

— À Montbrat ; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours ?

— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous ?

— Oh ! elle y est encore. Que veux-tu ? c’est une méchante femme que je n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur, comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne ; et depuis ce temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.

— Ah ! mon Dieu ! ma pauvre tante ! Mais ça me fend le cœur ce que vous me dites là, monsieur Léon ! Si je l’avais su plus tôt ! je ne voulais quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça… ; mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet m’a fait des mensonges.

— Le vieux Raguet… dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura menti, en effet. Tiens ! c’est tout simple ! Il aura pris l’argent pour lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis… deux semaines, je crois ; oui, il y a bien deux semaines !

— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien des bontés ! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon cœur. Je vous remercie bien pour ma tante ; j’irai la voir demain matin à Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour l’emmener.

— Et où veux-tu l’emmener ?

— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme dans la misère.

— Comme tu voudras, Jeanne ; mais elle ne m’est pas à charge, je t’assure.

— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon ; allons, en vous remerciant ! Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que vous, ni vous aussi doucement que moi.

— Mais où vas-tu donc maintenant ?

— Je m’en vas à Toull.

— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas ?

— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit encore chez vous.

— Si, si… on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore.

— Eh bien ! demain matin, à soleil levé, j’y serai.

— Et pourquoi pas tout de suite ? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici, et tu as encore deux lieues avant Toull. À quelle heure y arriverais-tu, d’ailleurs ? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir.

— Oh ! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près, d’après la position du grand et du petit chariot.

— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile ? Viens-t’en voir ta tante à Montbrat ; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac.

Jeanne secoua la tête. — Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à Montbrat.

— Et de qui as-tu peur ? de moi peut-être ?

— Je ne dis pas ça, monsieur Léon ; mais ça ferait causer.

— Et que pourrait-on dire ? je ne couche pas à Montbrat, moi.

— Vous n’y restez pas ?

— Non ! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures. Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude.

— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera.

— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin ?

— Oh ! je le trouverai bien, Monsieur ! je ne me perdrai pas, allez !

— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose. Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque pas.

— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi ? dit Marsillat. Tu ne pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir.

— Oh ! c’est égal, j’ai ma cape.

— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne, j’en serais responsable, sais-tu ! Allons, monte en croupe, tu arriveras une demi-heure plus tôt, et moi aussi.

— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.

— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas ; je crains qu’il ne t’arrive malheur.

— Et que voulez-vous qu’il m’arrive ?

— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi ? Vraiment tu as peur de moi comme si j’étais cette canaille de père Raguet !

— Oh ! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête homme ; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour plaisanter aujourd’hui.

— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que depuis un an je ne te laisse pas tranquille ? Est-ce que d’ailleurs tu as jamais eu à te plaindre de moi ?

— Oh ! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.

— Eh bien ! allons donc ! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en l’asseyant sur son manteau qu’il plia avec soin sur la croupe de Fanchon.

Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante. Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. Ah çà ! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie commence.

— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne.

— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons ! mets ton bras autour de moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis.

Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. À peine eut-il senti le bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins ils atteignirent la montagne de Montbrat.

Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de son nom véritable[22], les paysans appellent aussi la forteresse des Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables des Toullois Cambiovicenses contre Fabius. Je crois qu’on découvre encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du mallus gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain, avec les yeux de la foi.

Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de Boussac et entre autres un domaine ou métairie du côté de Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction et la main d’œuvre sont à vil prix.

La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder. Son grand-père le maçon, ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient certes pas dominé le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures, ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil nobiliaire en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de certaines devises pieusement audacieuses : « Mon argent et mon droit. »

Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière, le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins échancrés, formait un enclos très-bien fermé, grâce au soin que l’on avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur jument avec sa suite, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par les pas des hommes d’armes.

— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur l’herbe, je vais fermer la barrière ; ensuite je te conduirai, par l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante.

— Ce n’est donc pas ici ? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de distinguer quand même elle aurait existé.

— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise. Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me voler Fanchon.

— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon ?

— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la débridais pas, elle casserait tout.

Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa paisible hôtesse, la jument du métayer. Léon, prenant la main de Jeanne, la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu l’hospitalité.


XXII.

LA TOUR DE MONTBRAT.


Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui fût habitable dans cette vaste ruine ; et il y venait, tantôt s’inspirer dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque chose comme la petite maison des champs d’un bourgeois libertin. L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers, placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit.

— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît.

— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.

— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il. Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas d’ici, Jeanne ; je vais revenir….

Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre, aucune promesse n’aurait d’effet sur elle.

Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles ; et, comme il affectait un profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il ; mais voilà enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide Galathée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans lutte et sans bruit, Arrière la brutale violence ! se disait encore Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions. Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur volonté ; ils offensent au lieu de persuader ; ils dominent et sont maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer.

— Se faire aimer !… pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé ; se faire aimer, de craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures ! c’est une cause à plaider, et il faut la gagner !… Si Jeanne pouvait m’échapper, mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret. Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.

— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull.

— Partie ? elle n’est donc plus malade ?

— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans cette vieille maison ; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais plus lequel. À présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac. Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de la table.

— Je vas dire qu’on vous apporte une clarté, dit Jeanne un peu rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas trouver vos papiers comme cela dans la nuit.

— Très-bien, au contraire… je sais où ils sont ; je les trouverais les yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne ; les métayers sont dans la cour, et puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient pas sortir.

— Mais c’est peut-être pire ! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on n’a rien à se reprocher ?

— Ces gens-là ont de très-mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais sujet, et tu vois pourtant, ma vieille, que je suis plus raisonnable que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton épouseur d’Anglais.

— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos métayers de la cour pour que je m’en aille.

— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon. Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à travailler.

— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça.

— Si ! la femme est curieuse comme une mouche ; elle viendrait me relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul.

— Ça prouve, monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en compagnie.

— Bah ! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien ! dans le temps, elle était un peu folle !

— Pauvre Claudie ! vous lui avez fait bien des peines, pas moins ! une si bonne fille ! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon.

— Que veux-tu ? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut moi qu’un autre ; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai jamais.

— Oui ! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout ? Vous vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.

— Donne-moi donc le temps de souffler ! N’as-tu pas peur que je te retienne malgré toi ? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne !

— Oh ! non, Monsieur.

— Eh bien ! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons libres dans un petit quart d’heure ; assieds-toi et ne parle pas si haut, je cherche mes papiers.

— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon… Vous me ferez arriver trop tard à Toull.

— À Toull ?… Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac ?

— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante !

— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les gens du château ?

— Oh ! non. Monsieur… vous vous trompez bien ! je les aime trop pour me fâcher jamais contre eux.

— Eh bien ! ils se sont fâchés contre toi ?

— C’est possible, Monsieur… Mais si ça est, ils en reviendront.

— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.

— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.

— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant, mais tu ne connais pas les gens nobles ; et si tu ne prends pas un bon conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta réputation ou à tes intérêts.

— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin d’un avocat.

— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts seraient mieux défendus.

— Ah ! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de tout cela ! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure ; et si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne tout.

— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.

— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne ; j’ai assez de chagrin comme cela.

— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne ; ce serait m’en faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si Guillaume te faisait la cour.

— Ah ! mon Dieu ! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu le cœur de vous parler de ça ?…

— Elle ne le croyait pas ; mais la grosse Charmois le lui répétait si souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te surprendre, Jeanne ; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son fils, et…

— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui arrive à M. Guillaume ?

— La Charmois le prétend ainsi ; mais moi j’ai essayé

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Le vagabond.


de rassurer ta marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de ta faute.

— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait de la peine. C’est impossible !

— Oh ! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu n’es pas coquette ; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais laissé prendre d’espérance à ton parrain ?

— Oui, Monsieur ; oui, je le jure devant Dieu ; et vous pouvez, en conscience, le jurer aussi !

— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne ; et celui qui l’inspire le voit bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.

— Mais c’est faux ! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai pas eu une minute d’amour pour mon parrain !

— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne ? s’écria Léon tout ému.

— Eh oui ! monsieur Léon ! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous ? Vous ne voudrez pas me croire non plus, vous.

— Jeanne, je te croirai ; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta main dans la mienne…

— Et pourquoi ça, Monsieur ?

— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une chose grave, ma vieille. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux serment ! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine. Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir ; mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne, comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.

— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir ; mais je peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père, son parrain, enfin !

— Bonne et honnête Jeanne ! dit Léon en retenant avec adresse sa main qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma protégée ; je plaiderai pour loi, non devant un tribunal pour de petits intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous les soins que tu as pris de Guillaume…

— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est. Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie. Ma marraine est bien bonne aussi… et je ne sais pas comment elle a pu croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de m’épouser ! Oh ! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme ça !…

La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha, qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché sur son sein.

— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la plus belle et de la meilleure de toutes les filles ?

— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant ; je ne suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais, allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull.

— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée.

— Oh ! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur ; le temps est couvert, mais le vent n’est pas à l’eau.

— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots !

Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.

— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller, dit-elle ; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.

— Eh bien ! attends que je te cherche un parapluie…

— Oh ! je ne sais pas me servir de ça… Je vous en remercie, monsieur Léon.

— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je vais le cacheter… Mais il y a une autre accusation contre toi, reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit ce que je dois répondre.

— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si vilaines choses.

— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie.

— Oh ! celle-là ne m’accusera pas !

— À force d’entendre dire que tu es coupable !

— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait.

— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir t’épouser.

— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon ? C’est de l’invention à madame de Charmois. Le monsieur Anglais n’a jamais pu vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays…

— Il est marié ?

— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi, j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a dit une parole d’amour ni de mariage.

— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne ? Peux-tu me donner encore ta main en gage de sincérité ?

— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon ; si vous ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien.

— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de ta conduite…

— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça ; je ne veux pas me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore.

— Oh ! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas !

— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère, s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et absurdes à ses yeux. Oui ! oui ! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur encore que les autres jours !

— Tant mieux, mille diables ! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui faire ce mensonge-là. Eh bien ! Jeanne, dit-il en se rapprochant de nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager. Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition… Un paysan, un ouvrier ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi… Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui sera assez heureux pour te plaire ; et ne t’afflige pas de ces premiers chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de l’Anglais ne te déconsidèreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée encore, et véritablement, désormais.

— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon, et il aime tous ses enfants.

— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort…

— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même.

— N’importe ! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée, persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du pays et d’aller te louer, soit à Châtre… soit à Guéret… oui, à Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante, je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne… Mais non, tu refuserais, je le sais ; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des préventions contre moi… Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois… Mais quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé ; rends-moi justice. Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas comme les autres, toi. Oh ! je te respecte, Jeanne, moi seul je te respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays. Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi ; et dans le temps même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée volontairement.

— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie grandement.

— Des bontés, Jeanne !… Eh bien ! prends-le comme tu voudras, et remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur… Et pourtant, Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit, depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée ! Je ne te demande qu’un peu de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices et de mes souffrances… Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne ! Je ne fais pas le malade, moi ; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude comme un enfant gâté ; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me transporte, il m’agite ; mais il me donne le courage de te respecter ; et je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas malheureuse toi-même !

Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très-honnêtement ; mais je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et, malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.

— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir. À présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi.

Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche. Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et, emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras.

— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes.

— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant, et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi ? Je ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus étrange.

— Oh ! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne ; mais enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un peu de me retenir comme ça !…

— Je te jure que je cherche la clef… Allons, je vais essayer de briser la serrure ! Aye ! je me suis brisé la main… Vraiment, Jeanne, tu es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi.

— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon ! oh ! j’en suis bien fâchée ! Comment donc faire pour sortir d’ici ? la nuit s’avance…

Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés. Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit être très-bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici.

— Grand Dieu ! arrête, Jeanne ! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et en la saisissant à bras le corps : il y a là un précipice.

— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je n’ai pas envie de me tuer.

— Oh ! dit Marsillat en retombant sur le sofa. Tu m’as fait une peur !.. Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le savais pas moi-même… À la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai senti mon cœur se briser : ah ! si tu le sentais battre ! vraiment me voilà comme si j’allais mourir.

Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence ; Léon aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau stratagème !

— Êtes-vous malade ou dormez-vous, monsieur Léon ? dit Jeanne un peu impatientée.

— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en sautant.

— Oh ! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée.

— Que faire donc ? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester une minute de plus.

— À nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon !

— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas ; c’est une ancienne porte de prison, garnie de fer en entier.

— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira !

— Ah ! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi de cette fenêtre, et adieu.

Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait l’horizon ; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être ! D’autres t’ont fait de belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie !… Un baiser, Jeanne, tu t’en effraies ! Il y a une heure que je pourrais t’en prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi… Ne me le refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer ; ta méfiance, ta frayeur m’ont bouleversé l’esprit. Oh ! Jeanne, sans tous tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi… Maintenant, chasse-moi… oui, chasse-moi… car, je tremble et déraisonne… Adieu ! Jeanne, mais ce seul baiser !…

— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant ; pas de baiser, jamais ! Ce n’est pas que je croie que ce soit un grand crime ; je ne veux pas condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous le cache pas ; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer.

— Oh ! c’est de la haine contre moi ! une haine mortelle ! ou c’est un défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté.

— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais contre personne ! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je serais damnée si j’y manquais.

— Un vœu ! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau délire. Oh ! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la damnation retombe sur moi ! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le conçois ; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul… Non, non, tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte… Refuse, c’est ton devoir… mais laisse-moi user de mon droit.

Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque des coups violents ébranlèrent la porte de la tour.

XXIII.

LE VAGABOND.


Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à la haute politique de madame de Charmois ; et celle-ci, trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés, s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à Guillaume la nécessité de cette séparation.

En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart-d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et prit au galop la route de Toull.

Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour du chemin face à face avec sir Arthur.

La nuit était encore assez sombre ; mais l’Anglais étant sur un terrain plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami ; lui dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi.

— À cheval et en voyage ? s’écria sir Arthur ; Dieu soit loué ! mon cher Guillaume est guéri !

— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire : mais, avant tout, dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin ?

— Jeanne ? Jeanne dehors aussi à cette heure ? Je n’ai pas rencontré une âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne. Expliquez-moi…

— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et c’est pour cela que vous vous êtes éloigné ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle épouvante s’éveille en moi ! Où peut-elle être ?

— Mais depuis quand est-elle partie ?

— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste ; les minutes me paraissent des années depuis que je la cherche…

— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.

— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.

— Attendez, Guillaume ; pourquoi cette inquiétude si vive ?… Quel danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les paysans sont doux et hospitaliers ?

— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore plus que moi ! J’ignore… Je soupçonne… Mais je ne puis accuser ma mère ! Je crains le désespoir de Jeanne !

— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume ? Êtes-vous autorisé à la ramener chez vous ?

— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et moi !… Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.

— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter…

— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout… Mais ce n’est pas le moment ; il faut chercher Jeanne et la retrouver.

— Vous pourriez bien la chercher longtemps ! dit une voix creuse qui partit d’auprès d’eux. Et Guillaume, détournant la tête, vit, courbé sous une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur.

— Qui êtes-vous ? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons ?

— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.

L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question de l’Anglais :

— Qui êtes-vous ?

— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet ; mais ne me violentez pas et ne me dessoubrez pas mes vêtements[23], mon bon monsieur ; ça ne vous servirait à rien.

Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.

— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en serez récompensé.

— Quelle jeune fille cherchez-vous ? reprit Raguet feignant de ne plus être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la belle pastoure d’Ep-Nell comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue, je l’ai très-bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit de Toull à Boussac sans la rencontrer.

— Dites donc où elle est ! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous !

— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en reviendra ?

— Combien voulez-vous ? dit l’Anglais.

— Dame ! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie ; ça se paie même cher au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si elle ne veut pas de vous.

— Misérable ! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou je vous étrangle ! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.

— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet ; prenez garde de vous échauffer ! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent un jour ou l’autre.

— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et vous voulez de l’argent. Vous en aurez ; parlez vite, ou nous croirons que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien.

— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez par ici ; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure.

— Un autre ! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc… où est-il ?

— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais ! répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs ! Que le bon Dieu vous assiste !

Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui s’échappe d’un piège.

— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité ? s’écria le calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.

— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre compagnon, je ne demande pas mieux !… Mais vous dire où sont les amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le pays ; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois pour ne pas se tromper.

— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.

— Oh ! cent francs pour me déranger comme ça de ma route ! un homme d’âge comme moi ! Nenny, Monsieur, vous n’y pensez pas.

— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant !

— Ça vaudrait bien le double !

— Va pour le double ; et si vous dites la vérité, vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés, et nous nous méfions.

— Ça veut dire que vous avez peur ! Eh bien ! moi aussi j’ai peur… Les loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable ; tout le monde a peur dans ce monde.

— De quoi avez-vous peur ?

— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos pistolets ! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir.

— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible que Jeanne ne soit pas seule, Arthur ; débarrassez-vous de ce mendiant, et passons outre.

Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur.

— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans ; pour plus de deux cents francs de danger, bien sûr ! Mais ça m’est égal, je vous retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me récompensez pas honnêtement. Allons ! en route ! venez par ici.

Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une demi-heure comme une sentinelle vigilante.

— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne peut que nous retarder.

— Essayons toujours ! dit M. Harley.

— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant vous avez huit jambes à votre service.

— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille devant nos chevaux.

— Vous croyez. Monsieur ? dit Raguet en déposant sa besace sous une grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée d’une croix et sanctifiait ainsi le carroir maudit des quatre chemins, lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne sont pas préservés par le signe de la religion.

Et aussitôt le mendiant courbé se redressa ; le vieillard languissant parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de la peine à le suivre.

Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta :

— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la porte du château à M. Marsillat.

— Marsillat ! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit.

Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement.

— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle, dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.

Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur ses traces :

— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle est à main droite aussi ; dans le préau il y a un couloir, et puis une seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez bien payé, je suis content. Marsillat est un chétit qui laisserait mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un homme mort ; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.

Et il disparut.

Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le jeune homme à la porte du château.

— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire ? Il se peut qu’on nous ait trompés ; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle ? Et vous ne supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le ravisseur ? D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait ?

— Je le crois capable de tout ! Hâtons-nous, Arthur, un pressentiment me dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger.

— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume, et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à l’improviste chez votre ami.

— Lui, mon ami ! il ne le fut jamais, le lâche !

— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de bonnes relations ? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le mien propre… Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat ; mais je voudrais que tout cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de l’équité.

— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes veines… et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas amoureux d’elle… du moins, je ne le suis plus… je ne l’ai peut-être jamais été… C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré qui parlait en moi à mon insu ! Arthur, vous seul au monde pouvez et devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux de Jeanne… Jeanne est la fille de mon père ! Jeanne est ma sœur… Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les armes à la main !

M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son sang-froid et sa présence d’esprit.

— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire, et maîtrisez-vous, quoi qu’il arrive.

Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea, sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure, colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :

— N’importe, Jeanne ! malgré toi ! Tu ne seras pas damnée pour un baiser !

Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient à l’ébranler.

— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel ; j’aime mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.

C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune. Guillaume était déjà derrière lui.

— Ah ! merci, mon bon Dieu ! s’écria Jeanne ; voilà du monde pour vous faire honte, monsieur Léon.

— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte !

— Oh ! tuez-moi si vous vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas.

Mais elle se tut cependant en attendant Marsillat armer son fusil de chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le canon vers les assiégeants.

— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui entrera ici malgré moi le paiera cher !… Si tu as le malheur de dire un mot, de faire un cri, un mouvement… j’ouvre… et je tue !…

— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de vous. Ne faites pas de malheur, je ne demande qu’à sortir sans qu’on fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me faire peur.

On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle.

— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte après, c’est tout ce qu’il me faut.

— Eh bien ! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là, au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là ? ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous ?

— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour une affaire importante et très-pressée.

— Oh ! oh ! mon maître, répondit Marsillat ; vous parlez bien haut et vous frappez bien fort ! Est-ce là votre manière de réveiller les gens ? Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne, cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais.

— Moi ! que je me cache derrière votre lit ? répondit Jeanne, Oh ! non, Monsieur, jamais ! je ne veux pas me cacher.

— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera ! À ton aise, ma mignonne !

— Eh bien ! monsieur Harley ! reprit-il à haute voix, quand vous serez las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz ! Je vous avertis que je ne suis pas seul ! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce qu’il y a pour votre service.

— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.

— Ah ! ah ! vous êtes deux ? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant. Eh bien ! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma maîtresse.

— Ce sera donc un combat à mort ! s’écria Guillaume ? car nous sommes armés aussi, et nous voulons entrer.

Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère.

Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte. Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la fureur impétueuse du jeune homme qui s’efforçait de le dépasser, et qui avait un pistolet dans chaque main.

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Sir Arthur s’élança le premier. (Page 86)

— Très-bien, Messieurs, à merveille ! dit Marsillat. Je pourrais vous recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que l’assassinat ; deux contre un, à tâtons !

— Tout de suite, si vous voulez, Monsieur, s’écria Guillaume. La lune se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre la distance convenable.

— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat : j’ai ici une femme que je ne veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez fait l’honneur de vous retirer.

— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé, j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très-froidement M. Harley ; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est ici contre son gré.

— Vous en avez menti, s’écria Léon ; et puisque vous me forcez à la défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi facilement que de ma porte.

— Jeanne ! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée, répondez !… Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.

— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas.

— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie ou morte ; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le dernier des scélérats et des lâches.

La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle, et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner. Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà dans le préau ; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M. Marsillat.

— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son témoignage vous condamne !

— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre sans avoir l’intention de lui faire violence.

— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une prochaine réparation.

— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma vie. Je n’en ai pas de honte ; car je suis en droit, maintenant, de défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne et vous.

— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très-belle fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes marié ?

— Marié, moi ? Qui vous a fait ce conte ridicule ! On vous a trompé, Monsieur ; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne serais pas entré chez vous de moi-même avec effraction. J’aime à croire qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle. Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction.

— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit baron n’a pas eu l’esprit de séduire ? C’est admirable ! J’accepte le rôle que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce que je demande.

— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur ; je vous laisse le choix des armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer à demain matin.

— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin.

— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni n’accorderez aucune autre promesse de réparation.

— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les pardonner.

— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe.

— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout.

— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme ; je vais le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir de cette chambre.

— Allons, je vous le promets, Arthur ; mais nous ne convenons ni du lieu ni des armes ?

— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat, le choix m’est donc indifférent.

— Diable ! votre aveu me fâche ! je suis aussi fort à l’épée qu’au pistolet.

— Je le sais ; tant mieux pour vous.

— Nous tirerons au sort !

— Comme il vous plaira !

M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la tour avec agitation. Il était seul.

— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante ! Il y a là un crime affreux. Laissez-moi ! laissez moi rentrer ! J’étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la vérité ; je briserai tout dans son repaire infâme !

— Non, Guillaume, non ! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien, sa voix et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la retrouver en chemin.

— Votre confiance est insensée, Arthur ! Si Jeanne est ici, nous la laissons au pouvoir de ce misérable ! Non, non, je ne sortirai pas d’ici sans elle !

— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout ! c’est Jeanne, à coup sûr ! Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de glisser rapidement.

Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur faisait signe de le suivre.

XXIV.

MALHEUR.


Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution, et il s’empressa d’attirer Guillaume et son ami au dehors.

— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne la trouverez jamais. Combien me donnerez-vous pour ça ?

— Ce que tu voudras, l’ami ! répondit Guillaume. Tu ne nous a pas trompés, nous ne compterons pas avec toi.

— Si fait, mon garçon, comptez ! comptez ! dit Raguet en tendant son chapeau.

Guillaume prit une poignée d’argent dans sa poche et la jeta dans le chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet.

— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit Raguet ; z’enfants, venez avec moi.

Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du vieux château, jusqu’à un endroit où il s’arrêta. Le terrain, formé par les éboulements de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie de ses antiques barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-à-terre de Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à pic qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien bassin des fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir isolé et désert, s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il avait pu.

— Où nous conduisez-vous ? dit Guillaume en voyant Raguet lui indiquer le fond de la tranchée du bout de son bâton.

— Elle est là, dit Raguet en parlant très-bas et en se cachant derrière un monceau de débris pour n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle. Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec son bâton un geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d’indifférence atroce :

— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille est morte !… Allez-y voir, pourtant… Je ne pourrais pas en jurer… Je l’ai bien vue tomber, mais je n’ai pas voulu en approcher… pas si bête !… Si l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps.

Et Raguet disparut comme la première fois. Il craignait Marsillat ; mais ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de Guillaume et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait les mains à l’idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque coin.

Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que vifs, ils s’agitaient en vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas.

— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés.

— Hélas ! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne ! Et il ramassa la cape de la jeune fille.

Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction de la tranchée, cherchant toujours, mais n’osant plus échanger leurs réflexions sinistres.

Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau cristalline qui murmure entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source. La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C’était Jeanne immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les mains croisées l’une sur l’autre dans une attitude rêveuse et tranquille. Finaud était couché à ses pieds.

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C’était Jeanne immobile, pâle comme une morte. (Page 89.)

— Jeanne ! s’écria Guillaume, en tombant à genoux auprès d’elle, tu es sauvée ! Dieu soit mille fois béni !

— Oh ! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur ? Vous voilà donc revenu de votre voyage ? Ça va bien, merci.

— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu ? Où étais-tu cachée ? Tu n’es donc pas tombée ? dit Guillaume.

— Tombée ? Oui, m’est avis que je suis tombée un peu fort… C’est la jument à M. Marsillat… Non… je ne sais plus, mon parrain ; j’ai dormi par terre un peu de temps ; mais mon chien m’a tant tiraillée qu’il m’a réveillée. Et puis je me suis levée ; je n’ai rien de cassé, car j’ai marché un bout de chemin. Mais je suis vannée de fatigue, et je me suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches. Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l’heure de rentrer aussi à la maison.

— Oui, à la maison ! Bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie !

— Votre sœur ? Elle est donc là, cette chère mignonne ? Je ne la vois pas ! Dame ! Je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je sors.

— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne lui donnez pas d’émotion. Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est certain… Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l’élévation de cette fenêtre que l’éloignement faisait paraître plus effrayante encore. Quelle chute ! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous ! Ceci n’aura pas de suites, j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la faire saigner.

— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain ? dit Jeanne en se levant avec aisance. J’ai quasiment peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas pourquoi ; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du château ? N’avez-vous pas vu le père Raguet ?

— Raguet ! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le vagabond. Non, Jeanne, il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère mignonne t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher.

Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume ; et Arthur ayant été chercher les chevaux qu’il avait attachés à la porte du château en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume reconnaissait le pays, éclairé par la lune ; mais ils marchaient au pas, le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez Jeanne quelque crise nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n’osait lui adresser la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se trouvait.

— Mais je me trouve bien, répondait Jeanne avec surprise. Pourquoi donc que vous me demandez ça, monsieur Harley ? Je ne suis pas malade.

Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait méditer, et cependant l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante. Jeanne entendait encore le chant du grillon et de la grenouille verte, comme lorsqu’elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s’en rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait dans ses souvenirs et dans ses affections : la veillée d’autrefois, dans les prés du Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée autour du château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui n’était plus morte dans cet heureux songe qu’elle faisait les yeux ouverts. Quelquefois elle penchait sa tête languissante sur l’épaule de sir Arthur ; et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la présence de cet ami, dont elle sentait vaguement l’influence affectueuse et chaste s’étendre sur elle, à son insu.

Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent au château de Boussac, il était plus de minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie, inquiète et consternée, pleurait seule dans un coin de la cuisine, et Cadet n’était pas là pour prendre les chevaux. Il était monté à cheval lui-même, sur l’ordre de madame de Boussac, pour chercher Guillaume, dont le brusque départ et la longue absence avaient excité les plus vives inquiétudes.

— Votre maman a été sur la route de Toull jusqu’à dix heures du soir pour vous attendre, dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec madame de Charmois.

— J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. Harley à Guillaume ; allez consoler votre mère, et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. En passant, j’avertirai le médecin de venir la voir.

— Le médecin est encore dans la maison, dit Claudie. Tu t’es donc trouvée fatiguée (malade), ma Jeanne ?

— Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant.

Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. Contre sa coutume, Guillaume reçut les tendres reproches de sa mère avec un peu de hauteur et d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas pourquoi depuis quelques jours tout le monde voulait lui persuader qu’il était malade ; il assura qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie, comme cela lui était arrivé bien d’autres fois, d’aller voir le lever de la lune sur les pierres jomâtres ; qu’en chemin il s’était arrêté pour causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage ; puis qu’ils avaient rencontré Jeanne qui venait de voir sa tante malade à Toull ; qu’il avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait eu le malheur de la laisser tomber ; qu’enfin ils étaient revenus au pas par la route d’en bas, pour ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée de sa chute.

L’histoire était plus vraisemblable et plus naturelle ainsi que la vérité même. Madame de Boussac ne la révoqua point en doute ; seulement elle fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé de prendre sa servante en croupe ; que c’étaient des usages de la petite bourgeoisie du pays, fort détestables à imiter. Comme elle paraissait un peu plus sensible à cette inconvenance de Guillaume qu’à l’accident de Jeanne, Guillaume, irrité, répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était son égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait de la différence qu’on voulait établir, dans les préjugés du monde, entre une personne et une autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait ; elle le gronda, pleura encore, et ne put le décider à écouter la fin de sa mercuriale. — Chère maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète beaucoup plus : c’est l’accident arrivé à ma sœur de lait, à votre filleule, à cette amie, à cette enfant de la maison, que je ne pourrai jamais traiter de servante ni regarder comme telle, après tous les soins qu’elle m’a prodigués dans ma maladie. Vous permettrez que j’aille m’informer d’elle, et que je remette à demain notre discussion sur la supériorité de mon rang et l’excellence de ma personne. J’ai eu bien tort, en effet, de prendre Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la déplorable maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le confesse, la seule chose dont je me repente amèrement.

Quelques instants après, madame de Boussac, Guillaume, Marie, Arthur et le médecin étaient rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait fait venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de leur inquiétude. Le médecin s’en étonnait aussi. Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée, et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter de son accident était la vérité, avait pourtant le souvenir distinct d’être tombée sur ses pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses genoux, et d’être restée comme endormie pendant un temps qu’elle ne pouvait préciser.

— Eh pardieu ! ce n’est rien qu’un étourdissement, disait le médecin, la surprise, la peur peut-être. Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper de cela.

— Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à l’écart, la chute est plus grave que Jeanne ne peut se la retracer. Lorsque le cheval s’est effrayé, il était tout au bord du chemin de Toull, dans l’endroit le plus escarpé. Jeanne est tombée d’environ trente pieds de haut, sur le gazon à la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart d’heure, et, depuis ce temps, elle n’a plus sa tête. Elle sait à peine où elle est, et ce qui lui est arrivé.

— Ceci change la thèse, dit le médecin, et je vais la saigner sur-le-champ. Une atteinte à la moelle épinière, un déchirement des enveloppes du cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort à craindre dans ces cas-là.

La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu ses couleurs, et s’endormit bientôt sur un lit que Marie lui fit dresser à côté du sien. Inquiète de sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne voulait pas la quitter d’un instant. Sir Arthur, plus robuste que Guillaume, dont les violentes émotions étaient toujours suivies de grands accablements, ne songea même pas à se coucher. Attentif au moindre bruit, il vint souvent sur la pointe du pied écouter dans le corridor, et il ne se tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne sortir fraîche et matinale de la chambre de sa mignonne pour aller respirer l’air des champs. Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi ; et persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune méfiance contre lui, elle lui accorda une franche poignée de main en le remerciant de tout ce qu’il avait fait pour elle.

— Est-ce que vous vous souvenez de tout ? lui demanda-t-il.

— Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de tout, ce matin. Mais c’est égal, il faudra toujours dire comme vous avez dit hier soir ; ça arrange tout, et ça sauve M. Marsillat d’une vilaine histoire.

— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant homme ?

— Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs, M. Marsillat n’est pas méchant. Il a voulu rire un peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un garçon qui a de vilaines manières : il veut toujours embrasser les filles. Moi, ça ne me convenait pas, et je vous réponds que je l’aurais bien fait finir. Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer dans sa chambre et à me faire toutes sortes de contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant là toute la nuit. Aussi quand j’ai reconnu votre voix et celle de mon parrain, j’ai été bien contente. Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait vous tuer tous les deux à cause de moi ? Il a pris son fusil, et il m’a dit : « Si tu ne veux pas paraître d’accord avec moi pour être ici, je vas casser la tête à l’Anglais. » Je ne voulais pas qu’il fit un malheur ; il paraissait comme fou dans ce moment-là, et ce que vous lui disiez à travers la porte le fâchait tant, qu’il me disait des paroles très-dures et très-méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne fît un mauvais coup dans la colère ; d’un autre côté, la honte d’être trouvée là par vous, et de ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la fenêtre. Il y avait bien juste la place pour passer mon corps ; mais, en me forçant un peu, j’en suis venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais ; mais j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon parrain et vous. D’ailleurs, c’étaient des menteries, tout ça. Il ne voulait pas vous faire de mal, j’en suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà pas si haute, car je ne me suis point fait de mal, et si on ne m’avait pas faiblessée en me tirant du sang, je serais comme à l’ordinaire. C’est égal, je suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en vas aux champs. J’ai été simple de croire à toutes les folies qu’on m’a dites hier. Je vois bien que mon parrain et ma marraine sont toujours bons pour moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours. Il n’y a que madame de Charmois qui me haïsse. Je ne sais pas pourquoi ; je l’ai toujours servie de mon mieux, elle et sa demoiselle.

Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce qui s’était passé entre elle et madame de Charmois ; mais il lui fallut le deviner aux réponses timides et incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop fière pour rapporter les termes dont s’était servie la comtesse pour l’outrager.

— Ma chère, disait à cette dernière madame de Boussac, en prenant le chocolat avec elle dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette, un peu parasite par-dessus le marché, vint la relancer de bonne heure, vous n’avez réussi à rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de dire à Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas eu le sens commun. Guillaume est plus amoureux que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont pris tous deux pour cette fille d’une passion ridicule. Vous voyez que Guillaume a couru après elle comme un fou. Elle a failli se casser le cou, ce qui a augmenté le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à la faire coucher dans sa chambre ! Si je me permets une observation, ces enfants, exaltés je ne sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à entrer en révolte contre moi, et, qui pis est, contre toute la société. Ils me jettent à la tête les services et les vertus de Jeanne ; moi, je suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je n’oublierai jamais qu’elle m’a sauvé mon fils. Quand vous l’avez chassée hier, j’étais furieuse contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore un peu ; car vous avez fait du mal à tous sans remédier à rien.

— Que fait Guillaume ce matin ? demanda d’un air de triomphe paisible la grosse sous-préfette.

— Il dort.

— À neuf heures du matin, il dort encore ? Et cette nuit, a t-il dormi ?

— Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui a passé la nuit dans sa chambre à son insu, par mon ordre.

— Eh ! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il est donc guéri de son amour !

— Vous l’espérez ?

— Je vous en donne ma parole d’honneur, je lui ai dit hier des mots magiques. Il a couru après Jeanne, c’est tout simple ; il la traite comme son égale, cela devait être ; il veut qu’on la chérisse et qu’on la respecte, je m’y attendais. Mais il n’est plus amoureux, et il épousera Elvire quand nous voudrons.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous ne devinez pas ? allons, il faut vous aider. La nourrice de Guillaume était servante ici dans la maison, avant votre mariage. Elle était belle, je m’en souviens ; elle était peut-être sage, je ne m’en soucie guère ; vous fûtes jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de ménage ; vous pouviez avoir tort… Mais enfin Jeanne aurait pu être la fille de votre mari, et se trouver la sœur de Guillaume.

— Juste Dieu ! c’est là le conte que vous avez fait à mon fils ?

— Pourquoi non ?

— Mais c’est absurde ! mais c’est faux ! M. de Boussac était à l’armée et n’avait jamais vu Tula avant la naissance de Jeanne.

— Qu’est-ce que cela me fait ? Qui donc ira donner ces renseignements exacts à Guillaume ? Il est trop délicat pour aller aux informations. Je n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné.

— Mais vous calomniez la mémoire d’une honnête créature !

— L’honneur de la mère Tula ? Le grand mal ! Vous voilà comme vos enfants, ma chère !

— Mais vous chargez d’une faute le père de Guillaume ! Vous faites descendre mon mari dans l’estime de son fils !

— Pourquoi donc ? Est-ce que l’honneur d’un homme tient à ces choses-là ? Si j’avais fait passer Jeanne pour votre fille, ce serait bien différent. Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à merveille à la situation de Guillaume. J’ai fait de la poésie, de l’éloquence là-dessus. Le sujet prêtait : Guillaume amoureux d’une paysanne !… son père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant à sa passion !… son père y avait cédé. La morale était que de ces amours-là résultent de pauvres enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui tombent un jour ou l’autre dans la misère, qui sont exposés à se dégrader, à rencontrer leurs frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses… Là-dessus Guillaume s’est écrié : « Merci, merci, Madame ! en voilà bien assez. Je suis guéri ; vous m’avez rendu un grand service. Mais que ma mère l’ignore toujours ; qu’elle croie à la sagesse de mon père. Pauvre père ! de quel droit le blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc., etc. » Eh bien ! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi compliment !

Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup prier pour rire, et finit par admirer et par remercier la Chamois.

— Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à condition pourtant que vous me promettez de désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté avec Jeanne.

— Bien ! bien ! dit la Charmois, quand il sera le mari d’Elvire et quand Jeanne sera bien loin, bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici, comptez que Guillaume se croira toujours son frère, que je fournirai des preuves, des témoins, s’il le faut.

— Vous avez le diable au corps ! dit madame de Boussac.

Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna pour demander des nouvelles de Jeanne. Sa surprise fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses vaches comme si de rien n’était. Il courut chez sa sœur, et lui parla ainsi :

— Marie, il faut que le rêve de bonheur de notre ami se réalise enfin. Il faut aussi que le sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son âme. Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne méfiante ou incrédule, et nous, Marie, nous avons été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir de notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement et activement à rapprocher ces deux cœurs faits pour se comprendre, et ces deux existences qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une pour l’autre.

— Tu me fais trembler, répondit Marie ; je ne comprends rien à ce qui s’est passé hier ; car j’ai appris, par hasard, mais de source certaine, que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était donc un prétexte pour nous quitter. Il faut que quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait fait amèrement souffrir. Il me semble que ce sont tous ces bruits de mariage qui ont circulé malgré nous, et qui lui sont revenus, qui causaient sa résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir de nous la ramener. Béni sois-tu, ami ! car je sens que je ne pourrais plus vivre sans Jeanne. Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était notre sœur ! Et si tu veux que je te le dise, hier soir, en vous attendant avec anxiété, il m’est passé par la tête mille désirs romanesques, mille rêveries insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais à méditer le projet de quitter le monde, de dépouiller ce rang qui me pèse, de m’enfuir au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell ? Oui, j’ai fait ce doux songe, et je ne jurerais pas de ne jamais le réaliser, s’il me fallait vivre ici, loin de ma belle pastoure, de ma Jeanne d’Arc, de l’héroïne de tous les poëmes inédits que je porte dans mon cœur et dans ma tête depuis un an !

— Chère Marie, adorable folle ! répondit le jeune baron en souriant d’un air attendri, ton rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, et sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera sir Arthur : ils vivront près de nous, avec nous. Ils achèteront des terres incultes qu’ils fertiliseront peu à peu, et sur lesquelles tu pourras longtemps encore errer avec ta belle pastoure, en chantant des airs rustiques, et en voyant courir de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de porter des sabots les jours de pluie, et de te croire bergère. Mais pour que tout cela arrive, il faut nous hâter de rendre à Jeanne la confiance qu’elle doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne ici ne veut la séduire, et qu’un honnête homme veut l’épouser. Il faut surtout qu’elle quitte ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans ta chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce soir cette étrange mais bienheureuse union soit décidée, afin que sir Arthur puisse demander sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa marraine et sa protectrice naturelle.

— Allons, dit Marie, le cœur me bat ; et je crains de m’éveiller d’un si doux songe !

Il serait difficile de peindre la surprise naïve et prolongée de Jeanne, lorsque assise dans la chambre de Marie, entre sa chère mignonne et son parrain, qui lui parlait avec animation, elle vit M. Harley, courbé et presque agenouillé devant elle, lui demander de consentir à l’épouser. On eut quelque peine à vaincre son humble confiance et l’effet des mensonges de madame de Charmois. Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et lorsque Jeanne entendit son parrain et sa mignonne se porter garants de la loyauté de leur ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains sur son genou, pencha la tête et ne répondit rien. Elle semblait ne plus rien entendre et prier intérieurement pour obtenir du ciel la lumière et l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement ému. Jamais elle n’avait été aussi belle ; et Marsillat, qui l’avait si souvent comparée à Galathée, eût dit qu’elle venait de recevoir le feu sacré de la vie pour la première fois.

Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu le teint de Jeanne redevint pâle comme il l’avait été la veille après sa chute. Ses yeux fixes perdirent leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression de réserve et de fermeté qui lui était habituelle.

— Eh bien ! Jeanne, dit Marie en la secouant comme pour la réveiller de sa méditation, ne veux-tu donc pas être heureuse ?

— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui baisant les mains, vous me souhaitez quasiment plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime quasi autant que j’ai aimé ma défunte mère. Jugez donc si je voudrais vous faire plaisir ! Vous, mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont je vous assure bien que je ne me souviens plus. Soyez assuré que j’ai autant de confiance en vous qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur, dit-elle à sir Arthur en lui prenant la main avec cordialité, je vois bien que vous êtes un brave homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me sens autant d’amitié pour vous que si vous n’étiez pas Anglais. N’allez donc pas vous imaginer que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que je m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand même je voudrais me marier avec vous, ça ne me serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser ; je dirais que c’est un chagrin pour moi, si ce n’était pécher de dire qu’on est mécontent de faire la volonté de Dieu.

— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos motifs, mais je crois les avoir devinés. J’ai causé hier toute la journée avec M. Alain ; et bien qu’il n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a laissé pressentir que vous étiez sous l’empire de scrupules religieux. Je ne crois pas impossible que la religion elle-même fasse cesser ces scrupules mal fondés. Permettez donc que je vous amène demain M. le curé de Toull, afin qu’il cause avec vous et qu’il décide, en dernier ressort, si vous devez me refuser ou me laisser l’espérance.

— Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain, dit Jeanne ; c’est un bon prêtre et un homme juste ; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le venir si vous voulez, Monsieur. Je causerai avec lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez pas que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira comme moi, quand il m’aura écoutée, que je ne puis pas me marier.

— Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle de Boussac, et que ton curé te fera changer d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure, et je crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton cœur.

Jeanne rougit faiblement et pâlit encore davantage après.

— J’ai un peu mal à la tête, dit-elle ; je ne veux pas rester comme ça sans travailler enfermée dans une chambre. Vous voyez, monsieur Harley, que je ferais une drôle de dame ! Laissez-moi aller à mon ouvrage, ma mignonne.

XXV.

CONCLUSION.


Le secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et de ses trois amis restèrent secrets, et elle ne reparut au château qu’après le coucher du soleil.

— Je n’ai jamais vu fille pareille ! dit Cadet en la voyant entrer ; elle est moitié morte et elle travaille toujours ! Tu veux donc t’achever bien vite, vilaine Jeanne ?

— Pourquoi me dis-tu ça, vilain Cadet, répondit Jeanne en souriant. Est-ce que tu t’es tué toutes les fois que le grand cheval à mon parrain t’a jeté par terre ?

— C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne, je ne sais pas si tu es tombée ou non, je ne sais pas où tu as passé l’autre soir ; mais tu as la figure et la bouche aussi blanches qu’un linge ; et si tu restais comme ça, on aurait peur de toi. Tu sembles la grand’fade !

Cependant Jeanne retourna aux champs le lendemain matin. Mais elle avoua à Claudie qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre ; et Jeanne, dans la crainte de réveiller sa chère demoiselle, s’était tenue silencieuse et calme, malgré le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait n’avoir qu’un petit mal de tête. Peut-être que Jeanne était trempée pour supporter héroïquement la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait une de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur physique semble n’avoir pas de prise sur elles. Le médecin qui l’interrogea dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et se méfiant du calme de ses réponses, demanda à Claudie ce qu’elle en pensait.


— Ah ! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y a du monde qui ne se plaint pas. Jeanne est de ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez ! on ne peut jamais dire si ils souffrent ou s’ils ne sentent pas leur mal.

— Guillaume et Arthur étaient montés à cheval dès l’aurore pour aller inviter le curé de Toull à venir déjeuner au château. Cette matinée avait été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat et M. Harley. Mais Marsillat avait envoyé un exprès, la veille au soir, pour dire qu’il avait à répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il aurait gagné ou perdu sa cause. Le courage physique de Léon et sa dextérité à manier toutes sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne dût pas craindre d’être accusé d’hésitation ni de lenteur volontaire, et il est certain qu’il était impatient de se voir en face de sir Arthur. Mais il pensait que ce duel et les événements qui y avaient donné lieu se répandraient bientôt, que le blâme s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule, qu’il craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être. Il ignorait la chute de Jeanne ; il n’avait pas revu Raguet. Ce misérable, qui avait longtemps cherché à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense, s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité par l’aversion et le mépris de l’avocat. Il était indigné que ce dernier eût profité de ses avis sans les payer ; et comme il errait dans l’ombre, au carroir du mont Barlot, au moment où Léon avait décidé Jeanne à venir à Montbrat, il avait peut-être entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait sur son compte. Il s’était tourné contre lui par vengeance autant que par vénalité, et le fuyait désormais, craignant son ressentiment ; mais Léon ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait de lui en confidence à tout le château de Boussac, que tout le château le condamnait, que toute la ville le raillerait bientôt ; et, ne pouvant guère espérer de se laver de ce qu’il appelait son fiasco, il voulait au moins y apporter le contre-poids d’un grand succès oratoire. Il avait une belle cause ; il tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à cacher, comme il disait, les blessures de son amour-propre sous les lauriers de sa gloire.

Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur, paraissait avoir oublié Marsillat. Il nourrissait contre lui des projets de vengeance plus ardents que ceux d’Arthur ; mais il les cachait, luttant de dévouement dans le secret de son âme avec celui qu’il regardait déjà comme son frère, et qui, de son côté, poursuivait le même dessein de préserver les jours de l’ami, en se risquant le premier dans une rencontre périlleuse pour l’un comme pour l’autre.

M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la prairie par les jeunes gens, sous prétexte de promenade ; et tandis qu’Arthur, Guillaume et Marie faisaient le guet pour empêcher les deux Charmoise de venir les troubler, le bon curé de Toull causait avec Jeanne derrière les rochers. M. Alain avait réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne de Toull, et il n’avait pas retrouvé la source minérale engloutie par la reine des fades. Mais il n’en était que plus passionné pour cette découverte ; et à force de gratter la terre, de recueillir des médailles et des légendes, il était devenu tout à fait antiquaire ; c’est-à-dire qu’il avait oublié la jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait déjà, et, à trente-deux ans, il avait la tournure d’un vieillard. La fièvre marchoise avait contribué aussi à mettre de la gravité dans les allures et de l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête pasteur.

— Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait vœu de chasteté, de pauvreté et d’humilité, je le sais ; mais…

— Il n’y a pas de mais, monsieur l’abbé, répondit Jeanne. C’est un vœu que ma chère défunte mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais encore que quinze ans, et que vous m’avez permis de renouveler ensuite, tous les ans, à la fête de Pâques, en recevant la communion.

— Oui, mon enfant, votre premier vœu était un peu entaché de paganisme ; car vous aviez juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle dont je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce premier vœu est de nulle valeur à mes yeux, et ne vous engage pas, d’autant plus que la cause première était tout à fait illusoire et vaine. Vous le savez maintenant.

— La cause, la cause, monsieur le curé !… Ce n’était pas une mauvaise cause. Ma mère pensait que les fades du mont Barlot me voulaient du mal puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de monnaie dans la main ; et elle disait que, pour m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la sainte Vierge : vœu de pauvreté, à cause du louis d’or ; vœu de chasteté, à cause du gros écu ; vœu d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous… Voilà comme la chose s’est passée… Je ne peux rien y changer.

— Mais vous ne compreniez pas ces vœux ? vous étiez une enfant.

— Oh ! que si, que je les comprenais bien !

— Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère ?

— Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire aussi à la sainte Vierge, et de ressembler à la Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux le miracle de chasser les Anglais de notre pays.

— Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez la grand’fade ? avouez-le, Jeanne !

— Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions comme ça, monsieur l’abbé ? ça ne lui fait pas déshonneur.

— Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à trouver le trésor et à donzer le veau d’or.

— Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à gagner des villes et des grandes batailles ! elle pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or, qui doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre. Ça n’est pas par avarice que je souhaitais cela, monsieur le curé, puisque j’avais fait vœu de pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un mari, puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça n’était pas non plus pour faire parler de moi, puisque j’avais fait vœu d’être humble et de rester bergère.

— Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries de trésor, de guerre aux Anglais, et de richesse universelle qui vous ont bercée si longtemps, doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y faut plus songer, et il serait peut-être plus heureux et plus méritoire pour vous d’épouser un homme riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver nos terres, assainir notre pays, et qui rendrait les habitants heureux en travaillant.

— Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. C’est possible ; et si ça est, je fais grand cas des bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la liberté de ma pure volonté ; et vous avez beau dire que puisque les pièces de monnaie me sont venues de trois messieurs, au lieu de me venir de trois fades, la cause du vœu est nulle, je dis, moi, que le vœu reste, et qu’on ne peut pas se moquer de ces choses-là.

— À Dieu ne plaise que je vous conseille de vous en moquer ! Les engagements pris avec Dieu et notre conscience sont mille fois plus sacrés que ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a des vœux téméraires que l’Église ne reconnaît pas valables, et que Dieu repousse quand la cause est frivole ou coupable.

— Coupable, monsieur l’abbé ? quand mon vœu était destiné à rendre heureux tous les pauvres qui sont sur la terre !

— Convenez que vous bâtissiez vos engagements sur une erreur, sur une grossière superstition. Votre cœur est admirablement bon, votre intention fut sublime ; mais votre esprit n’est pas éclairé, Jeanne, et vous devez croire que j’en sais un peu plus long que vous sur les cas de conscience.

— Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous m’avez permis de renouveler mon vœu dans l’église, vous l’avez cru bon !

— Et je le crois tel encore ; mais la cause du vœu n’en est pas moins nulle. J’ignorais, à cette époque, tout ce que je sais maintenant des superstitions toulloises ; et vous avez, vous autres, une manière de vous confesser par métaphores, qui fait qu’on croit que vous parlez du bon Dieu quand vous parlez quelquefois du diable.

— Oh ! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un peu fâchée, je ne rends pas de culte au diable !

— Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne ; mais je dis que l’Église pourrait maintenant vous relever de tous vos vœux.

— L’église, monsieur l’abbé ? l’église de Toull-Sainte-Croix ?

— Non, mon enfant, l’église de Rome.

Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle avait bien entendu parler de l’église romaine à son curé. Mais, comme chez tous les paysans, ce mot ne présentait à son esprit d’autre sens que celui d’un bel édifice, objet de dévotion particulière, où les riches seuls pouvaient aller en pèlerinage.

— Je crois bien à la vertu de l’église de Rome, dit-elle ; mais quoique ça, il n’y a pas d’église qui soit plus que Dieu.

Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla du pape. Les paysans entendent aussi quelquefois parler du pape. Ils l’appellent le grand prêtre, et Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement.

— Ce n’est pas au grand prêtre, pas plus qu’à l’église de Rome, ou à celle de Saint-Martial de Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle ; c’est au bon Dieu du ciel, à la grand’Vierge et à ma chère défunte mère. Celle-là ne disait pas toujours comme vous, monsieur l’abbé ; et sur l’article des vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour ma vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de mourir que de me trahir.

Le curé parla encore du chef de l’Église, du successeur des apôtres qui a reçu les clefs du ciel et le pouvoir de délier les âmes sur la terre. Jeanne fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle, du pouvoir que M. Alain attribuait à un homme.

— Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas juré sur la pierre d’Ep-Nell, pendant que le corps de ma pauvre défunte était là, et que notre maison achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes vœux, de ne jamais me marier, et de ne jamais tant seulement embrasser un homme par amour. Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de ma mère viendrait me faire des reproches, que la Grand’Vierge me retirerait son amitié, et que le bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut rien changer, et c’est inutile d’y penser.

Rien ne put ébranler la résolution saintement fanatique de Jeanne ; et M. Alain, qui l’interrogeait plus encore pour l’éprouver que pour la convaincre, revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration qu’il communiqua à ses jeunes amis, mais qui n’empêcha pas sir Arthur de tomber dans une profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha sur elle un regard douloureux, et s’éloigna sans lui dire un mot, résolu à respecter sa foi et à vaincre son propre amour, s’il en avait la force.

Le curé vint prendre congé de madame de Boussac, qui, ne sachant point le vrai motif de sa visite, l’avait trouvé très-amusant et très-original. Elle essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies ; mais personne ne la seconda plus. L’espérance avait donné, une heure auparavant, de la gaîté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant de vains efforts pour sourire.

M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait son cheval devant la porte, lorsque Marie monta à sa chambre pour prendre un livre qu’elle lui avait promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu, pâle comme la vierge d’albâtre qui recevait sa prière, les yeux ouverts et comme décolorés, les mains jointes et le corps raide et penché en avant. La fixité de son regard et de son attitude épouvanta mademoiselle de Boussac.

— Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu ? réponds-moi ; à quoi penses-tu ? es-tu malade ? ne m’entends-tu pas ?

Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes. Marie la toucha, elle était glacée, et ses membres étaient raides comme ceux d’une statue. Aux cris de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut. On crut d’abord que Jeanne était morte. Le médecin n’était pas loin ; il fit une seconde saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit signe qu’elle voulait parler bas au curé ; et, comme on l’engageait à ne pas parler encore, parce qu’elle était trop faible, elle dit d’une voix éteinte :

— Ça m’est commandé d’en haut.

Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit à M. Alain de cette voix si faible qu’il avait peine à l’entendre :

— Je me sens malade, et je pourrais bien en mourir. Je veux donc vous faire ma confession, monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai… Vous savez… cet Anglais ? Où est-il ? Eh bien ! j’y pensais, j’y pensais un peu trop souvent.

— Malgré vous, sans doute, ma fille ?

— Oh ! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher ; et depuis hier surtout, toute la nuit je l’avais devant les yeux. Est-ce un péché mortel, monsieur le curé ?

— Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même pas un péché, puisque c’est une préoccupation involontaire.

— Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en vous parlant, j’avais comme du regret d’être obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à ça ; mais ça me faisait de la peine de faire tant de peine à ce monsieur qui est si bon.

— Eh bien ! Jeanne, croyez-vous que je doive faire faire des démarches auprès du Saint Père pour obtenir la rupture de vos vœux.

— Oh ! jamais, monsieur l’abbé ! D’ailleurs, il ne s’agit pas de ça ; il s’agit de mettre mon âme en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments pour un Anglais, et j’ai honte d’être si faible. Mais quand il m’a regardée dans le pré, comme pour me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que vous me donniez l’absolution pour ça, monsieur l’abbé.

— Avez-vous eu des sentiments du même genre pour quelque autre, Jeanne ?

— Oh non ! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin pour mon parrain, mais ça n’était pas la même chose. Je ne me reproche pas ça…

— Eh !… pardonnez mes questions, ma fille, mais au moment de vous donner l’absolution, je dois secourir votre mémoire, affaiblie peut-être ; M. Léon Marsillat…

— Oh ! celui-là ! dit Jeanne…

Mais elle était trop épuisée pour parler davantage ; elle ne put que sourire avec une douceur angélique à laquelle se mêla un peu de la fierté malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, et elle parut s’endormir. Quand elle se réveilla, Marie tenait sa main ; Guillaume, pâle et consterné, était à genoux auprès d’elle ; M. Harley, debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin lui avait dit des mots terribles :

— Le cas est grave, cette jeune fille pourrait bien succomber d’un instant à l’autre.

Cependant Jeanne parut se relever de cette crise. Couchée sur le propre lit de sa chère mignonne, et soignée par elle, elle paraissait jouir d’un grand calme et assurait ne pas souffrir du tout.

— Cela m’étonne, disait le médecin, il faut qu’elle dorme ou qu’elle souffre.

Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie avait bien expliqué que Jeanne était de ceux qui ne se plaignent pas : était-elle de ceux qui souffrent ? Marie pensait qu’elle était de la nature des anges, qui ne sentent d’autres douleurs que la pitié pour les hommes.

Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté son regret ou abjuré ses scrupules ; car elle regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner à sa paroisse avant la nuit, elle lui dit qu’elle se sentait l’âme en paix. Vers le coucher du soleil, elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de venir auprès d’elle.

— Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à mourir, vous auriez soin de Finaud, pas vrai ?

Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie s’écria du fond de son cœur :

— Ne meurs pas, Jeanne ; j’aimerais mieux mourir à ta place.

— Oh ! je n’ai pas envie de mourir ! dit Jeanne en souriant. Allez-vous-en servir le dîner, mes enfants ; on l’a bien assez retardé pour moi. Mon parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis très-bien, Dieu merci ! Vous viendrez me revoir après, si vous voulez.

— Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui tenait le bras de Jeanne. Le pouls est bon. Ce ne sera rien aujourd’hui.

— Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le suivant dans le corridor, avant un quart d’heure cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en est, je crois, fort amoureux. Ces pauvres enfants sont d’une santé trop délicate pour assister à un pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant de rien, vous qui êtes un homme calme et fort. Ordonnez à Claudie de descendre et de rester en bas ; elle jetterait les hauts cris dans la maison… Et puis, revenez, vous ! Il est possible que nous ne soyons pas trop de deux pour contenir la malade dans ses dernières convulsions.

M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point en point les indications prudentes du médecin. Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en riant. « Oh ! la Jeanne va bien mieux, dit-il en frappant ses mains l’une dans l’autre, la voilà qui chante. Oh ! je suis-t-i content ! J’avais ben cru qu’alle en mourrait ! » — Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin. Tu vois, nous n’avons plus besoin de toi. — Monsieur Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et les fenêtres ; qu’on n’entende pas cette agonie, et apprêtez-vous à un peu de courage. Ces fins-là sont violentes et affreuses. C’est une commotion cérébrale ; la crise se prépare… Ce ne sera pas long.

Le sang-froid terrible du médecin glaçait le malheureux Arthur d’horreur et de désespoir. Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les yeux étincelants, caressait son chien, et chantait d’une voix forte et vibrante :

Là où donc est le temps
Où j’étais sur ma porte,
Assise dans mon habit blanc…

Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne devait être aussi douce et aussi résignée que sa vie. Sa voix s’adoucit, et prit un accent céleste en murmurant ces vers d’une autre chanson du pays :

En traversant les nuages,
J’entends chanter ma mort.
Sur le bord du rivage
On me regrette encore…

Oh, moi là ! oh, moi là ! Finaud, mon petit chien, mon chien Finaud ! Tranche, tranche, aoulé, aoulé ! en sus, en sus… vire, vire, vire !…

— Que dit-elle, mon Dieu ! s’écria M. Harley en joignant les mains.

— Elle rassemble son troupeau pour partir ; elle excite son chien, dit le docteur. Elle se croit au pré… C’est le délire.

— Monsieur Harley, je veux vous parler, dit tout à coup Jeanne d’une voix ferme. Vous êtes un brave homme, un homme selon Dieu… Ma chère mignonne est un ange du ciel… Je vous commande de la part du bon Dieu et de la Sainte-Vierge de l’épouser… Et puis, écoutez, vous irez à Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les gens de l’endroit, et vous leur direz de ma part ce que je vas vous dire : Il y a un trésor dans la terre. Il n’est à personne ; il est à tout le monde. Tant qu’un chacun le cherchera pour le prendre et pour le garder à lui tout seul, aucun ne le trouvera. Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, ceux-là le trouveront ; et ceux qui feront cela seront plus riches que tout le monde, quand même ils n’auraient que cinq sous… comme moi… et comme sainte Thérèse… Vous leur direz cela, c’est la connaissance, la vraie connaissance que ma mère m’a donnée ou qu’elle m’avait bien commandé de donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le trésor. S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront encore longtemps chanter la vieille chanson :

Dites-moi donc, ma mère,
Où les Français en sont ?
Ils sont dans la misère,
Toujours comme ils étions.

La voix de Jeanne avait un timbre céleste, mais elle s’affaiblissait de plus en plus.

— Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez pas encore ; mettez-moi mon chapelet dans les mains… Y est-il ? Je ne le sens pas ; j’ai les mains mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas vrai ? Oh ! mon Dieu, voilà la grand’fade devant moi ; comme elle est blanche ! Elle éclaire comme le soleil… Elle a le bœuf d’or sous ses pieds ! Adieu, mes amis !… Adieu, mon Cadet ; adieu, ma Claudie… Êtes-vous là ? Vous prierez le bon Dieu pour moi… Vous recommanderez ma pauvre tante à mon parrain… Et ma chère mignonne ? Ah ! je la vois !… Bonsoir, ma chère demoiselle, voilà le soleil qui s’en va… et le clocher de Toull qui se montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci !…

Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main de sir Arthur, qu’elle prenait pour Marie. Mais elle l’avait dit, ses mains étaient mortes, et son bras demeura raide hors du lit. Arthur le couvrit de baisers qu’elle ne sentit pas. Elle avait cessé de vivre…

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Arthur le couvrit de baisers. (Page 96.)

Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par la douleur, retrouvèrent leur courage pour aller ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière de Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents.

Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume se battit en duel avec Marsillat. Ce dernier, en apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et gémir sincèrement dans le sein de sir Arthur, qui lui avait tout pardonné, le trouvant bien assez puni par ses remords. Mais Guillaume continuait à être exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé, en lui disant, pour le consoler de la perte de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation ne fit qu’irriter la douleur du jeune homme. Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la mort de cette chaste victime, et sa fureur contre Léon ne connut plus de bornes. Il le provoqua si amèrement que, malgré la patience et la générosité dont le bouillant avocat fit preuve en cette occasion, il le força de se battre avec lui dans le cromlech des pierres jomâtres. Marsillat avait fait tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci le blessa grièvement à la cuisse. Marsillat en resta boiteux, ce qui nuisait singulièrement à ses succès auprès des beautés de la ville et de la campagne. Une difformité, ou une infirmité, si peu choquante qu’elle soit, est plus répulsive aux paysans qu’une laideur amère jointe à un corps bien constitué. Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son amant ; ou plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné la véritable cause de la mort de Jeanne, elle ne put jamais pardonner.

Marie et Arthur furent longtemps inconsolables. Mais Jeanne avait dicté ses dernières intentions à M. Harley, qui se fit un devoir de les remplir. Après Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de toutes les femmes. Leur affection pour cette chère défunte forma un lien sacré entre eux. Ils se marièrent un an après sa mort, et voyagèrent pendant quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de sa douleur sombre. Le jeune baron se rétablit enfin, et n’épousa point Elvire de Charmois, qui resta longtemps fille, au grand déconfort de sa mère.

Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait amèrement d’avoir aimé Jeanne trop ou trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé, en offrant le premier à sa filleule un amour noble et dévoué comme celui de M. Harley. À quelque chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le repentir nous purifie. Guillaume en fut un exemple. Il ne fit point d’actions éclatantes ; il resta rêveur et amant de la solitude ; mais il porta dans toutes ses relations avec les hommes que le préjugé lui rendait inférieurs une charité et une bienveillance à toute épreuve. Il ne fit en cela qu’imiter sa sœur et son beau-frère, dont les idées et les actions généreuses semblèrent d’un siècle en avant du temps misérable et condamné où nous vivons.

Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea du libertinage ; mais il avait le fond de l’âme trop égoïste pour ne pas remplacer cette mauvaise passion par une autre. L’ambition politique devint le stimulant de son intelligence et la chimère de sa vie.



FIN DE JEANNE.


  1. La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois étaient particulièrement adonnés à cette profession.
  2. Claudie se prononce Liaudie ou Liaudite, moyennant quoi c’est un nom très-répandu en Berri. Guite est la contraction de Marguerite.
  3. Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes convaincus que c’est la plus ancienne langue d’oil qui soit restée en usage en France. Mais comme il est chargé de locutions particulières qui demanderaient de continuelles explications, nous ne mettrons dans la bouche de nos personnages principaux qu’une traduction libre.
  4. Chétive, mauvaise, méchante.
  5. Rentrer du foin.
  6. Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à l’année comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons bourgeoises.
  7. Comment il se porte.
  8. a et b Muser, perdre du temps pour en gagner.
  9. Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un peu embarrassé pour servir de cicérone aux touristes du centre.
  10. Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente.
  11. Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent leurs outils de travail.
  12. On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort longtemps la chaleur.
  13. En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.
  14. Faire perdre le temps, détempser.
  15. On sait pourtant que le druidisme comme le sivaïsme partait des augustes et impérissables croyances sur la trinité et l’immortalité de l’être, qui sont la base de toutes les grandes religions et dont le christianisme n’est qu’un développement.
  16. Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme.
  17. Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne correctement ; mais bien que je sois forcée, pour faire intelligible, de traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans.
  18. Malade en langueur.
  19. Nous avons conservé ce vieux mot ; et si vous alliez parler de brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous n’eussiez le soin de généraliser et de dire le brebiage ; encore n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le chenfrais, c’est-à-dire le français moderne
  20. Par cette expression, les autrefois, les paysans expriment mieux que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et vague des siècles écoulés.
  21. Mon vieux, ma vieille, sont des termes d’amitié entre les jeunes gens.
  22. Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des Bardes.
  23. Dessoubrer, déchirer.