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Calmann-Lévy (p. 79-89).



VIII


Dès lors j’avais fait un grand pas.

— Tout ce que vous me dites là est bon et me paraît sincère, répondit-elle, et je vous dirai franchenment que, depuis ce matin, je suis résolue à me marier. C’est la première fois que j’en comprends la nécessité. Jusqu’à présent, je croyais qu’il valait mieux rester heureuse comme je l’étais que de courir des risques, mais l’idée de perdre mon père et de me trouver, à l’âge où je suis, l’unique soutien de mon frère, m’a fait peur. J’ai réfléchi tout en pleurant ; je crois que mon devoir est de chercher un appui pour nous deux, et même j’en ai senti le besoin. Ne me demandez rien de plus aujourd’hui. Je ne peux pas savoir si vous serez pour moi ce soutien-là. Vous vous offrez, c’est généreux, et je vous en remercie, mais, comme vous avez aussi le devoir de soigner votre mère souffrante, j’ignore si je dois accepter. Permettez-moi d’y réfléchir et de vous connaître davantage. Revenez souvent, puisque mon père vous y autorise.

— C’est mon vœu le plus cher que de vous voir tous les jours, mais, dans l’incertitude où vous êtes, ne craignez-vous pas ce que l’on pourra dire et penser de mes visites ?

— Pour moi… cela m’est égal. Je n’y songe pas. Que voulez-vous qu’on dise ?

— Que vous m’avez donné des encouragements.

— Eh bien, après ? Vous voyez, je vous en donne ; pas beaucoup, il est vrai, mais un peu, et quel mal y a-t-il, puisque tous deux nous sommes sincères ? Ah ! j’y songe : si je vous dis non après que vos visites auront fait connaître vos intentions aux personnes de votre monde et dans votre voisinage, votre amour-propre souffrira. Que voulez-vous que je vous dise ? Alors ne pensez plus à moi et ne revenez pas.

— Vous en parlez à votre aise, vous à qui cela serait parfaitement égal !

— Je ne dis pas cela. Je penserai peut-être que j’ai passé à côté de mon bonheur ; cependant, comme je n’en serai pas absolument sûre, j’aimerai mieux cela que de vous avoir trompé en vous donnant des espérances à la légère.

Le bon sens de miss Love en toutes choses était sans réplique, et, si sa tranquillité était un peu choquante, du moins sa droiture inspirait une confiance très-précieuse. Résolu à ne point renoncer à elle, j’acceptai telles épreuves qu’il lui plairait de m’imposer.

Je la quittai ce jour-là en me disant qu’après tout je n’étais pas assez amoureux d’elle pour que son refus dût me mettre au désespoir. Il en fut de même à nos entrevues de la semaine suivante. Chaque fois que je la quittais, je me sentais plein d’amitié et de sympathie pour elle ; sa raison et sa droiture éteignaient le feu qui me consumait dans l’intervalle de mes visites.

C’était là un phénomène des plus étranges. À mesure que je m’éloignais de Bellevue, et que, perdant le souvenir trop distinct de ses paroles et de son attitude vis-à-vis de moi Je me retraçais son image, sa beauté, sa grâce, sa jeunesse, et jusqu’à sa toilette et au parfum de ses cheveux et de ses rubans, j’étais repris d’une sorte de fièvre qui m’ôtait le sommeil, et qui arrivait à son paroxysme au moment où je partais pour retourner chez elle. J’arrivais ému jusqu’à la passion, et peu à peu, en causant avec elle, je me calmais jusqu’à l’amitié. Il n’en était pas ainsi lorsque je pouvais l’apercevoir et l’observer sans qu’elle fît attention à moi. Alors je la dévorais des yeux, et mon imagination la dévorait de caresses : mais il suffisait de son regard honnête et ferme, arrivant tout droit sur le mien, pour ramener mon âme à un respect voisin de la crainte.

Je n’étais guère capable d’analyser de tels contrastes et de résoudre un tel problème. Si je m’en étonnais souvent, du moins je ne m’en alarmais pas. Chacune des deux faces si distinctes de mon sentiment faisait, d’ailleurs, des progrès rapides. Mes agitations loin d’elle arrivaient à me consumer. Mon apaisement à ses côtés devenait de jour en jour plus profond et plus suave. L’amour et l’amitié grandissaient sans hésitation et sans défaillance, mais, chose bizarre ! sans se confondre jamais dans une perception nette de mon propre cœur.

Notre intimité faisait des progrès analogues. Chaque jour, aussitôt que je pouvais lui parler sans témoins :

— Eh bien, lui disais-je en lui prenant la main, commencez-vous à m’aimer un peu ?

— Oui, un peu, répondait-elle avec un mélancolique sourire.

— Aujourd’hui un peu plus qu’hier ?

— Peut-être ; il me semble…

Et elle me parlait de nos parents. La santé de son père la préoccupait sans relâche. Dix fois par jour, elle me quittait pour aller le trouver. Elle revenait triste, en me disant :

— Je le dérange, je l’ennuie. Il est si bon, qu’il ne me rebute jamais ! Il fait tout ce que le médecin a ordonné, mais je vois bien qu’il ne peut pas me faire un plus grand sacrifice.

Malgré de si tendres soins, M. Butler fut tout à coup très-malade, et cette circonstance, qui devait m’empêcher de voir Love, au moins pendant quelques jours, nous rapprocha intimement. Je m’installai avec résolution au chevet du malade. Je ne le quittai ni jour ni nuit. Je le soignai comme si j’eusse été son fils. Peu m’importait de brûler mes vaisseaux en pure perte. Je l’aimais pour lui-même, cet homme excellent, plein de résignation dans la souffrance et de gratitude pour le dévouement que je lui montrais. D’ailleurs, je ne pouvais pas, je ne voulais pas abandonner Love dans cette douleur, dans cet effroi mortel. Elle ne pensa point non plus que ma présence pût la compromettre. Elle n’y songea seulement pas ; elle me laissa veiller auprès d’elle.

Une nuit que M. Butler avait reposé avec calme, je m’endormis dans la chambre voisine de la sienne. J’étais accablé de fatigue, et j’avais recouvré un peu d’espoir. Quand j’ouvris les yeux, je vis devant moi Love, qui me tendait ses deux mains.

— J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, me dit-elle à voix basse.

Elle passa son bras sous le mien, et continua en m’emmenant vers le salon :

— Vous me disiez hier au soir que vous lui trouviez le teint plus clair et les yeux moins cernés. Vous aviez bien raison ; j’avais tort de ne pas vous croire. Il est sauvé, voyez-vous, cela est bien certain. Le médecin est très, très-content ! vous allez le voir, il vous dira ce qu’il m’a dit : mon père, s’il continue son traitement, sera remis, dans quelques semaines tout au plus, pour longtemps à coup sûr, et peut-être pour toujours.

Nous entrions dans le salon, le médecin n’y était pas. Nous nous trouvions seuls. Love et moi. Je vis dans la glace sa figure tout illuminée par l’espérance, et son corsage souple et charmant penché vers moi comme si, respirant enfin après tant d’angoisses, elle eût éprouvé le besoin de s’appuyer sur mon épaule. Pour la première fois, les deux sentiments qui se partageaient mon âme se confondirent. Je la serrai dans mes bras avec transport, et je couvris de baisers sa tête brune, que j’avais attirée sur mon cœur. Je me rendis compte seulement alors de la délicatesse de son être, de sa véritable taille, qui paraissait élevée, et qui était petite, enfin de la ténuité ravissante de cette adorable créature, dont j’avais eu si souvent peur comme s’il y avait eu en elle quelque chose de mâle et de puissant. Je sentais naître en moi une émotion qui réunissait la passion à la sympathie, une ivresse secrète comme l’instinct de la possession de l’âme, un doux orgueil protecteur de la faiblesse confiante, une sensation délicieuse qui me prenait au cœur en même temps qu’à l’imagination ; c’était enfin la tendresse.

Mon effusion avait été si involontaire et si spontanée, que je craignis tout aussitôt d’avoir effrayé ou offensé miss Love. Elle ne parut qu’étonnée, mais, comme si son amour filial eût parlé plus haut que sa pudeur, elle ne repoussa pas mon élan. Elle se laissa glisser de mes bras dans un fauteuil, et, attachant sur moi ses yeux humides d’une émotion sereine et profonde :

— Ah ! Je vois bien, dit-elle, que vous m’aimez, puisque vous êtes si heureux de voir que Dieu me rend mon père !

— Et moi, m’écriai-je en tombant à ses pieds, m’aimerez-vous enfin ?

— Je vous aime comme un frère, répondit-elle en me jetant ses deux bras au cou avec une chasteté angélique : c’est vous dire que je vous aime de toute mon âme !

J’étais si transporté du baiser, que je ne scrutai pas la parole. Nous pleurâmes ensemble, et je me crus heureux. Je me crus aimé. Je ne fis pas de réflexions. Je ne comparai point cette affection avec celle que je ressentais ; je ne me dis pas qu’il n’y avait point de comparaison possible, et que l’amitié n’est pas passion.

Hope entrait en ce moment. Sa sœur courut à lui.

— Viens, lui dit-elle ; apprends que notre père est hors de danger, et embrasse celui qui nous a aidés à le sauver.

L’enfant, au lieu de m’embrasser, me secoua la main d’une manière tout anglaise ; sa figure exprimait la joie la plus cordiale, mais cet éclair fut de peu de durée. Avant la fin du jour, il reprit avec moi sa réserve et sa froideur accoutumées. Je me persuadais que c’était là sa manière d’être avec tout le monde, qu’il ne faisait d’exception que pour son père et sa sœur, et qu’il avait dans le caractère une certaine roideur conciliable avec des sympathies particulières, enfin que je gagnerais bientôt sa confiance et son attachement.

Je voulus passer encore cette nuit auprès de M. Butler ; après quoi, m’étant bien assuré qu’il entrait en convalescence, je dus, en raison des convenances, retourner auprès de ma mère pour deux ou trois jours. Les convenances sont toujours funestes au sentiment. Si je fusse resté à Bellevue, j’aurais peut-être conquis le cœur que je n’avais fait que surprendre.

Je trouvai à la Roche une espèce de réunion de famille. On s’étonnait de mon absence, et ma mère avait beau dire que, M. Butler étant gravement malade, j’avais le droit d’aller tous les jours chez lui : on savait déjà que j’y avais passé plusieurs nuits, et on s’inquiétait de cette assiduité.

— C’est donc un mariage arrêté, décidé, à la veille d’être conclu ? D’où vient que nous l’apprenons par la clameur publique ? Mais, comme vous ne nous en avez pas prévenus, comme vous ne nous en faites point part, nous craignons que ce ne soit une folie du jeune homme, une sottise de la demoiselle. Est-elle d’assez bonne maison pour épouser un de la Roche ? Le père a-t-il réellement la fortune qu’on lui prête

Ma pauvre mère, obsédée de ces questions indiscrètes et un peu impérieuses de la part de certaines tantes collet-monté, m’attendait avec impatience, et me vit arriver avec joie.

— Le voilà ! dit-elle ; il va résoudre tous les doutes.

Je me croyais déjà marié, puisque je me voyais aimé d’une fille de cœur et de parole. Après avoir annoncé l’amélioration de la santé de M. Butler, je répondis aux questions relatives à sa fille : que j’aimais la fille et le père de toute mon âme, et que, ma mère m’ayant poussé aux premières démarches, je n’avais pas à m’expliquer sur d’autres convenances que sur celles du cœur et de l’honneur. Je tins seulement à ne pas laisser croire qu’une grande fortune m’eût alléché. Je rendis compte en deux mots de la situation de la famille, et ma mère se chargea d’affirmer qu’elle avait consacré six mois à prendre des informations sur l’honorabilité de M. Butler avant de me confier son projet. Les renseignements étaient parfaits. M. Butler appartenait à la classe moyenne, il n’y avait pas l’ombre d’une tache sur son nom ; au contraire, il était estimé comme le plus généreux et le plus désintéressé des savants.

Il n’y avait rien à répliquer, bien que la satisfaction ne fût pas générale. Mes tantes trouvaient qu’il n’y avait point assez de naissance pour tant de fortune.

Un grand-oncle, chanoine sécularisé, encore plus avare que pauvre, me dit à l’oreille qu’il n’y avait pas assez de fortune pour si peu de naissance.

Cette journée m’attrista. Il me tardait de me retrouver seul avec ma mère. Quand je lui eus raconté tous les incidents de la maladie de M. Butler et ceux de mon rapide tête-à-tête avec Love, elle m’attrista encore plus en ne partageant pas ma confiance.

— Je suis fâchée, me dit-elle, que vous ayez annoncé officiellement ce mariage. Il n’est pas fait. Je ne me tourmentais pas de voir un père désireux de ne pas quitter sa fille ; je crains les exigences bien naturelles, mais peut-être excessives un jour, de cette fille, qui ne veut pas et qui ne pourra peut-être pas quitter son père. Quand vous vous êtes engagé, avez-vous fait au moins la réserve de rester en France, si bon vous semblait ?

Je n’y avais pas songé, et j’en fis l’aveu. Ma mère baissa les yeux. Elle était blessée et affligée de mon imprudence, mais elle ne dit pas un mot, et, comme de coutume, je me sentis livré à moi-même. Je n’osai pas lui parler de la froideur du jeune Butler, mais l’effroi me revint au cœur, et avec l’effroi toutes les angoisses, toutes les ardeurs d’une passion contrariée.