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Calmann-Lévy (p. 49-59).



V


Les adieux de M. Butler furent presque affectueux. Je ne pouvais attribuer la promesse qu’il m’arracha de revenir bientôt qu’à une habitude d’hospitalité bienveillante, car je m’étais senti affreusement maussade, perplexe et inintelligent.

Le notaire demeurant à Brioude, à moitié chemin entre la Roche et Bellevue, nous fîmes route ensemble. J’avais remarqué après dîner, tout en feuilletant un livre de gravures placé sur la table du salon de M. Butler, que celui-ci parlait à voix basse avec M. Louandre dans l’embrasure d’une fenêtre, et il m’avait semblé que leurs regards se portaient sur moi. J’avais donc été le sujet de la conversation, et j’en ressentais beaucoup d’inquiétude. Je questionnai M. Louandre, qui me répondit avec une franchise un peu brusque :

— Eh ! mais certes, monsieur le comte, nous parlions de vous. N’ai-je pas été chargé par madame votre mère d’abord de me bien renseigner sur la situation ? — et c’est ce que j’avais fait depuis quelque temps — ensuite de tâter le terrain ? — et c’est ce que je viens de faire.

— Juste ciel ! m’écriai-je, voilà ce que je craignais tant. Quoi ! en ma présence, et dès ma première visite !

— Qu’importe, si je ne vous ai pas nommé ?

— Mais on m’aura deviné tout de suite !

— Tant mieux ! Les choses qui n’ont pas lieu tout de suite n’ont jamais lieu.

— Ainsi vous m’avez engagé, compromis ?

— Nullement, puisque je n’ai fait que vous laisser deviner.

— Et vous veniez exprès pour cela, me sachant là ?

— Je ne vous savais pas là ; mais, comme je venais exprès pour cela, je suis fort aise de vous y avoir trouvé, malgré la grimace que vous m’avez faite. Voyons, mon cher comte, vous ne voulez donc pas vous marier ? vous ne voulez donc pas rendre un peu de joie et de repos à votre pauvre mère ?

— Je n’ai qu’une volonté et qu’un devoir au monde, c’est de rendre ma mère satisfaite de moi. Je consens donc à me marier, mais non à me faire éconduire en rêvant des mariages impossibles ; c’est probablement une expérience désagréable que vous venez de me procurer.

— Eh bien, voilà ce qui vous trompe : votre recherche est agréée.

— En vérité ? La jeune personne a donc quelque tache ou quelque infirmité, pour qu’on la donne à un inconnu sans fortune, qui n’a montré aucun esprit, et qui n’a même pas le mérite de la désirer ?

— Que me dites-vous là ! s’écria le notaire en arrêtant tout à fait son cheval, Êtes-vous en somnambulisme, que vous déraisonnez de la sorte ? Pardon, monsieur le comte, mais je vois bien que nous ne nous entendons pas. Vous croyez M. Butler immensément riche, et vous ne vous trompez guère : mais sachez que ses enfants n’auront très-probablement que leur héritage maternel, vu qu’il est en train de manger sa fortune, c’est-à-dire de la placer en herbes sèches, en cailloux et en bêtes empaillées, sans compter les expériences scientifiques, qui sont un gouffre sans fond ! Sa femme était créole ; elle a laissé une fortune claire, assurée, à laquelle, en homme d’honneur, il ne touchera jamais, la sienne propre suffisant à ses joies innocentes ; mais cet héritage maternel partagé entre Love et Hope Butler ne présente pas un chiffre exorbitant. C’est une vingtaine de mille francs de rente pour chacun, et, comme vous apportez la considération qui s’attache à un vieux nom, considération qui, au besoin, peut s’évaluer comme une sorte de capital, vous voyez que ce mariage n’aurait rien de disproportionné. En outre, la jeune fille est assez jolie et assez aimable pour que personne ne puisse songer à vous accuser d’ambition. Vous avez l’occasion et la chance pour vous. Nouveau dans le pays, M. Butler ne reçoit encore que peu de personnes, et de loin en loin. Il ne paraît pas disposé à en avoir davantage ; il n’est pas homme à perdre en frivoles conversations le précieux temps qu’il peut consacrer à l’étude. S’il vous a accueilli mieux que la politesse et l’hospitalité ne l’exigeaient, c’est que vous lui avez plu. Vous n’avez donc pas de rivaux pour le moment, ceux qui se sont trop pressés de flairer les écus de sa fille ayant été découragés dès le premier jour. Il est vrai de dire qu’ils ne convenaient sous aucun rapport, et que je n’avais pas voulu me charger de parler pour eux. M. Butler a confiance en moi, et j’ai parlé pour vous, qui êtes un parti convenable. Il ne vous reste qu’à vouloir plaire à miss Love, laquelle n’est pas si aisée à établir que l’on pense, vu la solitude elle vit encore ici, et qui, grâce aux goûts du père, ne fera peut-être que croître et embellir. J’ai dit ; à présent, êtes-vous tranquillisé ?

— Oui, un peu. Pourtant, comme je ne connais pas assez miss Butler pour savoir si je l’aimerai, je trouve que vous vous êtes trop pressé de faire connaître les prétentions que je puis avoir un jour.

— C’est vous, mon cher comte, qui vous êtes trop pressé d’aller la voir. J’avais promis à madame de la Roche de sonder les dispositions du père. Vous vous trouvez là… Je ne disais rien qui pût vous trahir ; je parlais d’un jeune homme de bonne maison et de bonne mine, ayant de la capacité, un caractère honorable, tout ce que l’on dit enfin en pareille occurrence…

» M. Butler, qui ne m’écoutait que d’une oreille, moitié charmant, moitié extatique, comme il l’est toujours, jette les yeux sur vous, compare mon éloge à vos perfections, et tout à coup me serre le bras en me disant :

» — C’est bien, il me plaît. Il a l’air noble et il est modeste. C’est déjà beaucoup. Je connais sa mère, sa fortune et sa réputation. Sa fortune suffit ; le reste me convient parfaitement. Je consens à le recevoir trois ou quatre fois avant qu’il se déclare, car je veux qu’il apprécie ma fille, ou qu’il y renonce librement s’il ne l’apprécie pas. Je veux aussi que, sans se douter de rien, ma fille puisse le comparer aux autres jeunes gens que nous connaissons, et dont pas un ne lui convient jusqu’ici. Elle me l’a dit nettement, car elle est fort sincère et point du tout coquette. Voilà qui est entendu. S’il plaît à ma fille, et si ma fille lui plaît, nous reparlerons de cela, et nous établirons la condition sine quâ non.

— Ah ! ah ! m’écriai-je, il y a une condition ?

— Bien naturelle, et qui se présente tous les jours dans les projets de mariage. Le père ne veut pas se séparer de sa fille. Eh bien, qu’avez-vous ? Ceci vous donne à réfléchir ? Songez donc que le Butler est assez riche et assez jeune pour vivre encore vingt ans dans une grande aisance, que vous ne dépenserez rien chez lui, que vous y jouirez d’un bel état de maison tout en mettant vos revenus de côté, et que, si vous avez la sagesse de profiter d’une condition si avantageuse, vous pourrez un jour, quand il aura mangé son fonds, racheter sans effort la terre de Bellevue avec des économies et la dot de votre femme. Tout cela est excellent, croyez-le bien. Vous avez là dans les mains une affaire que vous ne retrouverez pas aisément et que je vous conseille de ne pas laisser échapper. Sur ce, je baise les mains de madame votre mère, et je suis votre serviteur.

Nous étions près de la ville. M. Louandre pressa les flancs de sa monture et s’enfonça dans une ruelle qui le menait en droite ligne à son domicile. Je demeurai accablé de l’aridité du point de vue qu’il me présentait. Je n’étais pas assez niais pour exiger qu’un honnête homme chargé par état du soin des intérêts matériels de la vie me parlât d’autre chose que de ceux qui lui avaient été confiés. Cela ne l’empêchait point d’être un digne époux et un tendre père, et de souhaiter que chacun fût heureux dans son nid ; mais il n’avait mission que de choisir l’arbre, et même il était de bon goût qu’il ne s’occupât point de psychologie avec sa clientèle. Je lui savais donc gré de son zèle, mais je voyais, sinon dans le mariage, du moins autour du mariage, des choses si froides, des calculs si répugnants, que le nécessaire et l’inévitable glaçaient en moi le sentiment et l’émotion.

— Hélas ! me disais-je, le contrat de l’amour honnête commence donc par être une affaire où il n’y a pas moyen de ne pas prévoir et compter I Me voilà déjà aux prises avec l’argent avant de savoir si mon cœur battra auprès de cette jeune fille ! Il m’a fallu pour que je me crusse permis de penser à elle, savoir le chiffre de sa dot, et maintenant, si en la revoyant je me sens épris, il faudra que je songe à défendre ma liberté, que menace la tendresse exigente de son père ! Oh ! sur ce point-là, quelque avantage positif que l’on m’assure, je ne céderai pas ! Il y a quelque chose d’humiliant à enchaîner son existence à celle d’un autre homme. Une belle-mère ne m’effrayerait pas tant. Il y a toujours de la protection dans les relations d’un homme avec une femme ; mais être dans la dépendance de M. Butler, n’avoir pas le droit de mettre à la porte M. Black si bon me semble !… Non, jamais ! cette condition sine quâ non est un obstacle qui annule toutes les facilités de l’entreprise.

Il faisait presque nuit quand je quittai la route pour m’engager dans les petits chemins de traverse, et l’orage grondait en amoncelant les nuées dans le ciel sombre et lourd, quand je pénétrai dans le sauvage ravin de la Roche. Là, l’obscurité était si complète, que, sans l’instinct du cheval et l’habitude du cavalier, il y eût eu folie à chercher le château dans ces ténèbres. J’étais oppressé, et tout était noir aussi dans mon âme. Je marchais en aveugle dans ma propre vie, conduit par la loi de l’usage et sous le joug du convenu vers un but que je ne comprenais plus, ou que je craignais de trop comprendre.

Ce fut comme un adieu que je jetai au passé, à l’idéal entrevu dans mes beaux rêves de jeunesse. Ma mère, qui était inquiète de me savoir dehors par le mauvais temps, mais qui se garda de m’en rien témoigner, parut très-satisfaite de ce que je lui racontai. Elle trouva que M. Louandre avait eu une heureuse inspiration, que mes scrupules honorables étaient absolument levés par les renseignements obtenus, que je devais poursuivre cette affaire (elle se servit aussi de ce mot-là). Quant à la condition de vivre avec M. Butler, il n’y avait pas lieu de s’en inquiéter.

— Il est bien rare, me dit-elle, que de pareilles conventions ne tombent pas d’elles-mêmes au bout de quelques années de cohabitation. C’est, en général, ceux qui les ont exigées qui s’en lassent les premiers. D’ailleurs, une telle promesse n’engage pas d’une manière absolue. Mille circonstances imprévues, indépendantes de la volonté des deux parties, la rendent nulle et impraticable. Et puis les deux propriétés sont assez voisines pour que votre domicile doive être considéré plutôt comme doublé que comme déplacé. Vous n’accepterez la condition que dans le cas de séjour en France, et de cette manière votre dignité et votre liberté me paraissent sauvegardées convenablement.

Ma mère désirait évidemment ce mariage. Stoïque pour elle-même et comme détachée de sa propre vie, elle était positive quand il s’agissait de la mienne.

Je m’endormis résigné à mon bonheur. Il me semblait ne voir en miss Love qu’une figure de keepsake, mais, chose étrange, je rêvai toute la nuit que j’en étais amoureux fou. Elle m’apparut élégante et hardie en amazone sur son poney à l’œil sauvage, gracieuse et séduisante dans sa robe blanche flottante. Je ne la connaissais pas mieux dans mon rêve d’amour que dans la réalité, je la connaissais même moins bien, car j’oubliais l’expression un peu rigide de sa physionomie ; je ne voyais plus que la beauté qui bouleverse les sens et qui énerve la réflexion. Je la possédais, j’étais ivre. Je me croyais heureux.

Je m’éveillai si ému, que la journée me parut mortellement longue. Celle qui suivit fut un véritable supplice, et, pendant que ma mère me parlait des améliorations que la dot de ma femme me permettrait de faire à notre manoir et à notre propriété, je n’entendais pas, je ne voyais rien autour de moi ; j’avais des tressaillements étranges, une impatience fiévreuse de revoir la jeune magicienne devant laquelle j’étais resté froid, mais dont le souvenir s’était attaché à moi comme un enchantement et comme un délire.

Le troisième jour enfin, me croyant maître de moi-même, et ma mère m’assurant que l’intervalle entre mes deux visites était convenable, je partis pour Bellevue de très-bonne heure. Je m’arrêtai à Brioude pour déjeuner avec M. Louandre. Je lui rendis compte du jugement de ma mère, je me montrai docile à ses avis, et je ne fis qu’une réserve, une réserve hypocrite : ce fut de prétendre que, pour être tout à fait décidé, il me fallait revoir la jeune personne, et je lui promis de revenir le soir même lui donner mon ultimatum.