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Calmann-Lévy (p. 168-177).



XVI


J’étais si accablé d’ennui au bout de deux heures d’isolement et d’inaction dans un lieu rempli de souvenirs amers, que je résolus de n’y rentrer qu’avec une compagne de mon choix, et j’avais tellement hâte de me soustraire à la mélancolie noire qui semblait suinter sur moi des murs de mon château, que je pris le parti de dormir quelques heures et de me sauver vers minuit, aussitôt que la lune serait levée.

Je me jetai tout habillé sur le lit de la chambre d’honneur. C’est là que, dans mon enfance, ma mère me faisait faire la sieste auprès de son prie-Dieu quand nous étions seuls. Je me souvenais de l’avoir vue agenouillée à mon réveil comme je l’y avais laissée en m’endormant, affaissée plutôt que prosternée, pleurant ou rêvant dans l’attitude de la prière, et me donnant, à son insu, le navrant et dangereux spectacle d’une douleur sans réaction et d’un inguérissable amour.

Je fis un rêve d’une effrayante réalité. Je vis ma mère debout auprès de mon lit, écartant les rideaux d’une main impérieuse et jetant Love dans mes bras, Love en pleurs qui me suppliait de l’épargner, et que j’étouffais de mes embrassements sans m’apercevoir qu’elle était morte. Quand je m’imaginai n’avoir plus dans les bras qu’un cadavre, je poussai des cris qui me réveillèrent ; mais je restai en proie à un tel sentiment d’horreur, que je me levai pour fuir les visions de cette terrible chambre. Je courus à la fenêtre. La lune se levait. Il faisait froid, le torrent grondait, et le petit chien de Catherine hurlait d’une façon lamentable, comme s’il eût vu passer les spectres qui venaient de me visiter.

Je pris mon sac de voyage et je partis. Je marchai toute la nuit sans rencontrer une âme, et le soleil levant me trouva dans les bois qui entourent la Chaise-Dieu.

C’est une antique abbaye fortifiée, célèbre dans l’histoire locale par ses richesses, son importance et ses luttes contre les seigneurs pillards de la contrée. Les bâtiments imposants et vastes, flanqués de hautes tours carrées encore munies de herses, se relient, par plusieurs cours immenses, à l’église abbatiale, une merveille de l’art ogival, aujourd’hui consacrée au culte de la paroisse, mais encore garnie d’une partie de son riche et curieux mobilier, les stalles du chapitre adorablement sculptées, et les antiques tapisseries d’un prix et d’une rareté inestimables qui revêtent toute la partie supérieure du chœur.

Au pied de ce noble et puissant édifice, le village semble agenouiller ses humbles maisonnettes» et autour de ce village, autrefois habité par les ouvriers et les serviteurs de l…’abbaye, s’étendent à perte de vue, sur les ondulations de la montagne immense, d’immenses bois de pins d’une tristesse solennelle et majestueuse.

Je revis avec un serrement de cœur étrange ces grands bois déserts que j’avais traversés tant de fois pour aller à Bellevue. Ils avaient grandi et épaissi durant mon absence, mais ils s’ouvraient toujours aux fraîches et gracieuses clairières tapissées d’herbes fines, aux jolis chemins de sable qui se précipitent vers les mystérieux ruisseaux, ou qui gravissent des élévations douces d’où l’on découvre au loin les vallées profondes de l’Auvergne et du Vélay, avec leurs horizons tourmentés, inondés de lumière.

Ne voulant pas me montrer aux habitants de la Chaise-Dieu, je m’éloignai de la vue du clocher et continuai ma route vers l’orient. Je comptais gagner une diligence du côté d’Issoire. La nuit avait été glaciale : le climat de cette région élevée est un des plus rigoureux de la France. L’été n’y dure guère plus de deux mois, et le printemps est horrible. Le terrain sablonneux qui se resserre à la pluie rend cependant les communications faciles quand les neiges sont fondues. Aussi je marchais vite pour me réchauffer, et j’espérais être bientôt arrivé à une maison de paysans dont j’avais souvenance pour y avoir quelquefois mangé à la chasse. Je mourais de faim et j’avais grand besoin de sommeil.

Mais une portion de forêt récemment coupée et absolument impraticable me força de chercher un détour. Je marchai encore une demi-heure et fus contraint de m’arrêter, épuisé de lassitude. Je m’étais complétement perdu. J’entendis la cloche d’un troupeau de vaches et me dirigeai de ce côté. L’enfant qui les gardait eut une telle peur de ma barbe, qu’il s’enfuit en laissant son petit sac de toile, où je trouvai du pain et une sébile de bois. Je m’emparai du pain en mettant une pièce de cinq francs à la place. Les vaches se laissèrent traire dans la sébile, et, après avoir satisfait ma faim et ma soif, je cherchai un coin découvert pour m’étendre au soleil, car j’étais beaucoup plus pressé de dormir que de savoir où j’étais.

Je dormis profondément et délicieusement. Quand je m’éveillai, le sac du vacher et le troupeau de vaches avaient disparu. L’enfant, en revenant les chercher, ne m’avait peut-être pas aperçu. Je comptais bien retrouver mon chemin sans le secours de personne, et je me remis en route, tout en me disant que j’étais devenu un sauvage, puisque je reposais si bien à ciel ouvert sur la dure, tandis que les gros lits de plume et les épais rideaux de nos habitations auvergnates me donnaient le cauchemar.

Je m’engageai dans des sentiers que je jugeais devoir me ramener vers la Chaise-Dieu, mais où je m’égarai de plus en plus. Impossible de rencontrer une clairière, et, au bout d’une heure de marche sous l’ombrage des pins, je me trouvai sous celui des sapins de montagne, arbres très-différents, aussi frais et aussi plantureux que les pins sont ternes, sombres et décharnés. Comme j’avais toujours monté pour chercher un point de vue quelconque, je ne m’étonnai pas de me trouver dans la région où croissent ces beaux arbres, amis des nuages et des vents humides, et, comme le point de vue ne se faisait pas, je pensai être dans la direction de Saint-Germain-l’Ermite. Je me mis donc à redescendre, mais je rencontrai les bouleaux, et dès lors il n’y avait plus pour moi de doute possible. Je marchais droit sur la route d’Arlanc, c’est-à-dire sur Bellevue.

En effet, dix minutes plus tard, j’apercevais sous mes pieds la rampe tortueuse qui suit les ressauts de la montagne et s’enfonce dans les chaudes vallées de l’Auvergne avec une rapidité audacieuse et des bonds d’une grâce infinie.

— Eh bien, non, ce ne sera pas ma destinée, pensai-je avec dépit. Je descendrai jusqu’à cette route, et je prendrai à gauche. À présent, je sais où je suis. Il ne sera pas dit que j’irai où je ne veux pas aller.

Arrivé sur la route, je sentis la rapide transition de l’atmosphère, et je m’assis, baigné de sueur, au bord d’une petite source qui perçait le rocher taillé à pic. Je reconnaissais la source, et l’endroit, et le site, et jusqu’aux pierres du chemin. Pourtant, dans la crainte d’être trompé encore par quelque hallucination, je m’informai auprès d’un charretier qui passait.

— Vous êtes bien sur la route d’Arlanc, me dit-il, et, à un quart d’heure d’ici, en marchant devant vous, vous trouverez le château de Bellevue ; mais, si c’est là que vous allez, je vous avertis qu’il n’y a personne. Du moins les maîtres sont tous partis ce matin pour Issoire.

Je me dis aussitôt que, si la famille Butler était du côté d’Issoire, je devais m’en aller par le côté d’Arlanc pour m’enlever toute chance et toute misérable velléité de la rencontrer. Je marchai donc sur Bellevue, résigné à passer le long du parc, et même devant la porte.

Le parc de Bellevue est un des plus beaux jardins naturels que j’aie jamais vus. C’est l’œuvre de la nature bien plus que celle de l’homme, et pourtant c’est M. Butler ou plutôt c’est Love qui l’avait créé, en ce sens qu’elle avait choisi, dans les propriétés qui avoisinent le château, le site le plus romantique, pour l’approprier aux besoins de la promenade. Ainsi que je l’ai dit déjà, la clôture était une limite bien plutôt qu’une défense, et nulle part l’œil n’était arrêté ou attristé par la vue d’un mur. Ce vaste enclos se composait du revers de deux collines boisées, qui venaient se toucher à leur base pour s’éloigner ensuite plus ou moins, de place en place, former d’étroits sanctuaires de verdure d’une adorable fraîcheur, et se souder au fond en un mur de rochers d’où tombait un mince ruisseau d’argent. Dans ce rocher, on avait pratiqué une voûte et une arcade fermée d’une grille tout à côté de la cascatelle ; mais on avait si bien masqué cette sortie avec des plantes et des arbustes, qu’il fallait la connaître pour savoir qu’on pouvait s’échapper par là de cette espèce de bout du monde, c’est le nom qu’on donne en Auvergne, dans la Creuse et, je crois, un peu partout, à ces impasses de montagne. Tout le vallon du parc, véritable collier de salles de verdure, doucement incliné vers l’habitation, se terminait brusquement par une étroite brisure au pied du monticule, que dominaient les parterres et les bâtiments. Là encore, le ruisseau faisait un saut gracieux et s’en allait dans le désert. Un sentier taillé dans la roche le suivait à travers les bois ; mais le parc s’arrêtait réellement à la cascade, comme il avait commencé à la cascade située un quart de lieue plus haut, et ces limites, tracées par la nature, en faisaient un paysage complet et enchanté que d’un coup d’œil on pouvait embrasser des fenêtres de la maison.

J’entrai dans ce paysage en enjambant le fossé et en écartant les branches de la haie. Je faisais là une chose qu’aucun des rares habitants de la montagne ne se fût permise, car il est à remarquer que nulle part la propriété n’est aussi scrupuleusement respectée que dans les localités ouvertes à tout venant. Dans la splendide Limagne, le terrain est trop précieux pour qu’on en perde un pouce ; il n’y a donc là ni haies ni barrières, et la richesse immaculée des récoltes annonce la scrupuleuse probité des propriétaires mitoyens.

Situé à la limite de cette admirable et fatigante Limagne, trop ouverte au soleil en été et trop écrasée de corniches de neige en hiver, Bellevue était une oasis, une tente de verdure et de fleurs entre les grands espaces cultivés et les âpres rochers de micaschiste qui forment une barrière entre la Haute-Loire et le Puy-de-Dôme. Le revenu des terres ou plutôt des roches adjacentes ne consistait qu’en bois, et, ces bois magnifiques étant respectés comme l’ornement indispensable du site, le revenu était nul ; mais, en revanche, M. Butler possédait une notable étendue de terres dans la plaine et de nombreux troupeaux sur les collines.

Je me sentais si détaché de mes anciens projets, que je contemplai le Love’s Park en amateur et en artiste pour la première fois. Je comparais cette charmante situation avec les grands sites que j’avais vus ailleurs, et je m’étonnais, après avoir fait le tour du monde, de retrouver dans ce petit coin de la France une poésie et même une sorte de majesté sauvage, dont aucun souvenir, aucune comparaison ne pouvait diminuer le charme. C’est ce qu’éprouveront tous ceux qui seront restés un peu naïfs et qui n’auront pas perdu le goût du simple et du vrai après avoir assisté au spectacle enivrant des grandes scènes invraisemblables de la nature. Je m’étais attendu cependant à retrouver petite et mesquine cette montagne d’Auvergne que mon enfance avait sentie si vaste et si imposante, et je la retrouvais étroite et resserrée, mais profonde et mystérieuse comme une idée fixe, comme un rêve dont on ne voit jamais le bout, comme l’amour que j’avais porté si longtemps enfermé dans le secret de mon âme.

Et puis chaque site un peu remarquable a sa physionomie qui défend la comparaison comme une exigence impie ou puérile. Les collines de Bellevue étaient petites, mais elles s’étageaient hardiment les unes au-dessus des autres, et, des grands sapins qui vivaient dans le froid, il fallait une heure pour descendre, par de bizarres sinuosités, jusqu’aux noyers, qui, exotiques délicats, s’épanouissaient le long du ruisseau. Les croupes de ces collines, qui plongeaient dans le parc, étaient revêtues d’un manteau de feuillage varié, où le pâle bouleau frissonnait comme un nuage à côté du hêtre élégant et du sapin ferme et grandiose. C’était comme un tapis nuancé où l’œil ne s’arrêtait sur aucun contraste et nageait dans une suave harmonie de couleurs et de formes. Et je ne sais pourquoi cette grâce, cette harmonie, ce vague délicieux de la nature me représentaient Love dans sa première fleur de jeunesse, d’innocence et de touchante séduction ; mais, en levant les yeux plus haut, je voyais la triple enceinte des monts se hérisser de roches orgueilleuses qui perçaient à travers les forêts, et je me disais :

— C’est ainsi qu’en elle la grâce et les parfums couvraient un cœur de pierre inaccessible.