Jacques d’Édesse et Claude Ptolémée

Collectif
Jacques d’Édesse et Claude Ptolémée (Revue des études grecques)
Texte établi par Association pour l'encouragement des études grecques, Ernest Leroux, éditeur (3p. 252-260).


JACQUES D’ÉDESSE
ET CLAUDE PTOLÉMÉE


Jacques, évêque d’Édesse, polygraphe copieux, mourut le 5 juin 708, en écrivant les dernières pages d’un Hexaméron, ou Tableau des six jours de la création. C’est une véritable encyclopédie de la science du temps, et M. l’abbé Martin a rendu un réel service en en publiant une analyse étendue, avec nombre de citations[1]. L’évêque d’Édesse avait beaucoup lu et son livre, qui reflète ses lectures sur tous les ordres de sciences, peut par suite nous éclairer indirectement sur la littérature scientifique du temps.

Le troisième livre de l’Hexaméron traite « de la terre, des mers, des golfes, des îles, des lacs, des fleuves, des montagnes célèbres ; des semences, des racines et des arbres que Dieu fit pousser sur la terre ». Dans ce livre où Jacques d’Édesse aborde tour à tour la géologie, la géographie, la botanique, il n’indique ses sources d’une façon nette qu’une seule fois : il cite dans la partie botanique « Thomas le Stylite, originaire de Benchamech, lequel a décrit les semences, les plantes et le reste »[2]. Pour la géographie il renvoie vaguement « aux anciens, à ceux qui se sont occupés de la terre, ceux qui l’ont parcourue et qui l’ont décrite. » M. l’abbé Martin croit que ces écrivains étaient en majeure partie des Grecs, mais que plusieurs des ouvrages utilisés par Jacques étaient aussi rédigés en syriaque, peut-être même en d’autres langues (Journal asiatique, t. I, p. 424).

Le savant éditeur reproduit le texte d’un long extrait géographique, dont il donne la traduction et en partie l’analyse. Il divise cet extrait en quatorze paragraphes, ayant rapport aux mers (1-4), aux îles (5-7), à la division du monde en trois parties (8), aux montagnes (9-12), aux divisions de chacune des trois parties du monde (12-14). À la suite de ces extraits, qui contiennent de longues listes de noms géographiques souvent étranges, M. l’abbé Martin ajoute : « Ce n’est là qu’une partie des renseignements géographiques qu’on pourrait extraire de l’Hexaméron de Jacques d’Édesse, mais on voit qu’à eux seuls ils donnent à cet ouvrage quelque importance ; nous ne doutons pas que ces détails ne soient appréciés des spécialistes. Ils prouvent que les anciens connaissaient l’intérieur de l’Afrique mieux que nous ne l’avons fait jusqu’à ces dernières années. On a remarqué, en effet, que Jacques d’Édesse nomme des fleuves, des lacs et des montagnes en assez grand nombre du centre de l’Afrique. Je soupçonne que dans sa jeunesse il visita l’Éthiopie » (p. 453).

La perspective qu’ouvrent ces lignes de l’abbé Martin serait bien séduisante pour les historiens de la géographie. Mais avant de la suivre, il sera bon de déterminer en quoi Jacques d’Édesse diffère de Ptolémée pour juger de l’apport nouveau. Prenons donc le dernier paragraphe, celui qui contient la liste des pays de la troisième partie du monde, de l’Asie, et mettons en face la liste de Ptolémée. Nous donnons la transcription syriaque en valeur phonétique au lieu de reproduire simplement la transcription romaine de M. l’abbé Martin, parce que nous remarquons plusieurs fois entre le texte et la transcription du savant éditeur des divergences graves et telles que nous ne savons lequel des deux a raison, du texte ou de la transcription. Nous imaginons que le texte a été reproduit fidèlement et que les distractions ont porté seulement sur la transcription ou l’impression[3].


Bîtûniâ Πόντου ϰαὶ Βιθυνίας
Asîâ Τῆς ἰδίως ϰαλουμένης Ἀσίας
Lûqîâ Λυϰίας
Gâlâtîâ Γαλατίας
Pamfûlîâ Παμφυλίας
Qâpâdoqiâ Καππαδοϰίας
(Petite) Armanîâ Ἀρμενίας μιϰρας
Qîlîkîâ Κιλιϰίας
Sarmâtîâ Σαρματίας τῆς ἐν Ἀσίᾳ
Qolkîs Κολχίδος
Ibarîâ Ἰβηρίας
Albânîâ Ἀλϐανίας
(Grande) Armanîâ Ἀρμενίας μεγάλης
(Île de) Qûpros Κύπρου
Sûrîâ Συρὶας ϰοίλης
Iûdââ ou Pâlâstinê Παλαιστίνης Ἰουδαίας
Arabîâ Pâtrââ Ἀραϐίας Πετραίας
Mâsopotâmîâ Μεσοποταμίας
Arâbîâ (déserte) Ἀραϐίας ἐρήμου
Bâbûlonîâ Βαϐυλωνίας
Asûrîâ ou Atûr Ἀσσυρίας
Mêdîâ Μηδίας
Sûsîânî Σουσιανῆς
Pârsîs Περσίδος
Pârtîâ Παρθίας
Qârmânîâ (déserte) Καραμανίας ἐρήμου
‘Ârabîâ (heureuse) Ἀραϐίας ἐυδαίμονος
Hûrqanîâ Ὑρϰανίας
Mârgîânî Μαργιανῆς
Bâqtrîânî Βαϰτριανῆς
Sogdîânû Σογδιανῶν
Sâqâ (Saqou) Σαϰῶν
Sqûtîâ (en deçà de l’Imâôs) Σϰυθίας τῆς ἐντὸς Ἰμάου ὄρους
Σϰυθίας τῆς ἐϰτὸς Ἰμάου ὄρους
Sîrîqî ou pays des Shîrîâ Σηριϰῆς
Arîâ ou Harîû Ἀρέιας
Pâropanisadâ Παροπανισαδῶν
Dârângâni (Drangiane) Δραγγιανῆς
Arâqosîâ Ἀραχωσίας
Gâdrosîâ Γεδρωσίας
Diverses Indîâ, à savoir :
L’Indîqî en deçà du Gange Ἰνδιϰῆς τῆς ἐντὸς Γάγγου ποταμοῦ
L’Indîqî au-delà du Gange Ἰνδιϰῆς τῆς ἐϰτὸς Γάγγου ποταμοῦ
Le pays des Tsînîâ (Chinois) Σινῶν
Et l’île de Tâprobânî Ταπροϐάνης

On voit que les deux listes coïncident non seulement dans les termes, mais ce qui est encore plus caractéristique, dans la succession des termes : nous concluons qu’ici au moins Jacques d’Édesse ne fait que reproduire fidèlement Ptolémée. La seule différence c’est que Jacques ou le copiste a oublié la Scythie au-delà de l’Imaüs, à moins que le manuscrit grec sur lequel traduisait Jacques eût déjà cette lacune.

Cette concordance frappante nous conduit assez naturellement à nous demander si Ptolémée ne serait pas la base de toute la géographie de Jacques d’Édesse. Toute l’originalité de Jacques disparaîtrait donc : mais sa géographie n’en garderait pas moins une certaine importance, quoique d’un ordre tout différent, car le texte publié par M. l’abbé Martin refléterait un texte de Ptolémée plus ancien de trois siècles que le plus ancien manuscrit de Ptolémée connu. En effet, le manuscrit du Mont-Athos, le plus ancien connu, date de la fin du xiie siècle : or, d’autre part, M. l’abbé Martin nous assure que le manuscrit de l’Hexaméron est daté de l’an 837 de notre ère, ce qui fait trois siècles et plus entre les deux documents. On sait combien les noms propres sont déformés dans nos manuscrits de Ptolémée ; une transcription, tellement plus ancienne, doit pouvoir apporter quelques secours à la restitution des formes et permettre en tout cas de remonter au manuscrit de 708, celui qu’avait sous les yeux Jacques d’Édesse ; il faudra se rappeler pourtant que nous n’avons sans doute pas la transcription même de Jacques, et que de 708 à 837 les copistes syriaques ont pu et dû apporter leur contingent d’erreurs.

L’énumération des régions de la Lybie offre la même concordance, sauf quelques lacunes dans Jacques :


Morîtânîâ Μαυριτανία Τιγγιτανή
Qâsârnîsîâ Μαυριτανία Καισαρηνσία
Afrîqâ Ἀφριϰή
Qûrînâqî Κυρηαιϰή
Agûptos Μαρμαριϰῆς, Λιϐύης ϰαὶ Αιγύπτου περιοσμός
Libûâi Λιϐύης τῆς ἐντὸς
Atîopîâ au-dessous de l’Égypte. Αἰθιοπίας τῆς ὑπὸ Αἴγυπτον
Atîopîâ extérieure, autrement dite Isûmbâ Μερόης νήσου τῆς ἐντὸς Αἰθιοπίας

Jacques a fondu Méroé et l’Éthiopie extérieure (lire ἐϰτός : car Isûmbâ semble être la transcription d’Axoum Ἀὐξούμη).

Même concordance dans la liste des régions d’Europe. Mais le scribe syriaque a transcrit Gaule Bâlîtîqî[4] pour Βελγιϰῆς, Anânogâ Mâtânaçtâ pour Ἰαζύγων Μεταναστῶν. Jacques après Mâtânasîâ ajoute « ou Maglanâ » que je ne retrouve pas dans Ptolémée.

Je n’entreprendrai pas l’examen suivi de tout le texte : pour le faire avec profit, il faudrait à la fois connaître le syriaque et avoir fait une étude spéciale de Ptolémée, conditions que je ne remplis ni l’une ni l’autre. Je me contente de passer la revue des montagnes d’Asie (§ 11).

Dans l’Asie propre (Ptolémée V, 2) :
Idî Ἴδη
Qîlâon Κίμαιον ἢ Κίμων ὄρος
Tîmnon Τῆμνον
Dîndûm[o]s Διδύμου τὰ δυτιϰά
Sîpûlos Σίπυλος
Tmôlos Τμῶλος
Mâsôg[î ?]s Μισῆτις
Mûqâlî Μυϰάλη
Qâdmôs Κάδμος
Pônîks (Phonikos) Φοίνιξ

Jacques omet Μίμας. Mâsôg[î]s est intéressant en regard de la variante Μέσωγις (les autres variantes ont τ : Μεσίτης, Μεσῖτις, Μεσότης, Μεσῶτης).

Galatie (Ptol. V, 4) :
Ulangâos Λίγας [ἢ Γίγας]
La montagne nommée Ananâ de qâlâyô (nuages de Qâlân ?) Ὁ ϰαλούμενος Κελαινῶν Λόγος

Le n et i syriaque se confondent aisément, ce qui ramène Ulangâos à Ulîgâos. Les autres corruptions sont aussi du côté du syriaque : mais le l vient à l’appui de la forme Λίγας (Ligas).

Dans la Cappadoce (Ptol. V, 6, 8) :
Argâon Ἀργαῖον
Antîtôros, appelé aussi Zôgos (Zingos) Ἀντίταυρος
Skordîsos Σϰορδίσϰος

Je ne vois pas l’équivalent grec de Zôgôs.

Entre la Cilicie et la Cappadoce le Tâoros (Ταύρος (Tauros)) ; entre la Cilicie et la Syrie, l’Amânos (Ἀμανός (Amanos)).

En Syrie (V, 15, 8) :
1 Piârâ (Pyrée) 1 Πιερία
2 Qâsîon 2 Κάσσιον
3 Libanos 3 Λίϐανος
4 Sanîr 4 [Ἀντιλίϐανος]
4 bis Harmon
6 Ipos Ἵππος
5 Alsadmos (Sadmus) Ἀλσάδαμος

Ici les divergences s’accentuent. L’Antiliban est tombé : d’autre part, Jacques a mis du sien ; Harmon avec son h emphatique ne peut représenter un nom de Ptolémée ; il est probable que Jacques l’a ajouté comme synonyme de quelqu’une des montagnes citées : M. Halévy, qui récemment identifiait l’Ἀλσάδαμος (Alsadamos) de Ptolémée avec l’Hermon[5], pourrait trouver là une confirmation inattendue de son hypothèse. Sanîr qui manque aussi dans Ptolémée — sa désinence indique que nous n’avons pas affaire à un nom ptolémaïque — représente sans doute aussi un autre nom d’une des montagnes de la liste grecque.

En Médie (VI, 2, 4) :

1 Zâgros 1 Ζάγρος
2 Jâsônion (Yâconion) 2 Ὀρόντης
3 Aurontês 3 Ἰασόνιον
4 Qôrônôs 4 Κόρωνοῦ τὸ δυτιϰὸν μέρος
Dans l’Arabie Heureuse (Ptol. VI, 7, 12) :
Sur le bord de la mer : Ὄρη παράλια Α.Ε.
Ipos Ἵππος ὄρος
Qâbûrbâtâ (Gâbourbatha) Καϐούϐαθρα ὄρος
La Montagne noire Μέλαν ὄρος
Parîonton Πριωνοτὸν ὄρος
Sâugâros
Dîdûma Δίδυμα ὄρη
Les Montagnes noires, dites Ashâbô (Zingos) Μέλανα ὄρη ϰαλούμενα
Ashâbô Ἀσαϐῶν
 Au centre
Zamâîs Ζάμης
Marîtâ Μάριθα
Klîmâqs ἡ Κλίμαξ

Le mont Sâugâros n’a pas d’équivalent grec : c’est probablement le promontoire mentionné au § 1er (τοῦ Συάγρου ἀϰρωτηρίου (tou Suagrou akrôtêriou)).

Dans le Kirman (VI, 8, 11) :

« Le mont à forme ronde, qu’on appelle le Chamîram, et d’autres qüi sont innommés » ; c’est le grec τὸ τε ϰαλούμενον Σεμιράμιδος ϰαὶ Στρογγύλον… ϰὰ ἕτερα… (to te kaloumenon Semiramidos kai Stroggulon… kai hetera…) Le texte grec semble distinguer deux montagnes, le mont de Semiramis et le mont Rond : Jacques voit là deux noms d’une même montagne.

Dans la Sarmatie asiatique (Ptol. V, 9, 14-22) :
Ifîgâ Ἱππιϰά
Qârvânîâ et Qâuqâsîâ Κεραύνια, Καυϰάσια
Qûraks Κόραξ
Dans la Scythie, en deçà de l’Imaüs (Ptol. VI, 14, 3) :
Alânâ Ἀλανά
Rûmîqâ Ῥυμμιϰά
Aurosos Νόροσσον ὄρος
Aspasîâ (les Éphésiens) Ἀσπίσια
Tâpûdâ (Taphondé) Τάπουρα
Sûîbâ Σύηϐα ὄρη
Anartâ Ἀνέρεα ὄρη
Dans la Scythie extérieure : Sères (Shîryâ ; (Ptol. VI, 15 et 16).
Auzqaîyâ Αὐξαϰίων (VI, 15, 1).
Qâsîâ Κασίων
Imôdâ (Iâmouda) Ἠμωδῶν
Anîbâ Ἄννιϐα (VI, 16, 2).
Itâgûron Θάγουρον
Utoroqûrâs (l’Outour, les Qourâs[6]) Ὑττοροϰόῤῥας
Ashmîrâ Ἀσμιραίος (id. 3).
Dans l’Asie (Ptol. VI, 16, 1) :
Bâgâon Βαγώου ὀρους
Dans la Gédrosie (Ptol. VI, 21) :
Bârâtîâ Ἄρϐιτα
Dans l’Inde en deçà du Gange (VII, 1 ; 19-25) :
Apoqopâ 1 1 Τὰ Ἀπόϰοπα
Sârdônîqs (Sardonius) 2 2 ὁ Σαρδώνυξ
Bîtîgô 4 3 Τὸ Οὐΐνδιον
Adîsâtron (Adiçathroura) 5 4 Τὸ Βηττιγώ
Indîon (l’Indius) 3 5 Τὸ Ἀδείσαθρον
Auksânton (l’Ouxantion) 6 6 Τὸ Οὔξεντον
Arva 7 7 Τὸ Ὀρούδια (ἠ Αρουέδοις, § 36)
Dans l’Inde au-delà du Gange (VII, 2) :
Bêpûron Βήπυῤῥον
Mânâdron Μαίανρος
Dâbânqô Δάμασσα (ἢ Δόβασσα)
Chez les Chinois (VII, 3) :
Sîmâtînon Σημαθινόν
À Ceylan (VII, 4) :
Galîbâ Γάλιϰα
Mâlââ (Mâtâo), d’où sortent Μαλαία, ἐξ οὖ ῥέουσιν
l’Aonâs Σοάνας
l’Azanâos (Vasnaos) Ἁζάνος
le Barakîs (Béraqis) Βαράϰης

Dans les variantes fournies par cet examen partiel il y en a qui sont certainement sans valeur et dues à l’inattention et l’ignorance des scribes syriens : on ne s’avisera pas de chercher dans Anânogâ une variante utile à Ἰαζύγων. L’impression générale est favorable au texte reçu. Mais il reste assez de divergences pour que toute la partie géographique de l’Hexaméron mérite d’être étudiée avec soin par l’éditeur de Ptolémée.

James Darmesteter.
  1. Journal asiatique, 1888, II, 155-219, 401-490.
  2. Journal asiatique, t. I, p. 425.
  3. Dans ces cas de divergences nous ajoutons entre parenthèse la transcription de M. l’abbé Martin.
  4. Rien donc de la G. Braccata.
  5. Journal asiatique, 1889, I, 282-4.
  6. Il n’y a qu’un mot dans le texte. Il s’agit des Uttarakuru des classiques indiens.