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LXXXVI.

DU CAPITAINE JEAN À. M. BOREL.


Tours.

Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une égratignure ; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n’en ont pas en ménage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui sépare le nez en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne rendra l’honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns et en préserver quelques autres. C’est un joli garçon de moins. La beauté pleurera et lui cherchera un successeur ; l’autre jeune homme ne s’est pas soucié de demander son reste à Jacques. C’était un poulet de dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je ? Les témoins ont montré tant de désir d’arranger l’affaire, que nous avons consenti à dire que nous étions fâchés d’avoir donné un démenti, s’il était vrai qu’on n’eût pas eu l’intention de nous impatienter. On a assuré qu’on n’avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort à l’enfant ; mais je conçois que, ses témoins ayant rendu un peu la main, la partie était trop inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez de peine à faire entendre raison à celui-ci ; il a une bile de tous les diables, et ce n’est qu’après mûre délibération qu’il s’est un peu adouci. Savez-vous que le camarade va bien ? C’est ce qui s’appelle ne pas mettre les pouces, et qu’il ait tort ou raison de sabrer par ici plutôt que de sabrer par là-bas, c’est plaisir et honneur de voir un ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armée. Au reste, le camarade n’est pas de bonne humeur ; et pour ceux qui le connaissent un peu, il est facile de voir qu’il a soif du sang de bien d’autres. Je ne sais pas ce qu’il compte faire ; je lui ai dit, en recevant ses remerciements pour lui avoir servi de témoin : « Je voudrais t’en servir dans une quatrième occasion, et je ferais volontiers le voyage avec toi pour ça. À présent tu as la main remise, est-ce que tu ne vas pas t’en prendre à qui de droit ? » Il m’a répondu moitié figue, moitié raisin : « Si on te le demande, tu diras que tu n’en sais rien. — Ah çà, est-ce que tu en veux aussi aux anciens ? » lui ai-je dit. Là-dessus, il m’a embrassé, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amitiés. Il doit être parti maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous main qu’il allait être forcé de le faire arrêter, s’il ne tirait ses guêtres bien vite. Je l’ai laissé fermant sa malle, et je suis revenu à mon perchoir, où je vous attends à déjeuner aussitôt que la goutte vous le permettra. En attendant, j’irai fumer une pipe et jaser de tout cela avec vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques ; c’est un drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.