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XXXVI.

DE CLÉMENCE À FERNANDE.

Je pense, mon amie, qu’il serait absurde, vil et injuste de soupçonner M. Jacques d’avoir amené sa maîtresse dans ta maison. Ainsi je ne vois pas de quoi tu te tourmentes, car tu ne peux pas mépriser ton mari au point d’avoir contre lui un pareil soupçon. Que t’importe la beauté de cette jeune personne ? Cela pourrait être d’un grand danger si ton mari avait dix-huit ans ; mais je pense qu’il est d’âge à savoir résister à de pareilles séductions, et que, s’il eût dû être sensible à celle-là, il n’aurait pas attendu, pour s’y livrer, qu’il fût marié avec toi. Sois donc sûre que tu es très-folle, et je dirais presque très-coupable de ne pas accueillir cette amie avec une confiance entière. Si cette confiance est au-dessus de tes forces, pourquoi as-tu demandé la parole de ton mari, et comment ressens-tu de la bienveillance et de l’amitié pour elle, si tu la crois assez infâme et assez effrontée pour venir te supplanter jusque chez toi ?



Alors un homme est sorti aussitôt des buissons. (Page 43.)

La pensée de ce danger ne m’est jamais venue ; mais, du moment que tu m’as raconté l’entretien que tu as eu à son égard avec M. Jacques, j’ai prévu de très-graves inconvénients à cette triple amitié. Je ne sais si je dois te les signaler maintenant ; tu n’aurais pas assez de caractère pour les éviter, et tu t’en apercevras bien assez tôt. Le moindre de tous sera le jugement que le monde portera sur cette trinité romanesque. J’ai observé assez de choses qui sortaient de l’ordre accoutumé, pour savoir que les apparences ne prouvent pas toujours. Ainsi tu vois que, de tout mon cœur, je crois à l’honnêteté de votre intimité ; mais le monde, qui ne tient aucun compte des exceptions, vous couvrira d’infamie et de ridicule si vous n’y prenez garde. Ce tutoiement entre vous, qui, par lui-même, est une chose innocente et naturelle, suffira pour noircir, dans l’esprit de tous, l’affection de M. Jacques pour madame ou mademoiselle Sylvia. Et toi-même, pauvre Fernande, tu ne seras pas épargnée. Il serait bon de donner tout de suite à votre étrangère, aux yeux du monde, un autre titre à votre intimité que celui d’amie et de fille adoptive de M. Jacques. Il faudrait qu’il la fît passer pour ta demoiselle de compagnie, et qu’elle ne montrât pas devant les étrangers combien elle est familière avec vous. Puisque ton mari ne veut révéler sa naissance à personne, il pourrait faire un honnête mensonge, et dire à l’oreille de plusieurs, en feignant de confier une espèce de secret, que Sylvia est sa sœur naturelle. Le secret passerait tout bas de bouche en bouche et arrêterait sur-le-champ les insolents commentaires. Je te conseille d’en parler à ton mari, et de lui présenter mes craintes comme venant de toi, et d’obtenir qu’il mette en ceci la prudence qui convient. Je m’étonne qu’il ne l’ait pas eue de lui-même. Peut-être qu’en effet Sylvia est sa sœur, et que c’est là précisément ce qu’il veut cacher ; mais comment a-t-il manqué de confiance envers toi au point de ne pas te le dire en secret ?