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XXXV.

DE FERNANDE À CLÉMENCE.

L’inconnue est arrivée. Ce matin, Rosette est venue appeler Jacques d’un air tout mystérieux, et, peu d’instants après, Jacques est rentré, tenant par la main une grande jeune personne en habit de voyage, et la poussant dans mes bras, il m’a dit : « Voilà mon amie, Fernande ; si tu veux me rendre bien heureux, sois aussi la sienne. » Elle est si belle, cette amie, que, malgré moi, j’ai fait un pas en arrière, et j’ai un peu hésité à l’embrasser ; mais elle m’a jeté ses bras autour du cou en me tutoyant, et en me caressant avec tant de franchise et d’amitié, que les larmes me sont venues aux yeux, et que je me suis mise à pleurer, moitié de plaisir, moitié de tristesse, et vraiment sans trop savoir pourquoi, comme il m’arrive souvent. Alors Jacques, nous entourant chacune d’un de ses bras, et déposant un baiser sur le front de l’étrangère et un baiser sur mes lèvres, nous a pressées toutes deux sur son cœur, en disant : « Vivons ensemble, aimons-nous, aimons-nous ; Fernande, je te donne une bonne, une véritable amie ; et toi, Sylvia, je te confie ce que j’ai de plus cher au monde. Aide-moi à la rendre heureuse, et quand je ferai quelque sottise, gronde-moi ; car, pour elle, c’est un enfant qui ne sait pas exprimer sa volonté. Ô mes deux filles ! aimez-vous, pour l’amour du vieux Jacques qui vous bénit. » Et il s’est mis à pleurer comme un enfant. Nous avons passé tout le jour ensemble ; noua avons promené Sylvia dans tous les jardins. Elle a montré une tendresse extrême pour mes jumeaux, et veut remplacer Rosette dans tous les soins dont ils auront besoin. Elle est vraiment charmante, cette Sylvia, avec son ton brusque et bon, ses grands yeux noirs si affectueux et ses manières franches. Elle est Italienne, autant que j’en puis juger par son accent et par une espèce de dialecte qu’elle parle avec Jacques. Ce dernier point me contrarie bien un peu ; ils peuvent se dire tout ce qu’ils veulent, et je comprends à peine quelques mots de leur entretien. Mais que je sois jalouse ou non, il m’est impossible de ne pas aimer une personne qui semble si dévouée à m’aimer. Elle s’est retirée de bonne heure, et Jacques m’a remerciée du bon accueil que je lui avais fait, avec une chaleur de reconnaissance qui m’a fait à la fois de la peine et du plaisir. Je suis bien contente de trouver une occasion de prouver à Jacques que je lui suis soumise aveuglément, et que je puis sacrifier les faiblesses de mon caractère au désir de le rendre heureux. Mais enfin, sais-tu, Clémence, que tout cela est bien extraordinaire, et qu’il y a bien peu de femmes qui pussent voir, sans souffrir, une amitié si vive entre leur mari et une autre femme jeune et belle ? Quand j’ai consenti à la recevoir, je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer qu’il l’embrasserait, qu’il la tutoierait ainsi. Je sais bien que cela ne prouve rien. Il m’a juré qu’il n’avait jamais eu et qu’il n’aurait jamais d’amour pour elle. Ainsi je ne puis pas m’inquiéter de leur intimité. Il la regarde et il la traite comme sa fille. Néanmoins, cela me fait un singulier effet d’entendre Jacques tutoyer une autre femme que moi. Il devrait bien ménager ces petites susceptibilités ; qui ne les aurait à ma place ? Dis-moi ce que tu penses de tout cela, et si tu crois que je puis me fier à cette Sylvia. Je le voudrais bien, car elle me plaît extrêmement, et il m’est impossible de résister à des manières si naturelles et si affectueuses.



De temps en temps elle frappait un accord mélancolique sur le piano (Page 43.)