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VI.

Cerisy, près Tours.

Quand ma souffrance s’endort, pourquoi la réveilles-tu, imprudente Sylvia ! Je sais bien que je n’en guérirai pas : crains-tu que je ne l’oublie ? Mais de quoi donc as-tu peur ? et quelle page de ma vie peut te paraître bizarre quand elle est signée de Jacques ? Est-ce de me voir amoureux que tu t’étonnes ? est-ce mon amour, est-ce mon mariage qui t’effraie ?

Moi, si je pouvais m’épouvanter de quelque chose, ce serait de me sentir si heureux ; mais je l’ai été plus d’une fois, et plus d’une fois j’ai su y renoncer. Quand le temps sera venu de me vaincre, je me vaincrai. J’aime du plus profond de mon cœur une vierge, une enfant belle comme la vérité, vraie comme la beauté, simple, confiante, faible peut-être, mais sincère et droite comme toi. Pourtant Fernande n’est pas ton égale ; nulle ne l’est en ce monde, Sylvia ; c’est pourquoi je ne la cherche pas. Je ne demanderai pas à cette jeune fille la force et l’orgueil qui te font si grande, mais je trouverai en elle les douces affections, les tendres prévenances dont mon cœur sent le besoin. J’ai soif de repos, Sylvia ; il y a longtemps que je marche seul dans un chemin pénible ; il faut que je m’appuie sur un cœur paisible et pur ; le tien ne peut pas m’appartenir exclusivement ; il faut que je m’empare de celui-ci, qui n’a encore connu que moi.

Oui, Fernande est une sauvage. Si tu voyais ses longs cheveux blonds se détacher et tomber en désordre sur ses épaules au moindre mouvement de sa jeune pétulance ; si tu voyais ses grands yeux noirs, toujours étonnés, toujours questionneurs, et si ingénus quand l’amour en adoucit la vivacité ; si tu entendais le son un peu brusque de cette voix nette et accentuée, tu reconnaîtrais, à des indices indubitables, la franchise et l’honnêteté. Fernande a dix-sept ans ; elle est petite, blanche, un peu grasse, mais élégante et légère cependant. Ses yeux et ses sourcils noirs au-dessous d’une forêt de cheveux blonds, donnent un caractère particulier à sa beauté. Son front n’est pas très élevé, mais il est purement dessiné, et annonce une intelligence plutôt docile que saisissante, plutôt capable de mémoire que d’observation. En effet, elle arrange et emploie convenablement ce qu’elle sait, et ne découvre rien par elle-même. Je ne te dirai pas, comme font tous les amants, que son caractère et son esprit sont faits exprès pour assurer le bonheur de ma vie. Ce serait une phrase de clerc de notaire, et l’approche du mariage ne m’a pas encore rendu imbécile à ce point. Le caractère de Fernande est ce qu’il est ; je l’étudie, je le possède, et je traiterai avec lui en conséquence. Quand j’étais jeune, je croyais à un être créé pour moi. Je le cherchais dans les natures les plus opposées, et quand je désespérais de le trouver dans l’une, je me hâtais de l’espérer dans une autre. C’est ainsi que j’ai aggravé mes maux et que j’ai souvent connu le découragement. Amour romanesque ! tourment et chimère des années fécondes de la vie !

Ne vous trompez pas sur moi, cependant, Sylvia ; je ne suis pas un homme blasé qui se retire des passions pour vivre bourgeoisement avec une femme simple, gentille et rangée : je suis un homme encore bien jeune de cœur, qui aime fortement une jeune fille, et qui l’épouse pour deux raisons : la première, parce que c’est l’unique moyen de la posséder ; la seconde, parce que c’est l’unique moyen de l’arracher des mains d’une méchante mère, et de lui procurer une vie honorable et indépendante. Vous voyez que c’est un mariage d’amour ; je ne m’en défends pas. Si cette détermination entraînait tous les maux que vous craignez, ce qu’il y a de vieux en moi, l’esprit et la volonté, aurait pris le dessus, et j’aurais fui avant de m’abandonner à mon cœur ; mais ces maux sont imaginaires, Sylvia, et je vais te le prouver.

Je n’ai pas changé d’avis, je ne me suis pas réconcilié avec la société, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares institutions qu’elle ait ébauchées. Je ne doute pas qu’il ne soit aboli, si l’espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison ; un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer l’existence des enfants qui naîtront d’un homme et d’une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de l’un et de l’autre. Mais les hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches pour demander une loi plus noble que la loi de fer qui les régit : à des êtres sans conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaînes. Les améliorations que rêvent quelques esprits généreux sont impossibles à réaliser dans ce siècle-ci ; ces esprits-là oublient qu’ils sont de cent ans en avant de leurs contemporains, et qu’avant de changer la loi il faut changer l’homme.

Quand on est de ceux-là, quand on se sent moins brute et moins féroce que la société où l’on est condamné à vivre et à mourir, il faut ou lutter corps à corps avec elle, ou s’en retirer tout à fait. J’ai fait l’un, je veux faire l’autre. J’ai vécu seul, méprisant l’activité d’autrui, et me lavant les mains devant Dieu des impuretés de la race humaine ; à présent je veux vivre deux, et donner à un être semblable à moi le repos et la liberté qui m’ont été refusés de tous. Ce que j’ai amassé de force et d’indépendance durant toute une vie de solitude et de haine, je veux en faire profiter l’objet de mon affection, un être faible, opprimé, pauvre, et qui me devra tout ; je veux lui donner un bonheur inconnu ici-bas ; je veux, au nom de la société que je méprise, lui assurer les biens que la société refuse aux femmes. Je veux que la mienne soit un être noble, fier et sincère ; telle que la nature l’a faite, je veux la conserver ; je veux qu’elle n’ait jamais ni besoin ni envie de mentir. J’ai embrassé cette idée-là comme un but à ma triste et stérile existence, et je me persuade que, si je réussis, ma vie ne sera pas absolument perdue.

Ne souris pas, Sylvia ; ce ne sera pas une petite chose, cela sera peut-être plus grand devant Dieu que les conquêtes d’Alexandre. J’y emploierai tout mon courage, toute ma force ; j’y sacrifierai tout, s’il le faut : ma fortune, mon amour, et ce que les hommes appellent leur honneur ; car je ne me dissimule pas les difficultés de mon entreprise et ce que la société y apportera d’obstacles. Je sais combien ses préjugés, sa jalousie, ses menaces, sa haine, entraveront mes pas et glaceront de terreur celle que j’ai prise par la main pour la faire marcher avec moi dans ce chemin désert ; mais je surmonterai tout, je le sens, je le sais. Si mon courage faiblissait, ne serais-tu pas là pour me dire : « Jacques, souviens-toi de ce que tu a promis à Dieu ? »