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Jacques-François Blondel et l’architecture française


Jacques-François Blondel et l’architecture française
Le Temps, 25 avril 1905


Vers le milieu du dix-huitième siècle, nosseigneurs les gouverneurs de provinces avaient imaginé un jeu très amusant. Par manière d’imiter la capitale qui avait vu régulariser ses quais, planter ses boulevards, créer la place Louis XV et les Champs-Élysées, ils bouleversaient leurs résidences pour faire leur cour à Sa Majesté. Lyon, Montpellier, Dijon, Rennes, Valenciennes, Bordeaux, Nancy, Reims avaient élevé des statues au roi sur des places monumentales : M. de Tourny avait attaché son nom aux embellissements de Bordeaux, M. de Moras à ceux de Valenciennes, M. de Léviguen à ceux d’Alençon. M. de Belle-Isle, qui gouvernait les Trois Évêchés, avait, pour transformer Metz, fait choix de son homme : il s’était entiché d’un singulier personnage, une sorte d’aventurier nommé Jean Gautier, qui se décernait le titre d’architecte du roi de Pologne, et qui était, d’ailleurs, beau parleur, utopiste inlassable et doué d’un de ces imperturbables aplombs qui triomphent de toutes les résistances.

Persuadé que la concurrence est la mort du commerce, Jean Gautier s’était fait connaître à Nancy par l’installation d’un immense magasin où l’on vendait de tout, où l’on se procurait tout : du café, du bois, des carrosses, des clous, de la futaine, des plumes d’autruche, du porc salé, du poisson de mer, des rubans moirés, des pierres de taille... Si l’on désirait bâtir, on n’avait qu’à se présenter en cet étrange caravansérail pour être à la minute pourvu d’un architecte, d’un peintre, d’un entrepreneur, et de tous les ouvriers nécessaires : il y avait le rayon des maçons, celui des serruriers et celui des arpenteurs. Tout en faisant son marché, on pouvait garnir sa bibliothèque ou se faire dessiner un jardin… Cette nouveauté enchanta quelques originaux ; mais elle ravit beaucoup moins les commerçants de Nancy : c’était pour eux la ruine sans rémission ; ils s’insurgèrent tant et si bien que Jean Gautier s’enfuit jusqu’à Rochefort, où il se mit, avec grand fracas, à dessaler l’eau de la mer, découverte admirable dont il espérait un bénéfice colossal. Ses essais furent peu heureux : on le retrouve en Lorraine, prônant l’idée de réunir la Moselle à la Seine par un canal où pourraient passer les navires de guerre, ce qui, d’après lui, détruisait à tout jamais la puissance maritime de l’Angleterre et de la Hollande ; et ce beau projet le conduisit à la Bastille, où le gouvernement le laissa méditer pendant quelques semaines sur de nouveaux procédés propres à mystifier ses contemporains.

C’est de cet aventurier dangereux que se coiffa malencontreusement, dès la première entrevue, la maréchal de Belle-Isle. Dès qu’il eut vent des projets d’embellissement de Metz, Jean Gautier jugea l’idée admirable ; il établit aussitôt un plan d’ensemble qui faisait de l’antique ville lorraine, escarpée et irrégulière, un Éden uni comme le tapis d’un billard, et aussi carrément percé que le parc de Versailles. Il livrait à tout venant son secret, exposant que, pour obtenir ce double but, il suffisait de démolir tout le centre de la ville et de le reconstruire ensuite sur une disposition nouvelle.

Le gouverneur, convaincu de loin, car il résidait peu dans sa province, donna aussitôt son assentiment ; en dépit des récriminations du chapitre, des plaintes des échevins et des murmures des bourgeois, les travaux commencèrent au mois de juin 1754. Le premier coup de pioche frappe le mur du cimetière Saint-Gorgon ; on attaque ensuite le cloître du Chapitre et ses dépendances, l’hôtel de la Princerie, les maisons de la rue du Vivier, les églises Saint-Pierre-le-Vieux, Saint-Pierre-aux-Images, le logis des Chantres, la chapelle Saint-Paul et la chapelle des Foës. Les Messins voient avec consternation tomber l’antique et glorieuse chapelle des Lorrains, et la vieille demeure où siège la municipalité. Le centre de la ville devient un cloaque inabordable : le sol mis à découvert présente des différences de niveau inattendues, les maisons sont déchaussées, une dizaine d’immeubles s’écroulent, d’autres sont démolis à temps pour éviter une catastrophe ; toutes les caves éventrées sont béantes, les portes de rez-de-chaussée sont juchées à la hauteur d’un deuxième étage. Le corps municipal, à la fin, s’émeut, proteste ; mais le duc de Belle-Isle, mandé en hâte par Gautier, accourt de Paris, et donne l’ordre de poursuivre les travaux.

Jamais ne s’était vue pareille désolation. Ce fut bien pis lorsqu’il devint manifeste que si le favori du gouverneur avait eu hâte de détruire, il était dans l’incapacité parfaite de tirer un parti quelconque du terrain dévasté. Cette fois, les colères furent vives ; malgré son aplomb, Jean Gautier disparut. Belle-Isle reconnut de bonne grâce que le personnage était un fripon ; c’est le parlement de Nancy qui l’en débarrassa : happé par la justice du lieu pour quelque méfait antérieur, le ravageur de Metz « fut condamné à être pendu haut et court » et exécuté sans rémission.

Ce dénouement prévu ne pansait pas, d’ailleurs, les plaies de la cité messine : sept ans se passèrent sans qu’une décision fût prise ; les travaux de démolition et les indemnités obligées avaient obéré les finances de la province. Le gouverneur, dépité, se désintéressait de la question ; il ne reparut pas à Metz, d’ailleurs, et se souciait peu que, de 1754 à 1761, toute la partie centrale de la ville restât un cloaque où nul n’osait s’aventurer.

Le maréchal d’Estrées, à qui échut, après Belle-Isle, le gouvernement de Lorraine, voulut, comme don de joyeux avènement, tirer sa capitale de cette déplorable situation. Il s’adressa à Soufflot, qui, effrayé des difficultés de la besogne, se récusa, et c’est alors qu’on eut recours à Jacques-François Blondel, comme au seul homme qui pût mener à bien une si redoutable entreprise.




Celui-ci n’avait encore rien construit, cependant : c’était un technicien, enthousiaste de son art, un apôtre en architecture. Singulière et noble figure d’artiste que ce Blondel, qu’on pourrait appeler le Vitruve français. Il était né à Rouen, le 8 janvier 1705, et quoique ses biographes l’aient unanimement affirmé, il n’y avait aucun lien de parenté entre lui et un autre François Blondel, le fameux architecte de la porte Saint-Denis, lequel, d’origine picarde, était mort en 1686.

Jacques-François, celui qui nous occupe, était le neveu et l’élève d’un modeste architecte qui – pour rendre sans doute la généalogie plus inextricable – s’appelait également François, comme tous les Blondel ; au reste, il semble bien qu’une divergence d’esthétiques brouilla de bonne heure le maître et l’élève : celui-ci était un réformateur ; l’oncle était un rétrograde ; on se divisa, et on ne se revit plus.

Jacques-François, installé à Paris, publiait en 1737 son premier ouvrage : Traité d’architecture dans le goût moderne, et sa préface nous renseigne sur ses projets et sur ses rêves. Il s’y fait connaître comme exclusivement livré, depuis plusieurs années, aux habitudes d’une vie studieuse et réglée ; il est assez remarquable de voir ainsi un jeune artiste quitter le champ de la pratique pour s’appliquer aux méditations de la théorie : loin du bruit des chantiers, il désire se borner à l’étude et à l’enseignement de son art, et c’est merveille de suivre cette vie si sagement tracée, si nette, si probe, si laborieuse et si désintéressée.

Il n’y avait pas alors à Paris d’école où un jeune architecte put recevoir l’ensemble des connaissances variées nécessaires à son éducation. Il devait aller chercher d’un côté les leçons de mathématiques, de l’autre celles de dessin, ailleurs les notions de sciences et d’histoire. Blondel eut l’idée de réunir ces différentes branches d’enseignement dans un établissement, où il obtint, en 1743, l’autorisation de professer publiquement. L’École des Arts, c’était le nom de cette institution, était située rue de la Harpe, non loin de l’église Saint-Côme : on y apprenait, dit le programme des études, outre l’architecture proprement dite, les mathématiques, la coupe des pierres, le dessin, l’art de modeler la perspective, l’optique. Cet enseignement était donné par des professeurs spéciaux ; des leçons expérimentales de physique et la pratique des toisés s’y ajoutaient encore, avec « l’escrime, la musique et la danse », car, dit quelque part Blondel, l’architecte destiné à vivre près des grands doit « par une éducation libérale, se mettre en état de paraître convenablement dans ce monde distingué ».

L’homme qui parvenait à innover de cette façon libérale, dans cette vieille France où tout était privileges, monopoles, corporations ou confréries, l’homme qui entrait hardiment en guerre contre « les mauvais goûts de l’époque » et toutes les Académies royales qui en groupaient les pontifes, celui-là possédait vraiment l’ardeur qui crée les héros et les vigoureuses convictions qui font les grands artistes. Le belliqueux professeur s’attaquait, en effet, à de terribles ennemis : l’engouement et la mode ; il condamnait hautement les combinaisons chimériques, les bizarreries dont l’Italie avait fourni, dans le siècle précédent, les premiers exemples, et qui, chez nous, n’avaient trouvé que trop de faveur dans les derniers temps ; il proscrivait l’abus des ornements frivoles qui, de la décoration des appartements, débordaient jusque sur les ordonnances extérieures, et la profusion des figures sculptées qui surchargeaient les lignes d’architecture et ôtaient aux édifices leurs formes et leur repos ; il repoussait l’invasion et les excès du style pittoresque qui enivrait toutes les têtes. « Quand une fois, disait-il, ce poison des arts a séduit, les anciens paraissent stériles, les grands hommes froids, les préceptes trop resserrés, et l’on décore souvent du beau nom d’invention des singularités extravagantes. »

Cette profession de foi eut grand retentissement, et le programme de l’École des Arts était réalisé dès 1747. Deux ans plus tard, l’institution avait à ce point prospéré que Blondel, qui voyait affluer dans son école les jeunes artistes de la France, et ceux même de l’étranger, y accorda douze places gratuites à des jeunes gens sans fortune ; le ministre décida que les élèves des ponts et chaussées viendraient y recevoir l’enseignement de l’architecture, et pour comble de succès, le roi, en 1753, pourvut à l’entretien de six jeunes architectes qui étaient instruits à ses frais.

Là ne se bornait pas l’activité de Blondel : il avait entrepris d’écrire la description détaillée des principaux monuments de la France. Il avait donné nom d’Architecture française à cet ouvrage dont il écrivait le texte et gravait lui-même les planches. Nous nous arrêterons tout à l’heure à cette publication qui parfit la réputation de Blondel ; l’Académie d’architecture le reçut au nombre de ses membres ; c’est à lui que s’adressèrent les éditeurs de l’Encyclopédie pour la rédaction, dans le célèbre dictionnaire, des articles relatifs à son art ; enfin, une suprême distinction l’attendait : il était nommé, en 1762, professeur royal de l’Académie, au Louvre, condition dans laquelle il resta jusqu’à la fin de sa vie.

Qui semblait mieux désigné que ce maître indiscuté pour réparer les désastres causés à Metz par l’incurie du maréchal de Belle-Isle et les folies de Jean Gautier ? Le duc de Choiseul l’indiqua au marquis d’Armentières, qui commandait les Trois Évêchés en l’absence du gouverneur titulaire, le maréchal d’Estrées, peu soucieux d’habiter une ville en ruines. Blondel se jeta avec d’autant plus de joie sur cette aubaine qu’il se sentait guetté par ses rivaux : c’était presque une ville entière à bâtir, et l’on avait hâte de voir cet impeccable et doctoral technicien pour la première fois aux prises avec la pratique.

Ce n’est point ici le lieu d’étudier cette œuvre capitale de Blondel. Le fameux portail qu’il donna à la cathédrale, et qu’il avait médité pendant quatre ans, a été démoli récemment, ainsi que la galerie d’arcades qui dissimulait le pied de la vieille église gothique ; mais l’hôtel de ville, l’ancien parlement, le corps de garde, les places d’Armes, de Chambre et de la Cathédrale, le somptueux marché, l’hôtel du gouvernement, tout cet ensemble existe encore, avec ses lignes froides, un peu sévères, d’une extrême sobriété d’ornementation. Blondel s’y est inspiré d’une pensée énoncée dans une de ses leçons, jugeant que, pour des considérations d’harmonie générale, il convient de donner une sorte d’austérité à la physionomie des édifices d’une ville de guerre, « où, dit-il, tout monument doit se ressentir dans son ordonnance d’un certain genre de fermeté qu’impose l’art militaire ». Admirable prescience d’un grand artiste, pour qui se souvient des scènes d’une grandiose et tragique simplicité auxquelles les constructions de Blondel servirent de décor si parfaitement adéquat, le 27 octobre 1870 !

L’Architecture française fut vite recherchée ; elle contenait un très grand nombre de planches et les coûteux tirages, il faut le croire, en furent peu nombreux, car les volumes devinrent en assez peu de temps une insigne rareté bibliographique. Aujourd’hui, l’Architecture française est introuvable. Comme, assez récemment, son titre avait été inscrit au nombre de ceux des ouvrages de fonds indispensables aux bibliothèques régionales d’architecture, on s’avisa bientôt de l’impossibilité d’en réunir un nombre suffisant d’exemplaires, et de cette constatation l’idée naquit de réimprimer l’œuvre de Blondel. La tentative était hardie, mais bien séduisante pour un éditeur artiste. M. Émile Lévy l’a, en quelques mois, menée à bien, avec le concours de la direction des beaux-arts, et sous le contrôle de MM. Guadet et Pascal. Cette nouvelle édition est aujourd’hui complète, et l’un de ses principaux attraits c’est qu’elle présente avec celle de Blondel lui-même la plus parfaite conformité. Même format, imposant et maniable, même papier, même orthographe, même justification, et pour surcroît d’identité, mêmes caractères typographiques (de ces amples et francs types du dix-huitième siècle, que l’Imprimerie Nationale seule a conservés dans ses vénérables casses).

En présentant avec ce respect et cette fidélité l’œuvre de Blondel, la Librairie centrale des beaux-arts rend manifestement aux architectes un service signalé, dont il n’est point utile de leur révéler l’importance ; mais à notre époque, si curieuse du passé, et où l’étude et l’amour du Vieux Paris ont conquis pour ainsi dire une place officielle et sont justement promus à la dignité de services publics, cette réimpression vient à son heure pour la joie et le grand profit des chercheurs et des archéologues. Songez donc, quatre cents planches, offrant les distributions intérieures, à tous les étages, depuis les caves jusqu’aux charpentes, de tous ces vieux hôtels dont les règnes de Louis XIV et de Louis XV avaient enrichi Paris, et que notre temps a vu disparaître en grande partie ! Quel coup d’œil indiscret sur la vie d’autrefois ! Quelles surprenantes révélations sur l’intimité de nos pères ! On se promène dans ces vieilles demeures, on y flaire ; ces plans si précis et si complets forment une documentation topographique qu’aucun document ne peut remplacer. Voilà l’hôtel de La Vrillière avec sa vaste cour, son perron de cinq marches, ses vestibules, ses antichambres, son salon, sa salle d’assemblée, son grand cabinet, et aussi ses cabinets de garde-robe, ses étuves, ses salles de bains, ses offices, ses lavoirs, ses garde-manger... Voici l’hôtel d’Estrées, devenu l’ambassade de Russie ; l’hôtel de Conty, qui fut, en 1765, celui du maréchal de Richelieu, puis celui du ministre Loménie de Brienne, avant d’être le palais de Mme Lætitia, mère de Napoléon, et qui est aujourd’hui l’hôtel du ministre de la Guerre. Voici, avec ses enfilades de salons, sa chambre de parade, sa salle du dais, sa merveilleuse terrasse, la noble demeure restée intacte jusqu’à nos jours, qui était au temps de Blondel l’hôtel de Matignon, et qui, depuis, a eu pour hôtes Talleyrand, la princesse Adélaïde, Cavaignac, Baroche, le duc de Galliera, le comte de Paris, et actuellement l’ambassadeur d’Autriche. Car dans son respect pour l’œuvre qu’il reproduisait, l’éditeur s’est permis – et combien a-t-il eu raison – d’ajouter, avant le titre de chacun des volumes, un très court historique des maisons ou des palais qu’on y voit reconstitués ; la chose a été faite avec autant de savoir que de discrétion par un des plus érudits des « vieux parisiennants ».

Et j’imagine, en feuilletant ces volumes, la joie du pauvre Blondel s’il avait pu prévoir que son œuvre – son œuvre de papier et d’encre – survivrait ainsi, et si tôt, à ces merveilles de pierres qu’il s’attachait à décrire. Quel travail, quelle ténacité, quelle obstination pour parfaire ce gigantesque travail ; quelles déceptions peut-être aussi, et quels déboires ! La vieillesse de Blondel fut triste : étant déjà vieux, il avait épousé la fille d’une comédienne fameuse à l’époque, Lanetta-Rosa Benozzi, dite Sylvia. Il avait à supporter les difficultés d’une situation de fortune compromise par la publication de ses ouvrages, et aussi, paraît-il, par un « penchant tardif pour les plaisirs et la prodigalité ». Son humeur s’altéra au point de mettre à une véritable épreuve le mérite généralement reconnu de sa jeune femme. Vers la fin de 1773, Blondel sentit la mort s’approcher : il lui sembla digne de la recevoir en quelque sorte dans la chaire qui avait été l’honneur de sa vie ; il se fit porter dans son école, au Louvre. C’est là qu’il mourut, le 9 janvier 1774.

G. Lenotre