Jésus-Christ d’après Mahomet/V


E. Leroux et Otto Schulze (p. 69-79).

CHAPITRE V.

AFFIRMATIONS ET IMITATIONS.

Si l’intérêt de Mahomet, joint à son ignorance, l’a porté à repousser des dogmes importants relatifs à Jésus-Christ, l’intérêt de Mahomet, joint à ses connaissances, si imparfaites, fussent-elles d’ailleurs, l’a porté à affirmer beaucoup sur Jésus, et parfois à l’imiter.

Il lui reconnaît, nous l’avons vu, à lui seul entre tous les hommes qui ont existé, une naissance surnaturelle. C’est là une affirmation de premier ordre, dont Mahomet lui-même n’a probablement pas vu toute l’importance, qu’il aurait peut-être volontiers retirée vers la fin de sa vie, mais qui, malgré tout, est restée dans le Coran comme une des racines de la végétation touffue de la théologie musulmane. Qu’entendait-il au juste par cette naissance miraculeuse ? Il est très-difficile de le savoir, ou plutôt de le deviner. On s’est demandé si Gabriel, ayant revêtu la forme humaine, comme les anges en ont besoin parfois pour communiquer avec les mortels, était le père de Jésus. Gerock et Muir[1] par exemple ont discuté cette hypothèse, que le premier soutient, que repousse le second. Leurs arguments à tous deux sont plausibles. Gerock remarque non sans raison que le Saint-Esprit se confond avec Gabriel, et il ne peut interpréter autrement la fuite de Marie, sa confusion si différente de la joie que lui attribuent et Saint-Luc et même les apocryphes. Il explique le nom constamment employé d’Issa ben Miriam par l’usage arabe de donner le nom de leur mère aux enfants dont le père est inconnu, et d’ailleurs par l’horreur de Mahomet pour la désignation chrétienne de Fils de Dieu. D’autre part Muir s’appuie sur des passages tels que celui-ci : « Et Marie, qui conserva sa virginité, nous lui inspirâmes une partie de notre esprit »[2]. D’ailleurs des commentateurs tels que Dscheladeddin, qui connaissaient les doctrines chrétiennes mieux que le Prophète, partagent cette opinion spiritualiste[3]. C’est peut-être, de part et d’autre, se donner bien de la peine pour préciser une pensée qui n’a jamais voulu être précise.

Toujours est-il que Jésus est né miraculeusement, qu’il est l’ouvrage de l’esprit de Dieu. Il se confond même avec cet esprit, car il est aussi bien appelé l’Esprit de Dieu que le produit de cet esprit[4]. Mais il y a plus : il est le Verbe, la Parole de Dieu, Kelimat Ullah[5]. Nous rappelons ces passages pour nous demander cette fois ce que Mahomet voulait dire. Faut-il comprendre que Jésus était la parole de Dieu, son porte-voix en quelque sorte, comme d’autres ont été appelés le lion d’Allah, l’épée d’Allah ? Ou bien encore s’agirait-il de l’inspiration prophétique, interprétation qu’autorisent les théologiens musulmans, en appelant Moïse aussi la Parole de Dieu ? Tout cela est possible, mais un sens plus élevé semble se proposer, si non même s’imposer, le sens de λόγος. Non pas que Mahomet ait connu ni le premier verset de Saint-Jean ni la théologie qui le développe, mais cette notion répandue à l’état vague et traditionnel dans la sémi-chrétienne Arabie a très-bien pu se condenser de nouveau dans l’esprit du Prophète et dans le texte du Coran[6]. Seulement il n’a jamais pu y prendre la valeur hypostatique attachée par les chrétiens à ce terme auguste et profond.

Des chrétiens, remarquons-le tout de suite, il est vrai les chrétiens plus ou moins embrouillés de l’Abyssinie, ont été trompés par le vague peut-être intentionnel de ces expressions, lesquelles remontent aux première années des prédications de Mahomet, et à ce que Sprenger appelle la période de l’influence chrétienne. Les premières persécutions des Koréischites contre l’Islam ayant déterminé la fuite du petit troupeau des disciples, l’Abyssinie chrétienne fut naturellement choisie comme refuge. Amr et Abdallah vinrent au nom de la tribu gardienne de la Kaaba demander au Négus de livrer ces émigrés[7]. Les musulmans furent appelés à la cour, et le prince leur hôte leur demanda quelle était donc cette nouvelle religion. Alors Djafar fils d’Abou-Taleb récita les passages du Coran sur Zacharie et sur la naissance de Jean-Baptiste. Des larmes d’émotion mouillèrent la barbe du Négus, et les évêques qui l’entouraient se montrèrent favorables : « Voilà, disait-on, des paroles qui émanent de la même source d’où émanaient celles de Jésus. » Le lendemain, Amr et Abdallah crurent prendre leur revanche en faisant porter la discussion sur la personne de Jésus, mais ils étaient loin du compte. Lorsque Djafar fils d’Abou-Taleb eut défini Jésus, dans les termes mêmes du Coran : « le serviteur de Dieu, l’envoyé du Très-Haut, l’Esprit de Dieu, le Verbe descendu dans le sein de la Vierge Marie » ; c’est fort bien, dit le Négus, et ramassant à terre une petite baguette, il ajouta : « Entre ce que tu viens de dire de Jésus et ce qu’en dit notre religion, il n’y a pas l’épaisseur de cette baguette comme différence. »

Le Négus n’était pas grand théologien, il y avait entre les deux religions plus que l’épaisseur d’une baguette, et l’on s’explique les murmures que sa phrase fit naître parmi ceux qui l’entouraient. Son illusion n’en est pas moins la preuve que Mahomet réussissait dans cette politique d’appel et d’avances aux chrétiens arabes qui leur empruntait précisément alors leur vocable de Rahman, véritable nom de Dieu employé plus tard comme un attribut. Jésus est donc né de l’Esprit, il est Verbe ou Parole de Dieu : comment se manifeste son excellence ?

Elle se manifeste, ainsi que nous l’avons vu, par son pouvoir miraculeux, qui va jusqu’à ressusciter les morts. Mais nous avons vu également que malgré ses miracles, il ne rencontrait guère chez les Juifs que l’incrédulité. Pourquoi Mahomet insiste-t-il sur cette impuissance des miracles à convaincre ? Parce que lui-même n’avait pas ce pouvoir, qu’il reconnaissait à Jésus dans le passé ; il était trop fin pour chercher à se l’attribuer devant des observateurs aussi sceptiques, aussi mal disposés et aussi habiles dans la discussion, que les Koréischites[8]. « Ils disent : Si au moins des miracles lui étaient accordés de la part de son Seigneur, nous croirions. Réponds-leur : Les miracles sont au pouvoir de Dieu, et moi je ne suis qu’un envoyé chargé d’avertir ouvertement »[9]. Mais il ne se contentait pas d’éviter par cet aveu sans détour l’accusation d’imposture ou le ridicule d’une vaine tentative, il voulait en tirer une preuve de sa propre supériorité par la supériorité de l’évidence morale sur l’évidence matérielle. Le Coran, par sa grandeur religieuse (qui est intermittente), par sa beauté littéraire (qui n’a jamais été contestée), devait agir sur les cœurs avec plus d’efficacité que tous les prodiges sensibles : « Le Coran est un recueil de signes évidents dans les cœurs de ceux qui ont reçu la science : il n’y a que les méchants qui nient nos signes […] Ne leur suffit-il pas que nous ayons envoyé le livre dont tu leur récites les versets ! Certes il y a dans ceci une preuve de la miséricorde de Dieu et un avertissement pour tous les hommes qui croient »[10]. Ainsi Mahomet rencontre par hasard une méthode théologique moderne bien connue : l’expérimentation par la conscience, et l’harmonie de l’Évangile avec les aspirations du cœur.

Jésus malgré le peu d’effet de ses miracles n’en a pas moins reçu une puissance tout-à-fait exceptionnelle et incomparable sur la nature. C’est une première manifestation de son excellence.

Une autre manifestation fut sa mission de prophète. Il était doublement prophète, nabi et raçoul : envoyé spécial de Dieu pour parler aux hommes, il recevait aussi un livre inspiré, l’Engil, l’évangile[11]. Naturellement cet Évangile, dont il est souvent question dans le Coran, n’était pas notre Nouveau Testament, ni un livre quelconque que l’on pût montrer ; c’était une révélation envoyée du ciel à Jésus, et analogue à celle que Mahomet recevait de Gabriel. Les chrétiens comme les Juifs (nous le verrons dans notre dernier chapitre) ont falsifié leurs livres sacrés. Ce qu’il y avait de plus important dans le véritable Engil, c’est l’enseignement de Jésus tel que Mahomet le résume[12] : confirmation de la loi mosaïque, non sans quelques adoucissements portant sur les pratiques et sur les choses défendues ; avertissements sévères à un peuple dégénéré qui s’était rendu coupable d’incrédulité et du meurtre des prophètes[13] ; prédication du culte du vrai Dieu, d’Allah unique qui réclame l’obéissance et l’adoration des mortels. Le prophète arabe n’en savait pas davantage sur l’enseignement de celui qu’il regardait comme le dernier et le plus grand prophète d’Israël. Mais ce qui nous paraît très-pauvre à nous qui connaissons le véritable enseignement du Maître, paraissait très-riche au déiste enthousiaste qui faisait consister toute la religion dans la soumission au Dieu unique. Aussi les vrais disciples de Jésus sont-ils de vrais fidèles : « Ceux qui croient, et les juifs, les Sabéens, les chrétiens, en un mot quiconque croira en Dieu et au jour dernier, et qui aura fait le bien, ceux-là seront exempts de toute crainte et ne seront point affligés »[14].

L’excellence de Jésus se manifeste aussi par sa justice : il est un exemple aux enfants d’Israël, il est béni partout, il est « du nombre des justes »[15]. Faut-il conclure de là à une affirmation précise de sa sainteté parfaite ? Rien ne le prouve dans le Coran, et même cette expression « du nombre des justes » indiquerait que le Messie fait simplement partie d’une élite vertueuse et qu’une impeccabilité exceptionnelle ne lui a pas été départie. Cependant on ne saurait négliger une tradition très-autorisée, d’après laquelle Mahomet aurait dit : « Tout homme en naissant est saisi au côté par la griffe du diable, excepté Jésus fils de Marie »[16]. Dans tous les cas la théologie musulmane a appuyé plutôt de ce côté, comme le montre une paraphrase justement remarquée par d’Herbelot[17] de ce verset du Coran : Nous avons assisté Jésus et l’avons fortifié du Saint Esprit. « Nous l’avons, dit le commentateur, fortifié du Saint Esprit, c’est-à-dire de l’esprit de pureté et de sainteté, de l’assistance continuelle de Gabriel […], et enfin de la puissance de l’Évangile d’où se tire la vie de l’âme et le renouvellement du cœur ».

En résumé Jésus était pour Mahomet le fils miraculeux de l’Esprit, la parole vivante de Dieu, le dépositaire de sa puissance, le juste prophète et réformateur d’Israël, l’auteur inspiré de l’Évangile, et l’une des sources du salut.

Il nous reste à parler des imitations, pour ne pas dire des exploitations, que Mahomet a faites de l’histoire de Jésus. Nous avons déjà vu quelques parties de ce sujet, notamment en ce qui concerne les miracles.

D’abord les récits mêmes qu’il faisait au sujet de Jésus, malgré leur insuffisance, lui rendaient les plus grands services. Ils donnaient de l’autorité à sa mission dans l’esprit d’hommes ingénieux, curieux d’histoires comme tous les Orientaux, et qui ignoraient les véritables sources, tout en ayant quelque idée vague et flottante du nom d’Issa. De plus ce grand prophète, supérieur à tous ceux qui l’avaient précédé, et qui venait confirmer et compléter leur œuvre, formait un anneau de plus de la chaîne prophétique à laquelle Mahomet soudait son propre anneau. Ils étaient de plus en plus grands jusqu’à Jésus : eh bien un plus grand encore, le dernier celui-là, est venu, la progression continuait au profit de l’enfant du Hedjâz, grand sujet de joie pour l’orgueil arabe. Si le nouveau venu n’avait de Jésus ni sa naissance surnaturelle ni sa puissance surnaturelle, il avait mieux encore, la révélation du Livre destiné à faire la conquête du monde. Jésus était un précurseur.

Jésus avait des apôtres, les hawarijoun : eh bien il faut aussi que Mahomet ait des aides, les ansars qui lui rendront les mêmes services, et d’autres plus matériels avec leur glaive ; et plus tard Dieu qui satisfera ces « aides » comme il a été satisfait d’eux, leur donnera pour l’éternité des jardins arrosés par des cours d’eau[18]. Jésus lui-même est un ansar, car il a prédit le prophète arabe, comme nous le verrons au chapitre sixième.

Jésus a-t-il fourni au Coran certaines pensées, que l’on peut comparer à certains versets ? La chose est douteuse, nous ne saurions ni affirmer ni nier, car il est possible que telle parole de l’Évangile soit devenue un proverbe. À tout risque voici les deux plus frappants des rapprochements que l’on a faits :

Le Coran : « Faites-vous l’aumône au grand jour ? C’est louable ; la faites-vous secrètement et secourez-vous les pauvres ? Cela vous profitera encore davantage. Une telle conduite fera effacer vos péchés. Dieu est instruit de ce que vous faites »[19]. — L’Évangile : « Quand vous faites l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait votre main droite, afin que votre aumône reste secrète ; et votre Père, qui voit ce qui se passe dans le secret, vous récompensera publiquement »[20].

Le Coran : « Que de créatures dans ce monde qui ne prennent aucun soin de leur nourriture ! C’est Dieu qui les nourrit, comme il vous nourrit, lui qui entend et sait tout »[21]. — L’Évangile : « Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’ont ni cellier ni grenier, c’est Dieu qui les nourrit »[22].

Ces rapprochements et quelques autres[23] supportent l’examen, mais ne s’imposent pas avec évidence.

L’emprunt le plus hardi que Mahomet ait fait aux récits évangéliques, c’est le récit de son voyage nocturne, lequel est aussi l’imposture la plus accablante pour sa mémoire. Un mélange confus de la tentation du Seigneur, de la Transfiguration et de l’Ascension se reconnaît ou se devine dans cette singulière invention[24]. Au moment décisif de sa carrière, lors du grand pèlerinage de 621 qui décida les Koréischites à se débarrasser enfin de lui, et qui aurait été le signal de sa mort s’il n’avait été celui de son triomphe, Mahomet sentit le besoin de s’égaler aux fondateurs des religions précédentes et au plus grand de tous, à Jésus. Il se mit à raconter que l’ange Gabriel, l’ayant fait monter sur un cheval d’un gris argenté, l’avait transporté à Jérusalem dans le Temple, où Abraham, Moïse et Jésus étaient venus à sa rencontre. Avec ces trois grands prophètes il avait fait sa prière, puis avait voyagé à travers les sept ciels jusqu’au trône de l’Éternel, qui lui avait adressé un discours terminé par ces paroles incroyables, que rapporte il est vrai la tradition, non le Coran : « Si j’ai créé Jésus de mon Esprit et de mon Verbe, j’ai écrit ton nom en parallèle avec le mien. Je ne recevrai plus désormais de prière que nous ne soyons unis, et qu’en attestant qu’il n’y a qu’un seul Dieu, on n’atteste en même temps que Mahomet est son apôtre ». Cette indigne imposture, couronnée par ces paroles sacrilèges, fit perdre à Mahomet la confiance de plusieurs de ces disciples[25]. Il essaya d’arranger la chose en ne parlant plus que d’une vision ; et après lui les théologiens se sont divisés sur la question de la réalité du voyage nocturne. Aujourd’hui le monde musulman presque tout entier croit que Mahomet a exécuté corporellement la course rapide à Jérusalem, et une ascension si rapide elle-même, que lorsqu’il revint dans son lit il trouva la place toute chaude encore.




  1. The Life of Mahomet, T. II, p. 280.
  2. S. LXVI, v. 12 ; S. XXI, v. 91.
  3. Il serait difficile de citer, même en latin, certaines phrases de ces commentateurs, qui rappellent les incroyables recherches de tel ou tel théologien espagnol.
  4. S. IV, v. 169.
  5. S. III, v. 40.
  6. La traduction arabe de la Bible, qui du reste ne remonte probablement pas au septième siècle, traduit le λόγος de Jean I, 1 par Kelim.
  7. Caussin de Perceval, T. I, p. 392 s.
  8. Le ch. XIV de Sprenger raconte ces discussions. D’après une tradition qui y est rapportée, on vint lui dire ironiquement : « change la colline de Safa en or ». Je vais le faire, répond-il, et il appelle Gabriel, lequel lui dit : « Je le ferai si tu le veux, mais il vaut mieux attendre que ceux qui veulent se convertir se convertissent ». C’est vrai, dit Mahomet, j’attendrai.
  9. S. XXIX, v. 49.
  10. S. XXIX, v. 48, 50.
  11. V. l’article Engil dans d’Herbelot.
  12. S. III, v. 43, 44 et autres passages déjà cités.
  13. S. VI, v. 91 ; S. V, v. 74 et 82.
  14. S. V, v. 73.
  15. S. III, v. 41.
  16. Mischcat-ul-Masabih, cité par Gerock, p. 132.
  17. Article Issa.
  18. S. IX, v. 101.
  19. S. II, v. 273.
  20. Math. VI, 3, 4.
  21. S. XXIX, v. 60.
  22. Luc. XII, 24.
  23. Par exemple le chameau qui passe par le trou d’une aiguille (S. VII, v. 38 et Mat. XIX, 24), proverbe rabbinique, paraît-il.
  24. La sourate XVII, intitulée le Voyage Nocturne, est loin d’être claire. Gagnier, dans sa Vie de Mahomet, Amsterdam 1732, a très-longuement exposé la tradition musulmane, nettement résumée plus tard par Pastoret, l. cit.
  25. S. XVII, v. 62. — V. aussi Renan l. cit. p. 239.