Ivanhoé (Scott - Montémont)/Texte entier








ŒUVRES


DE


WALTER SCOTT.




IVANHOÉ.



IVANHOÉ


OU


LE CROISÉ BRITANNIQUE.


Par Walter Scott.


TRADUCTION DE M. ALBERT MONTÉMONT.


NOUVELLE ÉDITION,


REVUE ET CORRIGÉE D’APRÈS LA DERNIÈRE PUBLIÉE À ÉDIMBOURG.


Toujours de son départ il faisait les apprêts,
Disait adieu sans cesse, et ne partait jamais.

trad. de Prior.


PARIS


MÉNARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,


PLACE SORBONNE, 3




1837.


INTRODUCTION


mise en tête de la dernière édition d’édimbourg.


Jusqu’à ce jour l’auteur de Waverley a marché sans interruption dans la voie de la popularité ; il pourrait être appelé l’enfant gâté du succès dans le genre de littérature auquel il a consacré sa plume. Cependant il était à craindre que des publications trop fréquentes ne finissent par user la faveur que lui accordait le public s’il n’essayait de leur donner un air de nouveauté. Les coutumes, les dialectes, le caractère distinctif des Écossais étant le sujet dont il avait la connaissance la plus intime et la plus familière, il s’était jusqu’ici tenu de préférence sur ce terrain, afin de donner plus de couleur à ses récits. Mais l’intérêt qu’ils inspirent se fût émoussé par la monotonie des répétitions, si l’auteur n’eût senti qu’en employant toujours les mêmes moyens il courait le danger d’entendre le lecteur s’écrier comme Edwin, dans le conte de Parnell :

Reprends ton charme et finis ta roulade,
Car on a vu commencer la gambade.

Rien n’est plus nuisible à la réputation d’un homme qui cultive les arts libéraux que de laisser attacher son nom à un genre particulier de composition ou de style, et d’entretenir la croyance, s’il peut prouver le contraire, que, hors de ces limites, il ne saurait obtenir de succès. En général, le public est assez porté à croire que celui qui excelle dans un mode spécial de composition, est par cela même incapable de réussir dans un autre. On reconnaît souvent ce préjugé du public envers les artisans de ses plaisirs, par les censures dont les critiques vulgaires accablent les acteurs ou les artistes qui cherchent à augmenter leurs succès en changeant le caractère de leurs efforts, afin d’agrandir la sphère de leur art.

Dans cette opinion, comme dans toutes celles qui s’appuient sur l’assentiment général, il y a une apparence de raison. En effet, il arrive souvent au théâtre qu’un acteur qui possède toutes les qualités extérieures nécessaires pour bien jouer la comédie, ne saurait s’élever à une certaine hauteur dans le genre tragique ; parfois aussi, dans les compositions littéraires ou artistiques, un peintre ou un poète brilleront exclusivement dans la réalisation de certaines formes de la pensée, dans une puissance particulière de style qui les renfermera invariablement dans le même cercle de sujets. Mais il arrive bien plus souvent encore que le même talent qui fait obtenir à un homme la popularité dans un genre, sera pour lui une cause de succès dans tel autre : et cela est vrai surtout dans la littérature ; car celui qui se lance dans cette carrière n’est point, comme celui qui parcourt celle du théâtre, arrêté dans son essor par la nécessité de posséder la physionomie et la conformation physique propres à certains rôles, et il n’est point non plus enchaîné, comme le peintre, par certaines habitudes mécaniques qui forcent son pinceau à ne traiter qu’une classe particulière de sujets.

Que ce raisonnement soit juste ou non, l’auteur de cet ouvrage n’en a pas moins pensé qu’en se restreignant à des sujets purement écossais il courait le risque, non seulement d’épuiser l’indulgence de ses lecteurs, mais encore de s’enlever le moyen d’ajouter à leurs plaisirs. Dans un pays arrivé à un haut degré de civilisation, et dans lequel il se fait chaque mois une telle dépense d’esprit pour satisfaire à la curiosité du public, un sujet neuf, tel que celui que l’auteur a eu le bonheur de le rencontrer, est comme la source découverte dans le désert :

Les hommes la voyant la préfèrent à l’or,

Et tous l’appellent un trésor ;


mais lorsque les hommes, les chevaux, les bestiaux, les chameaux et les dromadaires n’y ont plus laissé qu’une eau vaseuse, ceux qui d’abord s’y étaient désaltérés avec délices s’en éloignent avec dégoût ; et celui qui avait eu le mérite de la découvrir doit, s’il veut conserver sa réputation auprès de sa tribu, se remettre sur nouveaux frais à la recherche de fontaines non encore visitées.

Si l’auteur qui se sent trop resserré dans une classe particulière de sujets, essaie de soutenir sa réputation, en s’efforçant d’attacher l’attrait de la nouveauté aux thèmes que jusqu’alors il a traités avec quelque succès, au delà d’une certaine limite il a quelque raison de craindre de ne plus réussir.

Si la mine a déjà été exploitée, le mineur épuise en vain ses forces et son talent ; si l’auteur imite de trop près les ouvrages auxquels il doit sa réputation, il est condamné à s’étonner de ce qu’ils ne plaisent plus ; s’il s’efforce d’offrir sous un autre point de vu les sujets qu’il a déjà traités, il reconnaît bientôt que ce qui était vrai, gracieux et naturel, a cessé de l’être : alors, pour obtenir le charme indispensable de la nouveauté, il est obligé de charger ses portraits ; et pour éviter d’être commun, il devient extravagant.

Il n’était peut-être pas nécessaire d’énumérer toutes les raisons qui ont engagé l’auteur des Romans écossais[1], comme on les appelait naguère, à s’essayer sur un sujet purement anglais. Il avait d’abord l’intention de rendre cette épreuve aussi complète que possible, en présentant cet ouvrage au public comme le travail d’un nouveau candidat à ses faveurs, afin que nulle prévention, favorable ou contraire, ne pût s’attacher à cette nouvelle production de l’auteur de Waverley ; mais il abandonna cette idée pour les motifs qui seront expliqués plus bas.

Il a choisi le règne de Richard Ier comme époque des événements qu’il raconte, non seulement parce que ce règne abonde en caractères et en personnages propres à exciter l’intérêt général, mais encore parce qu’il présente un contraste frappant entre les Saxons qui cultivaient le sol, et les Normands qui régnaient encore en conquérants, répugnant à se mêler avec les vaincus ou à se reconnaître de la même famille. L’idée de ce contraste fut puisée dans la tragédie de Runnamede, de l’ingénieux et infortuné Logan, dans laquelle, vers la même époque, les barons saxons et les barons normands sont opposés les uns aux autres sur diverses parties de la scène : car l’auteur ne se rappelle pas que l’on ait songé à faire ressortir dans cette pièce le contraste du costume et des sentiments de ces deux races ; et d’ailleurs il est clair que la vérité historique est violée lorsqu’on représente comme un peuple fier, intrépide et éclairé, les Saxons qui existaient alors.

Il est vrai que les Saxons survécurent comme peuple, et que quelques unes des anciennes familles possédèrent et puissance et richesses ; mais c’étaient là des exceptions au milieu de l’avilissement général de la race. L’existence simultanée des deux peuples dans le même pays ; les vaincus, remarquables par leurs mœurs simples, rudes et grossières, en même temps que par un esprit démocratique qu’ils devaient à leurs anciennes lois et à leurs anciennes institutions ; les vainqueurs, par un insatiable amour pour la gloire militaire, les aventures hasardeuses, et tout ce qui faisait d’eux la fleur de la chevalerie : tout cela pourrait, joint à d’autres caractères appartenant à la même époque et à la même contrée, intéresser le lecteur par les contrastes, si l’auteur ne restait point trop au dessous de son sujet.

Dans ces derniers temps, l’Écosse a été si exclusivement choisie comme le lieu de la scène de tout ce qui est appelé roman historique, que la lettre en forme d’introduction de M. Laurence Templeton était devenue en quelque sorte nécessaire. Le lecteur voudra bien s’y reporter, car elle exprime les idées et les motifs qui ont porté l’auteur à entreprendre ce genre de composition, tout en s’empressant de reconnaître qu’il croit être resté en deçà du but auquel il tendait.

Il est à peine nécessaire d’ajouter qu’il n’eut jamais ni la pensée ni le désir de faire du pseudonyme M. Templeton un personnage réel. Mais une espèce de continuation des Contes de mon hôte ayant été récemment tentée par un inconnu, l’auteur a pensé que cette épître dédicatoire pourrait faire passer cet ouvrage pour une imitation du même genre, et qu’en mettant ainsi le public curieux sur une fausse piste, il pourrait l’amener à croire qu’il avait sous les yeux l’œuvre de quelque nouveau candidat à sa faveur.

Une partie considérable de cet ouvrage était terminée et sous presse, lorsque les éditeurs, croyant y voir un germe de succès, s’opposèrent vivement à ce qu’il fût publié comme une production anonyme, et réclamèrent la faculté de l’annoncer comme étant de l’auteur de Waverley. Celui-ci ne crut point devoir persister dans sa première résolution, car il commençait à croire avec le docteur Weeler, dans l’excellent conte de Manœuwring, de miss Edgeworth, que ruse contre ruse serait peut-être plus que n’en pourrait supporter la patience d’un indulgent public, et que toutes ces manœuvres pourraient être justement considérées comme un jeu indigne de sa faveur.

Le livre parut donc comme une continuation authentique de la publication de Waverley ; et il y aurait de l’ingratitude à ne pas reconnaître qu’il fut accueilli avec le même intérêt que ses aînés.

On y a joint des notes destinées à aider le lecteur dans l’intelligence de certains caractères, tels que ceux du Juif, du Templier, et du chef de bandes mercenaires, ou francs compagnons, comme on les appelait alors, ainsi que d’autres renseignements relatifs à cette époque ; mais l’auteur reconnaît qu’il eût dû s’étendre davantage sur des sujets qui ont à peine obtenu une place suffisante dans l’histoire générale.

Un incident de ce roman qui a eu la bonne fortune de plaire à un grand nombre de lecteurs est emprunté plus directement au domaine des vieux romanciers : je veux parler de la rencontre du roi avec le frère Tuck dans la cellule de ce joyeux ermite. Le fond de cette histoire appartient à tous les temps et à tous les pays dont les écrivains ont décrit à l’envi les voyages de quelque prince qui, sous un déguisement, cherche ou l’instruction ou le plaisir, et descend parmi les plus basses classes de la société, où il devient le héros d’aventures d’autant plus piquantes pour le lecteur, qu’il y a une plus grande différence entre la situation apparente du monarque et son caractère réel. Le conteur de l’Orient a pris pour thème les expéditions nocturnes d’Aroun-al-Raschid et de ses fidèles serviteurs Mesrour et Giafar, à travers les rues de Bagdad ; et les traditions écossaises roulent sur de semblables exploits attribués au roi Jacques V, connu pendant ces excursions sous le nom de fermier de Ballengeigh, de même que le commandeur des croyants, quand il voulait rester inconnu, prenait celui de Il Bondocani. Les ménestrels français n’ont pas manqué non plus de tirer parti d’un sujet si capable de plaire au peuple. Il doit avoir existé un original, en langue normande, de la romance écossaise de Rauf Colziar dans lequel Charlemagne figure comme l’hôte inconnu d’un charbonnier. C’est probablement d’après lui qu’ont été composés d’autres poèmes du même genre.

Dans la joyeuse Angleterre, les ballades populaires sur ce sujet sont nombreuses. Le poème de John the reeve or steward (Jean, le bailli ou l’intendant), mentionné par l’évêque Percy, dans ses Reliques of english poetry[2], roule sur une pareille aventure ; nous y ajouterons le conte du Roi et le Tanneur de Tamworth, celui du Roi et le Meunier de Mansfield, et d’autres encore. Mais le conte de ce genre auquel l’auteur d’Ivanhoe a une obligation particulière, est antérieur de deux siècles à tous ceux dont on vient de parler.

Il fut d’abord communiqué au public dans les curieuses archives de la vieille littérature, qui ont été rassemblées par les soins réunis de sir Egerton Brydges et de M. Hazlewood, dans le recueil périodique intitulé : British bibliographer[3], d’où l’a tiré le révérend Charles Henry Hartshorne, éditeur d’un curieux volume intitulé : Ancient metrical tales, printed chiefly from original sources[4], 1829. M. Hartshorne, en publiant ce fragment, ne lui donne d’autre autorité que celle qu’il peut tirer de son insertion dans le Bibliographe, où il est intitulé : King and the Hermite[5]. Un court extrait de ce morceau montrera sa ressemblance avec l’entrevue du roi Richard et de frère Tuck.

Le roi Édouard (on ne dit point auquel des monarques de ce nom se rapporte l’aventure ; mais, d’après son caractère et ses habitudes, on peut croire que c’est Édouard IV) part avec sa cour pour une grande partie de chasse dans la forêt de Sherwood, où, comme cela est fort ordinaire aux princes dans les romans, il rencontre un daim d’une grandeur et d’une vitesse extraordinaires. Il s’attache vivement à sa poursuite, jusqu’à ce qu’ayant dépassé toute sa suite et considérablement fatigué ses chiens et son cheval, il se trouve lui-même égaré dans les profondeurs d’une immense forêt, sur laquelle la nuit commence à descendre. Sous l’influence de la crainte que l’on peut naturellement ressentir en pareille situation, le roi se rappelle avoir entendu dire comment de pauvres gens, qui craignent de ne point trouver un bon gîte pour la nuit, adressent leurs prières à saint Julien qui, dans le calendrier romain, est le quartier-maître général des voyageurs égarés qui se recommandent à lui. Édouard le cite donc son oraison, et, sans doute sous la conduite du bon saint, il trouve un petit sentier qui le conduit à une chapelle construite dans la forêt, et auprès de laquelle est la cellule d’un ermite. Le roi entend le saint homme récitant son rosaire avec un compagnon de sa solitude, et demande avec douceur l’hospitalité pour la nuit. « Je n’ai rien à offrir qui soit digne d’un seigneur tel que vous, répond l’ermite. Je ne me nourris dans ce désert que de racines et d’écorces d’arbre, et ne puis offrir aucun secours à l’homme même le plus misérable, à moins que ce ne soit pour lui sauver la vie. » Le roi demande le chemin du plus prochain village ; mais, reconnaissant que la route en serait déjà fort difficile même à la clarté du jour, il déclare qu’avec ou sans le consentement de l’ermite, il est déterminé à devenir son hôte pour la nuit. Cette menace détermine l’anachorète à lui ouvrir, non toutefois sans donner à entendre que, si ce n’eût été son habit de moine, il se fût fort peu inquiété de ses menaces et de sa colère, et que s’il le laissait entrer, ce n’était point par peur, mais pour éviter le scandale.

Le roi est enfin dans la cellule ; deux bottes de paille sont jetées à terre pour son usage, et il se console en pensant que du moins il est à couvert, et qu’une nuit sera bientôt passée. Mais d’autres besoins restent à satisfaire ; le nouveau venu demande vivement à souper ; car, dit-il,

Je puis bien vous le déclarer,

Je n’avais jamais vu pareil jour expirer,
Sans que du moins, au gré de mon âme envieuse,

Je n’obtinsse une nuit joyeuse.

Le prince a beau lui donner des preuves de son goût pour la bonne chère, et lui dire qu’il est un officier de la cour qui s’est égaré à la chasse, l’avare ermite ne lui offre d’autres mets que du pain et du fromage, pour lesquels son hôte montre assez peu d’appétit ; et avec cela une eau limpide qui lui paraît moins engageante encore. Enfin le roi presse son hôte sur un sujet auquel il avait déjà plusieurs fois fait allusion sans obtenir une réponse satisfaisante :

Te voici, dit le prince, en un séjour propice
Quand de gibier ta main veut pourvoir ton office :

Cela tu le sais mieux que moi.
Quand le garde en son lit sommeille,
Tu peux sans te mettre en émoi,
Car ta prunelle toujours veille,

Abattre un lièvre agile ou quelque daim peureux.

N’as-tu pas un arc et des flèches
Pour faire à la loi quelques brèches,

Bien que tu sois l’ermite de ces lieux ?

L’ermite, de son côté, exprime la crainte que son hôte ne veuille le pousser à quelque aveu de contravention aux lois sur la chasse, ce qui, si le roi en avait connaissance, pourrait lui coûter la vie. Édouard lui jure qu’il gardera le secret, et lui fait de nouveau sentir la nécessité de se procurer de la venaison. L’ermite répond en insistant davantage sur les devoirs qui lui sont imposés comme homme d’église, et continue à affirmer qu’il est tout-à-fait innocent de pareille violation de sa règle :

Ici j’ai vu déjà s’écouler bien des jours ;
En m’abstenant de chair, j’ai vécu de laitage.
Chauffez-vous au foyer de mon humble ermitage,
Et goûtez du sommeil le paisible secours :

Sur vous ma robe en couvrira le cours.

Il paraît que le manuscrit est ici incomplet, car nous ne trouvons point les raisons qui déterminent le moine économe à faire faire meilleure chère au roi. Toutefois, reconnaissant dans son hôte un de ces joyeux compagnons tels qu’il eut rarement l’avantage d’en voir à sa table, le saint homme lui sert tout ce qu’il à de mieux dans sa cellule. Deux chandelles étaient placées sur la table ; du pain blanc et des pâtés de venaison y arrivent alors avec un choix de venaison fraîche ou salée dont ils dépêchent quelques tranches avec rapidité. « J’aurais mangé mon pain sec, dit le roi, si je ne t’avais poussé à bout sur l’article de la chasse ; mais à présent j’ai dîné comme un prince. Si nous avions quelque chose à boire ! »

L’anachorète hospitalier se rend à ce nouveau désir ; il envoie son compagnon prendre dans une cachette qui se trouve près de son lit un pot de la contenance de quatre gallons[6], et tous trois se mettent à boire à qui mieux mieux. Sous la présidence de l’ermite en cette veillée joyeuse, ils sont astreints, suivant la coutume d’alors, à répéter exactement, avant de boire, certains mots baroques qui, prononcés inopinément et à certains intervalles, servaient à régler les rasades comme les toasts l’ont fait plus tard. L’un des buveurs disait, par exemple, Fusty bandias, à quoi l’autre était forcé de répondre, Strike pantnere. Le frère ne tarissait point en plaisanteries sur le manque de mémoire du roi, qui quelquefois oubliait ces mots. Ils donnent toute la nuit à ces gais passe-temps. Le matin, avant son départ, le roi invite le révérend frère à venir le voir ; il lui promet de lui offrir à son tour une joyeuse hospitalité, et le remercie de son excellent accueil. Le jovial ermite consent enfin à se présenter à la cour, où il doit demander Jacques Fletcher, nom qu’avait pris le roi ; il donne à Édouard quelques preuves de son adresse à tirer l’arc : après quoi ces deux nouveaux amis se séparent. Le roi ne tarde point à rejoindre sa suite. Comme ce poème est incomplet, nous ignorons comment l’aventure se termina ; mais il y a lieu de croire que ce fut comme dans les autres contes sur le même sujet ; c’est-à-dire que l’hôte d’Édouard, après avoir craint la mort pour avoir manqué, sans le savoir, au respect dû à son souverain, fut agréablement surpris de recevoir des honneurs et une récompense.

Dans la collection de M. Hartshorne il se trouve encore une histoire en vers, dans laquelle se représentent les mêmes incidents, et intitulée : le Roi Édouard et le Berger. Cette pièce, comme peinture des mœurs du temps, est encore plus curieuse que le Roi et l’Ermite ; mais elle est étrangère à notre objet actuel. Le lecteur connaît maintenant la légende originale d’où ont été tirés les incidents de notre roman ; il est inutile d’insister davantage sur les points de ressemblance que réunissent l’Ermite bon vivant et le frère Tuck de l’histoire de Robin-Hood.

Le nom d’Ivanhoé est tiré d’un vieux dicton rimé. Tous les auteurs de romans ont eu l’occasion, dans un moment ou dans un autre, de souhaiter avec Falstaff de connaître un lieu où ils pussent se procurer des noms à leur convenance : dans une situation pareille, l’auteur eut le bonheur de se souvenir de quelques vers où sont conservés les noms de trois fiefs perdus par un des ancêtres du célèbre Hampden qui avait frappé de sa raquette le prince Noir, dans une querelle qui s’éleva entre eux tandis qu’ils jouaient à la paume[7].

Le nom d’Ivanhoé convenait à l’auteur pour deux fortes raisons : la première, parce que c’était un vieux mot anglais ; la seconde parce qu’il ne donnait aucune idée de la nature du roman : il croit pouvoir regarder ce dernier avantage surtout comme d’une grande importance. Ce qu’on appelle un titre piquant, sert plutôt l’intérêt du libraire ou éditeur, qui par ce moyen vend quelquefois une édition tandis qu’elle est encore sous presse ; mais si un auteur permet que l’attention se fixe sur son ouvrage avant qu’il ait vu le jour, il se place dans une situation d’autant plus fâcheuse que, si l’attente qu’il a excitée ne se réalise point, elle devient fatale à sa réputation littéraire ; et puis, lorsque nous rencontrons un titre comme celui de la Conspiration des poudres[8], ou tout autre appartenant à l’histoire générale, chaque lecteur, avant de l’avoir vu, s’est fait une idée particulière du plan qui sera suivi dans le livre, et de la nature du plaisir qu’il doit y trouver. S’il est désappointé, comme cela est probable, il sera naturellement disposé à rejeter sur l’auteur ou sur l’ouvrage les sentiments désagréables dont la perte de son erreur sera suivie. Dans ce cas, on censure l’aventurier littéraire, non point pour avoir manqué le but auquel il visait, mais pour n’avoir pas lancé son trait dans une direction à laquelle il n’avait jamais pensé. Profitant des relations intimes que l’auteur a établies avec le public, il va lui faire part d’une bien futile circonstance : c’est qu’une liste de guerriers normands qui se trouve dans le manuscrit d’Auchinleck, lui a fourni le nom formidable de Front-de-Bœuf.

Ivanhoé eut un grand succès lors de son apparition, et l’on peut dire qu’il a valu à son auteur un droit de franchise, puisque celui-ci a pu depuis lors placer la scène de ses fictions en Angleterre aussi bien qu’en Écosse.

Le caractère de la belle Juive trouva tant de faveur auprès de quelques unes de ses lectrices, que l’auteur fut blâmé de n’avoir point, en arrangeant les destinées de ses personnages, uni Wilfrid à Rebecca, plutôt qu’à lady Rowena qui excite moins d’intérêt. Mais, sans parler des préjugés du temps qui rendaient une pareille union presque impossible, l’auteur peut faire observer en passant qu’un caractère plein de vertu et d’élévation est dégradé plutôt qu’élevé lorsqu’il trouve la récompense de ses nobles actions dans la prospérité temporelle : telle n’est point celle que la Providence a jugée digne de la vertu souffrante ; et c’est une doctrine dangereuse et fatale que de persuader aux jeunes personnes (lectrices ordinaires des romans) que la rectitude de conduite ou de principes a pour effet naturel la satisfaction de nos désirs, ou qu’elle trouve sa récompense dans les désirs satisfaits. En un mot, si un caractère vertueux et plein d’une céleste abnégation eût fini par obtenir la richesse, la grandeur et les dignités, ou par voir couronner une passion imprudente et mal assortie, telle que celle de Rebecca pour Ivanhoé, le lecteur eût pu dire que vraiment la vertu avait obtenu sa récompense. Mais un regard jeté sur le grand tableau de la vie prouvera que le renoncement à soi-même et le sacrifice de la passion aux inspirations de la conscience, ont rarement un pareil salaire, et que le sentiment intérieur qu’on éprouve après avoir accompli un noble devoir est pour l’âme une assez digne récompense, puisqu’il lui communique ce calme que le monde ne peut ni donner ni ravir.

Abbotsford, 1er septembre 1830.


ÉPÎTRE DÉDICATOIRE

AU RÉVÉREND DOCTEUR DRYASDUST[9],
MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES
DEMEURANT DANS CASTLE-GATE À YORK.


Mon estimable et cher Monsieur,

Il est presque inutile de mentionner les nombreuses et diverses raisons qui me portent à placer votre nom en tête du présent ouvrage. Cependant la principale de toutes trouverait sa réfutation dans les imperfections de ce travail. Si j’avais cru pouvoir le rendre digne de votre patronage, le public aurait vu combien il était naturel et légitime qu’une production destinée à décrire les antiquités nationales de l’Angleterre, particulièrement sous nos ancêtres les Saxons, fût dédiée à l’auteur illustre des Essais sur la coupe du roi Ulphus, et sur les terres par lui concédées au patrimoine de saint Pierre. Je crains toutefois que la contexture incomplète et commune du résultat de mes recherches n’attire à mon livre une sorte de réprobation de la part de cette classe orgueilleuse qui a pris pour devise detur digniori. Au contraire, je serai peut-être accusé de présomption en plaçant le nom respectable du docteur Jonas Dryasdust au frontispice d’une œuvre que les graves antiquaires voudront reléguer parmi les frivoles romans ou nouvelles du jour. J’éprouve le besoin de combattre par anticipation une telle censure : car bien que je pusse laisser à l’amitié le soin de mon apologie, néanmoins je ne voudrais pas, devant le public, demeurer convaincu d’un crime tel que celui dont je redoute d’avance d’être accusé.

Je dois donc vous rappeler que, quand je vous parlai pour la première fois de ce genre de compositions, dans l’une desquelles les affaires domestiques et privées de notre docte ami du nord[10], Oldbuck de Monkbarns, furent si indiscrètement exposées au grand jour, une discussion s’éleva entre nous sur la cause de la popularité qu’obtinrent dans ce siècle frivole des ouvrages qui, quel que soit leur mérite intrinsèque, doivent être regardés comme écrits à la hâte et comme violant toutes les règles de l’épopée. Il vous parut alors que l’intérêt provenait entièrement de l’art avec lequel l’auteur s’était, comme un autre Mac Pherson[11], emparé des trésors de l’antiquité épars autour de lui, suppléant à sa paresse, ou à sa pauvreté d’invention, par les événements remarquables arrivés dans sa patrie à une époque peu éloignée, introduisant des personnages réels et déguisant à peine leur véritable nom. Il n’y a pas soixante ou soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que tout le monde de l’Écosse vivait sous une forme de gouvernement presque aussi simple et aussi patriarcale que celui de nos bons alliés les Mohawks et les Iroquois[12]. En admettant que l’auteur ne puisse passer pour un contemporain de ces faits, il doit avoir vécu, disiez-vous, au milieu des personnes qui y ont figuré en quelque manière ; et même, durant les trente années qui viennent de s’écouler, une si grande métamorphose s’est opérée dans les mœurs de l’Écosse, que nous considérons les habitudes sociales de nos pères avec autant de surprise que si elles dataient du règne de la reine Anne. Au milieu de matériaux si nombreux et si variés, l’auteur, ajoutiez-vous, n’avait plus guère que l’embarras du choix. Et vous conclûtes tout naturellement qu’ayant exploité une mine si riche, il ne fallait pas s’étonner si ses ouvrages lui avaient rapporté plus de gloire et de profit que n’en méritait la facilité de ses travaux.

En adoptant, comme je ne pouvais m’y refuser, la vérité générale de ces observations, je ne saurais m’empêcher de trouver étonnant qu’aucune tentative n’ait encore été faite pour éveiller, en faveur des traditions et des mœurs de la vieille Angleterre, un genre d’intérêt semblable à celui qu’ont excité nos voisins, plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal[13], quoique d’une origine plus reculée, doit assurément être aussi précieux pour nous que les tartans bariolés du nord. Le nom de Robin-Hood, habilement évoqué, ferait aussi sûrement apparaître une ombre que celui de Rob-Roy[14] ; et les patriotes de l’Angleterre ne méritent pas moins d’être célébrés dans nos cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les paysages du midi de l’Angleterre sont moins romantiques et moins sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit convenir qu’ils réunissent dans la même proportion plus de douceur et plus de beauté. En somme, n’avons-nous pas le droit de nous écrier avec le patriote syrien : « Pharphar et Abana, fleuves de Damas, ne sont-ils pas préférables à tous les fleuves d’Israël ? » Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous vous le rappelez, de deux espèces. Vous insistiez d’abord sur les avantages que présentait à l’auteur écossais l’époque récente encore de cet état de société dans lequel il a puisé le sujet de ses tableaux. Bon nombre d’hommes vivants, me faisiez-vous remarquer, se souviennent très bien d’avoir entendu dire à leurs pères qu’ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac Gregor, mais encore qu’ils avaient mangé ou combattu avec lui.

Toutes ces circonstances minutieuses qui appartiennent à la vie privée et au caractère domestique, tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit, et de l’individualité aux personnages mis en scène, est bien connu des Écossais et vit encore dans leur mémoire, tandis qu’en Angleterre la civilisation est déjà si ancienne, que les idées que nous avons sur nos ancêtres ne sont guère que le fruit de la lecture des vieux manuscrits, des vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir pris à tâche de supprimer dans leurs récits tous les détails intéressants, afin de leur substituer des fleurs d’éloquence monacale ou de triviales réflexions sur les mœurs. Marcher de pair avec un auteur écossais dans la tâche de rassembler et de faire revivre les traditions de son pays natal, serait, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire de la part d’un Anglais. Le magicien écossais avait, selon vous, comme la sorcière de Lucain, la liberté de parcourir le théâtre d’une bataille récente, et de choisir pour le sujet de ses prodiges un corps dont les membres semblent encore tout palpitants d’existence, et dont la bouche vient de rendre son dernier soupir. Tel fut le type auquel la puissante Erichto dut elle-même recourir :

· · · · · · · · gelidas lecto scrufata medulas,
Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras
Invenit, et vocem defunclo in cor pore quœrit[15].


D’un autre côté, disiez-vous encore, l’auteur anglais, en ne le supposant pas moins habile que l’enchanteur du nord, ne peut choisir ses sujets qu’au milieu de la poussière des anciens âges, où ne se trouvent que des ossements séchés et vermoulus, comme ceux qui remplissaient la vallée de Josaphat. Vous exprimiez en outre l’appréhension que les préjugés anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d’accueillir favorablement une production telle que celle dont j’essayais de vous démontrer le succès probable. Et cela, reprîtes-vous, n’est pas entièrement dû à cette disposition générale qui nous porte à accueillir tout ce qui est étranger ; il faut aussi faire entrer en compte les improbabilités qui naissent de la position même du lecteur anglais. Si vous lui tracez une esquisse de mœurs sauvages et d’un état de société primitive existant au milieu des montagnes d’Écosse, il est très disposé à croire la peinture fidèle : la raison en est simple, et la voici. S’il est de la classe ordinaire des lecteurs, il n’a jamais vu ces régions éloignées, ou il en a seulement parcouru les solitudes pendant une excursion d’été, n’y trouvant qu’une nourriture détestable, dormant sur des lits à roulettes, errant de désert en désert ; il est donc tout préparé à croire les choses les plus étranges qu’on lui dira d’un peuple assez barbare et assez extravagant pour s’attacher à un pareil pays. Mais cet estimable individu, supposez-le dans sa propre demeure, bien close, entouré de toutes les commodités qui rendent si confortables les foyers d’un Anglais, il sera beaucoup moins porté à ajouter foi à ce que vous lui direz de ses ancêtres, et à croire qu’ils menaient une vie bien différente de la sienne ; que la tour délabrée, qui ne forme plus maintenant qu’un point de vue de sa fenêtre, fut jadis occupée par un baron qui l’aurait fait pendre à sa porte sans autre forme de procès ; que les paysans par qui sa petite ferme est cultivée auraient été ses esclaves il y a peu de siècles, et qu’enfin la complète influence de la tyrannie féodale s’étendait jadis sur le village voisin, où le procureur est aujourd’hui un personnage plus important que le lord du manoir seigneurial.

Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer qu’elles ne me semblent pas insurmontables. La pénurie de matériaux est sans doute une grave difficulté ; mais, pour ceux qui ont des connaissances en antiquités, il existe (et le docteur Jonas Dryasdust le sait mieux que personne), concernant la vie privée de nos bons aïeux, des aperçus épars de nos divers historiens : aperçus qui ont peu d’importance, il est vrai, en comparaison des autres sujets parmi lesquels ils se trouvent placés, mais qui, si on les rassemblait, suffiraient pour jeter une lumière assez vive sur les habitudes domestiques de nos ancêtres. Je suis donc bien convaincu, dussé-je échouer moi-même dans mon entreprise, qu’avec plus de travail, de soin et d’habileté dans la réunion et le choix de ces matériaux, on arriverait à un résultat satisfaisant, surtout après les élucubrations du docteur Henry, de feu M. Strutt, et en particulier de M. Sharon Turner. Je proteste donc par avance contre tout argument fondé sur l’insuccès de mon entreprise.

D’une autre part, j’ai déjà dit que si quelque chose d’analogue à une peinture fidèle des anciennes mœurs anglaises était présenté à mes compatriotes, je leur connais trop de bon sens et de goût pour douter qu’elle ne reçût un accueil favorable.

Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première série de vos objections, ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières qu’avait élevées votre prudence, je dirai peu de mots sur ce qui me concerne en particulier. Il semblerait, suivant vous, que la véritable position d’un antiquaire livré à des recherches sérieuses et, comme dira le vulgaire, minutieuses et fatigantes, doive être considérée comme un motif d’incapacité pour écrire avec avantage une histoire de ce genre. Mais permettez-moi de vous le dire, mon cher docteur, cette objection est plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions frivoles ne conviendraient guère au génie plus sérieux de notre ami Oldbuck. Cependant Horace Walpole a écrit un conte de revenant qui a excité la surprise et l’effroi chez plus d’un lecteur, et George Ellis a su transporter tout le charme de son humeur, aussi enjouée que rare, dans son Abrégé des anciens romans poétiques ; de sorte que, si je dois avoir occasion de regretter mon audace actuelle, j’ai en ma faveur les précédents les plus honorables.

Néanmoins, l’antiquaire plus sévère peut penser que ce mélange de la fiction et de la vérité a pour effet de corrompre la source de l’histoire par de modernes inventions, et de transmettre à la génération nouvelle des idées fausses sur le siècle que je décris. Je ne puis qu’admettre en un sens la force de ce raisonnement, que j’espère toutefois combattre et écarter par les considérations suivantes.

Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte et complète, même en ce qui a rapport au costume extérieur, et encore moins sur les points plus importants du langage et des mœurs. Mais le même motif qui m’empêche d’écrire le dialogue de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme aussi de publier cet essai avec les caractères d’imprimerie de Caxton et de Wynken de Worde[16], m’interdit également de me confiner dans les limites de la période à laquelle se rapporte mon histoire. Pour exciter un intérêt quelconque, il est nécessaire que le sujet adopté se traduise, pour ainsi dire, dans les mœurs et la langue de notre temps. Jamais la littérature orientale n’a produit d’illusion semblable à celle de la traduction première des Mille et une Nuits par M. Galland. Conservant d’un côté la splendeur du costume, et de l’autre la rudesse ou la bizarrerie des fictions de l’Orient, il y mêle des sentiments et des expressions si naturelles, qu’il les rendit intelligibles et intéressantes, en même temps qu’il diminuait la longueur fatigante des récits, changeait les inflexions monotones et rejetait les répétitions sans fin de l’original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement orientaux que dans leur source primitive, s’assortirent beaucoup mieux au goût européen, et obtinrent un degré de faveur que certainement ils n’eussent jamais atteint si les mœurs et le style n’avaient été en quelque façon appropriés aux sentiments et aux usages des lecteurs occidentaux.

En fait, pour la multitude de ceux qui, j’en ai la confiance liront cet ouvrage avec avidité, j’ai tellement expliqué les mœurs anciennes dans un langage moderne, et détaillé avec un si grand soin les caractères et les idées de mes personnages, que le lecteur moderne ne se trouvera pas, je l’espère, arrêté par la sécheresse accablante de l’antiquité ; et en ceci, je crois n’avoir point excédé la grande licence accordée à l’auteur d’une composition romanesque. Feu l’ingénieux M. Strutt, dans son roman de Queen Hoo-Hall, s’est comporté d’après un autre principe ; et, en essayant de distinguer l’ancien du moderne, il a oublié, selon moi d’avoir égard à ce terrain neutre, à ce rapport entre des idées communes à nos ancêtres et à nous-mêmes, et qui nous sont parvenues sans altération, ou qui, tirant leur origine d’une même nature, doivent avoir également existé dans toutes les phases de la civilisation. De cette manière, un homme de talent, un antiquaire doué d’une vaste érudition, a diminué le succès de son ouvrage en excluant tout ce qui n’était pas assez suranné pour être à la fois oublié et inintelligible. La licence que je voudrais ici justifier est tellement nécessaire à l’exécution de mon plan, que je réclamerai de votre patience la permission de fortifier mon argument et de l’expliquer encore mieux, si la chose m’est possible.

Celui qui, pour la première fois, ouvre Chaucer, ou tout autre poète des derniers siècles, est si frappé de l’orthographe vieillie, de la multiplicité des consonnes, et de la forme surannée du langage qu’il est tout prêt à jeter le livre de désespoir, comme trop profondément empreint de la rouille des âges pour lui permettre d’en juger le mérite ou d’en comprendre les beautés. Mais si quelque ami plus savant lui prouve que les difficultés qui l’effraient sont plus apparentes que réelles ; si, en lui lisant à haute voix ou en réduisant à l’orthographe moderne les mots ordinaires, il peut convaincre son prosélyte qu’il n’y a guère qu’une dixième partie de ces expressions qui soient de fait tombées en désuétude, le novice finira aisément par se persuader qu’il se rapproche de l’anglais pur, et que dès lors un peu de patience le rendra capable de goûter à la fois l’humeur enjouée et le pathétique intéressant dont le bon et vieux Geoffrey[17] émerveillait le siècle de Crécy et de Poitiers.

Si, pour continuer cette comparaison, notre néophyte, plein d’un nouvel amour de l’antiquité, venait à entreprendre d’imiter ce qu’il apprit à admirer, il faut accorder qu’il agirait bien à contresens en supposant qu’il voulût choisir dans le glossaire les vieux mots qu’il renferme pour s’en servir à l’exclusion de tous les autres. Telle fut l’erreur de l’infortuné Chatterton[18]. Dans la vue de donner à son style une couleur antique, il rejeta toute expression moderne et enfanta un dialecte entièrement différent de tous ceux qui eussent jamais été parlés dans la Grande-Bretagne. Quiconque voudra imiter avec succès l’ancien langage s’appliquera plutôt à son caractère grammatical, à ses tournures de phrases et à son mode d’arrangement, qu’à une laborieuse recherche de termes extraordinaires et vieillis, lesquels, comme je l’ai déjà démontré, ne sont pas chez les anciens auteurs, et eu égard aux expressions encore en usage, dans la proportion d’un à dix, quoique peut-être un peu différents par le sens et l’orthographe.

Ce que j’ai dit du langage s’applique bien mieux encore aux sentiments et aux coutumes. Les passions, d’où les coutumes et les sentiments doivent découler avec toutes leurs modifications, sont généralement les mêmes dans tous les rangs et dans toutes les conditions, dans tous les lieux et tous les siècles ; et il s’ensuit naturellement que les opinions, les habitudes de pensées et les actions, bien que dominées par l’état particulier de la société, doivent en définitive présenter entre elles une forte ressemblance. Nos ancêtres ne différaient pas plus de nous, assurément, que les juifs des chrétiens ; comme nous ils avaient des yeux, des mains, des organes, des sens, des affections, des passions ; ils étaient nourris des mêmes aliments, blessés par les mêmes armes, sujets aux mêmes maladies, réchauffés par le même été et refroidis par le même hiver. Leurs affections et leurs sentiments ont dû par conséquent se rapprocher des nôtres.

De ces considérations résulte la conséquence que, dans les matériaux qu’un écrivain emploiera pour un roman ou un ouvrage de pure imagination, tel que celui que j’ai entrepris de composer, il trouvera qu’une proportion considérable du langage et des mœurs s’applique au temps présent aussi bien qu’à celui auquel se reportent les événements qu’il décrit. La liberté du choix devient donc plus grande, et la difficulté de sa tâche bien moindre qu’il ne le semblait d’abord. Pour emprunter une comparaison à un autre art, les détails d’antiquité peuvent être considérés comme représentant les traits particuliers d’un paysage tracé par le pinceau. La tour féodale doit s’élever avec une majesté convenable ; les figures mises en scène doivent avoir le costume et le caractère de leur siècle ; le tableau doit offrir les aspects particuliers du site, avec ses rocs élevés ou ses eaux formant des cascades. Le coloris général doit être aussi copié d’après nature : le ciel doit être nuageux ou serein suivant le climat, et les teintes générales doivent être celles qui dominent dans un paysage réel. Ainsi le peintre est limité par les règles de son art à une exacte imitation des traits de la nature ; mais il n’est pas obligé d’en copier servilement les plus petits détails, ni d’offrir avec un soin minutieux les plantes, les fleurs et les arbres dont la terre est décorée. Ces derniers objets, comme les nuances de lumière et d’ombre, sont des attributs propres à toute perspective en général, naturels à chaque situation, et mis à la disposition de l’artiste, qui les emploiera d’après son goût ou son caprice.

Il est vrai que, dans l’un et l’autre cas, cette licence a de raisonnables limites. Le peintre ne doit introduire aucun ornement qui ne convienne au climat ou au lieu de la scène ; il ne doit pas planter de cyprès sur l’Inch-Mervin[19], ni de sapins d’Écosse parmi les ruines de Persépolis. L’auteur est soumis à des lois analogues. Bien qu’il puisse se hasarder à peindre les passions et les sentiments avec plus de détails qu’on n’en trouve dans les anciens ouvrages, il ne doit rien mêler d’étranger aux coutumes de son siècle ; ses chevaliers, ses écuyers, ses grooms ou palefreniers, et ses yeomen ou archers, peuvent être plus largement dessinés que dans les sèches et dures esquisses d’un ancien manuscrit enluminé ; mais le caractère et le costume du temps restent inviolables ; il faut que les figures soient les mêmes, mais tracées par un meilleur pinceau, ou, pour nous exprimer avec plus de modestie, exécutées dans un siècle où les principes de l’art sont mieux connus. Le langage ne doit pas être exclusivement suranné et inintelligible : mais il ne doit admettre, s’il est possible, aucun mot, aucune tournure de phrase qui trahirait une origine toute moderne. C’est une chose que d’employer l’idiome et les sentiments qui nous sont communs à nous et à nos aïeux, et c’en est une autre que de leur prêter des sentiments et un dialecte exclusivement propres à leurs descendants.

Voilà, mon cher ami, la partie la plus difficile de ma tâche ; et à vous parler sans détour, j’ose à peine espérer de satisfaire votre jugement moins partial et votre connaissance plus approfondie de pareils sujets, puisque je n’ai pu me contenter moi-même. Je sens, d’un autre côté, qu’on me trouvera encore plus défectueux en ce qui concerne les mœurs et les coutumes ; ceux qui seraient disposés à examiner sévèrement mon histoire, eu égard à la période dans laquelle mes acteurs ont vécu, seront peut-être portés à me juger sous ce point de vue. Il peut arriver que j’aie introduit peu de choses qu’on puisse appeler positivement modernes ; mais, d’un autre côté, il est extrêmement probable que j’aurai confondu les usages de deux ou trois siècles, et introduit durant le règne de Richard II des circonstances applicables à une période plus éloignée ou plus rapprochée de nous. Ce qui me rassure, c’est que les erreurs de cette nature échapperont à la masse générale des lecteurs, et que je partagerai l’approbation si peu méritée que l’on donne à ces architectes qui, dans leurs constructions gothico-modernes, ne balancent pas à introduire, sans règle ni méthode, les ornements propres à différents styles et à diverses périodes de l’art. Ceux qui, par de plus vastes recherches, ont acquis les moyens de juger plus sévèrement mes méprises et mes inadvertances, seront portés, je le présume, à une indulgence proportionnée à la connaissance qu’ils ont des difficultés du sujet. Mon brave ami Ingulphe, que l’on a trop négligé, m’a procuré plus d’une indication précieuse ; mais la lumière apportée par le moine de Croydon et par Geoffroy de Winsauff[20] est obscurcie sous une telle masse de matériaux, que nous cherchons volontiers à nous en dédommager en recourant aux pages délicieuses du bon Froissard[21], quoiqu’il ait vécu à une époque beaucoup plus éloignée de celle où se passe mon histoire. Si donc vous êtes assez généreux pour excuser le présomptueux dessein que j’ai eu de me préparer une couronne de ménestrel, partie avec les perles de la pure antiquité, partie avec les pierres et la pâte de Bristol, au moyen desquelles on les imite, je nourris l’espérance que la difficulté de l’entreprise vous engagera, mon cher docteur, à excuser l’imperfection de l’exécution même.

Je n’ai que peu de choses à dire de mes matériaux. On les retrouvera principalement dans le curieux manuscrit anglo-normand que sir Arthur Wardour[22] conserve avec un soin jaloux dans le troisième tiroir de son bureau, souffrant à peine qu’on y regarde, et n’étant pas lui-même capable de lire la moindre syllabe de son contenu. Il ne m’eût jamais accordé la permission de consulter pendant quelques heures ces pages précieuses, lors de mon voyage en Écosse, si je n’avais promis de les désigner par quelque mode emphatique de typographie, comme, par exemple, le manuscrit de wardour, en lui donnant ainsi une individualité aussi importante que celles du manuscrit de Bannatyne, du manuscrit d’Auchinleck[23] ou de tout autre monument de la patience d’un copiste du moyen âge. Je vous ai envoyé le sommaire des chapitres de cette pièce vraiment curieuse, et peut-être le joindrai-je, sauf votre approbation, au troisième volume de mon histoire, si le compositeur s’impatiente pour avoir de la copie lorsque toute la narration sera sous presse. Adieu, mon cher ami ; j’en ai dit assez, sinon pour justifier, au moins pour expliquer l’essai que j’ai entrepris, et qu’en dépit de vos doutes et de ma propre incapacité, je persiste à ne pas juger inutile.

J’espère que vous êtes maintenant rétabli de votre accès de goutte, et je serais heureux que votre habile médecin vous prescrivît un petit voyage dans nos contrées. On a trouvé dernièrement plusieurs curiosités dans les décombres et près des murs de l’ancienne station d’Habitancum. À propos de ce dernier endroit, je pense que vous avez appris, il y a long-temps, qu’un maudit paysan a détruit la vieille statue ou plutôt le bas-relief vulgairement appelé Robin de Redesdale[24]. Il paraît que la renommée de Robin attirait beaucoup plus de visiteurs qu’il n’en fallait pour laisser croître la bruyère sur une lande dont l’arpent vaut à peine un schilling[25]. Malgré votre titre de Révérend, mettez-vous une bonne fois en colère, et souhaitez avec moi que ce rustre ait un accès de gravelle aussi fort que si tous les fragments de la statue du pauvre Robin avaient pénétré dans cet organe abdominal où la maladie établit son siège. Ne dites rien de ceci à Geth[26], de peur que les Écossais ne se réjouissent d’avoir à la fin trouvé parmi leurs voisins un exemple identique de la barbarie qui se signala par la démolition du Four d Arthur[27]. Mais il n’y aurait pas de fin à nos plaintes, si nous nous appesantissions davantage sur de pareils sujets. Présentez mes respectueux compliments à madame Dryasdust. Lors de mon dernier voyage à Londres, je me suis acquitté aussi bien que j’ai pu de la commission qu’elle avait bien voulu me donner pour ses lunettes ; j’espère qu’elle les a reçues en bon état et qu’elle en est contente. Je vous expédie ce paquet par le voiturier aveugle : ce qui me fait présumer qu’il restera quelque temps en route[28]. Les dernières nouvelles qui me parviennent d’Édimbourg m’annoncent que le savant auquel on a confié les fonctions de secrétaire, dans la Société des Antiquaires, est le plus grand amateur de dessins de toute la Grande-Bretagne, et que l’on attend beaucoup de son zèle, comme de son talent, pour dessiner ces spécimens d’antiquités nationales qui s’écroulent minés par la main du temps, ou balayés par le goût moderne avec le balai de destruction que John Knox employait au siècle de la réforme. Adieu derechef ; portez-vous bien, et souvenez-vous de moi, en me croyant toujours, mon révérend et cher monsieur,

Votre très humble serviteur,
Laurence Templeton[29].


IVANHOÉ.




CHAPITRE PREMIER.


C’est ainsi qu’ils parlaient, tandis qu’ils forçaient à rentrer le soir dans l’étable leurs troupeaux bien repus, qui témoignaient par un bruyant grognement leur regret de renoncer à la pâture.
Odyssée


Dans cet heureux district de la riche Angleterre, baigné par le Don, s’étendait jadis une forêt vaste qui couvrait la plus grande partie des belles montagnes et des vallées assises entre l’industrieuse Sheffield et la riante Doncaster[30]. On voit encore des restes de cette forêt dans les superbes domaines de Wentworth, de Warncliffe-Park, et dans les environs de Rotherham. C’est là que le fameux dragon de Wantley exerçait ses ravages ; là, se livrèrent la plupart des sanglantes batailles qu’amenèrent les guerres civiles de la rose rouge et de la rose blanche ; là encore fleurirent, dans les anciens temps, ces bandes de valeureux Outlaws[31] ou proscrits dont les exploits sont devenus si populaires dans les ballades anglaises.

Tel est le lieu de la scène principale de notre histoire, dont la date se reporte à la fin du règne de Richard Ier, époque où le retour de ce prince, retenu captif, était devenu un événement désiré plutôt qu’espéré de ses sujets, que la désolation paraissait accabler, et qui étaient assujétis à tous les genres de tyrannie subalterne. Les nobles, dont le pouvoir avait fini par être exorbitant sous le règne d’Étienne, et que la prudence de Henri II eut tant de peine de réduire à un degré apparent de soumission à la couronne, avaient repris leur vieille licence avec une effrayante étendue, méprisant la faible intervention du conseil d’état anglais, fortifiant leurs châteaux, augmentant le nombre de leurs serfs, réduisant tout ce qui les entourait à un état de vassselage, et essayant, par tous les moyens possibles, de se mettre chacun à la tête de forces suffisantes pour jouer quelque rôle dans les convulsions terribles qui semblaient menacer le pays.

La situation de la noblesse inférieure, autrement dite les franklins[32], qui, par la loi et la constitution de l’Angleterre, avait le droit de se tenir indépendante de la noblesse féodale, devint alors singulièrement précaire. Si, comme cela était le plus général, ces nobles inférieurs se mettaient sous la protection de quelqu’un de ces espèces de petits rois de leur voisinage, s’ils acceptaient quelques charges féodales dans sa maison, ou s’ils s’engageaient, par des traités mutuels d’alliance et d’appui, à l’aider dans ses entreprises, ils pouvaient en effet obtenir un repos temporaire ; mais c’était avec le sacrifice de cette indépendance qui fut toujours si précieuse à un cœur anglais, et au risque de se voir associer aux expéditions les plus imprudentes que l’ambition de leurs protecteurs pouvait leur suggérer. D’un autre côté, les moyens de vexation et d’oppression de la part des barons étaient si nombreux et si divers, que ces grands ne manquaient jamais de prétexte ni de volonté pour harceler, tourmenter, poursuivre et ruiner tous ceux de leurs voisins moins puissans, qui cherchaient à secouer le joug de leur autorité, et qui, durant ces temps de dangers, espéraient, par une conduite inoffensive et avec le secours des lois du pays, jouir d’une protection réelle.

Une circonstance qui vint contribuer à augmenter la tyrannie de la haute noblesse et les souffrances des classes inférieures fut la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie. Quatre générations n’avaient pu encore mêler entièrement le sang ennemi des Normands avec celui des Anglo-Saxons, ni réunir par un commun langage et par des intérêts mutuels deux races hostiles, dont l’une éprouvait encore toute l’exaltation du triomphe, tandis que l’autre gémissait sous toutes les conséquences de la défaite. Le pouvoir avait complètement passé dans les mains de la noblesse normande à l’issue de la bataille de Hastings, et, comme les historiens nous l’assurent, on en avait usé sans modération. Toute la race des princes saxons et des nobles de même origine avait été anéantie ou dépouillée, sauf un bien petit nombre d’exceptions ; et il n’y en avait que bien peu qui possédassent des terres dans le pays de leurs aïeux, même en qualité de propriétaires de seconde ou de troisième classe. La politique du monarque avait long-temps été d’affaiblir par tous les moyens légaux ou illégaux la force d’une partie de la population qui était justement regardée comme nourrissant l’antipathie la plus invétérée contre leurs vainqueurs. Tous les rois de la race normande avaient manifesté la prédilection la plus marquée pour leurs sujets normands ; les lois sur la chasse, et beaucoup d’autres également inconnues à l’esprit plus doux et plus libéral de la constitution saxonne, avaient été imposées aux habitans subjugués, comme pour ajouter un nouveau poids aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour et dans les châteaux de la haute noblesse, où l’on rivalisait de pompe avec la magnificence royale, la langue française était seule employée ; dans les cours de justice, les plaidoyers et les jugements étaient en français ; en un mot le français était la langue de l’honneur, de la chevalerie et de la justice, tandis que l’anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était laissé aux campagnards et au bas peuple qui ne savait pas d’autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les lords du sol et les classes inférieures par lesquelles il était cultivé avait peu à peu donné naissance à un nouveau dialecte composé de français et d’anglo-saxons, dans lequel on pouvait de part et d’autre se faire comprendre ; et cette nécessité établit par degrés la langue anglaise actuelle ; celle des vainqueurs et celle des vaincus s’y fondirent par une heureuse alliance, et insensiblement le même dialecte se perfectionna et s’enrichit par les emprunts qu’il fit aux langues anciennes et à celles que parlent les nations de l’Europe méridionale.

Voilà quel était à cette époque l’état des choses ; j’ai cru indispensable de le placer sous les yeux de mes lecteurs, qui auraient pu oublier que nul grand événement, tel qu’une guerre ou une insurrection, ne marque l’existence des Anglo-Saxons comme nation isolée, postérieurement au règne de Guillaume II ; les grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu’ils étaient alors, continuèrent à exister jusqu’au règne d’Édouard III, en laissant ouvertes les blessures que la conquête avait creusées, et en perpétuant une ligne de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des Saxons vaincus.

Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre ; des centaines de gros vieux chênes au tronc court, qui avaient peut-être vu la marche imposante des armées romaines, déployaient leurs rameaux noueux et larges sur un épais tapis formé de la plus gracieuse verdure ; en quelques endroits s’élevaient entre eux des bouleaux, des houx et des bois taillis de différentes espèces, tellement rapprochés que leurs branches s’entrelaçant interceptaient presque totalement les rayons du soleil couchant ; en d’autres lieux, ces arbres, isolés les uns des autres, formaient de longues avenues dans les détours desquelles la vue se plaît à s’égarer, tandis que l’imagination les regarde comme des sentiers conduisant à des sites plus sauvages, et à des solitudes encore plus profondes. Ici, les rayons pourprés de l’astre bienfaiteur lançaient des feux plus ternes qui s’inclinaient sur les rameaux brisés et sur les troncs moussus des arbres, et là ils éclairaient de flammes brillantes la pelouse sur laquelle elles se réfléchissaient après s’être frayé un passage entre les clairières. Un grand espace ouvert au milieu de celles-ci paraissait avoir été jadis consacré au culte des druides ; car sur le sommet d’une petite colline, si régulière qu’elle semblait un ouvrage de l’art, se voyaient les débris d’un cercle de pierres informes et d’une dimension extraordinaire[33]. Sept de ces pierres étaient encore debout ; les autres avaient été déplacées vraisemblablement par le zèle de quelques convertis au christianisme, et se trouvaient peu éloignées du lieu où elles gisaient d’abord ; il y en avait de renversées sur le penchant de la colline. Une seule des plus larges avait été entraînée jusqu’au bas, et, suspendant le cours d’un petit ruisseau qui s’écoulait au pied de l’éminence, occasionnait par son obstacle un doux murmure à l’onde limpide, auparavant silencieuse.

Deux figures humaines qui complétaient ce paysage participaient, dans leur extérieur et leur costume, de ce caractère sauvage et rustique appartenant alors aux habitans des terres boisées du West-Riding, et du comté d’York.

Le plus âgé avait un aspect dur, farouche et grossier ; son habillement, qui était de la forme la plus commune et la plus simple, consistait en une jaquette serrée à manches, faite de la peau tannée de quelque animal, à laquelle on avait primitivement laissé le poil, mais qui se trouvait usé en tant d’endroits, qu’il eût été difficile de distinguer sur les débris qu’on en voyait encore à quel quadrupède il avait appartenu. Ce vêtement descendait du cou au genou, et servait à envelopper le corps ; il n’avait qu’une seule ouverture par le haut, suffisante pour y passer la tête, d’où l’on peut inférer qu’il le mettait en le glissant par dessus la tête et les épaules, comme un chemise moderne, ou un ancien haubert. Des sandales attachées avec des courroies de cuir de sanglier protégeaient ses pieds, et une bande de cuir plus mince était roulée autour de chacune de ses jambes en montant jusqu’au genou, laissé à nu, comme dans le costume d’un montagnard écossais. Pour fixer cette jaquette plus étroitement autour du corps, une ceinture de cuir la serrait par le moyen d’une boucle de cuivre ; à un coin de cette ceinture était suspendu un petit sac, et à un autre une corne de bélier en forme d’instrument à vent, armé d’un bec. À la même ceinture était fixé un de ces longs couteaux de chasse, à lame large, pointue et à deux tranchans, garnie d’une poignée de corne, instrument que l’on fabriquait dans le voisinage, et que l’on appelait alors couteau de Sheffield[34]. Cet homme avait la tête découverte, défendue seulement par son épaisse chevelure, arrangée en tresses fortement serrées et brûlées par les rayons du soleil, qui les avait rendues d’un roux foncé, couleur de rouille, formant contraste avec une barbe très abondante, croissant jusque sur les joues, et d’une nuance jaunâtre comme l’ambre. Il ne me reste plus à citer qu’une seule partie de son ajustement ; elle est trop remarquable pour que je puisse l’omettre : c’était un collier de cuivre, pareil à celui d’un chien, sans aucune ouverture, et fixé autour de son cou à demeure, assez lâche pour permettre de respirer et d’agir, et qu’on ne pouvait enlever sans recourir à la lime. Sur ce collier bizarre était gravée l’inscription suivante en caractères saxons : « Gurth, fils de Béowulph, est l’esclave-né de Cedric de Rotherwood. »

Près de ce gardeur de pourceaux, car telle était l’occupation de Gurth, on voyait assis sur une des pierres druidiques un homme qui paraissait plus jeune de dix ans, et dont l’habillement, quoique ressemblant dans sa forme à celui de son compagnon, était de meilleure étoffe et d’une apparence plus fantastique. Sur le fond de sa jaquette d’un pourpre brillant on avait essayé de peindre des ornemens grotesques en différentes couleurs. Il avait aussi un manteau court, lequel à peine lui descendait jusqu’à mi-cuisse ; ce manteau d’étoffe cramoisie, couvert de plus d’une tache, bordé d’une bande de jaune vif, et qu’il pouvait porter à volonté sur l’une ou l’autre épaule, ou dont il pouvait s’envelopper tout entier, contrastait par son manque de longueur, et formait une draperie d’un genre bizarre. Il avait au bras de minces bracelets d’argent, et à son cou un collier de même métal, portant cette inscription : « Wamba, fils de Witless, est l’esclave-né de Cedric de Rotherwood[35]. » Ce personnage avait des sandales pareilles à celles de son compagnon ; mais ses jambes, au lieu d’être couvertes de deux bandes de cuir entrelacées, montraient des espèces de guêtres, dont l’une était rouge et l’autre jaune. Il avait un bonnet garni de clochettes, à peu près de la grandeur de celles que l’on attache au cou des faucons, et qui sonnaient à chaque mouvement de sa tête ; et comme il restait rarement une minute dans la même posture, ce bruit pouvait être regardé comme ayant lieu sans cesse. Le même bonnet, bordé d’un bandeau de cuir découpé en guise de cornet, se terminait en pointe et retombait sur l’épaule, comme nos anciens bonnets de nuit ou un sac vide, ou comme le bonnet de police d’un hussard : c’est à cette pointe du bonnet que les clochettes étaient fixées. Une pareille circonstance, jointe à la forme du bonnet même, et à l’expression moitié folle, moitié satirique de la physionomie de Wamba, prouvait suffisamment que celui qui le portait, appartenait à cette race de bouffons domestiques autrefois entretenus chez les grands, pour les aider à tromper les heures si lentes qu’ils étaient obligés de passer dans leurs châteaux. Il portait, comme son compagnon, un sac attaché à sa ceinture, mais il n’avait ni corne ni couteau de chasse, étant probablement regardé comme appartenant à une classe d’hommes à laquelle on eût craint de confier des armes. Il avait à leur place un sabre de bois, semblable à celui avec lequel Arlequin opère ses prodiges sur nos théâtres modernes.

L’aspect de ces deux hommes formait un contraste non moins étonnant que leur costume et leur démarche. Le front de Gurth ou de l’esclave était triste et pensif ; sa tête était penchée avec une apparence de profond abattement, qu’on eût pris pour de l’apathie, si le feu qui de temps à autre étincelait dans ses regards, quand il levait les yeux, n’eût prouvé qu’il cachait sous cet air de tristesse et de découragement la haine de l’oppression, et une forte envie de s’y soustraire. La physionomie de Wamba ne décelait qu’une sorte de curiosité vague ou de besoin de changer d’attitude à chaque instant, et la satisfaction qu’il ressentait de sa position, en apparence heureuse. La conversation avait lieu entre eux dans l’idiome saxon ; lequel, ainsi que nous l’avons dit, était la langue universelle des classes inférieures, excepté les soldats normands et les personnes attachées au service immédiat de la noblesse féodale. Mais un échantillon de leur discours dans leur propre langue n’intéresserait guère un lecteur moderne, bornons-nous à une traduction.

« Que la malédiction de saint Withold[36] tombe sur ces misérables pourceaux, » dit Gurth, après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour les réunir, tandis que, tout en répondant à ce signal par des grognements d’une mélodie analogue, ils ne se pressaient pas de quitter le copieux repas de glands et de faînes où ils s’engraissaient, ni les rives bourbeuses d’un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la vase, s’étendaient à leur aise, sans égard pour la voix de leur gardien. « Que la malédiction de saint Withold tombe sur eux et sur moi ! si le loup à deux jambes ne m’en prend pas avant la nuit, je ne suis pas un homme. Ici, Fangs ! Fangs ! » cria-t-il à un chien de grande taille, au poil rude, moitié mâtin, moitié lévrier, qui courait çà et là comme pour aider son maître à réunir son troupeau récalcitrant, mais qui dans le fait, soit à cause des mauvaises leçons du gardien, soit par ignorance de son devoir, ou soit malice, chassait les pourceaux de différents côtés et augmentait le désordre au lieu d’y remédier. « Que le diable lui fasse sauter les dents, dit Gurth, et que le père de tout mal confonde le garde-chasse qui enlève les griffes de devant à nos chiens, et les rend incapables de remplir leur devoir. Wamba, debout ! si tu es un homme, aide-moi un peu ; tourne derrière la montagne pour gagner le vent sur mes bêtes, et lorsque tu auras le pas sur elles, tu les chasseras devant toi comme de timides agneaux. »

« Vraiment ! répondit Wamba sans bouger ; j’ai consulté mes jambes là-dessus, et toutes deux sont d’avis qu’exposer mon riche vêtement dans ces endroits bourbeux serait un acte de déloyauté envers ma souveraine personne et ma royale garde-robe. Je te conseille de rappeler Fangs, et d’abandonner tes pourceaux à leur destinée ; et, soit qu’ils rencontrent une bande de soldats voyageurs, ou de proscrits errans, ou de pèlerins égarés, il ne peut rien leur arriver de mieux, que d’être changés avant demain en Normands, à ta grande joie sans doute. »

« Mes pourceaux changés en Normands, dit Gurth ; explique-moi cela, j’ai le cerveau trop plein d’ennui, et le cœur trop bourrelé pour deviner des énigmes. » — « Comment appelez-vous ces animaux à quatre pieds qui courent en grognant, demanda le bouffon ? » — « Des pourceaux, imbécile ! des pourceaux, dit le berger, il n’y a pas de fou qui ne sache cela. » — « Et pourceaux est de bon saxon, repartit le plaisant ; mais comment appelez-vous le pourceau quand il est égorgé, écorché, coupé par quartiers et pendu par les talons à un croc comme un traître. — Du porc, reprit le porcher. » — « Je suis charmé que tout plaisant le sache, dit Wamba, et porc, je crois, c’est du véritable franco-normand, et tant que la bête est vivante et laissée à la garde d’un esclave saxon, elle conserve son nom saxon ; mais elle devient normande, et s’appelle porc, dès qu’on la porte à la salle à manger du château pour servir au festin des nobles ; que penses-tu de cela, mon ami Gurth ? Eh…. » — « C’est la vérité toute pure, ami Wamba, quoiqu’elle ait passé par ta caboche de fou. »

« Eh bien ! je puis t’en dire davantage, continua le bouffon sur le même ton ; il y a encore le vieux bœuf Alderman, qui retient son nom saxon Ox, tant qu’il est conduit aux pâturages par des serfs et des esclaves comme toi, mais qui devient beef, un vif et brave Français, dès qu’il s’offre aux nobles mâchoires destinées à le dévorer. Le veau, mynheer Calve, devient aussi monsieur de Veau[37] ; il est saxon tant qu’il a besoin d’être gardé, et il prend un nom normand lorsqu’il devient matière à bombance. »

« Par saint Dunstan ! répondit Gurth, tu me contes là de tristes vérités. À peine nous reste-t-il l’air que nous respirons, et je crois qu’on a encore bien hésité à nous le laisser, évidemment et uniquement pour nous rendre à même de supporter les fardeaux dont on écrase nos épaules. Les meilleures viandes sont pour les tables des Normands, les plus jolies filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont, loin du sol natal, réformer leurs armées, et blanchir de leurs os les rives étrangères, sans qu’il nous reste personne qui puisse ou veuille protéger le malheureux Saxon. Dieu bénisse notre maître Cedric ! il s’est conduit noblement en demeurant sur la brèche ; mais voici Reginald Front-de-bœuf qui descend la vallée en personne, et nous verrons tout-à-l’heure combien peu servira à Cedric la peine qu’il s’est donnée. Ici, Fangs ! bien, bien, tu as fait ton devoir, tu as réuni le troupeau, et tu le ramènes bravement, mon garçon. »

« Gurth, répliqua le bouffon, je vois que tu me crois un fou, autrement tu ne serais pas assez maladroit pour me mettre ta tête dans la gueule. Un mot rapporté à Reginald Front-de-bœuf, ou à Philippe de Malvoisin, sur ce que tu viens de dire contre les Normands, suffirait pour t’assimiler à un porcher réprouvé, et tu serais pendu à un de ces arbres, comme un objet de terreur pour quiconque oserait mal parler des nobles étrangers. » — « Chien que tu es, s’écria Gurth, voudrais-tu me trahir après m’avoir excité à parler de la sorte à mon détriment ? »

« Te trahir ! non, répondit le bouffon ; non, ce serait le trait d’un homme sensé ; un fou n’agit pas aussi bien. Mais un moment : qui est-ce qui nous arrive, ajouta-t-il en prêtant l’oreille à un bruit lointain de chevaux et de cavaliers. » — « Je m’en inquiète peu, dit Gurth, qui avait alors rassemblé son troupeau avec l’aide de Fangs, et le chassait devant lui vers une de ces longues et sombres avenues que nous avons tout-à-l’heure essayé de décrire. » — « Je veux voir ces cavaliers, dit Wamba, peut-être viennent-ils du pays des fées, avec un message du roi Oberon. » — « Que la fièvre te gagne, répondit Gurth : peux-tu parler de choses pareilles, lorsqu’un terrible orage est sur le point de fondre sur nous ; n’entends-tu pas rouler le tonnerre à quelques milles de nous ? ne vois-tu pas cet éclair ? Une pluie d’été commence, et je n’en ai jamais vu tomber d’aussi grosses gouttes ; ces grands chênes aussi, malgré le calme de l’air, se balancent avec des craquemens qui annoncent une tempête. Tu peux jouer le raisonnable si tu veux, crois-moi une fois, et hâtons-nous de rentrer avant que l’orage ne commence, car la nuit sera terrible. »

Wamba parut sentir la force de cet appel, et il accompagna son camarade qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux bouts qui était tombé près de lui sur le gazon. Ce nouvel Eumée marcha en hâte vers l’avenue, chassant devant lui, avec l’aide de son chien, le troupeau confié à sa garde, et qui faisait ouïr sa musique discordante.


CHAPITRE II.


C’est un moine accompli en moinerie, un cavalier aimant la chasse et le gibier, un maître homme bien fait pour être abbé ; il tenait de superbes chevaux dans son écurie ; et lorsqu’il chevauchait, toute la sonnerie de sa monture résonnait en plein air aussi haut que la cloche du couvent dont il était le supérieur, qualité en vertu de laquelle il gardait seul les clefs de la cave.
Trad. de Chaucer.


Nonobstant les exhortations et les gronderies de son compagnon, le bruit du pas des chevaux continuant d’approcher, Wamba ne pouvait s’empêcher de ralentir occasionnellement sa marche, en saisissant tous les prétextes que la route lui offrait : tantôt c’était pour cueillir dans le taillis quelques noisettes à demi mûres, tantôt c’était pour retourner la tête et lorgner une jeune fille de campagne qui croisait la route. La cavalcade les rejoignit donc bientôt.

Elle était composée de dix personnes ; les deux qui marchaient à leur tête semblaient des gens de haut parage ; les autres leur servaient de cortège. Il n’était pas difficile de distinguer la condition et le caractère de l’un de ces personnages ; c’était évidemment un ecclésiastique d’un rang élevé ; il portait l’habit de l’ordre de Cîteaux, mais d’une étoffe beaucoup plus fine que ne l’admettait la règle de l’ordre ; son manteau et son capuchon étaient du meilleur drap de Flandre, et formaient une draperie large et gracieuse autour de lui, malgré la corpulence de sa personne. Il avait un extérieur assez agréable, qui n’annonçait pas plus le jeûne et les macérations que ses habits n’attestaient le mépris du faste et de l’opulence terrestres. Ses traits pouvaient passer pour réguliers ; mais de ses paupières baissées jaillissait fréquemment l’étincelle d’un œil épicurien qui décelait en même temps un amateur de la bonne chère et des plaisirs voluptueux. Du reste sa profession et son rang lui avaient appris à dominer sa contenance, qu’il pouvait changer à volonté, en apparence grave, quoiqu’elle fût naturellement enjouée et sociable. Malgré les règles de son couvent, les bulles du pape, et les canons des conciles, les manches de ce dignitaire de l’Église étaient garnies de riches fourrures, son manteau était fixé à son cou par une agrafe en or, et tout son vêtement, adapté à son ordre et aussi recherché qu’orné, indiquait la même coquetterie que l’on retrouve aujourd’hui dans le costume d’une séduisante quakeresse, qui, tout en conservant la mise accoutumée de sa secte, donne à la simplicité de cette mise, par le choix des étoffes et par la manière de les disposer, un certain air d’attraction magique fort analogue aux vanités du monde.

Ce digne ecclésiastique montait une mule fringante dont l’amble était le pas habituel, dont le harnachement était magnifique, et dont la bride était ornée de petites sonnettes d’argent, selon la mode du temps. Sur sa riche selle il n’avait rien de la gaucherie empesée du couvent ; il déployait les grâces et l’aisance d’un cavalier habile et exercé. Il semblait qu’une aussi modeste monture ne fût ici que pour une course momentanée, à cause surtout de sa douce allure ; en effet il était suivi d’un frère lai, conduisant par la bride un des plus beaux coursiers que l’Andalousie eût jamais produits, et que les marchands anglais se procuraient à grands frais et non sans quelques risques dans leur pays, pour l’usage des personnes riches et distinguées. La selle et la housse de ce beau palefroi étaient couvertes d’un drap tombant presque jusqu’à terre, sur lequel étaient richement brodées des mitres, des crosses et d’autres emblèmes sacerdotaux. Un autre frère lai conduisait une mule chargée de bagages appartenant probablement à son supérieur, et deux moines de son ordre se tenaient à l’arrière-garde, riant et conversant ensemble, et fort peu occupés des autres membres de la cavalcade.

Le compagnon du dignitaire ecclésiastique était un homme âgé de plus de quarante ans. Il était grand, sec, fort et musculeux ; une figure athlétique, de longues fatigues et le constant exercice témoignaient qu’il était prêt encore à tout braver, quoique réduit à une maigreur extrême, qui rendait étonnamment saillantes les parties osseuses de son corps. Sa tête était couverte d’une toque écarlate garnie de fourrures, analogue à celle que les Français appellent mortier, à cause de sa ressemblance avec un mortier renversé. Cette disposition permettait donc de voir tout son visage, dont l’expression était calculée pour imprimer un degré de respect, sinon de crainte, à des étrangers. Ses traits, naturellement mâles et fortement prononcés, avaient été brûlés, presque autant que la figure d’un nègre, par un long séjour sous le soleil des tropiques, et l’on eût dit, lorsqu’il était dans son état ordinaire de calme, qu’il sommeillait après l’orage d’une passion disparue ; mais la projection des veines de son front, la promptitude avec laquelle sa lèvre supérieure, couverte d’une moustache noire et épaisse, grimaçait à la plus légère émotion, prouvaient assez qu’on pouvait aisément réveiller dans son cœur cet orage assoupi. Un seul regard de ses yeux noirs et perçans faisait deviner combien de difficultés il avait surmontées, et combien de dangers il avait endurés ; il semblait même souhaiter une digue à ses volontés fortes, dans l’unique but de pouvoir la briser par de nouvelles démonstrations de vigueur et de courage ; une profonde cicatrice au front donnait encore à sa physionomie un air dur et farouche, et une sinistre expression à ses yeux qui avaient été légèrement atteints par la même blessure, et dont les rayons visuels, d’ailleurs très pénétrants, étaient légèrement obliques.

L’habillement de dessus de ce personnage ressemblait à celui de son compagnon. C’était un long manteau de moine, mais dont la couleur écarlate indiquait que celui qui le portait n’appartenait à aucun des quatre ordres réguliers. Sur l’épaule droite du manteau était taillée en drap blanc une croix d’une forme particulière[38]. Ce premier vêtement cachait, ce qui d’abord paraissait peu en harmonie avec sa forme, une cotte de mailles avec des manches et des gantelets de même métal, curieusement travaillés et aussi flexibles sur le corps que s’ils avaient été tissus au métier. Le devant de ses cuisses, où les plis de son manteau permettaient de les voir, était aussi couvert de métal tissu ; les genoux, les jambes et les pieds se trouvaient protégés par de petites plaques d’acier artistement unies, pour compléter ainsi, en couvrant jusqu’aux chevilles, l’armure défensive du cavalier. À sa ceinture pendait un long poignard à double tranchant, seule arme offensive qu’il portât.

Il montait une haquenée, comme son compagnon, mais plus vigoureuse, et c’était afin de ménager son beau cheval de combat, qu’un écuyer conduisait derrière par la bride, et qui était harnaché comme pour l’instant de la bataille, ayant la tête protégée par un fronteau d’acier, terminé en fer de pique. À un côté de la selle pendait une hache de guerre richement damasquinée, et à l’autre un casque orné de plumes, et un capuchon de métal tissu, avec une longue épée comme les chevaliers en avaient alors. Un second écuyer portait la lance de son maître, à l’extrémité de laquelle flottait une petite banderolle où était peinte une croix de la même forme que celle du manteau. Il portait aussi un petit bouclier triangulaire, assez large du haut pour défendre la poitrine, et diminuant graduellement des deux côtés pour se terminer en pointe par le bas. Ce bouclier était couvert d’un drap écarlate, ce qui empêchait d’en apercevoir la devise.

Ces deux écuyers étaient suivis de deux autres, dont les noirs visages, les turbans blancs et les vêtemens d’une forme orientale montraient qu’ils étaient nés dans quelque région lointaine d’Asie. Tout l’extérieur du guerrier et de son escorte avait quelque chose d’exotique et d’étrange ; le costume de ses écuyers était également assez recherché, et ses deux domestiques orientaux portaient des bracelets et des colliers d’argent, avec des cercles du même métal autour des jambes, qui étaient nues depuis la cheville jusqu’au mollet, de même que leurs bras tout basanés étaient découverts jusqu’au coude. La soie et les broderies surchargeaient leurs habits qui annonçaient la richesse et l’importance de leur maître, en même temps qu’ils formaient un singulier contraste avec la simplicité de son propre attirail. Ils avaient des sabres à lames recourbées, à poignées damasquinées en or, lesquels pendaient à des baudriers aussi brodés en or, et garnis de poignards turcs d’un travail encore plus merveilleux ; chacun d’eux portait à l’arçon de sa selle un faisceau de dards ou javelines à pointes acérées, d’environ quatre pieds de longueur, ayant des têtes d’acier effilées, armes très en usage alors parmi les Sarrasins, et qu’on emploie encore dans l’Orient à l’exercice nommé le Djerid[39].

Les chevaux de ces deux écuyers semblaient de race étrangère comme leurs cavaliers ; ils étaient sarrasins d’origine, conséquemment arabes. Leurs membres fins et délicats, leur petit fanon, leur crinière déliée, leur allure aisée, contrastaient avec les lourds chevaux dont on soignait la race en Flandre et en Normandie pour les hommes d’armes dans le temps où ils se couvraient de la tête aux pieds d’une pesante armure en fer, dite panoplie. Ces coursiers orientaux, placés près des chevaux normands, pouvaient être considérés comme une personnification du corps et de son ombre.

Le singulier aspect d’une pareille cavalcade éveilla la curiosité non seulement de Wamba, mais encore de son compagnon, pourtant bien moins frivole. Il reconnut aussitôt le moine pour le prieur de l’abbaye de Jorvaulx, célèbre à plusieurs lieues à la ronde comme un amateur passionné de la chasse, de la table, et, si la renommée n’est pas trompeuse, de beaucoup d’autres plaisirs mondains bien plus incompatibles encore avec les vœux du cloître.

Cependant les idées que l’on nourrissait relativement à la conduite du clergé, tant séculier que régulier, étaient à cette époque si relâchées que le prieur Aymer conservait une assez bonne réputation dans le voisinage de son abbaye. Son caractère jovial et franc, la facilité avec laquelle il accordait l’absolution de tous les petits péchés ordinaires de la vie, le faisaient accueillir parmi les nobles de toutes les classes, et à plusieurs desquels il se trouvait uni par des liens de parenté, étant lui-même d’une famille normande très distinguée. Les dames surtout n’étaient pas disposées à éplucher trop minutieusement la conduite d’un des plus ardens admirateurs de leurs charmes, et si habile à dissiper l’ennui qui ne réussissait que trop bien à s’introduire dans les salons et les boudoirs d’un château féodal. Le prieur se mêlait aux amusements de la chasse avec une ardeur étonnante, et il était connu pour posséder les faucons les mieux dressés et les lévriers les plus agiles de tout le Nort-Riding[40], circonstance qui le recommandait puissamment auprès de la jeune noblesse. Il avait avec les vieillards un autre rôle à jouer, et il s’en acquittait à merveille. Ses connaissances très superficielles en littérature lui suffisaient pour imprimer à leur ignorance le respect le plus grand à l’égard de son érudition supposée ; la gravité de son air et de son langage, le ton imposant qu’il prenait en parlant de l’autorité de l’Église et du sacerdoce, donnaient presque lieu de croire à sa sainteté ; même le bas peuple, le plus sévère critique de la conduite de ses supérieurs, avait de l’indulgence pour les folies du prieur Aymer. Il était charitable, et la chanté, comme on le sait, rachète une foule de péchés dans un autre sens que ne le dit l’Écriture. Les revenus de l’abbaye, dont une grande partie se trouvait à sa disposition, en lui donnant les moyens de faire face à ses dépendes considérables, lui permettaient encore de prodiguer des largesses aux paysans et de soulager quelquefois la détresse des plus nécessiteux. Si le prieur Aymer allait souvent à la chasse, restait long-temps à table ; si on le voyait à la pointe du jour rentrer par la poterne de l’abbaye, après avoir passé la nuit à quelque rendez-vous galant, on se bornait à hausser les épaules, et on s’accoutumait à ses désordres, en se rappelant que la plupart de ses confrères, qui n’avaient pas les mêmes qualités pour s’excuser, en faisaient davantage. La personne et le caractère du prieur Aymer étaient donc choses très familières pour nos deux serfs saxons, qui lui firent leur salut campagnard, et qui reçurent en retour son benedicite, mes fils.

Toutefois l’air étrange de son compagnon et de ceux qui formaient sa suite redoublait la surprise du gardeur de pourceaux et du jovial Wamba ; et à peine firent-ils attention à la question du prieur de Jorvaulx, quand il leur demanda s’ils ne connaissaient pas un lieu d’asile dans le voisinage, tant ils étaient frappés de la tournure moitié monastique, moitié militaire, de l’étranger basané, et de l’accoutrement bizarre, ainsi que des armes de ses deux écuyers orientaux. Il est probable aussi que la langue dans laquelle la bénédiction fut donnée sonna mal aux oreilles saxonnes, quoique sans doute elle ne leur parût pas entièrement inintelligible.

« Je vous demande, mes enfants, dit le prieur en élevant la voix et en faisant usage de la langue française ou de l’idiome composé de normand et de saxon, s’il n’y a pas dans les environs quelque brave homme qui, pour l’amour de Dieu et par attachement à notre sainte mère l’Église, voudra donner l’hospitalité d’une nuit à deux de ses plus humbles serviteurs ? » Il s’exprimait ici d’un ton qui contrastait singulièrement avec les expressions modestes qu’il avait jugé à propos d’employer.

« Deux des plus humbles serviteurs de la sainte mère l’Église ! répéta Wamba en lui-même ; car, tout fou qu’il était, il eut soin de ne pas faire cette observation tout haut ; je voudrais voir comment sont faits ses grands sénéchaux, ses principaux sommeliers et ses autres servants. » Après ce commentaire mental sur le discours du prieur, il leva les yeux, et répondit ainsi à la question.

« Si les révérends pères souhaitent bonne chère et bon gîte, ils trouveront à quelques milles d’ici le prieuré de Brinxworth, où leur qualité ne saurait que leur assurer la meilleure réception ; s’ils préfèrent employer une partie de la soirée à la pénitence, ils n’ont qu’à prendre ce sentier qui mène à l’ermitage de Copmanhurst, où un pieux anachorète leur accordera sans doute l’abri de son toit et le bienfait de ses prières. » Le prieur secoua la tête à ces propositions. « Mon honnête ami, lui répondit-il, si le bruit de tes clochettes n’avait pas dérangé ton esprit, tu saurais que les gens d’église n’invoquent pas l’hospitalité les uns des autres, Clericus clericum non decimat, et qu’ils préfèrent la demander aux laïques pour leur donner ainsi l’occasion de servir Dieu en honorant et secourant ses humbles ministres. »

« Il est vrai, dit Wamba, que, tout âne que je sois, j’ai l’honneur de porter des clochettes comme la mule de votre révérence ; cependant je croyais que la charité de notre mère la sainte Église et de ses serviteurs pourrait fort bien, comme toute autre charité, commencer par elle-même.

— Trêve à ton insolence, coquin, dit le cavalier armé en interrompant son babil et en élevant une voix fière ; indique-nous, si tu le peux, la route qui mène chez… Comment appelez-vous votre franklin, prieur Aymer ?

— Cedric le Saxon, répondit le prieur. Dis-moi, mon ami, sommes-nous près de sa demeure, et pouvez-vous nous montrer le chemin ?

— Il n’est pas facile à trouver, répondit Gurth rompant le silence pour la première fois, et la famille de Cedric se couche de très bonne heure.

— Paix, maraud, s’écria le cavalier militaire ; elle sera trop flattée de se lever et de pourvoir aux besoins de voyageurs tels que nous, qui ne nous abaissons pas à demander l’hospitalité lorsque nous avons le droit de l’exiger.

— Je ne sais, dit Gurth avec humeur, si je devrais montrer le chemin de la maison de mon maître à des hommes qui demandent comme un droit l’hospitalité que tant d’autres sont obligés de réclamer comme une faveur.

— Disputer avec moi, esclave ! » reprit le guerrier ; et piquant de l’éperon son cheval, il lui fit faire volte-face sur le chemin, en élevant en même temps le fouet qu’il tenait à la main dans l’intention de punir ce qu’il regardait comme une insolence de la part du paysan. Gurth le regarda fièrement et d’un air refrogné et sauvage en portant la main à son couteau de chasse ; mais l’intervention du prieur, qui poussa sa mule entre son compagnon et le porcher, empêcha toute violence.

« Non, de par sainte Marie, frère Brian, vous ne devez pas croire que vous soyez ici comme en Palestine, commandant à des Turcs païens et à d’infidèles Sarrasins ; nous autres insulaires, nous n’aimons pas les coups, excepté ceux de la sainte Église, qui châtie ceux qu’elle aime. Allons, mon brave, dit-il à Wamba en joignant à ses paroles une petite pièce de monnaie d’argent, indique-nous le chemin de la demeure de Cedric le Saxon, tu dois le connaître, et ton devoir est de le montrer au voyageur égaré, quand même son caractère serait moins respectable que le nôtre.

— Sans mentir, mon vénérable père, la tête sarrasine de votre révérend compagnon a tellement effrayé la mienne qu’elle m’a fait oublier ce chemin. Je ne suis pas sûr de pouvoir le retrouver moi-même.

— Allons, dit l’abbé, tu peux nous le dire si tu veux ; ce révérend frère a été toute sa vie engagé dans les combats parmi les Sarrasins pour recouvrer le saint Sépulcre ; il est de l’ordre des chevaliers du Temple, dont tu peux avoir entendu parler, et moitié moine, moitié soldat[41].

— S’il n’est qu’à moitié moine, reprit le bouffon, il ne devrait pas être entièrement déraisonnable envers ceux qu’il rencontre sur la route, quand même ils ne se hâteraient pas de répondre à des questions qui ne les regardent point.

— Je te pardonne ta saillie, répondit l’abbé, mais à la condition que tu me montreras le chemin de la maison de Cedric.

— Eh bien donc, reprit Wamba, vos révérences doivent prendre ce sentier jusqu’à ce qu’elles arrivent à un endroit où se trouve une croix renversée, de laquelle le piédestal est à peine debout ; vous prendrez alors à gauche, car il y a quatre sentiers qui aboutissent à la croix renversée, et j’espère que vos révérences atteindront le gîte avant l’orage qui nous menace. » L’abbé le remercia, et la cavalcade, piquant de l’éperon les chevaux, continua sa marche avec l’empressement de voyageurs désireux de gagner l’hôtellerie avant la nuit et le mauvais temps.

Comme le bruit de leurs chevaux expirait, le porcher dit à son compagnon : « S’ils suivent ta sage direction, les révérends pères n’arriveront pas cette nuit à Rotherwood.

— Non, répondit le bouffon grimaçant, mais ils pourront atteindre Sheffield s’ils ont du bonheur, et c’est un endroit assez bon pour eux. Je ne suis pas un homme des bois assez mal avisé pour indiquer aux chiens la retraite du lièvre, si je ne veux pas qu’ils l’attrapent. »

— « Tu as raison, dit Gurth ; il serait fâcheux qu’Aymer vît lady Rowena ; et il serait plus fâcheux encore que Cedric se prît de querelle avec ce moine guerrier ; ce qui ne manquerait pas d’arriver. Mais, comme de bons serviteurs, écoutons et voyons sans rien dire. »

Nous revenons aux cavaliers, qui eurent bientôt laissé derrière eux les deux serfs, et qui maintenant avaient entre eux la conversation suivante en français-normand, idiome employé, comme nous l’avons dit, dans les classes supérieures, à l’exception du petit nombre de ceux qui étaient portés encore à se vanter de leur origine saxonne. « Que signifie la capricieuse insolence de ces drôles, dit le templier au bénédictin, et pourquoi m’avez-vous empêché de la punir ?

— Dame, oui, frère Brian, répondit le prieur, l’un d’eux est un fou, et il eût été trop dur pour moi d’échanger une raison contre une folie, en parlant d’une manière analogue à sa folie ; l’autre rustre est un sauvage très fier et intraitable, appartenant à cette race de Saxons dont le suprême plaisir, ainsi que je vous l’ai dit souvent, est de manifester par tous les moyens la haine qu’ils gardent à leurs vainqueurs.

— Je lui aurais bien vite appris la courtoisie à force de coups, s’écria Brian ; je suis accoutumé à me comporter de la sorte avec de pareils êtres. Nos captifs turcs sont aussi fiers, aussi indomptables qu’Odin lui-même pourrait l’avoir été ; mais il suffit de deux mois passés dans ma maison, sous la discipline du gouverneur de mes esclaves, pour les rendre humbles, soumis, dociles et obéissants. Ma foi, sire prieur, il faut prendre garde au poison et au poignard, car ils ont recours à l’un ou à l’autre dès que vous leur en laissez l’occasion.

— Oui, repartit le prieur ; mais chaque pays a ses mœurs et ses usages, et d’ailleurs battre cet homme ne nous eût procuré aucune information sur le chemin à suivre pour aller à la maison de Cedric, et eussions-nous par là trouvé notre direction, ç’en eût été assez pour nous attirer une affaire sérieuse avec Cedric lui-même. Rappelez-vous ce que je vous ai dit : ce riche franklin est orgueilleux, dur, jaloux et irascible ; ennemi de la noblesse, et surtout de ses voisins, Reginald Front-de-Bœuf et Philippe de Malvoisin, qui ne sont cependant pas des enfants au combat. Il soutient si fièrement les privilèges de sa race, et il est si entiché de son extraction, qui vient directement d’Hereward, champion fameux de l’Heptarchie, qu’on l’appelle généralement Cedric le Saxon ; et il se glorifie d’appartenir à un peuple d’où beaucoup s’efforcent de cacher qu’ils descendent, de peur qu’ils ne ressentent une partie des effets du vœ victis, ou des rigueurs infligées aux vaincus.

— Prieur Aymer, dit le templier, vous êtes un homme à bonnes fortunes, connaisseur en beauté, et tout aussi expert qu’un troubadour en matière de galanterie ; mais il faudra que cette célèbre Rowena ait des attraits bien séduisans pour contrebalancer l’abnégation et l’oubli que je devrai faire de moi-même, dans le but de m’attirer la faveur d’un rustre séditieux, comme vous m’avez dépeint son père, Cedric.

— Cedric n’est pas son père, répondit le prieur ; il n’en est qu’un parent éloigné ; elle descend d’aïeux d’un sang plus noble encore que celui dont il prétend venir, et il ne lui est uni par les liens de parenté qu’à un degré très éloigné. Cependant il est son tuteur, et c’est lui-même, je crois, qui s’est arrogé ce titre ; mais sa pupille lui est aussi chère que si elle était sa propre enfant. Pour la beauté de Rowena, vous en jugerez bientôt vous-même ; et si la pureté de ses grâces et l’expression douce et majestueuse de ses yeux bleus ne bannissent point de votre souvenir les jeunes filles aux cheveux noirs de la Palestine et les houris du paradis de Mahomet, je veux être infidèle et non plus un vrai fils de l’Église.

— Si votre belle si vantée, dit le templier, est mise dans la balance et pèse moins que vous ne l’annoncez, vous savez quelle est notre gageure.

— Mon collier d’or contre dix bottes de vin de Chios, répondit le prieur ; elles sont aussi sûrement à moi, que si je les tenais déjà dans les caves du couvent, sous les clefs du vieux Denis, le cellerier.

— Mais je dois être juge moi-même, dit le templier, et il faudra que j’avoue que je n’ai jamais vu de fille aussi jolie depuis la Pentecôte de l’an passé. Tenez-vous ainsi le pari ? Mon cher prieur, votre collier court de grands risques, je vous jure que je le porterai à mon cou dans le tournoi qui va s’ouvrir à Ashby-de-la-Zouche.

— Gagnez tout comme il vous plaira, dit le prieur ; j’espère seulement que vous répondrez en chevalier et en chrétien. Cependant, mon frère, suivez mon avis, et, croyez-moi, accoutumez votre langue à un peu plus de courtoisie que vos habitudes de commandement sur les esclaves infidèles et sur les captifs orientaux ne vous y ont formé. Cedric le Saxon, s’il était offensé, et il est facile à l’être, est un homme qui, sans respect pour votre titre de chevalier, pour mon office élevé et pour la sainteté de mon ministère, nous éconduirait de sa maison, et nous enverrait loger en plein vent avec les alouettes, quand même il serait minuit. Faites attention aussi à la manière dont vous regarderez la belle Rowena, qu’il veille avec le soin le plus jaloux ; et s’il prenait la moindre alarme de ce côté, nous sommes perdus. On dit qu’il a banni du sein de sa famille son propre fils pour avoir levé les yeux d’une manière affectueuse sur cette beauté, qu’on peut, dit-on, adorer de loin, mais qu’il ne faut pas aborder avec d’autres pensées que celles dont nous sommes pleins devant l’image de la sainte Vierge.

— À merveille, vous en avez dit assez, répondit le templier, je veux, tout une soirée, me tenir sur la réserve, et paraître aussi modeste qu’une jeune fille ; mais pour la crainte dont vous êtes rempli, que Cedric ne nous renvoie avec violence, elle est vaine, croyez-moi ; mes écuyers et moi-même, avec Hamet et Abdalla, nous vous épargnerons cette disgrâce. Ne doutez pas que nous ne soyons assez forts pour nous maintenir dans nos quartiers.

— N’amenons pas les choses à ce point, répondit le prieur ; mais, voici la croix renversée, et la nuit est si noire que nous pouvons à peine distinguer les chemins à suivre. On nous a dit, je crois, de tourner à gauche.

— Non, c’est à droite, dit Brian, ma mémoire est fidèle.

— C’est à la gauche, bien certainement ; je me rappelle qu’il nous montra la route avec le bout de son sabre de bois.

— Oui, mais il le tenait de la main gauche, et il en dirigea la pointe à droite, » reprit le templier.

Chacun maintenant soutenait son opinion avec un égal entêtement, comme il est d’usage en pareil cas ; les gens de la suite furent consultés, mais ils n’avaient pas été assez près de Wamba pour l’entendre. À la fin, Brian remarqua ce qui d’abord ne l’avait point frappé dans le crépuscule : « Voici quelqu’un d’endormi ou d’étendu mort, peut-être, au pied de cette croix, dit-il. Hugo, secoue-le donc avec le bout de ta lance. » Hugo n’eut pas plus tôt exécuté l’ordre de son maître, que la figure se dressa en s’écriant en bon français : « Qui que tu sois, comment peux-tu être assez discourtois pour venir troubler mes pensées ?

— Nous désirions seulement vous demander, dit le prieur, la route qui mène à Rotherwood, habitation de Cedric le Saxon.

— J’y vais moi-même, répondit l’étranger, et si j’avais un bon cheval je serais votre guide, car le chemin n’est pas aisé à suivre quoiqu’il me soit parfaitement bien connu.

— Vous obtiendrez tout à la fois nos remercîments et une honnête récompense, mon ami, repartit le prieur, si vous voulez nous conduire en sûreté à la maison de Cedric. « Et il ordonna à un de ses gens de monter son propre cheval, et de donner le sien à l’étranger qui allait leur servir de guide.

Ce conducteur prit une route tout-à-fait opposée à celle que leur avait indiquée Wamba, dans l’intention de les égarer. En suivant ce sentier ils s’enfonçaient de plus en plus dans les bois ; souvent obligés de traverser des ruisseaux dont l’approche était rendue dangereuse par les marécages au milieu desquels ils serpentaient ; mais l’étranger semblait connaître, comme par instinct, les points où un passage solide et sûr pouvait être tenté ; enfin, à force de prudence et de précautions, il les amena sains et saufs au milieu d’une avenue beaucoup plus large qu’aucune de celles qu’ils avaient vues jusqu’alors ; et montrant un bâtiment irrégulier, vaste et peu élevé qui se trouvait à l’extrémité de cette avenue, il dit au prieur : « Là-bas est Rotherwood, la demeure de Cedric le Saxon. »

On ne pouvait donner à Aymer une plus agréable nouvelle. Ses nerfs, loin d’être robustes et vigoureux, avaient éprouvé une telle agitation, une telle crise au milieu des dangers qu’ils avaient courus en traversant les marécages, qu’il n’avait pas encore eu la curiosité d’adresser une seule question à son guide. Mais alors il se voyait hors de péril et sur le point de trouver un abri : aussi sa curiosité commença-t-elle à renaître ; s’adressant donc à l’étranger, il lui demanda son nom et sa profession.

« Je suis pèlerin, j’arrive de la Terre-Sainte, » répondit l’étranger.

« Vous eussiez mieux fait d’y rester et d’y combattre pour la délivrance du saint Sépulcre, » dit le templier.

« Vous avez raison, révérend chevalier, reprit le pèlerin, à qui l’aspect du templier semblait parfaitement connu ; mais lorsque ceux qui se sont engagés par serment à recouvrer la Cité sainte voyagent si loin du lieu où les appelle leur devoir, y a-t-il de quoi s’étonner qu’un humble paysan, comme moi, décline la tâche qu’ils ont abandonnée ? »

Le templier allait lui faire une aigre réponse ; mais il en fut empêché par le prieur, qui exprima de nouveau sa surprise que leur guide, après une aussi longue absence, se rappelât si bien les chemins de la forêt. « Je naquis dans ces lieux, » répondit celui-ci, et comme il faisait cette réponse, ils arrivèrent devant la maison de Cedric, bâtiment informe et peu élevé, avec plusieurs grandes cours, s’étendant sur un espace considérable de terrain, et qui, tout en laissant croire que le propriétaire était un homme riche, différait entièrement de ces grands châteaux flanqués de tours dans lesquels se tenait la noblesse normande, et qui étaient devenus le type universel d’architecture en Angleterre.

Cependant Rotherwood n’était pas sans quelques fortifications ; aucune habitation, dans cette période de désordre, n’aurait pu subsister sans cela ; elle eût couru le risque d’être pillée et bridée de la veille au lendemain. Un fossé profond, qu’une source voisine remplissait d’eau, entourait l’édifice ; une double palissade formée de pieux pointus, tirés de la forêt voisine, en défendait les bords. Il y avait du côté de l’ouest une entrée dans la palissade qui communiquait à un pont-levis, avec une semblable ouverture dans la partie inférieure des fortifications. Que de précautions avaient été prises pour mettre ces deux entrées sous la protection des archers et des frondeurs, vers les angles saillants ! Avant d’y pénétrer, le templier sonna fortement du cor, car la pluie qui menaçait depuis longtemps nos voyageurs fatigués commençait alors à tomber par torrents.


CHAPITRE III.


Alors, triste consolation ! de cette côte aride et froide qui entend mugir la mer du Nord, vint le Saxon robuste, au teint vermeil, aux cheveux blonds et aux yeux bleus.
Trad. de Thompson.


Au milieu d’une salle d’une modique élévation, mais d’une longueur et d’une largeur démesurées, on remarquait une grande table en chêne formée de planches grossièrement travaillées, ayant à peine reçu quelque poli, et provenant d’arbres abattus dans la forêt. Sur cette table, un repas du soir avait été préparé pour Cedric le Saxon. Le tout était composé de poutres et de solives ; rien ne séparait l’appartement du sommet, si ce n’est un assemblage de planches et de chaume. Aux deux extrémités de la salle se trouvaient deux vastes foyers ; mais comme les cheminées avaient été grossièrement construites, il s’échappait au moins autant de fumée par la chambre qu’il en sortait par le conduit naturel. La vapeur constante qu’elle occasionnait avait imprimé une sorte de vernis aux poutres et aux solives, en les incrustant d’une couche épaisse et noire de suie. Aux murs de l’appartement étaient suspendus les instruments de guerre et de chasse, et à chaque angle se trouvaient de grandes portes servant de communication avec les autres pièces de ce vaste édifice.

Toutes ces pièces à l’envi participaient de la grossière simplicité des temps saxons, et Cedric était fier de la perpétuer. Le plancher se composait d’un mélangée de terre et de chaux, tellement bien battu qu’il ressemblait à celui qu’on emploie encore dans les granges de nos campagnes. Le quart de la longueur de la salle se présentait un peu plus élevé que le reste, et cet espace, qu’on appelait le dais, était occupé exclusivement par les principaux membres de la famille et les visiteurs de distinction. À cet effet, une table couverte d’un drap d’écarlate des plus fins était placée transversalement sur cette estrade ou plate-forme ; et du milieu de cette table en partait une plus longue et plus basse, à laquelle les inférieurs et les domestiques de la maison venaient prendre leurs repas. Le tout avait la forme de la lettre T, ou d’une de ces anciennes tables de festin, qui, disposées d’après les mêmes principes, se voient encore dans les anciens collèges d’Oxford et de Cambridge. Des chaises et des fauteuils massifs de chêne sculpté étaient placés autour du dais, et sur ces sièges comme sur la table plus élevée s’étendait un poêle de drap, qui, jusqu’à un certain point, servait à mettre les dignitaires qui occupaient ce coin privilégié, à l’abri du mauvais temps et de la pluie, qui, en plusieurs endroits, se frayait un passage à travers le toit mal construit. Les murailles de cette partie haute de la salle, aussi loin que le dais s’étendait, étaient ornées de tapisseries, et sur le plancher se développait un tapis chargé d’essais de broderies exécutées avec un coloris assez brillant. Sur la partie inférieure de la table, le toit, comme nous l’avons remarqué, était disparu ; enfin les murs grossièrement plâtrés n’avaient pas d’ornements, comme aussi le plancher s’y trouvait sans tapis ; et de lourds bancs de chêne tenaient lieu de sièges.

Au centre de la table supérieure se trouvaient deux fauteuils, plus élevés que le reste, pour le maître et la maîtresse de la maison, qui présidaient toujours à l’acte d’hospitalité, et de cet usage était dérivé leur titre d’honneur saxon, qui signifiait distributeurs du pain. À chacun de ces fauteuils était ajouté un marche-pied curieusement sculpté et enrichi de marqueteries d’ivoire, emblème distinctif qui leur était particulier, et dont les autres sièges n’étaient pas ornés. Un de ces fauteuils était occupé alors par Cedric le Saxon qui, bien que simple thane ou franklin, comme les Normands l’appelaient, était aussi impatient de voir servir les mets du souper que l’eût été un alderman des temps anciens ou modernes.

Il paraissait à l’ensemble de la physionomie de ce propriétaire foncier, que c’était un homme franc, mais vif et colère. Il n’avait pas une taille au dessus de la moyenne, mais il se distinguait par de larges épaules, de longs bras, et des membres vigoureux, propres à endurer les fatigues de la guerre ou de la chasse. Sur sa figure ouverte étincelaient de grands yeux bleus, brillaient des traits ouverts, de belles dents ; en un mot, il montrait une tête bien formée, exprimant cette sorte de bonne humeur qui accompagne souvent un caractère vif et emporté. L’orgueil et la méfiance étaient peints dans ses yeux, car sa vie avait été employée à défendre des droits sans cesse menacés ; et sa résolution, prompte, fière et ferme, avait été constamment en alerte par les circonstances de sa situation. Sa blonde chevelure longue était également partagée sur le sommet de la tête, et descendait des deux côtés sur les épaules ; elle commençait à peine à grisonner, quoique Cedric approchât de sa soixantième année.

Son habillement consistait en une tunique verte dont le collet et les manches avaient une espèce de fourrure grise, d’une qualité inférieure à l’hermine, et formée, à ce qu’on croit, de la peau de l’écureuil gris. Sous ce pourpoint, non boutonné, il portait un habit d’étoffe écarlate, dans lequel son corps se trouvait étroitement serré ; un haut-de-chausses de la même étoffe atteignait à peine la partie inférieure de la cuisse, de telle sorte que le genou restait à découvert. Les sandales qu’il chaussait ne différaient point de celles des paysans quant à la forme, seulement elles étaient d’une peau plus fine, et attachées sur le dessus avec des agrafes d’or. Les bracelets dont ses bras étaient ornés, le long collier qui pendait à son cou, étaient du même métal. Vers le milieu du corps, il portait un ceinturon enrichi de pierreries, auquel était attachée une courte épée à deux tranchants et à pointe acérée, disposée de manière qu’elle était suspendue presque perpendiculairement à son côté. Derrière son siège était un manteau d’étoffe écarlate, doublé de fourrure, et un bonnet formé des mêmes substances et richement brodé : ce qui complétait l’habillement de l’opulent châtelain, quand l’envie lui prenait de sortir. On remarquait aussi, appuyé au dos de son siège, un court épieu garni d’une tête d’acier large et brillante ; dans ses excursions, cet épieu lui servait, selon l’occasion, d’arme offensive ou de bâton.

Quelques domestiques, dont le costume se ressentait et de la richesse du maître et du vêtement simple et grossier de Gurth le porcher, épiaient les regards et attendaient les ordres du dignitaire saxon. Deux ou trois serviteurs, d’un ordre plus élevé, se tenaient sous le dais derrière leur maître ; le reste occupait la partie inférieure de la salle ; étaient aussi présents d’autres serviteurs d’une espèce différente : deux ou trois lévriers robustes et velus, semblables à ceux qu’on emploie dans la chasse du cerf et du loup, autant de dogues d’une race élevée et vigoureuse, au cou épais, à la tête large, aux oreilles longues ; enfin deux ou trois petits mâtins, aujourd’hui appelés terriers, qui tous attendaient avec impatience l’arrivée du souper ; mais, doués de cette profonde sagacité particulière à leur race, ils se gardaient bien de rompre le capricieux silence de leur maître ; peut-être étaient-ils retenus par la crainte d’un petit bâton blanc placé près de l’assiette de Cedric, pour repousser les avances familières de ses serviteurs quadrupèdes. Un chien-loup hideux jouissait seul de la liberté réservée à un favori ; il était étendu près du siège de son maître, et il provoquait de temps en temps son attention en plaçant sa large tête velue sur les genoux de Cedric, ou le museau sur sa main. Il était de temps en temps repoussé par ce mot de commandement : « À bas, Balder, à bas ; je ne suis pas en humeur de jouer. »

Effectivement Cedric, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, ne se trouvait pas dans une tranquillité d’esprit satisfaisante. Lady Rowena, qui avait été absente pour assister à l’office du soir dans une église un peu éloignée, venait seulement de rentrer, et elle changeait ses vêtements qu’avait trempés l’orage. On n’avait pas encore de nouvelles de Gurth et de ses pourceaux, qui depuis longtemps auraient dû être ramenés de la forêt ; et tel était le peu de sécurité des propriétaires qu’on pouvait croire que ce retard venait de quelque déprédation commise par les outlaws dont fourmillaient les bois environnants, ou de la violence exercée par quelque baron voisin, qui, abusant de leurs forces, ne respectaient pas davantage les droits de la propriété. La chose était assez importante, car une grande partie de la richesse domestique des propriétaires saxons consistait en nombreux troupeaux de porcs, surtout dans les terres boisées où ces animaux pouvaient trouver facilement leur nourriture.

Outre ces motifs d’inquiétude le thane saxon était impatient de revoir son rustre favori, le bouffon Wamba, dont les facéties servaient comme d’assaisonnement à son repas du soir et aux bonnes rasades qui les accompagnaient. Ajoutez que Cedric n’avait pris aucune nourriture depuis midi, et que l’heure ordinaire de son souper avait sonné depuis long-temps, sujet d’irritation assez commun aux gentilshommes campagnards en ces temps-là comme aujourd’hui. Son déplaisir ne s’exprimait néanmoins que par des mots entrecoupés, partie murmurés à lui-même, partie adressés aux domestiques qui l’entouraient, spécialement à son échanson qui lui offrait de temps à autre, en manière de potion calmante, une coupe d’argent pleine de vin.

« Pourquoi, s’écria-t-il, lady Rowena tarde-t-elle à venir ?

— Elle n’a plus à arranger que sa coiffure, » répondit hardiment une suivante, avec autant de confiance que la femme de chambre d’une lady favorisée a coutume de répondre à un maître de maison de notre temps ; « voudriez-vous qu’elle vînt s’asseoir au banquet en cornette de nuit et en jupon de lit ? aucune dame du comté n’est plus prompte qu’elle à s’habiller. »

Cet argument sans réplique amena une sorte d’acquiescement de la part du thane saxon, qui ajouta : « J’espère que sa dévotion lui fera choisir un plus beau temps pour visiter la prochaine fois l’église de Saint-Jean ; mais au nom de mille diables, continua-t-il en se tournant vers son échanson et en haussant la voix comme s’il eût trouvé quelqu’un sur lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir Gurth si tard dans les champs ? Je suppose que nous allons entendre un mauvais compte de son troupeau ; c’est pourtant un serviteur exact et fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux ; par exemple, j’aurais pu faire de lui un de mes gardes forestiers. »

Oswald l’échanson insinua humblement qu’il y avait à peine une heure d’écoulée depuis qu’on avait sonné le couvre-feu, expression mal choisie, car elle résonnait toujours bien durement aux oreilles d’un Saxon[42].

« Maudit soit le couvre-feu, s’écria Cedric ; maudit soit le tyran bâtard qui nous l’a apporté, et l’esclave sans cœur qui fait entendre ce mot à l’oreille d’un Saxon. Le couvre-feu ! ajouta-t-il après une pause, le couvre-feu qui force de braves gens à éteindre leurs lumières afin que les voleurs et les brigands aient plus de facilité de travailler dans l’ombre. Le couvre-feu ! Reginald Front-de-Bœuf et Philippe de Malvoisin savent le mettre à profit aussi bien que Guillaume le Bâtard, et qu’aucun des aventuriers normands qui se trouvèrent à la bataille de Hastings. J’apprendrai, je gage, que mes pourceaux ont été enlevés par quelques bandits affamés qui n’ont d’autres ressources que le vol et le pillage, et qui auront mis à mort mon fidèle esclave après lui avoir enlevé leur proie. Et Wamba, où est-il ? ne m’a-t-on pas dit qu’il était parti avec Gurth ? » Oswald répondit affirmativement.

« Cela va de mieux en mieux, le fou saxon aura aussi été enlevé pour servir un baron normand. Imbéciles que nous sommes de leur obéir ; et nous méritons autant leur mépris et leur rire que si nous n’étions nés qu’avec une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai, ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec impatience à l’outrage supposé, et en saisissant sa javeline ; je porterai ma plainte au grand conseil, j’ai des amis, j’ai des vassaux ; homme à homme j’appellerai le normand en défi ; qu’il vienne avec sa cotte de mailles, son casque d’airain, et tout ce qui peut rendre hardi un lâche ; j’ai de ma javeline percé des planches plus épaisses que trois de leurs boucliers de guerre. Peut-être me croient-ils vieux ; mais ils verront que, seul et sans enfans comme je le suis, le sang de Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah ! Wilfred, Wilfred ! ajouta-t-il d’un ton plus bas, si tu avais pu dominer ta passion imprudente, ton père n’eût pas été abandonné à son âge comme le chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la fureur de la tempête ! «

Cette réflexion parut changer sa colère en tristesse. Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, baissa les yeux et parut absorbé dans des pensées mélancoliques.

Il fut soudain tiré de sa rêverie par le son d’un cor, auquel répondirent aussitôt les aboiemens tumultueux de tous les chiens qui étaient dans la salle, au nombre de vingt ou trente, indépendamment de ceux qui se trouvaient dans les autres parties du château. La baguette blanche dut s’exercer un moment, et s’unir aux efforts des domestiques pour imposer silence à cette clameur canine. « Voyez vite à la porte, esclaves, s’écria le Saxon, dès que le tumulte lui permit de faire ouïr sa voix ; voyez vite et sachez quelle nouvelle ce cor nous annonce. J’appréhende, je le répète, quelque brigandage exercé sur mes terres. » En moins de trois minutes un des valets vint lui apprendre qu’Aymer, prieur de Jorvaulx, et le vaillant chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l’ordre vénérable des Templiers, avec une suite peu nombreuse, demandaient l’hospitalité pour une nuit, se rendant au tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain, près d’Ashby-de-la-Zouche.

« Le prieur Aymer ! Brian de Bois-Guilbert ! murmura Cedric, Normands tous deux ! mais, Normands ou Saxons, l’hospitalité de Rotherwood ne leur sera point refusée ; du moment qu’ils l’ont choisi pour halte, qu’ils soient les bienvenus, quoiqu’ils eussent mieux fait encore de poursuivre leur route. Ce n’est pas qu’il ne fût indigne de se plaindre pour avoir à les loger et à les nourrir pendant une nuit ; en leur qualité d’hôtes, même des Normands sauront sans doute retenir leur insolence. Va, Hundbert, dit-il à une espèce de majordome qui se tenait derrière lui une verge blanche à la main ; prends six hommes avec toi, et introduis les étrangers dans la salle des hôtes. Aie soin de leurs chevaux et de leurs mules, et veille à ce que leur suite ne manque de rien. Que tous aient d’autres vêtements s’ils le désirent, et du feu dans leur chambre, de l’eau pour se laver, et du vin et de l’ale ; dis à mes cuisiniers d’ajouter vite ce qu’ils pourront au souper, et qu’on le serve dès que ces étrangers seront disposés à le prendre. Dis-leur, Hundbert, que Cedric aurait été leur offrir lui-même ses complimens s’il n’avait juré de ne jamais avancer de plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la rencontre de quiconque ne descend pas du sang royal saxon. Va, cours, veille à tout afin que ces étrangers soient forcés de convenir dans leur orgueil que le rustaud de Saxon ne leur a pas montré de pauvreté ni d’avarice. »

Le majordome partit avec plusieurs domestiques pour remplir les volontés de son maître. « Le prieur Aymer, répéta Cedric en regardant Oswald ; c’est, je crois, le frère de Giles de Mauleverer, maintenant lord de Middleham. » Oswald fit un signe d’assentiment respectueux. « Son frère, ajouta le Saxon, occupe la place et usurpe le patrimoine d’une meilleure race, celle d’Ulfgar de Middleham ; mais quel seigneur normand n’agit pas de même ? Le prieur est, dit-on, un prêtre franc et jovial, qui aime une coupe de vin et le bruit du cor de chasse mieux que la cloche et le bréviaire : allons, qu’il vienne ; il sera le bienvenu. Et le templier, comment l’appelez-vous ?

— Brian de Bois-Guilbert. »

— Bois-Guilbert, dit Cedric, comme s’il rêvait en se parlant à lui-même, suivant l’usage d’un homme qui vit au milieu de ses domestiques, et qui préfère adresser la parole plutôt à soi-même qu’à eux. Bois-Guilbert ! ce nom a été répandu au loin sous de bons et de mauvais auspices. On dit que c’est le plus brave de tous ceux de son ordre : mais qu’il en a tous les vices ; orgueil, arrogance, cruauté, débauche ; il a le cœur dur, il ne craint rien de ce qui est sur la terre et ne respecte rien de ce qui est du ciel, comme le disent le peu de guerriers revenus de la Palestine. N’importe, ce n’est que pour une nuit, il sera également le bienvenu. Oswsald, mets en perce le tonneau de vin le plus vieux, prépare le meilleur hydromel, le morat le plus exquis, le cidre le plus mousseux, le pigment le plus balsamique ; mets sur la table les plus grandes coupes, les templiers et les abbés aiment le bon vin et la bonne mesure[43]. Elgitha, allez dire à lady Rowena de ne pas venir au banquet cette fois-ci, à moins qu’elle ne le désire expressément. »

« Elle le désirera, n’en doutez point, répondit la suivante avec une glande hardiesse, car elle voudra entendre les nouvelles de la Palestine. » Cedric lui lança un regard de mécontentement ; mais Rowena, et tout ce qui lui appartenait, avait le privilège d’être à l’abri de la colère du maître. Il répondit seulement : « Silence, petite fille, et que ta langue soit discrète ; porte mon message à ta maîtresse, et qu’elle agisse selon qu’il lui plaira. Ici, du moins, la descendante d’Alfred règne encore en princesse. » Elgitha sortit.

« La Palestine ! la Palestine ! répéta le Saxon. Combien d’oreilles s’ouvrent aux récits que nous font ces croisés dissolus, ces hypocrites pèlerins qui reviennent d’un si fatal pays ! Et moi aussi je pourrais demander… je pourrais m’informer… je pourrais écouter avec un cœur palpitant les fables que ces rusés vagabonds débitent chez nous afin d’en extorquer une hospitalité indigne d’eux. Mais non, aucun lien ne m’attache plus désormais au fils qui a refusé d’obéir à ma voix, son sort m’est aussi indifférent que celui de la plupart des misérables qui, portant sur leur poitrine le symbole de la rédemption, se précipitèrent par millions dans les excès les plus inouïs, dans les crimes les plus horribles, et crurent, au milieu de leurs atrocités, accomplir la volonté du Tout-Puissant. »

Il fronça le sourcil, et pendant quelques instans ses yeux s’attachèrent sur la terre ; comme il les relevait, les portes du fond de la salle s’ouvrirent, et précédés du majordome, muni de sa baguette et escorté de quatre domestiques portant des torches enflammées, les hôtes du soir entrèrent dans l’appartement.


CHAPITRE IV.


On immole les chèvres les plus grasses ; des hérauts viennent épancher l’eau sur les mains ; de jeunes esclaves remplissent les cratères de vin ; d’autres le le présentent dans les coupes. Quand les libations sont achevées, Ulysse, tout entier à la trame qu’il ourdit, prend ainsi la parole.
Odyssée, liv. xxi.


Le prieur avait profité de l’occasion qui lui était offerte, en changeant ses habits de voyage contre de plus élégans, sur lesquels il portait une chape artistement brodée. Outre l’anneau d’or, marque de sa dignité ecclésiastique, ses doigts, malgré les canons de l’Église, étaient chargés de bagues précieuses ; ses sandales étaient faites du cuir le plus beau que l’on eût importé d’Espagne ; sa barbe était coupée aux plus petites dimensions que les règles de l’ordre le permissent, et sa tonsure était cachée par une cape écarlate richement brodée.

Le templier avait aussi changé de costume, et quoique moins ornés, ses vêtemens étaient aussi riches, et son aspect plus imposant que la parure et l’aspect de son compagnon. Il avait remplacé sa cotte de mailles par une tunique de soie noire pourpre, garnie de fourrures, sur lesquelles flottait son ample robe à longs plis et d’une blancheur éblouissante. La croix à huit pointes de son ordre était taillée en velours noir à son manteau, sur l’épaule. Sa toque hante ne cachait plus son front, qui maintenant était seulement ombragé par une courte et épaisse chevelure, bouclée naturellement et d’un noir de corbeau, qui s’alliait assez bien avec son teint extraordinairement basané. Rien de plus majestueux que son port et ses manières, si elles n’eussent pas été gâtées par un air prédominant de hauteur acquise dans la pratique d’une autorité sans contrôle.

Ces deux illustres personnages étaient suivis de leurs cortèges respectifs, et un peu derrière eux venait leur guide, dont la figure n’avait de remarquable que ce qui pouvait résulter de son costume de pèlerin. Un grand manteau de serge noire grossière, enveloppant tout son corps, avait la forme de celui d’un moderne hussard, avec un collet rabattu, tout-à-fait, analogue, pour couvrir ses bras, et appelé sclaveyn ou slavonien. De grossières sandales attachées à ses pieds nus avec des courroies, un large et épais chapeau bordé de coquilles de pétoncle, un long bâton ferré à l’extrémité duquel était fixé une branche de palmier, voilà tout ce qui composait l’attirail du pèlerin. Il suivit modestement le dernier des valets au moment où il se dirigeait vers la salle, et observant qu’à la partie inférieure de la table il y avait à peine assez de place pour les gens de Cedrie et la suite de ses hôtes, il alla s’asseoir sur un banc placé sous une des larges cheminées ; il semblait occupé à sécher ses vêtements jusqu’à ce que le départ de l’un des convives laissât à la table une place vacante, ou bien jusqu’à ce que le maître d’hôtel, s’il se conformait aux devoirs de l’hospitalité, lui fît apporter quelques rafraîchissements dans la place même qu’il avait choisie.

Cedric se leva pour recevoir ses hôtes, et leur offrit l’hospitalité d’un air majestueux et noble, et descendant du dais placé dans la partie élevée de la salle, il fit trois pas vers eux ; et s’arrêtant alors, il attendit leur approche.

« Je suis affligé, dit-il, vénérable prieur, qu’un vœu solennel m’empêche, dans le manoir de mes aïeux, de faire plus de trois pas en avant, surtout lorsqu’il s’agit de recevoir un hôte aussi distingué que vous, et ce vaillant chevalier de la sainte milice du Temple. Mais mon intendant vous a exposé la cause de mon apparente incivilité. Veuillez m’excuser également si, en vous parlant, je fais usage de ma langue natale, et si je vous prie en outre de me répondre dans le même langage, qui sans doute ne vous est pas inconnu. Dans le cas contraire, cependant, je comprends assez le normand pour pouvoir m’entretenir avec vous.

— Les vœux, dit l’abbé, doivent être accomplis, vertueux franklin, ou plutôt, permettez-moi de le dire, vertueux thane, quoique ce titre soit suranné ; les vœux sont les liens qui nous attachent aux cieux, les liens qui unissent la victime aux marches de l’autel ; et, comme je le disais tout-à-l’heure, les vœux doivent être exécutés, accomplis, à moins que notre sainte mère l’Église n’ordonne le contraire. Et quant à l’idiome, je ferai volontiers usage de celui que parlait ma respectable aïeule, Hilda de Middleham, qui mourut en odeur de sainteté presque aussi bien, si j’ose le dire, que sa glorieuse patronne la très sainte Hilda de Whitby, dont Dieu veuille avoir l’âme. »

Dès que le prieur eut achevé ce qu’il jugeait être une harangue conciliatrice, son compagnon, prenant un ton bref et plein d’emphase : « Je parle toujours français, dit-il ; c’est le langage du roi Richard et de sa noblesse ; cependant je comprends assez l’anglais pour communiquer avec les habitants du pays. »

Cedric lança à l’interlocuteur un de ces regards vifs et impatients que toute comparaison entre les deux nations rivales ne manquait jamais de faire naître chez notre Saxon ; mais, se rappelant les devoirs de l’hospitalité, il ne témoigna pas son ressentiment d’une manière plus ostensible, et, ayant proposé à ses hôtes par un signe de main de prendre deux sièges placées près de lui, mais un peu plus bas que le sien, il fit signe à ses serviteurs de servir le repas du soir.

Pendant que ceux-ci se hâtaient d’obéir aux ordres de Cedric, son œil distingua Gurth le porcher, qui, avec son compagnon Wamba, venait d’entrer dans la salle. « Envoyez ici ces deux fainéants, » dit le Saxon avec impatience. Les coupables se trouvant en sa présence : « Comment se fait-il, coquins, que vous soyez restés dehors jusqu’à cette heure ? et toi, Gurth, as-tu ramené ton troupeau, ou l’as-tu abandonné à la merci des outlaws et des maraudeurs ?

— N’en déplaise à votre seigneurie, le troupeau est en sûreté, dit Gurth.

— Mais, faquin que tu es, dit Cedric, il ne me plaît pas de rester pendant deux heures à supposer le contraire, et à rêver contre mes voisins des projets de vengeance pour les torts qu’ils ne m’ont pas causés. Prends-y garde, les menottes et la prison puniront une seconde faute de cette espèce. »

Connaissant l’humeur irritable de son maître, Gurth ne chercha point à s’excuser ; mais le bouffon, qui se fiait à l’indulgence de Cedric, indulgence que ses privilèges de fou lui avaient acquise, répondit pour lui-même et pour Gurth : « En vérité, oncle Cedric, vous n’êtes ni sage, ni raisonnable ce soir.

— Comment ? dit le maître ; si vous donnez un libre cours à vos bouffonneries je vous ferai conduire à la loge du portier pour y tâter de la discipline.

— Avant d’en venir à cette extrémité, dit Wamba, que votre grâce me dise s’il est juste et raisonnable de punir quelqu’un pour les fautes d’un autre ?

— Non sans doute, imbécile, répondit Cedric.

— Alors, mon oncle, pourquoi faire enchaîner ce pauvre diable de Gurth, pour la faute commise par son chien Fangs ? Car je puis vous jurer que nous n’avons pas perdu une minute après avoir eu rassemblé le troupeau, mais Fangs n’a pu le gouverner que vers l’instant où la cloche des vêpres s’est fait entendre.

— Alors, dit Cedric, se retournant vers le porcher, si Fangs est coupable il faut le pendre, et trouver un autre chien.

— Avec votre permission, mon oncle, dit le bouffon, cela ne serait pas encore tout-à-fait conforme à une rigoureuse justice ; car aucune faute n’a été commise par Fangs, qui, étant boiteux, n’a pu rassembler le troupeau ; les vrais coupables, ce sont ceux qui ont arraché à cette pauvre bête ses deux griffes de devant, opération pour laquelle, si l’animal avait été consulté, j’ai peine à croire qu’il eût donné sa voix.

— Et qui a osé estropier un animal appartenant à un de mes vassaux ? dit le Saxon enflammé de colère.

— C’est le vieux Hubert, dit Wamba, garde-chasse de sir Philippe de Malvoisin. Il a surpris Fangs errant dans la forêt, et il a prétendu, en sa qualité de gardien, que l’animal chassait le daim, contrairement aux droits de son maître.

— Que le diable emporte Malvoisin et son garde ! répondit le Saxon ; je leur prouverai, aux termes de la grande charte des forêts, que ce bois-là n’est pas compris dans les bois privilégiés. Mais c’en est assez, va prendre ta place. Et toi, Gurth, cherche un autre chien, et si le garde ose toucher à sa peau, je briserai ses armes, et que je sois maudit comme un lâche si je ne lui coupe l’index de la main droite, pour lui apprendre à tirer de l’arc une autre fois. J’implore votre pardon, mes dignes hôtes. Je suis entouré ici de voisins que je puis comparer à vos infidèles de la Terre Sainte, seigneur chevalier. Mais le repas ordinaire du soir est servi ; veuillez commencer, et puisse l’accueil empressé que je vous fais, devenir une sorte de compensation au modeste repas que vous allez prendre ! »

Telle était cependant la somptuosité du festin, que le seigneur du manoir n’avait nullement besoin de réclamer l’indulgence de ses hôtes. De la viande de porc, préparée de diverses manières, garnissait la partie inférieure de la table ; on y remarquait aussi des volailles, du daim, de la chèvre, des lièvres, diverses espèces de poissons, ainsi que de gros pains, des gâteaux, et divers mets composés de fruits et de miel. Les oiseaux sauvages, dont il y avait abondance, n’étaient pas servis sur des plats, mais fixés sur des brochettes en bois ; ils étaient offerts par les pages et les serviteurs qui les présentaient successivement à chaque convive, lequel en coupait alors ce que bon lui semblait. Une coupe d’argent était en outre placée devant chaque personne de rang ; ceux qui se trouvaient assis à la partie inférieure de la table étaient munis de larges verres en corne.

Le repas allait commencer, quand le majordome ou intendant, élevant tout-à-coup sa baguette, s’écria : « Arrêtez ! place pour lady Rowena. »

Une porte latérale, vers la partie inférieure de la salle, s’ouvrit alors de derrière la table du banquet, et Rowena fit son entrée, suivie de quatre de ses femmes. Cedric, quoique surpris, et peu agréablement, sans doute, de voir paraître Rowena dans une telle occasion, se hâta d’aller à sa rencontre, et de la conduire, avec un respectueux cérémonial, vers le grand siège placé à sa droite, et réservé à la dame du manoir. Tous les convives se levèrent pour la recevoir, et répondant à leur courtoisie par un salut muet, elle s’avança avec une grâce charmante pour prendre sa place au banquet. Avant qu’elle ne fût assise, le templier dit au prieur à voix basse : « Je ne porterai point un de vos colliers d’or au tournoi. Le vin de Chios vous appartient.

— Ne vous l’avais-je pas dit ? répondit le prieur ; mais retenez vos transports, le franklin vous regarde. » Négligeant cet avis, et accoutumé d’ailleurs à agir d’après la subite impulsion de ses propres désirs, Brian de Bois-Guilbert tint ses yeux constamment attachés sur Rowena, dont la beauté faisait sur lui une impression d’autant plus forte qu’elle différait entièrement de celle des femmes qu’il avait vues dans l’Orient.

Possédant les plus belles proportions de son sexe, Rowena était d’une taille élevée, non assez cependant pour surprendre. Son teint était d’une blancheur éclatante ; mais le noble aspect de ses traits empêchait de naître la fadeur quelquefois attachée aux beautés les plus séduisantes. Ses yeux bleus, surmontés de sourcils pleins de grâce, semblaient créés pour captiver et attendrir, comme pour commander ou prier. Si la douceur était l’expression naturelle de sa physionomie, il était évident que l’exercice habituel du commandement et la coutume de recevoir des hommages avaient donné à la beauté saxonne un caractère plus altier, qui se mêlait avec un bon caractère. Sa belle chevelure, d’une couleur qui tenait à la fois du noir et du blond, était disposée en boucles gracieuses et innombrables, où l’art était sans doute uni à la nature. Ces boucles étaient chargées de bijoux précieux et portées dans toute leur longueur ; elles annonçaient la condition libre et la haute naissance de la jeune Saxonne qui en était parée. Une chaîne d’or, à laquelle pendait un petit reliquaire de même métal, ceignait son cou plus blanc que l’ivoire. Elle portait des bracelets à ses bras qui étaient nus. Sa parure consistait en une robe de dessous et un jupon de soie d’un vert pâle, avec une autre robe flottante qui descendait à peine jusqu’à terre, et qui avait de larges manches, lesquelles ne dépassaient pas le coude. Cette seconde robe était cramoisie et d’une laine très fine. Un voile de soie mêlée d’or était attaché à la partie supérieure, de façon à pouvoir couvrir à volonté le visage et le sein, à la mode espagnole, ou à former une sorte de draperie sur les épaules.

Quand lady Rowena aperçut les regards du templier tournés sur elle, et qui, comparés à l’orbe noir où ils se mouvaient, avaient l’effet de deux charbons ardents, elle abaissa avec dignité son voile sur sa figure, comme pour lui faire comprendre que cette étrange liberté lui déplaisait. Cedric vit le mouvement et en saisit la cause.

« Sire templier, dit-il, les joues de nos jeunes filles saxonnes ont vu trop peu le soleil pour supporter le regard d’un croisé.

— Si j’ai commis quelque offense, reprit sire Brian, j’implore votre pardon, c’est-à-dire, celui de lady Rowena ; car mon humilité ne s’étend pas plus loin.

— Lady Rowena, dit le prieur, nous a punis tous en réprimant la hardiesse de mon ami. J’espère qu’elle sera moins cruelle au riche tournoi où nous aurons le bonheur de la retrouver.

— Il est encore douteux que nous y paraissions, dit Cedric. Je n’aime pas ces vanités qui étaient inconnues à mes ancêtres, quand l’Angleterre était libre.

— Qu’il nous soit cependant permis d’espérer, répliqua le prieur, de vous déterminer à y aller avec nous ; lorsque les routes sont si dangereuses, l’escorte de sir Brian de Bois-Guilbert n’est pas à dédaigner.

— Sire prieur, répondit le Saxon, chaque fois que j’ai voyagé dans ce pays, il m’a toujours suffi pour cela de moi-même, de ma bonne épée et de mes fidèles suivants, sans l’aide de personne. Actuellement, si nous allons à Ashby-de-la-Zouche, nous le ferons avec mon noble voisin et compatriote Athelstane de Coningsburgh, et avec une suite capable de défier également les outlaws et les barons. Je bois à votre santé, sire prieur, cette coupe de vin, dont j’espère que vous serez content, et je réponds ainsi à votre courtoisie. Si néanmoins vous étiez assez rigide observateur de la règle du cloître, ajouta-t-il, au point de préférer votre acide préparation de lait, j’espère que cela ne vous obligera point à me faire raison de cette manière.

— Non, dit le prieur en souriant, ce n’est que dans notre abbaye que nous nous astreignons au lac dulce ou lac acidum. Quand nous errons parmi le monde, nous suivons les usages du monde, et je vais répondre à votre santé avec la même liqueur, laissant l’autre breuvage à mon frère lai.

— Et moi, dit le templier en remplissant sa coupe, je bois à la santé de la belle Rowena, car depuis que ce nom est répandu en Angleterre, jamais personne n’a mérité un semblable tribut. Par ma foi, je pardonnerais au malheureux Vortigern son destin, si la beauté qui lui fit perdre son royaume et l’honneur avait eu la moitié des attraits de celle que nous voyons en ce moment.

— Je vous épargnerai votre courtoisie, sire chevalier, dit Rowena avec dignité et sans lever son voile ; ou plutôt je vais la mettre à contribution en vous priant de nous donner les dernières nouvelles de la Palestine, sujet plus agréable à nos oreilles anglaises que les compliments dictés par votre éducation française.

— Je n’ai rien de bien important à vous apprendre, lady, répondit sire Brian de Bois-Guilbert, excepté le bruit confirmé d’une trêve avec Saladin. »

Il fut ici interrompu par Wamba qui s’était assis à sa place accoutumée sur un siège dont le dos était décoré de deux oreilles d’âne, et qui se trouvait placé derrière celui de son maître, dont le bouffon recevait de temps à autre quelques morceaux des mets de son assiette ; faveur, toutefois, que Wamba partageait avec les chiens favoris, dont un certain nombre, ainsi que nous l’avons annoncé, jouissaient du privilège d’être admis dans la salle. C’est là que, devant une petite table, les talons appuyés contre le bâton de sa chaise, les joues creuses de manière à rendre ses mâchoires sembla blés à un casse-noisette, et les yeux à demi fermés, Wamba saisis sait avec promptitude l’occasion d’exercer sa bouffonnerie licencieuse.

« Ces trêves avec les infidèles, s’écria-t-il sans s’inquiéter de la brusquerie avec laquelle il coupait la parole au fier templier, font de moi un homme bien vieux.

— Que veux-tu dire, imbécile ? » dit Cedric dont la physionomie annonçait qu’il était préparé à accueillir favorablement ses quolibets attendus.

« Parce que, répondit Wamba, je m’en rappelle trois, faites de mon temps, dont chacune devait durer cinquante ans ; de sorte que, tout bien compté, je dois à la fin avoir cent cinquante ans.

— Je vous empêcherai bien de mourir de vieillesse, » dit le templier, qui reconnut alors son ami de la forêt ; « je vous préserverai de tout autre genre de mort que d’une mort violente, si vous donnez aux voyageurs égarés des directions pareilles à celle que vous avez tracée ce soir au prieur et à moi.

— Comment, scélérat ! dit Cedric, tromper des voyageurs ! vous méritez de passer par les verges : car vous êtes pour le moins aussi méchant que fou.

— Je t’en prie, oncle, reprit le bouffon, permets que la folie excuse cette fois la malice ; je n’ai commis qu’une légère erreur, en prenant ma main droite pour ma main gauche, et celui qui a choisi un fou pour son conseiller et son guide peut bien pardonner une plus grande folie. »

La conversation fut interrompue par l’arrivée du domestique de la porte, qui annonça qu’un étranger demandait l’hospitalité.

« Qu’on l’amène ici, dit Cedric, quel qu’il soit ; dans une nuit comme celle-ci où l’orage est si violent, les animaux sauvages eux-mêmes cherchent la protection de l’homme, leur mortel ennemi, plutôt que de périr sous la fureur des éléments conjurés. Qu’on lui donne ce dont il a besoin ; veille à cela, Oswald. »

Le domestique sortit immédiatement pour exécuter les ordres de son maître.


CHAPITRE V.


Un juif n’a-t-il pas des yeux ? n’a-t-il pas des mains, des organes, des membres, des sens, des affections, des passions ? Quelle différence y a-t-il entre lui et un chrétien ? Ne se nourrit-il pas des mêmes aliments ? n’est-il pas blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, échauffé par le même été, et refroidi par le même hiver ?
Shakspeare. Le Marchand de Venise


Oswald rentré chuchota à l’oreille de son maître et lui dit : « C’est un juif, appelé Isaac d’York, dois-je l’introduire ?

— Que Gurth se charge de tes fonctions, Oswald, lui cria le bouffon avec son effronterie habituelle ; un gardeur de pourceaux est un introducteur tout-à-fait convenable pour un juif.

— Sainte Marie, dit l’abbé, se signant, admettre en notre présence un juif mécréant ! »

— Un chien de juif, dit le templier faisant écho, approcher un défenseur du saint Sépulcre !

— Par ma foi, dit Wamba, il paraîtrait que les templiers préfèrent l’argent des juifs à leur compagnie.

— Paix ! mes dignes hôtes, dit Cedric ; mon hospitalité ne doit pas être limitée par vos antipathies. Si le ciel a supporté une pareille nation de mécréants opiniâtres, pendant plus d’années qu’un laïque n’en saurait compter, nous pouvons bien endurer pour quelques heures la présence d’un juif. D’ailleurs je ne contrains personne à causer ou manger avec lui. Qu’on lui donne un coin et un morceau à part ; à moins, ajouta-t-il en souriant, que ces étrangers à turban ne veuillent l’admettre dans leur compagnie.

— Sire franklin, répondit le templier, mes esclaves sarrasins sont de vrais musulmans, et ils n’ont pas moins qu’un chrétien du mépris pour les juifs.

— Par Ma foi, dit Wamba, je ne sais pas pourquoi les sectateurs de Mahomet et de Termagant ont de si grands avantages sur un peuple autrefois choisi de Dieu.

— Il s’assiéra près de toi, Wamba, dit Cedric ; un fou et un vilain juif doivent être bien ensemble.

— Le fou, reprit Wamba en élevant les restes d’un jambon qu’il tenait à la main, trouvera un rempart contre un Israélite.

— Paix, dit Cedric, le voici qui arrive. »

Introduit avec peu de cérémonie, et s’avançant avec crainte et hésitation, en faisant plus d’un profond salut, un vieillard maigre et haut de taille, mais qui avait perdu, par l’habitude de se courber, quelque chose de son imposante stature, s’approcha du bout inférieur de la table. Ses traits ouverts et réguliers, son nez aquilin, ses yeux noirs et perçants, son front élevé et ridé, ses cheveux et sa barbe grise, lui auraient donné un air respectable, si sa physionomie, toute particulière, n’eût dévoilé en lui le descendant d’une race qui, pendant ces temps de barbarie et d’ignorance, était à la fois détestée par le vulgaire crédule, imbu de préjugés, et persécutée par une noblesse avide et rapace, laquelle race peut-être devait la haine et la persécution dont elle était l’objet au caractère national qu’elle avait adopté, et où l’on remarquait, pour n’en pas dire davantage, la bassesse, l’avarice et la cupidité.

Les vêtements de l’Israélite, qui paraissaient avoir été considérablement mouillés par l’orage, consistaient en un large manteau brun, garni de plis, et couvrant une tunique d’un pourpre foncé. Il avait de grosses bottes garnies de fourrures, un ceinturon qui soutenait un petit couteau de chasse, avec une case pour une écritoire, mais sans aucune arme. Il portait un bonnet jaune, carré et haut, d’une forme particulière, imposée à sa nation pour la distinguer des chrétiens, et qu’il ôta avec une grande humilité à la porte de la salle.

La réception que Cedric le Saxon lui fit eût satisfait l’ennemi le plus fanatique des tribus d’Israël. Le thane, lui-même, ne répondit aux salutations répétées du juif que par un hautain signe de tête et en lui désignant de la main une place au bout le plus bas de la table, où cependant personne ne voulut l’admettre. Au contraire, à mesure qu’il longeait la file, jetant un regard timide et suppliant sur chacun de ceux qui occupaient cet endroit, il ne recevait que rebuffades des domestiques saxons qui élargissaient leurs épaules et leurs coudes et continuaient à dévorer tranquillenient leur souper sans faire la moindre attention aux besoins du nouvel hôte. Les gens de l’abbé se signaient avec des regards d’une pieuse horreur, et les brûlants Sarrasins, quand Isaac arriva près d’eux, retroussèrent leurs moustaches avec indignation, et mirent la main sur leur poignard, comme prêts à user de ce moyen désespéré d’éviter le contact et la souillure d’un juif.

Probablement les mêmes motifs qui induisirent Cedric à ouvrir sa maison à cet enfant d’un peuple réprouvé l’auraient porté à engager ses domestiques à recevoir Isaac avec quelques égards ; mais l’abbé, en ce moment, le tenait occupé à une intéressante discussion sur l’éducation et le caractère de ses chiens favoris, discussion qu’il n’aurait pas interrompue pour des sujets de plus grande importance que l’arrivée d’un juif implorant un lit sans même prendre aucune nourriture. Tandis qu’Tsaac était ainsi traité, comme son peuple au milieu des nations, cherchant en vain un accueil et un lieu pour s’asseoir, le pèlerin qui s’était mis près de la grande cheminée eut compassion de lui, et lui céda son siège, en lui disant brièvement : « Vieillard, mes vêtements sont secs, ma faim est apaisée ; tu es mouillé et pressé de besoin. » À ces mots il rapprocha et réveilla des tisons dispersés dans l’ample cheminée, prit de la grande table une assiette de potage, un peu de chevreau bouilli, et plaça le tout sur une petite table sur laquelle il avait soupé, et, sans attendre les remercîments du juif, il s’en alla de l’autre côté de la salle, soit qu’il voulût éviter toute communication avec l’objet de sa bienveillance, soit qu’il désirât se rapprocher du haut bout de la table.

S’il y avait eu alors un peintre capable de dessiner un sujet comme le juif, baissant sa tête flétrie, et étendant ses mains gelées et tremblantes sur le feu, il eût composé une personnification emblématique bien véritable de l’hiver. Ayant chassé le froid, il s’empara en hâte du plat fumant qui était devant lui, et mangea avec une avidité et une précipitation propres à tout assaisonner, et qui semblaient prouver la longue abstinence du juif. Cependant le prieur et Cedric continuaient leurs discours sur les chiens ; lady Rowena paraissait engagée dans une conversation avec une de ses suivantes, et l’orgueilleux templier, dont les yeux erraient tour à tour sur le juif et sur la belle saxonne, semblait rouler dans son esprit des pensées qui l’intriguaient singulièrement.

« Je m’étonne, digne Cedric, disait l’abbé en continuant leur entretien, que nonobstant votre prédilection pour votre propre et énergique idiome, vous n’ayez pas admis à votre faveur le français-normand, au moins en ce qui regarde les termes pour exprimer les ruses et les usages de la chasse. Assurément nul idiome n’est aussi riche en phrases variées et ne fournit autant de moyens d’exprimer tous les incidents de cet art joyeux et si agréable à l’homme des bois.

— Bon père Aymer, dit le Saxon, sachez que je ne me soucie aucunement de ces raffinements d’outre-mer, sans lesquels je puis assez goûter de plaisir dans les forêts. Je puis souffler dans mon cor, sans appeler mes fanfares une réveillée ou un mort. Je puis pousser ma meute sur le gibier et couper l’animal en quartiers, quand il est pris, sans me servir de ce nouveau jargon de curée, d’arbor, de nombles, et de tout le bavardage du fabuleux Tristrem[44].

« Le français, dit le templier en haussant la voix du ton présompteux et impératif qu’il prenait en pareilles occasions, n’est pas seulement l’idiome naturel de la chasse, il est encore celui de l’amour et de la guerre, celui dans lequel la beauté se laisse captiver, et l’ennemi mettre en fuite.

— Sire templier, dit Cedric, videz votre coupe et versez-en une autre à l’abbé, tandis que je vais remonter à quelque trente ans pour vous conter une histoire. Tel que j’étais alors je n’avais pas besoin de fleurir mes contes anglais avec les ornements employés par les troubadours français, quand je parlais à une jeune beauté ; et les champs de Northallerton[45], le jour de la bataille de l’étendard sacré, pourraient dire si le cri de guerre saxon ne se fit pas entendre aussi loin dans les rangs des Écossais ennemis, que celui du plus courageux baron normand. À la mémoire des braves qui combattirent dans cette journée ! Faites-moi raison, mes hôtes. » Il but sa coupe d’un trait et continua avec une chaleur toujours croissante : « Oui, ce fut un jour de choc de boucliers, lorsque cent bannières se déployèrent sur la tête des braves, et que le sang coula autour d’eux par torrents, et où la mort devint préférable à la fuite. Un barde saxon eût appelé ce jour une fête d’épée, un rassemblement d’aigles fondant sur leur proie ; le heurt affreux des lances sur les boucliers et les hauberts, un bruit de guerre plus agréable que les clameurs joyeuses d’une noce. Mais nos bardes ne sont plus, nos exploits se mêlent confondus avec ceux d’une autre race ; notre langage, notre nom même, sont près de s’éteindre, et il ne reste pour les pleurer qu’un vieillard seul et décrépit. Échanson paresseux, remplis les coupes. Aux plus braves en armes, sire templier, à leur race ou à leur langue, quelles qu’elles soient, à ceux qui maintenant combattent en Palestine parmi les valeureux défenseurs de la Croix !

— Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème, répondit sir Brian de Bois-Guilbert, de répondre à ce toast ; cependant à qui pourrait-on, entre les champions du saint Sépulcre, décerner la palme du triomphe ?

— Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur ; j’ai un frère dans leur ordre.

— Je n’ai rien à redire à leur gloire, reprit le templier ; cependant…

— Je crois, ami Cedric, s’écria Wamba en interrompant Bois-Guilbert, je crois que si Richard Cœur-de-Lion eût pris conseil d’un fou il fût resté chez lui avec ses braver Anglais, et eût laissé l’honneur de délivrer Jérusalem à ces mêmes chevaliers qui s’y trouvaient le plus intéressés.

— N’y avait-il donc personne dans l’armée anglaise, demanda lady Rowena, dont les noms méritent d’être cités avec ceux des chevaliers du Temple et de Saint-Jean.

— Pardonnez-moi, belle étrangère, reprit le templier, le monarque anglais était accompagné en Palestine d’une foule de braves guerriers, le cédant seulement à ceux dont les poitrines ont été constamment le boulevard de cette sainte contrée.

— Le cédant seulement, » s’écria le pèlerin, qui se tenait assez près pour entendre, et qui avait écouté cette conversation avec une impatience marquée ; interruption qui attira sur-le-champ vers lui tous les yeux. « Je soutiens, répéta-t-il d’une voix ferme et haute, que les chevaliers anglais ne se montrèrent inférieurs à aucun de ceux qui tirèrent l’épée pour la défense de la Terre-Sainte ; je soutiens en outre, car je l’ai vu, que le roi Richard lui-même et cinq de ses chevaliers, après la prise de Saint-Jean-d’Acre, convoquèrent un tournoi, dans lequel ils défièrent tout chevalier venant. Je soutiens, dis-je, que ce jour-là même chacun de ces chevaliers fournit trois carrières et désarçonna trois antagonistes. J’ajoute que sept de ces assaillants étaient chevaliers du Temple, et sir Brian de Bois-Guilbert peut affirmer la vérité de ce que j’avance. «

Il serait impossible de décrire les accès de rage qui s’emparèrent de la physionomie basanée et plus sombre du templier après avoir entendu ces paroles. Dans son trouble et son ressentiment, il porta involontairement la main sur la garde de son épée, et peut-être fut-il retenu, au moment de la tirer, par la conviction qu’aucun acte de violence ne pourrait être commis impunément dans un tel lieu et devant une pareille assemblée. Cedric, dont les sentiments étaient droits et simples, et dont rarement la capacité embrassait plus d’une chose à la fois, ne put, au milieu de la joie avec laquelle il entendit relever la gloire de ses compatriotes, remarquer le trouble et la colère de son hôte. « Pèlerin, s’écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d’or si tu pouvais me dire les noms des chevaliers qui soutinrent si dignement la renommée de l’heureuse Angleterre.

— Je le ferai volontiers, reprit le pèlerin, et cela sans guerdon[46], car mon serment me défend de toucher de l’or pendant un certain laps de temps.

— Je porterai ce bracelet pour vous, si vous voulez, ami pèlerin, dit Wamba.

— Le premier en renommée et en rang, dit le pèlerin, fut le brave Richard, roi d’Angleterre.

— Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne de descendre du tyran duc Guillaume de Normandie.

— Le comte de Leicester fut le second, et sir Thomas Multon de Gilslard fut le troisième, continua le pèlerin.

— Au moins celui-ci est d’origine saxonne, dit Cedric triomphant.

— Le quatrième fut sir Foulk Doilly, ajouta le pèlerin.

— Il était saxon également du côté de sa mère, » continua Cedric qui écoutait avec le plus vif intérêt, et qui oubliait, du moins en partie, sa haine contre les Normands, dans le commun triomphe du roi d’Angleterre et de ses insulaires.

« Et quel fut le cinquième ? demanda-t-il.

— Le cinquième fut sir Edwin Turneham.

— Brave saxon, par l’âme d’Hengist ! s’écria Cedric. Et le sixième ? continua-t-il avec vivacité ; quel est le nom du sixième ?

— Le sixième, dit le pèlerin après une pause dans laquelle il parut se recueillir, était un jeune chevalier d’un renom moindre et d’un rang moins élevé, admis sous cette honorable bannière, moins pour aider à l’entreprise, que pour faire nombre ; son nom n’est point resté dans ma mémoire.

— Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert avec une sorte de dédain, ce manque de mémoire, après tant de choses dont vous vous êtes souvenu, vient tard pour vous servir. Je vous dirai moi-même le nom du chevalier devant lequel le hasard de ma lance et la faute de mon cheval occasionnèrent ma chute : c’était le chevalier d’Ivanhoe[47] ; et nul entre les six n’acquit plus de gloire pour son âge. Cependant je dirai hautement que, s’il était en Angleterre et qu’il osât renouveler dans le tournoi de cette semaine le cartel de Saint-Jean-d’Acre, monté et armé comme je le suis maintenant, je lui donnerais le choix des armes et me moquerais de l’issue du combat.

— Si votre antagoniste était ici, reprit le pèlerin, il accepterait aussitôt le défi. Mais ne troublons point la paix de ces voûtes par des fanfaronnades qui, vous le savez bien, ne sauraient être mises à l’épreuve. Si jamais Ivanhoe revient de la Palestine, je me rends sa caution, et je suis sûr qu’il vous joindra.

— Bonne caution que la vôtre, dit le chevalier du Temple ; quel gage en donnerez-vous ?

— Ce reliquaire, dit le pèlerin en tirant de son sein, après s’être signé, une petite boîte d’ivoire contenant un morceau de la vraie croix, et que j’ai rapportée du monastère du mont Carmel. »

Le prieur de Jorvaulx se signa et répéta un Pater noster, auquel tout le monde se joignit dévotement, excepté le Juif, les musulmans et le templier, lequel, sans ôter sa toque ou témoigner aucun respect pour la sainteté alléguée de la relique, détacha de son cou une chaîne d’or, qu’il jeta sur la table en disant ; « Que le prieur Aymer garde ce gage et celui de ce vagabond inconnu, comme une promesse que, quand le chevalier d’Ivanhoe reviendra au milieu des quatre mers de la Grande-Bretagne, il relèvera le gant que lui jette Brian de Bois-Guilbert, lequel, dans le cas contraire le proclamera lâche et félon dans toutes les commanderies du Temple en Europe.

— Il ne sera pas nécessaire, dit Rowena, rompant le silence ; ma voix sera entendue, si aucune autre ne s’élève ici en faveur d’Ivanhoe absent. J’affirme qu’il acceptera avec joie tout cartel honorable ; et si ma faible garantie pouvait ajouter à l’inappréciable gage de ce pèlerin sacré, je répondrais sur ma tête et sur mon honneur qu Ivanhoe donnera à ce fier chevalier toute la satisfaction que celui-ci pourra désirer. »

Une multitude d’émotions opposées semblaient avoir absorbé l’âme de Cedric, et le tinrent silencieux durant cette discussion.

L’orgueil satisfait, le ressentiment, l’embarras, se succédaient sur le front large et ouvert du Saxon, comme l’ombre des nuages glissant sur un champ couvert d’épis dorés et ondoyants, tandis que tous ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir produit un effet électrique, demeuraient en suspens, les yeux attachés sur leur maître. Mais lorsque Rowena eut parlé, le son de cette voix douce fit tressaillir Cedric et le tira de son silence.

« Lady Rowena, dit-il, ce langage n’est pas à propos ; s’il était besoin d’une autre garantie, moi-même, tout offensé et justement offensé que je suis, je répondrais sur mon honneur de celui d’Ivanhoe. Mais les garanties du combat sont complètes, même en suivant les règles fanatiques de la chevalerie normande ; n’est-il pas vrai, prieur Aymer ?

— C’est vrai, répondit le prieur ; la sainte relique et la superbe chaîne seront mises en sûreté dans le trésor de notre couvent jusqu’à la décision de ce cartel guerrier. »

Ayant ainsi parlé, il fit encore un signe de croix, et, après bien des génuflexions et des prières marmottées, il donna le reliquaire au frère Ambroise, un des moines de sa suite, tandis que lui-même mit avec moins de cérémonie, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure, la chaîne d’or dans une poche doublée de cuir parfumé, qui s’ouvrait sous son bras. « Maintenant, Cedric, dit-il, mes oreilles sonnent des vêpres avec la force de votre bon vin, qui semble, tant il a de vertu, leur apporter le tintement des cloches de mon couvent ; permettez-nous une autre santé en l’honneur de la belle Rowena, et de passer ensuite aux douceurs du repos.

— Par la croix de Bromholme, dit le Saxon, vous faites peu d’honneur à votre réputation, sire prieur ; la renommée vous représente comme un joyeux moine qui entendrait sonner matines avant de quitter le verre ; pour moi, vieux comme je suis, j’ai craint de succomber en luttant avec vous. Mais certes un enfant saxon de douze ans n’eût pas, de mon temps, abandonné sitôt sa coupe. »

Le prieur avait des raisons pour persévérer dans le système de tempérance qu’il avait adopté. Il n’était pas seulement ami de la paix par profession, il avait encore une aversion plus prononcée pour les querelles. Dans l’occasion présente, il craignait que le caractère altier du Saxon, et que celui du templier, non moins impétueux, ne finissent par amener une explosion. Il insinua donc adroitement l’incapacité de tout homme né hors d’Angleterre, pour lutter dans le joyeux conflit du verre avec une forte et hardie tête saxonne ; il glissa quelques mots sur la sainteté de son propre caractère, et conclut par sa proposition d’aller goûter les bienfaits du sommeil. Le coup de grâce fut servi à la ronde, et les étrangers, après avoir salué profondément Cedric et lady Rowena, se levèrent de table et se mêlèrent dans la salle, tandis que les maîtres de la maison se retiraient avec leurs domestiques par des portes différentes.

« Chien de mécréant, dit le templier au juif Isaac en passant près de lui au milieu de la foule, iras-tu au tournoi ?

— J’en ai le dessein, répondit Isaac en le saluant très bas, s’il plaît à votre révérente valeur.

— Sans doute, reprit le templier, pour déchirer les entrailles de nos nobles par ton usure. Je parie que tu as un magasin de shekels dans ton sac judaïque[48].

— Pas un seul. Qu’ainsi le Dieu d’Abraham me soit en aide, ajouta-t-il en joignant les mains ; je vais seulement implorer l’assistance de quelques frères de ma tribu pour payer la taxe que l’échiquier des juifs m’a imposée. Le dieu de Jacob me soit en aide ; je suis un malheureux ruiné ; le manteau que je porte, je l’ai emprunté de Ruben de Taccaster. »

Le templier sourit sardoniquement à cette réponse. « Maudit sois-tu pour ta fausseté, misérable menteur. » Et en s’éloignant comme s’il eût dédaigné de lui parler davantage, il se mêla à ses esclaves sarrasins auxquels il parla dans une langue inconnue. Le pauvre israélite parut si interdit de l’apostrophe du moine militaire, que le templier avait déjà franchi l’extrémité de la salle avant qu’Isaac eût relevé la tête et se fût aperçu de son départ ; et, lorsqu’il regarda autour de lui, ce fut avec l’air étonné d’un homme aux pieds duquel la foudre vient de tomber, et dont le fracas semble encore assourdir ses oreilles.

L’abbé et le chevalier furent bientôt conduits dans leurs appartements par l’intendant et l’échanson, précédés de deux porte-flambeaux, et suivis par deux autres domestiques chargés de rafraîchissements, tandis que des valets d’un rang plus bas indiquaient à l’escorte des deux personnages les chambres où ils devaient reposer jusqu’au jour.


CHAPITRE VI.


Pour acheter sa faveur, je lui fais ce plaisir. S’il accepte, fort bien ; s’il refuse, tant mieux ; mais, je vous en prie, ne me faites aucun mal.
Shakspeare. Le Marchand de Venise.


Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique avec une torche, passait à travers le sombre labyrinthe des appartements de ce manoir vaste et irrégulier, l’échanson, arrivant derrière lui, se hasarda à lui dire à l’oreille que, s’il ne craignait pas de savourer une coupe de bon hydromel dans une chambre voisine qu’il occupait, il y avait là beaucoup de domestiques de la famille qui seraient bien aises d’entendre les nouvelles que le voyageur apportait de la Terre-Sainte et surtout celles qui concernaient le chevalier d’Ivanhoe. Wamba parut en ce moment pour appuyer la même proposition, ajoutant qu’un verre d’hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans discuter une maxime soutenue par une si grave autorité, le pèlerin les remercia de leur courtoisie, mais fit observer qu’il avait compris dans son vœu religieux l’obligation de ne jamais, dans la cuisine, parler de matières interdites au salon. « Ce vœu, dit Wamba, ne conviendrait guère à un esclave. »

L’échanson secoua les épaules de dépit. « Je comptais le loger dans la chambre près du grenier, dit-il un peu bas au bouffon ; mais, puisqu’il est si peu sociable envers des chrétiens, je vais le reléguer au chenil voisin de celui d’Isaac. Anwold, dit-il au porte-flambeau, conduisez le pèlerin à la cellule méridionale. Je vous souhaite une bonne nuit, pèlerin, ajouta-t-il, avec de légers remercîments pour une courte politesse.

— Bonne nuit, et que le ciel vous accorde sa bénédiction, » répondit le pèlerin d’un air tranquille ; et son guide continua sa marche pour le mener à la cellule qu’Oswald avait indiquée.

Arrivés dans une petite antichambre sur laquelle s’ouvraient plusieurs portes, et qui était éclairée par une petite lampe de fer, ils éprouvèrent une seconde interruption provenant d’une femme de chambre de Rowena, qui, annonçant d’un ton d’autorité que sa maîtresse désirait parler au pèlerin, prit la torche des mains d’Anwold, et, invitant ce dernier à attendre qu’elle revînt, fit signe à l’inconnu de la suivre. Apparemment ne jugea-t-il pas convenable de décliner cette invitation comme la première ; car, bien que son geste montrât qu’il éprouvait quelque surprise à de tels ordres, il obéit sans rien répondre.

Pour arriver à lady Rowena, il fallait traverser un petit corridor et monter sept marches qui n’étaient autres que des poutres de chêne solides et massives ; la sauvage magnificence de ce séjour s’accordait bien avec le respect dont était pénétré pour la jeune saxonne le noble seigneur du manoir. Les murs de l’appartement étaient couverts de tapisseries brodées qui, au moyen de diverses espèces de soie entremêlées de fils d’or et d’argent, représentaient, avec tout l’art dont étaient susceptibles ces temps reculés, des chasses au lévrier et au faucon. Le lit était orné de cette riche tapisserie et entouré de rideaux teints en pourpre. Les sièges étaient aussi recouverts d’une étoffe coloriée, et l’un d’eux, plus élevé que les autres, avait un marchepied d’ivoire artistement ciselé.

Quatre candélabres d’argent, supportant des bougies en cire, servaient à éclairer ce lieu ; mais, hâtons-nous de le dire, qu’aucune de nos modernes beautés ne porte envie à la magnificence de la princesse saxonne. Les murs de l’appartement avaient été si mal finis, et se trouvaient alors tellement lézardés que la riche tapisserie dont ils étaient couverts remuait au moindre souffle, et, en dépit d’une sorte de paravent destiné à les protéger, la flamme des torches vacillait dans l’air comme le plumet sur la toque du chieftain[49]. Ici tout paraissait magnificence avec une grossière prétention à montrer quelque goût ; mais ce qu’on appelle les commodités de la vie domestique, ou le confortable, y manquait presque entièrement, parce qu’il était encore inconnu.

Lady Rowena, avec trois de ses suivantes qui se tenaient derrière elle et qui arrangeaient sa chevelure pour la nuit, était assise sur l’espèce de trône déjà mentionné, et regardait autour d’elle comme une reine qui attend d’universels hommages. Le pèlerin connaissait ses droits, et il y paya tribut par une profonde génuflexion. « Levez-vous, pèlerin, lui dit-elle avec grâce ; celui qui prend la défense de l’absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore la valeur. Retirez-vous, dit-elle à ses suivantes, excepté Elgitha, je voudrais parler avec ce saint voyageur. » Les jeunes filles, sans quitter l’appartement, allèrent se placer dans la partie la plus éloignée et s’assirent sur un petit banc de chêne contre la muraille, où elles se tinrent muettes comme des statues, bien qu’à une telle distance leurs chuchotements n’eussent pu interrompre l’entretien de leur maîtresse avec cet inconnu.

« Pèlerin, lui dit Rowena après un moment de silence durant lequel elle semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la conversation, vous avez ce soir mentionné un nom, je crois, dit-elle avec une sorte d’effort, le nom d’Ivanhoe, dans un château où, d’après les lois de la nature et de la parenté, il aurait dû résonner d’une manière agréable ; et cependant telle est la perversité du sort, que, de tous ceux dont les cœurs auraient dû tressaillir à ce nom, j’ose à peine vous demander en quel lieu et dans quelle situation vous avez laissé le jeune héros. Nous avons su qu’étant resté en Palestine, à cause de sa mauvaise santé, après le départ de l’armée anglaise, il avait souffert les persécutions de la ligue française, à laquelle les templiers passent pour être attachés.

— Je connais peu le chevalier d’Ivanhoe, répondit le pèlerin d’une voix émue ; je voudrais le connaître mieux, madame, puisque vous vous intéressez à sa fortune. Il a, je crois, surmonté la persécution de ses ennemis en Palestine, et il était au moment de retourner en Angleterre, où vous savez mieux que personne quelle chance de bonheur l’attend. »

Lndy Rowena poussa un profond soupir, et demanda avec plus d’instance l’époque où le chevalier d’Ivanhoe pourrait rentrer dans sa patrie, et s’il ne serait pas exposé à de grands dangers dans sa route. Sur la première question le pèlerin avoua son entière ignorance ; sur la seconde il répondit que le voyage pouvait se faire en sûreté par Venise et Gênes, et de là par la France. « Ivanhoe, ajouta-t-il, est familiarisé avec la langue et les coutumes françaises, et il n’a à redouter aucun fâcheux hasard dans son trajet vers ce dernier pays.

— Plût à Dieu, dit Rowena, qu’il fût déjà ici et en état de porter les armes au prochain tournoi, dans lequel les chevaliers anglais auront à déployer leur habileté et leur courage ! Si Athelstane de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait de fâcheuses nouvelles en abordant en Angleterre. Comment se trouvait-il, étranger, la dernière fois que vous l’avez vu ? La maladie avait-elle appesanti sa lourde main sur la force et les traits du jeune homme ?

— Il était plus pâle, dit le pèlerin, et plus maigre qu’à l’époque où il revint de Chypre, à la suite de Richard Cœur-de-Lion, et les soucis semblaient gravés sur son visage ; mais je ne l’abordai point, ne le connaissant pas.

— Il ne trouvera, je le crains, dit la dame, que bien peu de motifs dans son pays natal d’éclaircir les nuages qui obscurcissent la sérénité de son front gracieux. Je vous remercie, bon pèlerin, de vos renseignements sur le compagnon de mon enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à ce saint homme, que je ne veux pas retenir plus long-temps. » L’une d’elles présenta une coupe d’argent plein d’un mélange de vin et d’épices, que Rowena effleura de ses lèvres, pour la passer au pèlerin qui, avec une humble obéissance, en but quelques gouttes.

« Accepte cette aumône, mon ami, continua-t-elle, en lui offrant une pièce d’or, comme une marque du vif intérêt que j’ai pris à ton pénible voyage, et de mon respect pour les lieux saints que tu as visités. » Le pèlerin reçut le don avec une révérence aussi profonde que la précédente, et suivit Edwina hors de l’appartement, pour retourner dans l’antichambre. Il y retrouva le domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le conduisit, avec plus de hâte que de cérémonie, dans la partie extérieure et la plus sale du château, où un certain nombre de petites chambres ou plutôt de cellules recevaient, pour y passer la nuit, les domestiques du dernier ordre et les étrangers d’une classe inférieure.

« Dans laquelle de ces cellules repose le Juif ? » demanda le pèlerin.

« Le chien de mécréant, répondit Anwold, croupit dans la cellule voisine de la vôtre. Par saint Dunstan, combien il faudra la racler et la nettoyer avant de la rendre propre à loger un chrétien !

— Et où sommeille le porcher Gurth ?

— Dans la cellule à votre droite, comme le Juif à votre gauche ; vous servez de séparation entre l’enfant de la circoncision et le gardien de ce qui est en abomination dans les tribus d’Israël. Vous eussiez occupé un endroit plus convenable si vous aviez accepté l’invitation d’Oswald.

— Je suis content de ceci, reprit le pèlerin, la compagnie même d’un juif ne saurait répandre la souillure à travers une cloison de chêne. »

Disant ces mots il entra dans le cabinet qui lui était destiné, et, prenant la torche des mains du domestique, il le remercia en lui souhaitant une bonne nuit. Il ferma alors la porte de la cellule, plaça la torche dans un candélabre de bois, et promena un regard scrutateur dans ce taudis, dont tout l’ameublement consistait en une grossière escabelle de bois, et en une sorte de lit fait en planches plus grossières encore, rempli de paille fraîche, sur laquelle s’étendaient deux ou trois peaux de mouton en guise de couvertures. Et ayant éteint sa torche, le pèlerin se jeta tout habillé sur le grabat, et dormit, ou du moins resta couché jusqu’à ce que les premières lueurs de l’aube eussent trouvé un passage à travers la petite fenêtre grillée qui servait à la fois d’entrée à l’air et à la clarté dans cette cellule misérable. Alors il se leva, fit sa prière du matin, et, rajustant son habillement, il s’en fut vers le chenil du juif Isaac, en levant le loquet aussi doucement qu’il put.

L’Israélite était livré à un sommeil très agité sur une couche pareille à celle où le pèlerin avait passé la nuit. La portion des vêtements que le Juif avait quittés la veille, était disposée soigneusement autour de sa personne, comme pour empêcher qu’ils ne lui fussent dérobés durant le sommeil. Un trouble manifeste était peint sur son front, et ressemblait presque à une agonie. Ses bras se mouvaient d’une manière convulsive, comme pour lutter contre le cauchemar, et des exclamations en hébreu ou dans la langue moderne, mêlée d’anglais et de normand, s’élevaient par intervalles, par exemple, celles-ci : « Pour l’amour du dieu d’Abraham, épargnez un malheureux vieillard ! je suis pauvre, je n’ai pas un penny ; dussiez-vous avec des fers me déchirer les membres, je ne pourrais vous rien donner ! »»

Le pèlerin n’attendit pas la fin de la vision du Juif, il le poussa avec son bâton. Ce contact soudain probablement s’unit aux craintes excitées par le songe, car le vieillard tressaillit aussitôt, ses cheveux gris se dressèrent sur sa tête, et sautant sur ses vêtements et les serrant dans ses mains comme un faucon serre étroitement sa proie, il attacha sur le pèlerin ses yeux noirs et perçants, avec une expression de sauvage surprise et de crainte inexprimable. « Ne craignez rien, Isaac, dit le pèlerin, je viens vers vous en ami.

— Que le Dieu d’Israël vous bénisse, dit le Juif, grandement soulagé, je rêvais, mais le père Abraham soit loué, ce n’était qu’un rêve ; et, ajouta-t-il avec son ton habituel, de quoi votre bon plaisir peut-il avoir à s’occuper avec un pauvre juif et à une heure si matinale ?

— C’est pour vous dire que si vous ne quittez pas sur-le-champ cette maison, et ne marchez avec célérité, votre voyage ne sera pas sans péril.

— Dieu de Moïse, dit le Juif, qui donc pourrait avoir intérêt à mettre en danger un pauvre malheureux tel que moi ?

— Vous devez le savoir, dit le pèlerin ; mais apprenez que, lorsque le templier hier soir traversait la salle, il parla à ses esclaves musulmans en langue arabe que je comprends très bien, et il leur ordonna de veiller ce matin au départ du Juif, de le saisir à quelque distance du château, et de le conduire au manoir de Philippe de Malvoisin ou à celui de Reginald Front-de-Bœuf. »

Il serait impossible d’exprimer la terreur extrême qui s’empara du Juif à cette nouvelle, et il sembla avoir perdu toutes ses facultés à la fois : ses bras tombèrent à ses côtés, sa tête se pencha sur sa poitrine, ses genoux plièrent sous le poids de son corps, ses nerfs et ses muscles parurent se relâcher et perdre toute espèce d’énergie, et il tomba aux pieds du pèlerin comme un homme qui se baisse, s’agenouille et se prosterne pour exciter la compassion, mais comme un homme saisi de toutes parts par la pression d’une force invisible qui l’écrase et l’attache à la terre, sans lui laisser aucun moyen de résistance.

« Dieu d’Abraham ! fut sa première exclamation, lorsqu’il étendit et leva ses mains décharnées, mais sa tête grise fixée sur le sol ; ô saint Moïse ! ô bienheureux Aaron ! dit-il ensuite, mon rêve n’était donc pas chimérique, la vision ne m’est donc pas venue en vain ! je sens déjà les instruments du supplice qui me déchirent les nerfs ! je sens la torture passer sur mon corps, comme les herses, les faux et les haches de fer sur les hommes de Raab et les cités des enfants d’Ammon ! »

« Debout, Isaac, et écoutez-moi, dit le pèlerin, qui voyait sa détresse avec une compassion mêlée de mépris ; vous avez de justes motifs de terreur, en réfléchissant combien les princes et les nobles ont tourmenté vos frères pour en arracher des trésors ; mais debout, encore une fois, et je vous indiquerai un moyen d’évasion. Quittez à l’instant ce château, pendant que les étrangers y sommeillent encore depuis le repas d’hier au soir ; je vous guiderai dans la forêt par des sentiers secrets aussi bien connus de moi que d’aucun des garde-chasses qui les suivent, et je ne vous laisserai qu’après vous avoir placé sous la conduite de quelque chef ou baron se rendant au tournoi, dont vous avez probablement les moyens d’acheter la protection. » Pendant que les oreilles d’Isaac recueillaient avidement les espérances d’évasion que ce discours y glissait, il commençait graduellement et pouce à pouce à se lever de terre, jusqu’à ce qu’il se fût mis sur ses genoux, rejetant en arrière ses longs cheveux gris et sa longue barbe, et fixant ses yeux noirs sur le visage du pèlerin, avec une expression à la fois d’espérance et de crainte, mêlée de soupçons ; mais lorsqu’il entendit la fin de ce discours, sa première terreur lui revint dans toute sa force, et il retomba la face contre terre, en s’écriant : « Moi, posséder les moyens de m’assurer la protection d’un homme puissant ? hélas ! si c’est en cela que consiste la seule voie de salut qui m’est réservée, comment puis-je la prendre, moi, pauvre juif, que des extorsions de toute espèce ont déjà réduit à la misère de Lazare ? » Alors, comme si le soupçon eût dominé les autres sentimens qui l’agitaient, il s’écria tout-à-coup : « Pour l’amour de Dieu, jeune homme, ne me trahissez pas ! Au nom du grand Être qui nous a créés tous, Juifs aussi bien que Gentils, Israélites comme Ismaélites, ne me trahissez pas ! Hélas ! ne fallût-il qu’un penny pour acheter la protection d’un pauvre chrétien, je ne pourrais le donner. » En disant ces derniers mots, il se leva et saisit le manteau du pèlerin, en jetant sur lui des regards de suppliant. Celui-ci retira son manteau, comme pour éviter la souillure de tout contact avec ce misérable.

« Quand tu posséderais toutes les richesses de ta tribu, dit-il, quel intérêt pourrait me porter à te nuire ? Sous ce vêtement, je suis voué à la pauvreté, et je ne le changerais contre quoi que ce fût, si ce n’est un cheval et une cotte de mailles. Du reste, ne pense pas que je me soucie de ta société, ou que je me propose d’en tirer quelque avantage ; reste ici, si tu le veux ; Cedric le Saxon pourra te protéger.

— Hélas ! dit le Juif, il ne souffrira pas que je voyage au milieu de sa suite : Saxon ou Normand rougirait de se trouver avec le pauvre Israélite ; et cependant, voyager seul au milieu des domaines de Philippe de Malvoisin ou de Reginald Front-de-Bœuf… Bon jeune homme, je te suivrai ! hâtons-nous, prenons nos ceintures, fuyons ; voici ton bâton, pourquoi tardes-tu ?

— Je suis prêt, dit le pèlerin, cédant aux instances de son compagnon ; mais il faut s’assurer les moyens de quitter la place ; suivez-moi. » Il le conduisit vers la cellule voisine, qui, comme on le sait, était occupée par Gurth le porcher : « Debout, Gurth, dit le pèlerin, baisse le pont-levis, et laisse-nous sortir le Juif et moi. »

Gurth, dont l’emploi, si humble de nos jours, lui donnait autant d’importance dans l’Angleterre saxonne que le même emploi en donnait à Eumée en Ithaque, fut offensé du ton familier et impératif que prenait le pèlerin.

« Le Juif, quittant Rotherwood, dit-il en s’appuyant sur le coude et le considérant d’un air dédaigneux, sans bouger de son grabat ; le Juif, quittant Rotherwood et voyageant de compagnie avec le pèlerin ! »

— J’ai justement rêvé, dit Wamba, qui entrait alors, qu’il avait osé nous dérober un jambon.

— Ma foi, dit Gurth, la tête toujours appuyée sur la bûche qui lui servait d’oreiller, le Juif et le Gentil voudront bien attendre l’ouverture de la grande porte ; nous ne souffrons pas ordinairement que les visiteurs sortent du château furtivement et à une heure aussi indue.

— Cependant, dit le pèlerin d’un ton impératif, je ne pense pas que vous me refusiez cette faveur. » En disant ces mots, il se pencha vers le lit du porcher, toujours nonchalamment couché, et lui dit à l’oreille et à voix basse quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé ; le pèlerin, élevant le doigt subitement dans l’attitude d’un homme qui recommande un absolu silence, ajouta : « Prends garde, Gurth, tu es prudent, je le sais ; allons, baisse le pont-levis, tu en sauras plus tout à l’heure. »

Gurth obéit avec joie et précipitation, tandis que Wamba et le Juif qui le suivaient s’étonnaient l’un et l’autre du soudain changement qui s’était opéré chez le porcher.

« Ma mule, ma mule, dit le Juif, après avoir passé la fausse porte.

— Va lui chercher sa mule, dit le pèlerin ; écoute, il en faut une autre pour moi qui l’accompagnerai jusqu’à ce qu’il soit hors de ces parages. Je remettrai la bête saine et sauve à Ashby à quelqu’un de la suite de Cedric… En outre… » Il s’approcha de Gurth et lui parla à voix basse.

« Certes je le ferai volontiers, très volontiers, » et il partit incontinent pour exécuter les ordres qu’il avait reçus.

« Je voudrais bien savoir, dit Wamba, quand son camarade se fut éloigné, ce que vous autres pèlerins apprenez dans la Terre Sainte.

— À dire nos prières, imbécile, répondit le pèlerin, et à mortifier notre corps par les jeûnes, les veilles et les oraisons.

— Vous apprenez sans doute quelque chose de plus efficace que tout cela, répondit le bouffon ; car comment la prière ou le repentir pourraient-ils exciter Gurth à rendre un service ? comment les veilles ou le jeûne pourraient-ils le porter à vous prêter une mule ? Moi, je pense que vous eussiez obtenu une réponse tout aussi polie du favori de Gurth, de son cochon noir, si vous eussiez pris le parti de parler à la pauvre bête et de votre repentir et de vos veilles.

— Imbécile Saxon, » dit le pèlerin.

« C’est vrai, dit le bouffon ; si, comme toi, j’étais Normand, car je te suppose tel, j’aurais eu pour moi le sort, et j’aurais été plus sage. »

Gurth parut en ce moment avec les mules de l’autre côté du fossé. Les voyageurs traversèrent le pont-levis, formé seulement de deux planches. Le peu de largeur de ce pont répondait exactement à celle de la fausse porte ; un petit guichet pratiqué à la palissade extérieure donnait accès dans la forêt. Ils n’eurent pas plus tôt atteint les mules, que le Juif se hâta de fixer sur la selle, de ses mains tremblantes, un petit sac de bougran bleu, qu’il tira de dessous son manteau, et qui, marmottait-il, ne contenait autre chose qu’un habillement de rechange. Alors, s’élançant sur l’animal avec une vivacité et une ardeur que, d’après son âge, on ne pouvait lui supposer, il se hâta de disposer les pans de son manteau de manière à dérober tout-à-fait aux regards le fardeau qu’il avait eu soin de placer en croupe. Le pèlerin monta avec moins de précipitation, et tendit, en partant, sa main à Gurth, qui la baisa avec les marques d’un respect vraiment inexprimable. Le porcher, sans quitter la place qu’il occupait, restait les yeux attachés sur les voyageurs jusqu’à ce qu’ils se fussent perdus sous les branches de la forêt, lorsqu’il fut tiré de sa rêverie par la voix de Wamba.

« Mon bon ami Gurth, dit le bouffon, sais-tu que ce matin tu es d’une obligeance vraiment étrange, et d’une piété que je ne t’ai jamais vue. Ah ! que ne suis-je un père prieur ou un pauvre pèlerin, je profiterais au moins de ton zèle et de ta politesse inaccoutumée, et certes j’en tirerais un autre prix qu’un baiser sur la main.

— Tu n’es pas assez fou pour cela, Wamba, répondit Gurth ; quoique tu ne raisonnes que sur des apparences ; mais, je le sais, le plus sage de nous n’agit pas autrement. Allons, il est temps d’aller vaquer aux soins de ma charge. » Parlant ainsi il retourna au château, accompagné du bouffon.

Pendant ce temps les voyageurs continuaient leur route avec un empressement qui semblait justifier les craintes violentes du Juif peu disposé, à raison de son âge, à supporter un mouvement rapide et continuel. Le pèlerin, familier avec les tours et les détours du bois, se dirigeait vers les sentiers les plus détournés et excitait ainsi à chaque pas les soupçons de l’Israélite qui lui supposait alors le dessein de le conduire dans quelque embuscade préparée par ses ennemis. On pourrait, en toute conscience, lui pardonner ses doutes ; car, excepté peut-être les poissons volants, il n’existait pas sur la terre, dans les airs, et sous les eaux, une race qui fût, autant que les Juifs l’étaient à cette époque, l’objet d’une persécution générale, continue et impitoyable. Sous les prétextes les plus légers et les plus déraisonnables, aussi bien que sur les accusations les plus absurdes et les plus mal fondées, leurs personnes et leurs biens étaient exposés à tous les caprices de la fureur populaire ; car Normands, Saxons, Danois et Bretons, quelque ennemis qu’ils fussent, rivalisaient d’exécrations contre un peuple qu’un des points de leur religion leur ordonnait de haïr, d’outrager, de mépriser, de piller et de persécuter. Les rois de la race normande, et les nobles indépendants qui les imitaient dans tous leurs actes de tyrannie, maintenaient contre ce peuple dévoué une persécution plus régulière, plus calculée et plus intéressée. Voici à ce sujet un trait bien connu de la vie du roi Jean. Un Juif opulent avait été renfermé dans un château par ordre de ce roi. Il lui faisait, chaque jour, arracher une dent. Le malheureux Israélite voyant sa mâchoire entièrement dégarnie consentit à payer au roi une somme immense, précisément celle que le tyran avait eu l’intention de lui extorquer. Le peu d’argent monnayé qui se trouvait dans le pays était presque entièrement entre les mains de ce peuple persécuté, et la noblesse n’hésitait pas à suivre l’exemple du souverain, et le lui arrachait par toute espèce d’oppression et même au moyen de tortures personnelles. Cependant le courage passif inspiré par l’amour du gain portait les Juifs à braver les maux divers auxquels ils étaient exposés, en considération des profits immenses qu’ils pouvaient réaliser dans un pays naturellement aussi riche que l’Angleterre. En dépit de toute espèce de découragement, et même d’une cour spéciale de taxes, appelée échiquier des Juifs, créée dans le seul but de les dépouiller et de les ruiner, les Juifs multipliaient et accumulaient des sommes immenses qu’ils faisaient passer de main en main par lettres de change, invention dont le commerce leur est, dit-on, redevable, et au moyen de laquelle ils pouvaient transporter leurs richesses partout où bon leur semblait, de telle manière que, s’ils étaient menacés d’oppression dans un pays, leur fortune pût être mise en sûreté dans un autre. Placées ainsi en quelque sorte en opposition avec le fanatisme et la tyrannie de ceux sous lesquels ils vivaient, l’opiniâtreté et l’avarice des Juifs semblaient croître en proportion de la persécution dont ils étaient l’objet ; et si les richesses immenses qu’ils acquéraient ordinairement dans le commerce les plaçaient souvent dans une position dangereuse, d’un autre côté elles servaient à étendre leur influence et à leur assurer un certain degré de protection. Le malheur de leur condition rendait leur caractère défiant, soupçonneux et timide, mais aussi obstiné, indomptable et adroit à éviter les dangers auxquels ils étaient exposés.

Les voyageurs s’étant avancés d’un pas rapide à travers plusieurs sentiers détournés, le pèlerin rompit enfin le silence. « Ce grand chêne ruiné, dit-il, marque la limite des domaines de Front-de-Bœuf. Nous avons passé depuis long-temps ceux de Malvoisin. Nous n’avons plus à craindre d’être poursuivis. »

— « Que les roues de leurs chariots se brisent, dit le Juif, comme celles de l’armée de Pharaon, afin qu’ils soient arrêtés dans leur marche ! Mais ne m’abandonnez point, bon pèlerin, songez à ce fier et sauvage templier et à ces esclaves sarrasins ; peu leur importera le lieu où ils me rencontreront ; manoir ou terre seigneuriale, ils ne respectent rien.

— Notre route, dit le pèlerin, devrait nous séparer ici, car il ne semble pas convenir à des hommes de mon caractère et du tien de voyager ensemble plus long-temps que la nécessité ne le commande. D’ailleurs, quelle assistance pourrais-tu recevoir de moi, paisible pèlerin, contre deux païens armés ?

— Ô brave jeune homme, tu peux me défendre, et je sais que tu le veux. Pauvre comme je suis, je le demande, non pas avec de l’argent à la main, car, pour de l’argent, que le Dieu d’Abraham me soit en aide ! je n’en ai pas ; mais…

— Argent ou récompense, dit le pèlerin en l’interrompant, je l’ai déjà déclaré que je n’en voulais pas. Pour te guider, je le puis, et même il peut se faire que je te défende, puisque protéger un Juif contre un Sarrasin, n’est pas une chose entièrement indigne d’un chrétien. Je te mettrai donc sain et sauf sous une escorte convenable. Nous ne sommes plus éloignés de la ville de Sheffield, où tu pourras trouver des hommes de ta tribu qui t’offriront un asile.

— Que la bénédiction de Jacob s’étende sur toi, bon jeune homme, répondit le Juif. Je trouverai à Sheffield un abri chez mon parent Zareth, et les moyens de continuer ma route en sûreté.

— Qu’il en soit ainsi, reprit le pèlerin, nous allons donc à Sheffield, et une demi-heure de marche nous suffira avec nos chevaux pour nous trouver en vue de cette ville. »

La demi-heure s’écoula dans un silence absolu de part et d’autre, le pèlerin dédaignant peut-être d’adresser la parole au Juif, excepté en cas de nécessité réelle, et le Juif n’osant pas ouvrir de conversation avec un homme dont le voyage à la Terre-Sainte imprimait à son caractère une sorte de sainteté. Ils s’arrêtèrent sur un lieu élevé, et le pèlerin, apercevant la ville de Sheffield, placée sous leurs yeux, répéta les mots : « Ici nous devons nous séparer.

— Non pas avant que vous ayez reçu les remercîments du pauvre juif, dit Isaac ; car je n’ose pas vous proposer de venir avec moi chez mon parent Zareth qui pourrait me procurer les moyens de reconnaître vos bons offices.

— Je t’ai déjà dit, reprit le pèlerin, ne vouloir pas de récompense. Si, parmi le grand nombre de tes débiteurs, tu veux épargner, pour l’amour de moi, le supplice des fers et de la prison, surtout si c’est un malheureux chrétien mis à ta discrétion, je regarderai cette générosité de ta part comme une ample récompense du léger service que je viens de te rendre.

— Attendez, attendez, s’écria le Juif en retenant le pèlerin par son manteau ; je voudrais faire quelque chose de plus que cela, quelque chose pour vous-même. Dieu sait que le Juif est pauvre ; oui, Isaac n’est qu’un mendiant de sa tribu ; mais pardonnez-moi si je devine ce que vous souhaitez le plus en ce moment.

— Si tu le devinais réellement, répondit le pèlerin, tu ne pourrais me le donner, quand même tu serais aussi riche que tu dis être pauvre.

— Comme je le dis, répéta le Juif. Hélas ! croyez-le, je ne dis que la vérité ; je suis un homme volé, endetté, misérable ; des mains cruelles m’ont dépouillé de mes marchandises, de mon argent, de mes navires et de tout ce que je possédais ; je puis cependant vous dire ce que vous désirez, et peut-être vous le procurer aussi : c’est un bon cheval et une armure. «

Le pèlerin tressaillit, et se tournant brusquement vers le Juif : « Quel démon, dit-il, t’a inspiré cette conjecture ?

— Qu’importe ? répondit le Juif en souriant, si c’est une vérité ; et si j’ai deviné vos désirs, je puis également les satisfaire.

— Mais considère, dit le pèlerin, mon caractère, mon costume, mes vœux.

— Je vous connais, vous autres chrétiens, reprit le Juif ; je sais que les plus généreux d’entre vous, par un entraînement superstitieux, prennent le bourdon et les sandales, et s’en vont nu-pieds visiter les tombeaux des hommes morts.

— Ne blasphème pas, juif, lui dit le pèlerin d’un ton sévère.

— Pardon, dit le Juif, si j’ai parlé inconsidérément ; mais vous avez laissé échapper hier au soir et ce matin des paroles qui, comme des étincelles jaillissant du caillou, ont trahi le métal qui les recèle ; et sur le cœur qui palpite sous la robe de ce pèlerin est cachée une chaîne d’or de chevalier, comme aussi elle cache des éperons de cavalier. J’ai aperçu ces trésors, je les ai vus briller ce matin, lorsque vous vous êtes penché sur mon grabat. »

Le pèlerin ne put s’empêcher de sourire : « Si tes vêtements étaient scrutés par un œil aussi curieux que le tien, dit-il, quelle découverte n’y pourrait-on pas faire !

— Ne dites point cela, » reprit le Juif en changeant de couleur ; et, tirant en hâte son encrier comme pour briser une telle conversation, il se mit à écrire sur un feuillet de papier qu’il appuya sur le sommet de sa toque jaune, et sans descendre de sa mule. Dès qu’il eut fini, il donna le billet, tracé en caractères hébraïques, au pèlerin, en lui disant : « À Leicester, tout le monde connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram de Lombardie ; portez-lui ce billet ; il a encore à vendre six armures de Milan, dont la moindre ne serait pas indigne d’une tête couronnée, et dix bons coursiers, dont le moindre pourrait être monté par un roi allant livrer une bataille pour la défense de sa couronne. Il vous remettra, selon votre choix, un cheval et une armure avec tout ce qui pourra vous être nécessaire pour le tournoi. Après la lutte, vous lui rendrez le tout en bon état, à moins que vous ne préfériez en payer la valeur au propriétaire.

— Mais, Isaac, dit le pèlerin souriant, sais-tu que dans ces jeux les armes et le palefroi du chevalier vaincu reviennent de droit au vainqueur ? Or, je puis être malheureux, et perdre ce que je ne puis rendre ou payer. »

Le Juif parut quelque peu étonné et peiné de cette chance ; mais recueillant son courage, il répondit aussitôt :

« Non, non, non, c’est impossible ; je ne veux pas y songer ; la bénédiction de Dieu sera sur toi ; ta lance sera aussi formidable que la verge de Moïse. »

Disant ces mots, il tourna la tête de sa mule pour s’en aller, quand le pélerin à son tour le saisit par le manteau :

« Non, Isaac, tu ne connais pas encore tous les périls du combat ; le cheval peut être tué, l’armure endommagée, car je n’épargnerai ni l’un ni l’autre ; d’ailleurs les gens de ta tribu ne donnent rien pour rien, et il faudrait que je payasse quelque chose pour m’en être servi. »

Le Juif se tordit sur sa selle comme un homme atteint de la colique ; mais de meilleurs sentiments prédominèrent sur ceux qui lui étaient le plus familiers :

« N’importe, dit-il, n’importe ; laissez-moi partir. S’il y a quelque dommage, il ne vous en coûtera rien ; s’il y a quelque argent de perdu, Kirgath Jaïram l’oubliera pour l’amour d’Isaac, son parent. Adieu ; cependant, écoutez, bon jeune homme, dit-il en se retournant et en grimaçant de crainte ; ne vous emportez pas trop dans ce vain tumulte ; je ne veux pas dire que vous n’exposiez pas trop le cheval ni l’armure ; je veux parler de votre vie.

— Grand merci de ta sollicitude, dit le pèlerin souriant de nouveau ; je profiterai de ta franche courtoisie, et j’aurai bien du malheur si je ne puis en tenir compte. »

Ils se quittèrent et prirent chacun une route différente pour entrer à Sheffield.


CHAPITRE VII.


Suivis de leurs nombreux écuyers, les chevaliers s’avancent avec un magnifique appareil. L’un porte le haubert, un autre tient la lance, un troisième vient le bras armé du bouclier resplendissant. Le coursier frappe la terre d’un pied impatient, et ronge son frein d’or plein d’écume. Les forgerons et les armuriers se présentent sur leurs palefrois, des limes en main et des marteaux à leur ceinture, avec des clous pour réparer les épieux brisés, et des courroies pour rattacher les boucliers. Une milice à cheval borde les rues ; et la foule accourt, le bras chargé d’un pesant gourdin.
Dryden. Palémon et Arcite.


La condition du peuple anglais dans ce temps-là était fort malheureuse. Le roi Richard était absent, détenu prisonnier et au pouvoir du perfide et cruel duc d’Autriche. Le lieu même de sa captivité restait ignoré, et son sort n’était qu’imparfaitement connu de la généralité de ses sujets livrés alors à toute espèce d’oppression subalterne.

Le prince Jean, ligué avec Philippe de France, mortel ennemi de Richard, usait de toute son influence auprès du duc d’Autriche pour prolonger la captivité de son frère Richard, auquel il était redevable de tant de bienfaits. Pendant le même temps il fortifiait son parti dans le royaume dont il se proposait de disputer la succession, en cas de mort du roi, avec le légitime héritier, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffrey Plantagenet, frère aîné de Jean ; usurpation qui fut, on le sait, effectuée par la suite. Léger, licencieux et perfide, Jean attacha aisément à sa personne et à son parti, non seulement tous ceux qui avaient des raisons de craindre le ressentiment de Richard, pour leur conduite en son absence, mais encore la classe nombreuse de tous ces gens qui bravent les lois, et que les croisades avaient ramenés dans leur patrie, imbus des vices de l’Orient, appauvris, endurcis de caractère, et qui plaçaient leurs espérances de butin dans une commotion intérieure et une guerre civile.

À ces causes de détresse publique et de crainte se mêlait l’inquiétude occasionnée par cette foule de proscrits ou d’outlaws, qui, réduits au désespoir par l’oppression de la noblesse féodale et par la sévérité des lois sur les forêts, s’étaient réunis en troupes nombreuses, s’emparant des bois et des terres vagues ou abandonnées, se riant de la justice et de la magistrature de la contrée. Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux où ils jouaient le rôle de petits souverains, étaient les chefs de bandes non moins contemptrices des lois, et non moins oppressives, que ces déprédateurs avoués. Pour maintenir leurs forces et soutenir l’extravagante magnificence qu’ils affichaient, ces nobles empruntaient de grandes sommes d’argent aux juifs à énorme intérêt, qui dévorait leurs revenus comme des cancers, auxquels il n’y avait d’autres remèdes que quand les circonstances fournissaient l’occasion d’exercer sur leurs créanciers quelques actes de violence.

Sous les fardeaux variés qui pesaient sur lui dans cet état malheureux des choses, le peuple anglais souffrait profondément pour le présent, et ne craignait pas moins pour l’avenir. Cette fâcheuse position fut encore empirée par une maladie contagieuse répandue dans le pays, et rendue bien plus malfaisante par la malpropreté, la mauvaise nourriture, les habitations malsaines des classes inférieures, dont un grand nombre succombait, et dont les survivants étaient tentés de leur envier un sort si déplorable, par les nouveaux malheurs qui les menaçaient.

Cependant, au milieu de ces calamités réunies, le pauvre comme le riche, le peuple comme la noblesse, prenaient au tournoi qui allait s’ouvrir, et qui était le grand spectacle de ces temps, un aussi vif intérêt que le bourgeois affamé de Madrid a coutume d’en prendre à un combat de taureaux, pour lequel il négligera jusqu’à sa nourriture du soir. Ni le devoir, ni la faiblesse et les infirmités n’empêchaient les jeunes et les vieux d’accourir à ces pompes. La passe d’armes, comme on l’appelait, qui allait avoir lieu à Ashby dans le comté de Leicester, devait réunir les champions de la plus haute renommée en présence du prince Jean lui-même, qui était attendu pour ajouter encore à la magnificence du spectacle ; un immense concours de personnes de tout rang et de toute condition s’était empressé dès le matin au lieu désigné pour le combat.

Ce lieu était singulièrement pittoresque : sur la lisière d’un bois, à un mille de la ville d’Ashby, était une vaste prairie couverte du plus beau gazon, bornée d’un côté par la forêt et de l’autre par de grands chênes isolés, dont quelques uns étaient d’une énorme grosseur. Le sol, comme disposé à dessein pour le jeu martial qui allait s’ouvrir, s’abaissait insensiblement des deux côtés jusqu’au niveau parfait, et était enfermé par de fortes palissades formant un espace d’un quart de mille en longueur et de la moitié en largeur.

Cet espace était carré, sauf les angles qui s’arrondissaient considérablement pour la commodité des spectateurs. Les ouvertures pour l’entrée des combattants se trouvaient aux extrémités nord et sud de la lice ; elles étaient fermées par de grosses portes en bois, chacune assez large pour laisser passage à deux cavaliers de front. À chacune de ces portes stationnaient deux hérauts, escortés de six trompettes, d’un même nombre de poursuivants d’armes, d’un fort détachement de troupes destinées à maintenir le bon ordre et à s’assurer de la qualité des chevaliers qui se proposaient de prendre part à la lice.

Sur une plate-forme, derrière l’entrée méridionale, et formée par l’élévation naturelle du terrain, se voyaient cinq magnifiques pavillons ornés de panonceaux rouges et noirs, couleurs choisies par les cinq chevaliers tenants. Les cordages des tentes étaient de même couleur. Devant chaque pavillon était suspendu le bouclier du chevalier par lequel il était occupé, et à côté se tenait son écuyer, déguisé en sauvage ou en homme des bois, ou revêtu de tout autre costume fantastique, suivant le goût de son maître et le caractère qu’il lui avait plu de prendre pour le combat. Le pavillon central, dans une place d’honneur, avait été assigné à Brian de Bois-Guilbert, dont la renommée dans tous les combats de chevalerie, non moins que sa liaison avec les chevaliers qui avaient conçu l’idée de cette passe-d’armes, l’avait fait accueillir avec empressement dans la compagnie des tenants qui l’avaient même adopté pour chef.

D’un côté de sa tente se trouvait celle de Reginald Front-de-Bœuf et de Richard de Malvoisin, et de l’autre côté se voyait le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont l’aïeul avait été lord grand-maître d’Angleterre au temps de Guillaume-le-Conquérant et de son fils Guillaume-le-Roux. Ralph de Vipont, chevalier de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui possédait d’anciens domaines à l’endroit appelé Heather, près Ashby-de-la-Zouche, occupait le cinquième pavillon. Un passage large de trente pieds menait à la plate-forme sur laquelle étaient plantées les tentes. Il était fortement garanti par une palissade de chaque côté de la même manière que l’était l’esplanade devant les pavillons, et le tout était gardé par des hommes d’armes.

L’entrée septentrionale était disposée de la même façon, et elle aboutissait à un espace fermé qu’on réservait aux chevaliers qui voudraient figurer comme acteurs avec les tenants, derrière lesquels étaient placées des tentes contenant des rafraîchissements de tout genre, avec les armuriers, les maréchaux-ferrants, et autres artisans prêts à donner du secours en utilisant leurs services partout où il serait besoin.

L’extérieur de la lice était en partie occupé par les galeries temporaires où l’on avait étendu des tapisseries et des tapis, et où se trouvaient des sièges et des coussins pour les dames et les seigneurs qui devaient assister au tournoi. Un espace étroit, entre les galeries et la lice, était affecté aux yeomen[50] et aux spectateurs d’une classe un peu au dessus du vulgaire ; ce lieu pouvait se comparer au parterre d’un théâtre. La multitude, pêle-mêle, occupait les larges bancs de gazon préparés à ce dessein, et qui, par l’élévation naturelle du terrain, lui permettaient de voir par dessus les galeries, et de jouir du spectacle. Outre les avantages que présentaient ces différentes stations, des centaines de curieux s’étaient perchés aux branches des arbres qui entouraient le préau, et même le clocher de l’église paroissiale, située à quelque distance, se trouvait chargé de spectateurs avides de contempler les joutes qui allaient commencer.

Il ne reste plus pour compléter la description de cet arrangement général, qu’à mentionner une galerie placée au centre de la partie orientale du tournoi, exactement en face du lieu de la joute, un peu plus élevée que les autres, plus richement décorée, et offrant une espèce de trône et de dais sur lequel étaient brodées les armoiries d’Angleterre. Des écuyers, des pages et des archers en superbes livrées veillaient autour de cette place d’honneur, destinée au prince Jean et à sa suite. Du côté de l’occident, c’est-à-dire sur le lieu opposé à cette galerie royale, il y en avait une autre de même élévation, plus gracieusement, mais moins somptueusement décorée. Une suite de pages et de jeunes filles les plus belles que l’on eût pu réunir dans la contrée, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient le trône, paré des mêmes couleurs. Sur les panonceaux et les étendards étaient dessinés des cœurs blessés, des cœurs enflammés, des cœurs souffrants, des carquois et des flèches, et tous les emblèmes ordinaires des triomphes de l’amour, et une inscription annonçait au public que cette place d’honneur était réservée à la reine de la beauté et des amours. Mais qui était cette reine de la beauté et des amours ? On ne pouvait le deviner. Cependant les spectateurs de toutes les classes se précipitaient vers leurs stations respectives, et cet empressement occasionna des querelles que les hommes d’armes eurent de la peine à apaiser. La plupart furent jugées par eux sans cérémonie, et les manches de leurs haches d’armes, comme aussi le pommeau de leurs épées, devenaient des arguments irrésistibles contre les réfractaires. Les personnes d’un rang plus élevé étaient jugées par les hérauts ou par les deux maréchaux du tournoi, Guillaume de Wilvil et Étienne de Martival, qui, armés de pied en cap, couraient à cheval d’un bout à l’autre de la lice pour maintenir le bon ordre.

Peu à peu les galeries se remplirent de chevaliers et de nobles en costume civil, c’est-à-dire vêtus de manteaux longs et richement teints, qui contrastaient avec la parure splendide et riante des dames, lesquelles en plus grand nombre que les hommes, avaient voulu être témoin d’un divertissement qu’on aurait cru trop sanglant et trop dangereux pour leur donner quelque plaisir. L’espace intérieur et plus bas fut vite rempli par les yeomen les plus riches, par les bourgeois et les nobles d’un rang inférieur qui, par modestie, pauvreté ou équivoques dans leurs titres, n’osaient point s’asseoir à une place plus élevée. Ce fut parmi eux que s’élevèrent le plus de querelles au sujet de la préséance.

« Chien de mécréant, » dit un vieillard dont la tunique usée trahissait l’indigence, tandis que son épée, sa dague et sa chaîne d’or annonçaient ses prétentions à un rang élevé ; « progéniture d’une louve, oses-tu bien toucher un chrétien, et un gentilhomme normand du sang de Montdidier ? »

Cette rude apostrophe ne s’adressait à personne autre qu’à notre connaissance Isaac, lequel, richement et même magnifiquement enveloppé dans une redingote ornée de dentelles et de fourrures, essayait d’arriver sur le rang le plus près de la galerie pour y placer sa fille la belle Rébecca qui l’avait rejoint à Ashby, et qui maintenant tenait le bras de son père, non sans être effrayée du déplaisir que semblait généralement exciter la prétention de l’Israélite. Mais celui-ci, quoique nous l’ayons vu assez timide dans d’autres occasions, savait bien qu’ici il n’avait rien à craindre. Ce n’était pas dans un endroit comme à ce concours, et où des égaux se trouvaient rassemblés, qu’aucun noble avare et méchant eût osé l’insulter. En de telles conjonctures, les Juifs étaient sous la protection de la loi générale, et si elle n’était qu’une faible garantie, il arrivait ordinairement que, dans de pareilles réunions, quelques barons par des motifs d’intérêt personnel se montraient disposés à prendre fait et cause pour eux. Dans l’occasion présente, Isaac nourrissait encore plus de confiance que de coutume, sachant que le prince Jean était occupé à négocier un gros emprunt d’argent avec les juifs d’York, emprunt qui devait être garanti par des joyaux et des domaines. La part d’Isaac dans cet emprunt était considérable, et il connaissait l’envie extrême du prince d’arriver à une conclusion, ce qui assurait à l’Israélite un appui obligé. Enhardi par ces considérations, le Juif persévéra et soutint son point, coudoyant le chrétien normand sans respect pour son origine, sa qualité ou sa religion. Les plaintes du vieillard excitèrent l’indignation des assistants. L’un d’eux, archer robuste et vêtu d’un habit de drap noir de Lincoln, portant douze flèches à sa ceinture avec un baudrier et une plaque d’argent, et tenant en main un arc de six pieds de longueur, se tourna tout-à-coup, et, tandis que son aspect ; qu’une exposition constante au soleil avait rendu aussi brun qu’une noisette, devenait plus noir de courroux, il avertit le Juif de se rappeler que toute la richesse qu’il avait acquise eu suçant la substance de ses malheureuses victimes n’avait servi qu’à le gonfler comme une grosse araignée qu’on peut oublier tandis qu’elle se tient dans un coin, mais qu’on écrase dès qu’elle se montre à la lumière.

Cette menace prononcée en anglais-normand, d’une voix ferme et d’un air décidé, fit reculer le Juif, et il se fût probablement retiré d’un voisinage si dangereux, si l’attention générale n’eût été appelée vers le prince Jean qui entrait alors dans la lice avec une escorte nombreuse formée en partie de laïques, en partie d’ecclésiastiques aussi élégants dans leur mise et aussi décidés dans leur démarche que les autres courtisans. Parmi les derniers se trouvait le prieur de Jorvaulx, aussi richement vêtu que pouvait l’être un dignitaire de l’Église. L’or et les riches fourrures n’avaient pas été épargnés dans son ajustement, et les pointes de ses bottes, exagérant la mode du temps, remontaient si haut qu’elles auraient pu être attachées non seulement à ses genoux, mais à sa ceinture, ce qui l’empêchait de placer son pied dans l’étrier. Ceci néanmoins était un inconvénient léger pour le galant abbé, qui peut-être se réjouissait d’avoir eu l’occasion de déployer son habileté d’équitation devant un grand nombre de spectateurs, et surtout devant les dames. Le reste de la suite du prince Jean consistait en chefs privilégiés de ses troupes mercenaires, en barons maraudeurs, et en courtisans dépravés, qui composaient sa cour, et en plusieurs chevaliers du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem. Il faut remarquer ici que les chevaliers de ces deux ordres étaient regardés comme ennemis du roi Richard, s’étant rangés du côté de Philippe de France dans la longue suite de querelles qui eurent lieu entre ce monarque et le prince anglais. C’était une chose notoire que la conséquence de ces brouilleries avait rendu infructueuses les victoires répétées de Richard Cœur-de-Lion, de qui les tentatives audacieuses et romanesques pour s’emparer de Jérusalem n’avaient amené aucun résultat, et qui n’obtint de toute sa gloire qu’une trêve douteuse avec le sultan Saladin. Avec la même politique qui avait présidé à la conduite de leurs frères dans la Terre-Sainte, les templiers et les hospitaliers anglais et normands s’étaient unis à la faction du prince Jean, ayant peu de motifs de désirer le retour de Richard en Angleterre, ou l’avènement d’Arthur son légitime héritier. Par une raison opposée, le prince Jean haïssait et méprisait le peu d’illustres Saxons qui existaient encore en Angleterre, et il ne négligeait aucune occasion de les mortifier et de les injurier, certain, lui, que sa personne et ses prétentions leur étaient antipathiques, à eux, tout aussi bien qu’à la plus grande partie du peuple anglais, qui craignait de plus grandes innovations et de nouveaux attentats sur leurs droits et leur liberté de la part d’un prince licencieux et despote. Dans ce brillant appareil, monté sur un superbe coursier, vêtu d’un habit de soie cramoisie brodé en or, portant un faucon sur le poing, et la tête couverte d’un riche bonnet en fourrures, orné d’un cercle de pierres précieuses, d’où s’échappaient ses longs cheveux bouclés qui descendaient sur ses épaules, le prince Jean s’avançait en caracolant dans la lice, à la tête de son joyeux cortège, riant à haute voix, et regardant avec la hardiesse d’un roi les différentes beautés qui étalaient leurs charmes dans les galeries supérieures.

Ceux qui remarquaient dans la contenance du prince une audace dissolue mêlée à une extrême hauteur et à une indifférence égale pour l’opinion des autres ne pouvaient cependant refuser à ce monarque une sorte de noblesse qui est le propre d’une physionomie ouverte, favorisée par la nature, façonnée par l’usage aux règles de la courtoisie, mais non assez toutefois pour cacher entièrement la profonde dépravation et les vils penchants du cœur de ce prince. Une pareille expression est souvent prise pour une mâle franchise, lorsqu’en réalité elle ne provient que de l’indifférence mal cachée d’une disposition dépravée qui repose sur la supériorité de la naissance, de la richesse, ou de tous autres avantages complètement séparés du mérite personnel. Quant à ceux qui n’examinaient pas les choses d’aussi près, et l’on en pouvait compter un sur cent, la riche palatine du prince Jean et son manteau doublé de zibeline la plus riche, ses bottes de maroquin et ses éperons d’or, tout cela, joint à la grâce avec laquelle il gouvernait son palefroi, suffisait pour lui mériter leurs bruyantes clameurs et leurs joyeux applaudissements.

En caracolant gaiment autour de la lice, l’attention du prince fut attirée par le tumulte non encore apaisé et qu’avait excité l’ambitieux mouvement d’Isaac vers les galeries supérieures. Le vif regard du prince Jean reconnut aussitôt le Juif ; mais il fut éveillé plus agréablement encore par la belle et jeune vierge de Sion, qui, effrayée du bruit, serrait étroitement le bras de son vieux père.

Aux yeux d’un connaisseur comme le prince Jean, la figure de Rébecca pouvait être comparée aux beautés les plus fières de la Grande-Bretagne. Sa taille exquise et divinement proportionnée était relevée encore par une sorte de costume oriental qu’elle portait suivant l’usage des femmes de sa nation. Son turban de soie jaune s’appropriait assez avec son teint un peu bruni. L’éclat de ses yeux, l’arc parfait de ses sourcils, son nez aquilin gracieusement formé, ses dents aussi blanches que des perles, et la profusion de ses cheveux noirs, dont les tresses descendaient en spirales sur un cou blanc comme neige et sur une gorge d’ivoire, du moins sur tout ce qu’une simarre de soie de Perse la plus riche laissait apercevoir ; tout en elle présentait l’assemblage de charmes qui ne le cédaient à aucune des beautés orgueilleuses dont elle était environnée. Il est vrai que des agrafes d’or garnies de perles qui fermaient sa robe depuis le col jusqu’à la ceinture, les trois plus hautes avaient été ouvertes à cause de la chaleur, et offraient aux regards une partie un peu plus considérable de l’endroit enchanteur auquel nous faisons allusion. De cette manière, on distinguait plus aisément un collier de diamants et des boucles d’oreilles d’une valeur inappréciable. Une plume d’autruche flottait sur son turban, où elle était fixée par une agrafe en brillant, autre emblème distinctif de la belle juive, devenue, à cause de cela, l’objet de la moquerie et des sarcasmes des dames hautaines placées au dessus d’elle, mais qui secrètement enviaient les charmes qu’elles avaient l’air de mépriser. « Par la tête chauve d’Abraham, dit le prince Jean, cette juive que j’aperçois là-bas est le vrai modèle de la perfection, comme celle dont les charmes ensorcelèrent le roi le plus sage qui ait jamais vécu. Qu’en dis-tu, prieur Aymer ? Par le temple que mon frère Richard, plus prudent que ce roi, n’a pu recouvrer, c’est la fiancée du Cantique des cantiques.

— La rose de Sharon et le lis de la vallée, répondit le prieur d’un air goguenard ; mais votre grâce doit se rappeler que ce n’est qu’une juive.

— Oui, ajouta le prince Jean sans le regarder, et voilà aussi le mammon d’iniquité, le marquis des marcs d’argent, le baron des besans, qui se querelle pour une place avec des chiens sans un denier, dont les habits usés et déchirés ne contiennent pas dans les poches une seule pièce marquée à la croix pour empêcher le diable d’y danser. Par le corps de saint Marc ! mon prince des subsides, avec son aimable juive, aura place dans la galerie. Quelle est cette belle, Isaac, lui demanda-t-il ; est-ce ta femme ou ta fille que cette houri orientale que tu tiens sous le bras ?

— C’est ma fille Rébecca, s’il plaît à votre grâce, répondit Isaac en faisant un profond salut.

— Tu n’en es que plus sage, dit Jean, avec un grand éclat de rire auquel ses joyeux courtisans ne manquèrent pas de se joindre. Mais, fille ou femme, elle doit être préférée, à cause de sa beauté et de ses mérites. Qui est là haut ? continua-t-il en levant les yeux vers la galerie, des rustauds de Saxons ! ils doivent partager les hautes places de la synagogue avec ceux à qui la synagogue appartient plus en propre. »

Ceux qui occupaient cette galerie, et à qui s’adressait ce discours injurieux et discourtois, étaient la famille de Cedric le Saxon avec celle de son allié Athelstane de Coningsburgh, personnage qui, descendu du dernier roi saxon d’Angleterre, était le plus respecté de tous les Saxons indigènes du nord de la Grande-Bretagne. Mais, nonobstant cette origine royale, beaucoup de ses infirmités ou de ses faiblesses étaient échues à ce rejeton illustre. Doué d’une figure prévenante, robuste et bien constitué, au printemps de son âge, il manquait d’expression dans les traits, dans le regard ; il avait la tête lourde, la démarche lente et massive ; il se mouvait difficilement, et il lui fallait si long-temps pour prendre une détermination, que le sobriquet donné à l’un de ses ancêtres lui avait été appliqué et qu’on le nommait généralement Athelstane l’indolent. Ses amis, et il en avait un grand nombre, qui, de même que Cedric, lui étaient sincèrement dévoués, disaient que ce caractère paresseux lui venait non d’un manque de courage, mais d’un manque de résolution ; d’autres prétendaient que son vice héréditaire d’ivrognerie avait obscurci ses facultés, qui ne furent jamais d’une nature vive, et que son courage passif et sa bonhomie n’étaient plus que les restes d’un naturel qui aurait pu avoir son prix, mais dont tous les élémens généreux avaient dégénéré et s’étaient comme évanouis dans les progrès d’une longue et ignoble débauche. Ce fut à ce personnage, tel que nous venons de le décrire, que le prince Jean adressa son ordre impérieux de faire place à Isaac et à sa fille Rébecca. Athelstane, confondu par cet ordre que les mœurs et les opinions de l’époque rendaient si outrageant, ne voulant pas obéir, et ne sachant encore comment résister, n’opposa qu’une force d’inertie à la volonté du prince ; et, sans remuer ni témoigner aucune velléité d’obéissance, il ouvrit ses grands yeux gris et regarda le prince avec un étonnement qui avait quelque chose d’extrêmement risible. Mais le prince impatient ne l’observa point de la même manière.

« Ce porc saxon dort ou ne veut pas m’écouter ; pousse-le avec ta lance, Bracy, dit-il à un chevalier caracolant près de lui sur un palefroi, et chef d’une bande de francs-compagnons ou condottieri, c’est-à-dire de mercenaires n’appartenant à aucune nation, mais attachés pour un certain temps à tout prince qui les payait le plus. Il s’éleva un murmure, même parmi les gens du prince ; mais Bracy, dont la profession l’affranchissait de tout scrupule, étendit sa longue lance sur l’espace qui séparait la galerie de la lice, et il aurait exécuté le commandement du prince avant qu’Athelstane l’indolent eût recouvré une présence d’esprit suffisante pour se garantir de la pointe de cette arme, si Cedric, non moins prompt que son ami était tardif, n’eût tiré avec la rapidité de l’éclair la courte épée qu’il portait, et d’un seul coup n’eût écarté la pointe de la lance et ne l’eût fait tomber. Le sang monta au visage du prince Jean. Il proféra un de ses plus terribles jurons, et il allait donner des ordres conformes à sa violence, quand il fut détourné de son dessein en partie par les courtisans qui se trouvaient autour de lui et qui le conjurèrent de modérer son courroux, et en partie par une acclamation générale élevée par la foule à l’aspect de l’action courageuse de Cedric. Les yeux du prince roulant indignés dans leur orbite comme pour choisir une victime plus facile, s’arrêtèrent par hasard sur le même archer dont nous avons parlé, et qui, se moquant de la colère du prince, continuait à applaudir, ce qui détermina Jean à lui en demander la raison.

« J’applaudis toujours quand je vois donner un bon coup, et qu’on a bien visé, répondit le yeoman.

— Que dis-tu, répliqua le prince ; tu pourrais donc toucher toi-même le but, je présume, et ta flèche viser juste au point blanc ?

— En ma qualité d’homme des bois, et à une distance convenable, je le pourrais, répondit l’archer.

— Et il toucherait le but de Wat-Tyrell[51] à cent pas, » dit une voix derrière lui, mais qu’il fut impossible de distinguer.

Cette allusion au sort de Guillaume-le-Roux, son aïeul, exaspéra et effraya tout à la fois le prince Jean ; mais il se contenta d’ordonner aux hommes d’armes qui entouraient la lice d’avoir l’œil sur ce fanfaron, en indiquant du geste l’archer. « Par saint Grisel ! ajouta-t-il, nous mettrons son habileté à l’épreuve, puisqu’il est tant disposé aux exploits des autres.

— Je ne refuserai pas, reprit l’archer avec un calme imperturbable.

— Cependant, vous autres rustauds de Saxons, dit le prince avec fierté, levez-vous ; car, par la lumière du ciel, puisque je l’ai annoncé, le Juif s’assiéra parmi vous.

— Nullement, mon prince, s’il plaît à votre grâce ; il ne nous convient pas de prendre rang parmi les puissants de la terre, » dit le Juif dont l’ambition avait bien pu le porter à disputer la place avec le descendant ruiné de la famille de Montdidier, mais ne le poussait point à se commettre avec de riches Saxons.

« Debout, chien d’infidèle, quand je te le commande, dit le prince Jean, ou je te fais arracher ta peau noire et tannée pour me servir de selle. » Ainsi poussé, le Juif commença à monter lentement les degrés qui menaient à la galerie en question.

« Voyons, qui osera l’arrêter ? » ajouta le prince en attachant ses regards sur Cedric, dont l’attitude annonçait l’intention de précipiter le Juif du haut de la galerie. Le fou Wamba prévint la catastrophe en se précipitant entre son maître et Isaac, et en s’écriant en réponse au défi du prince : « Parbleu, ce sera moi ; » et il passa sous la barbe du Juif un bouclier de jambon qu’il tira de dessous son manteau, et dont il s’était muni probablement de peur que le tournoi ne le fît rester plus long-temps que son appétit ne pourrait supporter l’abstinence. Le Juif voyant sous son nez l’objet le plus en horreur parmi les douze tribus, pendant que le bouffon brandissait sur sa tête un sabre de bois, sentit ses jambes lui manquer, et il roula de degré en degré jusqu’au bas de l’escalier, aux bruyants éclats de rire des spectateurs, applaudissements que le prince lui-même et sa suite partagèrent de bon cœur.

« Accordez-moi le prix, cousin prince, dit Wamba ; j’ai vaincu mon ennemi en champ clos avec l’épée et le bouclier, « ajouta-t-il en brandissant d’une main le jambon et de l’autre le sabre de bois.

« Qui es-tu, noble champion ? » dit le prince éclatant de rire.

« Fou par droit de naissance, répondit le bouffon ; je suis Wamba, fils de Witless, qui fut le fils de Weatherbrain, qui fut le fils d’un alderman.

— Place au Juif dans la galerie inférieure, dit le prince qui, sans doute, fut bien aise de saisir un prétexte pour révoquer ses premiers ordres ; il ne conviendrait pas de faire asseoir le vaincu près du vainqueur.

— Il conviendrait encore moins, dit le bouffon, de mettre un fripon au dessus d’un fou, et un Juif à côté d’un jambon.

— Grand merci, brave garçon, s’écria le prince Jean, tu m’as fait plaisir. Viens ici, frère Isaac, prête-moi une poignée de besans. » Comme le Juif, étourdi de la requête, n’osant refuser ni obéir, fouillait dans son sac et songeait peut-être à calculer combien dans une poignée il entrerait de pièces de monnaie, le prince, impatient de ce retard, lui arracha son sac, et, lançant à Wamba une couple de pièces d’or, il continua sa ronde en jetant le surplus à la foule, laissant le Juif exposé à la risée de ceux qui l’entouraient, et qui applaudissaient le prince comme s’il eût fait une belle action.


CHAPITRE VIII.


En ce moment l’agresseur, par un orgueilleux défi, embouche la trompette ; son adversaire lui répond ; les fanfares belliqueuses retentissent dans la plaine et jusqu’aux voûtes du ciel ; les visières abaissées, les lances en arrêt ou poussées sur le casque on le cimier, les combattans franchissent la barrière, pressent leurs coursiers de l’éperon, et dévorent l’espace.
Dryden. Palémon et Arcite.


Au milieu de sa cavalcade, le prince Jean s’arrêta tout-à-coup, et, appelant le prieur de Jorvaulx, il lui dit qu’on avait oublié la principale affaire du jour. « Par la sainte église ! ajouta-t-il, nous avons en effet, sire prieur, omis de désigner la belle souveraine de l’amour et de la beauté dont la main blanche doit décerner la palme. Pour ma part, je suis libéral dans mes idées, et si je donne mon vote aux yeux noirs de Rébecca, je m’en inquiète peu.

— Par la sainte Vierge, répondit le prieur en roulant des yeux pleins d’horreur, une juive ! nous mériterions d’être lapidés dans la lice, et je ne suis pas encore assez vieux pour désirer d’être un martyr. D’ailleurs, je jure par mon saint patron qu’elle est beaucoup moins belle que l’aimable Saxonne lady Rowena.

— Saxonne ou juive, reprit Jean, Saxonne ou juive, chienne ou truie, qu’importe ? Je penche pour nommer Rébecca, ne serait-ce qu’afin de mortifier ces rustres de Saxons. »

Un murmure s’éleva parmi tous ceux qui l’entouraient. « Ceci passerait la plaisanterie, mon prince, dit Bracy ; aucun chevalier ne lèverait la lance si une pareille insulte était commise.

— C’est un raffinement d’outrages, dit un des plus vieux courtisans du prince, Waldemar Fitzurse ; et si votre grâce l’essaie, ce sera vouloir la ruine de vos projets.

— Je vous ai pris pour me suivre et non me conseiller, baron, dit le prince en faisant manœuvrer son palefroi avec un air de dédain.

— Ceux qui suivent votre grâce dans les sentiers que vous foulez, dit Waldemar baissant la voix, ont acquis le droit de conseillers ; car votre intérêt et votre sûreté n’y sont pas plus engagés que les leurs propres. »

Au ton dans lequel avait parlé Fitzurse, le prince sentit la nécessité de plier. « Je ne voulais que plaisanter, dit-il, et vous vous dressez sur moi comme autant de couleuvres ; nommez qui vous voudrez, de par le diable ! et j’approuverai votre choix.

— Non, non, dit Bracy, que le trône de la belle souveraine demeure inoccupé jusqu’à ce que le vainqueur soit proclamé, et lui-même choisira la dame qui devra y monter ; cela donnera une grâce de plus à son triomphe, et apprendra au beau sexe à priser l’amour des vaillants chevaliers qui les élèvent à une telle distinction.

— Si c’est Brian de Bois-Guilbert, dit le prieur, je gage mon rosaire que je nomme la souveraine de l’amour et de la beauté.

— Bois-Guilbert est une bonne lance, dit Bracy, mais il y en a d’autres que la sienne dans cette lice, et qui ne craindront pas de le rencontrer.

— Silence ! messieurs, dit Waldemar, et que le prince occupe son trône ; les chevaliers et les spectateurs semblent impatients, l’heure s’écoule, et il est temps que le tournoi commence. »

Le prince Jean, bien que non encore investi de la couronne, trouvait dans Waldemar Fitzurse tous les inconvénients d’un ministre favori, qui, en servant son maître, le fait toujours à son propre avantage. Il céda néanmoins, quoique son caractère se roidit pour les moindres choses ; et il monta sur son trône, environné de ses suivants, puis il donna le signal aux hérauts d’armes pour faire connaître les règles du tournoi, qui se bornaient aux suivantes : 1° Les cinq chevaliers tenants devaient accepter tous les venants ; 2° tout chevalier prêt à combattre pouvait choisir son adversaire parmi les tenants, en lui touchant le bouclier : s’il le faisait du revers de sa lance, le combat devait avoir lieu avec ce que l’on nommait les armes de courtoisie, c’est-à-dire avec des lances à l’extrémité desquelles était fixé un morceau de bois aplati, de façon que l’on ne courait d’autres dangers que ceux du choc des coursiers et des lances ; mais, si le bouclier était touché avec le fer de la lance, le combat était à outrance, c’est-à-dire que les chevaliers devaient combattre les armes nues comme dans une véritable bataille ; 3° quand les chevaliers présents avaient accompli leurs vœux en rompant chacun cinq lances, le prince devait proclamer le vainqueur du tournoi du premier jour, et le prix était un cheval de bataille de la plus grande beauté et de la plus grande vigueur ; le chevalier couronné avait en outre le droit de nommer la reine de l’amour et de la beauté qui décernerait le prix du tournoi suivant ; 4° le second jour devait être un tournoi général auquel tous les chevaliers présents, qui désiraient obtenir quelques louanges, devaient prendre part ; et partagés en deux troupes d’égal nombre, ils devaient combattre vaillamment jusqu’à ce que le prince Jean eût donné le signal de terminer la lutte. La reine élue de l’amour et de la beauté devait alors couronner le chevalier à qui le prince adjugerait la récompense du second jour, et cette couronne était d’or en forme de laurier. Ce jour-là les jeux chevaleresques devaient cesser ; mais le lendemain amenait ceux des archers, la joute à l’arc, le combat du taureau, et d’autres amusements populaires.

C’est ainsi que le prince essayait de jeter les fondements d’une popularité qu’il minait à mesure par des actes arbitraires, bien propres à lui aliéner l’affection du peuple.

La lice offrait alors le spectacle le plus magnifique. Les galeries supérieures étaient remplies de tout ce que le nord et le centre de l’Angleterre renfermaient de noble, de grand, de riche et de plus beau dans les deux sexes. Le contraste des différents costumes de ces spectateurs distingués en rendait la vue aussi agréable qu’imposante, tandis que l’intérieur et l’espace le plus bas étaient remplis de riches bourgeois, d’habiles archers qui formaient, dans leur simple appareil, une frange ou bordure noire autour de ce cercle de brillantes broderies, dont elle relevait encore la splendeur.

Les hérauts ayant achevé leur proclamation par le cri d’usage : « Largesse, largesse, braves chevaliers ! » une pluie de pièces d’or et d’argent tomba sur eux des galeries, car c’était un haut point de chevalerie de montrer sa libéralité envers ceux que le siècle comptait à la fois comme secrétaires et historiens de l’honneur. La générosité des spectateurs fut suivie des acclamations usitées : « Amour aux dames ! mort des champions ! honneur aux généreux ! gloire aux braves ! » Exclamations auxquelles le bas peuple ajoutait les siennes, et le nombreux cortège des trompettes, leurs fanfares belliqueuses. Quand le bruit eut cessé, les hérauts d’armes sortirent de la lice avec ordre, et il n’y resta plus que les maréchaux du tournoi, à cheval, armés de pied en cap, immobiles comme des statues, aux extrémités de l’arène. En même temps, l’espace enclos dans la partie méridionale du tournoi montrait une affluence de chevaliers désireux de prouver leur habile courage contre les tenants. Et lorsque du haut des galeries on observait cette affluence de guerriers, elle présentait l’apparence d’un océan de plumages flottants, entremêlé de casques brillants, de fers de lances, au bout desquelles s’attachaient souvent des panonceaux d’une palme de large, et qui, balancés par le zéphyr, unissaient leur mouvement gracieux à celui des plumes, et ajoutaient à la variété de la scène.

Les barrières s’ouvrirent enfin, et cinq chevaliers élus par le sort s’avancèrent lentement dans l’arène, un seul champion à leur tête, et les quatre autres le suivant deux à deux. Tous étaient magnifiquement armés, et mon autorité saxonne, le manuscrit de Wardour, rapporte en détail leurs devises, leurs couleurs et les broderies des harnais de leurs chevaux ; mais il est inutile de nous appesantir sur de pareils sujets, car, pour emprunter quelques vers à un poète contemporain qui n’en a composé que trop peu :

Ces braves chevaliers ne sont plus que poussière ;
La rouille a dévoré leur lance meurtrière ;
Et sans doute du ciel remplissant les desseins,
Leurs âmes ont trouvé la demeure des saints.

Leurs écussons, depuis long-temps couverts de rouille, avaient disparu des murs de leurs châteaux ; leurs châteaux eux-mêmes ne sont plus que des tertres verts et des ruines dispersées ; la place qui les reçut jadis les ignore aujourd’hui ; une foule d’autres générations depuis eux se sont éteintes à leur tour sur les lieux qu’ils occupaient en y exerçant la despotique autorité de seigneurs féodaux. Que servirait donc au lecteur de connaître leurs noms ou les symboles évanouis de leurs rang belliqueux ?

Cependant aujourd’hui, loin de soupçonner l’oubli qui attendait leurs noms et leurs fêtes, les champions s’avançaient dans la lice retenant leurs fiers coursiers et les forçant à garder le pas pour mieux faire voir les mouvements gracieux et la dextérité des cavaliers. Pendant que la cohorte arrivait dans la lice, le bruit d’une musique sauvage s’élevait derrière les tentes des combattants. On retrouvait à cette harmonie son origine orientale, les instruments en ayant été rapportés de la Terre-Sainte, et le mélange des cymbales et des cloches semblait proclamer à la fois la bienvenue et le défi aux chevaliers qui allaient en venir aux mains. Sous les yeux d’un immense concours de spectateurs qui avaient les regards ouverts et comme attachés à leurs pas, les cinq champions montèrent la plate-forme où s’élevaient les tentes, et en se séparant, chacun toucha légèrement du revers de sa lance le bouclier de l’antagoniste avec lequel il désirait se mesurer. Les spectateurs de la classe subalterne, quelques uns d’un rang plus élevé, et l’on dit même plusieurs dames, regrettèrent de les voir choisir les armes de courtoisie ; car la même sorte de personnes qui de nos jours applaudit le plus les tragédies les plus épouvantables s’intéressait alors à un tournoi exactement en proportion du danger que les acteurs y couraient.

Ayant ainsi fait connaître leurs intentions plus pacifiques, les champions se retirèrent à l’extrémité de la lice, où ils se mirent en ligne, pendant que les tenants, sortant chacun de sa tente, montaient sur leurs coursiers, Brian de Bois-Guilbert à leur tête, et descendirent la plate-forme pour venir lutter individuellement contre les chevaliers qui avaient touché leurs boucliers. À la première fanfare des clairons et des trompettes, ils s’élancèrent les uns contre les autres au grand galop, et telle fut la supériorité d’adresse, ou la fortune des tenants, que les adversaires de Brian, de Malvoisin et de Front-de-Bœuf roulèrent à l’instant dans la poudre. L’antagoniste de Grantmesnil, au lieu de diriger le bout de sa lance contre le casque ou le bouclier de son ennemi, dévia tellement de la ligne droite, qu’il brisa son arme sur le corps de son adversaire, circonstance regardée comme plus honteuse que d’être désarçonné, parce qu’un simple accident pouvait amener cette disgrâce, au lieu qu’ici elle ne pouvait provenir que de la maladresse ou du manque d’expérience dans le maniement de la lance et du cheval. Le cinquième chevalier maintint seul l’honneur de son parti, et ils rompirent ensemble leurs lances sans qu’aucun d’eux eût l’avantage sur l’autre.

Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des vaincus ; les premiers regagnèrent leurs pavillons, et les derniers, se recueillant de leur mieux, se retirèrent confus et humiliés, pour traiter avec leurs opposants du rachat de leurs armes et de leurs coursiers, qui, suivant les règles du tournoi, appartenaient de droit au vainqueur. Le cinquième seul resta dans l’arène assez long-temps pour être salué par les applaudissements des spectateurs, au milieu desquels il se déroba, en ajoutant de la sorte sans doute à la honte de ses compagnons d’armes.

Une seconde et une troisième troupe de chevaliers se succédèrent dans la lice, et, quoique avec des succès variés, ils laissèrent l’avantage aux tenants, dont pas un ne fut désarçonné, mésaventure qui atteignit un ou deux des adversaires à chaque rencontre. Le courage de ceux qui allaient encore leur être opposés, s’affaiblissait considérablement, vu les succès continuels des tenants. Trois chevaliers seulement parurent au quatrième assaut, et évitant les boucliers de Bois-Guilbert et de Front-de-Bœuf, ils se bornèrent à toucher les trois autres chevaliers qui n’avaient pas montré la même force ni la même habileté. Cette manœuvre prudente ne changea point le hasard du combat, car les tenants furent encore victorieux ; un de leurs antagonistes fut renversé, et les deux autres tombèrent dans l’attaint, c’est-à-dire qu’en frappant fortement le haubert et le bouclier de leurs antagonistes, leur lance manqua la ligne droite, et elle se fût brisée, si les champions n’avaient été désarçonnés.

Après cette quatrième rencontre, il y eut une pause assez longue ; il ne paraissait pas qu’aucun chevalier voulût renouveler le combat. Les spectateurs murmuraient entre eux, car au nombre des tenants se trouvaient Malvoisin et Front-de-Bœuf, tous deux haïs du peuple à cause de leur méchant caractère, et les autres étaient des étrangers, excepté Grantmesnil. Cette désapprobation générale ne fut par aucun plus vivement partagée que par Cedric le Saxon, qui, dans l’avantage qu’avaient obtenu les chevaliers normands, voyait encore un triomphe répété de ses tyrans sur l’honneur du pays. Son éducation ne l’avait point rendu propre à ces jeux de chevalerie, quoique dans bien des occasions, avec les armes de ses ancêtres, il eût montré une grande bravoure, et il jetait avec inquiétude ses regards sur Athelstane, qui avait appris cet art raffiné ; il l’observait comme s’il eût désiré que ce chevalier fît quelque effort personnel pour ramener la victoire qui passait dans les rangs du templier Bois-Guilbert. Mais, sans manquer de courage ni de force, Athelstane était doué d’une disposition trop inerte et de trop peu d’ambition pour essayer ce que Cedric semblait en espérer.

« Cette journée est contre l’Angleterre, milord, dit Cedric d’une voix altérée ; ne saisirez-vous point la lance ?

— J’attendrai à demain, répondit Athelstane, j’attendrai la mêlée ; il ne vaut pas la peine que je m’arme aujourd’hui. »

Deux choses déplurent à Cedric dans ce discours : d’abord il contenait le mot normand mêlée, expression destinée à peindre le conflit général ; ensuite il témoignait une sorte d’indifférence pour l’honneur du pays. Cependant il avait été prononcé par Athelstane, dont Cedric vénérait trop les aïeux pour condamner la faiblesse de ce dernier. D’ailleurs il n’eut pas le temps de faire la moindre observation, car Wamba plaça vite son mot :

« Il vaut mieux, dit-il, être le meilleur entre cent que le meilleur sur deux. »

Athelstane reçut la remarque comme un compliment réel ; mais Cedric ayant mieux saisi l’intention du bouffon lui lança un regard sévère et menaçant ; et il fut heureux pour celui-ci que le temps et le lieu ne permissent point au farouche Saxon de lui donner des témoignages plus visibles de son ressentiment.

La pause dans le tournoi fut observée exactement, si ce n’est que de temps à autre les hérauts d’armes criaient : « Amour des dames ! brisement des lances ! En avant, braves chevaliers ! de beaux yeux contemplent vos exploits ! » La musique des tenants faisait entendre aussi par intervalles des airs de triomphe et de défi, tandis que la foule impure chômait à regret une fête qui se passait dans l’inaction ; les vieux chevaliers et les nobles déploraient à voix basse le déclin de l’esprit martial, parlaient du triomphe de leurs jeunes ans, mais convenaient aussi que l’Angleterre n’avait jamais offert de dames plus belles que celles qui animaient ici les joutes. Le prince Jean commença à parler à sa suite des préparatifs du banquet et de la nécessité de décerner le prix à Brian de Bois-Guilbert, qui, avec une seule lance, avait désarçonné deux chevaliers et vaincu le troisième.

Enfin, comme la musique sarrasine des tenants venait d’exécuter une de ses longues et éclatantes fanfares qui avaient rompu le silence du tournoi, une trompette isolée y répondit par un air de défi qui partait de l’extrémité septentrionale. Tous les yeux se tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qu’annonçait une fanfare aussi téméraire, et la barrière ne fut pas plus tôt ouverte qu’il entra dans la lice. Autant que l’on pouvait juger d’un homme caché sous ses armes, le nouvel aventurier parut ne pas excéder la même stature, et il semblait avoir un corps plus mince que robuste. Sa cuirasse était d’acier richement damasquiné en or, et son bouclier où se dessinait, pour toute armoirie, un jeune chêne déraciné, laissait lire pour devise, le mot espagnol desdichado, signifiant déshérité. Il montait un superbe cheval noir, et en traversant la lice il salua avec grâce le prince Jean et les dames en baissant le fer de sa lance. L’adresse avec laquelle il gouvernait son cheval, l’air de jeunesse et de courtoisie qu’il montrait, lui gagnèrent la faveur de la multitude ; et quelques groupes des classes inférieures la lui témoignèrent en criant : « Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, touchez le bouclier du chevalier hospitalier ; il est le moins ferme en selle, et c’est votre butin le plus sûr. » Le champion, s’avançant au milieu de ces dispositions favorables, monta la plate-forme par l’avenue, en pente douce, qui communiquait avec la lice, et, au grand étonnement des spectateurs, dirigeant son coursier en droite ligne vers le pavillon central, il frappa fortement de la pointe de sa lance le bouclier de Brian de Bois-Guilbert, au point de lui faire rendre un son prolongé. La surprise de tout le monde fut extrême à une semblable présomption ; mais personne ne fut plus étonné que le redoutable templier, en recevant ce défi à mort.

« Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il, et avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre ainsi votre vie en péril ?

— Je suis mieux préparé que toi à mourir, » lui répondit le chevalier déshérité, car c’était le nom que l’inconnu avait adopté en se faisant inscrire sur les registres du tournoi.

— Prenez donc votre place dans la lice, dit Bois-Guilbert, et regardez pour la dernière fois le soleil, car cette nuit même vous dormirez au paradis.

— Grand merci de ta courtoisie, répondit le chevalier déshérité, et pour t’en rendre une autre, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon honneur, tu auras besoin de l’un et de l’autre. »

Après s’être exprimé avec une telle confiance, il fit descendre son cheval à reculons de la plate-forme, et le força à parcourir de la même manière toute la lice jusqu’à l’extrémité septentrionale, où il demeura stationnaire, en attendant son fier antagoniste. Cette habileté d’équitation lui valut de nouveaux applaudissements.

Tout irrité qu’il fût contre son adversaire, qui avait osé lui recommander de prendre ses précautions, Brian de Bois-Guilbert ne les négligea point, car son honneur y était trop intéressé. Il choisit donc un nouveau cheval, plein de feu et d’ardeur, et une nouvelle lance, de peur que le bois de la première n’eût été affaibli dans les rencontres qu’il avait soutenues ; enfin il prit un autre bouclier, le sien ayant reçu déjà quelques dommages. Ce dernier ne portait pour devise générale que celle de son ordre, représentant deux chevaliers montés sur le même coursier, emblème expressif de l’humilité et de la pauvreté primitives des templiers, vertus qu’ils avaient depuis changées pour de l’arrogance et des richesses qui amenèrent leur suppression[52]. Le nouveau bouclier de Bois-Guilbert représentait un corbeau en plein vol, tenant dans ses serres un crâne, et portant pour devise : « Gare le corbeau ! «

Lorsque les deux champions s’arrêtèrent en face l’un de l’autre, aux deux extrémités de la lice, l’impatience publique fut extrême ; peu espéraient que la rencontre fût heureuse pour le chevalier déshérité, quoiqu’ils augurassent bien de son courage et de son adresse. Les trompettes n’eurent pas plus tôt donné le signal, que les champions partirent de leurs places avec la rapidité de l’éclair, et se rencontrèrent dans le centre de la lice, en se heurtant avec un bruit semblable à celui de la foudre. Leurs lances se brisèrent en éclats, et on les crut un moment tous les deux renversés, car le choc avait été si violent qu’il avait fait plier les chevaux sur leurs jarrets. L’adresse des cavaliers ramena les coursiers en usant de la bride et de l’éperon, et, se lançant mutuellement des regards qui semblaient de la flamme à travers leurs visières, chacun d’eux fit volte-face, et, se retirant à l’extrémité de la lice, reçut une nouvelle lance des écuyers. Une bruyante acclamation, le balancement des écharpes et des mouchoirs des dames, prouvèrent tout l’intérêt que les spectateurs prenaient à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu’ils eussent applaudie en ce jour. Mais les deux chevaliers n’eurent pas plus tôt repris leurs stations respectives que les applaudissements universels firent place à un silence tellement profond, que la foule semblait craindre de respirer.

Un répit de quelques minutes ayant été accordé aux deux champions afin que leurs coursiers reprissent haleine, le prince Jean, armé de son bâton de commandement, fit signe aux trompettes de sonner la charge. Les deux combattants s’élancèrent donc une seconde fois l’un vers l’autre dans le centre de la lice, avec la même vitesse, la même dextérité, la même violence, mais non avec la même fortune qu’auparavant. Dans cette deuxième rencontre, le templier visa le centre du bouclier de son antagoniste et le toucha si juste et avec tant de vigueur que sa lance se brisa et que le chevalier déshérité chancela sur sa selle. De son côté celui-ci avait, au commencement de sa course, dirigé la pointe de sa lance sur le bouclier de Bois-Guilbert ; mais changeant cette direction au moment de la rencontre, il pointa le haubert, endroit plus difficile à toucher, mais qui, lorsqu’on l’atteignait, rendait le choc irrésistible. Cependant, malgré ce désavantage, le templier soutint sa haute réputation, et si la sangle de la selle ne se fût pas rompue, il ne fût pas tombé de cheval. Dans cet accident, la selle, le coursier et le chevalier roulèrent dans des flots de poussière.

Se dégager des étriers et se relever fut pour le templier l’affaire d’un moment. Outré de fureur de sa disgrâce et des applaudissements qu’elle avait amenés, il saisit son épée et la brandit en signe de défi devant son adversaire. Le chevalier déshérité descendit vite de cheval, et tira aussi son épée ; mais les maréchaux du tournoi poussèrent leurs chevaux entre les deux combattants, auxquels ils rappelèrent que les règles du tournoi ne permettaient point dans l’occasion présente cette espèce de rencontre. « Nous nous retrouverons, je l’espère, dit le templier, jetant un regard de courroux sur son antagoniste, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.

— Si le contraire arrive, dit le chevalier déshérité, la faute n’en sera point à moi ; à pied ou à cheval, avec la lance, la hache d’armes ou l’épée, je suis prêt à te répondre. » Des mots plus graves eussent été échangés, si les maréchaux du tournoi n’avaient croisé leurs lances, et obligé les deux champions à s’éloigner.

Le chevalier déshérité retourna à sa première station, et Bois-Guilbert à sa tente, où il passa le reste de la journée dans la fureur du désespoir.

Sans descendre de cheval, le vainqueur revenu à sa première station, demanda une coupe de vin, et levant la visière de son casque : « Je bois, dit-il, aux véritables cœurs anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. » Il commanda alors à son trompette de sonner un défi aux tenants, et pria un héraut de leur annoncer qu’il ne ferait aucun choix parmi eux, mais qu’il voulait les combattre dans l’ordre où il leur plairait de s’avancer contre lui.

Le gigantesque Front-de-Bœuf, couvert d’une armure noire, se présenta le premier dans l’arène. Il portait sur un bouclier blanc une tête de taureau noir, à moitié effacée par suite des nombreux combats qu’il avait soutenus, et montrant cette devise arrogante, cave, adsum. Le chevalier déshérité obtint sur cet antagoniste un avantage léger, mais décisif. Les deux champions brisèrent courageusement leurs lances, mais Front-de-Bœuf ayant perdu un étrier dans la rencontre, les maréchaux déclarèrent qu’il avait été vaincu. Le chevalier déshérité fut également heureux dans le troisième combat qu’il soutint contre sire Philippe de Malvoisin. Il frappa le casque de ce baron avec une telle violence que les courroies du casque se rompirent, et que Malvoisin, content de n’avoir pas été désarçonné, fut déclaré vaincu par ses compagnons.

Dans la quatrième rencontre avec de Grantmesnil, le chevalier déshérité fit preuve d’autant de courtoisie qu’il avait jusqu’alors montré d’adresse et de courage. Le cheval de Grantmesnil, qui était jeune et violent, se cabra et s’élança dans l’arène de telle sorte que son maître ne put faire usage de sa lance ; l’inconnu refusant de profiter de l’avantage que cette circonstance lui offrait, leva sa lance, et passant près de son antagoniste sans le toucher, fit tourner son cheval et le dirigea de nouveau vers le point de la lice qui lui avait été assigné ; un héraut offrit alors de sa part à Grantmesnil la chance d’un second combat. Celui-ci refusa, s’avouant vaincu autant par la courtoisie que par l’adresse de son antagoniste. Ralph de Vipont vint ajouter encore au triomphe de l’étranger. Ce chevalier fut lancé sur l’arène avec une telle violence que le sang jaillit de son nez et de sa bouche, et qu’il fut emporté hors de la lice privé de sentiment. Alors le prince et les maréchaux déclarèrent à l’unanimité que les honneurs de la journée appartenaient au chevalier déshérité ; cette sentence publiquement annoncée fut accueillie par des acclamations universelles.


CHAPITRE IX.


Au milieu de cette foule nombreuse, on remarquait une femme d’un maintien rempli de noblesse et de majesté ; sa taille, sa beauté, annonçaient une véritable souveraine ; et si rien n’égalait ses attraits, rien n’égalait aussi la richesse de sa parure : une couronne d’or entourait son front ; elle était simple, sans pompe, et belle sans ostentation. Une branche d’arbuste était dans sa main, et elle la tenait élevée comme un symbole de commandement.
Dryden. La Fleur et la Feuille.


Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du camp, vinrent les premiers offrir leurs félicitations au vainqueur ; ils le prièrent de souffrir que son casque fût détaché, ou du moins que sa visière fût levée avant qu’ils le conduisissent vers le prince Jean, qui devait lui décerner de ses mains le prix du tournoi. Le chevalier déshérité refusa avec une courtoisie toute chevaleresque d’accéder à leur demande, alléguant que, par des raisons qu’il avait assignées aux hérauts avant d’entrer en lice, il ne pouvait, quant à présent, laisser voir ses traits. Cette réponse suffit aux maréchaux, car au nombre des vœux par lesquels les chevaliers s’engageaient dans les temps passés, vœux toujours dictés par le caprice, on remarquait souvent celui de garder l’incognito pendant un certain espace de temps ou jusqu’à ce que quelque aventure particulière eût été accomplie. Les maréchaux ne cherchèrent donc point à pénétrer le mystère dont s’entourait le chevalier déshérité, mais, annonçant au prince Jean le désir qu’avait manifesté l’étranger de rester inconnu, ils sollicitèrent de sa grâce la permission de le lui amener, afin qu’il reçùt du prince lui-même la récompense de sa valeur.

La curiosité de Jean était excitée par le mystère même dont l’étranger s’enveloppait, et déjà peu satisfait de l’issue du tournoi dans lequel les tenants qu’il favorisait avaient été successivement vaincus par un seul chevalier, il répondit arrogamment aux maréchaux : « Par Notre-Dame, il faut que ce chevalier ait été déshérité de sa courtoisie, comme il l’a été de ses domaines, puisqu’il désire paraître devant nous la visière baissée. Ne pouvez-vous donc savoir, milords, dit-il se tournant vers sa suite, quel est ce fier et insolent chevalier ?

— J’ignore qui il peut être, répondit de Bracy, en vérité, je ne pensais pas que, dans les mers qui entourent la Grande-Bretagne, il pût se trouver un champion capable de terrasser en un seul jour les cinq chevaliers que nous avons vus combattre. Par ma foi, je n’oublierai jamais la violence avec laquelle de Vipont a été désarçonné. Le pauvre hospitalier a été jeté hors de sa selle comme une pierre lancée par une fronde.

— Que parlez-vous de de Vipont, dit un chevalier de Saint-Jean, votre templier n’a pas été plus heureux. J’ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même les mains sanglantes et pleines de sable. »

Bracy, qui était attaché aux templiers, allait répliquer ; mais il en fut empêché par le prince Jean. « Silence, messieurs, dit-il ; cessez ces discussions qui ne peuvent avoir de résultat utile.

— Le vainqueur, dit de Wyvil, attend qu’il plaise à votre grandeur de le recevoir.

— Eh bien ! répondit Jean, qu’il attende que nous ayons découvert quels peuvent être son nom et sa qualité. Dût-il rester jusqu’à la nuit, il a assez travaillé pour avoir chaud.

— Votre grâce, dit Waldemar Filzurse, ne décernera point au vainqueur l’honneur qui lui est dû, si elle le force à attendre que nous ayons dit ce que nous pouvons savoir, ou ce qu’il m’est impossible de deviner ; à moins que cet inconnu ne soit une de ces bonnes lances qui accompagnaient le roi Richard, et qui, ayant quitté la Terre-Sainte pour revenir dans la Grande-Bretagne, errent aujourd’hui de pays en pays.

— C’est peut-être le comte de Salisbury, dit Bracy, il se trouve précisément dans cette position.

— Sir Thomas de Multon ou le chevalier de Gilsland plutôt, dit Fitzurse ; Salisbury a une taille plus élevée…

— C’est peut-être Richard Cœur-de-Lion, dit quelqu’un de la suite, mais d’une voix basse et de manière à ne pas être remarqué.

— Plaise à Dieu que non ! dit en se retournant involontairement le prince Jean, aussi pâle que la mort, et frémissant comme s’il eût été frappé de la foudre : Waldemar, Bracy, braves et nobles chevaliers, rappelez-vous vos promesses ! je compte sur vous.

— Ne craignez rien, prince, dit Waldemar Fitzurse ; connaissez-vous donc si peu la taille gigantesque de votre frère, pour penser qu’il lui soit possible de revêtir l’armure que porte l’inconnu ? De Wyvil et Martival, amenez le vainqueur au pied du trône, et mettez ainsi fin à une erreur qui cause au prince beaucoup d’agitation. Prince, continua-t-il, examinez l’étranger de plus près, votre grâce verra que sa taille est moindre que celle de Richard de trois pouces au moins, et que ses épaules sont en outre beaucoup moins larges que celles de ce roi ; d’ailleurs le cheval que montait l’inconnu n’eût pu fournir une seule carrière au roi Richard »

Il continuait de parler lorsque les maréchaux amenèrent le chevalier déshérité au pied d’un escalier en bois qui conduisait de la lice au trône du prince. Jean était encore tout rempli de l’idée que son frère, qu’il avait tant offensé et à qui il avait cependant de si grandes obligations, était soudainement arrivé au milieu de ses états. Les déclarations de Fitzurse n’avaient pu même dissiper ses craintes à cet égard. Jean complimenta l’étranger sur sa valeur, mais d’un air embarrassé ; il lui fit amener un cheval de guerre ; c’était le prix réservé au vainqueur. Il tremblait que, sous cette visière baissée qui s’offrait à ses regards, la voix de Richard Cœur-de-Lion ne fît entendre ses accents sévères et redoutables. Mais le chevalier ne répondit aux compliments du prince que par un humble et profond salut.

Le cheval fut conduit dans la lice par deux valets somptueusement vêtus ; le coursier lui-même était paré du plus riche attirail de guerre ; mais ces ornements, aux yeux des connaisseurs, n’ajoutaient que peu à son prix. Posant une main sur le pommeau de la selle, le chevalier déshérité s’élança d’un seul bond sur le dos du coursier, sans faire usage des étriers, et brandissant sa lance au dessus de son casque, deux fois il fit le tour de la lice, montrant, avec l’adresse d’un parfait cavalier, la marche et l’allure de l’animal.

Cette action que, dans tout autre cas, on eût pu taxer de vanité, était alors pleine de convenance, puisque l’étranger n’avait voulu que reconnaître de la manière la plus ostensible la récompense dont le prince l’avait honoré. Aussi le chevalier fut-il accueilli par des acclamations universelles.

Pendant ce temps l’intrigant prieur de Jorvaulx, s’adressant au prince Jean, lui dit à voix basse que le vainqueur, après avoir déployé son courage, devait au moins donner des preuves de son goût et de sa galanterie, en choisissant, parmi les beautés qui ornaient les galeries, une dame qui remplît le trône destiné à la reine de la beauté et de l’amour, et qui, le jour suivant, délivrât le prix du tournoi. Le prince fit signe de son bâton de commandement, au chevalier qui, parcourant pour la seconde fois la lice, passait alors devant lui. Le chevalier se tourna vers le trône, et baissant sa lance jusqu’à ce que la pointe s’en trouvât à un pied de terre, il resta immobile comme attendant les ordres du prince. Chacun admira l’étonnante dextérité qu’il avait déployée en faisant passer son superbe coursier d’un état violent et animé à l’immobilité d’une statue équestre.

« Sire chevalier déshérité, dit le prince Jean, puisque c’est le seul titre sous lequel je puisse vous adresser la parole, il est de votre devoir et de votre prérogative, à présent, de nommer la noble dame qui doit, en qualité de reine de l’honneur et de l’amour, présider à la fête de demain. Si, comme étranger dans ce pays, vous désirez le secours d’un autre jugement pour guider le vôtre, nous pouvons dire qu’Alicie, fille de notre brave chevalier Waldemar Fitzurse, est regardée à ma cour comme la plus belle et la plus distinguée. Au reste, vous avez le privilège de donner à qui il vous plaira cette couronne, qui doit assurer à la personne sur laquelle votre choix sera tombé le titre de souveraine. Levez votre lance. » Le chevalier obéit, et le prince Jean mit sur la pointe du fer une couronne de satin vert, bordée d’un cercle d’or, dont la partie supérieure était relevée par des desseins de pointes de flèche et de cœur, comme les feuilles et les boules du fraisier sur une couronne ducale.

Les principaux motifs qui avaient déterminé le prince Jean à parler ainsi de la fille de Waldemar Fitzurse prenaient leur source dans un cœur pétri d’insouciance et de présomption, de ruse et de bassesse. Il voulait ainsi bannir de l’esprit des chevaliers qui l’entouraient la plaisanterie indécente et déplacée qu’il s’était permise au sujet de la juive Rébecca ; il désirait par là attirer à lui le père d’Alicie, Waldemar, qu’il craignait et qui, plus d’une fois dans le cours de la journée, avait osé désapprouver sa manière d’agir. Il souhaitait aussi se concilier les bonnes grâces de la fille de ce chevalier ; car le prince n’était pas moins licencieux dans ses plaisirs, que perfide dans son ambition. Mais, outre ces divers motifs, le dessein de Jean était de créer au chevalier déshérité, pour qui il ressentait déjà une violente aversion, un ennemi puissant dans la personne de Waldemar Fitzurse, qui, pensait-il, ressentirait cruellement, sans doute, l’injure faite à sa fille, si, ce qui était probable, le vainqueur venait à faire un autre choix.

Ce fut en effet ce qui arriva ; car le chevalier déshérité passa près de la galerie attenante à celle du prince, et dans laquelle Alicie était assise, déployant tout l’orgueil d’une beauté triomphante ; il s’avançait avec autant de lenteur qu’il avait mis de vitesse à parcourir la lice ; il semblait jouir du privilège qui lui était accordé d’examiner les beautés nombreuses qui ornaient ce cercle magnifique.

L’aspect qu elles présentaient, pendant tout le temps que durait cet examen, était vraiment digne de piquer la curiosité. Quelques unes rougissaient, quelques autres prenaient un air d’orgueil et de dignité ; les unes regardaient en face et feignaient d’ignorer ce dont il s’agissait, les autres s’efforçaient d’arrêter un sourire, deux ou trois même riaient aux éclats. Quelques unes d’entre elles voilaient alors leurs charmes ; mais, comme le manuscrit de Wardour assure que plusieurs de ces beautés brillaient depuis dix années, on peut supposer que, rassasiées alors de toutes les vanités du monde, elles voulaient d’elles-mêmes renoncer aux honneurs du triomphe, pour laisser aux beautés naissantes de cette époque plus d’espoir de succès. Enfin, le champion s’arrêta sous la galerie où Rowena était placée, et dès ce moment l’anxiété des spectateurs fut poussée à son comble.

Il faut avouer que, si l’intérêt manifesté en sa faveur avait pu attirer ici le chevalier déshérité, cet endroit de la lice devant lequel il s’arrêta méritait sa prédilection. Cedric le Saxon avait éclaté de joie à la déconfiture du templier, et plus encore à la mésaventure de Front-de-Bœuf et de Malvoisin, deux de ses ennemis les plus perfides ; le corps moitié sorti de la galerie, il avait accompagné le vainqueur dans toutes ses courses, non seulement des yeux, mais encore de tout son cœur, de toute son âme. Lady Rowena avait observé avec une égale attention les événements du jour, quoique sans paraître y attacher un aussi vif intérêt. L’indolent Athelstane lui-même avait fait mine plusieurs fois de sortir de son apathie lorsqu’en demandant un grand verre de muscat, il l’avait bu à la santé du chevalier vainqueur. Un autre groupe, stationné sous la galerie occupée par les Saxons, n’avait pas pris une part moins vive aux destins de la journée

« Père Abraham ! dit Isaac d’York en voyant la première course engagée entre le templier et le chevalier déshérité ; oh, comme il chevauche noblement ce Gentil ! quel bon cheval de Barbarie il conduit ! amené de si loin, ce pauvre animal, il ne le ménage pas plus que si c’était un ânon sauvage ; et cette brillante armure, qui fat payée si cher à Joseph Pareira, armurier de Milan, et qui devait rapporter soixante-dix pour cent de bénéfice, il s’en inquiète aussi peu que s’il l’avait trouvée sur le grand chemin.

— S’il expose sa personne, mon père, dit Rébecca, à un si terrible combat, peut-il songer à son coursier et à son armure ?

— Ma fille, répondit Isaac un peu piqué, tu ne sais pas de quoi tu parles : son cou et ses membres sont à lui, mais son cheval et son armure appartiennent à… Bienheureux Jacob ! qu’allais-je dire ? N’importe, c’est un bon jeune homme. Vois, Rébecca, il va atteindre le Philistin. Prie, mon enfant, prie pour le salut de ce brave jeune homme, et pour le bon coursier, ainsi que pour la riche armure. Dieu de mes pères ! il a vaincu, et le Philistin non circoncis est tombé sous sa lance, comme Og, roi de Basan, et Sehon[53], roi des Amorites, tombèrent sous le glaive de nos pères. Sans doute il prendra leur or et leur argent, leurs chevaux de bataille et leurs armures d’airain et d’acier ; il les prendra comme une dépouille légitime. » Le digne Israélite montra la même anxiété à chacune des courses du chevalier, oubliant rarement de hasarder un prompt calcul au sujet de la valeur du cheval et de l’armure que chacun des combattans vaincus devait abandonner au vainqueur. Ainsi, on avait exprimé le plus vif intérêt au succès du chevalier déshérité dans cette partie de la lice devant laquelle il s’arrêta.

Soit par indécision, soit par tout autre motif, le champion du jour demeura stationnaire, et comme immobile plus d’une minute, tandis que les yeux d’une assemblée muette étaient fixés sur lui. À la fin, baissant graduellement et avec grâce le bout de sa lance, il déposa la couronne qu’elle supportait aux pieds de la belle Rowena. Aussitôt les trompettes sonnèrent une fanfare, et les hérauts d’armes proclamèrent lady Rowena souveraine de l’amour et de la beauté pour le lendemain, menaçant de punitions sévères quiconque oserait désobéir à son autorité. Ils répétèrent leur cri de largesse auquel Cedric, dans le comble de sa joie, répondit en jetant au milieu de l’arène toute la monnaie qu’il possédait sur lui, libéralité qu’Athelstane, quoique moins vite, s’empressa d’imiter.

Quelques murmures s’élevèrent parmi les dames d’origine normande, aussi peu accoutumées à se voir préférer des beautés saxonnes que les barons normands l’étaient à subir la défaite dans des jeux de chevalerie auxquels ils se livraient. Mais ces signes de mécontentement furent soudain étouffés par les cris de la multitude qui répétait avec enthousiasme ; « Vive lady Rowena, la reine dûment élue de la beauté et de l’amour ! vive la princesse saxonne ! vive la race de l’immortel Alfred ! »

Quelque peu agréables que fussent ces cris pour le prince Jean et ceux qui l’entouraient, il se vit cependant obligé de confirmer la nomination du vainqueur ; et, faisant approcher son coursier, il descendit les degrés du trône, s’élança sur la selle, et entra dans la lice accompagné de sa suite. Le prince s’arrêta quelques instants sous la galerie où lady Alicie se trouvait ; il lui adressa ses hommages, et se tournant vers ceux qui l’entouraient : « Par la sainte Vierge, messieurs, si, dans le combat de ce jour, le chevalier nous a prouvé que ses membres étaient robustes et vigoureux, le choix qu’il vient de faire nous prouve aussi que ses yeux ne sont pas des plus clairvoyants. » Dans cette occurrence comme dans toutes celles qui marquèrent le cours de sa vie, le prince Jean avait le malheur de ne pas comprendre parfaitement le caractère de ceux qu’il désirait s’attacher. Waldemar Fitzurse fut blessé plutôt que flatté de l’observation du prince qui déclarait ainsi publiquement qu’Alicie avait été dédaignée. « De tous les droits de la chevalerie, dit-il, aucun n’est, selon moi, plus précieux et plus inaliénable que celui qui confère à tout chevalier la faculté de choisir librement la dame de son cœur. Ma fille ne brigue les hommages de qui que ce soit ; il lui suffit de mériter les honneurs que son caractère et son rang ne peuvent manquer de lui attirer. » Le prince Jean ne répliqua pas ; mais, comme pour exhaler son dépit, il donna de l’éperon à son cheval, et le lança vers la galerie où Rowena était assise, la couronne gisant encore à ses pieds.

« Aimable dame, dit-il, posez sur votre front les marques de votre souveraineté à laquelle personne ne rend plus sincèrement hommage que nous, et s’il vous plaît aujourd’hui, à vous, à votre noble père et à vos amis, de favoriser de votre présence notre banquet au château d’Ashby, nous apprendrons à connaître plus particulièrement la souveraine au service de laquelle nous serons tous dévoués demain. » Rowena se tut, et Cedric répondit pour elle en saxon : « Lady Rowena, dit-il, ignore la langue dans laquelle elle devrait répondre à votre courtoisie, et soutenir sa dignité à votre banquet ; moi aussi et le noble Athelstane de Coningsburgh nous parlons seulement l’idiome, et suivons seulement les usages, les coutumes de nos pères. Nous regrettons de ne pouvoir accepter votre polie invitation. Demain lady Rowena se chargera des fonctions auxquelles vient de l’appeler le libre choix du vainqueur, confirmé par les acclamations du peuple. » Disant ces mots, il prit la couronne et la mit sur la tête de Rowena pour montrer qu’elle acceptait l’autorité temporaire qui lui était conférée.

« Que dit-il ? « demanda le prince Jean, feignant de ne pas entendre le saxon qui lui était cependant bien familier. Le sens du discours de Cedric fut répété en français par un des courtisans du prince. « C’est bien, dit celui-ci, demain nous accompagnerons au siège de sa dignité cette reine muette. Vous au moins, sire chevalier, en se retournant vers le vainqueur resté près de la galerie, vous prendrez part à notre banquet. » Le chevalier, parlant pour la première fois d’une voix un peu basse et hâtée, s’excusa en faisant valoir ses fatigues, le besoin qu’il avait de repos, et la nécessité de se préparer au combat du lendemain. « À merveille, dit le prince Jean avec hauteur : bien que nous soyons peu accoutumé à de pareils refus, nous tâcherons d’égayer le festin en l’absence du vainqueur et de la reine de la beauté » À ces mois, il quitta la lice avec sa suite, et son départ fut le signal de l’écoulement de la foule.

Cependant, avec un souvenir vindicatif, qui est le propre de l’orgueil offensé, surtout lorsqu’il s’y joint la conviction intime d’un manque total de mérite, Jean eut à peine fait trois pas, que, regardant autour de lui, il attacha son œil plein de colère sur l’archer qui lui avait déplu au commencement du jour, et qui avait porté ce prince à ordonner à ses hommes d’armes de le surveiller de près : « Votre tête m’en répond ; ne souffrez point qu’il s’évade. » L’archer soutint le regard courroucé du prince avec le même sang-froid qu’il avait montré le matin, et il dit avec un sourire : « Je n’ai pas l’intention de quitter Ashby avant deux jours ; il faut que je voie comment les archers des comtés de Strafford et de Leicester manient leurs arcs ; les forêts de Needwood et de Charnwood nourrissent, je le pense, de bons tireurs, elles offrent de quoi les exercer.

— Et moi, dit le prince Jean à son cortège, sans daigner adresser une réponse directe à l’yeoman, je veux voir comment il tire le sien, et malheur à lui si son adresse ne suffit pas pour excuser son insolence.

— Il est plus que temps, dit Bracy, que l’outre-cuidance de ces paysans soit rabaissée par quelque exemple frappant. »

Waldemar Fitzurse, qui pensait probablement que son maître ne prenait pas le chemin de la popularité, haussa les épaules et garda le silence : le prince Jean continua sa retraite, et la dispersion de la foule devint générale. Dans les différentes routes, suivant les différents quartiers d’où ils étaient venus en groupes divers, les spectateurs se retirèrent le plus grand nombre vers la cité d’Ashby, où la majeure partie des personnages de distinction avaient un logement au château, et où les autres s’étaient assuré un gîte dans les maisons particulières. Parmi ces derniers se trouvaient la plupart des chevaliers qui avaient déjà paru dans le tournoi, ou qui se proposaient d’y reparaître ; dans leur marche silencieuse et lente, ou en parlant des événements du jour, les chevaliers étaient salués par les acclamations de la multitude, qui en élevaient même en l’honneur du prince Jean, quoiqu’il les dût bien plutôt à la splendeur de son cortège, qu’à la popularité de son caractère. De plus sincères, plus générales et plus légitimes clameurs suivaient le vainqueur du jour, qui, pour se dérober à une faveur si grande, accepta l’offre qui lui fut faite par les maréchaux d’un pavillon placé à l’extrémité septentrionale de la lice. Dès qu’il s’y fut retiré, ceux qui étaient restés dans la lice pour le considérer et se livrer sur lui à de nombreuses conjectures, se dispersèrent également.

Les démonstrations et les cris d’une foule tumultueuse d’individus rassemblés en un même lieu, et agitée par les mêmes événements, se changèrent peu à peu par l’éloignement des divers groupes, en un silence qui bientôt devint universel. On n’entendait plus que les voix rares des hommes chargés d’enlever les coussins et les tapisseries, et de les mettre en sûreté pour la nuit, et qui se disputaient les demi-bouteilles de vin et les restes de mets que l’on avait servis aux spectateurs. À une faible distance de la lice se voyaient plusieurs forges, qui commençaient à élever les flammes du fourneau dans les ténèbres de la nuit, annonçant de la sorte l’activité des armuriers, laquelle devait durer jusqu’au lendemain matin, pour réparer les armes qu’on allait employer ; une forte garde d’hommes d’armes, renouvelée par intervalles de deux heures en deux heures, environnait la lice, et veillait durant l’obscurité.


CHAPITRE X.


Ainsi, comme le hibou au sinistre présage, qui de son bec criard tinte le passeport de l’homme agonisant et lui annonce sa fin prochaine, et dans l’obscurité silencieuse de la nuit secoue la contagion de ses ailes funestes ; de même, oppressé, tourmenté, le pauvre Barabas vomissait des torrents d’injures contre les chrétiens.
Shakspeare. Le Juif de Malte.


Le chevalier déshérité n’eut pas plus tôt regagné sa tente, que les pages et les écuyers se présentèrent en foule pour l’aider à se désarmer, lui offrirent de nouveaux vêtements et le rafraîchissement du bain. Le zèle dans cette occasion était peut-être aiguillonné par la curiosité, car chacun désirait savoir quel était le chevalier qui, après avoir cueilli tant de lauriers, refusait de lever sa visière et d’indiquer son nom. Leurs officieuses inquisitions n’eurent cependant point de résultat. Le chevalier déshérité refusa leurs secours, à l’exception de l’aide de son écuyer ou plutôt de l’archer dont il était accompagné, homme d’une tournure assez rustique, lequel, enveloppé d’un manteau de feutre coloré en noir et portant sur la tête un bonnet normand également de feutre noir qui lui couvrait la moitié de la figure, semblait affecter le même incognito que son maître. Tout le monde étant sorti de la tente, ce domestique aida son maître à se débarrasser de son armure, et plaça devant lui du vin et des aliments que les fatigues du jour avaient rendus indispensables. Il avait à peine achevé son repas frugal, lorsque son écuyer lui annonça que cinq hommes d’armes, montés chacun sur un cheval barbe, désiraient lui parler. Le chevalier déshérité avait changé son armure contre une longue robe portée d’ordinaire par les personnes de sa condition, et qui, garnie d’un capuchon, cachait les traits lorsque tel était le bon plaisir de celui qui s’en trouvait affublé, et cela aussi complètement qu’une visière de haubert. Mais le crépuscule, déjà très avancé, et la nuit de plus en plus sombre, auraient rendu ce déguisement inutile à moins que les personnes qui se trouvaient devant la tente n’eussent connu sa figure. Il s’avança donc hardiment vers eux jusqu’à l’entrée du pavillon, où il trouva les écuyers des cinq tenants, qu’il n’eut pas de peine à reconnaître à leur costume rouge et noir, et chacun déposant la rançon de son maître, c’est-à-dire amenant le coursier et l’armure avec lesquels ils avaient combattu : « Suivant les lois de la chevalerie, dit le premier de ces hommes, moi, Baudouin d’Oyly, écuyer du redouté chevalier Brian de Bois-Guilbert, je vous offre, à vous qui prenez la qualification de chevalier déshérité, le coursier et l’armure dont s’est servi ledit Brian de Bois-Guilbert dans la passe d’armes de ce jour, laissant à votre générosité de les garder ou d’en fixer le prix, conformément à votre bon plaisir, puisque telle est la loi des armes. » Les autres écuyers répétèrent à peu près la même formule et attendirent la décision du chevalier déshérité. « J’ai à faire à vous quatre une seule et même réponse, dit-il, en s’adressant aux derniers écuyers qui venaient de parler ; complimentez de ma part vos honorables maîtres, et dites-leur que je me croirais inexcusable de les priver de leurs chevaux et de leurs armes, qui ne sauraient appartenir à de plus braves. Je voudrais ici terminer mon message, mais me trouvant de fait déshérité et sans ressource, je dois prier vos maîtres de vouloir bien, par courtoisie, racheter leur dépouille, afin que je puisse moi-même porter une armure qui soit mon bien.

— Nous avons, dit l’écuyer de Reginald Front-de-Bœuf, la mission de vous offrir chacun cent sequins pour la rançon de ces chenaux et de ces armures.

— Cela suffit, répondit le chevalier déshérité, mes besoins présents m’obligent d’accepter la moitié de cette somme ; l’autre moitié, vous en distribuerez une partie entre vous, et tout le reste aux héraults d’armes, aux poursuivants, aux ménestrels et à leur suite. » Les écuyers, la toque à la main et en faisant de profondes révérences, remercièrent le chevalier déshérité d’une courtoisie si rarement pratiquée et d’une générosité si grande. Il dit alors à Baudouin : « Annoncez à votre maître que je n’accepte de lui ni armure, ni rançon ; notre querelle n’est point vidée ; non, elle ne le sera qu’après que nous aurons combattu avec l’épée comme avec la lance, à pied comme à cheval : il m’a lui-même défié à un combat à outrance, je ne l’oublierai pas ; assurez-le que je le regarde autrement que ses autres compagnons, avec lesquels je ferai volontiers échange de courtoisie, et que pour lui je ne saurais le traiter que sur le pied d’un ennemi mortel.

— Mon maître, répondit Baudouin, sait rendre mépris pour mépris, coup pour coup et courtoisie pour courtoisie. Puisque vous dédaignez d’accepter de lui aucune rançon, je dois laisser ici son armure et son cheval, bien assuré qu’il ne voudra jamais ni monter l’un, ni porter l’autre.

— Vous parlez bien, digne écuyer, reprit le chevalier, et comme il convient à quiconque répond pour un maître absent. Ne laissez pas toutefois le coursier ni l’armure ; ramenez-les à votre maître, et s’il refuse de les reprendre, gardez-les, mon ami, pour votre propre usage, en tant qu’ils sont à moi je vous en fais présent. Baudouin le salua humblement et se retira avec ses compagnons, tandis que le chevalier déshérité rentrait au fond de sa tente. « Eh bien ! ami Gurth, dit-il à son écuyer, la réputation des chevaliers anglais n’a point souffert dans ma personne.

— Et moi, dit Gurth, pour un porcher saxon je n’ai pas mal joué le rôle d’écuyer normand.

— Oui, répondit le chevalier déshérité, mais tu m’as toujours tenu dans l’inquiétude, je craignais que ta gaucherie ne te trahît.

— Bah ! reprit Gurth, je ne crains d’être découvert par personne, si ce n’est de mon compagnon Wamba le bouffon, dont je n’ai jamais pu découvrir s’il est plus malin que fou. Cependant, je n’ai pu m’empêcher de rire lorsque mon vieux maître a passé si près de moi, en songeant que, tandis que son porcher était supposé occupé de son troupeau dans les bois et les marais de Rotherwood, il se trouvait si voisin de Cedric. Si j’avais été découvert…

— Assez, dit le chevalier, tu connais ma promesse.

— Quant à cela, dit Gurth, je ne manquerai jamais à un ami par crainte pour ma peau. J’ai un cuir aussi dur que celui d’un verrat, et je supporterais aussi bien les coups de verge qu’aucun de ceux de mon troupeau.

— Crois-moi, Gurth, je récompenserai le péril que tu cours à cause de ma personne ; en attendant, je te prie d’accepter ces dix pièces d’or.

— Je suis plus riche, dit Gurth en les mettant dans sa poche, qu’aucun porcher ou serf ne fut jamais.

— Prends ce sac d’or, continua son maître, va trouver à Ashby Isaac le Juif d’York, et dis-lui de se payer du cheval et de l’armure qu’il m’a procurés.

— Non, de par saint Dunstan, répondit Gurth, je n’irai pas.

— Comment, coquin, reprit son maître, veux-tu me désobéir ?

— J’obéirai, dit Gurth, lorsque vos ordres seront justes, raisonnables et chrétiens, mais celui-ci n’est pas du nombre. Souffrir qu’un Juif se payât lui-même ne serait pas équitable, il tromperait mon maître ; cela ne serait point raisonnable, puisque ce serait agir en fou ; et encore moins chrétien, puisque ce serait dépouiller un croyant pour enrichir un infidèle.

— Il faut cependant le contenter, reprit le chevalier.

— Je le ferai, dit Gurth, en prenant le sac sous son manteau et en quittant le pavillon ; et il m’arrivera malheur, murmura-t-il en lui-même, s’il n’est pas satisfait avec le quart de ce qu’il pourrait demander. Et il prit la route d’Ashby, laissant le chevalier déshérité s’abandonner à ses pénibles doutes, mais dont il n’est pas temps encore d’entretenir le lecteur.

Il faut maintenant transporter la scène au village d’Ashby, ou plutôt à une maison du voisinage appartenant à un riche Israélite, chez lequel Isaac, sa fille et leur suite avaient pris leur quartier, car les Juifs, on le sait, exerçaient entre eux l’hospitalité et la charité d’une manière aussi généreuse qu’ils montraient d’avarice et de cupidité envers tous les chrétiens.

Dans un appartement, petit mais richement orné de décorations suivant le goût oriental, Rébecca reposait sur un amas de coussins brodés qui, placés sur une plate-forme basse environnant la salle, servaient de chaises et de fauteuils comme l’estrade espagnole. Elle observait tous les mouvemens de son père avec une inquiète et tendre affection tandis qu’il parcourait l’appartement, l’air égaré et le maintien en désordre, joignant quelquefois les mains, levant quelquefois les yeux vers le plafond comme un homme travaillé par quelques grands chagrins d’esprit. « Oh, Jacob ! s’écriait-il ; oh ! vous tous les douze saints patriarches de notre tribu ! quelle funeste aventure pour un homme qui a dûment rempli tous les devoirs d’un enfant de Moïse ! Cinquante sequins arrachés en un clin d’œil par les griffes d’un tyran !

— Mais mon père, dit Rébecca, il me semblait que vous donniez cet or au prince volontairement.

— Volontairement ! que les plaies de l’Égypte le couvrent en entier ! Volontairement, dis-tu ? oui, aussi volontairement que lorsque dans le golfe de Lyon je jetai aux flots mes marchandises pour alléger le navire pendant que la tempête menaçait de l’engloutir ; aussi volontairement que je me vis priver de mes soies les plus précieuses, entraînées par les vagues, que l’écume de l’Océan fut parfumée de ma myrrhe et de mon aloès, et que mes vases d’or et d’argent s’en allèrent enrichir le noir abîme des flots ! N’était-ce pas un moment de calamité inexprimable, quoique ce sacrifice fût l’œuvre de mes mains ?

— Mais c’était pour sauver nos jours, mon père, répondit Rébecca, et depuis ce temps le Dieu de nos pères a béni vos entreprises et vous a comblé de présents.

— Oui, repartit Isaac, mais si le tyran y puise comme il l’a fait aujourd’hui, mais s’il m’oblige à sourire pendant qu’il me dépouille ! ma fille ! volés, errans comme nous le sommes, le plus grand malheur qui puisse atteindre notre race, c’est de voir qu’à l’instant même où l’on nous pille et nous outrage, nous sommes forcés de supporter encore les moqueries du monde, et de prendre patience lorsque nous devrions nous venger dignement.

— Ne songez point à cela, mon père, dit Rébecca ; nous avons d’autres avantages : ces Gentils, cruels et oppresseurs comme ils le sont, dépendent en quelque sorte des enfants dispersés de Sion, qu’ils méprisent et qu’ils persécutent. Sans le secours de nos richesses, ils ne pourraient combattre leurs ennemis à la guerre, ni parer leurs triomphes dans la paix, et l’or que nous leur prêtons rentre avec intérêt dans nos coffres. Nous ressemblons à l’herbe qui n’en fleurit que mieux quand le pied l’a foulée. Même la pompe d’aujourd’hui n’eût pas eu lieu sans l’aide et l’appui de ces Juifs méprisés, qui ont fourni les moyens de l’orner.

— Ma fille, dit Isaac, tu as touché une autre corde de douleur ; le beau coursier et la riche armure dont la valeur égale le gain de mon dernier marché avec Kirgath Jaïram de Leicester, c’est une perte trop grande sur mes profits d’une semaine, oui, d’un sabbat à l’autre ; cependant il peut arriver mieux que je ne pense, car c’est un bon jeune homme.

— Assurément, dit Rébecca, vous ne vous repentirez pas d’avoir reconnu le service que vous avez reçu du chevalier étranger.

— Je l’espère, ma fille, et j’espère aussi la reconstruction du temple de Jérusalem avec autant de raison que je compte voir de mes propres yeux un chrétien payer une dette à un Juif, à moins qu’il ne se trouve enchaîné par la crainte du magistrat ou du geôlier. »

En parlant ainsi, il reprenait sa promenade mécontente dans la salle, et Rébecca, s’apercevant que ses efforts pour le consoler ne servaient qu’à éveiller de nouveaux sujets de plaintes, se décida sagement à garder le silence, conduite que nous recommanderons à tous les consolateurs et donneurs d’avis en pareille circonstance. La nuit devenait plus sombre, lorsqu’un domestique Juif entra dans l’appartement et mit sur la table deux lampes d’argent remplies d’une huile parfumée, pendant que deux autres domestiques apportaient sur une table d’ébène incrustée d’ornements en argent, les plus riches vins et les rafraîchissements les plus exquis ; car, dans le sein de leur maison, les Juifs ne se refusaient aucune dépense. En même temps un serviteur informa Isaac qu’un Nazaréen, comme les Israélites avaient coutume d’appeler entre eux les chrétiens, désirait lui parler. Quiconque vit du trafic doit mettre tout son temps à la disposition de quiconque veut parler d’affaires avec lui. Isaac replaça vite sur la table le verre plein de vin grec qu’il venait de porter à ses lèvres ; et, commandant à sa fille de se voiler, il ajouta : « Qu’on introduise l’étranger. »

Rébecca eut à peine le temps de baisser sur ses traits délicats un voile en gaze brodé d’argent qui descendait jusqu’à ses pieds, lorsque la porte s’ouvrit et que Gurth le porcher entra brusquement, affublé de son ample manteau normand : son aspect annonçait plutôt le soupçon que la confiance ; et au lieu d’ôter son bonnet, il l’enfonça davantage sur sa tête, au point de dérober ses épais sourcils.

« Es-tu le juif Isaac d’York, » dit Gurth, eu saxon.

« C’est moi-même, » répondit Isaac, dans le même idiome, car son commerce l’avait rendu familier à tous les dialectes qui se parlaient dans la Grande-Bretagne ; « et toi, qui es-tu ? »

— Cela ne te regarde pas, » répondit Gurth.

« Aussi bien que je te dis mon nom, reprit Isaac, tu dois me dire le tien ; car sans te connaître comment pourrais-je parler d’affaires avec toi ?

— Cela se peut aisément, répondit Gurth ; car venant ici pour vous donner de l’argent, il faut que je connaisse la personne à laquelle je dois le remettre ; mais toi, qui as seulement à le recevoir, je pense qu’il doit t’être entièrement indifférent de savoir par quelle main il t’est remis.

— Oh ! dit le Juif, vous venez pour me payer une dette ! Bienheureux Abraham ! cela change nos relations ; et de la part de qui apportez-vous cet argent ?

— De la part du chevalier déshérité, vainqueur dans les tournois de ce jour. C’est le prix de l’armure que lui avait prêtée Kirgath Jaïram de Leicesier, sur ta recommandation. À l’égard du coursier, je l’ai ramené dans ton écurie. Je veux savoir combien j’ai à payer pour l’armure.

— J’avais bien dit que c’était un brave jeune homme, s’écria le Juif avec un air joyeux. Un verre de vin ne vous fera pas de mal, » ajouta-t-il en présentant au porcher un gobelet d’argent, richement travaillé, et plein d’une liqueur telle que Gurth n’en avait jamais goûté de pareille. « Et combien d’argent, continua Isaac, as-tu apporté avec toi ?

— Sainte Vierge, dit Gurth, en remettant le verre sur la table, quel nectar boivent ces chiens de mécréans, tandis que de vrais chrétiens comme moi n’ont souvent à humer qu’une bière aussi trouble et aussi épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d’argent j’ai apporté ! continua le Saxon lorsqu’il eut terminé cette sortie incivile, fort peu ; j’ai pourtant quelque chose en main. Écoute, Isaac, tu dois avoir de la conscience, tout juif que tu sois.

— Mais, dit Isaac, ton maître à gagné de bons chevaux, de riches armures, avec la vigueur de sa lance et de son bras ; c’est un brave jeune homme ; le Juif les recevra en paiement et lui rendra le surplus.

— Mon maître en a déjà disposé, dit Gurth.

— Ah ! il a eu tort, dit le Juif ; il a agi en insensé. Aucun chrétien ici ne pouvait acheter tant de chevaux et d’armures, et aucun juif, excepté moi, ne pouvait lui donner la moitié de ce que j’en eusse offert. Mais tu as cent sequins dans ton sac, dit Isaac, en fouillant sous le manteau de Gurth ; il me semble pesant.

— Il s’y trouve des fers pour armer des flèches, dit hardiment le porcher.

— Eh bien, reprit Isaac, si je disais que je me contente de quatre-vingts sequins pour le bon cheval et la riche armure, ce qui ne me laisserait pas une pièce d’or de bénéfice, avez-vous de quoi me payer ?

— C’est tout au plus, dit Gurth, et je resterai presque sans le sou ; cependant si c’est votre dernier mot, il faudra prendre mon parti.

— Remplis encore une coupe de vin, dit le Juif. Ah ! quatre-vingts sequins, c’est trop peu ! il ne resterait rien pour l’intérêt de l’argent ; et d’ailleurs le cheval peut avoir souffert dans le choc du tournoi : oh ! c’était une dangereuse rencontre ; le cavalier et le coursier s’élancèrent l’un sur l’autre avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le cheval ne peut qu’avoir souffert.

— Je vous dis, reprit Gurth, que je l’ai ramené sain et sauf, et vous pouvez aller le voir dans l’écurie. J’ajoute que soixante-dix sequins suffisent pour l’armure : la parole d’un chrétien vaut celle d’un juif, ce me semble. Si vous n’acceptez pas cette somme, je vais rapporter le sac à mon maître, ajouta-t-il en le faisant sonner sur ses épaules.

— Non, non ! reprit Isaac ; déposez les talents, les shekels, les quatre-vingts sequins, et j’aurai égard à votre libéralité. « 

Gurth y consentit ; et, déposant quatre-vingts sequins sur la table, le Juif lui en délivra quittance pour le prix de l’armure. La main d’Isaac tremblait de joie en touchant les soixante-dix premières pièces d’or ; il compta les dix autres beaucoup plus long-temps en faisant une pause, et en prononçant quelques mots, à mesure qu’il prenait sur la table chaque pièce pour la mettre dans sa bourse ; il semblait que son avarice combattît une meilleure nature, et le forçât d’embourser les sequins l’un après l’autre, tandis que sa générosité le poussait à reconnaître, de quelque manière, la condescendance de Gurth et la générosité de son bienfaiteur. Tout son discours se réduisait à ceci : « Soixante et onze, soixante-douze… ton maître est un bon jeune homme… soixante-treize… un excellent jeune homme… soixante-quatorze… cette pièce est un peu usée… soixante-quinze… celle-ci est un peu légère de poids… soixante-seize… Lorsque ton maître aura besoin d’argent, qu’il vienne trouver Isaac d’York… soixante-dix-sept… avec une raisonnable sécurité. » Ici le Juif s’arrêta quelque temps, et Gurth conserva la douce espérance que les trois dernières pièces n’auraient pas le même sort que leurs autres compagnes ; mais l’énumération continua… « Soixante-dix-huit… tu es un bon garçon… soixante-dix-neuf… tu mérites quelque chose pour toi-même. »

Ici le Juif s’arrêta encore et regarda le dernier sequin avec l’intention sans doute de l’offrir à Gurth. Il le pesa sur son doigt, le fit sonner en le jetant sur la table. S’il eût été rogné, s’il eut été de l’épaisseur d’un cheveu trop léger, la générosité eût remporté la victoire ; mais, malheureusement pour Gurth, le tintement fut plein et régulier, et le sequin de niveau, bien marqué et reconnu au dessus de son poids. Isaac ne put trouver dans son cœur assez de force pour s’en séparer, de manière qu’il le fit entrer dans sa bourse comme par inadvertance, en disant : « Quatre-vingts complètent la somme, et j’espère que ton maître te récompensera convenablement. Je suis sûr, ajouta-t-il en regardant d’un œil avide le sac, je suis sûr que tu as plus de pièces d’or que tu ne disais. »

Gurth lui fit une grimace qui approchait du rire, et il répondit : « Environ la même quantité que tu viens d’en compter avec tant de soin. » Il plia alors la quittance et la mit dans sa toque, en ajoutant : « Malheur à ta barbe, Juif, si cette quittance n’est pas en règle. » Il remplit alors sans y être prié, et vida une troisième coupe de vin, puis il quitta l’appartement sans aucune cérémonie.

« Rébecca, dit le Juif, cet Ismaélite a dépassé toutes bornes ; il me semble effronté. Mais n’importe, son maître est un bon jeune homme, et je suis bien aise qu’il ait gagné des shekels d’or, des shekels d’argent, grâce à la vigueur de son cheval et à la force de sa lance, qui, comme celle de Goliath le Philistin, pourrait se comparer en puissance au cylindre qui retient la toile du tisserand[54]. » Comme il se retournait pour recevoir la réponse de Rébecca, il s’aperçut que pendant sa dispute avec Gurth elle avait disparu de l’appartement.

Cependant le porcher venait de descendre l’escalier, et, parvenu dans une antichambre, salle obscure, il tâtonnait pour découvrir la porte de sortie, lorsqu’une femme vêtue en blanc, qui portait à la main une petite lampe d’argent, l’appela vers la pièce voisine. Gurth éprouvait quelque répugnance à lui obéir : rude et impatient comme le sanglier sauvage, partout où la force corporelle devait se montrer, il avait tous les caractères de la terreur d’un Saxon touchant les spectres, les apparitions d’esprits de la forêt, les femmes blanches, et toutes les superstitions rapportées de la Germanie. Il se souvint en outre qu’il était dans la maison d’un Juif, peuple auquel un préjugé universel attribuait la science de la cabale et de la nécromancie. Cependant après un moment de silence il se détermina à suivre l’apparition jusque dans la pièce où elle voulait l’entraîner.

« Mon père n’a voulu que plaisanter avec toi, mon ami, lui dit Rébecca qu’il trouva dans cet appartement, il doit à ton maître beaucoup plus, dix fois plus que l’armure et le coursier ne valent. Quelle somme as-tu payée à mon père ?

— Quatre-vingts sequins, dit Gurth étonné de la question.

— Tu en trouveras cent, répondit Rébecca, dans cette bourse que je te prie d’accepter. Rends à ton maître ce qui lui est dû, et garde pour toi le reste. Hâte-toi, va-t’en, ne t’arrête point pour me remercier, et prends garde en traversant la ville, où tu pourrais facilement perdre à la fois ce trésor et la vie. Reuben, ajouta-t-elle en faisant claquer ses mains l’une contre l’autre, éclaire cet étranger, et ne manque pas de bien fermer la porte après toi, quand il sera sorti. »

Reuben, Israélite à barbe et sourcils noirs, obéit aux ordres de sa maîtresse en prenant la lampe qui se trouvait encore dans les mains de la servante, et conduisit Gurth jusqu’à la porte de la maison, en le faisant passer par une cour pavée, et il referma cette porte avec des chaînes et des verrous, comme s’il se fût agi d’une vraie prison.

« Par saint Dunstan, dit le porcher en trébuchant dans la sombre avenue, cette fille n’est pas une juive, mais un ange descendu des cieux ; dix sequins de mon jeune maître, vingt de cette perle de Sion, oh ! quelle heureuse journée ! encore une semblable, Gurth, et tu pourras te racheter de l’esclavage, et devenir un frère aussi libre de ta tribu que le noble du rang le plus élevé. Alors, adieu la cornemuse et le bâton de porcher, je m’arme de l’épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître au champ d’honneur, et m’attacher à lui jusqu’à la mort, sans plus cacher ni ma figure ni mon nom. »


CHAPITRE XI.


    Premier outlaw. Halte là, monsieur ; jetez-nous ce que vous avez sur vous, si vous ne voulez pas que nous vous le prenions de force.
    Speed. Monsieur, nous sommes perdus ! ce sont les scélérats que tous les voyageurs craignent tant.
    Valentin. Mes amis…
    Premier outlaw. Nous ne sommes point vos amis monsieur, nous sommes vos ennemis.
    Deuxième outlaw. Paix ! écoutons-le.
    Troisième outlaw. Oui, par ma barbe, nous l’écouterons, car c’est un homme comme il faut.

Shakspeare, Les deux Gentilshommes de Venise.


Gurth n’était pas encore à la fin de ses aventures nocturnes. En effet, il commença à s’en douter lorsqu’après avoir passé une ou deux maisons écartées hors de l’enceinte du village ou de la ville d’Ashby, il se trouva dans un chemin creux, entre deux monticules couverts de noisetiers et de houx, tandis que çà et là quelques chênes rabougris étendaient leurs branches sur une route raboteuse et pleine d’ornières profondes qu’y avaient faites récemment les voitures employées au transport des matériaux de tout genre nécessaires à la construction des galeries du tournoi ; et l’obscurité du lieu était encore rendue plus grande par le feuillage et les rameaux des arbres qui interceptaient le peu de clarté que la lune aurait pu y verser dans une belle nuit d’été. On entendait encore le bruit lointain des amusements qui avaient lieu dans la ville, mêlés de temps en temps aux bruyants éclats de rire, ou interrompus par des acclamations, ou bien par les sauvages accords d’une musique éloignée. Tout cela, rappelant l’état de confusion de la ville, où affluaient de nobles guerriers, avec leurs suites dissolues, causait une sorte de malaise au gardeur de pourceaux.

« La Juive avait raison, se dit-il à lui-même : par le ciel et par saint Dunstan, je voudrais être arrivé sain et sauf au terme de mon voyage avec le trésor que je porte. Il y a ici un tel nombre, je n’ose pas dire de voleurs errants, mais de chevaliers et d’écuyers errants, de moines et de ménestrels errants, de jongleurs et de bouffons errants, qu’un homme avec un seul marc d’argent sur lui serait en danger ; à plus forte raison un pauvre gardeur de pourceaux avec une bourse pleine de sequins. Je voudrais bien être sorti de l’ombrage de ces maudits buissons, afin que je pusse au moins apercevoir les clercs de saint Nicolas avant qu’ils ne me tombassent sur les épaules. »

Gurth hâta donc si marche pour gagner le champ ouvert auquel aboutissait le sentier mais il ne fut point assez heureux pour accomplir son souhait. Au moment même où il avait atteint l’extrémité supérieure de l’avenue, endroit dans lequel le taillis était le plus épais, quatre hommes s’élancent sur lui, comme il l’avait appréhendé, deux de chaque côté de la route, et le saisissent tellement à l’improviste, que toute résistance même praticable eût été trop tardive.

« Remettez votre course, dit l’un, nous sommes les libérateurs du bien public, et nous débarrassons le voyageur du fardeau qui le gêne.

— Vous ne me débarrasseriez pas si aisément du mien, » murmura le porcher, dont sûrement l’honnêteté ne pouvait se prêter au choc d’une violence inopinée, « si je pouvais seulement donner deux ou trois coups pour le défendre.

« Nous allons voir cela dans un instant, » répondit le voleur ; et en parlant à ses compagnons, il ajouta : « Emmenez ce coquin ; je verrai s’il veut avoir la tête rompue et la bourse coupée ; on lui tirera de cette manière du sang de deux veines à la fois. «

À cet ordre le porcher fut entraîné assez rudement sur la hauteur, au côté gauche du chemin, et il se trouva bientôt dans un bouquet de bois isolé, entre le sentier et la plaine. Il fut obligé de suivre ses grossiers conducteurs dans le plus épais du taillis, où, sans qu’il s’y attendît, ils s’arrêtèrent au milieu d’une clairière sur laquelle les rayons de la lune tombaient assez librement, vu le manque de rameaux et de feuillage qui pussent en intercepter la chute. Ici les ravisseurs furent joints par deux autres apparemment de la même bande. Ils portaient de courtes épées à leur côté, et des bâtons noueux à la main ; et Gurth alors put remarquer que les six brigands avaient des masques de façon à ne laisser aucun doute sur la nature de leurs occupations, si même leurs premiers procédés ne l’avaient déjà confirmé dans cette idée.

« Combien as-tu d’argent, rustaud ? lui dit un des voleurs.

— Trente sequins m’appartiennent, répondit Gurth avec humeur.

— Mensonge ! mensonge ! s’écrièrent les voleurs. Un Saxon aurait trente sequins, et reviendrait d’Ashby sans être ivre ! confiscation irrémédiable et incontestable de tout ce qu’il a sur lui !

— Je les gardais pour racheter ma liberté, dit Gurth.

— Tu es un âne, reprit l’un des voleurs, trois quarts de double ale t’eussent rendu aussi libre que ton maître, et plus libre même, fût-il un Saxon comme toi.

— C’est une triste vérité, reprit Gurth ; mais si trente sequins pouvaient me délivrer de vos mains, déliez les miennes, et je vous compterai cette somme.

— Halte, cria l’un des voleurs qui semblait exercer quelque autorité sur les autres : le sac que tu portes, autant que je puis en juger à travers ton manteau, renferme plus d’argent que tu n’en déclares.

— C’est un bien du bon chevalier mon maître, et duquel assurément je n’eusse pas dit un mot, si vous vous fussiez contentés d’opérer sur ce qui m’appartient, répondit Gurth.

— Tu es un honnête garçon, ma foi, reprit le voleur ; et nous ne sommes pas tellement dévoués au culte de saint Nicolas, que tu ne puisses sauver tes trente sequins, si tu veux être franc avec nous. En attendant, mets à terre ton fardeau ; » et en parlant ainsi il ôta à Gurth le large sac de cuir qui lui servait de ceinture, et dans lequel était la bourse donnée par Rébecca, ainsi que le reste des sequins, puis il continua son interrogatoire.

« Qui est ton maître ?

— Le chevalier déshérité, dit Gurth, — dont la bonne lance ; reprit le voleur, a remporté le prix du tournoi aujourd’hui ? Quel est son nom et son lignage ?

— Son bon plaisir est qu’on l’ignore, et ce n’est pas de moi assurément que vous l’apprendrez.

— Et toi-même, ton nom et ton lignage ?

— Vous le dire, serait révéler celui de mon maître.

— Tu es un discret serviteur, répliqua le brigand, mais inutilement. De quelle manière cet or est-il échu à ton maître ? est-ce par héritage, ou par quel autre moyen se l’est-il procuré ?

— Par sa bonne lance, répondit Gurth ; ce sac renferme la rançon de quatre bons coursiers et de quatre bonnes armures.

— Et combien y a-t-il de sequins ?

— Deux cents sequins.

— Deux cents sequins seulement, répliqua le bandit ; ton maître a traité généreusement les vaincus, et il a mis à bon marché leur rançon. Désigne-nous ceux qui l’ont payé. » Gurth le fit.

« Mais l’armure et le cheval du templier Brian de Bois-Guilbert, à quelle somme ont-ils été taxés ? Tu vois que tu ne peux me tromper, dit le chef des voleurs. — Mon maître, répondit Gurth, ne prendra rien du templier, il en veut à son sang ; ils sont tous deux engagés dans un défi à mort, et ils ne peuvent avoir ensemble aucun rapport de courtoisie.

— À merveille, reprit le voleur, qui fit une pause à ce mot. Et que faisais-tu à Ashby avec une pareille somme confiée à ta garde ?

— Je venais rendre à Isaac, le juif d’York, le prix d’une armure qu’il avait prêtée à mon maître pour le tournoi.

— Et combien as-tu payé à Isaac ? Il me semble, à en juger par le poids, qu’il y avait bien encore deux cents sequins dans le sac.

— J’ai payé à Isaac quatre-vingts sequins, et il m’en a restitué cent.

— Comment ! quoi ! s’écrièrent les voleurs tous ensemble, oses-tu te moquer de nous par des mensonges aussi grossiers !

— Ce que je vous dis est aussi vrai qu’il l’est que la lune nous éclaire. Vous trouverez juste la somme dans une bourse de soie séparée du reste de l’argent.

— Songe, homme, lui dit le capitaine, que tu parles d’un juif, d’un être aussi incapable de rendre l’or qu’il a une fois reçu, que les sables du désert le sont de rendre la coupe d’eau que le voyageur y a versée.

— Il n’est pas plus de pitié chez les juifs, dit un autre des bandits, que chez un officier du shériff à qui on n’a pas graissé la patte.

— C’est cependant comme je le dis, reprit Gurth.

— Qu’on allume vite une torche, dit le capitaine, je veux examiner cette bourse, et m’assurer s’il est constaté, comme le dit ce vaurien, que la générosité du juif est un peu moins miraculeuse que le torrent qui soulagea ses ancêtres dans le désert. »

Une torche fut allumée, et le chef procéda à l’examen de la bourse. Ses compagnons se groupèrent autour de lui, et même les deux voleurs qui tenaient le prisonnier avaient lâché les nœuds qui lui serraient les bras, afin de mieux voir le résultat de l’opération. Profitant de leur négligence, Gurth, par un soudain élan, se délivra de leur garde, et leur eût échappé s’il n’avait point résolu de conserver l’argent de son maître. Laisser ce trésor ne pouvait être son intention. Il arracha des mains d’un de ses gardiens un bâton noueux, en frappa le capitaine, qui ne s’attendait guère à une pareille attaque, et il fut près de ressaisir le sac et le trésor. Mais les voleurs furent trop lestes pour lui, et ils s’assurèrent derechef du sac et du porcher.

« Faquin ! dit le capitaine en se relevant, tu m’as brise la tête, et avec d’autres que nous tu paierais cher ton insolence. Dans un moment tu apprendras ta destinée. Parlons d’abord du maître. Les affaires du chevalier doivent passer avant celles de l’écuyer, suivant l’usage et les lois de la chevalerie. En attendant, ne bouge pas, car si tu essaies le moindre mouvement, tu recevras de quoi rester tranquille pour la vie. Camarades, ajouta-t-il en s’adressant à sa bande, cette bourse est brodée de caractères hébraïques, et je crois à la véracité du yeoman. Le chevalier errant doit être par nous exempté de tout péage ; il est trop des nôtres pour que nous le rançonnions : les chiens ne s’attaquent pas aux chiens tant qu’il y a des loups et des renards en abondance.

— Il est des nôtres, dites-vous ? s’écria un des voleurs ; je voudrais bien savoir comment cela peut-être.

— Comment ! imbécile que tu es, répondit le capitaine ; n’est-il pas pauvre et déshérité comme nous ? ne tire-t-il pas, comme nous, sa subsistance à la pointe de son épée ? n’a-t-il pas vaincu Front-de-Bœuf et Malvoisin, comme nous le ferions si nous le pouvions ? N’est-il pas ennemi à la vie et à la mort de Brian de Bois-Guilbert, que nous avons tant sujet de redouter ? Autrement, voudrais-tu que nous montrassions moins de conscience qu’un mécréant, un vilain juif ?

— Non, mais ce serait une honte, murmura un autre bandit ; et cependant lorsque je servais dans la bande du vieux Gandelyn, de tels scrupules ne nous saisissaient point. Cet insolent rustaud, je le demande, s’en ira-t-il sans une égratignure ?

— Non, si tu peux le fustiger, reprit le chef.

— Ici, coquin, ajouta-t-il en s’adressant à Gurth ; sais-tu faire usage du bâton, et le manier aussi bien que tu l’as si vite escamoté ?

— Je crois, dit Gurth, que vous pouvez répondre vous-même à cette question.

— Oui, par ma foi, tu m’en as asséné un coup vigoureux, dit le capitaine ; tâche d’en donner un pareil à ce gaillard, et tu seras affranchi de toute rançon ; et si même tu ne réussis pas, tu t’es montré si fidèle à ton maître, que je me croirai sur mon honneur obligé de payer pour toi. Prends ton bâton, Miller[55], ajouta-t-il, et conserve ta tête ; et vous autres, lâchez ce drôle, et donnez-lui un bâton : il fait assez clair pour une telle joute. »

Les deux champions, pareillement armés de bâtons de même longueur et de même force, prirent position dans le centre de la clairière, afin de combattre plus à leur aise, à la clarté de la lune ; les voleurs faisaient cercle autour d’eux en pouffant de rire, et en criant à leur camarade : « Allons, Miller, prends garde de n’être pas forcé d’acquitter toi-même le péage. » Le meunier, de son côté, saisissant son bâton par le milieu, et le faisant tourner autour de sa tête à la manière de ce que les Français appellent le moulinet[56], s’écria fièrement : « Avance, faquin, si tu l’oses, tu vas sentir la force du poing d’un meunier.

— Si tu es un meunier, répondit Gurth avec sang-froid, en jouant du bâton sur sa tête comme venait de le faire son antagoniste, tu es doublement voleur, et en homme je te défie. »

À ces mots les deux champions s’attaquèrent bravement, et pendant quelques minutes ils déployèrent une grande égalité de force, de courage et d’adresse, portant et parant chacun des coups terribles, avec la plus rapide dextérité, tandis que par le claquement continu de leurs bâtons, on aurait pu, à une certaine distance, supposer qu’il y avait au moins six combattants de chaque côté. Des luttes moins acharnées et moins dangereuses ont été décrites en beaux vers héroïques ; mais celle de Gurth et du meunier restera privée de cet honneur, faute d’un poète inspiré qui rende hommage à de tels adversaires. Toutefois, bien que le combat du bâton à deux bouts ne soit plus pratiqué, nous ferons de notre mieux pour célébrer en prose ces deux hardis champions.

Ils luttèrent pendant assez long-temps avec un succès balancé. Pourtant le meunier commença à perdre patience en se trouvant en face d’un si vaillant lutteur, et en voyant ses compagnons se moquer de lui, comme il arrive en de telles occasions. Cette impatience était funeste à celui qui la manifestait dans ce noble jeu du gourdin, lequel exige beaucoup de sang-froid, et elle donna à Gurth, doué d’un caractère très ferme et très déterminé, un énorme avantage dont il sut profiter. Le meunier pressait son antagoniste avec une extrême furie, déchargeant des coups de bâton des deux bouts alternativement, et s’efforçant d’approcher à distance de moitié de la longueur de son arme, tandis que le porcher repoussait l’attaque, en tenant ses mains à une verge plus bas, se couvrant lui-même en brandissant son bâton avec une grande célérité, de manière à protéger sa tête et son corps. Il conservait ainsi la défensive, agissant de l’œil, du pied et de la main si à propos, qu’en voyant son adversaire manquer de respiration par la fatigue, il porta de la main gauche un coup de l’instrument à la tête. Pendant que le meunier voulut le parer, il précipita sa main droite à gauche, et d’un coup violent il atteignit au côté gauche de la tête son adversaire, dont le corps à l’instant mesura de toute sa longueur la verte pelouse.

« Très bien ! exploit digne d’un archer, » s’écrièrent les voleurs. « Parfaitement combattu, et vive à jamais la vieille Angleterre ! Le Saxon a tout à la fois sauvé et sa bourse et sa peau, et le meunier a rencontré son maître.

— Tu peux continuer ta route, mon ami, déclara le capitaine en s’adressant à Gurth, et en confirmant l’assentiment général des spectateurs ; je te ferai accompagner par deux de mes gens jusqu’en vue du pavillon de ton maître, afin de le mettre à l’abri des rencontres de ces voyageurs de nuit qui pourraient avoir des consciences moins scrupuleuses que les nôtres, car il n’en manque point aux aguets dans une nuit comme celle-ci. Prends garde cependant, ajouta-t-il avec sévérité, souviens-toi que tu as refusé de nous dire ton nom ; ne cherche pas à découvrir les nôtres, et à savoir qui nous sommes ; car si tu poussais trop loin tes investigations, tu n’en serais plus quitte à si bon marché. »

Gurth remercia le capitaine de sa courtoisie, et lui promit de suivre son avis. Deux des outlaws, armés de leurs bâtons, lui dirent alors de les suivre de près, et ils traversèrent ensemble la forêt, en prenant un petit sentier qui passait dans d’épaisses broussailles et à travers un terrain inégal. Sur la lisière du bois, deux hommes parlèrent à ses guides, et ils en reçurent à l’oreille une réponse qui permit de continuer la marche sans être inquiétés. Cette circonstance fit voir à Gurth que la bande était nombreuse, et qu’elle avait des gardes régulières autour du lieu du rendez-vous.

En arrivant sur la bruyère, Gurth n’aurait pu retrouver son chemin ; mais les voleurs le conduisirent en droite ligne jusqu’au sommet d’un monticule d’où, au clair de la lune, il put voir, s’étendant sous ses regards, les palissades du tournoi, les pavillons aux extrémités, avec les panonceaux qui les ornaient, et sur lesquels le disque argenté de l’astre des nuits réfléchissait de pâles lueurs. Il entendait même le chant par lequel les sentinelles trompaient les heures tardives de leurs factions nocturnes. Ici les deux voleurs s’arrêtèrent. « Nous n’irons pas plus loin avec vous, dirent-ils à Gurth ; il y aurait de notre part imprudence à le tenter. Rappelez-vous l’avertissement que vous avez reçu ; gardez le secret sur ce qui vous est survenu cette nuit, et vous n’aurez pas sujet de vous en repentir ; mais si vous négligiez ce que nous venons de vous recommander, la tour de Londres ne vous protégerait pas contre notre vengeance.

— Bonne nuit, messieurs, dit Gurth, je me rappellerai vos ordres ; mais je crois qu’il n’y a aucun mal à vous souhaiter un plus sûr et plus honnête métier que le vôtre. » À ces mots ils se séparèrent, les outlaws retournant vers le lieu d’où ils étaient venus, et Gurth continuant sa marche vers la tente de son maître, auquel, nonobstant l’injonction qu’il avait reçue, il rendit compte fidèlement de toutes ses aventures nocturnes. Le chevalier déshérité fut rempli d’étonnement, non moins en apprenant la générosité de Rébecca, dont cependant il résolut de ne point profiter, qu’en ayant connaissance de celle des voleurs, au métier desquels une semblable vertu paraît si étrangère. Le cours de ses réflexions sur des événements aussi singuliers fut néanmoins interrompu par la nécessité de goûter quelque repos que réclamaient les fatigues du jour précédent, et le besoin de se préparer au combat du lendemain. Il se mit donc sur une superbe couche dont sa tente était pourvue, et le fidèle porcher s’étendit sur une peau d’ours qui formait une sorte de tapis à l’entrée du pavillon, de manière que personne n’eût pu s’y introduire sans l’éveiller.


CHAPITRE XII.


Les hérauts cessent maintenant de parcourir la lice à cheval ; les trompettes font entendre leurs sons éclatants. Il ne reste plus rien à dire ou à faire ; mais de toutes parts on voit les lances en arrêt pour se précipiter au milieu des ennemis ; ici l’éperon pointu est poussé dans le flanc des coursiers, là vous voyez des jouteurs et des cavaliers ; ailleurs des javelots se brisent en éclats sur des boucliers ; la pointe se fait jour jusqu’au cœur ; les lances volent dans les airs à vingt pieds de hauteur ; les épées, brillantes comme l’argent, cherchent des casques à briser, des cuirasses à mettre en lambeaux ; le sang jaillit de toutes les plaies et forme de longs ruisseaux.
Chaucer.


Le jour reparut dans tout son éclat ; et avant que le soleil se fût un peu élevé sur l’horizon, les plus tardifs comme les plus empressés des spectateurs étaient accourus de toutes parts vers le cercle tracé autour de la lice, afin de s’assurer le poste le plus favorable pour voir les joutes qui allaient commencer. Les maréchaux du tournoi arrivèrent bientôt dans l’arène, suivis des hérauts d’armes, pour recevoir les noms des chevaliers qui se présenteraient pour combattre, et leur demander sous quel étendard ils voulaient se ranger. C’était une précaution nécessaire pour établir l’égalité entre les deux corps qui devaient être opposés l’un à l’autre.

Suivant l’usage, le chevalier déshérité, qui avait triomphé dans le dernier tournoi, devenait de droit le chef d’une des deux troupes, tandis que Brian de Bois-Guilbert, regardé comme celui qui, après le vainqueur, avait obtenu le plus de gloire le jour précédent, fut déclaré le chef de la seconde. Ceux qui la veille avaient tenu avec lui revinrent se placer sous son drapeau, excepté pourtant Ralph de Vipont, que sa chute avait mis hors d’état d’endosser de sitôt son armure. Il ne manqua pas de vaillants et nobles candidats pour remplir les rangs de l’une et l’autre cohorte. En effet, bien que le tournoi général, dans lequel un certain nombre de chevaliers combattaient à la fois, offrît plus de dangers que des combats singuliers, on le préférait généralement ; car ceux qui n’avaient pas assez de confiance dans leur propre habileté pour défier un seul adversaire d’une haute réputation, déployaient volontiers leur courage dans un combat général, où ils avaient l’espoir de rencontrer des champions moins redoutables qu’eux-mêmes. Cinquante chevaliers étaient déjà inscrits, lorsque les maréchaux déclarèrent qu’il n’en serait pas admis un plus grand nombre, au grand regret de plusieurs autres qui étaient arrivés trop tard.

Vers dix heures, toute la plaine était couverte par la multitude de personnes des deux sexes, à cheval ou à pied ; et bientôt des fanfares annoncèrent le prince Jean et sa suite. Le prince était entouré de la plupart des chevaliers qui se proposaient de prendre une part active à la lutte, aussi bien que de ceux dont le rôle devait se borner à celui de spectateurs. Dans le même instant arriva le Saxon Cedric avec lady Rowena ; Athelstane n’était pas avec lui. Ce dernier avait revêtu une forte armure, afin de se mêler parmi les combattants ; et, à la grande surprise de Cedric, il se rangea sous la bannière du templier. Le Saxon fit à son ami de vives remontrances sur un choix si peu judicieux ; mais il n’en reçut qu’une réponse évasive, telle qu’en donnent ordinairement ceux qui s’obstinant à suivre une détermination, sont peu soucieux de la justifier.

Athelstane avait cependant une excellente raison pour prendre parti avec Brian de Bois-Guilbert ; mais il eut la prudence de ne point la révéler. Quoique son humeur apathique l’empêchât de faire aucune démarche pour gagner les bonnes grâces de lady Rowena il s’en fallait qu’il fût resté insensible à ses charmes, et il considérait son alliance avec elle comme une chose irrévocablement fixée puisqu’il avait le consentement de Cedric et des autres amis que la jeune personne eût pu consulter. Aussi était-ce avec un déplaisir extrême qu’il avait vu le vainqueur de la veille, usant de la prérogative que la coutume lui accordait, porter son choix sur lady Rowena, et la proclamer reine de la beauté et des amours. Pour le punir d’avoir donné à cette dame une préférence qui venait eu quelque sorte contrarier ses desseins, Athelstane, confiant dans sa force et dans son habileté, que ses flatteurs ne manquaient pas d’exalter, résolut non seulement de priver du secours de son bras le chevalier déshérité, mais même, si l’occasion s’en présentait, de lui en faire sentir tout le poids.

De Bracy et d’autres chevaliers attachés au prince Jean s’étaient rangés parmi les tenants, d’après l’ordre de leur maître, qui désirait ne négliger aucun moyen pour assurer la victoire au parti commandé par Brian de Bois-Guilbert. Du côté opposé, beaucoup d’autres chevaliers, soit normands, soit anglais, s’étaient déclarés d’autant plus volontiers contre les tenants qu’ils étaient fiers de suivre un champion aussi brave que le chevalier déshérité.

Sitôt que le prince Jean vit que la reine du jour était arrivée, il vint à sa rencontre avec cet air de courtoisie qu’il savait si bien prendre quand il le voulait. Ôtant la riche toque qui ornait sa tête, il mit pied à terre, et offrit la main à lady Rowena pour l’aider à descendre de son palefroi, tandis que, le front découvert, l’un des premiers seigneurs de sa suite tenait la bride de ce superbe animal dont les hennissements semblaient dire qu’il était orgueilleux d’un tel fardeau.

« Notre devoir, dit le prince, est d’être le premier à donner l’exemple du respect dû à la reine de la beauté et des amours ; empressons-nous donc de l’escorter jusqu’au trône où le choix du vainqueur lui a acquis le doux privilège de s’asseoir aujourd’hui. Mesdames, ajouta-t-il, accompagnez votre souveraine, et rendez-lui tous les honneurs que vous recevrez un jour aussi sans doute vous-mêmes. » En parlant ainsi, le prince conduisait lady Rowena au siège d’honneur élevé vis-à-vis de son propre trône, tandis que les dames les plus distinguées par leur naissance et leur beauté se pressaient pour obtenir les places les plus rapprochées de leur reine éphémère. À peine fut-elle assise, que des fanfares et des acclamations rendirent à sa nouvelle dignité un hommage unanime. Les rayons du soleil, alors dans tout son éclat, se réfléchissaient sur les armes des chevaliers, qui, aux deux extrémités de la lice, se concertaient sur la manière dont ils disposeraient leur ligne de bataille et soutiendraient l’assaut.

Les hérauts d’armes commandèrent alors le silence, jusqu’à ce qu’on eût terminé la lecture des règles du tournoi. Elles étaient calculées de façon à diminuer jusqu’à un certain point les dangers du combat ; précaution d’autant plus nécessaire, qu’on devait faire usage d’épées et de lances affilées. Aussi était-il expressément défendu aux champions de pousser de la pointe ; il ne leur était permis que de frapper du plat de la lame. Un chevalier pouvait à son gré se servir d’une massue ou d’une hache d’armes ; mais l’usage du poignard lui était interdit. Tout chevalier désarçonné pouvait renouveler à pied le combat avec un autre adversaire qui se trouvait dans le même cas, mais alors aucun guerrier à cheval ne pouvait l’attaquer. Lorsqu’un chevalier parvenait à repousser son antagoniste jusqu’à l’extrémité de la lice, de manière à lui faire toucher la palissade, celui-ci était tenu de s’avouer vaincu, et son armure ainsi que son coursier devenaient la propriété du vainqueur. Un chevalier vaincu ne pouvait plus rentrer en lice. Si un chevalier tombait renversé et hors d’état de se relever, son page pouvait entrer dans l’arène et l’emporter hors de l’enceinte ; mais alors ce chevalier était déclaré vaincu, et il perdait ses armes et son cheval. Le combat devait cesser dès que le prince Jean jetterait dans l’arène son bâton de commandement : autre précaution usitée pour empêcher l’inutile effusion du sang par la trop longue prolongation d’une joute désespérée. Tout chevalier qui transgressait les règles du tournoi, ou, de quelque manière que ce fût, celles de la chevalerie, pouvait être dépouillé de ses armes, et obligé ; son bouclier renversé, de s’asseoir sur les barreaux de la palissade, exposé à la risée publique, en punition de sa conduite déloyale.

Après avoir proclamé ces sages dispositions, les hérauts d’armes terminèrent par une exhortation à tout bon chevalier de remplir son devoir et de mériter la faveur de la reine de la beauté et des amours ; ensuite ils se retirèrent à leurs places respectives ; Alors les chevaliers s’avancèrent lentement des deux bouts de la lice, et se placèrent sur une double file exactement en face les uns des autres. Le chef de chaque troupe se plaça au centre du premier rang, après avoir passé son corps en revue et avoir assigné à chacun le poste qu’il devait occuper.

C’était un spectacle tout à la fois imposant et terrible, que de voir tant de valeureux champions richement armés, guidant de superbes coursiers, se préparer à une lutte formidable, assis sur leurs selles de guerre comme autant de piliers d’airain, et attendant le signal du combat avec la même impatience que leurs généreux coursiers, qui hennissaient et frappaient du pied la terre.

Les chevaliers tenaient leurs lances droites ; les rayons du soleil en faisaient briller les pointes acérées, et les banderolles dont elles étaient toutes ornées flottaient au dessus des panaches qui ombrageaient les casques. Ils demeurèrent dans cette noble attitude pendant que les maréchaux du tournoi parcouraient les rangs avec une vigoureuse attention, afin de s’assurer que l’un des deux partis ne se trouvait pas plus nombreux que l’autre. Cela fait, ceux-ci se retirèrent de la lice ; et Guillaume De Wyvil donna le signal, en criant d’une voix de tonnerre : « Laissez aller ! » Les trompettes sonnèrent au même instant ; les chevaliers baissant leurs lances, les mirent en arrêt et enfoncèrent les éperons dans les flancs de leurs coursiers : des deux côtés les premiers ranges fondirent l’un sur l’autre au grand galop, et, lorsqu’ils se rencontrèrent au milieu de l’arène, leur choc fut si terrible, qu’on l’entendit à un mille de distance.

Le résultat de ce premier engagement ne fut pas sur-le-champ connu des spectateurs, car les flots de poussière élevés par les pieds des chevaux obscurcirent l’air, et ce ne fut qu’au bout de quelques minutes que l’on put juger de l’effet de cette rencontre meurtrière. Aussitôt que l’on put apercevoir les combattants, on vit que de chaque côté la moitié des chevaliers avaient été désarçonnés, les uns vaincus par la dextérité de leurs adversaires, les autres par une force plus grande qui avait abattu en même temps le cheval et le cavalier ; quelques uns gisaient à terre comme dans une impossibilité absolue de se relever ; d’autres étaient déjà sur pied, et serraient de près ceux de leurs ennemis qui se trouvaient dans la même position ; deux ou trois avaient reçu de si graves blessures qu’ils étaient hors de combat, et, employant leurs écharpes pour les bander, ils s’épuisaient en douloureux efforts afin de s’éloigner de la mêlée. Les chevaliers non démontés, mais dont presque toutes les lances avaient été rompues par la violence du choc, avaient mis l’épée à la main ; ils poussaient leurs cris de guerre, et se portaient de rudes coups avec le même acharnement que si l’honneur et la vie de chacun eussent dépendu de l’issue du combat.

Le tumulte s’accrut bientôt, lorsque de chaque côté le second rang, qui formait la réserve, se précipita à son tour dans l’arène. Les compagnons de Brian de Bois-Guilbert criaient : « Ah ! Baucéan ! Baucéan[57] ! Pour le Temple ! pour le Temple ! » Le parti opposé répondait : « Desdichado ! Desdichado[58] ! » cri de guerre qu’il avait pris de la devise gravée sur le bouclier de son chef.

Les deux partis combattaient avec une inexprimable furie. Le succès était balancé, et la victoire flottait incertaine entre eux. Le cliquetis des armes et les cris des champions, se mêlant au son aigu des trompettes, étouffaient les gémissements de ceux qui succombaient et qui roulaient sous les pieds des chevaux. Les éclatantes armures des guerriers, alors couvertes de poussière et de sang, se brisaient sous les coups redoublés du glaive et de la hache d’armes. Les plumes blanches qui décoraient les casques voltigeaient au gré de la brise, comme des flocons de neige. Tout ce qu’il y avait de brillant et de gracieux dans le costume militaire s’était évanoui ; ce qui en restait n’excitait plus que la crainte ou la pitié.

Cependant tel est l’empire de l’habitude, que non seulement la foule obscure des spectateurs, qui aime naturellement les scènes sanglantes, mais que les dames elles-mêmes du haut des galeries regardaient la mêlée non pas sans éprouver, on le pense bien, une certaine émotion, mais sans qu’il leur vînt la moindre envie de détourner les yeux d’une lutte aussi terrible. En divers lieux de ces galeries on voyait, il est vrai, les joues de la beauté pâlir, et on l’entendait pousser un faible cri lorsqu’un amant, un frère ou un époux était jeté de son cheval sur la poussière ; mais, en général, les femmes encourageaient les combattants, soit en frappant des mains, soit même en s’écriant : « Brave lance ! bonne épée ! » si un trait de courage ou un coup vigoureux venait les étonner. Au singulier intérêt que prenait le beau sexe à ces joutes sanglantes, il est aisé de sentir que les hommes en témoignaient un bien plus vif encore. Cet intérêt se manifestait par de bruyantes acclamations chaque fois qu’un parti paraissait avoir l’avantage, et tous les yeux étaient fixés sur l’arène, comme si les spectateurs eux-mêmes eussent donné ou reçu les coups qu’ils se bornaient à contempler. Entre chaque pause on entendait la voix des hérauts qui s’écriaient[59] : « Courage ! courage, braves chevaliers ! l’homme meurt, mais la gloire vit ! Frappez ! la mort vaut mieux que la défaite ! Courage, braves chevaliers ! vous combattez sous les yeux de la beauté ! »

Au milieu des chances variées du combat, tous les regards s’efforçaient de découvrir les deux chefs de chaque troupe, qui s’élançant dans la mêlée, encourageaient leurs compagnons autant de la voix que par leur exemple. Tous deux multipliaient leurs prodiges de valeur ; et ni Brian de Bois-Guilbert ni le chevalier déshérité n’eussent rencontré dans les rangs du parti opposé un champion capable de se mesurer avec eux. Dévorés d’une haine mutuelle, ils se cherchaient réciproquement pour en venir à un combat singulier, certains que la chute de l’un des chefs serait le gage de la victoire pour le parti opposé. Mais telles étaient la foule et la confusion, que pendant long-temps leurs efforts pour se joindre restèrent sans effet ; sans cesse ils étaient séparés par la bouillante audace des autres chevaliers, qui tous brûlaient de se distinguer en mesurant leurs forces contre le chef de leurs adversaires.

Mais lorsque le champ de bataille eut commencé à s’éclaircir ; lorsque les uns, repoussés aux extrémités de la lice, eurent été forcés de s’avouer vaincus, et que les autres, couverts de larges blessures, se virent dans l’impuissance de continuer le combat, le templier et le chevalier déshérité se joignirent enfin, et fondirent l’un sur l’autre avec toute la fureur qu’une mortelle animosité, unie à la rivalité de la gloire, était capable de leur inspirer. Telle fut leur adresse dans l’attaque et la défense, que les spectateurs poussèrent d’unanimes et spontanées acclamations pour témoigner leur ravissement et leur admiration.

Mais dans ce moment le parti du chevalier déshérité eut le dessous : le bras gigantesque de Front-de-Bœuf d’un côté, et la force prodigieuse d’Athelstane de l’autre, frappaient et dispersaient tous ceux qui s’offraient à leurs coups. Se voyant délivrés de leurs adversaires immédiats, il paraît que l’idée leur vint à tous deux au même instant d’assurer la victoire à leur parti en s’unissant au templier pour combattre son ennemi. Ils donnèrent donc de l’éperon à leurs coursiers, et s’élancèrent en même temps pour l’attaquer, le Normand d’un côté, et le Saxon de l’autre. Il eût été entièrement impossible que le chevalier déshérité soutînt une lutte aussi inattendue qu’inégale, s’il n’eût été sur-le-champ averti du danger qui le menaçait par un cri que les assistants, qui lui portaient un intérêt marqué, poussèrent comme à l’envi : « Garde à vous ! gare ! chevalier déshérité… » Il vit aussitôt le péril, et déchargeant un coup terrible au templier, il fit au même instant reculer son cheval, pour éviter le double choc d’Athelstane et de Front-de-Bœuf, qui passèrent des deux côtés opposés, entre l’objet de leur attaque et le templier, pouvant à peine retenir leurs chevaux : s’en étant enfin rendus maîtres, ils revinrent sur l’ennemi, et tous trois unirent leurs efforts pour faire vider les arçons au chevalier déshérité. Rien n’aurait pu le sauver de ce triple choc, sans la force remarquable et l’étonnante agilité de son noble coursier, prix de la victoire de la veille.

Ce coursier lui rendit un signalé service en le faisant profiter de la position défavorable de ses adversaires. Le cheval de Bois-Guilbert était blessé ; ceux de Front-de-Bœuf et d’Athelstane pliaient sous le poids de leurs maîtres et des lourdes armures dont ils étaient couverts, et en outre l’un d’eux avait déjà combattu la veille. Le chevalier déshérité sut profiter de ces divers avantages : il fit manœuvrer son coursier de manière à tenir pendant quelques instants ses trois adversaires en respect, les écartant tour à tour avec la pointe de son épée en tournant sur lui-même avec l’agilité d’un faucon, ou se précipitant tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre, en leur déchargeant de vigoureux coups d’estoc et de taille, sans jamais leur laisser le temps de se reconnaître et de frapper à propos.

Mais, quoique la lice retentît des applaudissements prodigués à l’habileté et au courage du chevalier inconnu, il était évident qu’il finirait par succomber ; et les seigneurs qui entouraient le prince Jean le conjurèrent d’une voix unanime de jeter dans l’enceinte son bâton de commandement, et d’épargner à un si brave chevalier l’humiliation d’être vaincu par le nombre. « Non, par la lumière du ciel ! répondit Jean ; ce même chevalier qui cache son nom et méprise l’hospitalité que nous lui avons offerte, a déjà remporté un prix ; il est juste que d’autres aient maintenant leur tour. » Comme il parlait ainsi, un incident imprévu vint changer la face du combat.

Dans la troupe commandée par le chevalier déshérité il se trouvait un champion couvert d’une armure noire, monté sur un cheval de même couleur ; il était d’une grande taille et paraissait d’une force extraordinaire. Ce chevalier, qui ne portait aucune espèce de devise sur son bouclier, n’avait semblé prendre jusqu’alors qu’un très faible intérêt au succès du combat, repoussant avec facilité ceux qui l’attaquaient, mais sans poursuivre ses avantages, ni provoquer personne ; en un mot, il agissait plutôt en spectateur qu’en acteur dans le tournoi, circonstance qui lui avait attiré le surnom Noir-Fainéant.

Tout-à-coup, lorsqu’il vit le chef de sa troupe pressé si vivement, il parut sortir de son apathie ; et piquant des deux, il s’élança comme l’éclair au secours du chevalier, en s’écriant d’une voix de tonnerre : « Desdichado, à la rescousse[60] ! » Il était temps ; car tandis que le chevalier déshérité serrait de près le templier, Front-de-Bœuf s’était approché de lui, et allait le frapper de son épée. Mais le chevalier Noir fond tout-à-coup sur lui, et Front-de-Bœuf roule avec son cheval sur la poussière. Le Noir-Fainéant se retourne alors sur Athelstane de Coningsburg ; et comme son épée s’était brisée sur l’armure de Front-de-Bœuf, il arrache des mains du lourd Saxon la hache d’armes que celui-ci brandissait, et lui en décharge sur la tête un coup si vigoureux, qu’Athelstane évanoui tombe de cheval et va mesurer la terre auprès de son compagnon. Après ce double exploit, auquel on applaudit d’autant plus qu’on y était moins préparé, le chevalier sembla reprendre son indolence accoutumée ; et retournant paisiblement à l’extrémité de l’arène, il laissa son chef se mesurer avec Brian de Bois-Guilbert. Cette lutte n’offrait plus la même difficulté qu’avant : le cheval du templier était grièvement blessé, et il succomba dès la première charge du chevalier déshérité. Brian de Bois-Guilbert roula sur la poussière, le pied embarrassé dans l’étrier, d’où il ne put se dégager. Son adversaire sauta incontinent à terre, et lui cria de se rendre ; mais le prince Jean, plus touché de la situation périlleuse du templier qu’il ne l’avait été de celle de son antagoniste, lui sauva la honte de s’avouer vaincu en jetant dans la lice son bâton de commandement, et en mettant ainsi fin au combat, qui d’ailleurs était sur le point de finir ; car du petit nombre de chevaliers qui restaient encore dans l’arène, la plupart, comme par un consentement tacite, avaient laissé leurs chefs achever la lutte et décider la victoire. Les écuyers qui avaient jugé difficile et dangereux d’approcher de leurs maîtres pendant l’action, accoururent alors dans l’arène pour soigner les blessés, qu’ils transportèrent dans les tentes ou au quartier disposé pour eux dans le village voisin.

C’est ainsi que se termina la mémorable passe d’armes d’Ashby-de-la-Zouche, un des plus fameux tournois de ce siècle ; car, si quatre chevaliers seulement, dont l’un fut tout-à-coup suffoqué par la chaleur de son armure, périrent sur la place, plus de trente furent grièvement blessés, desquels quatre ou cinq ne se rétablirent jamais. Plusieurs moururent à quelques jours de là, et ceux qui échappèrent conservèrent toute leur vie les marques des blessures qu’ils avaient reçues. Aussi ce tournoi est-il toujours mentionné dans les vieilles chroniques sous le nom de belle et noble passe d’armes d’Ashby.

Le moment était venu où le prince devait proclamer le vainqueur ; il décida que l’honneur de la journée restait à celui que la voix publique avait surnommé le Noir-Fainéant. On eut beau lui représenter que la victoire appartenait bien plutôt au chevalier déshérité, qui avait renversé six champions de sa propre main et fini par désarçonner le chef du parti contraire ; le prince ne voulut pas céder : il répondit que le chevalier déshérité et ses compagnons eussent perdu la victoire sans l’aide puissante du chevalier aux armes noires, auquel il persistait à décerner le prix.

À la grande surprise de tous les spectateurs, le chevalier ainsi préféré ne se présentait pas : il avait quitté l’arène immédiatement après la fin du combat et avait pris le chemin de la forêt avec la même lenteur et la même indifférence qui lui avaient valu le surnom de Noir-Fainéant. Après l’avoir vainement appelé deux fois au son des trompettes, après que les hérauts d’armes eurent fait la proclamation d’usage, il fallut bien, en son absence, désigner un autre chevalier pour recevoir les honneurs du triomphe, et le prince ne put refuser la palme au chevalier déshérité, qui fut proclamé vainqueur.

À travers une arène que le sang rendait glissante, couverte d’armes brisées et de chevaux morts ou blessés, les maréchaux du tournoi conduisirent de nouveau le vainqueur au pied du trône du prince Jean. « Chevalier déshérité, lui dit-il, puisque c’est l’unique titre que nous puissions vous donner, nous vous décernons pour la seconde fois les honneurs du tournoi, et déclarons que vous avez droit de réclamer et de recevoir des mains de la reine de la beauté et des amours la couronne que votre valeur vous a méritée. » Le chevalier s’inclina profondément et avec grâce, mais ne répondit rien.

Pendant que les trompettes sonnaient, que les hérauts d’armes criaient de toutes leurs forces : « Honneur aux braves ! Gloire aux vainqueurs ! » et que les dames agitaient leurs mouchoirs de soie et leurs voiles brodés ; enfin, tandis que les spectateurs de tous rangs poussaient de vives acclamations, les maréchaux conduisirent le chevalier déshérité au pied du trône de lady Rowena.

Ils firent mettre le chevalier à genoux sur la dernière marche de ce trône ; car, dans toutes ses actions, dans tous ses mouvements, depuis la fin du combat, il semblait agir plutôt d’après l’impulsion de ceux qui l’entouraient que par sa propre volonté, et on remarqua qu’il chancelait en traversant une seconde fois la lice. Rowena, descendant de son trône d’un pas gracieux et imposant, allait placer sur le casque du héros la couronne qu’elle tenait à la main, lorsque les maréchaux s’écrièrent d’une même voix : « Cela ne doit pas être ainsi ; il faut que sa tête soit découverte. « Le chevalier murmura faiblement quelques mots, qui se perdirent dans la cavité de son casque, et qui, sans doute, exprimaient le désir de rester couvert. Soit respect pour les règles du cérémonial, soit curiosité, les maréchaux ne firent nulle attention à son apparente répugnance ; ils coupèrent les lacets de son casque et le lui enlevèrent. On vit alors les traits d’un jeune homme de vingt-cinq ans, dont le front était couvert d’une courte chevelure, mais épaisse autant que belle : ses traits étaient brunis par le soleil ; il était pâle comme un mort, et on remarquait sur son visage deux ou trois taches de sang.

Lady Rowena ne l’eut pas plus tôt aperçu qu’elle poussa un faible cri ; mais rappelant aussitôt l’énergie de son caractère, tandis que tout son corps tremblait de la violence d’une si soudaine émotion, elle posa sur la tête du vainqueur la superbe couronne qui était la récompense de sa valeur, en prononçant ces mots d’une voix claire et distincte : « Je te donne cette marque de triomphe, en témoignage de la valeur que tu as déployée dans ce tournoi. » Ici elle s’arrêta un moment, puis elle ajouta d’une voix ferme : « Jamais couronne de chevalerie ne ceignit un front plus digne de la porter. »

Le chevalier déshérité s’inclina d’un air modeste, et baisa avec respect la main gracieuse de la jeune souveraine qui venait de le couronner ; puis, se baissant davantage encore, il tomba à ses pieds accablé de fatigue et comme évanoui. La consternation fut générale. Cedric, qui avait été frappé d’une stupeur muette à la vue inattendue d’un fils qu’il avait banni de sa présence, s’élança aussitôt comme pour le séparer de Rowena ; mais il avait été devancé par les maréchaux du tournoi qui, devinant la cause de l’évanouissement d’Ivanhoe, s’étaient hâtés de le débarrasser de son armure ; et en effet ils s’aperçurent que la pointe d’une lance avait pénétré à travers sa cuirasse et lui avait fait une grave blessure au côté gauche.


CHAPITRE XIII.


Approchez, dignes héros ! s’écria le fils d’Atrée, sortez de la foule qui vous entoure, vous qui, par l’habileté, la force et le courage, pouvez prétendre à surpasser la renommée de vos rivaux. Cette génisse, dont vingt bœufs n’égalent point le prix, est promise à celui qui lancera le plus loin la flèche ailée.
Iliade.


Le nom d’Ivanhoe ne fut pas plus tôt connu qu’il vola de bouche en bouche avec toute la célérité que l’intérêt peut commander et la curiosité recevoir. Il ne fut pas long-temps à parvenir jusqu’aux oreilles du prince, dont le front s’obscurcit en l’entendant prononcer ; il s’efforça toutefois de cacher son trouble à ceux qui l’entouraient, et promenant de tous côtés un regard dédaigneux, « Milords, dit-il, et vous surtout, sire prieur, que pensez-vous de la doctrine des anciens sur les attractions et les antipathies innées ? Il me semble que je devinais la présence du favori de mon frère lorsque je cherchais à pénétrer le mystère dont ce jeune homme s’obstinait à s’envelopper.

— Front-de-Bœuf doit se préparer à restituer le fief d’Ivanhoe, » dit de Bracy qui, après avoir pris une part glorieuse au tournoi, avait déposé son casque et son bouclier, et s’était de nouveau mêlé à la foule des seigneurs qui entouraient le prince.

— Oui, ajouta Waldemar Fitzurse, il est probable que ce jeune vainqueur va réclamer le château et le manoir que Richard lui avait assignés, et que la générosité de Votre Altesse a depuis donnés à Front-de-Bœuf.

— Front-de-Bœuf, reprit Jean, est un homme qui avalerait trois manoirs comme celui d’Ivanhoe, plutôt que de rendre gorge d’un seul. Du reste, messieurs, j’espère qu’ici personne ne me contestera le droit de conférer les fiefs de la couronne aux fidèles serviteurs qui m’entourent, et qui sont prêts à remplir le service militaire d’usage à la place de ceux qui, abandonnant leur patrie pour mener une vie vagabonde en pays étranger, ne peuvent offrir ici leurs bras lorsque les circonstances l’exigent. »

Les assistants avaient trop d’intérêt dans la question pour ne point se ranger de l’avis du prince ; aussi tous s’écrièrent à l’envi ; « C’est un prince généreux que notre seigneur et maître, qui s’impose à lui-même l’obligation de récompenser de fidèles serviteurs ! » En effet tous avaient déjà obtenu ou espéraient obtenir des concessions pareilles à celles dont jouissait Front-de-Bœuf, aux dépens des serviteurs et des favoris du roi Richard. Le prieur Aymer joignit son adhésion au sentiment général ; seulement il fit observer que Jérusalem la Sainte ne pouvait être appelée un pays étranger, qu’elle était la mère commune, communis mater ; mais il ne voyait pas, ajouta-t-il, comment le chevalier d’Ivanhoe pourrait faire valoir cette excuse, puisque lui, prieur, savait de bonne part que les croisés sous les ordres de Richard n’avaient jamais été beaucoup plus loin qu’Ascalon, et que cette ville, comme tout le monde le savait, était une ville des Philistins et n’avait droit à aucun des privilèges de la cité sainte.

Waldemar, que la curiosité avait attiré près du lieu où Ivanhoe s’était évanoui, revint alors auprès de Jean. « Ce chevalier, dit-il, ne donnera probablement aucune inquiétude sérieuse à Votre Altesse, et ne cherchera pas à disputer à Front-de-Bœuf la possession de ses domaines : il a reçu de graves blessures.

— Quoi qu’il en soit, reprit Jean, il est le vainqueur du tournoi et, fût-il dix fois notre ennemi, ou l’ami dévoué de notre frère, ce qui peut-être est la même chose, il faut soigner ses blessures. Que notre chirurgien se rende auprès de lui. «

Un sourire amer contracta les lèvres du prince pendant qu’il prononçait ces paroles. Waldemar Fitzurse se hâta de répondre qu’Ivanhoe était déjà transporté hors de la lice, et sous la garde de ses amis. « Je l’avoue, j’ai éprouvé quelque émotion en voyant la douleur de la reine de la beauté et des amours, dont cet événement a changé la souveraineté éphémère en un véritable deuil. Je ne suis pas homme à me laisser amollir par les craintes d’une femme en faveur de son amant ; mais lady Rowena a su réprimer son chagrin avec une telle dignité, qu’il s’est révélé seulement lorsque, les mains jointes, elle a fixé un œil sec et tremblant sur le corps inanimé étendu devant elle.

— Qui est donc cette lady Rowena dont nous avons si souvent entendu prononcer le nom ?

— C’est une riche héritière saxonne, répondit le prieur Aymer, une rose de beauté, un joyau de richesses, la plus belle entre mille, un bouquet de myrrhe, une pelote de camphre, une bonbonnière d’aromates.

— Eh bien ! nous dissiperons ses chagrins, nous anoblirons son sang en lui faisant épouser un Normand ; elle paraît encore mineure, c’est donc à nous qu’appartient le droit de la marier. Qu’en dis-tu, de Bracy ? ne serais-tu pas disposé à obtenir de belles terres en épousant une Saxonne, comme l’ont fait nombre des amis de Guillaume-le-Conquérant ?

— Si ses domaines me plaisent, milord, répondit de Bracy, il serait difficile que l’épouse ne me plût pas, et je serais bien reconnaissant à Votre Altesse de cet acte généreux qui remplirait toutes les promesses qu’elle a faites à son fidèle serviteur et vassal.

— Nous ne l’oublierons pas, dit le prince ; et afin que nous puissions nous mettre à l’œuvre sur-le-champ, dis à notre sénéchal d’inviter à notre banquet de ce soir lady Rowena et sa compagnie, c’est-à-dire son vilain rustaud de tuteur, et cet autre bœuf de Saxon que le chevalier Noir a terrassé dans le tournoi… De Bigot, dit-il à son sénéchal, porte notre seconde invitation, et emploie des expressions si adroites, si polies et si engageantes, que l’orgueil de ces fiers Saxons ait lieu d’être content et qu’il leur soit impossible de refuser, quoique, par les os de saint Thomas Beckel, user de courtoisie avec de pareilles gens, ce soit jeter des perles à des pourceaux. »

Le prince Jean avait à peine achevé ces mots, qu’au moment où il se préparait à donner le signal du départ, on vint lui remettre un billet cacheté. « D’où vient ce billet ? » dit-il en regardant la personne qui venait de l’apporter.

« Je l’ignore, mon prince, reprit celui-ci, mais c’est probablement d’un pays lointain ; un Français me l’a remis, et il dit avoir voyagé nuit et jour afin de l’apporter à Votre Altesse. »

Le prince examina soigneusement l’adresse, puis le cachet, qui était placé de manière à fixer une petite bande de soie qui entourait le billet et qui portait l’empreinte de trois fleurs de lis. Il ouvrit alors le billet avec une certaine émotion qui s’augmenta visiblement lorsqu’il eut pris connaissance du contenu, qui se réduisait à ces mots : « Prenez garde à vous ; le diable est déchaîné. » Le prince pâlit, fixa les yeux à terre, puis les leva vers le ciel, comme un homme qui vient d’entendre sa dernière sentence. Remis cependant de sa première surprise, il prit à part Waldemar Fitzurse et de Bracy, pour leur communiquer ce fatal billet.

« C’est peut-être une fausse alarme ou une lettre fabriquée, dit le dernier.

— Non, reprit Jean, c’est bien la main et le sceau du roi de France.

— Alors, dit Waldemar, il est temps de rassembler nos partisans, soit à York, soit dans quelque autre ville du centre ; le moindre retard pourrait devenir funeste : Votre Altesse doit donc mettre fin à ces jeux puérils pour s’occuper d’affaires plus sérieuses et plus pressantes.

— Prenons garde de mécontenter les communes, dit de Bracy, ce qui arriverait infailliblement si on les privait de leurs jeux.

— Il me semble, dit Waldemar, que l’on peut tout concilier. Le jour n’est pas encore très avancé ; que la lutte des archers ait lieu sur-le-champ, et que le prix soit adjugé. Le prince aura ainsi rempli ses engagements, et ôté à ce troupeau de serfs saxons tout sujet de se plaindre.

— Je te remercie, Waldemar, dit le prince Jean ; tu me fais souvenir aussi que j’ai une dette à acquitter envers cet insolent archer qui hier a insulté notre personne. Le banquet aura lieu ce soir, ainsi que nous l’avons décidé. Quand ce serait la dernière heure de mon autorité, je veux la consacrer à la vengeance et au plaisir. Au jour de demain nos nouveaux soucis. «

Le son des trompettes ramena bientôt les spectateurs, qui déjà commençaient à s’éloigner, et les hérauts d’armes proclamèrent que le prince, rappelé tout-à-coup par de hauts et puissants intérêts publics, serait obligé de renoncer aux fêtes du lendemain ; que cependant, ne voulant pas priver tant de braves yeomen du plaisir de déployer devant lui leur adresse, il avait décidé que les jeux indiqués pour le jour suivant se célébreraient à l’instant même ; que le prix du vainqueur devait être un cor de chasse monté en argent, un superbe baudrier en soie, et un médaillon de saint Hubert, patron des jeux champêtres.

Plus de trente yeomen se présentèrent d’abord en qualité de compétiteurs ; la plupart étaient des gardes forestiers et des sous-gardes des chasses royales de Needwood et de Charnwood. Cependant lorsqu’ils se furent mutuellement reconnus et qu’ils virent à quels antagonistes ils auraient affaire, plus de vingt se retirèrent volontairement, pour ne pas s’exposer à la honte d’une défaite presque inévitable ; car dans ces temps l’habileté de chaque bon tireur était aussi connue à plusieurs lieues à la ronde que les qualités d’un cheval dressé à New-Market[61] sont familières aujourd’hui à ceux qui fréquentent cet endroit renommé.

La liste des archers se trouva donc définitivement fixée à huit concurrents. Le prince Jean descendit de son trône pour examiner de plus près ces archers, dont plusieurs portaient la livrée royale. Sa curiosité ainsi satisfaite, il chercha des yeux l’objet de son ressentiment, qu’il aperçut debout, à la même place et avec la même assurance et le même sang-froid que la veille.

« Drôle, lui dit le prince Jean, je devinais à ton insolente fanfaronnade que tu n’étais pas un véritable amateur de l’arc et de la flèche, et je vois que tu n’oses pas compromettre ton adresse au milieu de pareils concurrents.

— Sous le bon plaisir de Votre Grâce, dit le yeoman, j’ai pour ne pas me présenter un autre motif que la crainte d’une défaite.

— Et quel est ce motif ? » demanda le prince, qui par quelque cause que lui-même n’aurait pu expliquer, se sentait travaillé d’une vive curiosité à l’égard de cet individu.

« Parce que, répondit-il, j’ignore si ces yeomen et moi nous pouvons tirer au même but ; et puis je craindrais que Votre Altesse ne vît pas sans quelque déplaisir un homme qui a eu le malheur d’encourir sa disgrâce remporter un troisième prix.

— Quel est ton nom ? » dit le prince en rougissant de colère.

« Locksley, répondit-il.

— Eh bien, Locksley, tu viseras à ton tour, lorsque les six yeomen auront prouvé leur habileté. Si tu remportes le prix, j’y ajouterai vingt nobles[62] ; mais si tu perds, je te ferai dépouiller de ton habit vert de Lincoln[63], et chasser de la lice à grands coups de corde d’arc, en récompense de ta forfanterie.

— Et si je refuse de telles conditions ? dit le yeoman. Votre Grâce, aidée comme elle l’est par un grand nombre d’hommes d’armes, peut aisément me dépouiller et me frapper, mais elle n’a pas cependant le pouvoir de me forcer à bander mon arc si tel n’est pas mon bon plaisir.

— Si tu refuses, dit le prince, le prévôt de la lice brisera ton arc et tes flèches, et te chassera de l’arène comme un lâche.

— Ce n’est pas une chance avantageuse que vous m’offrez, grand prince, dit le yeoman, que de m’obliger à me mesurer contre les meilleurs archers des comtés de Leicester et de Stafford, sous peine de l’infamie si je suis vaincu. Néanmoins j’obéirai.

— Gardes, veillez sur lui, s’écria le fougueux Jean : le cœur lui manque ; mais je ne veux pas qu’il se retire de la lutte. Et vous, mes amis, conduisez-vous dignement : une botte de vin et un chevreuil sont préparés sous une tente voisine pour vos rafraîchissements quand vous aurez gagné le prix. »

Un bouclier fut placé au bout de l’avenue qui, du côté du sud, conduisait au lieu de la joute. Les archers vinrent se placer au milieu de l’entrée de cette avenue ; la distance entre cette station et le but fut soigneusement déterminée, ainsi que l’ordre dans lequel devaient tirer les archers, auxquels on donna chacun trois flèches. Les règles du jeu furent établies par un officier d’un rang inférieur, nommé le prévôt des jeux ; car les maréchaux du tournoi auraient cru déroger s’ils avaient consenti à présider les jeux de la yeomanrie.

Les archers, s’avançant l’un après l’autre, lancèrent leurs flèches en braves yeoman. Sur les vingt-quatre flèches tirées successivement, dix touchèrent le but, et les autres en passèrent si près, que, vu la grande distance, on les compta comme de bons coups. De ces dix flèches, deux furent tirées par Hubert, garde-chasse au service de Malvoisin ; elles s’étaient enfoncées dans le cercle tracé au milieu du bouclier, et il fut proclamé vainqueur.

« Eh bien ! Locksley, « dit le prince Jean à l’yeoman avec un sourire amer, « as-tu envie de te mesurer avec Hubert ? ou bien veux-tu remettre ton arc, tes flèches et ton baudrier au prévôt des jeux ?

— Puisqu’il est impossible de faire autrement, dit Locksley, je tenterai la fortune, à condition que, lorsque j’aurai tiré une flèche au but que m’a indiqué Hubert, à son tour il en tirera deux à celui que je désignerai.

— C’est justice, répondit le prince, et je ne m’y refuserai pas. Hubert, si tu bats ce fanfaron, je remplirai de sous d’argent le cor de chasse qui doit être le prix du vainqueur.

— Un homme ne peut faire que de son mieux, reprit Hubert ; mais mon bisaïeul portait un long et fameux arc à la bataille d’Hastings, et j’espère ne pas déshonorer sa mémoire.

Le premier bouclier fut enlevé, et remplacé par un autre de même grandeur ; et Hubert, qui, comme vainqueur de la première épreuve, avait le droit de tirer le premier, fixa le but avec une grande attention, mesurant long-temps de l’œil la distance, pendant qu’il tenait à la main l’arc recourbé et la flèche déjà posée sur la corde. À la fin il fait un pas en avant, et, levant son arc presque au niveau de son front, il retire la corde vers son oreille. Le trait fend l’air avec bruit, et va s’enfoncer dans le cercle intérieur du bouclier, mais non exactement au centre.

« Vous n’avez pas eu égard au vent, Hubert, » lui dit Locksley en bandant son arc ; « autrement vous eussiez tout-à-fait réussi. » En disant ces mots, et presque sans viser, Locksley se plaça à l’endroit indiqué, et décocha sa flèche avec une telle insouciance qu’on eût dit qu’il n’avait pas même regardé le but. Il parlait encore au moment que la flèche partit ; cependant elle frappa le centre du bouclier deux pouces plus près que celle d’Hubert.

« Par la lumière du ciel ! s’écria le prince Jean, si tu te laisses vaincre par ce drôle, tu es digne des galères. »

Hubert avait une phrase de prédilection qu’il appliquait à tout. « Dût Votre Altesse me condamner à la potence, un homme ne peut faire que de son mieux. Cependant mon bisaïeul portait un bon arc…

— Peste soit de ton bisaïeul et de toute sa race ! » s’écria le prince en l’interrompant ; « lance ta flèche, malheureux, et vise de ton mieux, ou gare à toi ! »

Stimulé de la sorte, Hubert reprit sa place, sans négliger la précaution recommandée par son adversaire ; il calcula l’effet du vent sur sa flèche déjà levée, et la lança avec tant de justesse, qu’elle atteignit juste le milieu du bouclier.

« Bravo, Hubert ! bravo ! » cria le peuple qui s’intéressait plus à lui qu’à un inconnu ; « vive à jamais Hubert ! »

« Je te défie de frapper plus juste, Locksley, » dit le prince avec un sourire ironique.

« Cependant je veux faire une entaille à sa flèche, » reprit Locksley ; et visant avec un peu plus de précaution que la première fois, il fit partir le trait, qui frappa juste sur la flèche d’Hubert et la mit en pièces. Le peuple fut tellement surpris d’une adresse aussi merveilleuse, que, se levant spontanément, il s’écria : « Bravo ! bravo ! — C’est un diable, et non un homme, » murmuraient entre eux les archers ; « jamais pareil prodige ne s’est vu, depuis le jour où pour la première fois un arc fut bandé en Angleterre. »

« Maintenant, dit Locksley, je sollicite de Votre Grâce la permission de planter un but, comme on le pratique dans le nord ; et honneur à tout brave yeoman qui essaiera de l’atteindre, pour mériter un sourire de la jeune fille qu’il aime le plus. » Il se retourna alors comme pour quitter la lice : « Vos gardes peuvent me suivre, si cela vous plaît, dit-il au prince ; je vais seulement couper une baguette au premier saule venu. » Le prince fit signe à quelques hommes d’armes de le suivre, en cas qu’il voulût s’évader ; mais le cri de : « Honte ! honte ! » proféré par la multitude, décida Jean à révoquer son ordre.

Locksley revint presque aussitôt avec une baguette de saule d’environ six pieds de long, parfaitement droite, ayant un peu plus d’un pouce d’épaisseur. Il l’enfonça tranquillement, en disant que lui proposer pour but un bouclier aussi large que celui qu’on venait d’employer, c’était faire injure à son adresse. « Pour ma part, ajouta-t-il, et dans le lieu où je suis né, on aimerait tout autant avoir pour but la table ronde du roi Arthur, autour de laquelle soixante chevaliers pouvaient s’asseoir à l’aise : un enfant de sept ans l’atteindrait avec une flèche sans pointe. Mais, « ajouta-t-il en marchant d’un air délibéré vers l’autre bout de l’avenue et en fixant sur le gazon la baguette de saule, « celui qui atteint ce but à trente pas, je le tiens pour un archer digne de porter l’arc et le carquois devant un souverain, fût-ce devant le courageux Richard lui-même.

— Mon bisaïeul, dit Hubert, décocha une bonne flèche à la bataille d’Hastings ; mais jamais de sa vie il ne s’est avisé de choisir un tel but, et je ne l’essaierai pas non plus. Si cet yeoman touche la baguette, je lui remets mon baudrier, mon arc et mes flèches, ou plutôt je cède au diable qui est dans sa peau, et non à une adresse humaine. Après tout, un homme ne peut faire que de son mieux, et je ne tirerai pas, quand je suis sûr de ne pas réussir. J’aimerais presque autant viser le bord du petit couteau de notre pasteur, ou un brin de paille de blé, ou un rayon du soleil, ou même cette bande blanche et étincelante que je puis à peine apercevoir dans le ciel.

— Chien de poltron ! dit le prince Jean. Et toi, belître de Locksley, lance ta flèche : si elle touche la baguette, je conviendrai que tu es le premier de tous les tireurs que j’aie jamais connus ; mais je t’en avertis, tu ne te joueras pas de nous ; il faut que tu nous donnes des preuves de ton adresse.

— Je ferai de mon mieux, comme dit Hubert, répondit Locksley ; un homme ne saurait faire davantage. »

En disant ces mots, il banda de nouveau son arc, mais cette fois-ci avec beaucoup d’attention, et il en changea la corde qui, ayant déjà servi deux fois, n’était plus parfaitement ronde. Il visa alors soigneusement le but. Pendant ce temps, la foule, dans l’attente du résultat, restait silencieuse comme si elle eût perdu le sentiment de l’existence. L’archer justifia l’opinion que l’on avait conçue de son habileté, car le trait fendit la baguette de saule contre laquelle il avait été lancé[64]. Un cri d’acclamation s’éleva dans l’air ; et le prince Jean lui-même ne put s’empêcher d’applaudir.

« Ces vingt nobles, dit-il à Locksley, sont à toi, ainsi que le cor de chasse ; tu les as mérités. Tu en auras cinquante de plus à l’instant, si tu veux entrer à notre service comme archer de notre garde ; car jamais bras plus robuste ne courba un arc, et jamais coup d’œil plus sûr ne dirigea une flèche.

— Pardonnez-moi, grand prince, répondit l’archer, mais j’ai fait vœu que si jamais je servais un monarque, ce serait votre auguste frère le roi Richard. Ces vingt nobles, je les laisse à Hubert ; qui s’est comporté non moins dignement que son bisaïeul à la bataille d’Hastings : si sa modestie n’eût pas refusé le défi, il eût atteint le but aussi bien que moi. »

Hubert s’inclina, et ne reçut qu’avec une sorte de répugnance le présent de l’étranger ; et Locksley, impatient de se soustraire à l’attention générale, se mêla dans la foule et ne reparut plus. Il n’eût peut-être pas échappé aussi aisément à la vigilance du prince, si ce dernier n’avait eu d’autres sujets de méditation beaucoup plus importants.

Cependant ayant appelé son chambellan, qui donnait aux spectateurs le signal du départ, Jean lui ordonna de se rendre en toute hâte à Ashby et de chercher partout le juif Isaac. « Dis à ce chien, ajouta-t-il, de m’envoyer deux mille couronnes avant le coucher du soleil. Il connaît les sûretés que je lui donnerai ; mais tu peux encore lui offrir cet anneau comme nantissement. Le reste de la somme doit m’être apporté à York avant six jours : s’il y manque, je lui ferai couper la tête. Tu le rencontreras probablement sur la route, car cet esclave circoncis déployait ce matin devant nous, au tournoi, son faste mal acquis. »

Après avoir parlé ainsi, le prince remonta à cheval pour retourner à Ashby, tandis que la foule se retirait de tous côtés.


CHAPITRE XIV.


Lorsque, parée de sa rustique magnificence, l’ancienne chevalerie déployait la pompe de ses jeux héroïques, les chefs, la tête ornée d’un blanc panache, et les dames, étalant leurs plus riches atours, se rassemblaient au bruit du clairon dans les appartements d’un superbe palais.
Warton.


Le prince Jean donna sa somptueuse fête dans le château d’Ashby. Cet édifice n’avait rien de commun avec celui dont les ruines imposantes appellent encore les regards du voyageur, et qui fut construit long-temps après par lord Hastings, grand chambellan d’Angleterre, l’une des premières victimes de la tyrannie de Richard III, et plus connu cependant comme un des héros de Shakspeare que par sa renommée historique. La ville et le château d’Ashby appartenaient alors à Roger de Quincy, comte de Winchester, qui, à l’époque où nous plaçons le sujet de cet ouvrage, était dans la Terre-Sainte. Le prince, qui occupait son château et disposait de tous ses domaines sans aucun scrupule, cherchant à fasciner les yeux en recevant ses hôtes avec magnificence, avait ordonné que le banquet fût aussi splendide que possible.

Les pourvoyeurs de sa maison, qui dans ces occurrences exerçaient en quelque sorte la pleine autorité royale, avaient enlevé dans tous les environs les produits les plus recherchés et les plus dignes de figurer sur la table de leur maître. De nombreux convives y étaient invités, et, sentant plus que jamais la nécessité de se populariser, le prince avait étendu ses invitations non seulement aux familles normandes qui demeuraient dans le voisinage, mais encore à plusieurs familles saxonnes et danoises d’une haute distinction ; car, quoique méprisés et avilis dans les circonstances ordinaires, les Anglo-Saxons étaient en trop grand nombre pour ne pas être formidables s’il survenait des commotions intestines, comme on en était menacé alors, et il était d’une saine politique de s’attacher leurs chefs. Aussi avait-il résolu de traiter ces hôtes, qu’il recevait si rarement, avec une courtoisie qui ne lui était pas ordinaire. Mais quoique nul homme ne fît avec moins de scrupule que Jean plier ses habitudes et ses sentiments devant son propre intérêt, par malheur pour lui sa légèreté et sa pétulance finissaient toujours par prendre le dessus et lui faisaient perdre en un instant les fruits d’une longue et insidieuse dissimulation.

Il donna une preuve frappante de cette légèreté de caractère lorsqu’il fut envoyé en Irlande par son père Henri II, afin de concilier à tout prix les habitants de cette nouvelle et importante contrée qui venait d’être réunie à la couronne britannique. Dans cette grave circonstance, les chieftains ou chefs irlandais s’empressèrent de venir au devant du fils du roi et de lui offrir leurs hommages et le baiser de paix ; mais, au lieu de les recevoir avec bienveillance, Jean et ses courtisans, encore plus pétulants que lui, ne surent pas résister à la tentation de tirer ces chefs par leur longue barbe ; outrage qui, comme ils auraient dû s’y attendre, fut vivement ressenti par ces dignitaires et amena des résultats funestes à la domination anglaise en Irlande. Il était nécessaire de rappeler ces inconséquences du caractère de Jean, afin que le lecteur pût mieux apprécier sa conduite durant la soirée qui nous occupe.

Par suite de la résolution qu’il avait prise dans un moment de sagesse, le prince Jean reçut Cedric et Athelstane avec beaucoup de courtoisie, et exprima son regret sans la moindre apparence de ressentiment, quand le premier lui dit que l’indisposition de lady Rowena ne lui permettait pas de se rendre à sa gracieuse invitation. Ces deux nobles personnages portaient l’ancien costume saxon, qui, sans être laid par lui-même, était si différent de celui des autres convives, que le prince se fit un mérite auprès de Waldemar Fitzurse d’avoir pu se contenir assez pour ne pas rire à la vue d’un costume que la mode du jour rendait si ridicule. Cependant, à des yeux moins prévenus, la tunique courte et étroite et le long manteau des Saxons auraient paru des vêtements plus gracieux et plus commodes à la fois que ceux des Normands, qui portaient un long pourpoint tellement large qu’il ressemblait à une chemise ou à une blouse de charretier, par dessus un manteau court qui ne pouvait les préserver ni du froid ni de la pluie, et qui semblait n’avoir été inventé que pour étaler autant de fourrures, de broderies et de joyaux que l’art du tailleur pouvait parvenir à en mettre. L’empereur Charlemagne semble avoir bien reconnu tous les inconvénients de cette mode bizarre. « Au nom du ciel ! à quoi servent, disait-il, ces manteaux courts, ces rudiments d’habits ? Quand nous sommes au lit, ils ne peuvent nous couvrir ; à cheval, ils ne nous garantissent ni du vent ni de la pluie ; et lorsque nous sommes assis, ils ne préservent nos jambes ni du froid ni de l’humidité. »

Cependant, en dépit de cette censure impériale, les manteaux courts furent à la mode jusqu’à l’époque dont nous parlons, surtout parmi les princes de la maison d’Anjou. Les courtisans du prince Jean s’en étaient donc affublés ; et ils ne manquaient pas de se moquer des longs manteaux saxons.

Les convives s’assirent à une table qui paraissait près de crouler sous le poids et le nombre de mets recherchés. Une multitude de cuisiniers qui suivaient le prince dans ses voyages, après avoir déployé tout leur art pour varier les formes sous lesquelles les aliments peuvent être servis, étaient parvenus presque aussi sûrement que de modernes professeurs dans l’art culinaire à ôter aux plus simples mets leurs apparences naturelles. Outre ceux d’origine anglaise, une grande variété de friandises importées de contrées lointaines, des pâtisseries de toute espèce, des gâteaux, des tartelettes de confitures, présentaient aux regards une agréable diversité qui ne se montrait que dans les repas donnés par la plus haute noblesse. Les vins les plus exquis, soit étrangers, soit nationaux, couronnaient la pompe du banquet[65].

Cependant, quoique amis de la bonne chère, en général les nobles normands se distinguaient par leur tempérance. Ils étaient plus délicats que gloutons ; la qualité leur importait bien plus que la quantité, et ils évitaient l’ivrognerie et tous les autres excès : on ne pourrait en dire autant des Saxons. Le prince Jean, il est vrai, et ceux qui voulaient le flatter en imitant ses défauts, se livraient sans réserve aux plaisirs de la table ; et l’on sait qu’il mourut d’une indigestion occasionnée par des pêches et de la bière nouvelle. Il faisait exception aux habitudes et aux mœurs de ses compatriotes.

Ce fut avec une gravité maligne, interrompue seulement par quelques gestes qu’ils se faisaient les uns aux autres, que les chevaliers normands observèrent la manière presque sauvage avec laquelle Athelstane et Cedric se conduisirent au banquet, manquant sans le savoir aux usages de la haute société, usages qui leur étaient peu familiers. Tous deux étaient l’objet de sarcasmes piquants ; car, on le sait, l’on pardonne plus aisément à un homme de manquer aux règles de la bienséance et de blesser les bonnes mœurs ; que de paraître ignorer les points les plus minutieux de l’étiquette et du bon ton. Aussi, lorsque Cedric essuyait ses deux mains avec une serviette, au lieu d’attendre qu’elles séchassent d’elles-mêmes en les agitant en l’air avec grâce, il paraissait plus ridicule que son compagnon Athelstane, qui, à lui seul, s’était adjugé un énorme pâté rempli de toutes les délicatesses exotiques les plus recherchées ; et qu’on appelait alors un karum-pie[66]. Cependant, lorsque après un mûr examen on découvrit que le thane ou franklin de Coningsburg n’avait aucune idée de ce qu’il venait de dévorer, et qu’il avait pris pour des alouettes et des pigeons les becfigues et les rossignols contenus dans le karum-pie, son ignorance excita de nombreuses risées, que sa gloutonnerie eût méritées à bien plus juste titre.

Le repas touchait à sa fin, et la bouteille circulait librement ; lorsque les convives se mirent à parler du dernier tournoi, du vainqueur inconnu dans le jeu de l’arc, du chevalier Noir, dont la modestie s’était dérobée aux honneurs qu’il avait mérités ; enfin du courageux Ivanhoe, qui avait payé si cher son triomphe. On traitait avec une franchise toute militaire les sujets mis en discussion, et les bons mots et les éclats de rire partaient de tous côtés. Le front du prince Jean était le seul qui ne se déridât point ; une préoccupation pénible semblait l’absorber entièrement, et ce n’était que lorsqu’il était rappelé adroitement au décorum par un de ses courtisans, qu’il semblait prendre part à ce qui se passait autour de lui ; alors il se levait brusquement, remplissait de vin sa coupe, comme pour réveiller ses esprits, la vidait tout d’un trait, et se mêlait à la conversation par quelque observation brusque ou sans nul à propos.

« Nous vidons cette coupe, s’écria-t-il, à la santé de Wilfrid d’Ivanhoe, vainqueur du tournoi, et nous regrettons que sa blessure l’ait empêché d’assister à ce banquet. Que tous ici boivent à son triomphe, et surtout Cedric de Rhoterham, digne père d’un fils qui donne de si hautes espérances.

— Non, milord, » répondit Cedric en se levant et en replaçant sa coupe sur la table sans la porter à sa bouche, « je n’accorde pas le nom de fils à un jeune imprudent, qui tout ensemble méprise mes ordres et renonce aux mœurs et aux usages de ses pères.

— Il est impossible, » s’écria le prince avec une feinte surprise, « qu’un aussi brave chevalier soit un fils indocile et rebelle !

— Cela n’est que trop vrai, répondit Cedric. Il a déserté le foyer paternel pour aller se mêler à la licencieuse jeunesse qui composait la cour de votre frère : là il apprit à faire ces prouesses que vous admirez tant. Il a quitté son pays contre ma volonté ; et sous le règne d’Alfred on eût appelé cela une désobéissance, crime que l’on punissait alors avec une grande sévérité.

— Hélas ! » dit le prince en poussant un soupir de sympathie affectée, « puisque votre fils a été un des compagnons de mon malheureux frère, il n’est pas besoin de s’enquérir où et de qui il a reçu cette leçon de désobéissance filiale. »

En parlant ainsi, il oubliait que de tous les fils de Henri II (bien qu’il n’y en eût aucun qui fût exempt de reproche), il s’était fait le plus remarquer par sa rébellion ouverte et sa profonde ingratitude envers son père.

« Je crois, ajouta-t-il après un court silence, que mon frère se proposait de donner à son favori le riche manoir d’Ivanhoe.

— Il l’en a effectivement doté, répondit Cedric, et ce n’est pas mon moindre grief contre un fils qui s’est avili jusqu’à recevoir, comme vassal, ces mêmes domaines qu’il tenait de ses ancêtres par un droit libre et incontestable.

— Vous consentirez donc alors, brave Cedric, dit le prince, à ce que nous donnions ce fief à une personne dont la dignité ne sera pas rabaissée en tenant un domaine de la couronne britannique. Sire Reginald Front-de-Bœuf, » ajouta-t-il en se tournant vers ce baron, « j’ai la confiance que vous saurez garder l’importante baronnie d’Ivanhoe, de manière que Wilfrid n’encoure pas le mécontentement de son père en y rentrant jamais.

— Par saint Antoine ! » répondit le géant dont le noir sourcil se fronça tout à-coup, « je consens à ce que Votre Altesse me regarde comme un Saxon, si jamais Cedric, ou Wilfrid, ou quelque autre de ces indigènes, m’arrache le don qu’elle daigne me faire.

— Quiconque t’appellera Saxon, sire baron, » reprit Cedric blessé d’une expression dont les Normands se servaient fréquemment pour témoigner leur mépris pour les Anglais, « te fera un honneur aussi grand qu’il est peu mérité. »

Front-de-Bœuf allait répondre, mais la pétulance et la légèreté du prince ne lui en donnèrent pas le temps. « Assurément, milord, lui dit-il, le noble Cedric parle vrai : lui et sa race peuvent l’emporter sur nous par la longueur de leur généalogie aussi bien que par celle de leurs manteaux.

— Oui, dit Malvoisin, ils nous précèdent dans les combats, comme le daim précède les chiens.

— Et ils ont un bon motif pour l’emporter sur nous, ajouta le prieur Aymer, c’est la supériorité de leur prestance et la grâce de leurs manières.

— Leur singulière modération, leur exemplaire tempérance, doivent-elles être oubliées ? » dit de Bracy, qui oubliait alors le projet du prince de lui faire épouser une Saxonne.

« Sans parler du courage qu’ils montrèrent à la bataille d’Hastings et ailleurs, » ajouta Brian de Bois-Guilbert.

Tandis que les courtisans, avec un sourire moqueur, suivaient ainsi l’exemple de leur prince, et qu’à l’envi l’un de l’autre ils faisaient pleuvoir le ridicule sur Cedric, la figure du Saxon s’enflammait de colère. Promenant sur eux des regards terribles, comme si la rapide succession de tant d’injures l’eût empêché de répondre, il ressemblait à un taureau fougueux, qui, entouré de chiens, est embarrassé de choisir entre eux celui qu’il immolera le premier à sa vengeance. Enfin, d’une voix entrecoupée par la rage, et s’adressant au prince Jean comme au principal auteur de l’insulte qu’il avait reçue :

« Quels qu’aient été les défauts et les vices de notre race, dit-il, un Saxon eût été regardé comme nidering[67] si dans son propre château, à sa propre table, il eût traité un hôte qui ne l’avait point offensé, comme Votre Altesse me traite en ce moment ; et quels que soient les revers dont nos ancêtres furent accablés dans la plaine d’Hastings, ceux-là du moins, » ajouta-t-il en regardant Front-de-Bœuf et le templier, « devraient se taire, qui, il y a peu d’heures, ont vidé les étriers devant la lance d’un Saxon.

— Par ma foi, dit le prince Jean, voilà une repartie assez mordante ! comment la trouvez-vous, messieurs ? Nos sujets saxons croissent en esprit et en courage ; ils deviennent aussi plaisants que hardis dans ces temps de trouble. Qu’en dites-vous, milords ? Par ma bonne étoile, je crois que ce que nous avons de mieux à faire est de remonter sur nos vaisseaux et de retourner sans délai en Normandie.

— Par crainte des Saxons ? » dit de Bracy en riant : « nous n’aurions besoin d’autres armes que de nos épieux pour mettre ces ours à la raison.

— Cessez vos railleries, sires chevaliers, dit Waldemar Fitzurse ; et il serait bon, » ajouta-t-il en s’adressant au prince, « que Votre Altesse assurât le digne Cedric que l’on n’avait nullement l’intention de l’offenser par ces bons mots, naturellement désagréables à l’oreille d’un étranger.

— Offensé ! » répondit Jean en reprenant ses manières polies ; « j’espère que personne ne s’avisera de penser que je le souffrirais en ma présence. Allons, milords, je bois à la santé de Cedric, puisqu’il refuse de boire à celle de son fils. »

La coupe circula de main en main au milieu des applaudissements moqueurs des courtisans ; mais, malgré son peu de finesse et de perspicacité, Cedric n’était pas assez simple pour que ce compliment, flatteur en apparence, effaçât dans son âme l’injure qu’il avait reçue. Il se tut néanmoins, et le prince proposa un toast en l’honneur d’Athelstane de Coningsburg. Celui-ci s’inclina, et montra combien il était sensible à cet honneur, en vidant d’un seul trait la vaste coupe qu’il tenait à la main.

« Maintenant, messieurs, » dit le prince Jean dont le cerveau commençait à sentir l’influence de ces libations, « maintenant que nous avons rendu hommage à nos hôtes saxons, nous les prierons de répondre à leur tour à notre courtoisie. Noble thane, » continua-t-il en s’adressant à Cedric, « veuillez nous désigner quelque Normand, celui dont le nom souillera le moins votre bouche, puis noyer dans cette coupe de nectar toute l’amertume que ce nom y laisserait après lui. »

Waldemar Fitzurse se leva pendant que le prince parlait, et, se glissant derrière le siège du Saxon, il lui insinua de ne pas négliger l’occasion de mettre fin à toute espèce de haine entre les deux races, en nommant le prince Jean. Le Saxon ne répondit rien à ce conseil adroit ; mais se levant et remplissant sa coupe jusqu’au bord ; « Prince, dit-il, Votre Altesse m’ordonne de nommer un Normand qui mérite que je porte sa santé dans ce banquet. C’est une tâche difficile, puisqu’elle impose à l’esclave l’obligation de chanter les louanges du maître ; au vaincu qui gémit sous le poids de toutes les humiliations de la conquête, de célébrer le triomphe du vainqueur. Toutefois, je nommerai un Normand, le premier par le rang et le courage, le meilleur et le plus noble de sa race ; et quiconque refusera d’applaudir comme moi à sa juste renommée, je dis que c’est un lâche, un homme sans honneur ; je le dis, et je le soutiendrai au péril de ma vie. Je bois à la santé de Richard Cœur-de-Lion ! »

Le prince Jean, qui s’attendait que son nom terminerait la harangue du Saxon, frémit de rage en entendant prononcer d’une manière aussi inattendue celui de son frère. Il approcha machinalement de ses lèvres sa coupe remplie de vin, puis la remit aussitôt sur la table pour voir l’effet qu’une telle proposition produisait sur tous les convives, dont plusieurs sentaient le danger qu’il y aurait pour eux à l’accueillir comme à la repousser. Quelques uns, en courtisans plus anciens et plus expérimentés, suivirent l’exemple du prince lui-même, en portant la coupe à leurs lèvres et en la replaçant incontinent devant eux ; d’autres, cédant à une impulsion moins calculée et plus généreuse, s’écrièrent : « Vive le roi Richard ! puisse-t-il nous être bientôt rendu ! » Un petit nombre, parmi lesquels on remarquait Front-de-Bœuf et le templier, avec l’apparence d’un froid dédain, ne touchèrent même point à leurs coupes ; mais personne n’eut la hardiesse de repousser ouvertement ce toast porté au monarque régnant.

Après avoir joui de son triomphe pendant quelques instants, Cedric dit à son compagnon : « Levez-vous, noble Alhelstane ! nous sommes ici depuis assez long-temps, puisque nous avons répondu à la courtoisie du prince Jean en assistant à son banquet ; ceux qui désirent en apprendre davantage sur les coutumes grossières des Saxons viendront nous voir dans les demeures de nos ancêtres ; quant aux festins royaux et à lu politesse normande, nous en avons assez. « À ces mots il se leva et sortit, suivi d’Athelstane et de plusieurs autres convives, qui, comme eux d’origine saxonne, se tenaient insultes par les sarcasmes du prince Jean et de ses nombreux flatteurs.

« Par les os de saint Thomas ! » dit le prince en les regardant partir, « ces rustres de Saxons, il faut l’avouer, ont eu les honneurs de la journée et se sont retirés en triomphe.

Conclamatum et poculatum est, on a suffisamment bu et crié, dit le prieur Aymer ; il serait temps de laisser là les flacons.

— Le moine sans doute a quelque jolie pénitente à confesser cette nuit, qu’il est si pressé de lever la séance ? dit de Bracy.

— Non, sire chevalier, reprit l’abbé ; mais j’ai plusieurs milles à faire ce soir pour regagner mon gîte.

— Ils s’en vont ! » dit le prince à l’oreille de Fitzurse ; « ils ont déjà peur, et ce poltron de prieur est le premier à me quitter !

— Ne craignez rien, lui répondit Waldemar ; je saurai bien le déterminer à nous rejoindre à York… Sire prieur, ajouta-t-il, je désirerais vous parler en particulier avant votre départ. »

Les autres convives s’étaient dispersés à la hâte, excepté ceux de la suite du prince, devenus ses partisans déclarés.

« Voilà donc le résultat de vos conseils ? » dit le prince en se retournant avec humeur vers Fitzurse. « Un ivrogne, un rustaud de Saxon me brave à ma propre table ; et au seul nom de mon frère tout le monde s’éloigne de moi comme si j’avais la lèpre !

— Ayez un peu de patience, mon prince, répondit le conseiller. Je pourrais rétorquer votre accusation, et blâmer votre imprudente légèreté, qui a dérangé mon plan et fait mal augurer de votre jugement. Mais ce n’est pas le temps des récriminations. De Bracy et moi, nous allons aller trouver ces lâches, et nous leur ferons sentir qu’ils sont trop avancés pour reculer.

— Ce sera inutilement, » dit le prince en parcourant la salle à grands pas et dans une agitation à laquelle le vin n’avait pas peu de part ; « ce sera inutilement : ils ont vu, comme Balthazar, une main qui écrivait sur le mur ; ils ont remarqué la trace du lion sur le sable ; ils ont entendu son rugissement s’approcher et ébranler la forêt : rien ne ranimera leur courage. »

« Plût à Dieu que quelque chose put ranimer le sien ! dit Fitzurse à de Bracy. Le nom seul de son frère lui donne la fièvre. Combien sont à plaindre les conseillers d’un prince qui manque de force et de persévérance dans le bien comme dans le mal ! »


CHAPITRE XV.


Et cependant il croit, ah, ah ! que je suis l’instrument et l’esclave de sa volonté. À merveille ! qu’il en soit ainsi : à travers ce labyrinthe de trouble créé par ses complots et sa basse oppression, je me frayerai un chemin à de plus grandes choses ; et qui osera me donner tort ?
Joana Baillie, Basile, tragédie.


Jamais araignée ne se donna plus de peine pour réparer les fils endommagés de sa toile que n’en prit Waldemar Fitzurse pour réunir et concilier les membres dispersés de la faction de Jean. Bien peu d’entre eux lui étaient attachés par inclination, aucun ne l’était par estime personnelle. Il devenait donc nécessaire que Fitzurse leur fît connaître les nombreux avantages qu’ils pouvaient espérer, et leur rappelât ceux dont ils avaient joui jusqu’alors. Aux jeunes nobles indisciplinés, il présentait l’appât d’une licence effrénée et d’une débauche sans contrôle ; il séduisait les ambitieux par l’espoir du commandement, et les âmes intéressées en leur faisant entrevoir un accroissement de richesses et des domaines plus considérables. Les chefs des bandes mercenaires reçurent des gratifications en argent, moyen le plus puissant pour captiver leur esprit, sans lequel tous les autres eussent été infructueux. Ce personnage habile distribuait encore plus de promesses que d’argent, et il n’oubliait rien pour entraîner les indécis et ranimer tous ceux qui paraissaient découragés. Il parlait du retour du roi Richard comme d’un événement tout-à-fait improbable ; néanmoins, lorsqu’il s’apercevait, aux regards douteux et aux réponses ambiguës de ceux à qui il s’adressait, que c’était précisément cette crainte qui les obsédait, il disait d’un ton d’assurance que le retour de Richard, dût-il avoir lieu, ne devait rien changer à leurs calculs politiques.

« Si Richard revient, disait-il, ce sera pour enrichir ses croisés appauvris et malheureux, aux dépens de ceux qui ne l’ont pas suivi en Palestine ; ce sera pour demander un compte rigoureux et terrible à tous ceux qui, durant son absence, ont commis ce qu’il appellera quelque infraction aux lois du pays ou aux privilégies de la couronne ; ce sera pour se venger sur les templiers et les hospitaliers de la préférence qu’ils ont montrée pour Philippe de France pendant les guerres de la Terre-Sainte ; enfin ce sera pour châtier comme rebelles tous les adhérents de son frère. Redoutez-vous sa puissance ? » disait encore le confident artificieux du prince Jean : « je le reconnais comme un chevalier aussi vigoureux que vaillant ; mais nous ne sommes plus au temps du roi Arthur, où un seul champion bravait tout une armée. Si Richard revient, il doit être seul, sans suite et sans amis : les os de ses meilleurs soldats blanchissent les plaines de la Palestine, et le peu de ses guerriers qui survivent sont revenus, comme Wilfrid d’Ivanhoe, en vrais mendiants et en hommes sans ressources. Et que parlez-vous du droit que Richard tient de sa naissance ? » continuait-il en répondant à ceux qui avaient des scrupules à cet égard : « ce droit de primogéniture est-il plus assuré que celui du duc Robert de Normandie, fils aîné du Conquérant ? Guillaume-le-Roux et Henri, ses frères cadets, lui furent successivement préférés par la voix de la nation. Robert avait des titres égaux à ceux que l’on peut faire valoir en faveur de Richard : il était vaillant chevalier, chef plein de talents, généreux envers ses amis et envers l’Église ; enfin il s’était croisé et était un des conquérants du saint Sépulcre : cependant il mourut aveugle et infortuné dans le château de Cardiffo, parce qu’il ne voulut pas se soumettre aux volontés du peuple qui refusait de le reconnaître pour maître. Nous avons droit de choisir dans la famille royale le prince le plus capable d’exercer le pouvoir suprême, c’est-à-dire, » reprenait-il pour développer sa pensée, « celui dont l’élection garantira le mieux les intérêts de la noblesse. Pour ce qui est des qualités personnelles, il est possible que le prince Jean soit inférieur à son frère ; mais si l’on considère que celui-ci revient armé du glaive de la vengeance, tandis que celui-là nous offre récompenses, immunités, privilèges, richesses et honneurs, nous ne devons plus hésiter sur le choix du souverain autour duquel se groupera la noblesse. »

Ces arguments et beaucoup d’autres, dont quelques uns s’appliquaient à la position particulière de ceux à qui il parlait, produisirent leur effet sur les barons du parti du prince Jean. La plupart consentirent à se rendre à l’assemblée qu’on proposait de tenir à York afin de prendre des arrangements définitifs pour placer la couronne sur la tête du frère de Richard, roi légitime et encore

La nuit était déjà très avancée lorsque, épuisé de fatigue par des efforts que le succès avait couronnés, Waldemar Fitzurse, en rentrant au château d’Ashby, rencontra de Bracy qui avait quitté les somptueux vêtements sous lesquels il avait paru au banquet, pour y substituer une casaque de drap vert avec un haut-de-chausses de même couleur, un couvre-chef de cuir, une courte épée ou un couteau de chasse ; un cor était suspendu à son épaule, il tenait un arc à la main, et un paquet de flèches était attaché à sa ceinture. Si Waldemar eût rencontré un tel personnage hors du château, il eût passé près de lui sans y faire attention, et l’aurait pris pour un des yeomen de la garde ; mais le trouvant dans le vestibule, il le regarda de plus près, et reconnut le chevalier normand sous le costume d’un archer anglais.

« Que signifie cette mascarade ? » s’écria Fitzurse avec un peu d’humeur ; « est-ce le moment de se livrer aux folies de Noël[68], quand le sort du prince Jean, notre maître, est à la veille de se décider ? Pourquoi n’es-tu pas venu comme moi relever le courage de ces poltrons, que le seul nom du roi Richard fait trembler, comme on dit qu’il effraie les enfants sarrasins ?

— J’ai songé à mes affaires, Fitzurse, » répondit de Bracy avec un grand sang-froid, « comme vous avez pensé aux vôtres.

— Comme j’ai pensé aux miennes ! » reprit le rusé Waldemar ; « je ne me suis occupé que de celles du prince Jean, notre commun patron.

— À merveille, mon cher ! mais quel est ton motif pour agir ainsi ? il y a gros à parier que c’est ton intérêt personnel. Allons, Fitzurse, nous nous connaissons tous deux ; l’ambition t’aiguillonne ; moi, c’est le plaisir : nos goûts diffèrent comme nos âges. Tu as du prince Jean la même opinion que moi : nous savons tous deux qu’il est trop faible pour être un monarque résolu, trop despote pour être un bon roi, trop insolent et trop présomptueux pour être un souverain populaire, trop inconstant et trop timide pour conserver long-temps le diadème. Tel est en effet le prince avec lequel Fitzurse et de Bracy ont espéré s’élever et prospérer : tel est aussi le motif pour lequel nous l’aidons, toi de ta politique, moi des lances de ma compagnie franche.

— Voilà un auxiliaire qui donne de belles espérances ! » dit Fitzurse avec impatience ; « un homme qui s’occupe de folies dans le moment le plus critique ! Mais quel est donc ton dessein en prenant un tel déguisement dans une crise aussi sérieuse ?

— De prendre une femme à la manière de la tribu de Benjamin, répondit froidement de Bracy.

— De la tribu de Benjamin ! Je ne te comprends pas.

— N’étais-tu pas présent hier soir, lorsque le prieur Aymer, à propos de la romance qu’avait chantée le ménestrel, nous raconta comment, jadis en Palestine, une affreuse querelle s’éleva entre le clan de Benjamin et le reste de la nation d’Israël ; comment celle-ci tailla en pièces toute la chevalerie de ce clan, et jura par la sainte Vierge de ne permettre à aucun de ceux qui avaient échappé au carnage de prendre une épouse de leur lignage ; comment la même nation, ayant regret de son vœu, envoya consulter le pape sur le moyen d’absoudre les femmes qui le transgresseraient ; et comment, d’après l’avis du saint père, les jeunes chevaliers de la tribu de Benjamin donnèrent un superbe tournoi pendant lequel ils enlevèrent toutes les femmes qui s’y trouvaient, et les obtinrent de la sorte pour épouses sans avoir besoin du consentement ni d’elles ni de leurs familles[69] ?

— J’ai déjà entendu cette histoire, quoique le prieur ou toi vous ayez fait de singulières altérations dans la date et dans les détails.

— Je le dis que je veux me procurer une femme à la manière de la tribu de Benjamin ; c’est-à-dire que, sous ce déguisement, je tombe cette nuit même sur ce troupeau de lourds Saxons qui viennent de quitter le château, et j’enlève la belle Rowena.

— Es-tu fou, de Bracy ? Songe donc que, bien que ce soient des Saxons, ils sont riches, puissants, et d’autant plus respectes par leurs concitoyens que la richesse et la puissance ne sont maintenant le partage que d’un petit nombre d’individus de cette nation.

— Et ce ne devrait être celui d’aucun d’eux, pour que l’œuvre de la conquête fût réellement consommée.

— Du moins ce n’est pas le moment d’y songer. La crise qui s’approche impose au prince Jean la nécessité de se concilier la faveur populaire ; et il ne pourrait refuser justice contre quiconque outragerait un homme cher à la multitude.

— Qu’il l’accorde, s’il l’ose ; et il verra bientôt la différence qui existe entre une troupe de bonnes et vigoureuses lances comme les miennes, et un misérable amas de Saxons sans cœur ni discipline… Au reste, vous ignorez mon plan : ne semblé-je pas un chasseur aussi hardi que quiconque sonna jamais du cor ? en bien ! le blâme de cette entreprise retombera sur les outlaws des forêts du comté d’York. J’ai mis de fidèles espions aux trousses de ces Saxons revêches : ils couchent cette nuit au couvent de Saint-Wittol… Withold… je ne sais quel rustre de saint saxon, près de Burton-on-Trent[70]. La journée de demain les verra en notre pouvoir. Nous fondrons sur eux comme des faucons sur leur proie ; puis, paraissant sous mon costume ordinaire et jouant le rôle de chevalier courtois, je délivre la belle infortunée des mains de ses grossiers ravisseurs, la conduis au château de Front-de-Bœuf ou en Normandie, s’il est nécessaire. Je ne la ramène à sa famille que comme épouse et dame Maurice de Bracy.

— C’est un plan merveilleux, et qui n’est pas, je le crois, entièrement de ton invention. Sois franc, de Bracy : qui t’a aidé à le concevoir, et qui doit t’aider à l’exécuter ? car je pense que ta compagnie franche est en ce moment à York.

— S’il faut absolument que tu le saches, c’est le templier qui a arrêté le plan du projet que l’aventure des Benjamites m’a suggéré. Il doit me seconder dans cette plaisante attaque ; lui et ses gens joueront le rôle des outlaws, aux mains de qui mon bras vigoureux arrachera la belle Saxonne quand j’aurai changé de vêtement.

— Par Notre-Dame ! ce plan est digne de votre sagesse réunie ; et ta prudence, de Bracy, se montre dans tout son jour, puisque tu ne crains pas de laisser la jeune dame entre les mains de ton digne et valeureux confédéré. Tu réussiras, je le présume, à l’enlever à ses amis saxons ; mais la retirer ensuite des griffes de Bois-Guilbert me semble beaucoup plus difficile : c’est un faucon habitué à saisir sa proie, mais qui ne la lâche plus lorsqu’il la tient.

— Il est templier, par conséquent il ne saurait être mon rival dans mon projet d’épouser cette riche héritière saxonne[71]. Lui, attenter à l’honneur de l’épouse que se destine de Bracy ! par le ciel ! fût-il à lui seul tout un chapitre de son ordre, il n’oserait pas me faire un lel outrage.

— Puisque rien de ce que je te dis ne peut, mon cher de Bracy, t’ôter cette folie de la tête, car je connais ton caractère opiniâtre, emploies-y le moins de temps possible, afin qu’elle ne soit pas aussi longue qu’elle est inopportune.

— Je t’assure, Fitzurse, que c’est l’affaire de quelques heures ; bientôt je serai à York, à la tête de mes intrépides compagnons d’armes, prêt à exécuter tout plan audacieux que ta politique aura imaginé. Mais j’entends mes camarades réunis, et les coursiers trépignent et hennissent dans la cour extérieure. Adieu ; je vais, en vrai chevalier, conquérir les sourires de la beauté.

— En vrai chevalier ! » répéta Fitzurse en le regardant partir ; « dis plutôt en vrai fou, en enfant qui néglige les affaires les plus sérieuses et les plus urgentes, pour chasser le duvet de chardon qui passe au dessus de son épaule. Et c’est avec de tels instruments que je dois travailler ! Au profit de qui, encore ? au profit d’un prince aussi imprudent que dissolu, qui sera vraisemblablement aussi ingrat qu’il s’est montré fils rebelle et frère dénaturé. Mais lui-même n’est qu’un des instruments que je mets en œuvre ; et si, dans son fol orgueil, il s’avise jamais de séparer ses intérêts des miens, c’est un secret que je lui apprendrai bientôt. »

Ici les réflexions de l’homme d’état furent interrompues par la voix du prince, qui, d’un appartement voisin, cria : « Waldemar ! noble Fitzurse ! » et, ôtant son bonnet, le futur chancelier d’Angleterre (car tel était le titre auquel aspirait le rusé Normand) se hâta d’aller recevoir les ordres de son futur souverain.


CHAPITRE XVI.


Dans un lointain désert, à la foule inconnu, un vénérable ermite vécut depuis sa première jeunesse jusqu’à rage mûr. La mousse était son lit ; une grotte, sa cellule ; sa nourriture, des fruits ; sa boisson, l’eau d’une source : éloigné des homme, il passait ses jours avec Dieu ; le louer était sa seule occupation, son unique plaisir.
Parnell.


Le lecteur ne peut avoir oublié que, dans la seconde journée du tournoi, la victoire fut décidée par le secours d’un chevalier inconnu, que sa conduite passive et indolente durant la première partie du combat avait fait surnommer le Noir-Fainéant ; que ce chevalier quitta l’arène aussitôt que le triomphe de son parti fut assuré ; et que lorsqu’on le chercha pour lui décerner le prix dû à sa valeur, on ne le trouva point. Pendant que les hérauts d’armes l’appelaient à haute voix et au son des trompettes, il dirigeait sa course vers le nord, évitant les chemins fréquentés et prenant la route la plus courte à travers les bois. Il passa la nuit dans une petite hôtellerie isolée, où un ménestrel errant lui apprit le résultat du tournoi.

Le lendemain il partit de bonne heure, dans le dessein de faire la plus longue traite possible ; son cheval, qu’il avait eu soin de ménager la veille, pouvait marcher long-temps sans avoir besoin de beaucoup de repos. Toutefois il fut trompé dans son espoir, car les sentiers qu’il avait suivis étaient si tortueux que, lorsque la nuit vint le surprendre, il se trouvait seulement sur la lisière du West-Riding de l’Yorkshire. Le cheval et le cavalier avaient un égal besoin de nourriture, et il devenait indispensable de chercher quelque lieu où ils pussent passer la nuit. L’endroit où se trouvait le voyageur ne semblait propre à lui fournir ni abri ni souper, et il était sur le point de se voir réduit à l’expédient ordinaire des chevaliers errants, qui, en pareils cas, laissaient leurs chevaux paître en liberté, et se couchaient sur la dure au pied d’un chêne, où ils pouvaient songer tout à leur aise à la dame de leurs pensées. Mais soit que le chevalier Noir n’eût pas de maîtresse, soit qu’il fût en amour aussi nonchalant qu’il avait paru l’être dans le tournoi, il n’était pas assez enfoncé dans des réflexions passionnées sur une belle et sur ses rigueurs, pour oublier la fatigue et la faim, et pour que les doux rêves de la galanterie lui tinssent lieu de lit et de souper. Ce fut donc avec un grand désappointement que, en promenant ses regards autour de lui, il se vit environné de bois à travers lesquels s’offraient, à la vérité, plusieurs clairières et des sentiers, mais de ces sentiers tracés par des troupeaux qui seraient venus paître dans la forêt, ou par les bêtes fauves et les chasseurs qui les poursuivent.

Le soleil, d’après lequel le chevalier avait jusqu’alors dirigé sa course, venait de disparaître sur sa gauche derrière les montagnes du comté de Derby, et toute tentative pour aller plus avant pouvait allonger sa route et l’écarter du but de son voyage. Après avoir inutilement essayé de reconnaître le sentier le plus battu, dans l’espoir qu’il le conduirait à la chaumière de quelque garde forestier ou de quelque berger, et avoir acquis la conviction que l’un n’était pas plus certain que l’autre, il résolut de se confier au seul instinct de son cheval, instinct que maintes fois déjà il avait été à même de reconnaître pour un guide plus sûr que l’expérience de l’homme.

Cet intelligent quadrupède, tout fatigué qu’il était d’une longue marche sous un cavalier vêtu de sa pesante armure, ne sentit pas plutôt les rênes flotter sur son cou, que, se voyant libre de se diriger à son gré, il sembla prendre de nouvelles forces ; et, quoique tout à l’heure encore il eût à peine répondu à l’éperon autrement que par un gémissement, tout fier actuellement de la confiance qu’on lui accordait, il dressa les oreilles, releva la tête, et prit de lui-même un trot plus vif. Le sentier qu’il choisit ne conduisait pas dans la même direction que le chevalier avait suivie durant le jour ; mais comme son coursier, semblait marcher avec confiance, le cavalier s’en rapporta aveuglément à son choix. L’événement prouva qu’il avait eu raison : bientôt le sentier devint un peu plus large et parut plus battu, et le son d’une petite cloche avertit le chevalier qu’il se trouvait à peu de distance de quelque chapelle ou de quelque ermitage.

Il entra enfin dans une clairière, sur un des côtés de laquelle, dans une partie déclive du terrain, s’élevait presque perpendiculairement un roc gris et dentelé dont le lierre tapissait les flancs. En quelques endroits on y voyait aussi des chênes et des houx, dont les racines trouvaient leur nourriture dans les fentes et les crevasses du rocher, et dont les rameaux verts se balançaient sur un précipice, semblables au panache qui, ornant le casque d’un guerrier, donne de la grâce à un objet dont la vue ne devrait inspirer d’autre sentiment que celui de la terreur. La base de ce rocher servait d’appui à une hutte grossière, formée de troncs d’arbres coupés dans la forêt voisine et joints ensemble : un mélange d’argile et de mousse remplissait leurs interstices, ce qui en faisait un abri sûr contre les intempéries des saisons. La tige d’un jeune sapin dépouillé de ses branches, et qui portait un morceau de bois lié transversalement vers le haut, plantée près de la porte, offrait un emblème grossier de la sainte Croix. À une faible distance, à droite, une source d’eau limpide jaillissait du haut du rocher, et tombait dans une pierre creuse dont le temps avait fait un bassin naturel ; s’échappant ensuite, elle coulait avec un léger murmure dans un lit qu’elle s’était creusé peu à peu ; puis, après avoir fait plusieurs détours dans l’étroite clairière, elle allait se perdre dans un bois voisin.

Auprès de cette fontaine on voyait les ruines d’une petite chapelle, dont une partie du toit n’existait plus. Cet humble édifice, lorsqu’il existait dans son intégrité, n’avait jamais eu plus de seize pieds de longueur sur douze de largeur ; et le toit, dont le peu d’élévation était en harmonie avec ces proportions exiguës, reposait sur quatre voûtes ou arcades partant des quatre angles du bâtiment et supportées par quatre piliers massifs. Deux de ces arcades se voyaient encore, bien que la partie du toit qu’elles supportaient jadis se fût écroulée ; les deux autres étaient parfaitement conservées. On entrait dans cet antique édifice par une porte à cintre surbaissé dont le pourtour était décoré d’ornements en zigzag semblables à des dents de requin, comme on en voit encore dans les anciennes églises saxonnes. Sur le porche s’élevait un beffroi soutenu par quatre piliers, entre lesquels pendait la cloche verdâtre et calcinée dont le faible tintement avait été entendu quelques instants auparavant par le chevalier Noir.

Ce tableau simple et pittoresque, qui brillait des reflets du crépuscule, donna au chevalier l’espoir consolant d’y passer la nuit, car les ermites qui habitaient les forêts se faisaient un devoir d’exercer l’hospitalité envers les voyageurs égarés ou surpris par la nuit. Il ne prit donc pas le temps d’examiner en détail les lieux que nous venons de décrire ; mais remerciant saint Julien, patron des voyageurs, qui lui avait procuré un bon gîte, il descendit de cheval, et frappa du bout de sa lance à la porte de l’ermitage, afin d’appeler l’attention et de la voir s’ouvrir pour lui.

Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’on lui eût fait aucune réponse, et celle qu’il reçut enfin n’était nullement satisfaisante.

« Qui que tu sois, passe ton chemin ! » lui cria une voix rauque et forte à travers une fente de la porte, « et ne trouble pas dans ses prières du soir le serviteur de Dieu et de saint Dunstan.

— Révérend père, dit le chevalier, c’est un pauvre voyageur égaré dans ces bois, qui t’offre l’occasion d’exercer envers lui la charité et l’hospitalité.

— Mon frère, reprit le saint homme, loin de pouvoir faire la charité, il a plu à la vierge Marie et à saint Dunstan que je fusse destiné à la recevoir des autres. Je n’ai ici aucune provision qu’un chien voulut partager avec moi, et un cheval un peu délicat ne voudrait point de ma couche pour litière. Passe donc ton chemin, et que Dieu t’assiste !

— Mais comment trouverais-je mon chemin à travers ce bois, au milieu d’aussi épaisses ténèbres ? Je vous supplie, révérend père, puisque vous êtes chrétien, d’ouvrir votre porte et de m’indiquer au moins ma route.

— Je vous supplie, mon frère en Dieu, reprit à son tour l’anachorète, de ne pas me troubler plus long-temps. Vous avez déjà interrompu un Pater, deux Ave et un Credo, que mon vœu de misérable pêcheur m’oblige à réciter avant le lever de la lune.

— La route ! la route ! vociféra le chevalier, si je ne dois pas attendre davantage de toi.

— La route est aisée à suivre, répondit l’ermite. Le sentier qui part de ma cellule conduit à un marais, et de ce marais à un ruisseau qui, attendu que les pluies ne l’ont pas encore enflé, doit être guéable. Au delà de ce gué tu auras soin d’éviter la rive gauche, parce qu’elle est bordée de précipices, et que le sentier qui longe le ruisseau a dernièrement, comme je l’ai appris (car je sors rarement de ma retraite), été rompu en différents endroits. Ensuite tu marcheras droit devant toi…

— Un sentier rompu ! un précipice ! un gué ! un marais ! s’écria le chevalier ; messire ermite, fussiez-vous le plus saint de tous ceux qui jamais portèrent une barbe ou comptèrent les grains d’un chapelet, vous ne parviendrez pas à me faire prendre, pendant une nuit obscure, une route si dangereuse. Je vous le répète, vous qui vivez de la charité d’autrui, charité si peu méritée, comme je le vois, vous n’avez pas le droit de refuser un abri au voyageur dans la détresse. Ouvrez-moi donc promptement votre porte, ou, par la sainte hostie ! je l’enfoncerai avec ma lance.

— Ami voyageur, répliqua l’ermite, ne m’importune pas davantage ; si tu m’obliges à faire usage de mes armes charnelles pour ma défense, il t’en adviendra malheur. »

Dans ce moment le chevalier entendit redoubler des aboiements que d’abord il avait jugé venir d’une certaine distance, ce qui lui fit présumer que l’ermite, alarmé de la menace qu’il venait de lui faire, avait été chercher, pour se défendre, des chiens enfermés dans une autre partie de son logis. Irrité de ces préparatifs que faisait l’ermite pour appuyer son refus d’hospitalité, il frappa du pied contre la porte avec une telle violence que les poteaux qui la soutenaient en furent ébranlés. « Patience ! patience ! bon voyageur, » s’écria l’anachorète qui n’avait nulle envie d’exposer sa porte à un nouveau choc ; « ménage tes forces, et je vais t’ouvrir ; quoique peut-être tu ne doives pas avoir à t’en féliciter. »

La porte s’entr’ouvrit en effet, et l’ermite, homme grand et fortement constitué, couvert de son froc et de son capuchon, avec une corde de jonc pour ceinture, parut devant le chevalier. Il tenait d’une main une torche allumée, et de l’autre un bâton de pommier sauvage, si gros et si pesant qu’il aurait pu passer pour une massue. Deux chiens énormes à longs poils, moitié lévriers, moitié mâtins, étaient à ses côtés, et semblaient prêts à s’élancer sur le voyageur au premier signal de leur maître. Mais quand sa torche eut projeté sa lumière sur l’armure étincelante de l’étranger, l’ermite changea d’intention : réprimant la fureur de ses auxiliaires, et prenant un ton de brusque politesse, il invita le chevalier à entrer dans sa cellule, et s’excusa sur l’hésitation qu’il avait mise à le recevoir, s’étant fait, disait-il, une règle de ne jamais ouvrir sa porte après le soleil couché, à cause des bandes de voleurs et d’outlaws qui infestaient les environs, et qui ne respectaient ni la sainte Vierge, ni saint Dunstan, ni ceux qui se dévouaient à leur culte.

« La pauvreté de votre cellule, bon père, » dit le chevalier en regardant autour de lui et en ne voyant qu’un lit de feuillage, un crucifix en chêne grossièrement taillé, un missel, une table faite de planches brutes et mal jointes, deux escabelles et quelques mauvais ustensiles de ménage ; « la pauvreté de votre cellule me semble une garantie suffisante contre les visites des voleurs, sans parler du secours de ces deux chiens, assez forts, je pense, pour déchirer un cerf, et contre lesquels conséquemment peu d’hommes pourraient combattre avec avantage.

— Le bon garde de la forêt, dit l’ermite, m’a permis d’avoir près de moi ces animaux pour protéger ma solitude jusqu’à des temps meilleurs. » Ayant ainsi parlé, il plaça sa torche sur une barre de fer qui servait de candélabre, et jetant un fagot de bois sec sur un foyer presque éteint, il avança près de la table une escabelle sur laquelle il s’assit, en faisant signe au chevalier d’en prendre une autre.

Assis tous deux, ils s’entre-regardèrent quelques instants d’un air grave, chacun pensant en soi-même qu’il avait rarement vu un homme plus vigoureux et plus déterminé que celui qui était en face de lui. « Vénérable ermite, » dit enfin le chevalier, « si je ne craignais de troubler vos pieuses méditations, je vous prierais de me dire, premièrement, où je puis mettre mon cheval ; ensuite ce que vous pouvez me donner pour souper ; enfin, où je trouverai un lit sur lequel je puisse étendre cette nuit mes membres fatigués ?

— Je vous répondrai par signes, dit l’ermite, car ma règle me prescrit d’observer un rigoureux silence, tant que le geste peut suppléer la parole. — Lui indiquant donc successivement deux coins de sa cellule. — Voilà l’écurie, ajouta-t-il, et voilà votre lit. » Prenant ensuite sur une planche un plat contenant deux poignées de pois secs, et le mettant sur la table, « Voici votre souper, » dit-il encore.

Le chevalier haussa les épaules, et, sortant de la hutte, alla chercher son cheval, qu’il avait attaché à un arbre, le dessella, le pansa avec soin, et lui étendit son propre manteau sur le dos. Vraisemblablement l’ermite fut touché des soins que le chevalier prenait de sa monture, car, paraissant se rappeler tout-à-coup que lors de sa dernière visite le garde forestier lui avait laissé quelque peu de fourrage, il passa dans une autre partie de sa cellule, et en rapporta une botte de foin et une bonne mesure d’avoine qu’il plaça devant le cheval ; puis, sortant une seconde fois, il revint avec une brassée de fougère sèche qu’il étendit à l’endroit qu’il avait montré au chevalier comme devant lui servir de lit. Celui-ci le remercia de sa courtoisie ; après quoi tous deux revinrent s’asseoir devant la table, où se trouvait toujours le plat de pois secs. Après un long Benedicite, qui avait été jadis en latin, mais qui n’en conservait nulle trace, à l’exception, çà et là, d’une longue et roulante terminaison de mots ou de phrases, l’ermite donna l’exemple à son hôte en mettant modestement dans une grande bouche, garnie de deux rangées d’excellentes dents aussi blanches et aussi aiguës que celles d’un sanglier, trois ou quatre pois secs ; triste mouture, sans doute, pour un si large et si puissant moulin !

Afin de suivre un si louable exemple, le chevalier ôta son casque, son corselet et la plus grande partie de son armure, et fit voir à l’ermite une tête couverte de cheveux blonds, épais et bouclés, des traits prononcés, des yeux bleus singulièrement vifs et pénétrants, une belle bouche dont la lèvre supérieure était ornée de deux moustaches plus foncées que ses cheveux ; enfin un homme aussi hardi, aussi entreprenant que paraissait l’annoncer sa haute et vigoureuse stature.

L’ermite, comme pour répondre à la confiance de son hôte, rejeta son capuchon en arrière, et montra à son tour une tête ronde comme une boule, et qui décelait un homme encore dans le printemps de la vie. Sa large tonsure, au milieu d’un cercle de cheveux noirs et crépus, rappelait l’image d’un enclos communal entouré d’une haie d’aubépine. Ses traits n’exprimaient ni l’austérité monastique, ni le jeûne et les macérations d’une vie ascétique ; au contraire ils avaient une expression hardie ; il avait de larges sourcils noirs, un front largement dessiné, des joues rondes et vermeilles comme celles d’un trompette ; et une barbe longue, aussi noire que touffue, flottait sous son menton. Une pareille tête, placée sur les larges épaules du saint homme, était bien capable de faire penser que sa nourriture habituelle se composait de bonnes tranches de bœuf et de bons gigots de mouton, plutôt que de pois secs ou de légumes. Ce rapprochement n’échappa point à la sagacité du chevalier, qui, après avoir broyé non sans peine une bouchée de pois secs, sentit le besoin de demander à l’ermite quelque liquide pour l’aider à les avaler : celui-ci satisfit à sa demande en plaçant devant lui une grande cruche remplie de l’eau la plus pure.

« Elle vient, dit-il, de la fontaine de Saint-Dunstan[72] ; de cette fontaine dans laquelle, entre deux soleils, il baptisa cinq cents Danois païens. Que son nom soit béni ! »

Et approchant de la cruche sa barbe noire, il avala une gorgée d’eau, quantité infiniment plus petite qu’on ne devait s’y attendre d’après l’éloge qu’il venait d’en faire.

« Il me semble, mon révérend père, dit le chevalier, que ces pois secs dont vous mangez si peu, et que cette eau pure dont vous usez si économiquement, conviennent d’une manière merveilleuse à votre constitution. Vous me paraissez un homme plus apte à cogner le prix du bélier dans une lutte corps à corps, ou celui de l’anneau dans le jeu du bâton au moulinet, ou celui du bouclier au jeu de l’épée, qu’à passer votre temps dans ce désert, disant des messes et ne vivant que de pois secs et d’eau claire.

— Sire chevalier, reprit l’ermite, vos pensées ressemblent à celles des laïques ignorants, elles sont selon la chair. Il a plu à la sainte Vierge et à mon saint patron de bénir la pitance à laquelle je me restreins, comme jadis furent bénits les légumes et l’eau dont se contentèrent les enfants Sidrach, Misach et Abdenago, lesquels ne voulurent pas toucher au vin ni aux viandes que leur fit servir le roi des Sarrasins.

— Saint père, sur la figure de qui le ciel a opéré un tel miracle, dit le chevalier, permets à un humble pécheur de te demander ton nom.

— Tu peux m’appeler l’ermite de Copmanhurst, car c’est le nom que l’on me donne dans ce pays. On y ajoute, il est vrai, l’épithète de saint : mais je n’y tiens pas, vu que je m’en crois peu digne. Et maintenant, brave chevalier, puis-je à mon tour savoir le nom de mon hôte ?

— Pourquoi pas ? On m’appelle dans ce pays le chevalier Noir. Beaucoup de gens, il est vrai, ajoutent à ce nom l’épithète de Fainéant ; mais je ne m’en soucie guère, vu que je m’en crois peu digne. »

L’ermite ne put s’empêcher de sourire de cette réponse.

« Sire chevalier Fainéant, dit-il, je vois que tu es un homme de sens et de bon conseil ; je vois de plus que la simplicité de mon régime monastique ne séduit pas un voyageur comme toi, accoutumé peut-être à la licence des cours et des camps et au luxe des villes. En ce moment je crois me rappeler, sire Fainéant, qu’à la dernière visite que me fit le charitable garde forestier, il m’a laissé, outre plusieurs bottes de fourrage, quelques provisions de bouche dont ma règle m’interdit l’usage ; et, toujours absorbé par mes pieuses et profondes méditations, j’avais oublié de vous les offrir.

— J’aurais juré qu’il en était ainsi, reprit le chevalier. Du moment que vous avez ôté votre capuchon, j’ai été convaincu, vénérable père, que votre cellule devait renfermer quelques aliments plus substantiels. Le garde forestier est sans doute un jovial compagnon ; et quiconque a vu des dents comme les tiennes broyer ces pois, et ton large gosier s’abreuver d’une boisson si vulgaire, ne peut te laisser réduit à un mets et à un breuvage tout au plus dignes de mon cheval. » En parlant ainsi, il désignait du doigt les provisions placées sur la table. « Voyons donc sans délai la fine réserve du garde forestier. »

L’ermite jeta sur le chevalier un regard pénétrant, dans lequel se peignait une incertitude comique ; car il paraissait douter s’il y aurait de sa part quelque prudence à se confier à son hôte. Mais la figure de celui-ci annonçait tant de franchise, son sourire avait quelque chose de si malin et de si naïf tout ensemble, que l’ermite se sentit subjugué par une sympathie irrésistible et porté à la confiance. Après l’avoir examiné en silence pendant quelques instants, il lui lança un coup d’œil d’intelligence, et alla au fond de son ermitage ouvrir une armoire dont la porte était cachée avec autant d’adresse que de soin : il en tira un énorme pâté que portait un plat d’étain d’une dimension peu ordinaire, et le plaça sur la table. Le chevalier l’ouvrit avec son poignard, et ne perdit pas de temps pour faire une intime connaissance avec le contenu. « Y a-t-il longtemps, révérend père, que l’honnête garde forestier n’est venu chez vous ? » dit le chevalier après avoir dépêché plusieurs morceaux de ce renfort ajouté à la bonne chère du cénobite.

« Environ deux mois, » répondit celui-ci sans réflexion.

« De par le ciel ! reprit le chevalier, dans votre ermitage tout tient du miracle, bon père. J’aurais juré que le chevreuil qui a fourni cette venaison courait encore dans la forêt il y a huit jours. »

Cette remarque déconcerta quelque peu l’ermite, qui d’ailleurs faisait une triste figure en voyant diminuer rapidement son pâté, auquel l’hôte faisait de profondes brèches ; attaque militaire à laquelle la protestation d’abstinence qu’il venait de faire ne lui permettait pas de prendre part.

« Mais, à propos, révérend père, j’ai été en Palestine, » dit le chevalier en cessant tout-à-coup de manger ; et je me souviens que c’est un devoir pour quiconque reçoit un convive à sa table, de lui prouver la bonne qualité des aliments qu’il lui présente en les goûtant lui-même. À Dieu ne plaise que je soupçonne un si saint homme de mauvaises intentions ; néanmoins, je serais charmé de vous voir vous conformer aux coutumes de l’Orient.

— Pour dissiper vos scrupules, sire chevalier, je me départirai pour cette fois de ma règle d’abstinence, » répondit le cénobite. Et comme dans ce temps-là il n’existait pas de fourchettes, il plongea sur-le-champ ses doigts dans les profondeurs du pâté.

La glace de la cérémonie étant une fois rompue, l’ermite et le chevalier firent assaut d’appétit ; mais quoique celui-ci eût probablement jeûné plus long-temps, le cénobite le laissa bien loin derrière lui.

« Saint père, » dit le chevalier lorsque sa faim fut apaisée, « je parierais mon cheval contre un sequin que l’honnête garde forestier auquel nous sommes redevables de cette venaison, l’a laissé un baril de Bordeaux, ou une pipe de Madère, ou quelque autre bagatelle analogue, comme auxiliaire de son pâté. Cette circonstance, je ne l’ignore point, ne serait pas digne de rester dans la mémoire d’un cénobite aussi rigide ; mais je pense que si vous vouliez chercher encore dans le fond de votre cellule, vous trouveriez que ma conjecture n’est pas dénuée de fondement. »

L’ermite ne répondit que par une grimace ; et, retournant à l’armoire où il avait pris le pâté, il en rapporta une bouteille de cuir qui pouvait contenir environ quatre litres. Il la mit sur la table avec deux coupes de corne cerclées en argent ; et, après avoir fait au souper cette addition d’un liquide très convenable pour l’arroser, il crut pouvoir mettre toute gêne de côté. Remplissant donc les deux coupes, il en prit une en disant en saxon : « Waël haël. À votre santé, chevalier Fainéant ! » et il la vida d’un trait.

« Drink haël. Je bois à la vôtre, ermite de Copmanhurst, » répondit le guerrier ; et il lui fit raison de la même manière. « Saint personnage, » ajouta-t-il après le premier toast, « je ne saurais que m’étonner de plus en plus qu’un homme doué de qualités et de forces telles que les tiennes, et qui par dessus tout se montre un excellent convive, ait songé à vivre seul dans un désert. À mon avis, vous seriez bien plutôt fait[73] pour prendre d’assaut un castel ou une forteresse, en mangeant gras et buvant sec, que pour vous nourrir ici de légumes et vous abreuver d’eau claire, ou même pour dépendre de la charité du garde forestier. Si j’étais à votre place, je chasserais du moins à mon bon plaisir les daims du roi. Il y en a en abondance dans ces forêts, et on ne regretterait pas un daim tué pour le service du chapelain de Saint-Dunstan.

— Sire Fainéant, reprit l’ermite, voilà des propos dangereux, et je vous prie de ne pas les répéter. Je suis un religieux fidèle au roi et aux lois. Si je m’avisais de chasser le gibier de mon souverain, je serais sûr d’être jeté en prison, et ma robe ne me sauverait peut-être même pas de la potence.

— N’importe ! si j’étais de vous, je me promènerais au clair de la lune, lorsque les gardes forestiers se tiennent bien chaudement dans leur lit ; et, tout en marmottant mes prières, je décocherais une flèche au milieu des troupeaux de daims qui paissent dans les clairières d’alentour. Dites-moi, mon père, n’avez-vous jamais pris un semblable passe-temps ?

— Ami Fainéant, tu as vu tout ce qui peut, dans mon ermitage, intéresser les regards, et même plus que ne méritait de voir un homme qui s’y est presque établi de vive force. Crois-moi, il faut jouir du bien que le ciel nous envoie, sans montrer une indiscrète curiosité sur la manière dont il nous arrive. Remplis ta coupe, vide-la, et, je t’en prie, ne pousse pas plus loin tes questions impolies ; autrement, tu me forcerais à te prouver que, si tu t’émancipais davantage, il me serait facile d’y mettre ordre.

— Par ma foi, tu augmentes ma curiosité ! Tu es l’ermite le plus mystérieux que j’aie jamais rencontré ; et j’en saurai davantage sur ton compte avant que nous ne nous séparions. Pour ce qui est de tes menaces, digne anachorète, tu parles à un homme dont le métier est de braver le danger partout où il se présente.

— À ta santé, sire chevalier Fainéant ! je respecte beaucoup ta valeur, mais j’ai une très mince idée de ta discrétion. Si tu veux me combattre avec des armes égales, je t’infligerai, de bonne amitié et fraternellement, une telle pénitence et te donnerai une telle absolution, que d’ici à un an tu ne pécheras plus par excès de curiosité.

— Quelles sont tes armes, vaillant ermite ?

— Il n’en est aucune, depuis les ciseaux de Dalila et le clou de Jaël jusqu’au cimeterre de Goliath, avec laquelle je ne sois prêt à me mesurer avec toi. Mais si tu me laisses maître du choix, que dis-tu, mon digne ami, de ces deux joujoux ? »

En parlant ainsi, il ouvrit une armoire dans un autre coin de la cellule, et en tira deux grandes épées et deux boucliers, tels qu’en portaient alors les yeomen ou archers. Le chevalier, qui suivait des yeux tous ses mouvements, vit que cette armoire contenait aussi deux ou trois longs arcs, une arquebuse, des traits et des flèches, une harpe, et d’autres objets qui ne paraissaient guère à l’usage d’un ermite.

« Brave cénobite, reprit le chevalier, je ne te ferai plus de questions indiscrètes : les objets contenus dans cette armoire y répondent d’avance ; mais, » ajouta-t-il en prenant la harpe, « j’y vois une arme sur laquelle j’essaierais bien plus volontiers avec toi mon adresse, qu’avec l’épée et le bouclier.

— J’espère, sire chevalier, que ce n’est pas avec trop de justice que l’on t’a donné le surnom de Fainéant ; toutefois, tu me donnes là-dessus de graves soupçons. Au surplus, tu es mon hôte, et je ne veux mettre ton courage à l’épreuve qu’autant que tu y consentirais. Assieds-toi donc, et remplis ta coupe ; buvons, chantons, et menons joyeuse vie. Si tu sais quelque bon virelai, tu seras le bienvenu au festin de l’ermite de Copmanhurst aussi long-temps que je desservirai la chapelle de Saint-Dunstan ; et ce sera, s’il plaît à Dieu, jusqu’à ce que j’échange mon toit de chaume contre un toit de gazon. Allons ! remplis ta coupe, car il faudra quelque temps pour accorder la harpe ; et rien ne lubrifie le gosier et n’aiguise l’ouïe comme un bon verre de vin. Moi, j’aime à sentir le jus de la treille couler jusqu’au bout de mes doigts avant de faire vibrer les cordes de mon instrument. »


CHAPITRE XVII.


Le soir, dans un coin réservé à l’étude, j’ouvre mon livre au dos de cuivre, où sont consignés les actes des martyrs qui ont reçu la couronne céleste ; puis, quand mon flambeau pâlit et menace de s’éteindre, je chante, avant de m’endormir, mon hymne cadencée. Qui ne voudrait renoncer aux vanités mondaines pour prendre mon bâton et revêtir l’amict blanc ? qui ne préférerait au bruyant théâtre du monde la paix de mon ermitage ?
Warton.


Malgré l’invitation du jovial ermite, à laquelle il se rendit volontiers, le chevalier reconnut que le spécifique indiqué n’était pas infaillible, car il ne parvint qu’à grand’peine à accorder la harpe.

« Il me semble, bon père, dit-il, qu’il manque une corde à l’instrument, et que les autres ne sont pas des meilleures.

— Vraiment ! tu t’en aperçois ? reprit l’ermite ; tu es donc du métier ? C’est la faute du vin et de l’intempérance, » ajouta-t-il gravement en levant les yeux au ciel, « la faute du vin et de l’intempérance. J’avais dit à Allan-a-Dale, le ménestrel du Nord, qu’il dérangerait la harpe s’il y touchait après la septième coupe ; mais il supporte difficilement le contrôle. Ami, je bois à ton heureux essai musical. » Et en parlant ainsi il vida sa coupe avec gravité en secouant la tête pour blâmer l’intempérance du ménestrel du Nord.

Cependant le chevalier avait réussi à mettre les cordes un peu en harmonie, et, après un court prélude, il pria l’ermite de lui dire s’il voulait une sincérité dans la langue d’oc, ou un lai dans celle d’oui, ou un virelai, ou une ballade en anglais vulgaire.

« Une ballade ! une ballade ! répondit-il, au lieu des ocs et des ouis de France. Je suis un véritable Anglais, sire chevalier, un véritable Anglais, comme l’était mon patron saint Dunstan ; je me moque de tous ces ocs et de tous ces ouis, comme il se serait moqué des coups de griffes du diable. On ne chante que de l’anglais dans cette cellule.

— Je vais donc essayer de vous chanter une ballade composée par un joyeux ménestrel saxon que j’ai connu dans la Terre-Sainte. »

Il était aisé de voir que si le chevalier n’excellait pas dans l’art des ménestrels, son goût du moins avait été perfectionné par les maîtres les plus habiles. L’étude lui avait appris à adoucir les sons d’une voix plutôt dure que moelleuse, et il avait tout le talent propre à suppléer aux qualités que la nature lui avait refusées. Il eût donc mérité les applaudissements de juges plus éclairés que l’ermite, d’autant plus que, mariant aux sons animés qu’il tirait de son instrument une voix dont les accents respiraient un enthousiasme plein de mélancolie, il donna aux vers de sa ballade une énergie séduisante. Il chanta :


LE RETOUR DU CROISÉ.


Un preux, l’honneur de la chevalerie,
Ne rapportait des rives du Jourdain
Qu’une humble croix soustraite à la furie
Des bataillons d’un nouveau Saladin.
Son bouclier montrait plus d’une empreinte
Des coups reçus en donnant le trépas.
Au seuil natal, de sa dame avec crainte
Ainsi le soir il chantait les appas ;


« Salut, ma belle ! objet si plein de charmes !
De l’Orient, où je semai l’effroi,
Pour tous trésors je rapporte mes armes,
Et je reviens sur mon vieux palefroi.
Mes éperons et ma lance intrépide,
Pour seul trophée en ce moment c’est là
Ce qui me reste en ma course rapide ;
Mais j’ai l’espoir d’un souris de Tekla.

« Gloire à ma belle ! En de pompeuses fêtes,
Je ne rêvais que sa douce faveur ;
Son nom volait sur l’aile des conquêtes,
Et son prestige allumait ma ferveur.
La harpe d’or, la trompette éclatante,
Rediront : « Gloire à qui charmait nos cœurs !
« Pour ses beaux yeux, prisme de notre attente,
« Champ d’Ascalon, tu nous a vus vainqueurs. »

« Le glaive ardent, qu’animait son sourire,
De cent beautés moissonna les époux ;
À la victoire obligé de souscrire.
Le Soudan tombe, et son trône est à nous.
Pour tes cheveux dont les flottantes ondes
D’un cou d’ivoire effleurent le contour :
Pour tes beaux yeux, amie aux tresses blondes,
Par cent combats j’illustrai mon retour.

« Gloire à ma belle ! Un nom peu mémorable,
Et mes exploits, seront ta noble part.
Ouvre à mes vœux ta porte inexorable :
Je suis mouillé, l’heure est lente, il est tard.
Quoique endurci par les feux d’Idumée,
Je suis glacé, je péris de langueur ;
De qui t’apporte et gloire et renommée
Que l’amour pur fléchisse ta rigueur ! »


Pendant que le chevalier Noir chantait ainsi, l’ermite se démenait comme un critique de profession qui assiste à la représentation d’un opéra nouveau. Penché en arrière sur son escabelle, les yeux à demi fermés, tantôt les mains jointes et faisant jouer ses pouces en les passant l’un par dessus l’autre, il semblait être tout attention ; tantôt il balançait ses bras, en même temps que du pied il marquait la mesure. Lorsque, dans deux ou trois cadences favorites, la voix du chevalier ne s’élevait point aussi haut que le prescrivait l’harmonie, il y joignait la sienne comme pour le soutenir. Enfin, quand la romance fut terminée, le cénobite déclara avec emphase qu’elle était bonne et bien chantée. « Cependant, ajouta-t-il, je pense que mon compatriote saxon avait vécu assez long-temps avec les Normands pour tomber dans le genre langoureux. Qu’allait-il chercher loin de son pays ? devait-il s’attendre à autre chose, à son retour, que de trouver sa belle agréablement consolée par un rival plus assidu auprès d’elle ? Ne devait-il pas craindre qu’elle n’écoutât pas plus sa sérénade, comme on l’appelle, que le miaulement du chat dans la gouttière ? Néanmoins, sire chevalier, je bois à ta santé et au succès de tous les vrais amants. Je crains que vous ne soyez pas de ce nombre, » dit-il en voyant le chevalier, dont le cerveau commençait à s’échauffer par suite de si fréquentes libations, saisir la cruche d’eau et en remplir sa coupe, ce qui lui paraissait une méprise.

« Pourquoi ? répondit celui-ci. Ne m’avez-vous pas dit que cette eau a été puisée à la fontaine de votre bienheureux patron saint Dunstan ?

— Sans doute, et il y a baptisé des centaines de païens, mais je n’ai jamais entendu dire qu’il en ait bu. Chaque chose dans ce bas-monde a une destination qui lui est propre[74]. Saint Dunstan connaissait aussi bien que tout autre les prérogatives d’un joyeux frère. » En prononçant ces mots, il prit la harpe, et entonna les couplets suivants, sur un ancien air anglais qui se chante avec un refrain[75].


LE MOINE DÉCHAUSSÉ.


Mon ami, je vous donne un an et davantage
Pour chercher de l’Araxe aux bords féconds du Tage :
Vous ne verrez jamais, de vos courses lassé,
Nul vivant plus heureux qu’un moine déchaussé.

Pour sa dame un guerrier dans les combats s’élance,
Il revient traversé par le fer d’une lance :
Près de sa belle en pleurs vite il est confessé :
Et qui donc la console ? un moine déchaussé.

On vit plus d’un monarque échanger sa couronne
Contre le froc poudreux dont son corps s’environne ;
Mais a-t-on jamais vu qu’un homme ait balancé
Entre un sceptre et l’habit du moine déchaussé ?


S’il voyage, partout il est sûr d’un asile ;
Toute riche maison devient son domicile ;
Au gré de son caprice, et toujours caressé,
Se berce dans la joie un moine déchaussé.

Midi sonne, on l’attend ; l’hôte le plus avide
Laisse intact son dîner, laisse son fauteuil vide ;
Car au meilleur des mets, sur son siège placé,
A seul droit de prétendre un moine déchaussé.

S’il arrive le soir, le souper se prépare,
Et d’un broc plein de bière aussitôt il s’empare.
Par sa moitié l’époux de son lit est chassé.
Avant qu’un bon lit manque au moine déchaussé.

Oh ! vivent la sandale, et la corde, et la chape !
Triple effroi du démon, sécurité du pape !
Semer de fleurs la vie, et de nul trait blessé,
Fut toujours le destin du moine déchaussé.


« Vraiment, dit le Noir-Fainéant, tu as fort bien chanté, parfaitement bien, et à l’honneur de ton ordre. Mais, à propos du diable, dites-moi, révérend père, ne craignez-vous pas qu’il ne vienne un jour vous rendre visite, au milieu d’un de vos passe-temps non canoniques ?

— Non canoniques ! répliqua le solitaire. Mais je méprise cette injuste accusation, et je la mets sous mes pieds. Je remplis bien et dûment les devoirs de mon état ; je dis deux messes par jour, matines, primes, tierces, sextes, nones, vêpres, complies ; je récite du soir au matin des Ave, des Credo, des Pater.

— Excepté pendant le clair de lune, dans la saison du gibier.

Exceptis excipiendis, excepté les cas à excepter ; telle est la réponse que notre vieil abbé m’a dit qu’il fallait faire lorsque d’impertinents laïques me demanderaient si j’accomplissais les devoirs minutieux de ma règle.

— À merveille, bon père ; mais le diable n’oublie pas de tenir l’œil ouvert sur toutes les exceptions ; tu sais qu’il rôde autour de nous comme un lion rugissant.

— Qu’il rôde et rugisse autour de moi, s’il l’ose : un coup de la corde qui me sert de ceinture le ferait beugler aussi fort que le firent beugler les pincettes de saint Dunstan. Je n’ai jamais craint homme qui vive, et je redoute encore moins le diable et tous ses diablotins. Saint Dunstan, saint Dubric, saint Winibald, saint Winifred, saint Swibert, saint Willick, sans oublier saint Thomas de Kent et mes faibles mérites, me mettent en état de le défier, lui ; sa queue et ses cornes. Mais, pour vous initier dans un de mes secrets, mon ami, je ne m’entretiens jamais de pareilles choses qu’après matines. »

Il changea alors de conversation, et tous deux se remirent à boire, à rire et à chanter ; joyeuse récréation qui durait depuis long-temps, lorsque soudain elle fut interrompue par de grands coups que l’on frappait à la porte de l’ermitage.

Pour expliquer la cause de ce bruit, nous allons retourner auprès d’un de nos autres personnages ; car, de même que le vieil Arioste, nous ne nous piquons pas d’accompagner sans cesse ceux de notre drame, et de faire marcher de front leurs diverses aventures.


CHAPITRE XVIII.


Partons ! notre voyage doit avoir lieu à travers le vallon et les broussailles, où le daim joyeux bondit près de sa mère timide ; où le chêne élevé, interceptant par ses rameaux les rayons du soleil, dessine une sorte de marqueterie en échiquier dans l’avenue tracée sur la verte pelouse. Levons-nous et partons, car ces sentiers sont agréables à fouler quand le soleil dans toute sa force est monté sur son trône ; ils sont moins riants et moins sûrs quand l’astre de Phœbé, de sa lueur douteuse, éclaire l’obscurité de la forêt.
La Forêt d’Ettrick.


Lorsque Cedric le Saxon vit son fils tomber sans connaissance dans l’arène à Ashby, son premier mouvement fut d’ordonner aux gens de sa suite de prendre soin de lui ; mais les paroles qu’il s’efforçait en vain de prononcer expirèrent sur ses lèvres : il ne pouvait prendre sur lui de reconnaître, en présence d’une si nombreuse assemblée, le fils qu’il avait banni et déshérité. Cependant il commanda à Oswald de ne pas perdre Ivanhoe de vue, et de prendre avec lui deux de ses serfs pour le transporter à Ashby dès que la foule se serait écoulée. Oswald fut devancé dans cette œuvre de miséricorde : la foule se dispersa en effet, mais il ne trouva plus le chevalier. Ce fut en vain que l’échanson de Cedric chercha partout son jeune maître : il suivit jusque dans sa tente les traces du sang qui coulait de ses blessures ; mais le jeune héros n’y était déjà plus, il semblait que des fées l’eussent emporté loin de ces lieux. Superstitieux comme l’étaient tous les Saxons, Oswald aurait peut-être expliqué par cette supposition la disparition d’Ivanhoe, s’il n’eût tout-à-coup aperçu un homme couvert d’une espèce de casaque d’écuyer, dans lequel il reconnut les traits de son camarade Gurth. Inquiet du sort de son maître et désolé de ne le point trouver, le gardeur de pourceaux le cherchait partout, oubliant, dans sa préoccupation d’esprit, de prendre les précautions qu’exigeait le soin de sa propre sûreté. Oswald crut de son devoir d’arrêter Gurth comme un déserteur sur le sort duquel son maître devait prononcer.

De nouvelles recherches sur ce qu’était devenu Ivanhoe ne purent rien apprendre à Oswald, sinon que le chevalier avait été placé par des valets bien vêtus dans la litière d’une dame qui se trouvait au nombre des spectateurs, et avait été immédiatement transporté hors de l’arène, ce qui le détermina à retourner auprès de Cedric pour prendre de nouveaux ordres, emmenant avec lui le gardeur de pourceaux, qu’il regardait comme un fugitif qui s’était soustrait à ses devoirs.

Cedric avait été dans les plus vives alarmes à l’égard de son fils jusqu’au retour de l’échanson, car la nature avait fini par l’emporter sur ce stoïcisme patriotique devant lequel elle avait cédé d’abord. Mais dès qu’il sut qu’Ivanhoe se trouvait entre des mains probablement amies, l’amour paternel fit de nouveau place à l’orgueil blessé et au ressentiment que lui causait la désobéissance de son fils. « Qu’il aille où il voudra, dit-il ; que ceux pour l’amour desquels il a couru tant de périls prennent soin de ses blessures ! Il est plus fait pour se signaler dans les tours de jongleurs de la chevalerie normande que pour soutenir l’honneur et la réputation de ses ancêtres saxons avec le glaive et la hache, anciennes et invincibles armes de son pays.

— Si pour soutenir la gloire de ses aïeux, » dit lady Rowena qui se trouvait présente, « il suffit d’être sage au conseil et brave au combat, d’être le plus courageux parmi les courageux, et le plus doux et le plus aimable entre les plus galants, je ne connais que la voix de son père qui puisse…

— Silence ! lady Rowena, ce sujet est le seul sur lequel je ne puisse vous entendre. Préparez-vous pour le banquet du prince. Nous ayons été invités avec une rare courtoisie, avec des égards tels que ces fiers Normands en ont rarement usé envers nous depuis la fatale journée d’Hastings. Je m’y trouverai, ne fut-ce que pour montrer à ces orgueilleux étrangers combien peu le destin d’un fils qui a vaincu leurs plus vaillants guerriers peut troubler le cœur d’un Saxon.

— Et moi je n’irai pas, dit-elle. Prenez garde que ce que vous prenez pour du courage et de la fermeté ne soit au fond que de la dureté de cœur.

— Restez donc, ingrate dame. C’est votre cœur qui est endurci, puisque vous sacrifiez les intérêts d’une nation opprimée à un frivole, je dirai même à un illégitime attachement. Pour moi, je me rendrai avec Athelstane au festin du prince Jean d’Anjou. »

Ils partirent en effet pour assister à ce banquet, des principaux événements duquel nous avons déjà rendu compte. Dès qu’ils furent sortis du château, les deux thanes, avec leur suite, montèrent à cheval, et ce fut pendant le tumulte occasioné par ce départ, que, pour la première fois, les yeux de Cedric tombèrent sur le fugitif gardeur de pourceaux. Le noble Saxon, comme nous l’avons vu, était revenu du banquet de très mauvaise humeur, et par conséquent disposé à saisir le premier prétexte pour donner un libre cours à sa colère. « Des fers ! s’écria-t-il, des fers ! qu’on le garrotte ! Oswald ! Hundibert ! misérables ! comment osez-vous laisser en liberté ce coquin de valet ! » Les compagnons de Gurth, n’osant hasarder la moindre remontrance en sa faveur, lui attachèrent les mains derrière le dos avec la première corde venue. Il se soumit sans murmurer à ce traitement rigoureux, seulement il jeta sur son maître un regard de reproche, en lui disant : « Cela vient de ce que j’aime votre sang plus que le mien.

— À cheval, et en avant ! s’écria Cedric.

— Il en est grandement temps, dit le noble Athelstane ; car, si nous ne hâtons le pas, l’arrière-souper[76] que nous a fait préparer le digne abbé de Waltheoff ne vaudra plus rien. »

Nos voyageurs firent pourtant assez de diligence pour atteindre le couvent de Saint-Withold avant qu’un tel malheur pût se réaliser. Issu d’une ancienne famille saxonne, l’abbé reçut ses deux compatriotes avec toute l’hospitalité que cette nation aimait à déployer. On resta à table fort avant dans la nuit, ou, pour mieux dire, jusqu’au point du jour, et l’on ne prit congé de l’abbé qu’après avoir partagé avec lui un somptueux déjeuner.

Au moment où la cavalcade sortait de la cour du monastère, il arriva un incident un peu alarmant pour les Saxons, qui, de tous les peuples de l’Europe, avaient dans les présages la foi la plus superstitieuse, et aux opinions desquels il faut attacher plusieurs usages singuliers dont parlent nos chroniques nationales. Les Normands, étant une race mêlée et plus avancée alors en civilisation, avaient perdu la plupart des préjugés importés de la Scandinavie par leurs ancêtres, et se piquaient de penser plus sainement sur de pareils sujets. Dans le cas dont nous parlons, l’appréhension de quelque malheur prochain fut inspirée par un prophète bien respectable sans doute : un gros chien noir et maigre, assis sur ses pattes de derrière, se mit à hurler d’une façon lamentable quand les premiers cavaliers franchirent la porte du couvent, et par ses aboiements répétés, pendant qu’il courait tantôt en avant tantôt en arrière de la cavalcade, parut témoigner un désir extrême de se joindre à la compagnie.

« Je n’aime pas cette musique, mon père, » dit à Cedric le noble Athelstane ; car il le nommait souvent ainsi, par respect pour son âge.

— Je ne l’aime pas non plus, notre oncle, lui dit Wamba ; je crains fort que nous n’ayons les musiciens à payer.

— À mon avis, » répliqua Athelstane, sur le cerveau duquel la bonne bière de l’abbé (car la bière de Burton était déjà en grande renommée) avait produit une impression favorable ; « à mon avis, nous ferions mieux de retourner sur nos pas, et de ne partir qu’après le dîner. C’est signe de malheur que de trouver sur son chemin, lorsque l’on est encore pour ainsi dire à jeun, un moine, un lièvre, ou un chien qui aboie.

— Allons ! » s’écria Cedric d’un ton d’impatience ; « à peine la journée nous suffira-t-elle pour arriver au terme de notre voyage ! Quant à ce chien, je le connais ; c’est celui de ce fripon de Gurth, et, comme son maître, un déserteur inutile. »

En parlant ainsi Cedric, irrité de ce retard, se dressa sur ses étriers et lança une javeline contre le pauvre Fangs ; car c’était Fangs qui, ayant suivi les traces de son maître, s’était égaré en le cherchant, et lui témoignait de cette manière sa joie de l’avoir retrouvé. La javeline blessa à l’épaule le fidèle animal et faillit le clouer en terre ; poussant des cris de douleur, il s’enfuit loin de la présence du thane courroucé. L’âme du gardeur de pourceaux était émue de colère ; car il fut plus sensible au meurtre projeté contre son chien qu’au mauvais traitement qu’il avait reçu lui-même. Ayant essayé vainement de porter la main à ses yeux, il dit à Wamba, qui, voyant la mauvaise humeur de son maître, s’était prudemment tenu à l’écart ; « Je t’en prie, rends-moi le service de m’essuyer les yeux avec le pan de ton manteau ; la poussière me fait pleurer, et ces liens dont je suis chargé ne me permettent pas de faire le moindre mouvement. »

Wamba fit ce qu’il désirait ; et ils marchèrent quelque temps côte à côte en silence. Enfin Gurth ne fut plus maître de son émotion. « Ami Wamba, dit-il, de tous ceux qui sont assez fous pour servir Cedric, tu as seul le talent de lui rendre ta folie agréable. Va donc le trouver, et dis-lui que, ni par affection ni par crainte, Gurth ne le servira davantage. Il peut me faire flageller, me charger de fers, me trancher la tête ; mais il n’est pas en son pouvoir de me forcer à l’aimer et à lui obéir. Va donc lui dire que Gurth, fils de Beowulph, ne veut plus le servir.

— Assurément, dit AVamba, tout fou que je suis, je ne remplirai pas cet imprudent message. Cedric a une autre javeline fixée à sa ceinture, et tu sais qu’il manque rarement son but.

— Peu m’importe, dit Gurth, il peut en faire un de moi. Hier il laissa son fils Wilfrid, mon jeune maître, baigné dans son sang ; aujourd’hui il a voulu tuer en ma présence la seule créature qui m’ait jamais montré de l’attachement. Par saint Edmond, saint Dunstan, saint Withold, saint Édouard-le-Confesseur, et tous les autres saints du calendrier saxon (car Cedric ne jurait jamais par aucun saint qui ne fût d’origine saxonne, et tous ses gens l’imitaient en cela), je ne lui pardonnerai jamais !

— Cependant, à ce que je crois, « dit le bouffon, qui jouait fréquemment le rôle de conciliateur, « notre maître n’avait pas le projet de faire du mal à Fangs, il ne voulait que l’effrayer ; car, si tu l’as remarqué, il s’est dressé sur ses étriers comme pour faire passer sa javeline par dessus le chien, et son intention eût réussi sans un malheureux bond que l’animal a fait au même moment. Il n’a donc reçu qu’une égratignure qu’il me sera facile de guérir avec un emplâtre de poix de la largeur d’un penny[77].

— Si cela était vrai ! dit Gurth, si je pouvais le croire ! Mais non, j’ai vu partir la javeline, et elle était bien dirigée ; je l’ai entendue siffler en l’air avec toute la méchanceté, toute la rage de celui qui l’avait lancée, et après avoir été violemment fixée au sol, elle frémissait encore, comme si elle eût regretté d’avoir manqué son but. Par le pourceau chéri de saint Antoine, je ne veux plus le servir ! »

Après ces paroles, Gurth se renferma dans un silence morne et tellement profond, que toutes les facéties du jovial Wamba ne purent le lui faire rompre de long-temps.

Cedric et Athelstane, qui marchaient à la tête de la troupe, s’entretenaient de la situation du pays, des dissensions élevées dans la famille royale, des querelles féodales de la noblesse normande, et de la chance qui s’offrait aux Saxons opprimés de secouer le joug de l’étranger, ou du moins de profiter de ces convulsions intestines pour se rendre redoutables aux vainqueurs, sujet pour lequel Cedric était tout enthousiasme. Le rétablissement des franchises de sa race était en effet devenu l’utopie chérie de son cœur, et il y eût sans peine sacrifié son bonheur domestique et les intérêts de son fils. Mais pour opérer cette révolution en faveur des Anglais indigènes, il fallait qu’il régnât entre eux un parfait accord, et qu’ils agissent de concert sous un chef reconnu. La nécessité de prendre ce chef parmi les Saxons du sang royal était non seulement évidente, mais elle était une condition formelle de ceux à qui Cedric avait confié ses secrets desseins et ses plus chères espérances. À défaut d’autres avantages, Athelstane avait au moins ce titre, et quoiqu’il possédât peu des talents nécessaires à un chef de parti, il avait un extérieur imposant, un certain degré de bravoure, l’habitude des exercices militaires, et, de plus, il paraissait disposé à déférer aux avis de conseillers plus expérimentés que lui. Enfin, il était connu pour libéral, hospitalier, et doué d’un bon naturel. Cependant, quels que fussent les droits d’Athelstane à se présenter comme le chef de la confédération saxonne, le plus grand nombre penchaient pour lady Rowena, qui descendait en ligne directe d’Alfred-le-Grand, et dont le père avait été un guerrier renommé par sa prudence, son courage, sa générosité. La mémoire de ce chef était toujours chère à ses compatriotes opprimés.

Il n’eût pas été difficile à Cedric, s’il l’eût voulu, de se mettre à la tête d’un troisième parti, qui aurait été non moins redoutable que les autres. S’il n’était pas du sang royal, il avait du courage, de l’activité, de l’énergie, et par dessus tout, ce dévoûment sans bornes à la cause nationale, qui lui avait valu le surnom de Saxon ; et sa naissance ne le cédait qu’à celle d’Athelstane et de lady Rowena. Mais à ces nobles qualités il joignait un grand désintéressement ; et au lieu de chercher à diviser encore sa nation affaiblie, en créant une faction à son profit, son plan favori était de fondre ensemble les deux autres partis en unissant Athelstane et lady Rowena. L’attachement mutuel de celle-ci et de son fils Ivanhoe mettait obstacle à cette union, et telle était la cause pour laquelle il avait banni Wilfrid de la maison paternelle.

Cedric avait pris cette mesure rigoureuse dans l’espoir que l’absence de son fils ferait oublier à lady Rowena la prédilection qu’elle avait pour lui. Mais il se trompa dans son calcul, désappointement que du reste on aurait pu attribuer en partie à la manière dont il avait élevé sa pupille. Cedric, pour qui le nom d’Alfred était comme celui d’une divinité, avait entouré l’unique rejeton de ce grand roi de tous les égards qu’on aurait à peine accordé à une princesse reconnue. La volonté de lady Rowena avait presque toujours été une loi dans la maison de Cedric ; et lui-même, comme s’il eût voulu donner le premier l’exemple de l’obéissance la plus entière à ce rejeton d’une tige royale, se faisait gloire publiquement de lui obéir comme le premier de ses sujets. Accoutumée ainsi à l’exercice non seulement d’une volonté libre, mais d’une autorité presque despotique, lady Rowena était peu disposée à céder aux tentatives qui auraient pour but de contrôler ses affections et de la contraindre à une alliance opposée à son inclination ; elle était au contraire très portée à défendre son indépendance en un point sur lequel la plupart des personnes de son sexe qui ont été habituées à l’obéissance et à la soumission apportent souvent de la résistance à l’autorité de leurs parents ou de leurs tuteurs. Tout ce qu’elle sentait vivement, elle l’exprimait sans gêne et avec franchise ; et Cedric, ne pouvant renoncer à son ancienne déférence pour les opinions invariables de sa pupille, ne savait trop comment s’y prendre pour faire prévaloir les droits d’un tuteur.

Ce fut en vain qu’il essaya d’éblouir sa pupille par la perspective d’un trône imaginaire. Douée d’un jugement sain, elle regardait le projet de Cedric comme d’une exécution non seulement impossible, mais encore très peu désirable. Du moins en ce qui la concernait personnellement, il n’aurait pu réussir. Sans chercher à dissimuler la préférence ouverte qu’elle accordait à Wilfrid d’Ivanhoe, elle déclara que, quand même ce chevalier favorisé cesserait d’exister, elle se réfugierait dans un couvent, plutôt que de partager un trône avec Athelstane, qu’elle avait toujours méprisé, et que maintenant elle commençait à détester à cause des chagrins et des ennuis qu’on lui suscitait à son sujet.

Néanmoins Cedric, dont l’opinion sur la constance des femmes était loin de leur être favorable, persistait à user de toute son influence pour faire réussir le mariage projeté, qui, d’après ses idées, devait servir si efficacement la cause des Saxons. La soudaine et romanesque apparition de son fils lui avait paru avec raison porter un coup mortel à ses chères espérances. L’amour paternel, il est vrai, avait un instant remporté la victoire sur son orgueil outré et son ardent patriotisme ; mais ces deux sentiments avaient repris tout leur empire, et Cedric était déterminé à tenter un dernier effort pour l’union de sa pupille et d’Athelstane, et à prendre ensuite les mesures propres à hâter l’affranchissement de sa patrie.

C’était de ce dernier sujet qu’il s’entretenait en ce moment avec son compagnon de route, non sans avoir de temps en temps raison de se plaindre, comme Hotspur[78], de rencontrer un homme si faible pour l’exécution d’un projet si glorieux ; c’était, pour ainsi dire, présenter une jatte de lait écrémé à un palais délicat et sensuel. Il est vrai qu’Athelstane avait une bonne dose de vanité, que ses oreilles étaient agréablement chatouillées par un discours qui lui rappelait sa haute origine et son droit héréditaire aux hommages et à la souveraineté ; mais son amour-propre se trouvait satisfait par le salut de main[79] de ses vassaux et des Saxons qui l’approchaient. Il savait au besoin braver le danger, mais il redoutait l’embarras d’aller le chercher ; et si, d’un côté, il tombait d’accord avec Cedric sur les droits qu’avaient les Saxons à recouvrer leur indépendance, de l’autre il n’était pas moins convaincu de la validité de ses droits à occuper le trône lorsque cette indépendance aurait été conquise. Mais quand le Saxon lui parlait de la nécessité de faire valoir ses légitimes prétentions, il redevenait Athelstan-l’Indolent, se montrait irrésolu, temporiseur, peu disposé à rien entreprendre ; et les énergiques exhortations de Cedric n’avaient pas plus d’effet sur son âme impassible que des boulets rouges qui en tombant dans l’eau y produisent un frémissement et un dégagement de vapeur, puis aussitôt se refroidissent.

Si, après s’être épuisé en vains efforts de ce côté, tel qu’un cavalier qui serrerait de l’éperon une haridelle épuisée de fatigue, ou un forgeron qui battrait un fer froid, Cedric passait à sa pupille, il n’en tirait guère plus de satisfaction. En effet, comme sa présence interrompait l’entretien de lady Rowena et de sa suivante favorite, entretien qui roulait sur la valeur et sur le destin de Wilfrid, Elgitha ne manquait pas de venger tout à la fois elle et sa maîtresse, en rappelant la manière dont le noble Athelstane avait été désarçonné dans la lice, sujet le plus désagréable qui pût résonner à l’oreille de Cedric. Pendant le voyage, le Saxon n’éprouva donc que contrariétés qui augmentèrent encore sa mauvaise humeur habituelle ; et plus d’une fois il maudit intérieurement le tournoi, ceux qui en avaient conçu l’idée, et sa propre folie qui l’y avait conduit.

Vers midi, sur la proposition d’Athelstane, les voyageurs s’arrêtèrent près d’une fontaine, sur la lisière d’un bois, pour faire reposer leurs chevaux et se restaurer eux-mêmes avec les provisions dont le généreux abbé de Saint-Withold avait pour eux chargé une mule. Cette halte, qui fut un peu longue et suivie de plusieurs autres, ne laissant plus aux voyageurs l’espérance d’arriver à Rotherwood avant la nuit, ils furent obligés de hâter davantage le pas de leurs montures.


CHAPITRE XIX.


Une troupe d’hommes armés, escortant quelque noble dame (comme leurs paroles diffuses l’annonçaient tandis qu’inaperçu je me tenais derrière eux), marchent très près les uns des autres, et se disposent à passer la nuit dans le château voisin.
Joana Baillie, Orra, tragédie.


Nos voyageurs étaient arrivés sur la lisière d’un bois qu’ils devaient traverser, ce qui, dans ce temps-là, ne pouvait se faire sans danger, vu le grand nombre d’outlaws ou proscrits que l’oppression et la misère avaient poussés au désespoir, et qui occupaient les forêts en bandes assez nombreuses pour braver presque impunément la faible police de l’époque. Cependant, malgré l’heure avancée, Cedric et Athelstane croyaient pouvoir ne rien craindre de ces maraudeurs, vu qu’ils étaient accompagnés de dix hommes d’armes : il ne faut pas compter Wamba et Gurth, dont le secours était pour ainsi dire nul, l’un ayant les bras liés, l’autre n’étant qu’un bouffon. On peut ajouter qu’en traversant ainsi la forêt durant les ténèbres de la nuit, Cedric et Athelstane ne comptaient pas moins sur les égards que l’on avait pour leurs personnes que sur leur propre courage. Les outlaws, que la sévérité des lois sur la chasse avait réduits à vivre de brigandage, étaient pour la plupart des yeomen ou archers d’origine saxonne, et l’on supposait généralement qu’ils respectaient les personnes et les biens de leurs compatriotes.

Comme ils poursuivaient leur route, ils furent tout-à-coup alarmés par les cris répétés d’individus qui appelaient au secours. Ils se dirigèrent aussitôt vers l’endroit d’où partaient ces cris, et à leur grande surprise ils virent une litière fermée, près de laquelle se tenait en pleurant une jeune fille richement vêtue à la mode juive ; et un vieillard que sa toque jaune faisait aussi reconnaître pour un juif, allait et venait d’un air désespéré, se tordant les mains, comme frappé d’un grand désastre.

Athelstane et Cedric demandèrent au vieil Israélite comment il se trouvait dans ces lieux sans chevaux et sans escorte ; mais pendant quelque temps ils n’obtinrent pour toute réponse que des invocations à tous les patriarches de l’ancien Testament et des malédictions contre les fils d’Ismaël qui venaient pour les frapper. Enfin, revenu à lui-même, Isaac d’York, car c’était notre vieil ami, expliqua aux deux Saxons qu’il avait loué à Ashby une escorte de six hommes, avec des mules, pour conduire jusqu’à Doncaster un jeune homme blessé ; qu’arrivés jusqu’à cet endroit sans aucun accident ; un bûcheron les avait informés qu’une bande nombreuse d’outlaws était en embuscade dans la forêt ; qu’alors les mercenaires loués par Isaac avaient pris la fuite, emmenant avec eux les chevaux qui portaient la litière, et laissant le juif et sa fille sans aucun moyen de défense ou de retraite, exposés à être pillés et probablement assassinés par les bandits qui dans un moment allaient fondre sur eux.

« Plairait-il à vos vaillantes Seigneuries, » ajouta Isaac du ton de la plus profonde humilité, » de permettre à de pauvres juifs de voyager sous voire sauve-garde ? Je jure par les tables de Moïse, que jamais faveur accordée à un enfant d’Israël depuis les jours de la captivité, n’aura été reçue avec plus de gratitude.

— Chien de juif ! » dit Athelstane dont la mémoire conservait le souvenir des plus légères bagatelles, et surtout des plus petites offenses, « ne te souvient-il pas comment tu t’es conduit envers nous dans la galerie, le jour du tournoi ? Fuis, ou combats les outlaws, ou compose avec eux, et n’attends ni aide ni secours de nous et de nos compagnons de route. Si les outlaws ne dévalisaient que des gens tels que toi, qui volent tout le monde, je les regarderais, pour ma part, comme les hommes les plus honnêtes qu’on puisse trouver. »

Cedric n’approuva point la sévérité de cette réponse. « Nous ferons mieux, » dit-il à son compagnon, « de leur laisser deux de nos hommes et deux de nos chevaux, pour les mettre en état de gagner le plus prochain village ; cela diminuera un peu nos forces, mais avec votre vigoureuse épée, noble Athelstane, et à l’aide de celles qui nous restent, il nous sera aisé de faire face à trente de ces vagabonds. »

Lady Rowena, quelque peu alarmée en apprenant qu’une bande d’outlaws n’était pas éloignée, appuya fortement l’avis de son tuteur. Mais Rébecca, quittant soudain sa place, et accourant vers le palefroi de la belle Saxonne, plia le genou devant elle, et baisa le pan de sa robe à la manière orientale ; se relevant ensuite et rejetant son voile en arrière, elle la supplia au nom du Dieu qu’elles adoraient toutes deux, et par cette révélation, sur le Sinaï, de la loi à laquelle toutes deux croyaient également, d’avoir pitié de leur détresse, et de leur permettre de voyager sous la sauve-garde d’une aussi digne protectrice. « Ce n’est pas pour moi que j’implore cette faveur, ajouta-t-elle, ni même pour ce vieillard, qui est mon père : je sais que dépouiller et maltraiter les gens de notre nation est une peccadille, si même ce n’est pas un mérite, pour des chrétiens ; et qu’importe que ce soit dans une ville, dans les champs, ou dans une forêt ? Mais c’est au nom d’un homme de votre peuple, d’un de vos frères, que je vous invoque : souffrez que nous le transportions sans danger sous votre protection ; car s’il lui arrivait malheur, les derniers jours de votre vie seraient empoisonnés par le regret de nous avoir fait un tel refus. » L’air noble et solennel avec lequel parlait Rébecca émut vivement la belle Saxonne. « Cet homme est vieux et faible, » dit-elle à son tuteur ; « cette fille est jeune et belle ; celui qu’ils accompagnent est blessé dangereusement peut-être : tout juifs qu’ils sont, ce serait nous montrer peu chrétiens de les abandonner dans cette extrémité. Il faudrait décharger deux de nos mules, et répartir le bagage entre les vassaux de notre suite. Deux mules porteront la litière, et nous donnerons un cheval à ce vieillard et un à sa fille. »

Cedric consentit à cet arrangement, et Athelstane n’ajouta qu’une condition, c’est-à-dire que ces nouveaux compagnons se tiendraient à l’arrière-garde, « où Wamba, dit-il, a toujours, je le présume, son bouclier de jambon pour se mettre à l’abri de leur contact.

— J’ai laissé mon bouclier dans l’arène, répondit le bouffon, et beaucoup de chevaliers en ont fait tout autant que moi. »

Athelstane rougit sans oser répliquer, car il avait aussi perdu son bouclier dans le tournoi de la veille ; et lady Rowena, qui n’était point fâchée de cette plaisanterie sur le courage de son brutal adorateur, permit à Rébecca de cheminer à ses côtés. « Il ne conviendrait pas que j’acceptasse cette place, » reprit la juive avec une noble humilité, « puisque ma compagnie pourrait paraître peu digne de ma protectrice. »

Cependant on déchargeait le bagage avec promptitude, car le seul nom d’outlaws donnait à tout le monde un surcroît d’activité, et l’obscurité de la nuit faisait résonner ce mot d’une manière plus alarmante encore. Au milieu de ce tumulte, le gardeur de pourceaux fut descendu de son cheval, opération pendant laquelle il se plaignit à son ami le bouffon que les cordes qui liaient ses mains lui causaient une grande souffrance. Wamba consentit à les relâcher ; mais, soit négligence ou intention, il les rattacha avec si peu de précaution que Gurth trouva bientôt moyen de s’en débarrasser : se glissant alors dans l’épaisseur du bois, il disparut.

Dans la confusion inséparable de ces changements, on fut quelque temps avant de s’apercevoir de l’évasion de Gurth, car il devait faire le reste du voyage sous la surveillance d’un autre domestique et en croupe derrière lui ; et chacun pensant qu’il se trouvait avec un autre, on ne remarqua pas son absence. D’ailleurs, on s’attendait à chaque instant à voir paraître les outlaws, et cette crainte était plus que suffisante pour qu’on fît peu d’attention au gardeur de pourceaux.

Le sentier que suivaient nos voyageurs devint alors si étroit qu’il était impossible à plus de deux cavaliers d’y passer de front et il commençait à descendre dans un vallon traversé par un ruisseau dont les bords étaient crevassés, marécageux et couverts de petits saules. Cedric et Athelstane, qui marchaient en tête de la troupe commencèrent à craindre d’être attaqués en cet endroit ; mais ils n’avaient d’autre moyen pour éviter le péril que d’accélérer la marche, ce qui était difficile sur un terrain où les chevaux enfonçaient à chaque pas, et sur lequel on ne pouvait avancer en ordre. À peine avaient-ils franchi le ruisseau avec une partie de leur suite, qu’ils furent assaillis tout à la fois de front, en flanc et en queue, avec une telle impétuosité qu’il leur fut impossible de se mettre en état de défense. Les cris de « Dragon blanc ! dragon blanc ! Saint-George et l’Angleterre ! » adoptés par les assaillants comme appartenant à leur rôle d’outlaws saxons, se firent entendre de tous côtés ; et de toutes parts aussi accouraient de nouveaux ennemis avec une rapidité qui semblait multiplier leur nombre.

Les deux chefs saxons furent faits prisonniers au même instant, et chacun avec des circonstances convenables à son caractère. Cedric, à l’approche de l’ennemi, lança sa dernière javeline, qui, mieux dirigée que celle qui avait blessé le pauvre Fangs, cloua contre un chêne l’homme qui se trouvait devant lui. Il fondit sur lin second l’épée à la main, et le frappa avec une si grande et si aveugle furie que son arme se brisa contre une énorme branche et qu’il fut désarmé par la violence du coup. Précipité à bas de son cheval par deux ou trois des brigands qui l’entouraient, il fut fait prisonnier. Quant à Athelstane, il partagea le même destin, car la bride de son cheval fut saisie et lui-même démonté long-temps avant qu’il pût tirer son épée et se mettre en état de défense. Les hommes de leur suite, embarrassés au milieu du bagage, surpris et épouvantés du destin de leurs maîtres, devinrent à leur tour la proie des assaillants, tandis que lady Rowena, au centre de la cavalcade, et le Juif avec sa fille à l’arrière-garde, subirent le même sort.

Personne n’échappa à la captivité, si ce n’est Wamba, qui montra d’abord dans cette occasion beaucoup plus de courage que ceux qui prétendaient avoir plus de bon sens que lui. S’étant emparé de l’épée d’un des domestiques, il en fit usage avec une telle vigueur, qu’il repoussa plusieurs des assaillants ; il tenta même à plusieurs reprises d’aller au secours de son maître ; mais voyant qu’il n’était pas soutenu par ses camarades, dont la plupart étaient déjà garrottés, il se laissa glisser à bas de son cheval, et, à la faveur des ténèbres et de la confusion, s’éloigna du champ de bataille.

Cependant le courageux bouffon ne se vit pas plus tôt en sûreté, qu’il hésita s’il ne retournerait point partager la captivité d’un maître auquel il était réellement attaché. « J’ai ouï vanter les délices de la liberté, se dit-il à lui-même, mais je voudrais bien qu’un homme sage m’apprît ce que je puis faire de celle dont je jouis maintenant. » Comme il parlait ainsi, il s’entendit appeler par quelqu’un à voix basse. « Wamba, » disait-on ; et en même temps un chien qu’il reconnut être Fangs accourut en sautant pour le caresser. « Gurth, » répondit Wamba avec la même précaution ; et immédiatement le gardeur de pourceaux se trouva près de lui. « De quoi s’agit-il ? lui dit ce dernier avec inquiétude. Que veulent dire ces cris, ce cliquetis d’armes ?

— C’est une bagatelle comme nous en voyons tous les jours ; ils sont tous prisonniers.

— Qui, prisonniers ? » s’écria Gurth avec impatience. « Milord, milady, Athelstane, Hundibert et Oswald.

— Ciel ! dit Gurth, comment cela se fait-il ? De qui sont-ils prisonniers ?

— Notre maître a été trop prompt à combattre, Athelstane ne l’a pas été assez, et parmi les autres, personne ne l’a été tant soit peu. Ils sont prisonniers de gens qui portent des casaques vertes et des masques noirs. Tous les nôtres gisent étendus sur le gazon comme les pommes que tu jettes à tes pourceaux ; j’en rirais, en vérité, si je pouvais m’empêcher de pleurer. « Et le bouffon ne put retenir les larmes d’une sincère douleur.

La physionomie de Gurth s’anima. « Mon ami, s’écria-t-il, tu as une arme, et ton cœur fut toujours meilleur que ta tête ; nous ne sommes que deux, mais une attaque soudaine de deux hommes bien résolus fera beaucoup ; suis-moi.

— Où, et pour quel dessein ? dit le bouffon.

— Pour délivrer Cedric.

— Mais tu as renoncé à son service ?

— J’y ai renoncé quand il n’avait pas besoin de mon secours. Suis-moi. »

Comme le bouffon se disposait à obéir, un autre individu parut tout-à-coup au milieu d’eux, et leur ordonna de s’arrêter. À son costume et à ses armes on pouvait le prendre pour un des outlaws qui venaient d’arrêter Cedric, car il avait comme eux un riche baudrier à son épaule, avec un cor de chasse non moins reluisant ; mais il ne portait point de masque. Son air calme, sa voix imposante suffirent à Wamba, malgré l’obscurité, pour reconnaître Locksley, le yeoman qui avait gagné le prix au tir de l’arc, en dépit du prince Jean.

« Que signifie tout cela ? dit l’archer ; et qui donc ose piller, rançonner, faire des prisonniers dans cette forêt ?

— Vous n’avez qu’à regarder leurs casaques, répondit Wamba, et voir s’ils ne sont pas de vrais maraudeurs, car ils sont habillés comme vous, et deux pois verts ne se ressemblent pas davantage.

— Je le saurai dans un instant, reprit Locksley, attendez-moi ici, et, sous peine de mort, je vous défends d’en bouger avant mon retour. Obéissez-moi, et vous vous en trouverez mieux, vous et vos maîtres. Cependant il faut que je me déguise entièrement comme eux. »

Il dit ; ôte son baudrier, son cor de chasse, ainsi que la plume qui orne son bonnet, et il remet le tout à Wamba ; puis, tirant un masque de sa poche, il s’en couvre le visage, et part en leur faisant de nouveau l’injonction de l’attendre.

« L’attendrons-nous, ami Gurth, dit Wamba, ou bien lui laisserons-nous ses jambes pour caution, en lui prouvant que nous en avons aussi ? D’après ma faible intelligence, il a trouvé beaucoup trop vite le costume d’un voleur pour être lui-même un honnête homme.

— Qu’il soit le diable, s’il veut, dit Gurth, nous ne courons aucun risque à l’attendre. S’il appartient aux outlaws, il doit avoir déjà donné l’alarme, et nous ne pourrions ni combattre ni fuir. D’ailleurs, j’ai eu tout récemment la preuve que les plus grands voleurs ne sont pas toujours les hommes les plus méchants. »

Locksley revint au bout de quelques minutes.

« Ami Gurth, dit-il, je les ai vus ; je me suis mêlé parmi eux ; j’ai su qui ils sont et ce qu’ils veulent faire, nous ne devons pas craindre qu’ils fassent aucun mal à leurs prisonniers. Mais trois hommes ne suffisent pas pour tenter une attaque contre eux ; il y aurait folie, car ils auraient affaire à de vigoureux champions ; d’ailleurs ils ont placé des sentinelles qui donneraient l’éveil au moindre danger. Il faut donc réunir une force capable de s’opposer à leurs desseins. Vous êtes tous deux, je crois, de fidèles serviteurs de Cedric le Saxon, de cet ami des libertés de l’Angleterre : il ne sera pas dit que les bras manqueront pour le secourir ; venez donc avec moi, et rassemblons des hommes. » À ces mots, leur faisant signe de le suivre il entra à grands pas dans le bois, accompagné du fou et du gardeur de pourceaux.

Wamba n’était pas d’humeur à marcher long-temps en silence. « Je crois » dit-il bas à Gurth en regardant le baudrier et le cor de chasse de Locksley, « je crois que j’ai vu gagner ce prix il y a peu de temps.

— Et moi, reprit Gurth, je parierais que j’ai entendu la voix du brave archer qui remporta ce prix, et la lune n’est pas vieillie de trois fois vingt-quatre heures depuis cette nuit-là.

— Mes braves amis, » leur dit l’archer, qui, malgré leurs réflexions faites à voix basse, les avait entendus, « peu vous importe en ce moment qui je suis et ce que je parais être. Si je parviens à délivrer votre maître, vous aurez raison de me regarder comme le meilleur de vos amis. Que je porte tel ou tel nom, que je tire de l’arc tant bien que mal, à peu près comme un gardeur de vaches ; que j’aime à me promener à la lumière du soleil ou au clair de la lune, ce sont des choses qui ne vous regardent pas, et dont vous feriez mieux de ne pas vous occuper.

— Nos têtes sont dans la gueule du lion, et je ne sais comment nous pourrons nous en tirer, » murmura le fou à l’oreille de Gurth.

« Paix ! répondit ce dernier ; garde-toi de l’offenser par quelque folie ; j’ai pleine confiance en lui. »


CHAPITRE XX.


Lorsque les nuits d’automne étaient longues et tristes, et que les chemins de la forêt étaient sombres et fatigants, avec combien de délices l’oreille du pèlerin aimait à saisir les chants de l’ermite ! La piété emprunte le secours de la musique, et la musique l’aile de la piété ; et, comme l’oiseau qui salue le soleil, toutes deux prennent leur essor vers le ciel, en répétant leurs airs touchants.
L’Ermite de la fontaine de Saint-Clément.


Ce ne fut qu’au bout de trois heures d’une marche pénible que les deux serviteurs de Cedric et leur guide mystérieux arrivèrent à une clairière, au milieu de laquelle s’élevait un énorme chêne dont les branches entrelacées et touffues s’étendaient de tous côtés. Sous cet arbre étaient couchés quatre ou cinq yeomen, tandis qu’un autre, placé en sentinelle, se promenait au clair de lune.

Au bruit des pas de gens qui approchaient, la sentinelle donna l’alarme ; les dormeurs furent debout à l’instant, saisirent leurs arcs, et six flèches s’apprêtaient à partir dans la direction par laquelle arrivaient les voyageurs. Mais leur guide s’étant fait reconnaître des archers, les salutations, les marques de respect et d’affection remplacèrent ces préparatifs hostiles. Dès lors toute crainte d’un mauvais accueil s’évanouit.

« Où est Miller ? » fut la première question de Locksley.

« Sur la route de Rotherham.

— Avec combien d’hommes ?

— Avec six, et bon espoir de butin, s’il plaît à saint Nicolas.

— Bien parlé. Où est Allan-a-Dale ?

— Du côté de Watling, guettant le prieur de Jorvaulx.

— C’est bien pensé. Et le moine ?

— Dans sa cellule.

— Je vais aller le chercher. Vous autres, dispersez-vous, et rassemblez vos compagnons en aussi grand nombre que possible ; car il y a du gibier à chasser, et celui-là ne prendra pas la fuite. Trouvez-vous ici avant le point du jour. Attendez, ajouta-t-il, j’ai oublié le plus essentiel ; que deux de vous prennent la route du château de Front-de-Bœuf. Une bande de braves gens qui se sont déguisés sous notre costume, y conduisent des prisonniers, et il est de notre honneur de les en punir. Suivez-les de près ; car lors même qu’ils atteindraient Torquilstone avant que nous ayons réuni nos forces, nous devrons nous venger de leur audace en délivrant les prisonniers qu’ils ont faits. Suivez-les de près, vous dis-je, et que l’un de vous, le meilleur marcheur, m’apporte promptement des nouvelles de ces nouveaux yeomen. »

Ils partirent sur-le-champ dans diverses directions, pendant que leur chef et ses deux compagnons, qui le regardaient avec une crainte respectueuse, prirent le chemin de la chapelle de Copmanhurst.

Dès qu’ils furent arrivés à la petite clairière que blanchissaient les pâles rayons de la lune, et où l’on voyait la vénérable chapelle en ruine et le rustique ermitage, si bien placé pour un moine ascétique, Wamba dit tout bas à Gurth : « Si cette habitation est celle d’un voleur, elle rend très applicable ce vieux proverbe : « Plus on est près de l’église, plus on est loin de Dieu[80]. Par mes sonnettes ! ajouta-t-il, je crois qu’il en est ainsi : écoute seulement le psaume que l’on chante dans la cellule. » En effet, le cénobite et son hôte chantaient à plein gosier et de toute la force de leurs poumons une vieille chanson bachique dont voici le refrain :


Allons, passe-moi la bouteille,
Aimable enfant, joyeux luron ;
Allons, passe-moi la bouteille :
Apprends que le jus de la treille
Peut faire un brave d’un poltron ;
Allons, passe-moi la bouteille !


« Pas trop mal chanté, » dit Wamba, qui avait joint son fausset aux deux superbes voix des chanteurs. « Mais, au nom de tous les saints ! qui aurait pu s’attendre à entendre chanter de pareilles matines dans la cellule d’un ermite ?

— Ce n’est pas moi qui en suis surpris, dit Gurth, car l’ermite de Copmanhurst passe pour un bon vivant, qui ne se gêne pas pour tuer un daim lorsqu’il le trouve sur son chemin. On ajoute même que le garde forestier s’en est plaint à son official, et que l’on défendra au moine de porter le froc et le capuchon, s’il ne se conduit pas mieux. »

Tandis qu’ils s’entretenaient ainsi, les coups redoublés que Locksley frappait à la porte avaient troublé l’anachorète et son hôte. « Par mon chapelet, « dit l’ermite en s’arrêtant tout court au milieu d’une superbe cadence, « voici de nouveaux voyageurs anuités ; je ne voudrais pas, pour l’honneur de mon froc, être surpris dans un si joyeux exercice. Tout le monde a ses ennemis, sire chevalier Fainéant, et il est des hommes assez méchants pour mal interpréter l’hospitalité que je vous accorde, à vous voyageur fatigué, et pour regarder nos trois heures d’entretien comme une partie de débauche et d’ivrognerie ; vices non moins opposés à ma profession qu’à mes penchants.

— Les vils calomniateurs ! reprit le chevalier ; je voudrais être chargé de les punir. Néanmoins, bon père, vous avez raison : tout le monde a ses ennemis, et il y en a dans cette contrée auxquels j’aimerais mieux parler à travers la visière de mon casque d’airain que tête nue.

— Mets donc ton pot en tête, sire Fainéant, aussi vite que ton naturel te le permettra ; pendant ce temps j’enlèverai ces gobelets d’étain, dont le dernier contenu, par mégarde sans doute, a coulé dans mon pâté ; et pour couvrir le bruit, car, puisqu’il faut l’avouer, je ne me sens pas très solide sur mes jambes, fais chorus avec moi dans ce que je vais chanter. Ne t’inquiète pas des paroles, car c’est tout au plus si je me les rappelle moi-même. »

À ces mots, et d’une voix de tonnerre, il entonna un De profundis, tout en faisant disparaître les traces du festin ; et le chevalier Noir, riant de tout son cœur en remettant son armure à la hâte, lui prêta le secours de sa voix.

« Quelles matines du diable chantez-vous là ? » dit une voix du dehors.

« Que Dieu vous soit en aide, bon voyageur ! » répondit l’ermite que le bruit qu’il faisait, peut-être aussi ses libations nocturnes, empêchait de distinguer des accents qui lui étaient assez familiers. « Au nom de Dieu et de saint Dunstan, passez votre chemin, et ne troublez pas dans nos dévotions mon saint frère et moi.

— Prêtre fou, cria-t-on du dehors, ouvre à Locksley.

— Tout est sauvé, tout va bien ! dit l’ermite au chevalier.

— Mais qui est cet étranger ? il m’importe de le savoir.

— Qui il est ? je te dis que c’est un ami.

— Mais quel est cet ami ? Il peut être le vôtre et non le mien.

— Quel ami ? C’est une de ces questions qu’il est plus aisé de faire qu’il n’est facile d’y répondre. Quel ami ? ah ! ah ! j’y pense, c’est l’honnête garde forestier dont je t’ai parlé tout à l’heure.

— Oui, un honnête garde comme tu es un pieux ermite, je n’en doute pas ; mais, voyons, ouvre-lui la porte, si tu ne veux qu’il l’enfonce. »

Les chiens s’étaient mis d’abord à aboyer ; mais leur instinct leur faisant reconnaître la voix de celui qui frappait, ils s’étaient approchés de la porte, grattant et faisant patte de velours, tout en murmurant comme éprouvant un sentiment d’impatience et de plaisir. L’ermite ouvrit enfin, et Locksley entra suivi de ses deux compagnons.

« Quel est donc ce nouveau commensal que je trouve avec toi ? dit-il à l’ermite.

— Un frère de notre ordre, » répondit le solitaire en secouant la tête ; « nous avons passé la nuit en oraison.

— C’est un membre de l’Église militante, je pense, et l’on en voit assez sur les routes depuis quelque temps. Mais il ne s’agit pas de cela : je viens te dire, mon bon chapelain, qu’il faut quitter le rosaire et t’armer de l’épieu ; nous avons besoin de tous nos hommes, clercs ou laïques. Mais, » ajouta-t-il en le tirant à l’écart, « es-tu fou d’admettre chez toi un chevalier que tu ne connais pas ? As-tu donc oublié nos règlements ?

— Que je ne connais pas ! Je le connais aussi bien que le mendiant connaît son écuelle.

— Et quel est son nom ?

— Son nom ? Son nom est sire Antony de Scrablestone[81]. Crois-tu que je sois homme à boire avec un autre sans savoir son nom ?

— Tu as bu beaucoup plus que de raison, et je crains que tu n’aies bavardé de même.

— Brave archer, dit le Noir-Fainéant, ne sois pas si sévère à l’égard de mon joyeux hôte ; il n’a pu me refuser l’hospitalité, elle lui a été arrachée de force.

— De force ! répéta l’ermite ; attends que j’aie changé ce froc blanc pour une verte casaque ; et si je ne t’applique douze fois mon bâton à deux bouts sur la tête, je consens à n’être ni un vrai moine, ni un bon habitant des bois. »

Tout en parlant ainsi, il se dépouillait de sa robe, et il parut en justaucorps et en caleçon de bougran noir ; une casaque verte et un haut-de-chausses de même couleur eurent bientôt complété sa métamorphose.

« Aide-moi à nouer mes pointes, dit-il à Wamba, et tu auras un bon verre de vin pour ta peine.

— Grand merci de ton offre, répondit Wamba ; mais crois-tu qu’il me soit permis de t’aider à faire d’un saint ermite un braconnier pécheur ?

— Ne crains rien, répliqua l’ermite ; je confesserai à mon capuchon blanc les péchés de mon habit vert, et tout ira bien.

Amen ! reprit le fou. Un pénitent vêtu de drap fin devrait avoir un confesseur portant la haire, et, à plus forte raison encore, votre froc peut-il donner l’absolution à mon habit bariolé. »

Ce disant, il aida le moine à attacher ses nombreuses pointes, comme on appelait les lacets qui fixaient le haut-de-chausses au pourpoint. De son côté Locksley, ayant tiré le chevalier à l’écart, lui dit :

« Avouez-le, sire Fainéant, c’est vous qui avez décidé la victoire à l’avantage des indigènes contre les étrangers, dans le second jour du tournoi d’Ashby ?

— Et qu’en adviendrait-il, si vous disiez vrai, mon brave yeoman ?

— Je vous regarderais comme disposé à prendre la défense du faible.

— C’est le devoir d’un chevalier, et je ne voudrais pas qu’on pût penser autrement de moi.

— Mais pour m’aider dans mon entreprise, il faudrait que tu fusses aussi bon Anglais que bon chevalier, car celle dont il s’agit est un devoir non seulement pour un honnête homme, mais plus spécialement pour un véritable Anglais.

— Vous ne pouvez vous adresser à personne à qui les intérêts de la patrie et la vie du dernier citoyen soient plus chers qu’à moi-même.

— Je le désire de bon cœur, car jamais ce pays n’eut autant besoin qu’à présent de ceux qui l’aiment. Écoute-moi donc, et je te ferai part d’un projet auquel, si tu es réellement ce que tu me parais, tu pourras coopérer honorablement. Une bande de coquins, sous le costume d’hommes qui valent mieux qu’eux, se sont emparés d’un de mes nobles compatriotes, appelé Cedric le Saxon, de sa fille ou pupille, et de son ami Athelstane de Coningsburgh. Ils les ont conduits au château de Torquilstone, situé près de cette forêt : veux-tu, en bon chevalier et loyal Anglais, nous aider à les délivrer ?

— J’y suis obligé par mes vœux, mais je voudrais savoir qui vous êtes, vous qui demandez mon assistance en leur faveur.

— Je suis… un homme sans nom, mais l’ami de mon pays et des amis de mon pays. Il faut vous contenter de ce peu de mots sur mon compte, quant à présent ; vous le devez d’autant plus que vous-même désirez continuer de rester inconnu. Croyez cependant que ma parole, quand je l’ai donnée, est aussi inviolable que si je portais des éperons d’or.

— Je le crois. J’ai contracté l’habitude de lire sur la physionomie humaine, et je vois sur la tienne franchise et résolution. Je ne te ferai donc plus de questions, et je t’aiderai de bon cœur à rendre la liberté à ces opprimés ; après quoi je me flatte que nous ferons plus ample connaissance, et que nous serons contents l’un de l’autre.

— Ainsi donc, » dit Wamba à Gurth ; car après avoir achevé d’équiper l’ermite, il s’était rapproché du gardeur de pourceaux et avait entendu la fin de la conversation ; « ainsi donc nous avons un nouvel auxiliaire : j’espère que la valeur du chevalier sera de meilleur aloi que la religion de l’ermite ou que l’honnêteté de l’yeoman ; car ce Locksley me paraît un vrai braconnier et le prêtre un grand hypocrite.

— Paix ! Wamba, lui répondit Gurth. Tout cela peut être vrai ; mais si le diable cornu venait m’offrir son aide pour délivrer Cedric et lady Rowena, je doute que j’eusse assez de religion pour refuser l’offre de ce terrible ennemi et le chasser de ma présence. »

L’ermite, entièrement revêtu du costume d’un archer, portant l’épée et le bouclier, l’arc et le carquois, et une forte pertuisane sur l’épaule, sortit le dernier de sa cellule ; il en ferma la porte avec force, et plaça la clef sous le seuil.

« Es-tu en état de nous être utile, bon ermite, lui demanda Locksley, ou ton cerveau est-il encore troublé par les fumées du vin ?

— Pas plus que si je n’avais bu qu’une gorgée d’eau de la fontaine de Saint-Dunstan, répondit le moine, quoiqu’il y ait encore un certain bourdonnement dans ma tête, et peu de solidité dans mes jambes ; mais vous verrez tout à l’heure qu’il n’y paraîtra plus. »

En parlant ainsi il se coucha sur le bord du bassin dans lequel tombaient les eaux de la fontaine, dont les bulles formées par sa chute dansaient à la lueur blanchâtre de la lune, et il se mit à boire comme s’il avait voulu l’épuiser.

« Combien y a-t-il de temps, ermite de Copmanhurst, que tu n’as avalé une aussi bonne gorgée d’eau ? lui dit le chevalier Noir.

— Cela ne m’était pas arrivé depuis le jour où un baril de vin laissa échapper par une fente non canonique tout le nectar qu’il renfermait, ne me laissant pour étancher ma soif que la source dont mon saint patron m’a si libéralement gratifié. »

Plongeant alors ses mains et sa tête dans la fontaine, le joyeux ermite fit disparaître les dernières traces de son orgie nocturne, et après s’être relevé, il fit tourner au dessus de sa tête, avec trois doigts, sa lourde pertuisane, comme s’il eût balancé un roseau, en s’écriant : « Où sont ces ravisseurs qui enlèvent de jeunes filles contre leur volonté ? Je veux que le diable me torde le cou si je ne suis en état d’en terrasser une douzaine.

— Est-ce que tu oses proférer des jurements, saint ermite ? lui dit le chevalier Noir.

— Ne me parle plus d’ermite. Par saint George et le Dragon ! quand j’ai quitté le froc, je cesse d’être moine ; sitôt que j’ai endossé ma casaque verte je bois, je jure, et je chiffonne une colerette aussi bien que le plus jovial forestier du West-Riding.

— Allons, joyeux prêtre, dit Locksley, silence ! tu fais autant de bruit que tout un couvent, la veille d’une fête, quand l’abbé est allé se mettre au lit. Venez aussi, mes dignes maîtres ; ne nous amusons pas à causer davantage. Il faut réunir toutes nos forces ; elles nous seront nécessaires si nous devons donner l’escalade au château de Reginald Front-de-Bœuf.

— Quoi ! dit le chevalier Noir, est-ce Front-de-Bœuf qui arrête sur les grands chemins les sujets de son roi ? Est-il devenu oppresseur et brigand ?

— Oppresseur ! il l’a toujours été, répliqua Locksley.

— Et pour brigand, reprit l’ermite, je doute si jamais il a été moitié aussi honnête homme que bien des voleurs de ma connaissance.

— En avant, chapelain, en avant, et tais-toi ! dit l’archer ; il s’agit d’arriver promptement au lieu du rendez-vous, et non de s’amuser à dire ce que la décence ou la prudence devrait faire couvrir d’un voile. »


CHAPITRE XXI.


Hélas ! combien d’heures, de jours, de mois et d’années ont passé depuis que les humains se sont assis à cette table, où la lampe et le flambeau brillaient sur sa riche étendue ! Il me semble ouïr la voix des temps passés murmurer encore sur nous dans le vide immense de ces sombres arcades, comme les accents mélancoliques de ceux qui depuis long-temps sommeillent dans la nuit du tombeau.
Joanna de Baillie, Orra, tragédie.


Tandis que l’on prenait en faveur de Cedric et de ses compagnons les mesures dont il vient d’être parlé, les hommes armés qui les avaient faits prisonniers les conduisaient vers la place de sûreté destinée à leur servir de prison. Mais la nuit étant sombre, et les sentiers de la forêt n’étant connus qu’imparfaitement de ces nouveaux maraudeurs, ils furent obligés de faire plusieurs haltes, et même une ou deux fois de retourner sur leurs pas pour retrouver la direction qu’ils devaient suivre. Les premiers rayons de l’aurore vinrent enfin les aider à reprendre la bonne voie ; et dès ce moment ils marchèrent d’un pas plus sûr et plus rapide. Le dialogue suivant s’établit alors entre les deux chefs des prétendus outlaws :

« Il est temps que tu nous quittes, sire Maurice de Bracy, dit le templier, afin de jouer le second acte de la pièce ; car maintenant tu dois prendre le rôle de chevalier libérateur.

— J’ai fait de meilleures réflexions, répondit de Bracy ; et je ne te quitterai qu’après que notre prise aura été déposée en sûreté dans le château de Front-de-Bœuf. Là, je me montrerai à lady Rowena dans mon costume ordinaire, et je me flatte qu’elle rejettera sur l’entraînement irrésistible de ma passion la violence dont j’ai usé à son égard.

— Et quelle raison t’a fait changer d’avis ?

— Cela ne te regarde point, mon cher templier.

— J’espère pourtant, sire chevalier, que ce changement n’est pas causé par les injurieux soupçons que Fitzurse a cherché à te faire concevoir sur mon honneur.

— Mes pensées m’appartiennent. Le diable rit, dit-on, quand un voleur en vole un autre ; et nous savons que quand même, au lieu de rire, Satan lui soufflerait flamme et bitume, il n’empêcherait pas un templier de suivre son penchant.

— Ni le chef d’une compagnie franche de craindre d’être traité par un ami et un camarade de la même manière qu’il traite les autres.

— Cette récrimination est aussi vaine que peu honnête. Je connais la morale de l’ordre du Temple[82], et je ne te donnerai pas l’occasion de m’enlever la jolie proie pour laquelle j’ai couru tant de risques.

— Mais que crains-tu donc ? Ne sais-tu pas quels sont les vœux de mon ordre ?

— Je les connais très bien, et je sais également de quelle manière ils sont observés. Templier, crois-moi, les règles de la galanterie s’interprètent largement dans la Terre-Sainte, et en cette occasion je ne veux rien confier à ta conscience.

— Sache donc la vérité : je ne me soucie aucunement de la belle aux yeux bleus ; il y a parmi nos prisonnières deux beaux yeux noirs qui me plairont davantage.

— Eh quoi ! chevalier, tu t’abaisserais à la suivante ?

— Non, par ma foi, je ne porte jamais les yeux sur une femme de cette classe. J’ai parmi les captives une prise non moins belle que la tienne.

— Par la sainte messe ! tu veux parler de la charmante Israélite ?

— Eh bien ! s’il en est ainsi, que peut-on y trouver à redire ?

— Absolument rien, à moins que votre vœu de célibat ou un remords de conscience ne vous empêche d’avoir une intrigue avec une juive.

— Quant à mon vœu, notre grand-maître m’a accordé une dispense[83], et la conscience d’un homme qui a tué trois cents Sarrasins n’a pas besoin de s’alarmer pour une peccadille, comme celle d’une jeune paysanne qui va se confesser le vendredi-saint.

— Tu connais mieux que moi tes privilèges ; mais j’aurais juré que tu étais plus amoureux de l’argent du vieux Juif que des yeux noirs de sa fille.

— Je puis aimer l’un et l’autre ; mais le Juif ne m’offre qu’un demi-butin, car je dois partager ses dépouilles avec Front-de-Bœuf, qui ne nous prête pas son château pour rien. Il me faut quelque chose qui m’appartienne exclusivement, et j’ai fixé mon choix sur l’aimable Juive, comme ayant à mes yeux une valeur spéciale. Mais à présent que tu connais mon dessein, ne reprendras-tu pas ton premier projet ? Tu n’as rien, comme tu le vois, à redouter de ma part.

— Non, je ne m’éloignerai pas de ma belle captive. Ce que tu dis peut être vrai ; mais je n’aime ni les dispenses du grand-maître, ni le mérite résultant du massacre de trois cents Sarrasins : vous avez trop de droit à un plein pardon pour vous montrer scrupuleux sur quelques peccadilles de plus. »

Pendant ce dialogue, Cedric faisait de vains efforts pour apprendre quels étaient ses gardiens. « Vous devez être Anglais, leur disait-il, et cependant, juste ciel ! vous tombez sur vos compatriotes comme s’ils étaient des Normands. Vous êtes sans doute mes voisins, et par conséquent vous devriez être mes amis ; car quel est l’Anglais du voisinage qui aurait des raisons pour être mon ennemi ? Même parmi vous, yeomen qui avez été mis hors la loi, plus d’un sans doute ont eu recours à ma protection ; j’ai eu pitié de leurs malheurs, et j’ai maudit la tyrannie de leurs oppresseurs féodaux. Que voulez-vous donc faire de moi ? Quel profit tirerez-vous de cet acte de violence ?… Vous ne me répondez pas ! Vous êtes pire que des brutes dans votre conduite ; voulez-vous être muets comme elles ? »

Ce fut en vain que Cedric cherchait ainsi à faire parler ses gardiens ; ils avaient de trop bonnes raisons pour garder le silence et rester insensibles à ses reproches. Ils continuèrent à marcher d’un pas rapide jusqu’à l’entrée d’une avenue bordée d’arbres de diverses espèces, et à l’extrémité de laquelle on aperçut Torquilstone, ancien château qui appartenait alors à Reginald Front-de-Bœuf : c’était une forteresse peu considérable, consistant en un donjon, ou vaste tour haute et carrée, entourée de bâtiments moins élevés, au milieu desquels était une cour circulaire. Autour du mur extérieur régnait un fossé qui recevait les eaux d’un ruisseau voisin. Front-de-Bœuf, à qui son caractère altier attirait souvent des querelles avec ses ennemis, avait ajouté à son château de nouvelles tours qui flanquaient chacun des angles. L’entrée principale, suivant l’usage du temps, était placée sous les voûtes d’une barbacane ou fortification extérieure, qui était protégée par deux petits bastions latéraux auxquels elle se liait.

Cedric n’eut pas plus tôt découvert les tourelles de Torquilstone, qui élevaient dans les airs leur créneaux chargés de mousse et de lierre, et sur lesquels brillaient les premiers rayons du soleil levant, qu’il ne lui resta plus de doute sur la cause de sa captivité. « J’étais injuste envers les outlaws de ces forêts, lorsque je supposais que mes ravisseurs appartenaient à ces bandits, « dit-il à ses gardes ; « j’aurais pu confondre avec autant de raison les renards de ces halliers avec les loups dévastateurs de France. Dites-moi, chiens d’étrangers, est-ce à ma vie, est-ce à mon or que vous en voulez ? Est-ce trop encore que deux Saxons, le noble Athelstane et moi, possèdent aujourd’hui des terres dans un pays qui autrefois était le patrimoine de notre race ? Qu’on nous mette donc à mort, et que l’œuvre de la tyrannie se complète en nous arrachant la vie comme vous nous avez déjà ravi la liberté. Si Cedric le Saxon ne peut délivrer l’Angleterre, il mourra volontiers pour elle. Dites au tyran votre maître que je lui demande seulement la mise en liberté de lady Rowena. Il ne doit rien craindre d’une femme, et avec nous périront tous ceux qui oseraient combattre pour sa défense. »

Les gardiens de Cedric restèrent muets comme auparavant, et on arriva devant le château sans qu’il eût pu obtenir d’eux un seul mot de réponse. De Bracy sonna trois fois du cor, et des archers vinrent le reconnaître ; puis le pont-levis fut baissé et la cavalcade entra dans la cour. L’on fit descendre de cheval les prisonniers pour les conduire dans une grande salle où leur fut dressé un repas impromptu, auquel le seul Athelstane prit part. Le descendant d’Édouard-le-Confesseur n’eut pas même le temps de faire complètement honneur à la bonne chère étalée devant lui, car on vint lui annoncer que Cedric et lui-même allaient être enfermés dans une autre chambre que lady Rowena. Toute résistance eût été inutile, et ils furent obligés de suivre leurs guides dans un vaste appartement soutenu par deux rangs de piliers massifs, pareils à ceux des réfectoires qu’on voit encore dans les ruines des anciens monastères et des maisons chapitrales.

Lady Rowena, séparée de sa suite, fut conduite avec courtoisie à la vérité, mais sans qu’on eût consulté son inclination, dans un appartement plus éloigné. Cette distinction un peu alarmante fut également accordée à Rébecca, en dépit des instances de son père qui, dans cette cruelle extrémité, alla même jusqu’à offrir de l’or pour qu’il lui fût permis de rester avec elle. « Lâche infidèle, lui répondit un de ses gardes, lorsque tu auras vu la tanière qui t’est réservée, tu ne désireras plus que ta fille la partage. » Et, sans plus de discours, on poussa le Juif d’un côté et la fille de l’autre. Les domestiques furent désarmés, fouillés avec soin, et confinés dans une autre aile du château. Enfin on refusa même à lady Rowena de conserver près d’elle sa suivante Égiltha.

L’appartement dans lequel furent conduits les chefs saxons, car c’est d’eux que nous allons nous occuper d’abord, bien qu’il fût transformé tout-à-coup en une sorte de prison, avait été jadis la grande salle du château ; mais il était devenu l’habitation des rats, parce que le seigneur actuel ayant amélioré son château, tant sous le rapport de la sûreté que sous celui de l’agrément, il existait une autre salle d’honneur dont le plafond était soutenu par des piliers plus grêles et plus élégants, et décorée des ornements que les Normands avaient déjà introduits dans l’architecture.

Cedric se promenait à grands pas en s’abandonnant à sa fureur et à mille réflexions sur le passé et le présent, tandis que l’apathie de son compagnon lui tenait lieu de patience et de philosophie pour l’aider à tout endurer, si ce n’est le désagrément de sa position actuelle. Il y était même si peu sensible que les explosions de colère de son ami Cedric pouvaient à peine, à de longs intervalles, éveiller sa sympathie.

« Oui, » dit ce dernier, moitié se parlant à lui-même, moitié s’adressant à Athelstane, « ce fut dans cette même salle que mon père dîna avec Torquil Wolfganger lorsque celui-ci reçut le vaillant et infortuné Harold qui s’avançait contre les Norwégiens réunis au rebelle Tosti. Ce fut dans cette salle que Harold fit une si belle réponse à l’envoyé de son frère révolté. Combien de fois mon père ne m’a-t-il pas conté cette histoire avec enthousiasme ! L’envoyé de Tosti fut admis dans cette salle où la foule des nobles chefs saxons, assis au même banquet et entourant leur monarque, était si grande qu’à peine pouvait-elle les contenir.

— J’espère, » dit Athelstane que cette fin du discours de son ami tira de son demi-sommeil, « j’espère qu’on n’oubliera pas de nous envoyer du vin et des rafraîchissements à l’heure de midi ; à peine avons-nous eu le temps de déjeuner. D’ailleurs, quoique les médecins préconisent l’usage de manger en descendant de cheval, je ne m’en suis jamais bien trouvé. »

Cedric continua son histoire sans faire aucune attention à l’interruption de son ami.

« L’envoyé de Tosti s’avança dans cette salle sans être intimidé par la contenance rébarbative de ceux qui l’entouraient, et vint se placer près du trône de Harold. « Seigneur roi, lui dit-il, quelles conditions peut espérer ton frère s’il dépose les armes et te demande la paix ? — L’amour d’un frère, » répondit le généreux Harold, « et le beau comté de Northumberland. — Et si Tosti accepte ces conditions, reprit l’ambassadeur, quelles terres assignerez-vous à son fidèle allié Hardrada, roi de Norwége ? — Sept pieds de terrain, » reprit fièrement Harold ; « ou, comme Hardrada passe pour un géant, peut-être lui en céderons-nous quelques pouces de plus. » La salle retentit d’acclamations, et les chefs saxons, en vidant leurs coupes, exprimèrent le vœu que le Norvégien fût bientôt mis en possession de son nouveau domaine.

— Je ferais comme eux de toute mon âme, dit le noble Athelstane, car la soif colle ma langue à mon palais.

— L’envoyé, » continua Cedric avec feu, malgré le peu d’intérêt que son ami prenait à son histoire, « s’en retourna tout confus porter cette noble réponse à Tosti et à son allié. Ce fut alors que les tours éloignées d’York et les flots du Derwent[84] furent témoins de cet horrible combat dans lequel, après avoir déployé la plus insigne valeur, le roi de Norwége et Tosti succombèrent tous deux avec dix mille de leurs plus braves soldats. Qui aurait pensé que ce beau jour, qui éclairait un semblable triomphe, voyait aussi voguer la flotte normande, qui allait débarquer sur les côtes du comté de Sussex ? Qui aurait pensé que Harold, peu de jours après, n’aurait plus de royaume, et n’aurait pour toute possession que les sept pieds de terre que, dans sa noble indignation, il avait concédés au Norwégien envahisseur ? Qui eût pensé que vous, noble Athelstane, vous né du sang de Harold, et que moi dont le père ne fut pas un des plus faibles défenseurs du trône saxon, nous serions un jour prisonniers d’un vil Normand, dans le lieu même ou nos ancêtres assistaient à de pareils banquets ?

— Cela est assez fâcheux, répondit Athelstane ; mais j’aime à croire que nous en serons quittes pour une rançon raisonnable. Dans tous les cas, il ne peut y avoir de leur part aucun dessein de nous affamer ; et cependant, bien qu’il soit près de midi, je ne vois pas arriver le dîner. Regardez à cette fenêtre, noble Cedric, et assurez-vous si les rayons du soleil n’indiquent pas midi sur le cadran.

— Cela peut être, répondit Cedric ; mais je ne puis regarder cette fenêtre, sans qu’il me vienne des réflexions bien différentes de celles qui ont rapport à notre état présent. Quand on construisit cette fenêtre, mon noble ami, nos dignes ancêtres ne connaissaient point l’art de faire le verre ni celui de le peindre. L’orgueil de votre aïeul Wolfganger fit venir de Normandie un artiste pour orner son château de ces nouvelles décorations, qui donnent à la lumière dorée du ciel tant de couleurs fantastiques. L’étranger arriva ici, pauvre, mendiant, bas et servile, prêt à ôter son bonnet au moindre domestique de la maison ; il s’en retourna, opulent et plein d’orgueil, révéler à ses rapaces compatriotes les richesses et la simplicité des nobles saxons. Cette folie, Athelstane, avait été prévue et prédite par les descendants de Hengist et de ses tribus grossières, qui conservaient religieusement les mœurs de leurs pères. Nous appelâmes ces étrangers, nous en fîmes des amis, ou des serviteurs de confiance ; nous adoptâmes leurs arts, et en accueillant leurs artistes nous méprisâmes l’honnête simplicité, la rustique bonhomie de nos aïeux, et nous devînmes énervés par le luxe des Normands, long-temps avant d’être vaincus par leurs armes. Notre régime domestique, paisible, libre et sans apprêts, était bien préférable à ces mets sensuels, dont la recherche nous a rendus esclaves de ces conquérants étrangers.

— Maintenant, reprit Athelstane, je trouverais excellente la plus modeste nourriture, et je suis étonné, noble Cedric, que vous puissiez vous rappeler si fidèlement des faits déjà loin de nous, lorsque vous oubliez jusqu’à l’heure du dîner.

— C’est temps perdu, » se dit à lui-même Cedric impatienté ; « je vois bien qu’il ne faut lui parler que de son appétit. L’âme de Hardicanut s’est emparée de son corps, et il n’a pas d’autre plaisir que de bâfrer, avaler des flots de vin, et en demander toujours. Hélas ! » ajouta-t-il en le regardant avec une sorte de compassion, « pourquoi faut-il qu’un si noble extérieur serve d’enveloppe à un esprit aussi lourd ? Pourquoi faut-il qu’une entreprise telle que la régénération de l’Angleterre roule sur un pivot si imparfait ? Une fois marié à lady Rowena, elle pourrait relever et ennoblir cette âme lourde et assoupie dans des organes si matériels ; elle pourrait réveiller en lui des sentiments de patriotisme. Mais comment y penser, lorsque Rowena, Athelstane, et moi-même, nous sommes les prisonniers de ce brutal maraudeur, et que nous ne le sommes peut-être que parce qu’on craint de nous voir rendre à notre nation son indépendance. »

Pendant que le Saxon était plongé dans ces pénibles réflexions la porte s’ouvrit, et on vit entrer un écuyer tranchant, tenant en main la baguette blanche, emblème de son office. Ce personnage important s’avança d’un pas grave, suivi de quatre domestiques portant une table chargée de mets dont la vue et l’odeur ranimèrent sur-le-champ la contenance d’Athelstane. Ces serviteurs étaient masqués, de même que l’écuyer tranchant.

« Que veut dire cette mascarade ? s’écria Cedric ; votre maître pense-t-il que nous ignorons de qui nous sommes prisonniers dans ce château ? Dites-lui, » ajouta-t-il en voulant profiter de cette circonstance pour entamer une négociation en faveur de sa liberté, « dites à Reginald Front-de-Bœuf que nous ne lui supposons d’autres motifs pour nous traiter ainsi qu’une vile cupidité ; dites-lui, enfin, que nous cédons à sa rapacité, comme en pareil cas nous céderions à celle d’un vrai brigand. Qu’il fixe la rançon à laquelle il prétend, et nous la lui paierons, si elle est proportionnée à nos moyens. »

L’écuyer tranchant ne répondit que par un signe de tête. « Dites encore à Reginald Front-de-Bœuf, ajouta Athelstane, que je lui envoie un cartel à outrance, à pied ou à cheval, dans tel lieu de sûreté qu’il m’indiquera, et dans les huit jours qui suivront notre mise en liberté : s’il a de l’honneur, s’il est chevalier, il ne refusera point. »

L’écuyer salua une seconde fois, en disant : « Je ferai part de votre défi à mon maître. »

Athelstane n’articula pas nettement ce défi : il avait la bouche pleine ; sa mâchoire était très occupée, ce qui, outre l’hésitation qui lui était naturelle, rendait ses paroles d’autant moins menaçantes. Toutefois Cedric accueillit le discours de son compagnon avec une sorte de joie, en voyant qu’il ressentait convenablement l’insulte qu’on leur avait faite, et qu’il commençait à perdre patience. Il lui serra la main, en signe d’approbation ; mais il se refroidit lorsque Athelstane eut ajouté « qu’il combattrait douze hommes tels que Front-de-Bœuf, pour sortir plus promptement d’une prison où l’on mettait de l’ail dans les ragoûts. » Nonobstant cette rechute et ce retour de son compagnon à son apathie et à sa sensualité, Cedric s’assit en face de lui, et l’imitant de son mieux, prouva bientôt que les malheurs de son pays ne l’empêchaient pas d’avoir un excellent appétit, surtout lorsqu’il se trouvait devant une bonne table.

Les prisonniers ne jouirent pas long-temps de leurs délices gastronomiques ; elles furent troublées tout-à-coup par le son d’un cor qui se fit entendre à la porte, et qui fut répété jusqu’à trois fois, avec autant de force que si celui qui en donnait eût été le chevalier errant devant lequel devaient s’écrouler les murailles et les tours, la barbacane et les créneaux, aussi rapidement que les vapeurs du matin sont chassées par le vent. Les deux Saxons tressaillirent sur leur siège, se levèrent aussitôt, et coururent à la fenêtre ; mais leur curiosité ne put être satisfaite, car les croisées donnaient sur la cour, et le bruit du cor venait de l’extérieur. Il semblait pourtant annoncer quelque chose de sérieux, à en juger par le soudain tumulte qui s’éleva dans le château.


CHAPITRE XXII.


Ma fille ! mes ducats ! ô ma fille ! ô mes ducats chrétiens ! Justice ! protection ! Mes ducats et ma fille !
Shakspeare, Le Marchand de Venise.


Laissons les chefs saxons continuer leur repas, puisque leur curiosité trompée leur permet de céder à leur appétit à demi satisfait, et hâtons-nous de nous occuper d’Isaac d’York, dont la captivité était bien autrement rigoureuse.

Le pauvre Juif avait été jeté dans un cachot souterrain, humide et obscur, dont le sol était plus bas que le fond du fossé qui entourait le château. La lumière n’y pénétrait que par un soupirail profond, étroit, et trop élevé pour que la main du prisonnier pût y atteindre ; même en plein midi il n’y pénétrait qu’une lumière pâle et douteuse qui se changeait en d’épaisses ténèbres long-temps avant que le reste du château fût privé de la bienfaisante présence du soleil. Des chaînes et des fers, qui avaient servi à des prisonniers dont sans doute on avait eu à craindre la force et le courage, étaient suspendus, vacants et couverts de rouille, aux murailles de cette prison, et y étaient solidement attachés ; dans leurs anneaux on voyait des ossements desséchés qui pouvaient avoir été des jambes humaines : ce qui portait à penser que non seulement un prisonnier y avait péri, mais que son corps était resté sans sépulture. À l’une des extrémités de cet horrible caveau était un immense fourneau en fer, rempli de charbon, sur le haut duquel s’étendaient transversalement quelques barres de fer à demi rongées par la rouille.

L’horreur d’un pareil spectacle aurait pu intimider une âme plus forte que celle d’Isaac ; et cependant il conservait plus de calme dans un danger présent qu’au milieu des craintes inspirées par un péril éloigné et incertain. Les chasseurs prétendent que le lièvre éprouve une agonie plus terrible quand il est poursuivi par les lévriers que lorsqu’il se débat sous leurs dents[85]. D’ailleurs, il est probable que les juifs, que leur position tenait dans des craintes continuelles, étaient en quelque sorte préparés à toutes les vexations que la tyrannie pouvait exercer contre eux ; de sorte que toute violence dont ils devenaient l’objet ne leur causait point cette surprise et cette terreur qui énervent les forces de l’âme. D’un autre côté, ce n’était pas la première fois qu’Isaac se trouvait placé dans des circonstances si dangereuses ; il avait donc pour guide l’expérience, et de plus l’espoir d’échapper à ses persécuteurs, comme cela lui était déjà arrivé. Il possédait à un haut degré l’inflexible opiniâtreté qui caractérise sa nation, cette ferme résolution que rien ne saurait abattre, et qui si souvent avait fait endurer aux juifs ce surcroît de maux et de tourments que leurs oppresseurs pouvaient leur infliger, plutôt que de les satisfaire en cédant à leurs demandes.

Après s’être décidé à une résistance muette ou passive, et avoir relevé ses vêtements autour de lui pour les préserver de l’humidité du sol, Isaac s’assit dans un coin du cachot ; et là, ses mains croisées sur sa poitrine, ses cheveux en désordre, sa longue barbe, son manteau bordé de fourrures et son grand bonnet, vus à la lueur incertaine d’un rayon du jour passant avec peine par le soupirail, auraient fourni à Rembrandt un sujet d’étude digne de ses pinceaux, s’il eût existé à cette époque. Le Juif se tenait depuis près de trois heures dans cette attitude, lorsque le bruit de quelques pas se fit entendre sur l’escalier ; les verrous furent tirés avec un long fracas, la porte cria et tourna sur ses gonds, et Reginald Front-de-Bœuf, suivi des deux esclaves sarrasins du templier, entra dans le cachot.

Front-de-Bœuf joignait à une taille athlétique une vigueur à toute épreuve ; il avait passé toute sa vie à faire la guerre, ou à entreprendre, dans des démêlés et des querelles particulières, des agressions contre la plupart de ses voisins ; enfin, il n’avait jamais hésité sur le choix des moyens à employer pour augmenter sa puissance féodale. Ses traits répondaient à son caractère ; ils exprimaient fortement les passions les plus violentes et les plus féroces. Les cicatrices dont son visage était couvert auraient, sur toute autre physionomie, attiré l’intérêt et le respect dus aux marques d’une valeur honorable ; mais elles ne servaient en lui qu’à ajouter à la férocité de son air dur et sauvage, et à redoubler l’horreur et l’effroi que sa présence inspirait. Ce formidable baron était vêtu d’un justaucorps de cuir, bien collé sur ses reins, usé et taché en plusieurs endroits par le frottement de l’armure dont il se couvrait souvent. Il ne portait d’autre arme qu’un poignard à sa ceinture, et qui formait une espèce de contre poids à un trousseau de clefs suspendu à droite. Les esclaves noirs qui le suivaient avaient quitté leur brillant costume ; ils portaient des gilets et des pantalons de grosse toile, et leurs manches étaient retroussées jusqu’au dessus du coude, comme celles des bouchers qui vont exercer leurs fonctions dans la tuerie. Chacun d’eux portait un petit panier couvert, et ils s’arrêtèrent près de la porte pendant que Front-de-Bœuf la fermait soigneusement et à double tour. Après avoir pris cette précaution, le Normand s’avança lentement vers le Juif, sur qui il fixait les yeux comme s’il eût voulu, par ses terribles regards, exercer sur lui la meurtrière influence qu’on attribue à certains serpents pour fasciner leur proie.

En effet, on aurait pu croire que l’œil farouche et féroce du baron possédait une portion de ce même pouvoir sur son malheureux prisonnier. La bouche ouverte et les yeux attachés sur Front-de-Bœuf, le Juif fut saisi d’une telle épouvante que tous ses membres semblaient se retirer sur eux-mêmes, et sa taille se rapetisser. Ce malheureux se sentit non seulement privé de tout mouvement et de la force de se lever en signe de respect, mais il ne put pas même porter la main à son bonnet, ni proférer aucune parole de supplication, tant il était agité par la conviction que cette visite lui annonçait d’affreuses tortures et une mort prochaine.

La haute et superbe stature du chevalier normand semblait, au contraire, grandir encore, comme l’aigle hérisse ses plumes quand il se précipite, les serres ouvertes, sur sa proie sans défense. Il s’arrêta à trois pas de l’endroit où le malheureux Juif s’était blotti de manière à occuper le moins d’espace possible, puis il fit signe à un des esclaves d’approcher. Le satellite noir avança, tira de son panier une paire de grandes balances et des poids, les déposa aux pieds de Reginald, et alla rejoindre son camarade près de la porte. Tous les mouvements de ces deux hommes étaient lents et solennels, comme s’ils eussent eu l’esprit préoccupé de quelque projet d’horreur et de cruauté.

Front-de-Bœuf, rompant enfin le silence, ouvrit la scène en apostrophant ainsi l’infortuné captif : « Chien maudit, issu d’une race maudite, » dit-il au Juif d’une voix retentissante que les échos de la voûte rendaient plus terrible encore, « vois-tu ces balances ? » Le malheureux Israélite fit un léger signe affirmatif. « Eh bien ! il faut que tu m’y pèses mille livres d’argent au poids et au titre de la Tour de Londres.

— Bienheureux Abraham ! » s’écria le Juif recouvrant la voix dans ce péril extrême, « jamais homme a-t-il entendu pareille demande ? Qui, même dans un conte de ménestrel, a vu qu’un homme pouvait donner mille livres pesant d’argent ? Quel œil humain vit jamais un semblable trésor ? Vous fouilleriez dans les maisons de tous les Juifs d’York et dans toutes celles de ma tribu, que vous ne pourriez y trouver une telle somme.

— Je ne suis pas déraisonnable ; et si l’argent est rare, je ne refuse pas de l’or, à raison d’un marc d’or pour six livres d’argent : c’est le moyen d’éviter à ton infâme carcasse des tourments que ta pensée n’a jamais pu concevoir.

— Ayez pitié de moi, noble chevalier ! je suis vieux, pauvre et sans ressources ; il serait indigne de vous de m’accabler. Quelle gloire y a-t-il à écraser un vermisseau ?

— Il se peut que tu sois vieux : c’est une honte de plus pour ceux qui t’ont laissé vieillir dans l’usure et la bassesse. Tu peux être faible, car depuis quand un juif eut-il un cœur et un bras ? Mais riche, tout le monde sait que tu l’es.

— Je vous jure, noble chevalier, par tout ce que je crois, par tout ce que nous croyons l’un et l’autre…

— Ne te parjure point ! et que ton obstination n’aggrave pas le sort qui t’attend ; considère les tortures qui te sont réservées. Ne crois pas que je te parle ainsi pour t’effrayer et profiter de la lâcheté commune à toute ta race ; je te jure par ce que tu ne crois pas, par l’Évangile que notre Église enseigne, par les clefs de saint Pierre, et par le pouvoir qui lui a été donné de lier et de délier, que ma résolution est inébranlable. Ce cachot n’est pas un endroit propre à exciter la plaisanterie : des prisonniers mille fois plus distingués que toi ont péri entre ces murailles sans que jamais on ait su leur destin ; mais leur trépas était une pure bagatelle en comparaison de celui qui t’attend, et qui sera accompagné des plus cruels tourments. »

Il fit signe aux esclaves d’approcher, et leur parla dans une langue étrangère ; car il avait été aussi en Palestine, où il avait pris de nouvelles leçons de cruauté. Les Sarrasins tirèrent de leurs paniers du charbon de bois, un soufflet, un flacon d’huile. Tandis que l’un frappait le briquet, un autre disposait le charbon dans le fourneau de fer dont nous avons parlé, et faisant jouer le soufflet, il eut bientôt enflammé le foyer.

« Isaac, dit Front-de-Bœuf, vois-tu ces barres de fer au dessus de ces charbons ardents ? c’est sur ce lit embrasé que tu vas être étendu, dépouillé de tes vêtements, aussi nu que sur le duvet sur lequel tu reposes ordinairement. Un de ces esclaves entretiendra le feu sous toi, tandis que l’autre te frottera les membres avec de l’huile pour empêcher le rôti de brûler. Choisis donc entre cette couche ardente et le paiement de mille livres d’argent ; car, par la tête de mon père, il faut que tu choisisses l’un des deux.

— Il est impossible, dit l’infortuné Juif, que vous soyez véritablement dans l’intention d’exécuter ce projet. Le Dieu clément de la nature n’a jamais fait un cœur capable d’exercer une pareille cruauté.

— Ne t’y fie pas, Isaac ; cette erreur te serait fatale. Penses-tu que moi, qui ai vu le sac d’une ville où des milliers de chrétiens périrent par le glaive, le feu et l’eau, je renoncerai à mon dessein, quand tu feras entendre tes cris et tes gémissements ? ou bien crois-tu que ces esclaves basanés, qui n’ont d’autre pays, d’autre loi, d’autre conscience que la volonté de leur maître ; qui, à son moindre signal, emploient indifféremment le poison ou le poteau, le poignard ou la corde ; crois-tu qu’ils puissent éprouver un sentiment de compassion, eux qui n’entendent pas la langue dans laquelle tu l’invoquerais ?… Sois sage, vieillard ! débarrasse-toi d’une partie de tes richesses superflues, verse dans les mains d’un chrétien une portion de ce que tu as acquis par l’usure ; ta bourse pourra bientôt s’enfler de nouveau : mais si tu te laisses une fois étendre sur ces barres, aucun remède ne ravivera ta peau brûlée et ton cuir lacéré. Paie ta rançon, te dis-je, et réjouis-toi de sortir à ce prix d’un cachot dont bien peu de gens ont pu redire les secrets. Je n’en dirai pas davantage ; choisis entre ton vil pécule et ta chienne de peau.

— Qu’Abraham et tous les saints patriarches de ma nation me soient en aide ! s’écria le Juif : le choix m’est impossible ; car je n’ai pas de quoi satisfaire à une demande aussi exorbitante.

— Esclaves, saisissez-le, mettez-le nu comme la main, dit Front-de-Bœuf ; et que ses patriarches viennent le secourir s’ils le peuvent. »

Les deux esclaves, obéissant plutôt au geste et au regard du baron qu’à ses paroles, se jetèrent sur le Juif, le saisirent, le renversèrent à terre, le reprirent de nouveau, le relevèrent ensuite, et, le tenant debout entre eux, n’attendaient plus que le dernier signal de l’impitoyable baron pour commencer son supplice. L’infortuné Israélite jetait tout à la fois un œil inquiet sur eux et sur Front-de-Bœuf, dans l’espoir de découvrir chez l’un ou chez les autres quelque symptôme de compassion ; mais le baron avait toujours le regard sombre et farouche, et un sourire sardonique, prélude de sa cruauté, errait sur ses lèvres pendant que les yeux sauvages des Sarrasins, roulant sous leurs épais sourcils avec une expression de plus en plus sinistre, annonçaient la féroce impatience de commencer le supplice de la victime. À l’aspect de la fournaise ardente sur laquelle on allait l’étendre, et perdant tout espoir de fléchir son cruel persécuteur, Isaac sentit ses forces l’abandonner.

« Je paierai les mille livres d’argent, » dit-il en poussant un soupir ; « c’est-à-dire, » ajouta-t-il après une légère pause, « je les paierai avec l’aide de mes frères ; car il faudra que je mendie à la porte de notre synagogue avant que de pouvoir me procurer une somme aussi exorbitante. Quand et où me faudra-t-il la verser ?

— Ici même, répondit Front-de-Bœuf ; c’est dans ce cachot qu’elle doit être comptée et pesée. Penses-tu que je te rendrai la liberté avant d’avoir reçu ta rançon ?

— Et quelle garantie me donnerez-vous d’être remis en liberté après que je l’aurai payée ?

— La parole d’un noble normand, vil usurier ; elle est mille fois plus pure que l’or de ta tribu.

— Je vous demande pardon, noble chevalier, » dit le Juif du ton le plus humble ; « mais pourquoi me fierais-je entièrement à la foi d’un homme qui ne veut point se fier à la mienne ?

— Parce que tu ne peux faire autrement, exécrable vermisseau, » répondit le chevalier d’une voix de tonnerre. « Si tu étais maintenant auprès de ton coffre-fort, dans ta maison d’York, et que je vinsse te conjurer de me prêter quelques uns de tes shekels, ce serait ton tour alors de me dicter des conditions, de me prescrire le terme du paiement et les sécurités qu’il te plairait d’exiger de moi. Je suis ici maintenant comme sur mon coffre-fort ; j’ai l’avantage sur toi, et je ne daignerai pas même te répéter mes conditions. »

Le Juif poussa un profond soupir. « Accordez-moi au moins, avec ma liberté, celle de mes compagnons de voyage, dit-il. Ils me méprisaient comme juif ; cependant ils ont eu pitié de moi, et c’est parce qu’ils m’ont secouru sur la route qu’une partie de mon malheur est retombée sur eux. D’ailleurs, ils pourront contribuer de quelque chose au paiement de ma rançon.

— Si tu veux parler de ces rustauds de Saxons, leur rançon dépendra d’autres conditions que la tienne. Mêle-toi de tes affaires, misérable, et non de celles des autres.

— Et le jeune homme blessé que j’emmenais à York avec moi, il sera, lui du moins, remis aussi en liberté ?

— Je le répète, vil usurier, ne songe qu’à tes affaires. Puisque tu as choisi, il ne te reste plus qu’à payer ta rançon, et dans le plus court délai.

— Écoutez-moi pourtant, dit le Juif : pour l’amour de cet or que vous voulez obtenir aux dépens de… » Il s’arrêta dans la crainte d’irriter l’impétueux Normand ; mais Front-de-Bœuf ne fit qu’en rire, et achevant la phrase interrompue :

« Aux dépens de ma conscience, veux-tu dire, misérable, vile créature ! Explique-toi librement : je le répète que je suis raisonnable. Je puis supporter les reproches de celui qui perd la partie, fût-ce même un juif. Tu ne fus pas aussi patient lorsque tu attaquas en justice Jacques Fitz-Dotterel pour t’avoir appelé une sangsue, un usurier abominable, après que tes nombreuses exactions eurent dévoré son patrimoine.

— Je jure par le Talmud que Votre vaillante Seigneurie a été mal informée sur ce sujet. Fitz-Dotterel tira son poignard contre moi dans ma propre maison, parce que je réclamais de lui ce qu’il me devait légitimement ; le terme du paiement était fixé à la Pâque.

— Je m’inquiète fort peu de tout cela, il s’agit de savoir quand j’aurai mon argent ; dis-moi, Isaac, quand me compteras-tu les shekels ?

— Il n’y a qu’à envoyer ma fille à York avec votre sauf-conduit, noble chevalier ; et après le temps nécessaire à un homme à cheval pour aller et pour revenir, l’argent… » il s’interrompit pour laisser échapper un profond soupir ; « l’argent vous sera compté ici même.

— Ta fille ! » s’écria Front-de-Bœuf d’un air de surprise. « De par le ciel, Isaac, je regrette de ne l’avoir pas su plus tôt. Je croyais que cette fille aux yeux noirs était ta concubine, et je l’ai donnée pour femme de chambre au templier Brian de Bois-Guilbert, suivant l’excellent exemple que nous ont laissé tes saints patriarches. »

À cette nouvelle, Isaac poussa un tel cri que les voûtes du caveau en retentirent, et les Sarrasins en furent tellement surpris, qu’ils lâchèrent son manteau par lequel ils le tenaient depuis le commencement de cette scène. Il profita de cette espèce de liberté pour se jeter aux pieds de Front-de-Bœuf et embrasser ses genoux.

« Prenez tout ce que vous m’avez demandé, noble chevalier ; exigez dix fois davantage, réduisez-moi à la mendicité, percez-moi de votre lance, grillez-moi sur la braise, mais épargnez ma fille et sauvez son honneur : si vous êtes né d’une femme, sauvez une vierge sans défense ; elle est l’image de ma défunte Rachel, le dernier des six gages que j’ai reçus de son amour. Voulez-vous priver un vieillard de la seule consolation qui lui reste ? Voulez-vous réduire un père à regretter que son seul enfant n’ait pas encore rejoint sa mère dans le tombeau de ses ancêtres ?

— Je voudrais avoir su cela plus tôt, » dit le Normand un peu radouci ; « je croyais que votre race n’aimait que son argent.

— Ne pensez pas si mal de nous, » reprit Isaac jaloux de saisir le moment d’une apparente sympathie : « le renard que l’on chasse, le chat sauvage que l’on torture, aiment leurs petits, et la race méprisée et persécutée du grand Abraham aime ses enfants.

— Soit ! répondit Front-de-Bœuf, je le croirai à l’avenir, pour l’amour de toi, Isaac : mais cela ne nous sert à rien présentement. Ce qui est fait est fait ; il ne dépend pas de moi que ce qui est arrivé n’ait pas eu lieu. J’ai donné ma parole à mon compagnon d’armes, et je ne la violerais pas pour dix juifs et dix juives par dessus le marché. D’ailleurs, quel grand mal pour ta fille d’être la captive de Bois-Guilbert ?

— Quel mal ! » s’écria le Juif en se tordant les mains ; « depuis quand un templier a-t-il respecté la vie d’un homme et l’honneur d’une femme ?

— Chien d’infidèle, » s’écria Front-de-Bœuf avec des yeux étincelants de colère, et intérieurement satisfait de saisir un prétexte pour s’y livrer, « ne blasphème pas le saint ordre du temple de Sion ; songe plutôt à me payer la rançon que tu as promise, ou malheur à toi !

— Brigand ! assassin ! » s’écria le Juif cédant à un sentiment d’indignation qu’il lui devenait impossible de réprimer, « je ne te paierai rien, pas même une obole, à moins que ma fille ne me soit rendue.

— As-tu perdu le sens, misérable juif ? Ta chair et ton sang sont-ils assurés par un talisman contre le fer rouge et l’huile bouillante ?

— Peu m’importe ! » répondit Isaac poussé au désespoir et profondément blessé dans ses affections paternelles, « fais tout ce que tu voudras ; ma fille est ma chair et mon sang ; elle m’est plus précieuse mille fois que les membres sur lesquels ta rage veut s’exercer. Non, je ne te donnerai point d’argent, à moins que je ne puisse le verser tout fondu dans ton gosier ; je ne te donnerai pas un denier, fût-ce même pour te sauver de l’éternelle damnation que toute ta vie a si bien méritée. Arrache-moi l’âme, si tu veux, Nazaréen ; invente de nouvelles tortures pour un juif, et va dire aux chrétiens que j’ai su les braver.

— C’est ce que nous allons voir, dit Front-de-Bœuf ; car, par la sainte messe, qui est en abomination chez ta nation maudite, tu vas être livré au fer et au feu… Qu’on le saisisse, » dit-il aux esclaves, « qu’on le dépouille, et qu’on l’enchaîne sur ces barreaux. »

En dépit de ses faibles efforts, les Sarrasins avaient déjà dépouillé le Juif de son manteau, et s’apprêtaient à lui ôter ses derniers vêtements, quand le son du cor se fit entendre trois fois, et pénétra jusqu’au fond du caveau ; immédiatement après, plusieurs voix appelèrent Front-de-Bœuf. Celui-ci, ne voulant pas être surpris dans cet acte de barbarie infernale, fit signe aux esclaves de rendre son manteau à Isaac, puis de se retirer ; enfin, sortant du cachot, il laissa le Juif, tantôt remercier Dieu du répit qu’il lui donnait, tantôt gémir sur la captivité et sur la détresse de sa fille, suivant qu’il était dominé par l’un ou l’autre de ces sentiments divers.


CHAPITRE XXIII.


Eh bien ! si là douceur de mes paroles ne peut vous émouvoir et vous engager à être plus tendre à mon égard, je vous ferai la cour en soldat, qui use de toute la vigueur de son bras ; et sans les charmes de l’amour je vous aimerai malgré vous.
Shakspeare, Les deux Gentilshommes de Vérone.


L’appartement dans lequel lady Rowena avait été conduite était disposé et décoré avec une magnificence sans goût et sans art. Il est permis de penser qu’en la plaçant dans cette partie du château on avait voulu lui donner une preuve de respect que l’on n’accordait point aux prisonniers ; mais l’épouse de Front-de-Bœuf, qui avait autrefois occupé cet appartement, était morte depuis plusieurs années, de sorte que le temps et la négligence avaient dégradé le peu d’ornements dont le goût de l’époque avait essayé de l’embellir. La tapisserie pendait en lambeaux en plusieurs endroits de la muraille ; dans d’autres, les rayons du soleil en avaient flétri les couleurs ; en un mot, tout y portait l’empreinte des ravages du temps. Tel qu’il était cependant, cet appartement avait été regardé comme le plus digne de recevoir l’héritière saxonne ; et on l’y laissa méditer sur son sort, jusqu’à ce que les acteurs de ce drame épouvantable se fussent distribué leurs différents rôles. Le tout avait été réglé dans une conférence tenue entre Front-de-Bœuf, de Bracy et le templier, et dans laquelle, à la suite d’une longue et vive discussion sur les avantages que chacun prétendait retirer de cette entreprise audacieuse, ils avaient enfin prononcé sur le sort de leurs malheureux prisonniers.

Il était près de midi lorsque de Bracy, au profit de qui l’expédition avait d’abord été concertée, se présenta pour donner suite à ses projets sur la main et les domaines de lady Rowena.

Cet intervalle n’avait pas été entièrement consacré à tenir conseil avec ses confédérés, car de Bracy avait trouvé le temps de se parer avec toute la recherche d’un fashionable de cette époque. Il avait quitté son pourpoint vert et son masque ; sa longue et belle chevelure, divisée en tresses élégantes, flottait sur son manteau garni de riches fourrures ; sa barbe était faite avec soin ; son nouveau pourpoint lui descendait jusqu’au milieu de la jambe, et la ceinture qui soutenait sa pesante épée était enrichie de broderies et de divers ornements relevés en bosse. Nous avons déjà parlé de la mode bizarre qui faisait alors porter des souliers dont la pointe était d’une longueur démesurée ; ceux de de Bracy auraient pu rivaliser pour l’extravagance avec ceux des petits-maîtres les plus achevés ; les pointes en étaient démesurément longues, et contournées de manière à ressembler à des cornes de bélier. Tel était à cette époque le costume d’un homme à bonnes fortunes ; et chez de Bracy, l’effet que produisait cet ajustement était rehaussé par un extérieur agréable et par des manières qui annonçaient également la grâce du courtisan et la franchise du guerrier.

Il salua lady Rowena en ôtant sa toque de velours ornée d’une broderie en or représentant l’archange Michel foulant à ses pieds le Génie du mal, et fit un geste pour inviter la dame à prendre un siège ; mais voyant qu’elle continuait à rester debout, il ôta son gant et lui offrit la main pour l’y conduire. Lady Rowena repoussa avec fierté cette galanterie, en lui disant :

« Sire chevalier, si je suis en présence de mon geôlier, et ce qui se passe autour de moi ne me permet pas de penser autrement, il est plus convenable que sa prisonnière se tienne debout devant lui, jusqu’à ce qu’elle soit instruite de son sort.

— Hélas ! belle Rowena, répondit de Bracy, vous êtes devant votre captif, et non devant votre geôlier, et c’est de vos beaux yeux que de Bracy doit recevoir son arrêt, et non lui qui doit prononcer sur votre sort.

— Je ne vous connais point, sire chevalier, » dit lady Rowena avec ce sentiment d’indignation que lui inspirait l’outrage fait à son rang et à sa beauté ; « je ne vous connais point ; j’ignore qui vous êtes, et l’insolente familiarité avec laquelle vous m’adressez le jargon d’un troubadour ne saurait servir d’excuse à la violence d’un brigand.

— C’est à toi, charmante fille, » répondit de Bracy continuant sur le même ton ; « c’est à toi et à tes charmes qu’il faut attribuer tout ce que j’ai fait de contraire au respect dû à celle que j’ai choisie pour la souveraine de mon cœur et l’astre de mes yeux.

— Je vous répète, sire chevalier, que je ne vous connais point, et qu’un homme qui porte une chaîne et des éperons ne doit pas se présenter ainsi devant une dame sans protection.

— Que vous ne me connaissiez point, c’est assurément un malheur pour moi ; cependant permettez-moi de me flatter que le nom de de Bracy n’est pas tellement obscur qu’il n’ait pu arriver jusqu’à vous, puisque des ménestrels et des hérauts ont proclamé ses hauts faits dans les tournois comme sur les champs de bataille.

— Laisse donc aux ménestrels et aux hérauts le soin de célébrer tes louanges ; elles seront mieux placées dans leur bouche que dans la tienne. Mais, dis-moi, quel est celui d’entre eux qui consignera dans ses chants, ou dans les archives des tournois, la victoire mémorable que, cette nuit, vous avez remportée sur un vieillard suivi de quelques serfs timides, et qui vous a donné le pouvoir de transporter, contre son gré, dans le château d’un brigand, une fille sans défense ?

— Vous êtes injuste, » répondit de Bracy en se mordant les lèvres d’un air de confusion, et en prenant un ton plus naturel que celui d’une galanterie affectée qu’il avait d’abord adopté ; « c’est parce que vous n’êtes pas soumise à l’influence d’une passion orageuse que vous ne voulez admettre aucune excuse pour une violence qui n’eut d’autre cause que l’amour inspiré par vos charmes.

— Je vous prie, sire chevalier, de mettre de côté le langage des ménestrels vagabonds : il est devenu si commun, qu’il se trouve tout-à-fait déplacé dans la bouche d’un noble chevalier. Certes, vous me contraignez à m’asseoir, puisque vous faites usage de ces lieux communs dont chaque misérable chanteur de ballades a une provision qu’il ne pourrait épuiser d’ici à Noël.

— Ton orgueil, » dit de Bracy piqué de voir que son style galant ne lui attirait que des marques de mépris ; « ton orgueil aura à lutter contre un orgueil qui n’est pas moins grand que le tien. Sache donc que j’ai fait valoir mes prétentions à ta main de la manière qui convenait le mieux à mon caractère ; il paraît, d’après le tien, qu’il faut chercher à gagner ton cœur l’arc sur l’épaule et la lance au poing, plutôt que par des phrases galantes et par le langage d’un courtisan.

— La courtoisie du langage, lorsqu’elle ne sert qu’à voiler la bassesse des actions, est comme la ceinture d’un chevalier autour du corps d’un vil paysan. Je ne suis pas surprise que cette contrainte paraisse te gêner ; il aurait été plus honorable pour toi d’avoir conservé le costume et le langage d’un outlaw, que de cacher sous l’affectation de manières polies et d’un langage courtois, des actions tout-à-fait dignes d’un brigand.

— Lady Rowena, tu me donnes là un excellent conseil ; et avec une hardiesse de discours qui répond à la hardiesse de mes actions, je te dis, moi, que tu ne sortiras de ce château qu’en qualité d’épouse de Maurice de Bracy. Je ne suis pas accoutumé à échouer dans mes entreprises, et un noble normand n’a pas besoin de justifier scrupuleusement sa conduite envers une Saxonne qu’il honore en lui offrant sa main. Tu es fière, Rowena, et tu n’en es que plus digne d’être ma femme. Par quel moyen pourrais-tu être élevée à un rang distingué et aux honneurs qui y sont attachés, si ce n’est par mon alliance ? Par quel autre moyen pourrais-tu sortir de l’enceinte d’une vile grange où les Saxons logent avec les pourceaux qui font toute leur richesse, pour prendre une place dans laquelle tu recevras les honneurs qui te sont dus, au milieu de tout ce que l’Angleterre a de plus distingué par la beauté, de plus respectable par la puissance ?

— Sire chevalier, cette grange que vous méprisez a été ma demeure depuis mon enfance, et soyez bien sûr que lorsque je la quitterai, si jamais je la quitte, ce sera pour quelqu’un qui ne méprisera ni l’habitation ni les mœurs dans lesquelles j’ai été élevée.

— Je vous entends, lady, quoique vous pensiez peut-être que vos expressions sont trop obscures pour mon intelligence. Mais ne vous flattez pas de l’espoir que Richard Cœur-de-Lion remonte jamais sur son trône, et encore moins que Wilfrid d’Ivanhoe, son favori, vous conduise jamais à ses pieds pour être saluée comme l’épouse de son ami. Tout autre pourrait, en touchant cette corde, éprouver de la jalousie ; mais ma ferme résolution ne saurait être changée par une passion sans espoir, et qui n’est à mes yeux qu’un enfantillage. Sachez, lady, que ce rival est en mon pouvoir, et qu’il ne tient qu’à moi de révéler le secret de sa présence dans le château de Front-de-Bœuf : la jalousie de ce baron lui deviendrait plus funeste que la mienne.

— Wilfrid ici ! » dit Rowena avec dédain ; « cela est aussi vrai qu’il l’est que Front-de-Bœuf est son rival. »

De Bracy fixa un instant les yeux sur elle.

« L’ignoriez-vous réellement ? dit-il. Ne saviez-vous pas qu’il voyageait dans la litière du Juif ? voiture très convenable en vérité pour un croisé dont le bras devait reconquérir le saint Sépulcre ! » et il se mit à rire d’un air de mépris.

« Et s’il est ici, » dit Rowena s’efforçant de prendre un ton d’indifférence, sans toutefois pouvoir s’empêcher de trembler de frayeur, « en quoi est-il le rival de Front-de-Bœuf ? ou qu’a-t-il à craindre de lui, si ce n’est un emprisonnement de peu de durée et le paiement d’une rançon convenable, suivant les usages de la chevalerie ?

— Es-tu donc abusée par l’erreur commune à tout ton sexe, qui pense qu’il ne peut exister d’autre rivalité que celle qui a ses charmes pour objet ? Ne sais-tu donc pas qu’il existe une jalousie d’ambition et de richesse, aussi bien qu’une jalousie d’amour ? Front-de-Bœuf écartera de son chemin celui qui met obstacle à ses prétentions à la superbe baronnie d’Ivanhoe, avec autant d’empressement, d’ardeur, et aussi peu de scrupule que s’il était son rival préféré auprès de la plus belle damoiselle aux yeux bleus. Mais daigne sourire à mon amour, lady Rowena, et le chevalier blessé n’aura rien à craindre de Front-de-Bœuf ; sans quoi, tu peux le pleurer dès à présent comme étant entre les mains d’un homme qui n’a jamais éprouvé le moindre sentiment de compassion.

— Sauvez-le, pour l’amour du ciel ! » s’écria Rowena, dont la fermeté céda aux craintes que lui inspirait le danger de son amant.

« Je le puis, je le veux ; c’est mon intention : car une fois que lady Rowena aura consenti à être l’épouse de de Bracy, qui osera porter la main sur son parent, sur le fils de son tuteur, sur le compagnon de son enfance ? Mais c’est le don de ta main qui doit acheter ma protection. Je ne suis pas assez fou ni assez romanesque pour contribuer au bonheur ou empêcher le malheur de l’homme le plus propre à opposer un puissant obstacle à l’accomplissement de mes désirs. Emploie en sa faveur l’influence que tu as sur moi, et il n’a rien à craindre ; refuse mes vœux, et Ivanhoe périt sans que tu recouvres ta liberté.

— Ton langage, » répondit Rowena en le regardant fixement, « est empreint d’un mélange de dureté et d’indifférence qui s’accorde peu avec tes véritables sentiments. J’ai peine à croire que tu sois aussi méchant que tu affectes de le paraître, ou que ton pouvoir soit aussi grand que tu le dis.

— Ne te berce pas de cette idée ; le temps te ferait voir qu’elle est mal fondée. Ton amant, ton amant préféré est dans ce château, il ne peut se défendre. Il est l’obstacle placé entre Front-de-Bœuf et ce que Front-de-Bœuf estime plus que la gloire ou la beauté. Que lui en coûtera-t-il de plus qu’un coup de poignard ou de javeline pour se débarrasser de cet obstacle ? Que dis-je ? en supposant que Front-de-Bœuf reculât devant les conséquences d’un tel acte, son médecin ne peut-il pas donner au blessé une potion qu’il dira ensuite n’être pas celle qu’uil lui avait destinée ? Celui ou celle qui veille près de lui ne peut-il pas retirer l’oreiller[86] de dessous sa tête ! Et alors voilà Wilfrid expédié pour l’autre monde sans qu’on puisse accuser personne de l’avoir assassiné. Cedric lui-même…

— Cedric ! répéta lady Rowena ; mon noble, mon généreux tuteur ! Ah ! je mérite les malheurs qui m’arrivent, pour l’avoir oublié, pour m’occuper du destin de son fils avant d’avoir pensé au sien.

— Le destin de Cedric dépend aussi de ta détermination, dit de Bracy, et je te laisse le soin d’y réfléchir. »

Jusqu’ici Rowena avait soutenu ce pénible entretien avec un courage admirable, mais c’était parce qu’elle n’avait pas regardé le danger comme sérieux. Son caractère naturel était celui que les physionomistes attribuent aux teints blonds, c’est-à-dire doux, timide et sensible ; mais l’éducation et les circonstances lui avaient en quelque sorte donné une trempe plus forte. Accoutumée à voir céder à ses désirs toutes les volontés, même celles de Cedric, quoiqu’il fût assez impérieux avec les autres, elle avait acquis cette sorte de courage et de confiance en elle-même qui naît de la déférence habituelle et constante de ceux qui composent le cercle dans lequel nous vivons : elle concevait à peine la possibilité d’une opposition à sa volonté, et bien moins encore celle de se voir traitée sans les moindres égards.

Sa hauteur de caractère, son air impérieux n’étaient donc qu’un caractère fictif, qui l’abandonna dès que ses yeux furent ouverts sur son propre danger, sur celui de son amant, sur celui de son tuteur, et lorsqu’elle vit sa volonté, dont la plus légère expression commandait toujours le respect, en opposition avec celle d’un homme robuste, altier et résolu, qui avait tout l’avantage sur elle et qui était déterminé à s’en prévaloir.

Après avoir jeté les yeux autour d’elle, comme pour chercher un secours qu’elle ne pouvait guère espérer, et poussé quelques exclamations entrecoupées, la jeune Saxonne leva les mains au ciel fondit en larmes, et s’abandonna au plus violent désespoir. Il était impossible de voir une si belle personne réduite à une pareille extrémité sans éprouver un sentiment de compassion, et de Bracy se sentit ému, c’est-à-dire plus embarrassé que touché. Dans le fait, il était trop avancé pour reculer ; et cependant, dans l’état où il voyait lady Rowena, ni les raisonnements, ni les menaces ne pouvaient faire impression sur elle. Il se promenait en long et en large dans l’appartement, tantôt l’engageant à se calmer, tantôt réfléchissant sur la conduite qu’il devait tenir à son égard.

« Si je me laisse attendrir par les larmes et la douleur de cette belle inconsolable, » disait-il en lui-même, « quel fruit recueillerai-je de mon entreprise, si ce n’est la perte des brillantes espérances pour lesquelles j’ai couru tant de risques, et les railleries du prince Jean et de mes compagnons ? Et cependant je ne me sens pas fait pour le rôle que je joue. Je ne puis voir de sang-froid ce beau visage défiguré par la douleur, et ces beaux yeux inondés de larmes. Plût au ciel qu’elle eût conservé son premier caractère de hauteur et de fierté, ou que, comme Front-de-Bœuf, j’eusse un cœur entouré d’un triple airain ! »

Agité par ces pensées, il ne put qu’engager de nouveau lady Rowena à se calmer, l’assurant qu’elle n’avait pas de motif pour se livrer à un aussi grand désespoir ; qu’il n’avait pas eu l’intention de lui causer un si violent chagrin, et attribuant à l’excès de son amour des menaces qu’il était incapable de mettre à exécution. Mais, au milieu des consolations qu’il s’efforçait de lui donner, il fut interrompu par le son rauque et perçant du cor qui avait au même instant alarmé les autres habitants du château et arrêté l’exécution de leurs plans. De Bracy fut peut-être celui qui regretta le moins cette interruption, car sa conférence avec lady Rowena était parvenue à un point où il trouvait aussi difficile de poursuivre son entreprise que d’y renoncer.

Ici nous ne pouvons nous empêcher de croire qu’il est nécessaire que nous donnions au lecteur des preuves plus solides que les incidents semés dans un roman, de la vérité du tableau que nous venons de tracer. Il est pénible de voir que ces vaillants barons qui, par leur résistance aux prétentions de la couronne, assurèrent la liberté de l’Angleterre, aient été eux-mêmes de farouches oppresseurs et se soient rendus coupables d’excès aussi contraires non seulement aux lois de leur patrie, mais encore à celles de la nature et de l’humanité. Mais, hélas ! nous n’avons qu’à extraire de l’ouvrage du laborieux Henry un des nombreux fragments qu’il a recueillis dans les œuvres des historiens de cette époque, pour prouver que la fiction même peut à peine représenter la triste réalité des horreurs de ces temps.

La description faite par l’auteur de la Chronique saxonne des cruautés exercées sous le règne du roi Étienne par les grands barons et les seigneurs de châteaux, qui étaient tous Normands, fournit une forte preuve des excès dont ils étaient capables dans la violence de leurs passions. « Ils opprimaient horriblement le peuple, dit-il, en lui faisant construire des forteresses ; et lorsqu’elles étaient construites, ils les remplissaient de scélérats qui s’emparaient des hommes et des femmes de qui ils espéraient arracher une rançon, les jetaient dans des cachots, et leur infligeaient des tortures plus cruelles que jamais martyr n’en supporta. Ils étouffaient les uns dans la boue, suspendaient les autres par les pieds, par la tête, ou par les pouces, allumant du feu au dessous d’eux. À quelques uns ils serraient la tête avec des cordes pleines de nœuds, jusqu’à ce qu’elles pénétrassent dans leur cerveau, tandis que d’autres étaient jetés dans des culs de basse-fosse remplis de serpents, de vipères et de crapauds[87]… » Mais il y aurait trop de cruauté à condamner le lecteur à lire entièrement cette affreuse description.

Comme une autre preuve, et peut-être la plus forte que nous puissions donner de ces fruits amers de la conquête, nous ferons remarquer que l’impératrice Mathilde, quoique fille du roi d’Écosse, et ensuite reine d’Angleterre et impératrice d’Allemagne, fille, épouse et mère de monarques, fut obligée, pendant le séjour qu’elle fit dans sa jeunesse en Angleterre pour son éducation, de prendre le voile, comme le seul moyen d’échapper aux poursuites licencieuses des nobles normands. Ce fut là le motif qu’elle allégua devant le grand conseil du clergé britannique, comme la seule raison qui lui avait fait prendre le voile. Le clergé assemblé reconnut la validité de ce moyen et la notoriété des circonstances sur lesquelles il était fondé : c’était rendre un témoignage frappant et incontestable contre cette licence honteuse qui fit l’opprobre de ce siècle. Il était généralement reconnu, dit-on, qu’après la conquête de l’Angleterre par Guillaume, les Normands venus à sa suite, fiers d’une si grande victoire, n’obéirent à d’autres lois qu’à celles de leurs passions effrénées. Non seulement ils dépouillèrent de leurs propriétés les Saxons qu’ils avaient vaincus, mais encore ils attaquèrent l’honneur de leurs femmes et de leurs filles avec la plus brutale licence. De là vient qu’il était très ordinaire de voir les veuves et les filles des familles nobles se retirer dans des couvents, non par l’effet d’une vocation religieuse, mais uniquement pour mettre leur honneur à l’abri des attaques des nobles débauchés.

Telle était la licence de l’époque, ainsi que le prouve la déclaration publique du clergé, qui nous a été transmise par Eadmer. Cette digression est plus que suffisante pour faire admettre la probabilité des scènes que nous venons de détailler, aussi bien que de celles que nous aurons encore à rapporter d’après l’autorité un peu moins authentique du manuscrit de Wardour.


CHAPITRE XXIV.


Je la courtiserai comme un lion courtise sa lionne.
J. Home, Douglas.


Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans différentes parties du château, la juive Rébecca attendait, dans une tour éloignée, le sort qu’on lui destinait. Elle y avait été conduite par deux de ses ravisseurs déguisés, qui la firent entrer précipitamment dans une petite chambre, où elle se trouvait en présence d’une vieille sibylle qui grommelait une ballade saxonne, comme pour accompagner le mouvement de son fuseau. Elle leva la tête en voyant Rébecca, et jeta sur la belle juive ce regard de malignité et d’envie que la vieillesse et la laideur, lorsqu’elles se joignent à des dispositions malfaisantes, ont coutume de jeter sur la jeunesse et la beauté.

« Allons, vieux grillon, dit un des conducteurs, lève-toi et va-t’en ; notre noble maître l’ordonne. Il faut que tu cèdes cette chambre à une hôtesse plus aimable que toi.

— Oui, répondit la vieille ; voilà comment on récompense les services : il fut un temps où un seul mot prononcé par moi aurait fait tomber de sa selle et chassé du service le meilleur homme d’armes d’entre vous ; et maintenant il faut que je me lève et que je marche, sur l’ordre d’un palefrenier comme toi.

— Bonne dame Urfried, dit l’autre homme d’armes, ne reste pas là à raisonner, mais lève-toi et décampe. Les ordres des maîtres doivent être entendus à demi-mot et exécutés promptement. Ta saison est passée, ma vieille, et ton soleil est couché depuis longtemps. Tu es maintenant le véritable emblème d’un ancien cheval de bataille, qu’on a réformé et relégué au milieu des bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et maintenant c’est tout au plus si tu peux aller l’amble. Allons, hâte-toi, et trotte hors d’ici.

— Vous êtes tous deux de vilains chiens, dit la vieille, et puisse un chenil devenir votre sépulture ! Que Zernebock[88] me déchire les membres l’un après l’autre, si je sors de ma chambre avant d’avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille !

— Tu en répondras à notre maître, » répliqua-t-il ; et il se retira avec son compagnon, la laissant avec Rébecca, qu’ils avaient ainsi introduite malgré cette vieille dans sa cellule.

« Quelle affaire diabolique les occupe aujonrd’hui ? » se dit Urfried à elle-même en les regardant sortir ; puis jetant sur Rébecca un regard furtif et malin, « Oh ! ajouta-t-elle, cela est facile à deviner. Des yeux brillants, des cheveux noirs, et une peau aussi blanche que le papier avant que le prêtre l’ait barbouillé de sa drogue noire. Oui, il est facile de deviner pourquoi ils l’envoient dans cette tour solitaire, d’où un cri ne serait pas plus entendu que s’il sortait de cinq cents toises sous terre… Tu auras des hiboux pour voisins, ma belle, tu entendras leurs sinistres plaintes, tu y mêleras tes cris, et l’on ne fera pas plus d’attention aux unes qu’aux autres. Et c’est une étrangère encore ! » ajouta-t-elle en remarquant les vêtements et le turban de Rébecca. « De quel pays es-tu ? Sarrasine ? Égyptienne ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Ne sais-tu que pleurer ? Ne sais-tu pas parler ?

— Ne vous fâchez pas, bonne mère, répondit Rébecca.

— Tu n’as pas besoin d’en dire davantage, répliqua Urfried ; on connaît un renard à sa queue, et une Juive à sa langue.

— Par pitié, dites-moi ce que je dois craindre : quel sera le résultat de la violence que l’on m’a faite en me traînant ici ? En veut-on à ma vie à cause de ma religion ? J’en ferai le sacrifice sans me plaindre.

— À ta vie, mignonne ? Quel plaisir trouveraient-ils à te l’ôter ? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée comme l’a été autrefois une noble fille saxonne. Serait-il permis à une Juive, comme toi, de s’en plaindre ? Regarde-moi, j’étais aussi jeune et deux fois aussi belle que toi, lorsque Front-de-Bœuf, père de Reginald, prit ce château de vive force, à la tête des Normands. Mon père et ses sept fils défendirent leur château d’étage en étage, de chambre en chambre. Il n’y eut pas une salle, pas un escalier, qui ne fût teint de leur sang. L’enfant au berceau n’échappa même pas au carnage. Tous périrent ; et leurs cadavres n’étaient pas encore refroidis, leur sang n’était pas encore figé, que j’étais devenue la proie du vainqueur et l’objet de son mépris.

— Dois-je n’espérer aucun secours ? N’y a-t-il pas quelque moyen d’échapper ? dit Rébecca : je récompenserais richement l’assistance que tu me donnerais.

— Il ne faut pas y songer, répondit la vieille. Pour sortir d’ici il n’y a d’autre porte que celle de la mort, et ce sera tard, bien tard, » ajouta-t-elle en secouant sa tête grise, « qu’elle s’ouvrira pour nous. Mais c’est une consolation de penser que nous laissons derrière nous, sur la terre, des êtres non moins malheureux que nous. Adieu, Juive… Juive ou chrétienne, ton sort serait toujours le même, car tu as affaire à des gens qui ne connaissent ni scrupule ni pitié. Adieu, te dis-je ; ma quenouille est finie, et ta tâche commence à peine.

— Restez ! restez ! s’écria Rébecca ; pour l’amour du ciel ! restez, dussiez-vous me maudire, m’accabler d’injures. Votre présence sera peut-être une protection pour moi.

— La présence de la mère de Dieu ne pourrait te protéger. Vois, » ajouta-t-elle en lui montrant une image de la Vierge Marie grossièrement sculptée ; « vois si elle pourra détourner le sort qui t’attend. »

En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur, qui rendit ses traits ridés encore plus hideux que lorsqu’ils n’exprimaient que sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte à clef, et Rébecca l’entendit descendre lentement et péniblement l’escalier de la tour, maudissant chaque marche, qu’elle trouvait trop élevée.

Rébecca courait des dangers plus grands et plus affreux encore que ceux auxquels était exposée lady Rowena ; car si l’on pouvait conserver quelque ombre de respect et d’égards pour une héritière saxonne, quelle apparence y avait-il qu’on en montrât aucun pour la fille d’une race opprimée ? La Juive avait toutefois un avantage : l’habitude de réfléchir et une certaine force d’esprit qui lui était naturelle, la mettaient en état de lutter contre les dangers auxquels elle était exposée. Douée d’un caractère ferme et observateur, même dès ses plus jeunes années, la pompe et la richesse que son père déployait dans l’intérieur de sa maison, ou dont elle était témoin chez les autres Hébreux opulents, n’avaient pu l’aveugler au point de l’empêcher de comprendre combien leur position était précaire. De même que Damoclès dans son célèbre banquet, Rébecca voyait continuellement, au milieu de ce luxe éblouissant, l’épée suspendue par un cheveu sur la tête de son peuple. Ces réflexions avaient tempéré, adouci et ramené à un jugement plus sain, un caractère qui, dans d’autres circonstances, se serait montré hautain, fier et obstiné.

D’après l’exemple et les préceptes de son père, Rébecca avait appris à se conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui l’approchaient. Elle n’avait pu, à la vérité, imiter l’humilité servile d’Isaac, parce que son âme était au dessus de cette bassesse d’esprit et de cet état constant de timide appréhension qui en était la cause ; mais elle était douée d’une noble fierté, et, tout en se soumettant aux rigueurs du sort qui accablait une race méprisée, elle avait la conviction intime que son mérite personnel lui donnait des droits à un rang plus élevé que celui auquel le despotisme des préjugés religieux lui permettait d’aspirer.

Ainsi préparée contre les malheurs qui d’un instant à l’autre pouvaient l’assaillir, elle avait acquis la fermeté nécessaire pour agir convenablement lorsqu’ils arriveraient. Sa situation actuelle exigeait toute sa présence d’esprit, et elle l’appela à son secours.

Son premier soin fut d’examiner sa chambre : cette visite lui fit voir qu’il n’y avait nul moyen de fuir ou de se défendre. Il ne s’y trouvait ni passage secret, ni trappe, et, excepté la porte par laquelle elle était entrée, aucune communication n’était établie entre le bâtiment principal et cet appartement, qui paraissait circonscrit par le mur extérieur de la tour. La porte n’avait eu dedans ni barres, ni verroux. L’unique fenêtre qui éclairait cette chambre s’ouvrait sur une petite terrasse extérieure, ce qui fit d’abord concevoir à Rébecca l’espoir de s’échapper ; mais elle reconnut bientôt que cette terrasse ne communiquait avec aucune autre partie des bâtiments, et que ce n’était qu’un balcon ou une plate-forme isolée, fortifiée comme à l’ordinaire par un parapet et des embrasures, sur laquelle on pouvait poster quelques archers pour défendre la tour et protéger contre toute attaque la muraille du château de ce côté.

Il ne restait donc à Rébecca d’autre ressource qu’un courage passif et cette confiance dans le ciel, naturelle aux âmes nobles et généreuses. Quoique habituée, par suite de son éducation religieuse, à donner une fausse interprétation aux promesses que l’Écriture fait au peuple choisi de Dieu, elle n’était point dans l’erreur en croyant que l’état actuel de ce peuple était un état d’épreuve, et en espérant qu’un jour viendrait que les enfants de Sion seraient admis à participer avec les Gentils à la même plénitude de gloire et de prospérité. En attendant l’effet de cette promesse, tout, autour d’elle, lui démontrait que l’état actuel de sa nation était un état de châtiment et d’épreuve, et que c’était un devoir pour tout Israélite de s’y soumettre sans murmurer. Se considérant donc comme une victime dévouée au malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne heure sur sa situation et avait fortifié son âme contre les dangers qu’elle aurait probablement à courir.

Cependant elle trembla et changea de couleur quand elle entendit des pas retentir sur l’escalier, et que, la porte de sa chambre s’ouvrant lentement, elle vit entrer un homme d’une grande taille et vêtu comme un de ces brigands auxquels elle attribuait sa captivité : son bonnet couvrait ses sourcils et cachait la partie supérieure de son visage, et il tenait son manteau croisé de manière à en couvrir la partie inférieure. Dans ce costume, et comme s’il se fût préparé à quelque action dont la seule pensée le faisait rougir, il ferma la porte, et se présenta devant sa prisonnière effrayée. Cependant, quoique son costume lui donnât l’aspect d’un brigand, il paraissait embarrassé pour expliquer le motif de sa visite, en sorte que Rébecca, faisant un effort sur elle-même, eut le temps d’anticiper sur cette explication. Elle détacha deux riches bracelets et un collier qu’elle s’empressa de lui offrir, pensant naturellement que satisfaire sa cupidité serait un moyen de se le rendre favorable.

« Prends ceci, mon ami, lui dit-elle ; et, pour l’amour de Dieu ; aie pitié de mon vieux père et de moi ! Cette parure est précieuse, mais ce n’est qu’une bagatelle auprès de ce que nous te donnerions pour obtenir de sortir en liberté de ce château et sans qu’il nous fût fait aucun mal.

— Belle fleur de la Palestine, répondit le prétendu outlaw, ces perles orientales le cèdent en blancheur à vos dents ; ces diamants sont brillants, mais ils n’ont pas l’éclat de vos yeux ; et depuis que j’ai embrassé ma profession, j’ai fait vœu de préférer la beauté aux richesses.

— Ne te fais pas tort à toi-même, répliqua Rébecca ; accepte une rançon et aie pitié de nous : l’or te procurera ce qui te manque ; nous maltraiter ne te donnera que des remords. Mon père satisfera volontiers à tous tes désirs ; et si tu es sage, tu pourras, avec de l’or que tu recevras de lui, te procurer les moyens de rentrer dans la société, obtenir le pardon de tes erreurs passées, et te mettre à l’abri de la nécessité d’en commettre de nouvelles.

— C’est fort bien parler, » dit Bois-Guilbert en français, trouvant probablement difficile de soutenir en saxon la conversation que Rébecca avait commencée dans cette langue ; « mais apprends, lis éblouissant de la vallée de Bacca, que ton père est déjà entre les mains d’un savant alchimiste qui a le pouvoir de convertir en or et en argent, même les barreaux rouillés d’une prison. Le vénérable Isaac est soumis à l’action d’un alambic qui extraira de lui tout ce qu’il a de plus cher, sans le secours de mes demandes ni de tes supplications. Ta rançon doit être payée par l’amour et la beauté, et je ne l’accepterai qu’en cette monnaie.

— Tu n’es pas un outlaw, « répondit Rébecca dans la langue qu’il venait d’employer. « Jamais outlaw ne refusa de pareilles offres ; aucun d’eux ne parle le dialecte dans lequel tu t’exprimes. Tu n’es pas un Saxon proscrit, mais un Normand ; peut-être un noble normand. Que la noblesse préside donc à tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux d’outrage et de violence.

— Et toi, qui sais si bien deviner, » dit Brian de Bois-Guilbert en baissant le manteau qui lui couvrait le visage, « tu n’es pas une fille d’Israël, mais, à cette différence que tu es jeune et belle, tu es une véritable magicienne d’Endor. Oui, tu dis vrai, belle rose de Sharon, je ne suis pas un outlaw ; je suis un noble chevalier qui aura plus de plaisir à te parer de perles et de diamants, qu’à te priver de ces bijoux qui te siéent tant.

— Que peux-tu attendre de moi, dit Rébecca, si ce ne sont mes richesses ? Il ne peut y avoir rien de commun entre nous. Tu es chrétien, moi je suis juive. Notre union serait contraire aux lois de l’Église comme à celles de la Synagogue.

— Oui, sans doute, » répliqua le templier en riant : « épouser une juive ! Non, de par Dieu ! fût-elle la reine de Saba elle-même. Sache donc, charmante fille de Sion, que si le roi très chrétien m’offrait sa fille très chrétienne en mariage, avec le Languedoc pour dot, je ne pourrais l’épouser. Je suis templier ; vois la croix de mon ordre.

— Oses-tu bien en appeler à ce signe dans un pareil moment ?

— Eh ! que t’importe ? tu ne crois pas à ce signe bienheureux de notre salut.

— Je crois ce que mes pères m’ont appris à croire, et je prie Dieu de me pardonner si ma croyance est erronée. Mais vous, sire chevalier, quelle est la vôtre, quand vous en appelez sans scrupule à ce qu’il y a de plus sacré à vos yeux, à l’instant même où vous vous proposez de violer le plus solennel des vœux que vous avez fait comme chevalier et comme religieux ?

— Très bien et très gravement prêché, ô fille de Sirah ! Mais, ma douce Ecclésiastica, les préjugés étroits de la nation juive s’opposent à ce que tu connaisses l’étendue et le nombre de nos privilèges. Le mariage serait un crime horrible chez un templier ; mais pour toute autre folie à laquelle je puis me laisser aller, je recevrai bientôt l’absolution à la préceptorerie la plus voisine. Le plus sage des monarques de votre peuple et son père, dont vous conviendrez que les exemples doivent être de quelque poids, ne jouissaient pas de privilèges plus étendus que ceux que nous, pauvres soldats du temple de Sion, nous avons gagnés par notre zèle à le défendre. Les protecteurs du temple de Salomon peuvent se permettre un peu de licence, d’après l’exemple de ce grand roi.

— Si tu ne lis les saintes Écritures qu’afin de pouvoir justifier une conduite licencieuse, tu es aussi criminel que celui qui extrait des poisons des plantes les plus salutaires. »

Les yeux du templier étincelèrent de colère à ce reproche.

« Écoute, Rébecca, dit-il, jusqu’ici je t’ai parlé avec douceur ; mais à présent je parlerai en maître. Tu es ma captive ; je t’ai conquise à l’aide de mon bouclier et de ma lance : tu es donc soumise à ma volonté par les lois de toutes les nations. J’userai de mes droits, et je saurai obtenir par la violence ce que tu refuses à mes prières.

— Arrête, dit Rébecca, arrête ; écoute-moi avant de te souiller d’un crime aussi abominable ! Ta force, il est vrai, l’emporte sur la mienne ; car Dieu a fait la femme faible, et a confié sa défense à la générosité de l’homme. Mais, templier, je proclamerai ta scélératesse d’un bout de l’Europe à l’autre ; et je devrai à la superstition de tes frères ce que leur compassion me refuserait peut-être. Chaque préceptorerie, chaque chapitre de ton ordre apprendra que tu as violé tes vœux pour une juive. Ceux que ton crime ne fera point frémir te maudiront pour avoir déshonoré la croix que tu portes, pour l’amour d’une fille de ma nation.

— Tu as de l’esprit, belle juive, » répliqua le templier, qui voyait très clairement la vérité de ce qu’elle disait, et qui n’oubliait pas que les statuts de son ordre condamnaient de la manière la plus positive, sous les peines les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une juive ; car il avait vu de ses propres yeux dégrader plusieurs chevaliers convaincus de ce crime ; » belle juive, tu as un esprit vif et subtil ; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour se faire entendre au delà des murs de ce château, que ne peuvent percer les gémissements, les lamentations, les appels à la justice, ni les cris de détresse. Il n’y a qu’un seul moyen de te sauver, Rébecca : soumets-toi à ton sort ; embrasse notre religion ; alors tu sortiras d’ici environnée d’une telle magnificence que plus d’une dame normande le cédera en éclat et en beauté à la favorite de la meilleure lance des défenseurs du Temple.

— Me soumettre à mon sort ! et quel sort, juste ciel ! Embrasser ta religion ! et quelle peut être cette religion qui reçoit un pareil monstre parmi ses enfants ? Toi ! la meilleure lance des templiers !… lâche chevalier !… prêtre parjure !… je te méprise et je te brave ! le Dieu d’Abraham a réservé une voie à sa fille pour la tirer de cet abîme d’infamie. »

À ces mots, elle ouvrit la fenêtre treillissée qui donnait sur la plate-forme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, ayant sous ses pieds un précipice épouvantable. Ne s’attendant pas à cet acte de désespoir, car jusqu’alors Rébecca était restée entièrement immobile, Bois-Guilbert n’eut le temps ni de la retenir ni de lui couper le chemin.

« Reste où tu es, fier templier, s’écria-t-elle, ou approche, je t’en laisse le choix ; mais si tu fais un pas de plus, je me plonge dans ce précipice. Mon corps sera brisé, sera étendu méconnaissable sur les pierres qui pavent la cour, avant que je devienne la victime de ta brutalité. »

En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel, comme pour implorer sa miséricorde avant de s’élancer dans l’abîme. Le templier hésita, et son audace, qui n’avait jamais cédé à la pitié ni aux larmes, céda à l’admiration que lui inspirait un tel courage.

« Descends, dit-il, fille imprudente ! Je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que je ne chercherai pas à t’outrager.

— Je ne me fierai pas à toi, templier : tu m’as appris à connaître les vertus de ton ordre. Dans la préceptorerie voisine tu trouverais aisément l’absolution pour avoir violé un serment qui n’intéresse que l’honneur ou le déshonneur d’une misérable juive.

— Tu me calomnies, dit le templier. Je jure par le nom que je porte, par cette croix tracée sur ma poitrine, par l’épée suspendue à mon côté ; je jure pur les armoiries de mes ancêtres, que tu n’as rien à craindre. Mais, si ce n’est pour toi-même, du moins pour l’amour de ton père, écoute-moi. Il est en danger dans ce château, il a besoin d’un ami, d’un puissant protecteur : je serai pour lui l’un et l’autre.

— Hélas ! je ne sais trop quels malheurs le menacent ; mais puis-je me fier à toi ?

— Que mes armoiries soient effacées, que mon nom soit déshonoré si je te donne le moindre sujet de plainte. J’ai enfreint plus d’une loi, violé plus d’un commandement ; mais ma parole, jamais !

— Je veux bien me fier à toi ; tu vas voir jusqu’où peut aller ma confiance, » dit Rébecca en descendant du parapet ; et se placent près d’une des embrasures ou mâchicoulis, comme on les appelait alors, elle ajouta : « Je resterai ici ; toi, reste où tu es ; et si tu cherches à te rapprocher de moi d’un seul pas, tu verras qu’une fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son honneur à un templier. «

Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa noble et ferme résolution, qui relevait encore l’expressive beauté de ses traits, donnait à ses regards, à son air et à son maintien, une dignité qui l’élevait au dessus d’une mortelle. Ses yeux n’avaient rien perdu de leur vivacité, ses joues ne s’étaient point décolorées par la crainte d’un péril aussi grand ; au contraire, l’idée qu’elle était maîtresse de son sort, et qu’elle pouvait à son gré échapper par la mort à l’infamie, avait rehaussé la couleur de son teint et donné à ses yeux un nouvel éclat. Bois-Guilbert, dont le cœur était noble et fier, ne put s’empêcher d’admirer tant de courage uni à tant de beauté.

« Que la paix soit conclue entre nous, Rébecca, dit-il.

— La paix, si tu veux, répondit-elle ; la paix, mais à cette distance.

— Tu n’as plus lieu de me craindre.

— Je ne te crains pas, grâce à celui qui a construit cette tour tellement élevée qu’il est impossible qu’on en tombe sans perdre la vie. Grâce à lui et au Dieu d’Israël, je ne te crains pas.

— Tu me fais injure, s’écria le templier ; par la terre, la mer et le ciel, tu es injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t’ai paru, dur, égoïste et inflexible. Une femme m’a appris ce que c’est que la cruauté, et j’ai été cruel envers les femmes, mais je ne saurais l’être avec une créature telle que toi. Écoute-moi, Rébecca : jamais chevalier n’a pris la lance avec un cœur plus dévoué à l’objet de son amour que Brian de Bois-Guilbert. Fille d’un petit baron qui n’avait pour tout domaine qu’une tour tombant en ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de terrain dans les landes de Bordeaux, son nom était connu partout où il se passait de hauts faits d’armes, plus célèbre que celui de mainte dame qui avait un comté pour dol. Oui, » continua-t-il en parcourant à grands pas la petite chambre, et paraissant ne plus se rappeler de la présence de Rébecca ; « oui, mes exploits, mes périls, mon sang, ont fait connaître le nom d’Adélaïde de Montemart, depuis la cour de Castille jusqu’à celle de Byzance. Et comment fus-je récompensé ? Lorsque je revins, chargé de lauriers chèrement achetés au prix de mille fatigues, au prix de mon sang, je la trouvai mariée à un simple écuyer gascon, dont le nom n’avait jamais été prononcé hors des limites de son misérable domaine. Je l’aimais d’un véritable amour, et je me vengeai d’une manière terrible de son manque de foi ; mais ma vengeance retomba sur ma tête… Je brisai tous les liens qui attachent à la vie ; elle m’était devenue odieuse… Mon âge mûr ne connaîtra pas le bonheur domestique, ne recevra pas les consolations d’une épouse affectueuse. Ma vieillesse ne sera point réchauffée par un foyer autour duquel se seraient réunis quelques amis… Mon tombeau sera solitaire… Je ne laisserai pas un fils pour soutenir l’ancien nom de Bois-Guilbert… J’ai déposé aux pieds de mon supérieur mes droits à la liberté, le privilège de mon indépendance. Le templier, véritable serf, quoiqu’il n’en ait pas le nom, ne peut posséder ni biens, ni terres ; il ne vit, n’agit, ne respire que par la volonté et sous le bon plaisir d’un autre.

— Hélas ! dit Rébecca, quels avantages peuvent indemniser de si grands sacrifices ?

— Le pouvoir de se venger, Rébecca, et l’espoir de satisfaire son ambition.

— Triste récompense pour l’abandon de ce qui est le plus cher à l’homme !

— Ne parle pas ainsi, jeune fille ; la vengeance est le plaisir des dieux, et s’ils se la sont réservée, comme les prêtres nous le disent, c’est qu’ils la regardent comme une jouissance trop précieuse pour l’accorder aux simples mortels. Et l’ambition ! C’est une passion capable de troubler le bonheur du ciel même… Rébecca, » ajouta-t-il après quelques instants de silence, « celle qui a pu préférer la mort au déshonneur doit avoir une âme forte et fière. Il faut que tu sois à moi… Ne t’effraie pas, » reprit-il en la voyant s’apprêter à remonter sur les créneaux ; « il faut que ce soit de ton plein gré, et aux conditions que tu dicteras toi-même ; il faut que tu consentes à partager avec moi des espérances plus étendues que celles qu’on peut concevoir sur le trône d’un monarque. Écoute-moi avant de répondre, et réfléchis avant de refuser. Le templier, comme tu l’as dit, perd ses droits sociaux et l’exercice de son libre arbitre ; mais il devient membre d’un corps puissant, devant lequel les trônes tremblent déjà. La goutte de pluie qui tombe dans la mer devient une portion de cet océan irrésistible qui mine les rochers et engloutit des flottes entières : notre ordre aussi est un océan. Je ne suis pas un de ses membres les plus faibles ; mes exploits m’ont déjà fait désigner pour la première commanderie vacante ; et peut-être un jour tiendrai-je le bâton de grand-maître. Que je l’obtienne ! et les pauvres soldats du Temple ne se borneront plus à placer le pied sur le cou des rois, un moine à sandales de cordes peut en faire autant : notre cotte de mailles s’assiéra sur le trône ; notre gantelet arrachera le sceptre de la main des rois. Le règne de votre Messie, vainement attendu, ne procurerait pas à vos tribus dispersées un pouvoir égal à celui auquel mon ambition aspire. Je ne cherchais qu’une âme aussi ardente que la mienne pour le partager avec moi, et je l’ai trouvée en vous ; c’est la vôtre !

— Est-ce à une fille d’Israël que tu parles ainsi ? Songe donc…

— Ne me réponds pas en alléguant la différence de nos croyances. Dans nos assemblées secrètes, nous ne faisons que rire de ces contes de nourrice. Ne crois pas que nous soyons restés aveugles sur la niaise folie de nos fondateurs, qui abjurèrent toutes les délices de la vie pour gagner ce qu’ils appelaient la couronne du martyre, mourant de faim et de soif, victimes de la peste ou du glaive des barbares, contre lesquels ils s’efforçaient en vain de défendre un stérile désert qui n’a de prix qu’aux yeux de la superstition. Notre ordre conçut bientôt des vues plus hardies et plus larges, et trouva une plus solide indemnité de ses sacrifices. Nos immenses possessions dans tous les royaumes de l’Europe, notre haute renommée militaire, qui amène dans nos rangs la fleur de la chevalerie de tous les pays de la chrétienté ; voilà le but auquel ne songeaient guère nos pieux fondateurs, but que nous tenons caché aux esprits faibles qui embrassent notre ordre d’après les vieux préjugés, et dont la crédulité fait pour nous d’aveugles instruments. Mais je ne soulèverai pas davantage le voile qui couvre encore nos desseins. Le son du cor que vous venez d’entendre annonce que ma présence peut être nécessaire ailleurs. Réfléchis sur ce que je viens de te dire. Adieu. Je n’implore pas de toi le pardon de la violence dont j’ai usé à ton égard, puisqu’elle t’a donné lieu de déployer la noblesse de ton caractère. L’or ne se fait connaître que par l’application de la pierre de touche. Adieu ; je reviendrai bientôt, et nous aurons un nouvel entretien. »

Il sortit de la chambre et descendit l’escalier, laissant Rébecca peut-être moins épouvantée de l’idée de la mort à laquelle elle venait de s’exposer, que de l’ambition effrénée de l’homme audacieux aux mains duquel elle se voyait si malheureusement livrée. Quittant la fenêtre où elle s’était réfugiée, et rentrant dans la chambre, elle rendit grâces à Dieu de la protection qu’il lui avait accordée, et dont elle implora la continuation pour son père. Un autre nom se glissa dans sa prière, ce fut celui du jeune chrétien malade que son destin avait poussé entre les mains de ces hommes altérés de sang, ses ennemis déclarés. Le cœur de la jeune fille lui reprocha pourtant ce souvenir donné à un homme dont le sort ne pouvait en aucune manière se lier au sien, au sort d’un Nazaréen, d’un ennemi de sa foi. Mais déjà sa prière avait franchi les nues, et tous les préjugés de sa secte ne purent déterminer l’intéressante Israélite à la faire redescendre au fond de son cœur.



CHAPITRE XXV.


Quel maudit griffonnage ! Jamais de ma vie je n’en vis de pareil.
Goldsmith, Elle s’humilie pour vaincre.


Lorsque le templier entra dans la grande salle du château, de Bracy s’y trouvait déjà. « Et votre déclaration amoureuse ? s’écria celui-ci ; je présume que, comme la mienne, elle a été troublée par l’appel bruyant du cor. Mais vous arrivez le dernier et à regret, ce qui me porte à croire que votre entrevue aura été plus heureuse et plus agréable que la mienne.

— Votre déclaration à l’héritière saxonne aurait-elle été sans succès ? dit le templier.

— Par les reliques de saint Thomas Becket ! il faut que lady Rowena ait ouï dire qu’une femme en pleurs est un spectacle que je ne puis supporter.

— Allons donc ! le chef d’une compagnie franche faire attention aux pleurs d’une femme ! Quelques gouttes d’eau jetées sur le flambeau de l’amour ne font que rendre son éclat plus vif.

— Grand merci de ces quelques gouttes ! Sais-tu que cette jeune fille a versé autant de larmes qu’il en faudrait pour éteindre un fanal ? Non, jamais, depuis le temps de sainte Niobé[89] dont le prieur nous parlait dernièrement, on n’a vu des mains se tordre de telle sorte, des yeux verser de tels torrents. La belle Saxonne était possédée d’une fée ondine.

— Et une légion de démons possédait sans doute la juive, car jamais un seul d’entre eux, je pense, fût-ce Apollyon lui-même, n’eût pu lui souffler un si indomptable orgueil, une si ferme résolution. Mais où est Front-de-Bœuf ? Pourquoi le cor se fait-il entendre ? Pourquoi ces sons de plus en plus perçants ?

— Sans doute il est à négocier avec le Juif ; du moins je le suppose, » répondit froidement de Bracy : « il est probable que les hurlements d’Isaac auront étouffé les sons du cor. Tu dois savoir par expérience, sire Brian, qu’un juif contraint de payer une rançon, surtout aux conditions que lui prescrira notre ami Front-de-Bœuf, doit jeter des cris à couvrir le tintamarre de vingt cors et de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par nos vassaux. »

Ils furent bientôt rejoints par Front-de-Bœuf, qui avait été interrompu dans l’exercice de sa despotique cruauté de la manière que le lecteur a vu, et qui ne s’était arrêté que pour donner quelques ordres indispensables.

« Voyons quelle est la cause de cette maudite rumeur, dit Front-de-Bœuf. C’est une lettre ; et, si je ne me trompe, elle est écrite en saxon. » Il la regardait en la tournant et retournant en tous sens, comme s’il eût espéré d’en connaître le contenu en changeant la position du papier. Enfin il la remit à de Bracy.

« Ce sont pour moi des caractères magiques, » dit de Bracy qui avait sa bonne part de l’ignorance qui faisait l’apanage des chevaliers de cette époque. « Notre chapelain a fait tout au monde pour m’enseigner à écrire ; mais toutes mes lettres ressemblaient par la forme à des fers de lance et à des lames d’épée, ce qui fit que le vieux tondu renonça à son entreprise.

— Donnez-moi cette lettre, dit le templier, dans notre ordre, quelque instruction rehausse notre valeur.

— Faites-nous donc profiter de votre révérendissime savoir, » répliqua de Bracy… « Que veut dire ce griffonnage ?

— C’est un défi dans toutes les formes, répliqua le templier. Certes, par Notre-Dame de Bethléem, si ce n’est point une folle plaisanterie, voilà le cartel le plus extraordinaire qui ait jamais passé le pont-levis du château d’un baron.

— Une plaisanterie ! dit Front-de-Bœuf ; je voudrais bien savoir qui oserait plaisanter avec moi de la sorte ! Lisez, sire Brian. »

Le templier lut ce qui suit :

« Moi, Wamba, fils de Witless, fou de noble et libre homme, Cedric de Rotherwood, dit le Saxon ; et moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur des pourceaux…

— Tu es fou ! » s’écria Front-de-Bœuf interrompant le lecteur. « Par saint Luc ! c’est ce qui est écrit, » répliqua le templier.

Puis il reprit sa lecture ainsi qu’il suit :

« Et moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur des pourceaux dudit Cedric, avec l’assistance de nos alliés et confédérés qui dans cette querelle font cause commune avec nous, notamment du bon et loyal chevalier jusqu’à présent nommé le Noir-Fainéant, faisons savoir à vous Reginald Front-de-Bœuf, et à vos alliés et complices, quels qu’ils soient, qu’attendu que, sans motif aucun, sans déclaration d’hostilité, vous vous êtes emparés, contre le droit des gens et par violence, de la personne de notre seigneur, ledit Cedric, ainsi que de la personne de noble et libre demoiselle lady Rowena d’Hargottstand-Stede, ainsi que de la personne de noble et libre homme Athelstane de Coningsburgh, ainsi que des personnes de certains hommes libres, leurs cnichts[90], comme aussi de certains serfs qui leur appartiennent ; de plus d’un certain juif, nommé Isaac d’York, en même temps que d’une juive, sa fille ; d’un inconnu blessé, transporté dans une litière ; et de certains chevaux et mules : lesquelles nobles personnes, avec leurs cnichts et serfs chevaux, mules, juif et juive susdits, étaient tous en paix avec Sa Majesté, et voyageaient sur le grand chemin du roi ; nous demandons et requérons que lesdits nobles personnages, nommément Cedric de Rotherwood, lady Rowena de Hargottstand-Stede, Athelstane de Coningsburgh, leurs serfs, cnichts, compagnons chevaux, mules, juif et juive susnommés, ainsi que l’argent et les effets à eux appartenants, nous soient remis dans l’heure qui suivra la réception des présentes, à nous ou à nos représentants intacts dans leur corps et dans leurs biens, et le tout dans son intégrité. Faute de quoi, nous vous déclarons que nous vous tiendrons comme brigands et traîtres, et que tous, par siège, combat, ou toute autre attaque de ce genre, nous risquerons notre vie contre la vôtre, et ferons à votre préjudice et ruine tout ce qui sera en notre pouvoir. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde… Signé par nous, la veille de la Saint-Withold, sous le grand chêne de Hart-Hill-Welk, les présentes étant écrites par un saint homme en Dieu, le desservant de Notre-Dame et de Saint-Dunstan, l’ermite de Copmanhurst. »

Au bas de cette sommation était grossièrement dessinée la tête d’un coq avec sa crête, entourée d’une légende qui expliquait que cette espèce d’hiéroglyphe était la signature de Wamba, fils de Witles[91] Sous ce respectable emblème était une croix, désignée comme la signature de Gurth, fils de Beowulph ; venaient ensuite ces mots, tracés d’une main hardie, quoique inhabile : Le Noir-Fainéant. Enfin, une flèche assez nettement dessinée, et qui était le sceau du yeoman ou archer Locksley, était au bas de cette missive.

Les chevaliers écoutèrent jusqu’au bout la lecture de cette pièce singulière, puis se regardèrent muets d’étonnement, ne pouvant deviner ce qu’elle signifiait. De Bracy rompit le premier le silence par un grand éclat de rire, auquel répondit un autre, mais plus modéré, qui échappa au templier. Cette gaîté intempestive augmenta l’irritation de Front-de-Bœuf.

« Beaux sires, » dit-il, « je vous donne un avis : c’est qu’en semblable circonstance il serait plus convenant de consulter ensemble sur ce qu’il y a à faire, que de vous laisser aller à des éclats de rire si déplacés.

— Front-de-Bœuf n’a point encore recouvré ses esprits depuis sa chute dans le tournoi d’Ashby, » dit de Bracy au templier ; « la seule idée d’un cartel, bien qu’il vienne d’un fou et d’un gardeur de pourceaux, l’intimide.

— Par saint Michel ! riposta Front-de-Bœuf, je voudrais bien, de Bracy, que tu fusses seul en jeu dans cette singulière aventure. Ces gens-là n’auraient jamais osé agir avec cet excès d’impudence s’ils ne se sentaient appuyés par quelques téméraires de leur espèce. Il y a dans cette forêt nombre de brigands qui attendent le moment de se venger de la protection que j’accorde aux daims et aux cerfs. J’ai un jour fait attacher un de ces misérables, pris sur le fait, aux cornes d’un cerf sauvage qui en cinq minutes le mit à mort ; et pour cela on a tiré sur moi autant de flèches qu’il en a été décoché sur le bouclier qui servait de but aux archers à Ashby. Ici, l’ami, » ajouta-t-il en parlant à un de ses écuyers ; « as-tu envoyé aux environs pour reconnaître les forces de ceux qui s’apprêtent à soutenir un cartel si extraordinaire ?

— Il y a au moins deux cents hommes réunis dans les bois, » répliqua un écuyer de service.

« Voilà une belle affaire ! dit Front-de-Bœuf ; je me la suis attirée en vous prêtant mon château pour vous faire plaisir. Vous vous êtes conduits avec tant de circonspection que vous avez attiré autour de mes oreilles cet essaim de guêpes.

— De guêpes ? répliqua de Bracy : dis plutôt de bourdons sans dard ! Une bande de fainéants et de vauriens qui, au lieu de travailler pour gagner leur pain, vivent dans les bois en détruisant le gibier et en détroussant les voyageurs ! Ce sont de vils bourdons, vous dis-je : ils n’ont pas de dard.

— Pas de dard ! répliqua Front-de-Bœuf : et qu’est-ce donc que ces flèches fourchues, longues d’une aune, et qu’ils lancent avec une telle adresse qu’elles ne manquent jamais leur but, ne fût-il pas plus large qu’une demi-couronne ?

— Fi donc ! sire chevalier, dit le templier ; appelons nos gens, et faisons une sortie. Un chevalier, un seul homme d’armes suffit contre vingt de ces paysans.

— Bien certainement, répliqua de Bracy ; je rougirais de mettre seulement ma lance en arrêt contre de tels rustauds.

— Tout cela serait fort bon, répondit Front-de-Bœuf, s’il s’agissait de Turcs ou de Maures, sire templier, ou de ces gueux de paysans français, très vaillant de Bracy ; mais nous avons affaire à des archers anglais, sur lesquels nous n’aurons d’autre avantage que celui que nous tirons de nos armes et de nos chevaux, avantage à peu près nul dans une forêt. Vous parlez de faire une sortie ! À peine avons-nous le nombre d’hommes nécessaires pour la défense du château. Les plus braves de mes gens sont à York, ainsi que les vôtres, de Bracy ; à peine nous en reste-t-il une vingtaine, sans y comprendre ceux qui vous accompagnaient dans votre folle entreprise.

— Craindrais-tu donc, dit le templier, qu’ils ne soient en forces suffisantes pour enlever le château par un coup de main ?

— Non certes, sire Brian. Ces outlaws ont à leur tête un chef plein d’audace ; mais ils n’ont ni machines de guerre, ni échelles pour donner l’assaut, ni personne qui puisse guider leur inexpérience dans l’attaque d’une forteresse : mon château bravera tous leurs efforts.

— Envoie un message à tes voisins, dit le templier ; invite-les à rassembler leurs gens pour venir au secours de trois chevaliers assiégés dans le château baronial de Reginald Front-de-Bœuf par un fou et un gardeur de pourceaux.

— Encore une plaisanterie, sire chevalier !… Mais chez qui envoyer ? Malvoisin est en ce moment à York avec ses vassaux ainsi que mes autres alliés ; et sans votre infernale entreprise, j’y serais avec eux.

— Alors donc, envoyons un messager à York, et faites-en revenir nos gens, dit de Bracy. S’ils ne fuient à l’aspect de ma bannière flottante et de ma compagnie franche, je les tiens pour les plus hardis outlaws qui aient jamais bandé un arc dans les bois.

— Et qui chargerons-nous de ce message ? demanda Front-de-Bœuf. Ces bandits doivent occuper tous les sentiers : ils intercepteront et le porteur et la dépêche. M’y voilà ! » ajouta-t-il après avoir réfléchi un instant. « Sire templier, puisque vous savez lire, vous savez sans doute écrire ; et si nous pouvons trouver l’écritoire et la plume de mon chapelain, qui est mort il y aura un an à Noël, au milieu d’une orgie…

— Je crois, » dit l’écuyer qui était resté dans la salle prêt à exécuter les ordres de son maître ; « je crois que la vieille Barbara a conservé cette plume et cette écritoire, pour l’amour de son confesseur. Je l’ai entendue se plaindre qu’il soit le dernier qui lui ait dit de ces choses qu’un homme poli doit adresser à une matrone aussi bien qu’à une jeune fille.

— Cours donc les chercher, Engelred ; et alors, sire templier ; tu écriras sous ma dictée une réponse à cet audacieux défi.

— J’aimerais mieux y répondre avec la pointe d’une épée qu’avec celle d’une plume, dit Bois-Guilbert ; mais qu’il soit fait comme vous voulez. »

Il s’assit devant une table, et Front-de-Bœuf lui dicta en français ce billet dont voici la teneur :

« Sire Reginald Front-de-Bœuf et les nobles chevaliers ses alliés et confédérés ne reçoivent point de défi de la part de serfs, de vassaux et de proscrits. Si le personnage qui prend le nom de chevalier Noir a des droits aux honneurs de la chevalerie, il doit savoir qu’il s’est dégradé par son association avec les gens parmi lesquels il se trouve, et qu’il ne peut demander compte de quoi que ce soit à de loyaux et nobles chevaliers. Quant aux prisonniers que nous avons faits, nous vous prions, par charité chrétienne, d’envoyer un prêtre pour recevoir leur confession et les réconcilier avec Dieu, car nous avons arrêté qu’ils seraient exécutés ce matin avant midi, et que leurs têtes, attachées à nos créneaux, montreraient quel cas nous faisons de ceux qui ont pris les armes pour les délivrer. C’est pourquoi nous vous prions derechef d’envoyer un prêtre qui les réconcilie avec Dieu ; c’est le dernier service que vous ayez à leur rendre sur la terre. «

Cette lettre, après avoir été pliée, fut donnée à l’écuyer, qui la remit à son tour au messager qui attendait une réponse à celle qu’il avait apportée.

L’archer, ayant rempli sa mission, retourna au quartier-général des alliés, qui pour le moment était établi sous un chêne vénérable, à la distance d’environ trois portées de flèche du château. Là Wamba, Gurth, et leurs alliés le chevalier Noir, Locksley et le joyeux ermite, attendaient avec impatience une réponse à leur sommation. Autour d’eux, et à peu de distance, on voyait un grand nombre d’yeomen, dont le sauvage accoutrement, l’air audacieux et les figures sillonnées annonçaient assez leur profession habituelle. Plus de deux cents d’entre eux étaient déjà réunis, et à chaque instant il en arrivait d’autres. Les chefs auxquels ils obéissaient n’étaient distingués que par une plume attachée à leur bonnet ; le vêtement, les armes, l’équipement, étaient les mêmes pour tous.

Une autre troupe, mais moins régulière et moins bien armée, composée de Saxons de la juridiction voisine, ainsi que d’un grand nombre de vassaux et serfs des vastes domaines de Cedric, était déjà rassemblée au même endroit, pour aider à la délivrance de leur maître. Le plus grand nombre étaient armés d’épieux, de faux, de fléaux et autres instruments de labourage, que parfois la nécessité convertissait en armes de guerre ; car les Normands, selon la politique des conquérants jaloux de leur conquête, ne permettaient guère aux Saxons de posséder ou de porter aucune arme. Cette circonstance rendait bien moins formidable pour les assiégés le secours des Saxons, quoique la force de ces hommes, la supériorité de leur nombre, et l’enthousiasme que leur inspirait une si juste cause, leur donnassent un air imposant. Ce fut au chef de cette armée bariolée de toutes couleurs que la lettre du templier fut remise : il la passa à l’ermite pour en faire la lecture.

« Par la houlette de saint Dunstan, dit le digne anachorète ; par cette houlette qui fit rentrer au bercail plus de brebis que jamais saint n’en amena en paradis, je jure qu’il m’est impossible de déchiffrer ce grimoire ; est-ce du français ou de l’arabe ? je ne saurais le dire. » Il mit alors la lettre entre les mains de Gurth, qui secoua la tête d’un air refrogné et la passa à Wamba. Le fou la parcourut des yeux d’un bout à l’autre en faisant mille grimaces, semblable à un singe qui imite ce qu’il a vu faire, et en ayant l’air d’en comprendre le contenu ; puis faisant une gambade, il donna le papier à Locksley.

« Si les grandes lettres étaient des arcs, et les petites des flèches, je pourrais y connaître quelque chose, dit l’honnête archer ; mais je vous assure qu’il m’est aussi impossible de déchiffrer cet écrit que de percer d’une flèche le cerf qui est à deux milles d’ici.

— C’est donc moi qui vous servirai de clerc, » dit le chevalier Noir ; et prenant la lettre des mains de Locksley, il la lut d’abord des yeux, et ensuite il l’expliqua en saxon à ses confédérés.

« Décapiter le noble Cedric ! s’écria Wamba. Par la sainte messe ! ne t’es-tu pas trompé, sire chevalier ?

— Non, mon digne ami, répondit le chevalier ; j’ai traduit fidèlement chaque mot.

— Par saint Thomas de Cantorbéry ! répliqua Gurth, nous nous emparerons du château, dussions-nous en arracher chaque pierre avec nos mains !

— Nous n’avons pas grand espoir d’y réussir, reprit Wamba : à peine mes mains seraient-elles capables de délayer du mortier pour élever un mur avec les pierres qu’arracheront les vôtres !

— Ce n’est qu’une ruse pour gagner du temps, dit Locksley ; ils n’oseraient commettre un crime dont je saurais tirer une terrible vengeance.

— Je voudrais, dit le chevalier Noir, que quelqu’un de nous pût s’introduire dans le château, n’importe par quel moyen, pour prendre connaissance de sa situation et des forces des assiégés. Il me semble que, puisqu’ils demandent qu’on leur envoie un prêtre, ce saint ermite pourrait, tout en exerçant son pieux ministère, nous procurer les renseignements dont nous avons besoin.

— Que la peste te crève, toi et ton avis, s’écria le bon ermite : je te dis, sire chevalier Fainéant, que lorsque j’ôte mon froc de moine, je laisse avec lui ma prêtrise, ma sainteté et mon latin, et que, sitôt que je suis vêtu de mon justaucorps vert, j’aime mieux tuer une vingtaine de cerfs que de confesser un chrétien.

— Je crains, dit le chevalier Noir, je crains grandement qu’il n’y en ait pas un parmi vous qui veuille prendre le caractère et jouer le rôle de confesseur. »

Tous se regardèrent en silence.

« Je vois, » dit Wamba après une courte pause, « je vois que le fou doit être toujours fou, et qu’il lui faudra risquer sa tête dans une aventure qui fait trembler les sages. Sachez donc, mes chers cousins et compatriotes, qu’avant de porter l’habit bariolé, j’ai porté la robe brune, et que j’allais me faire moine, état pour lequel j’avais été élevé, quand je m’aperçus que j’avais assez d’esprit pour être un fou. Je ne doute nullement qu’à l’aide du froc du bon ermite, et surtout de la sainteté et de la science cousues dans son capuchon, je ne sois propre à porter toutes les consolations terrestres et spirituelles à notre digne maître Cedric et à ses compagnons d’infortune.

— Crois-tu qu’il ait assez de bon sens pour un tel rôle ? » dit le chevalier Noir en s’adressant à Gurth.

« Je n’en sais rien, répondit celui-ci ; mais s’il ne réussit pas, ce sera la première fois qu’il aura manqué de l’esprit nécessaire pour tirer parti de sa folie.

— Allons, endosse promptement le froc, mon bon ami, dit le chevalier à Wamba, et que ton maître nous rende un compte fidèle de l’état du château. Ses défenseurs doivent être peu nombreux, et il y a cinq à parier contre un qu’une attaque aussi prompte que hardie nous en rendrait bientôt maîtres ; mais le temps presse, pars.

— En attendant, dit Locksley, nous serrerons la place de si près, qu’il n’en sortira pas une mouche pour porter des nouvelles. Ainsi, mon bon ami, » continua-t-il en s’adressant à Wamba, « tu peux assurer ces tyrans que, s’ils exercent quelque violence contre leurs prisonniers, nous en tirerons une vengeance qui leur coûtera cher.

Pax vobisciun ! » dit Wamba, qui déjà était affublé de son travestissement religieux. En parlant ainsi il imita la démarche solennelle et imposante d’un moine, et partit pour exécuter sa mission.


CHAPITRE XXVI.


Le cheval le plus ardent sera parfois tout de glace, et le plus lourd tout de feu ; parfois le moine jouera le rôle de fou, et le fou le rôle de moine.
Vieille ballade.


Lorsque Wamba, couvert du froc de l’ermite, son capuchon sur la tête et une corde pour ceinture, se présenta à la grande porte du château de Front-de-Bœuf, la sentinelle lui demanda quel était son nom et ce qu’il voulait.

« Pax vobiscum ! répondit le fou. Je suis un pauvre frère de l’ordre de Saint-François qui vient ici remplir son ministère auprès des malheureux prisonniers détenus dans ce château.

— Tu es un moine bien hardi, riposta la sentinelle, de venir dans un lieu où, sauf notre ivrogne de chapelain, un coq de ton plumage n’a pas chanté depuis vingt ans.

— Néanmoins, je te prie de m’annoncer à ton maître : je t’assure que ma visite lui sera agréable, et que le coq chantera de manière à ce que tout le château l’entende.

— Fort bien ; mais si je suis réprimandé d’avoir quitté mon poste pour t’annoncer, compte bien que j’essaierai si la robe grise d’un moine est à l’épreuve d’une flèche à plume d’oie grise. »

En achevant cette menace, la sentinelle quitta la porte du donjon et se rendit dans la grande salle pour annoncer à Front-de-Bœuf l’extraordinaire nouvelle qu’un moine était dehors, et demandait à être admis dans le château. À sa grande surprise, il reçut l’ordre d’introduire sur-le-champ le saint homme ; et ayant pris avec lui quelques autres gardes, de crainte de surprise, il obéit avec empressement.

L’audace inconsidérée qui avait poussé Wamba dans cette dangereuse entreprise ne put tenir devant un homme si redoutable et si redouté que Reginald Front-de-Bœuf ; il prononça son Pax vobiscum ! sur lequel il comptait tant pour bien jouer son rôle, avec une certaine hésitation et avec moins d’assurance qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Mais Front-de-Bœuf était accoutumé à voir les hommes de tous rangs trembler en sa présence, de telle sorte que le trouble du moine supposé ne lui donna aucun soupçon.

« Qui es-tu et d’où viens-tu, père ? dit-il.

Pax vohiscum ! répéta le fou ; je suis un pauvre serviteur de saint François, qui, voyageant à travers ces lieux sauvages, suis tombé entre les mains des brigands ; quidam viator incidit in latrones, comme dit l’Écriture ; lesquels brigands m’ont envoyé dans ce château pour y remplir mon ministère spirituel auprès de deux personnes condamnées par votre honorable justice.

— Fort bien, saint père. Mais, dis-moi, quel est le nombre de ces bandits ?

— Loyal seigneur, nomen illis Legio, leur nom est Légion.

— Dis-moi clairement quel est leur nombre, ou, tout prêtre que tu es, ton froc et ton cordon ne te sauveraient pas de ma colère.

— Hélas ! eructavit cor meum, ce qui veut dire que j’étais presque mort de peur ; mais je présume qu’ils peuvent être cinq cents, tant archers que paysans.

— Quoi ! » dit le templier qui entrait au même instant, « les guêpes se montrent-elles en aussi grand nombre ? il est temps d’étouffer cette maligne engeance. » Prenant alors Front-de-Bœuf à part : « Connais-tu ce prêtre ? lui demanda-t-il.

— Il est d’un couvent éloigné, répondit-il, je ne l’ai jamais vu.

— Alors ne lui confie pas ton message de vive voix ; qu’il porte à la compagnie franche de de Bracy un ordre par écrit de venir sur-le-champ au secours de son capitaine. En attendant, et pour que ce tondu n’ait aucun soupçon, donne-lui toute liberté d’exercer les fonctions de son ministère auprès de ces pourceaux de Saxons avant que nous les mettions à mort.

— C’est ce que je vais faire, répondit Front-de-Bœuf ; et il ordonna à un domestique de conduire Wamba à l’appartement où Cedric et Athelstane étaient enfermés.

— Cette détention, loin de modérer l’impatience de Cedric, l’avait portée à son comble. Il marchait à grands pas, semblable à un homme qui charge l’ennemi ou qui s’apprête à monter sur la brèche, tantôt se parlant à lui-même, tantôt s’adressant à Athelstane, qui, avec une fermeté vraiment stoïque, attendait l’issue de cette aventure, digérant tranquillement le copieux repas qu’il avait fait à midi, et s’inquiétant fort peu de la durée de sa captivité, qui, concluait-il, devait finir, comme tous les maux d’ici-bas, quand il plairait à Dieu,

« Pax vobiscum ! » dit le fou en entrant et en déguisant sa voix ; « que la bénédiction de saint Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur vous et avec vous !

Salvete et vos, » répondit Cedric au moine supposé. « Dans quel dessein es-tu venu ici, bon moine ?

— Pour vous exhorter à vous préparer à la mort.

— À la mort ! » s’écria Cedric en tressaillant. « Quelque scélérats qu’ils soient, ils n’oseraient commettre une atrocité si notoire et si gratuite.

— Hélas ! vouloir les retenir par des sentiments d’humanité, autant vaudrait essayer d’arrêter un cheval fougueux avec un fil de soie. Pensez donc, noble Cedric, et vous, brave Athelstane, aux péchés que vous avez commis ; car aujourd’hui même vous allez comparaître devant le tribunal d’en haut.

— L’entends-tu, Athelstane ? dit Cedric ; tirons notre âme de son assoupissement, et préparons-nous au dernier acte de notre vie. Il vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves.

— Je suis prêt à subir tout ce qu’est capable d’inventer leur scélératesse, répondit Athelstane, et je marcherai à la mort avec la même tranquillité d’âme que s’il s’agissait d’aller dîner.

— Eh bien, mon père, préparez-nous à ce voyage, dit Cedric.

— Ne soyez pas si pressé, bon oncle, » répliqua le fou en reprenant son ton de voix naturel ; « il est bon d’y regarder à deux fois avant de sauter le pas.

— Sur ma foi ! dit Cedric, je connais cette voix.

— C’est celle de votre fidèle esclave, de votre fou, » répliqua Wamba en rejetant son capuchon en arrière. « Si dernièrement vous eussiez pris conseil d’un fou, certes vous ne seriez point ici : suivez aujourd’hui son avis, et vous n’y resterez pas longtemps.

— Que veux-tu dire, drôle ? répliqua le Saxon.

— Ce que je veux dire ? le voici : prenez ce froc et ce cordon, qui sont tout ce que j’eus jamais des ordres sacrés, et vous sortirez aisément du château, après m’avoir laissé toutefois votre manteau et votre ceinture pour que je franchisse le pas à votre place.

— Te laisser à ma place ! s’écria Cedric ; mon pauvre ami, ils te pendront !

— Qu’ils fassent de moi ce qu’ils voudront ! Je garantis qu’il n’y aura point de déshonneur pour votre nom si le fils de Witless se laisse pendre au bout d’une chaîne avec la même gravité que son ancêtre l’alderman lorsqu’il attachait la sienne à son cou[92].

— Eh bien, Wamba, j’acquiesce à ta demande, à cette condition que ce ne sera pas avec moi que tu échangeras tes habits, mais avec le noble Athelstane.

— Non, de par saint Dunstan ! il n’y aurait point de raison à cela. Il n’est que trop juste que le fils de Witless s’expose pour sauver le fils de Hereward ; mais il serait peu sage à lui de mourir pour un homme dont les ancêtres sont étrangers aux siens.

— Coquin ! s’écria Cedric ; les ancêtres d’Athelstane ont régné sur l’Angleterre.

— Cela peut être ; mais mon cou est trop droit sur mes épaules pour que je me le laisse tordre pour l’amour d’eux. Ainsi donc, mon bon maître, ou acceptez vous-même mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi libre que quand j’y suis entré.

— Laisse périr le vieil arbre, reprit Cedric ; mais sauve le brillant espoir de la forêt, sauve le noble Athelstane, mon fidèle Wamba ! c’est le devoir de quiconque a du sang saxon dons les veines. Toi et moi, nous souffrirons de compagnie la rage effrénée de nos indignes oppresseurs, tandis que lui, libre et en sûreté, excitera nos concitoyens à la vengeance.

— Non, Cedric, non, mon père, » s’écria Athelstane en lui saisissant la main ; car lorsque, sortant de son indolence habituelle, il s’agissait pour lui de penser ou d’agir, ses actions et ses sentiments étaient d’accord avec sa noble origine. « Non ; j’aimerais mieux rester dans cette salle, n’ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la mesure d’eau accordées aux prisonniers, que de devoir ma liberté à ce serf qui ne veut se dévouer que pour son maître.

— On vous qualifie d’hommes sages, seigneurs, dit Wamba, et moi je passe pour un fou : en bien ! mon oncle Cedric, et vous, mon cousin Athelstane, le fou prononcera dans cette affaire, et vous épargnera la peine de pousser plus loin vos politesses. Je suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser monter que par John Duck. Je viens pour sauver mon maître ; et s’il n’y veut pas consentir, en bien ! je m’en retournerai comme je suis venu. Un service ne se renvoie pas de l’un à l’autre comme une balle ou un volant, et je ne veux être pendu pour qui que ce soit, si ce n’est pour mon maître.

— Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne perdez pas cette occasion, croyez-moi. Votre présence encouragera nos amis à travailler à notre délivrance ; au lieu que si vous restez ici, notre perte est certaine.

— Y a-t-il au dehors quelque apparence de salut ? » demanda Cedric en regardant le fou.

« Apparence ! répéta Wamba ; ah bien oui ! Permettez-moi de vous représenter que ce froc vaut en ce moment un habit de général. Cinq cents hommes sont là tout près, et ce matin même j’étais un de leurs principaux chefs ; mon bonnet de fou était un casque, et ma marotte un gourdin. Bien, bien ! nous verrons ce qu’ils gagneront au change, un fou pour un homme sage. À vous parler franchement, je crains fort qu’ils ne perdent en valeur ce qu’ils pourront gagner en prudence. Adieu donc, mon maître ; de grâce, soyez humain pour le pauvre Gurth et pour son chien Fangs, et faites suspendre mon bonnet dans la salle de Rotherwood, en mémoire de ce que je donne ma vie pour sauver celle de mon maître, en fou fidèle et dévoué. » Wamba prononça ces derniers mots d’un ton moitié sérieux, moitié comique, et les yeux de Cedric se remplirent de larmes.

« Ta mémoire sera conservée, » lui répondit-il avec émotion, « tant que l’attachement et la fidélité seront honorés sur la terre. Mais j’ai l’espoir que je trouverai les moyens de sauver Rowena, Athelstane, et toi aussi, mon pauvre fou : ton dévoûment ne peut manquer de trouver sa récompense. »

L’échange des vêtements fut promptement terminé ; mais tout-à-coup Cedric parut frappé d’une idée. « Je ne sais d’autre langue que la mienne, dit-il, et quelques mots de ce normand si ridicule et si affecté. Comment pourrai-je me faire passer pour un frère ?

— Le succès dépend de deux mots magiques, répondit Wamba : Pax vobiscum ! répond à tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou venez, mangez ou buvez, bénissez ou excommuniez, Pax vobiscum ! s’applique à tout. Ces mots sont aussi utiles à un moine qu’une baguette à un enchanteur, et un manche à balai à une sorcière. Mais prononcez-les surtout d’un ton grave et solennel : Pax vobiscum ! Gardes, sentinelles, chevaliers, écuyers, cavaliers, fantassins, tous éprouveront l’effet de ce charme puissant. Je pense que s’ils me conduisent demain à la potence, ce qui pourrait bien m’arriver, j’essaierai l’efficacité de ces deux mots sur l’exécuteur de la sentence.

— Puisque c’est ainsi, j’aurai bientôt pris les ordres religieux, dit Cedric : Pax vobiscum ! je ne l’oublierai pas. Noble Athelstane, recevez mes adieux, adieu aussi à toi, mon pauvre garçon, toi dont le cœur peut te faire pardonner la faiblesse de ta tête ; je te sauverai ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne sera pas versé, tant que le mien coulera dans mes veines, comptez-y, Athelstane ; et pas un cheveu ne tombera de la tête de cet esclave fidèle, qui risque sa vie pour son maître, tant que Cedric pourra le défendre. Adieu.

— Adieu, noble Cedric, répondit Athelstane ; souvenez-vous que pour bien remplir le rôle d’un moine, vous devrez accepter à boire partout où on vous l’offrira.

— Adieu, notre oncle, ajouta Wamba ; n’oubliez pas : Pax vobiscum ! »

Ainsi endoctriné, Cedric se mit en route, et il ne fut pas longtemps sans rencontrer l’occasion d’éprouver la vertu du charme que son bouffon lui avait recommandé comme tout-puissant. Dans un passage sombre et voûté par lequel il espérait arriver à la grande salle du château, il rencontra une femme. « Pax vobiscum ! » dit le faux frère, et il pressait le pas pour s’éloigner, lorsqu’une voix douce lui répondit :

Et vobis quœso, domine reverendissime, pro misericordia vestra.

— Je suis un peu sourd, » répliqua Cedric en bon saxon ; puis s’arrêtant subitement : « Malédiction sur le fou et son Pax vobiscum ! j’ai brisé ma lance dès le premier choc. »

Il était assez commun à cette époque de trouver un prêtre qui fût sourd de son oreille latine, et la personne qui s’adressait à Cedric le savait fort bien. « Oh ! par charité, révérend père, » reprit-elle en saxon, « daignez consentir à visiter un prisonnier blessé qui est dans ce château ; veuillez lui apporter les consolations de votre saint ministère, et prendre pitié de lui et de nous, ainsi que vous l’ordonne votre caractère sacré ; jamais bonne œuvre n’aura été plus glorieuse pour votre couvent.

— Ma fille, » répondit Cedric fort embarrassé, « le peu de temps que j’ai à passer dans ce château ne me permet pas d’exercer les saints devoirs de ma profession ; il faut que je m’éloigne sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.

— Ô mon père ! je vous supplie par les vœux que vous avez faits de ne pas laisser sans secours spirituels un homme opprimé, un homme en danger de mort !

— Que le diable m’enlève et me laisse dans Ifrin[93] avec les âmes d’Odin et de Thor ! » s’écria Cedric hors de lui ; et probablement il allait continuer sur ce ton peu analogue au saint caractère dont il se couvrait, quand tout-à-coup il fut interrompu par la voix aigre d’Urfried, la vieille habitante de la tourelle.

« Comment, mignonne, disait-elle, est-ce ainsi que vous êtes reconnaissante de la bonté avec laquelle je vous ai permis de quitter votre prison ? Osez-vous forcer cet homme respectable à se mettre en colère pour se débarrasser des importunités d’une juive ?

— Une juive ! » s’écria Cedric profitant de la circonstance pour s’éloigner, « femme ! laisse-moi passer ; ne m’arrête pas davantage si tu ne veux t’exposer à ma colère : ne me touche pas, tu souillerais mes vêtements sacrés.

— Venez par ici, mon père, reprit la vieille sorcière ; vous êtes étranger dans ce château, et vous ne pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, car j’ai besoin de vous parler. Quant à vous, fille d’une race maudite, retournez dans la chambre du malade, veillez sur lui jusqu’à mon retour, et malheur à vous si vous vous éloignez encore sans ma permission ! »

Rébecca obéit. À force d’importunités elle était parvenue à obtenir d’Urfried la permission de descendre un moment de la tour ; et la vieille lui avait confié la garde du blessé, emploi qu’elle avait accepté avec joie. Tout occupée de leur danger commun, et prompte à saisir la moindre chance de salut qui pouvait s’offrir, Rébecca avait fondé quelque espoir sur la présence de l’homme pieux dont Urfried lui avait annoncé l’arrivée dans ce château infernal. Elle avait donc épié attentivement l’instant de son retour, dans le dessein de s’adresser à lui et de l’intéresser en faveur des prisonniers ; mais ses tentatives, comme on le voit, n’avaient été couronnées d’aucun succès.


CHAPITRE XXVII.


« Infortunée ! et que peux-tu m’apprendre qui n’atteste à la fois ta douleur, ta honte et ton crime ! Ton destin est connu de toi-même ; cependant, viens, commence ton récit. — Mais j’ai bien des chagrins d’une autre espèce, et encore plus profonds. Pour soulager mon âme à la torture, prête l’oreille à mes plaintes ; et si je ne puis trouver un être sensible pour me secourir, du moins que j’en trouve un pour m’entendre.
Crabbe, Le Palais de justice.


Lorsque Urfried, à force de grommeler et de menacer, eut décidé Rébecca à retourner auprès du blessé, elle conduisit Cedric, qui ne la suivait qu’avec répugnance, dans une petite chambre dont elle ferma soigneusement la porte. Plaçant alors sur une table un flacon de vin et deux verres, elle lui dit, d’un ton plutôt affirmatif qu’interrogatif : « Tu es Saxon, mon père ?… Ne le nie pas, » continua-t-elle en s’apercevant que Cedric hésitait à répondre ; « les sons de ma langue maternelle sont doux à mon oreille, quoique je ne les entende que rarement, c’est-à-dire lorsqu’ils sortent des lèvres de misérables serfs, êtres dégradés que les orgueilleux Normands condamnent aux travaux les plus vils de cette demeure. Tu es Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi vrai que tu es serviteur de Dieu. Je te le répète, tes accents sont doux à mon oreille.

— Aucun prêtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce château ? reprit Cedric. Il me semble qu’il serait de leur devoir de venir consoler les enfants opprimés de leur malheureuse patrie.

— Ils n’y viennent pas ; ou, s’ils y viennent, ils aiment mieux s’asseoir au banquet des conquérants, des tyrans de leur patrie, que d’écouter les gémissements de leurs compatriotes, du moins est-ce là ce qu’on dit d’eux ; quant à moi, j’en sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n’est entré dans ce château d’autre prêtre que le chapelain. Normand débauché qui partageait les orgies nocturnes de Front-de-Bœuf, et qui, depuis long-temps, est allé rendre compte là-haut de ses actions ici-bas. Mais tu es Saxon, mon père, un prêtre saxon, et j’ai une question à te faire.

— Je suis Saxon, je l’avoue, mais indigne du nom de prêtre. Laissez-moi partir ; je vous jure que je reviendrai, ou que j’enverrai un de nos frères, plus digne que moi d’entendre votre confession.

— Attends encore quelques instants ; la voix qui te parle en ce moment sera bientôt étouffée sous la fraîcheur de la terre, et je ne voudrais pas descendre dans la tombe comme j’ai vécu, comme une brute ! Mais buvons : le vin me donnera la force de te révéler les horreurs dont ma vie est un tissu. » À ces mots elle remplit une coupe, et la vida avec une effrayante avidité, comme si elle eût craint d’en perdre une seule goutte. « Cette liqueur étourdit, dit-elle, mais elle ne réjouit pas le cœur. » Puis, remplissant une autre coupe : « Tiens, père, bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma coupable vie sans tomber de ta hauteur ! »

Cedric aurait bien voulu se dispenser de lui faire raison ; mais elle fit un signe qui exprima tant d’impatience et de désespoir, qu’il consentit à lui céder, et il répondit à son appel en vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, et elle commença ainsi son histoire :

« Je ne suis pas née dans la misérable condition où tu me vois aujourd’hui. J’étais libre, heureuse, honorée, aimée ; maintenant je suis esclave, méprisable, avilie ; tant que j’ai eu de la beauté, j’ai été le jouet honteux des passions de mes maîtres, et je suis devenue l’objet de leurs mépris et de leurs insultes lorsqu’elle a été flétrie. Peux-tu t’étonner, mon père, que je haïsse l’espèce humaine, et par dessus tout la race qui a opéré en moi un changement aussi déplorable ? la malheureuse, aujourd’hui sillonnée de rides et décrépite, dont la rage s’exhale devant toi en malédictions impuissantes, peut-elle oublier qu’elle est la fille du noble thane de Torquilstone, dont un seul regard faisait trembler mille vassaux !

— Toi, la fille de Torquil Wolfganger ! » s’écria Cedric en reculant de surprise ; « toi, la fille de ce noble Saxon, de l’ami, du compagnon d’armes de mon père !

— L’ami de ton père ! répéta Urfried ; c’est donc Cedric-le-Saxon qui est devant mes yeux ; car le noble Hereward de Rotherwood n’avait qu’un fils dont le nom est bien connu parmi ses compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement religieux ? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t’a porté à chercher un refuge contre l’oppression sous les voûtes obscures d’un cloître ?

— Peu t’importe ce que je suis ! dit Cedric ; poursuis, malheureuse femme, ton récit d’horreurs et de crimes ! oui, de crimes, et c’en est un déjà que d’avoir vécu pour les révéler.

— Eh bien donc, j’ai à te révéler un crime affreux qui pèse sur ma conscience, un crime tel que tous les châtiments de l’enfer ne pourront l’expier. Dans ces mêmes murs teints du sang de mon père et de mes frères, dans ces murs ensanglantés, j’ai vécu l’esclave de leur meurtrier, j’ai partagé ses plaisirs et son odieux amour : n’était-ce pas assez pour que chacun des soupirs qui s’exhalait de mon sein fût un crime ?

— Misérable ! s’écria Cedric ; quoi ! tandis que les amis de ton père, tous les vrais Saxons, déploraient sa mort et priaient pour le repos de son âme et de celle de son vaillant fils ; tandis que dans ces prières se mêlait le nom d’Ulrique, car on le croyait assassinée ; tandis que tous prenaient le deuil pour honorer la mémoire de ceux qui n’étaient plus, tu vivais pour mériter notre haine et notre exécration ; tu vivais pour t’unir au meurtrier de tes proches, de tes parents les plus chers, à celui qui avait immolé jusqu’à l’enfant au berceau, de peur qu’il ne restât un seul rejeton mâle de la noble maison de Torquil Wolfganger… tu étais unie à ce vil tyran par les liens d’un amour illégitime !

— Oui, par des liens illégitimes, mais non par ceux de l’amour. On rencontrerait plutôt l’amour dans les régions infernales de la géhenne éternelle que sous ces voûtes sacrilèges. Non, je n’ai pas au moins ce reproche à me faire. Abhorrer Front-de-Bœuf et toute sa race n’a cessé d’être le seul sentiment de mon âme, alors même qu’il se croyait aimé de moi, qu’il me croyait plongée dans la coupable ivresse des sens.

— Vous l’abhorriez ? dites-vous, et cependant vous pouviez vivre près de lui ! Malheureuse ! ne se trouvait-il donc sous ta main ni poignard, ni couteau, pour mettre fin à votre existence ? y attachiez-vous assez de prix encore pour vouloir la conserver ? Heureusement pour toi que le château d’un Normand garde ses secrets aussi sûrement que la tombe, car si jamais j’eusse imaginé que la fille de Torquil vécût en communauté avec le meurtrier de son père, l’épée d’un Saxon aurait trouvé le chemin de son cœur, dans les bras de son corrupteur lui-même.

— Aurais-tu réellement été capable de rendre une telle justice au nom et à l’honneur des Torquil ? » demanda celle que désormais nous nommerons Ulrique ; « alors tu es véritablement le Saxon que vante la renommée. Dans l’enceinte de ces lieux maudits, ou, comme tu le dis avec raison, le crime s’enveloppe d’un mystère impénétrable, j’ai entendu le nom de Cedric ; et quelque criminelle, quelque dégradée que je fusse, je me réjouissais en pensant qu’il restait encore un vengeur à notre malheureuse patrie. J’ai eu aussi quelques heures de vengeance ; j’ai soufflé la discorde entre mes ennemis, j’ai suscité les querelles et le meurtre ; au milieu des vapeurs de l’ivresse, j’ai vu leur sang couler, et j’ai entendu avec délices les gémissements de leur agonie ! Regarde-moi, Cedric, ne trouves-tu pas encore sur ce visage souillé et flétri quelque trait qui te rappelle ceux des Torquil ?

— Ne me parle pas des Torquil, Ulrique, » répondit Cedric avec une expression de chagrin et d’horreur ; « cette ressemblance que tu veux que je retrouve est celle qui existe entre un cadavre qui sort du tombeau, ranimé pour quelques instants par le démon, et l’homme que nous avons vu plein de vie.

— Soit ; mais cette figure infernale portait le masque d’un esprit de lumière, lorsqu’elle parvint à exciter la haine entre Front-de-Bœuf et son fils Reginald. Les ténèbres de l’enfer devraient cacher ce qui s’ensuivit ; mais l’amour de la vengeance doit arracher le voile, et publier impitoyablement ce qui serait capable de forcer les morts à se lever pour parler. Depuis long-temps les flammes dévorantes de la discorde consumaient le cœur du tyran farouche et celui de son sauvage fils ; depuis long-temps je nourrissais en secret une haine atroce : elle éclata au milieu d’une orgie, et mon oppresseur succomba à sa propre table, et de la main de son propre fils. Tels sont les secrets que cachaient ces horribles voûtes ! Murs maudits, écroulez-vous ! » ajouta la furie en dirigeant ses regards vers le plafond de la salle ; « écrasez sous vos décombres et ensevelissez à jamais tous ceux qui furent initiés à ces affreux mystères !

— Et toi, créature pétrie de crimes et de misères, quel fut ton sort après la mort de ton ravisseur ?

— Devine-le, mais ne me le demande pas !… Je continuai d’habiter cette infâme demeure jusqu’à ce que la vieillesse, une vieillesse hideuse et prématurée, eût imprimé ses rides sur mon front. Je me vis méprisée, insultée dans ces mêmes lieux où naguère tout obéissait à ma voix ; forcée de borner ma vengeance à des efforts infructueux, à des intrigues secondaires, ou aux malédictions sans effet d’une rage impuissante, et condamnée à entendre, de la tour solitaire où je suis confinée, le bruit des orgies et des festins auxquels jadis je prenais part, ainsi que les cris et les gémissements des nouvelles victimes de l’oppression.

— Ulrique, » reprit Cedric avec sévérité, « comment oses-tu, avec un cœur qui, je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes crimes ; comment oses-tu, dis-je, adresser la parole à un homme revêtu de la robe que je porte ? Malheureuse ! dis-moi ce que pourrait faire pour toi le saint roi Édouard lui-même, s’il était en ta présence ? Le saint roi confesseur était doué par le ciel du pouvoir de guérir la lèpre du corps, mais Dieu seul peut guérir celle de l’âme.

— Ne te détourne pas de moi, prophète sévère, prophète de colère, s’écria-t-elle, mais dis-moi plutôt, si tu le peux, ce que produiront ces sentiments nouveaux qui sont nés dans ma solitude et qui la troublent sans cesse ?… Pourquoi des forfaits commis depuis si long-temps viennent-ils se retracer à mon imagination avec une horreur nouvelle et insurmontable ?… Quel sort est préparé au delà du tombeau à celle dont le partage sur la terre a été une vie tellement misérable que nulle expression ne pourrait la peindre ?… J’aimerais mieux retourner à Woden-Herthe et Zernebock, à Mista, Skrogula, les dieux de nos ancêtres païens, que de souffrir par anticipation le supplice des terreurs dont mes jours et mes nuits sont assaillis.

— Je ne suis pas prêtre, » reprit Cedric en se détournant avec dégoût de cette image déplorable du crime, du malheur et du désespoir ; « je ne suis pas prêtre, quoique j’en porte la robe sacrée.

— Prêtre ou laïque, tu es le seul être humain craignant Dieu et respectant les hommes que j’aie vu depuis vingt ans. M’ordonnes-tu donc de m’abandonner au désespoir ?

— Je t’ordonne le repentir, je t’exhorte à recourir à la prière et à la pénitence ; peut-être alors obtiendras-tu miséricorde. Mais je ne puis ni ne veux rester plus long-temps avec toi.

— Reste encore un moment, fils de l’ami de mon père ; ne me quitte pas ainsi, je t’en conjure, de peur que l’esprit du mal, qui a dirigé toute ma vie, ne me pousse à me venger de ton mépris et de ton insensibilité ! Crois-tu que si Front-de-Bœuf trouvait Cedric le Saxon dans son château, sous ce déguisement, ta vie serait de longue durée ? Déjà ses yeux planent sur toi, comme ceux d’un faucon sur sa proie.

— Me déchirât-il les entrailles, ma langue ne proférera pas une seule parole que mon cœur ne puisse avouer. Je mourrai en Saxon, fidèle à ma parole et au culte de la vérité. Retire-toi, ne me touche pas ! La vue de Front-de-Bœuf lui-même me serait moins odieuse que celle d’une créature aussi avilie et aussi dégénérée que toi.

— Ce n’est que trop vrai ! » répondit Ulrique cessant de le retenir ; « pars donc, et oublie, dans l’orgueil de ta vertu, que la misérable qui est devant toi est la fille de l’ami de ton père ; pars. Si mes souffrances me séparent de l’espèce humaine, me séparent de ceux dont j’avais droit d’attendre quelque protection, notre vengeance sera commune, et elle ne se fera pas attendre, j’en ai l’espoir. Chacun entendra parler de ce que je ne craindrai pas d’entreprendre. Personne ne m’aidera ; mais adieu ! Ton mépris a rompu le dernier lien qui m’attachait encore à mes semblables, la pensée consolante que mes malheurs exciteraient la pitié de mes compatriotes.

— Ulrique, » dit Cedric ému par cet appel, « n’as-tu donc supporté la vie au milieu de tant de crimes et d’infortunes que pour céder au désespoir au moment que tes yeux s’ouvrent sur l’énormité de tes fautes, et lorsque le repentir et la pénitence devraient être ton unique pensée ?

— Cedric, tu connais peu le cœur humain ; tu ne sais pas que pour penser et agir comme je l’ai fait, il faut porter jusqu’à la frénésie l’amour du plaisir, la soif de la vengeance et le désir orgueilleux du pouvoir. Ces passions sont trop impétueuses, trop enivrantes, pour que l’âme, en s’y abandonnant, puisse conserver la faculté du repentir. Leur fureur est amortie depuis long-temps ; la vieillesse n’a plus de plaisir ; ses rides repoussantes n’ont aucune influence, et la vengeance elle-même expire au milieu d’impuissantes malédictions. C’est alors que les remords et ses serpents font sentir au cœur du coupable leurs dards empoisonnés ; c’est alors que naissent les regrets du passé et le désespoir de l’avenir ; c’est alors que, semblables aux démons de l’enfer, nous éprouvons que les remords ne sont pas le repentir ! Mais tes paroles ont réveillé en moi une nouvelle âme ; comme tu l’as dit, tout est possible à ceux qui savent mourir. Tu m’as montré des moyens de vengeance : sois certain que je les saisirai. Cette passion terrible ne m’avait dominée jusqu’à présent que de concert avec d’autres passions rivales ; désormais elle me possédera tout entière ; et toi-même tu avoueras que, quelque criminelle qu’ait été la vie d’Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des forces sont réunies autour de cet infâme château afin de l’assiéger ; hâte-toi de te mettre à leur tête et de les disposer pour l’assaut ; et lorsque tu verras un drapeau rouge flotter sur la tour de l’est, presse vivement les Normands : ils auront assez d’ouvrage dans l’intérieur ; tu pourras escalader les murs en dépit de leurs flèches et de leurs arquebuses. Pars, je t’en supplie, suis ton destin, et laisse-moi suivre le mien. »

Cedric aurait désiré quelques renseignements plus positifs sur le dessein qu’elle annonçait d’une manière si obscure ; mais la voix farouche de Front-de-Bœuf se fit entendre tout-à-coup ; « À quoi s’amuse ce fainéant de prêtre ? s’écria-t-il ; par les coquilles de saint Jacques de Compostelle, j’en ferai un martyr s’il s’arrête ici pour semer la trahison parmi mes gens !

— Une conscience bourrelée est un sinistre prophète, s’écria Ulrique ; mais ne t’effraie pas : va rejoindre les tiens, pousse le cri de guerre des Saxons, et si les Normands y répondent par le chant belliqueux de Rollon, la vengeance se charge de chanter le refrain. »

À ces mots elle disparut par une porte dérobée, et Reginald Front-de-Bœuf entra dans la chambre. Ce ne fut pas sans se faire violence que Cedric s’inclina devant l’orgueilleux baron, qui lui rendit son salut par une légère inclination de tête.

« Vos pénitents, mon père, ont fait une longue confession : mais tant mieux pour eux ! car c’est la dernière qu’ils feront. Les as-tu préparés à la mort ?

— Je les ai trouvés dans les meilleures dispositions, » répondit Cedric en mauvais français ; « ils s’attendent à tout depuis qu’ils savent au pouvoir de qui ils sont tombés.

— Si je ne me trompe, frère, reprit Front-de-Bœuf, il me semble que ton jargon sent diablement le saxon ?

— J’ai été élevé dans le couvent de Saint-Withold de Burton, répondit Cedric.

— Tant pis. Il vaudrait mieux pour toi que tu fusses né Normand, ce qui conviendrait beaucoup mieux aussi à mes desseins ; mais dans la conjoncture actuelle je n’ai pas la liberté du choix. Ce couvent de Saint-Withold de Burton est un nid de hiboux qui mérite la peine que l’on prendra à le dénicher : le jour n’est pas éloigné où le froc ne protégera pas plus le Saxon que ne le protège la cotte de mailles.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit Cedric d’une voix tremblante de colère, ce que Front-de-Bœuf attribua à la crainte.

« Tu crois voir déjà nos hommes d’armes dans ton réfectoire et dans tes celliers ! Mais j’ai un service à réclamer de ton saint ministère : consens à me le rendre ; et quel que soit le sort des autres, tu pourras dormir dans ta cellule aussi tranquillement qu’un limaçon dans sa coquille.

— Faites-moi connaître vos ordres, » dit Cedric s’efforçant de déguiser son émotion.

« Eh bien, suis-moi par ce passage ; je te ferai sortir par la poterne. » Et tout en marchant devant le moine supposé, Front-de-Bœuf l’instruisit de ce qu’il attendait de lui. « Tu vois d’ici ce troupeau de pourceaux saxons qui ont osé environner le château de Torquilstone. Dis-leur tout ce que tu voudras sur la faiblesse de cette forteresse, de manière à les retenir ici pendant vingt-quatre heures, et porte sur-le-champ ce message… Mais un instant, sire prêtre, sais-tu lire ?

— Non, excepté mon bréviaire, répondit Cedric ; encore ne connais-je ses caractères sacrés que parce que je sais par cœur le service divin, grâce à Notre-Dame et à saint Withold.

— Tu es justement le messager qu’il me faut. Porte donc cette lettre au château de Philippe de Malvoisin ; tu diras qu’elle est envoyée par moi ; que c’est le templier Brian de Bois-Guilbert qui l’a écrite, et que je le prie de la faire passer à York avec toute la diligence qu’y peut mettre un cavalier bien monté. Dis-lui encore qu’il n’ait aucune inquiétude, qu’il nous trouvera frais et dispos derrière nos retranchements. Ce serait une honte à nous de nous tenir cachés devant une troupe de vagabonds qui fuiront à l’aspect de nos étendards et au bruit des pas de nos chevaux. Je te le répète, moine : imagine quelque tour de ta façon pour engager ces vauriens à conserver leur position jusqu’à l’arrivée de nos amis et de leurs bonnes lances. Ma vengeance est éveillée ; elle ressemble à un faucon qui ne peut dormir s’il n’a saisi sa proie.

— Par mon saint patron ! » s’écria Cedric avec plus de chaleur que n’en exigeait son rôle, « par tous les saints qui ont vécu et qui sont morts en Angleterre, je vous obéirai ! Pas un Saxon ne s’éloignera de ces murailles, si j’ai assez d’adresse et assez d’influence sur eux pour les retenir.

— Vraiment ! dit Front-de-Bœuf ; tu changes de ton, sire moine, et tu parles avec autant de chaleur que si tu devais tressaillir de joie en voyant massacrer ce vil troupeau saxon : cependant tu es de la race de ces pourceaux. »

Cedric n’était pas très versé dans l’art de la dissimulation, et il aurait eu besoin en ce moment que le cerveau fertile de Wamba vînt lui suggérer une réponse. Mais la nécessité est mère de l’invention, dit un vieux proverbe, et il murmura sous son capuchon quelques mots qui firent croire à Front-de-Bœuf qu’il regardait les gens qui cernaient le château comme des rebelles et des excommuniés.

« De par Dieu ! s’écria ce dernier, tu dis vrai : j’oubliais que les fripons peuvent détrousser un gros abbé saxon aussi lestement que s’il était né de l’autre côté du détroit. N’est-ce pas le prieur de Saint-Yves qu’ils lièrent à un chêne, et qu’ils forcèrent à chanter la messe tandis qu’ils vidaient ses malles et ses valises ? Mais non, de par Notre-Dame ! ce tour fut joué par Gautier de Middleton, un de nos compagnons d’armes ; mais ce furent des Saxons qui pillèrent la chapelle de Saint-Bees, et qui lui volèrent ses calices, ses chandeliers et ses ciboires ; n’est-il pas vrai ?

— Ce n’étaient pas des hommes craignant Dieu, répondit Cedric.

— Ils burent, en outre, tout le vin et la bière qui étaient en réserve pour plus d’une orgie secrète, bien que vous prétendiez, vous autres moines, n’être occupés que de vigiles, de jeûnes et de matines. Prêtre, tu dois avoir fait vœu de tirer vengeance d’un tel sacrilège.

— Oui, j’ai fait vœu de vengeance, murmura Cedric ; j’en prends à témoin saint Withold. »

Ils arrivaient en ce moment à la poterne, et, après avoir traversé le fossé sur une simple planche, ils atteignirent une petite redoute extérieure, ou barbacane, qui donnait sur la campagne par une porte de sortie bien défendue.

« Pars donc, dit Front-de-Bœuf, et, si tu remplis exactement mon message et que tu reviennes ensuite ici, tu y trouveras de la chair de Saxon à meilleur marché que ne le fut jamais la chair de porc dans les boucheries de Sheffield. Écoute encore : tu me parais un joyeux prêtre, un bon vivant ; reviens après l’assaut, et tu boiras autant de Malvoisie qu’il en faudrait pour enivrer tout un couvent.

— Assurément, nous nous reverrons, répondit Cedric.

— En attendant, prends ceci, « continua le Normand ; et au moment où Cedric franchissait le seuil de la poterne, il lui mit dans la main un besan d’or, puis il ajouta : « Souviens-toi que je t’arracherai ton froc et ta peau si tu manques de fidélité.

— Tu seras libre de faire l’un et l’autre, » répondit Cedric en s’éloignant avec joie et à grands pas de la poterne, « si, lorsque nous nous reverrons, je ne mérite pas quelque chose de mieux encore de ta main. » Se retournant alors vers le château, il jeta au baron son besan d’or en s’écriant : « Astucieux Normand, puisses-tu périr, toi et ton argent ! »

Front-de-Bœuf n’entendit qu’imparfaitement ces paroles ; mais le geste qui les accompagnait lui parut très suspect : « Archers, » s’écria-t-il aux sentinelles qui gardaient les murailles, « envoyez une flèche dans le froc de ce moine… Mais non, » reprit-il quand il les vit bander leurs arcs, « ce serait peut-être agir inconsidérément ; il faut nous fier à lui, à défaut de meilleur expédient. Au pis aller, ne puis-je pas traiter avec ces chiens de Saxons que je tiens ici prisonniers ? Holà ! Gilles, qu’on m’amène Cedric de Rotherwood et cet autre butor qui est avec lui, ce malotru de Coninsgburgh, qu’ils nomment Athelstane, je crois. Ces noms sont si durs pour la langue d’un chevalier normand, qu’ils laissent un goût de lard dans la bouche. Préparez-moi un flacon de vin, afin que, comme dit joyeusement le prince Jean, je puisse me la laver et me la rincer ; portez-le dans la salle d’armes, et conduisez-y les prisonniers. »

Ses ordres furent exécutés à l’instant ; et lorsqu’il entra dans cette salle gothique ornée de trophées conquis par sa valeur et par celle de son père, il trouva sur une table massive de chêne un flacon de vin, et en face de lui les deux prisonniers saxons gardés par quatre de ses gens. Front-de-Bœuf, après avoir bu une longue rasade, examina ses deux captifs. Il était très peu familiarisé avec les traits de Cedric, qu’il n’avait vu que rarement, et qui évitait soigneusement toute communication avec ses voisins normands : or il n’est pas étonnant que le soin avec lequel Wamba s’efforça de se cacher le visage avec son bonnet, le changement de costume, et l’obscurité de la salle, furent cause que Front-de-Bœuf ne s’aperçut pas que celui des prisonniers auquel il attachait le plus d’importance s’était évadé.

« Mes braves Saxons, leur dit-il, comment trouvez-vous que vous êtes traités à Torquilstone ? Savez-vous le châtiment que méritent votre outrecuidance et la conduite présomptueuse que vous avez tenue au banquet d’un prince de la maison d’Anjou ? Avez-vous oublié comment vous avez répondu à l’hospitalité que vous avez reçue du prince royal Jean, et que vous méritiez si peu ? De par Dieu et saint Denis ! si vous ne payez pas une énorme rançon, je vous ferai pendre par les pieds aux barreaux de fer de ces fenêtres, jusqu’à ce que les corbeaux et les vautours aient fait de vos corps deux squelettes. Parlez donc, chiens de Saxons : que m’offrez-vous pour racheter vos misérables vies ? Vous, sire de Rotherwood, que me donnerez-vous ?

— Pas une obole, répondit Wamba ; quant à me pendre par les pieds, on prétend que mon cerveau est bouleversé depuis le jour où, pour la première fois, on me couvrit la tête d’un béguin, et il est possible qu’en me tournant sens dessus dessous il revienne à sa place naturelle.

— Par sainte Geneviève ! s’écria Front-de-Bœuf, quel est celui qui me tient un pareil langage ? » Et du revers de sa main il fit tomber le bonnet de Cedric qui couvrait la tête du bouffon ; puis écartant son manteau, il reconnut le collier de cuivre, marque évidente de sa servitude. « Gilles, Clément, chiens de vassaux ! s’écria le Normand furieux, qui m’avez-vous amené ici ?

— Je crois que je pourrai vous l’apprendre, » dit de Bracy qui entrait en ce moment ; « c’est le fou de Cedric, celui qui, dans une dispute sur la préséance, entre son maître et Isaac d’York, montra tant de valeur.

— Eh bien ! je me charge d’arranger ce différend, reprit Front-de-Bœuf ; ils seront pendus au même gibet, à moins que son maître et ce verrat de Coningsburgh ne rachètent leur vie à un bien haut prix. Leur fortune entière est le moins qu’ils puissent donner. Il faut en outre qu’ils fassent retirer cet essaim de Saxons qui entoure le château ; qu’ils renoncent à leurs prétendus privilèges, et qu’ils se reconnaissent nos serfs et nos vassaux : trop heureux si dans l’ère nouvelle qui s’ouvre devant nous, nous leur laissons le droit de respirer. Allez, » dit-il à deux de ses gens, « allez me chercher le véritable Cedric. Pour cette fois je vous pardonne votre erreur d’autant plus volontiers que vous n’avez fait que prendre un fou pour un franklin saxon.

— Oui, dit Wamba ; mais Votre Excellence chevaleresque pourra bien trouver ici plus de fous que de franklins.

— Que veut dire ce fripon ? » demanda Front-de-Bœuf à ceux qui le gardaient. Ceux-ci répondirent avec crainte et en hésitant, que si cet individu n’était pas Cedric, ils ignoraient ce que Cedric était devenu.

« De par tous les saints du paradis ! dit de Bracy, il faut qu’il se soit échappé sous les habits du moine !

— De par tous les diables de l’enfer ! s’écria Front-de-Bœuf, c’était donc le verrat de Rotherwood que j’ai conduit à la poterne et à qui j’ai ouvert la porte de ma propre main ! Quant à toi, dit-il à Wamba, toi dont la folie a déjoué la prétendue sagesse d’idiots plus idiots que toi, je te donnerai les saints ordres, et te ferai tonsurer. Holà ! qu’on lui arrache la peau du crâne, et qu’on le précipite la tête la première du haut des murailles. Eh bien ! ton métier est de plaisanter ; plaisante donc maintenant !

— Vous me traitez bien mieux que vous ne me l’aviez promis, noble chevalier, » repartit le pauvre Wamba que ses habitudes de bouffonnerie ne pouvaient abandonner, même devant la perspective d’une mort prochaine : « en me donnant la calotte rouge dont vous parlez, vous ferez de moi un cardinal, de simple moine que j’étais.

— Le pauvre diable ! dit de Bracy, veut mourir fidèle à sa vocation. Front-de-Bœuf, de grâce, épargnez sa vie, donnez-le-moi, il divertira ma compagnie franche… Qu’en dis-tu, fripon ? veux-tu m’appartenir et me suivre à la guerre ?

— Oui, vraiment, mais avec la permission de mon maître ; car, voyez-vous, » dit-il en montrant le collier qu’il portait, « je ne puis quitter ceci sans son consentement.

— Oh ! une lime normande aura bientôt scié le collier d’un serf saxon, répondit de Bracy.

— Vraiment, noble sire ? reprit le bouffon : de là sans doute vient le proverbe : Scie normande sur le chêne saxon, joug normand sur le cou saxon, cuillère normande dans le plat saxon, et l’Angleterre gouvernée selon le caprice des Normands : l’Angleterre ne retrouvera sa gaîté que lorsqu’elle sera délivrée de ces quatre fléaux.

— Tu as réellement bien de la bonté, de Bracy, dit Front-de-Bœuf, de t’amuser à écouter les sornettes de ce fou, quand notre ruine se prépare. Ne vois-tu pas que nous sommes dupés, et que notre projet de communication avec nos amis du dehors vient d’échouer par les ruses de ce bouffon bariolé dont tu te montres le protecteur si empressé ? Qu’avons-nous à attendre désormais, si ce n’est un assaut prochain ?

— Aux murailles donc ! aux murailles ! s’écria de Bracy : m’as-tu jamais vu triste au moment du combat ? Qu’on appelle le templier, et qu’il défende sa vie avec la moitié du courage qu’il a montré à défendre son ordre : viens toi-même déployer ta taille de géant sur les murailles ; de mon côté, je ne m’épargnerai pas : sois sûr qu’il serait aussi facile aux Saxons d’escalader le ciel que les murs de Torquilstone. Mais au surplus, si vous voulez entrer en arrangement avec ces vauriens, pourquoi n’emploieriez-vous pas la médiation de ce digne franklin, qui paraît depuis quelques instants jeter un œil d’envie sur ce flacon de vin ? Tiens, Saxon, » continua-t-il en s’adressant à Athelstane et en lui présentant une coupe pleine, « rince-toi le gosier avec cette noble liqueur, et réveille ton âme engourdie, afin de nous dire quelle rançon tu nous offres pour ta liberté.

— Ce qu’un homme d’honneur peut donner, répondit Athelstane ; mille marcs d’argent pour ma liberté et celle de mes compagnons.

— Et nous garantis-tu la retraite de ces bandits, l’écume du genre humain, qui cernent le château sans nul respect pour les lois de Dieu et du roi ? lui demanda Front-de-Bœuf.

— Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour cela, répondit Athelstane ; je les déterminerai à se retirer, et je ne doute pas que le noble Cedric ne consente à me seconder.

— Nous sommes donc d’accord, dit Front-de-Bœuf ; toi et les tiens vous serez remis en liberté, et la paix régnera de part et d’autre, au moyen de mille marcs d’argent que tu me compteras. C’est une rançon bien faible, Saxon, et tu me dois de la reconnaissance pour des conditions si douces. Mais fais attention que ce traité ne concerne nullement le juif Isaac.

— Ni la fille du Juif, » dit le templier qui venait d’entrer. « Ni la suite du Saxon Cedric, ajouta Front-de-Bœuf.

— Je serais indigne du nom de chrétien si je pensais à comprendre dans ce traité les incrédules que vous venez de nommer, reprit Athelstane.

— Ajoutez encore qu’il ne concerne pas non plus lady Rowena, ajouta de Bracy ; il ne sera pas dit que je me serai laisser dépouiller d’une aussi belle conquête sans avoir rompu une lance pour elle.

— Et de plus, reprit Front-de-Bœuf, j’exclus du traité ce misérable bouffon que je garde pour qu’il serve d’exemple à tous les coquins qui, comme lui, seraient tentés de plaisanter dans des choses importantes.

— Lady Rowena est ma fiancée, » répondit Athelstane d’un ton ferme et assuré ; « et vous me feriez écarteler par des chevaux indomptés avant de me voir consentir à me séparer d’elle. Quant au serf Wamba, il a sauvé aujourd’hui la vie de son maître, et je perdrais cent fois la mienne avant que de souffrir qu’on fît tomber un cheveu de sa tête.

— Ta fiancée ! s’écria de Bracy ; lady Rowena la fiancée d’un vassal tel que toi ! Saxon, tu rêves sans doute que tes sept royaumes subsistent encore. Apprends que les princes de la maison d’Anjou ne donnent pas leurs pupilles à des hommes d’un lignage tel que le tien.

— Mon lignage, orgueilleux Normand, sort d’une source plus ancienne et plus pure que celle d’un mendiant français qui ne vit qu’au prix du sang d’une troupe de brigands rassemblés sous sa misérable bannière. Mes ancêtres furent des rois braves à la guerre, sages au conseil, qui chaque jour nourrissaient dans les vastes salles de leurs palais plus de centaines de vassaux que tu ne comptes d’individus à ta suite. Leurs noms, leur renommée, ont été célébrés par les ménestrels ; leurs lois sont conservées dans le Wittenagemotes ; leurs dépouilles mortelles ont été accompagnées à leur dernière demeure par les prières des saints, et des monastères ont été fondés sur leurs tombeaux.

— Tu as ce que tu cherchais, de Bracy, » dit Front-de-Bœuf satisfait de l’humiliation que son compagnon venait de recevoir ; « le Saxon a frappé juste.

— Aussi juste, » répondit de Bracy avec un air d’insouciance, « que peut frapper un Saxon auquel, après l’avoir chargé de chaînes, on veut bien laisser le libre usage de sa langue. Mais ta rodomontade, » ajouta-t-il en s’adressant à Athelstane, « ne rendra pas la liberté à lady Rowena. »

Athelstane, qui avait déjà parlé beaucoup plus longuement qu’il n’avait coutume de le faire sur quelque sujet que ce fût, quelque intérêt même qu’il y prît, ne fit aucune réponse. La conversation fut interrompue par l’arrivée d’un valet qui annonça qu’un moine se présentait à la poterne et demandait à entrer.

« Au nom de saint Bennet, prince de tous ces mendiants désœuvrés ! dit Front-de-Bœuf, est-ce un véritable moine, pour cette fois, ou un autre imposteur ? Esclaves, qu’on le fouille ! Si vous vous laissez duper une seconde fois, je vous ferai arracher les yeux, et mettre à la place des charbons ardents.

— Que j’endure tout l’excès de votre colère, monseigneur, dit Gilles, si celui-ci n’est pas un vrai moine. Votre écuyer Jocelyn le connaît parfaitement : il vous certifiera que c’est le frère Ambroise, moine de la suite du prieur de Jorvaulx.

— Alors qu’il soit introduit, reprit Front-de-Bœuf ; probablement il nous apporte des nouvelles de son joyeux maître. Le diable et les prêtres sont sans doute en vacances, puisqu’ils courent ainsi le pays. Qu’on éloigne ces prisonniers… Toi, Saxon, songe à ce que tu as entendu.

— Je réclame, dit Athelstane, une captivité honorable, et je demande à être logé et traité selon mon rang et comme il convient à un homme qui offre une telle rançon. De plus, je somme celui qui se croit le plus brave parmi vous de me rendre raison corps à corps de l’attentat commis contre ma liberté. Ce défi t’a déjà été porté de ma part par ton écuyer tranchant ; tu n’en as tenu aucun compte, tu dois donc y répondre : voici mon gant.

— Je n’accepte point le défi de mon prisonnier, répondit Front-de-Bœuf ; Maurice de Bracy n’y répondra pas non plus… Gilles, continua-t-il, suspends le gant de ce franklin à ce bois de cerf ; il y restera jusqu’à ce que son maître soit remis en liberté. Alors, s’il a l’audace de le redemander, ou d’affirmer qu’il a été fait mon prisonnier illégalement, je jure par le baudrier de saint Christophe qu’il trouvera un homme qui n’a jamais refusé de se trouver face à face d’un ennemi, à pied ou à cheval, seul ou à la tête de ses vassaux. »

On emmena les prisonniers, et au même moment entra le frère Ambroise, qui portait sur ses traits toutes les marques d’un trouble extrême.

« Voilà, ma foi, un véritable Pax vobiscum ! » dit Wamba en passant près de lui ; « les autres n’étaient que de la fausse monnaie.

« Sainte mère de Dieu ! » s’écria le moine en s’adressant aux chevaliers, « je suis enfin en sûreté et au milieu de chrétiens respectables.

— Oui, tu es en sûreté, répondit de Bracy ; et quant aux chrétiens, tu vois ici le vaillant baron Reginald Front-de-Bœuf, qui a les juifs en horreur ; et le brave templier Brian de Bois-Guilbert dont le métier est de tuer les Sarrasins. À de tels signes tu dois reconnaître de bons chrétiens, car je n’en connais aucun qui en porte de plus authentiques.

— Vous êtes amis et alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx, » reprit le moine sans faire attention au ton dont la réplique de de Bracy avait été faite ; « vous lui devez secours et protection comme chevaliers et frères en Dieu ; car comme dit le bienheureux saint Augustin dans son traité de Civitate Dei…

— Que le diable dise ce qu’il voudra, interrompit Front-de-Bœuf ; mais que dis-tu, toi, messire prêtre ? nous n’avons pas le temps d’écouter les citations des saints Pères.

Sancta Maria ! » dit le frère en poussant un profond soupir, « comme ces laïques sont prompts à s’emporter ! Mais enfin, braves chevaliers, apprenez que certains brigands, qui ne respirent que le crime, abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son Église, et sans égard pour la bulle du saint-siège Si quis, suadente diabolo[94]

— Frère prêtre, dit le templier, nous savons, ou du moins nous devinons tout cela. Mais, dis-nous-le tout simplement : ton maître le prieur est-il prisonnier, et de qui ?

— Hélas ! répondit le frère Ambroise, il est entre les mains des brigands qui infestent ces forêts, de ces enfants de Bélial, contempteurs du texte sacré qui dit : « Ne touchez point à mes oints, et ne faites point de mal à mes prophètes. »

— Voici une nouvelle besogne pour nos épées, » dit Front-de-Bœuf en s’adressant à ses compagnons, « et qui tournera à notre avantage. Ainsi donc le prieur de Jorvaulx, au lieu de nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-même. Comptez donc sur ces fainéants d’hommes d’église ! ils vous tombent sur les bras au moment où le danger est le plus pressant. Mais, voyons, prêtre, dis-nous en deux mots ce que ton maître attend de nous.

— Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacrilèges ont été portées sur mon révérendissime supérieur, au mépris des saints textes que je viens de citer ; et les enfants de Bélial, après avoir pillé ses malles et ses valises, et en avoir enlevé deux cents marcs d’or pur, lui demandent une rançon considérable. C’est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses amis les plus chers, de le délivrer de sa captivité, soit en payant la somme exigée, soit en employant la force des armes, suivant que vous aviserez.

— Que le prieur s’adresse au diable pour en être secouru ! dit Front-de-Bœuf. Il faut qu’il ait fait une forte libation ce matin. Où ton maître a-t-il trouvé qu’un baron normand ait jamais dénoué les cordons de sa bourse pour venir au secours d’un homme d’église, dont la bourse est dix fois plus remplie et plus pesante que la sienne ? Et comment pouvons-nous l’aider de nos bras et de nos épées, nous qui sommes renfermés ici par une troupe dix fois plus nombreuse que la nôtre, et qui devons nous attendre à être attaqué d’un moment à l’autre ?

— C’est ce que j’allais vous dire, répliqua le moine ; mais vous ne m’en avez pas donné le temps. D’ailleurs je suis vieux, et la vue de ces scélérats d’outlaws suffit pour troubler la tête d’un vieillard Quoiqu’il en soit, je suis certain qu’ils ont établi un camp, et qu’ils s’occupent à construire des machines destinées à donner l’assaut à ce château.

— Aux murailles ! vite aux murailles ! s’écria de Bracy : voyons ce que font ces misérables ; » et en parlant ainsi il ouvrit une fenêtre, garnie d’un treillage, qui conduisait à une espèce de plate-forme ou de balcon en saillie, d’où, ayant regardé, il cria à ses amis : « Par saint Denis ! le vieux moine a dit vrai ; les voilà qui placent des mantelets et des pavois[95], et l’on voit sur la lisière du bois une troupe d’archers semblable à un nuage noir précurseur de la grêle. »

Reginald Front-de-Bœuf jeta aussi un regard sur la campagne, et aussitôt, saisissant son cor, il en tira un son éclatant et prolongé, et donna l’ordre à ses gens de se rendre à leurs postes sur les remparts.

« De Bracy, s’écria-t-il, charge-toi de la défense du côté de l’est, où les murs sont le moins élevés. Noble Bois-Guilbert, le métier des armes, que tu exerces depuis long-temps, t’a rendu habile dans l’art de l’attaque et de la défense des places ; charge-toi de la partie de l’ouest ; moi, je vais me porter à la barbacane. Au reste, mes nobles amis, vous ne devez pas vous borner à défendre un seul point ; nous devons aujourd’hui nous trouver partout, nous multiplier, pour ainsi dire, de manière à porter par notre présence du secours et du renfort partout où l’attaque sera le plus chaude. Nous sommes peu nombreux, il est vrai ; mais l’activité et la valeur peuvent suppléer au nombre, car enfin nous n’avons affaire qu’à de misérables paysans.

— Mais, nobles chevaliers, » s’écria le père Ambroise au milieu du tumulte et de la confusion occasionés par les préparatifs de défense, « aucun de vous ne voudra-t-il écouter la prière du révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx ? Noble sire Reginald, écoute-moi, je t’en supplie.

— Porte tes prières au ciel, répondit le féroce Normand, car pour nous, qui sommes sur la terre, nous n’avons pas le temps de les entendre… Holà ! Anselme ! fais-nous préparer de la poix et de l’huile bouillantes pour en arroser la tête de ces audacieux proscrits. Il faut aussi que les arbalétriers soient bien pourvus de carreaux[96]. Que l’on arbore ma bannière à tête de taureau ! Ces misérables verront bientôt à qui ils auront affaire aujourd’hui.

— Mais, noble seigneur, » reprit le moine s’efforçant d’attirer son attention, « considère mon vœu d’obéissance, et permets-moi de m’acquitter du message de mon supérieur.

— Qu’on me débarrasse de cet ennuyeux radoteur, dit Front-de-Bœuf ; qu’on l’enferme dans la chapelle, pour y dire son chapelet jusqu’à la fin de cette échauffourée. Ce sera une nouveauté pour les saints de Torquilstone que d’entendre des Pater et des Ave. Je ne crois pas qu’ils aient eu cet honneur depuis leur sortie de l’atelier du sculpteur.

— Ne blasphème point les saints, sire Reginald, dit de Bracy ; nous aurons besoin de leur assistance aujourd’hui, avant que nous ayons forcé cette troupe de brigands à battre en retraite.

— Je n’en attends pas grand secours, répondit Front-de-Bœuf, à moins que nous ne les précipitions du haut des murailles sur la tête de ces coquins. Il y a là-bas un énorme saint Christophe, qui ne sert à rien, et qui suffirait à lui seul pour renverser tout une compagnie. »

Pendant ce temps-là, le templier avait observé les travaux des assiégeants avec un peu plus d’attention que le brutal Front-de-Bœuf et son étourdi compagnon.

« Par le saint ordre du Temple ! dit-il, ces gens-ci poussent les approches avec une plus grande connaissance de la tactique militaire que je ne m’y serais attendu. Voyez avec quelle adresse ils profitent du plus petit arbre, du plus mince buisson, pour se mettre à l’abri des traits de nos arbalétriers. Je n’aperçois chez eux ni bannière ni étendard, et néanmoins je gagerais ma chaîne d’or qu’ils sont commandés par quelque noble chevalier, par quelque homme exercé au métier de la guerre.

— Cela est certain, dit de Bracy : je vois flotter le panache et briller l’armure d’un chevalier. Voyez là-bas cet homme d’une taille élevée, qui porte une armure noire, et qui en ce moment fait ranger une troupe d’archers. Par saint Denis ! je crois, Front-de-Bœuf, que c’est justement celui que nous appelions le Noir-Fainéant, le même qui te fit vider les arçons au tournoi d’Ashby !

— Tant mieux ! dit Front-de-Bœuf : il vient sans doute ici pour me donner ma revanche. C’est probablement quelque rustaud, un homme de rien, puisqu’il n’a pas osé s’arrêter pour faire valoir ses droits au prix du tournoi, dont il n’était redevable qu’au hasard. Je l’aurais vainement cherché dans les lieux où les chevaliers et les nobles cherchent leurs ennemis, et je suis vraiment charmé qu’il se montre ici au milieu de cette canaille. »

L’approche de l’ennemi, qui paraissait devoir être très prochaine, mit fin à la conversation. Chacun des chevaliers se rendit à son poste à la tête de la petite troupe qu’il avait pu rassembler ; et, bien que le nombre des assiégés fût insuffisant pour garnir toute l’étendue des murailles, ils n’en attendirent pas moins avec calme et courage l’assaut dont ils étaient menacés.


CHAPITRE XXVIII.


Et cependant cette race errante, qui n’a plus de patrie, qui, se trouve séparée du reste des nations, se vante de posséder et possède en effet la connaissance des sciences humaines. Les mers, les forêts, les déserts qu’ils parcourent, leur ouvrent leurs trésors secrets ; et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent indignes à la vue, cueillies par eux, développent des vertus auxquelles on n’avait jamais songé.
Le Juif de Malte.


Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin d’informer le lecteur de quelques événements qu’il lui importe de connaître pour bien comprendre le reste de cette narration. Sa propre intelligence lui a sans doute fait soupçonner d’avance que lorsque Ivanhoe, tombé dans la lice, paraissait abandonné de l’univers entier, Rébecca, à force de prières et d’importunités, obtint de son père de faire transporter le jeune et brave guerrier dans la maison qu’il habitait alors dans un des faubourgs d’Ashby. En toute autre circonstance, il aurait pas été difficile de décider Isaac à cette démarche, car il était humain et reconnaissant ; mais il avait aussi les préjugés, les scrupules de sa nation persécutée, et c’était eux qu’il s’agissait de vaincre.

« Bienheureux Abraham ! s’écria-t-il, c’est un brave et bon jeune homme, et mon cœur se fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton si richement brodé et sur son corselet d’une étoffe si précieuse. Mais le transporter dans notre maison ! ma fille, y as-tu bien réfléchi ? C’est un chrétien, et notre loi nous défend d’avoir aucun rapport avec l’étranger et le gentil, excepté pour notre commerce.

— Ne pariez pas ainsi, mon père, répondit Rébecca ; sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et dans les fêtes ; mais lorsqu’il est blessé, lorsqu’il est malheureux, le gentil devient le frère du Juif.

— Je voudrais bien, répliqua Isaac, connaître l’opinion du rabbin Jacob Ben Tudela sur ce point… Mais enfin il ne faut pas laisser périr ce jeune homme par la perte totale de son sang. Que Seth et Reuben le portent à Ashby.

— Il vaut bien mieux, dit Rébecca, le placer dans ma litière ; je monterai un des palefrois.

— Ce serait t’exposer aux regards indiscrets de ces maudits enfants[97] d’Ismaël et d’Édom, » reprit Isaac à voix basse et en jetant un coup d’œil de méfiance sur la foule de chevaliers et d’écuyers qui les entourait. Mais déjà Rébecca s’occupait de l’exécution de son œuvre de charité sans écouter ce que lui disait son père ; si bien qu’enfin celui-ci, la tirant par sa mante, s’écria de nouveau d’une voix émue :

« Mais, par la barbe d’Aaron ! si ce jeune homme vient à mourir dans notre maison, ne nous accusera-t-on pas de sa mort, et ne serons-nous pas exposés à être mis en pièces par le peuple ?

— Il ne mourra pas, mon père, » répondit Rébecca en se dégageant doucement de la main d’Isaac ; « il ne mourra pas, à moins que nous ne l’abandonnions : et ce serait alors que nous serions véritablement responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant Dieu.

— J’en conviens, » dit Isaac en laissant aller sa fille ; « la vue des gouttes de sang qui sortent de sa blessure me fait autant de peine que si je voyais des besants d’or s’échapper de ma bourse l’un après l’autre. Je sais d’ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin Manassès de Byzance, dont l’âme repose dans le paradis, l’ont rendue habile dans l’art de guérir, et que tu connais la vertu des plantes et la force des élixirs. Fais donc ce que ton cœur te dictera ; tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne de gloire et un cantique d’allégresse pour moi, pour ma maison et pour le peuple de mes pères. »

Toutefois, les craintes d’Isaac n’étaient pas mal fondées ; et la bienveillante reconnaissance de sa fille l’exposa, en retournant à Ashby, aux regards licencieux de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et repassa deux fois devant eux sur la route, en jetant sur la belle juive des regards enflammés et audacieux. Nous avons déjà vu quelles furent les conséquences de l’admiration que ses charmes excitèrent chez cet homme sans principes, lorsqu’elle fut en sa puissance.

Rébecca ne perdit pas un instant pour faire transporter le blessé dans la maison qu’occupait son père : là, elle examina ses blessures, puis elle les pansa de ses propres mains. Mon jeune lecteur auquel les romans et les ballades sont familiers se rappellera sans doute que, dans les siècles d’ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les femmes étaient initiées dans les mystères de la chirurgie, et que souvent aussi le preux chevalier confiait la guérison de ses blessures aux mains de celle dont les yeux en avaient fait une plus profonde à son cœur.

Mais, à cette époque, les juifs de l’un et de l’autre sexe possédaient et exerçaient l’art de la médecine dans toutes ses branches : aussi arrivait-il souvent que les monarques et leurs puissants barons, lorsqu’ils étaient blessés ou simplement malades, se confiaient aux soins de quelque personne expérimentée parmi cette nation pour laquelle ils avaient d’ailleurs un souverain mépris. C’était, il est vrai, une opinion généralement répandue chez les chrétiens que les rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et particulièrement dans l’art cabalistique, lequel tirait son nom et son origine des études des sages d’Israël ; mais toutes ces idées n’empêchaient pas les malades de recourir à eux avec le plus grand empressement. De leur côté, les rabbins ne disconvenaient point qu’ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles, parce que cette opinion, qui ne pouvait augmenter la haine sans bornes que l’on portait à leur nation, avait pour effet de diminuer le mépris qui se mêlait à cette haine. Il est d’ailleurs probable, si l’on fait attention aux cures merveilleuses qu’on leur attribue, que les juifs possédaient exclusivement certains secrets que la barrière élevée entre eux et les chrétiens par la non-conformité de croyance les engageait à cacher à ces derniers avec le plus grand soin.

La belle Rébecca, parfaitement instruite dans toutes les sciences particulières à sa nation, et douée d’un esprit actif, studieux, plein de sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions au delà de ce qu’on aurait pu attendre de son âge, de son sexe, et même du siècle dans lequel elle vivait. Elle les avait reçues d’une juive très avancée en âge, fille d’un des plus célèbres docteurs de la nation : cette femme avait pour Rébecca toute l’affection d’une mère, et, disait-on, lui avait communiqué tous les secrets qu’elle tenait elle-même de son père. Le sort de tant d’autres victimes du fanatisme était tombé sur Miriam, mais ses secrets n’avaient pas péri avec elle ; ils avaient été transmis à son intelligente élève.

Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca était universellement révérée et admirée parmi son peuple, qui la regardait presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait mention dans les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour ses talents, mais plus encore par l’extrême affection qu’il avait pour elle, accordait à sa fille plus de liberté que n’en donnaient aux personnes de son sexe les usages de sa nation ; et, comme nous venons de le voir, il se laissait souvent guider par son opinion, même lorsqu’elle contrariait la sienne.

Quand Ivanhoe arriva à la demeure d’Isaac, il était encore sans connaissance, par suite de la grande quantité de sang qui avait coulé de sa blessure. Rébecca, après l’avoir examinée et y avoir appliqué les vulnéraires que son art lui indiquait, dit à son père que si la fièvre ne se déclarait pas, ce dont elle ne doutait nullement, vu l’abondante perte de sang, et si le baume de Miriam n’avait rien perdu de sa vertu, il n’y avait rien à craindre pour la vie du malade, et que l’on pourrait sans danger le transporter le lendemain à York, où ils devaient se rendre. Isaac ne parut pas fort satisfait de cette déclaration : sa charité se serait volontiers dispensée d’aller plus loin : laisser le blessé dans la maison qu’il habitait à Ashby, en se portant caution envers le propriétaire Israélite du paiement de tous les frais, lui paraissait déjà très généreux. Mais Rébecca s’y opposa pour plusieurs raisons dont nous ne rapporterons que les deux suivantes, car Isaac les regarda comme celles du plus grand poids. La première fut qu’elle ne consentirait jamais à confier à aucun médecin, fût-il de sa propre tribu, la fiole qui contenait son précieux baume, de crainte que le secret mystérieux de sa composition ne vint à être découvert ; la seconde, que ce chevalier blessé, Wiifrid d’Ivanhoe, était l’intime favori de Richard Cœur-de-Lion, et que si ce monarque revenait, Isaac, qui avait fourni à son frère Jean de fortes sommes d’argent pour l’aider à accomplir ses projets de révolte, aurait besoin d’un puissant protecteur auprès du monarque irrité.

« Dans tout cela il n’y a rien qui ne soit vrai, ma fille, » dit Isaac cédant à la force de ses raisonnements ; « ce serait offenser le ciel que de trahir les secrets de la bienheureuse Miriam : le bien que le ciel nous accorde ne doit pas être indiscrètement prodigué à ceux qui nous entourent, que ce soient des talents d’or, des cicles d’argent, ou les connaissances mystérieuses d’un sage médecin. Tu as raison, ces trésors doivent être soigneusement gardés par ceux à qui la Providence a bien voulu les accorder ; et quant à celui que les Nazaréens d’Angleterre appellent Cœur-de-Lion, assurément il vaudrait mieux pour moi tomber sous les griffes d’un énorme lion d’Idumée que sous les siennes, s’il vient à acquérir des preuves de mes rapports avec son frère. Ainsi donc je prête l’oreille à tes conseils, et ce jeune homme viendra avec nous à York, et il y restera jusqu’à ce que ses blessures soient guéries : si l’homme au cœur de lion revient dans ce pays, ainsi qu’on l’annonce en ce moment, Wiifrid d’Ivanhoe sera pour ton père un mur de défense contre son courroux. S’il ne revient pas, Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais lorsqu’il aura gagné des trésors par la force de sa lance ou à la pointe de son épée, comme il a fait hier et aujourd’hui ; car ce chevalier est un bon et brave jeune homme, exact à rendre au jour fixé ce qu’il a emprunté, et qui secourt l’Israélite (car il a secouru le fils de la maison de mon père), lorsqu’il le voit entouré de voleurs puissants et d’enfants de Bélial. »

Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu’Ivanhoe recouvra l’usage de ses sens et put juger de sa position. Il sortit d’un sommeil léger et souvent interrompu, l’âme en proie aux impressions confuses qui suivent un long évanouissement. Pendant quelque temps, il lui fut impossible de retracer à son esprit les circonstances qui avaient précédé sa chute dans la lice, ni d’établir aucune liaison entre les divers événements auxquels il avait pris part la veille. Les souffrances que lui causaient ses blessures, son état de faiblesse et d’épuisement, étaient mêlés au souvenir d’un combat, de coups portés et reclus, de coursiers se précipitant les uns sur les autres, dont ceux-ci restaient debout, et ceux-là étaient renversés ; de cris de guerre et du cliquetis des armes ; enfin, de tout le tumulte d’une lutte animée. Faisant un effort pour écarter le rideau qui entourait son lit, il y parvint non sans quelque difficulté.

À sa grande surprise, il se trouva dans un appartement décoré avec magnificence ; mais comme il y voyait des coussins au lieu de chaises, et plusieurs autres meubles qui ne sont en usage que dans l’Orient, il douta un instant si durant son sommeil on ne l’avait pas transporté en Palestine. Ce doute devint presque une certitude lorsque la tapisserie venant à s’écarter, il vit entrer dans sa chambre une femme richement vêtue plutôt dans le goût oriental que dans celui de l’Europe : elle s’avançait vers lui, suivie d’une domestique à figure basanée.

Au moment où le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres de rose un doigt façonné par les Grâces, tandis que son esclave s’occupait à découvrir la blessure d’Ivanhoe. La belle juive s’assura alors que le bandage n’avait pas été dérangé, et que la blessure était en état de guérison. Elle remplit cette fonction avec une simplicité et une modestie qui, même dans des siècles plus civilisés, auraient éloigné de son esprit toute idée qu’elle manquait à la délicatesse naturelle à son sexe. L’idée d’une jeune beauté se tenant auprès d’un lit de souffrances, occupée à panser un blessé de l’autre sexe, disparaissait pour faire place à celle d’un être bienfaisant qui cherchait, par l’efficacité de son art, à soulager la douleur et à détourner le coup de la mort. Rébecca donna quelques courtes instructions, en hébreu, à sa vieille domestique ; et celle-ci, habituée à aider sa maîtresse en pareilles occasions, obéit avec promptitude.

Les accents d’une langue étrangère, quelque durs qu’ils eussent pu paraître dans la bouche de toute autre que Rébecca, produisaient dans la sienne cet effet romanesque et enchanteur que l’imagination attribue aux charmes d’une fée bienfaisante : inintelligibles pour l’oreille, de tels sons touchent et vont jusqu’au cœur, lorsqu’ils sont produits par une voix douce qu’accompagne un regard dans lequel se peint la bienfaisance la plus noble. Sans oser faire aucune question, Ivanhoe laissa appliquer sur sa blessure le baume salutaire, et ce ne fut qu’après que toutes ces opérations furent terminées, et lorsque celle qui venait de lui prodiguer ses soins se disposait à se retirer, que, cédant à sa curiosité :

« Jeune et charmante fille, » dit-il en arabe, car ses voyages en Orient lui avaient rendu cette langue familière, et le turban ainsi que le cafetan que portait cette femme bienfaisante l’induisaient à croire qu’elle le comprendrait ; « je vous en prie, charmante et généreuse demoiselle, ayez la bonté de… » Mais l’aimable juive l’interrompit, et un sourire qu’elle eut peine à retenir, vint un instant animer son visage, dont l’expression habituelle était celle d’une mélancolie rêveuse.

« Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de mon pays, quoique mon costume et ma famille appartiennent à une autre nation.

— Noble demoiselle, » reprit Ivanhoe… ; mais Hébecca se hâta de l’interrompre de nouveau :

« Sire chevalier, ne me donnez pas l’épithète de noble. Il est à propos que vous sachiez dès à présent que celle qui vous donne des soins est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d’York envers qui vous vous êtes montré si bon et si secourable. Il est bien juste que lui et toute sa famille vous donnent les secours que réclame votre situation présente. »

Je ne sais si lady Rowena aurait été très satisfaite de l’espèce d’émotion avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu’alors fixé ses regards sur les beaux traits, l’ensemble enchanteur de la figure et les yeux brillants de l’aimable Rébecca, de ces yeux surtout dont l’éclat était adouci par des cils longs et soyeux, qui les couvraient comme d’un voile, et qu’un ménestrel aurait comparés à l’étoile du soir dardant ses rayons à travers un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe était trop bon catholique pour conserver des sentiments de cette nature envers une juive. La jeune Israélite l’avait prévu, et c’était pour cela qu’elle s’était empressée de lui faire connaître le nom et l’origine de son père. Néanmoins, car la belle et sage fille d’Isaac n’était pas sans avoir sa petite part des faiblesses de son sexe, elle ne put s’empêcher de soupirer lorsqu’elle vit le regard d’admiration respectueuse, de tendresse même, qu’Ivanhoe avait jusqu’alors jeté sur sa bienfaitrice inconnue, se changer tout-à-coup en un air froid, composé, recueilli, et n’exprimant que le simple sentiment de reconnaissance que l’on ne peut s’empêcher de témoigner pour un service rendu par un individu de qui on ne devait point l’attendre, et qui appartient à une classe proscrite. Ce n’est pas que le premier regard d’Ivanhoe eût exprimé quelque chose de plus que cet hommage que la jeunesse rend toujours à la beauté, mais il était mortifiant pour la pauvre Israélite, que l’on peut supposer ne pas ignorer entièrement ses titres à un tel hommage, de voir qu’un seul mot l’eût fait redescendre au rang d’une caste avilie et à laquelle on ne pouvait, sans déroger, accorder aucune marque de respect.

Mais le cœur de Rébecca était trop bon, son âme était trop candide pour faire un crime à Ivanhoe de partager les préjugés de son siècle et de sa religion : au contraire, quoique convaincue que son malade ne la regardait plus que comme on regardait à cette époque une femme qui appartenait à une race frappée de réprobation, et avec laquelle il n’était permis d’avoir d’autres rapports que ceux qui étaient absolument indispensables, elle ne cessa de lui prodiguer les attentions et les soins les plus généreux. Elle l’informa de la nécessité où ils étaient de se rendre à York, et de la résolution que son père avait prise de le faire transporter dans cette ville, où il le garderait chez lui jusqu’à ce que sa santé fût rétablie. Ivanhoe montra une grande répugnance pour ce projet, mais il la motiva sur le désir qu’il avait de ne pas occasioner de plus longs embarras à son bienfaiteur.

« Ne pourrait-on trouver dans Ashby ou dans les environs, demanda-t-il, quelque franklin saxon, ou même quelque riche paysan, qui voulût se charger de garder chez lui un compatriote blessé, jusqu’à ce qu’il soit en état de reprendre son armure ? N’y avait-il pas quelque couvent, doté par les Saxons, où il put être reçu ? Ou bien ne pourrait-on le transporter jusqu’à Burton, où il était bien sûr d’être reçu avec hospitalité par son parent Waltheoff, abbé de Saint-Withold.

— La plus misérable chaumière, » dit Rébecca avec un sourire mélancolique, « serait sans doute pour vous préférable à la demeure d’un juif méprisé ; néanmoins, sire chevalier, à moins de congédier votre médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre nation, vous ne l’ignorez pas, est inhabile dans l’art des combats, quoiqu’elle possède celui de guérir les blessures, et notre famille, en particulier, possède des secrets qui lui ont été transmis de génération en génération depuis le règne de Salomon : vous en avez déjà éprouvé l’efficacité. Il n’y a pas, dans les quatre parties de l’Angleterre, un médecin nazaréen… pardon… un médecin chrétien qui puisse vous mettre en état d’endosser votre cuirasse d’ici à un mois.

— Et toi, combien de temps te faudra-t-il pour me mettre eu état de la porter ? » demanda Ivanhoe d’un ton d’impatience,

— Huit jours, si tu veux être patient et te conformer à mes prescriptions.

— Par la sainte Vierge ! (si ce n’est pas pécher que de prononcer son nom en ce lieu, dans les circonstances présentes, tout chevalier digne de ce nom doit désirer de ne pas rester étendu dans un lit, et si tu remplis ta promesse, jeune fille, je te donnerai plein mon casque de besants, aussitôt que j’en aurai à ma disposition.

— Je la remplirai ; et sous huit jours, à compter de celui-ci, tu pourras partir couvert de ton armure, si tu veux m’octroyer un autre don que celui que tu me promets.

— Si ce don est en mon pouvoir, et s’il est tel qu’un chevalier chrétien puisse l’octroyer à une personne de ta nation, je te l’accorderai avec plaisir et reconnaissance.

— Hé bien, c’est de croire à l’avenir qu’un juif peut rendre un bon office à un chrétien, sans attendre d’autre récompense que la bénédiction du grand Être, qui est le père commun du juif et du gentil.

— Ce serait un crime d’en douter, et je m’en repose entièrement sur ton savoir, sans nullement hésiter et sans te faire aucune autre question, bien persuadé que tu me mettras en état d’endosser ma cuirasse dans huit jours. Maintenant, mon bon et obligeant médecin, laisse-moi te demander quelques nouvelles. Que dit-on du noble saxon Cedric, de sa suite et de l’aimable lady… ? » Il s’arrêta, comme s’il eût craint de profaner le nom de Rowena en le prononçant dans la maison d’un juif. « Je veux dire de celle qui fut nommée reine du tournoi.

— Dignité à laquelle vous l’élevâtes, sire chevalier, avec un discernement qui ne fut pas moins admiré que votre valeur. »

Quoique Ivanhoe eut perdu une quantité considérable de sang, une légère rougeur vint colorer ses joues ; car il sentait qu’il avait laissé apercevoir l’intérêt qu’il prenait à lady Rowena, par les efforts même qu’il avait faits pour le cacher. « C’était moins d’elle que je voulais parler que du prince Jean, ajouta-t-il ; je voudrais bien aussi apprendre quelque chose de mon fidèle écuyer : pourquoi n’est-il pas auprès de moi ?

— Permettez-moi, répondit Rébecca, de faire usage de mon autorité, comme médecin, pour vous ordonner de garder le silence et d’éviter toutes les réflexions qui ne serviraient qu’à vous agiter tandis que je vais vous instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a tout-à-coup fait suspendre les fêtes, et est parti en toute hâte pour York avec les nobles, les chevaliers et les gens d’église de son parti, emportant autant d’argent qu’il a pu en tirer, soit de gré, soit de force, de ceux qu’on regarde comme les riches de la terre. On dit qu’il a le dessein de s’emparer de la couronne de son frère.

— De Richard ! ce ne sera pas sans combattre, ne restât-il au roi qu’un seul sujet en Angleterre ! » s’écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit. « Je défierai le plus brave de ses ennemis ; qu’ils se présentent deux contre un, je ne reculerai pas.

— Mais pour vous mettre en état de le faire, » dit Rébecca en lui posant la main sur l’épaule, « il faut que vous vous soumettiez à mes ordres en cessant de vous agiter ainsi.

— Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe, je serai aussi calme qu’il est possible de l’être dans un temps si orageux. Dis-moi, que sait-on de Cedric et de sa famille ?

— Il y a quelques instants son intendant est venu en toute hâte demander à mon père certaine somme d’argent, prix de la vente des laines des troupeaux de son maître ; et c’est de lui que j’ai appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh sont sortis du palais du prince extrêmement mécontents, et qu’ils se disposent à retourner chez eux.

— Quelque dame n’alla-t-elle pas avec eux au banquet ?

— Lady Rowena, » dit Rébecca répondant à cette question avec plus de précision qu’elle n’avait été faite ; « lady Rowena n’a point assisté au banquet du prince, et, d’après ce que l’intendant nous a dit, elle est en ce moment en route avec son tuteur Cedric pour retourner à Rotherwood. Quant à votre écuyer Gurth….

— Ah ! s’écria le chevalier, tu sais son nom ? Mais en effet, » reprit-il aussitôt, « tu dois le connaître ; car c’est de ta main, et, je crois, de ta généreuse bonté qu’il a reçu cent sequins pas plus tard qu’hier.

— Ne parlez pas de cela, » dit Rébecca, et une rougeur subite couvrit son visage, « je vois comment il est facile à la langue de trahir les secrets que le cœur voudrait garder.

— Mais cet or, « répliqua Ivanhoe d’un ton grave, « mon honneur exige que je le rende à votre père.

— Dans huit jours tu feras tout ce que tu voudras ; mais à présent tu ne dois ni parler, ni t’occuper de quoi que ce soit qui puisse retarder ta guérison.

— Bonne et généreuse fille, il y aurait de l’ingratitude de ma part à ne pas obéir à tes ordres. Mais un mot, je t’en prie, sur le pauvre Gurth, et je ne te fais plus de questions.

— C’est avec regret que je suis forcée de te dire qu’il est dans les fers par ordre de Cedric. Cependant, » ajouta-t-elle en voyant l’effet que cette nouvelle venait de produire sur Wilfrid, » Oswald m’a dit que si quelque autre circonstance ne venait ajouter à son mécontentement, Cedric pardonnerait sûrement à Gurth, qui est un serf fidèle, qui possède à un haut degré la confiance de son maître, et qui ne s’est rendu coupable que par son attachement au fils de ce même maître. Il m’a dit de plus que ses camarades, lui Oswald, et jusqu’au fou Wamba, se proposaient d’aider Gurth à s’échapper pendant la route, si la colère de Cedric ne pouvait être apaisée.

— Dieu veuille qu’ils accomplissent ce projet ! dit Ivanhoe. Il semble que je sois destiné à appeler le malheur sur la tête de tous ceux qui me témoignent quelque intérêt !… Mon roi m’a honoré, m’a distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout autre, prend les armes afin de lui ravir sa couronne. Mes égards pour la plus belle des femmes ont porté atteinte à sa liberté et à sa tranquillité ; et maintenant mon père, dans un accès de colère, peut faire périr ce malheureux esclave, uniquement parce qu’il m’a donné des preuves de zèle et d’affection. Tu vois, jeune fille, à quel être infortuné tu prodigues tes soins ; écoute les conseils de la prudence, et laisse-moi partir avant que les maux qui, semblables à une meute acharnée, suivent mes pas, fondent aussi sur toi.

— Sire chevalier, ton état de faiblesse, le chagrin que tu éprouves, voilent à tes yeux les secrets desseins de la Providence. Tu as été rendu à ta patrie au moment où elle avait le plus grand besoin d’un bras vaillant et d’un cœur intrépide ; tu as humilié l’orgueil de tes ennemis, de ceux de ton roi, lorsque cet orgueil était porté à son comble ; et tu vois que le ciel a envoyé pour panser tes blessures une main secourable, une main habile dans cet art, quoiqu’il l’ait choisie au milieu du peuple que toi et les tiens vous méprisez le plus. Prends donc courage, et pénètre-toi de l’idée que ton bras valeureux est destiné à opérer quelque grand exploit. Adieu. Quand tu auras pris la potion que je vais t’envoyer par Reuben, tâche de prendre un peu de repos, afin d’être en état de supporter les fatigues du voyage. »

Ivanhoe, convaincu par les raisonnements de Rébecca, se conforma entièrement à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la potion qui lui fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et tranquille ; le lendemain matin la généreuse Rébecca, ne lui trouvant aucun symptôme de fièvre, déclara qu’il pouvait être transporté sans danger.

On le plaça dans la même litière qui l’avait ramené du tournoi, et toutes les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et commode. Il n’y eut qu’un seul point sur lequel, malgré toutes les instances de Rébecca, on n’eut pas suffisamment égard à la position du blessé. Isaac, comme le voyageur enrichi de la dixième satire de Juvénal, était continuellement tourmenté par la crainte des voleurs : car il n’ignorait pas que le Normand aussi bien que le Saxon, le noble aussi bien que le brigand, regarderaient toujours comme une œuvre méritoire de dépouiller un juif : ils voyageaient donc à grandes journées, ne faisant que de courtes haltes et des repas plus courts encore, de sorte qu’il devança Cedric et Athelstane, qui étaient partis plusieurs heures avant lui, mais qui avaient fait une longue pause devant la table de l’abbé de Saint-Withold. Cependant, telle était la vertu du baume de Miriam, ou la force de la constitution d’Ivanhoe, qu’aucun des inconvénients que Rébecca avait appréhendés ne survint pendant la route ; mais, sous un autre rapport, le résultat prouva qu’une trop grande précipitation est souvent nuisible. La célérité qu’il exigeait dans la marche donna lieu à des disputes entre Isaac et les gens qu’il avait loués pour lui servir d’escorte. C’étaient des Saxons aimant, comme tous leurs compatriotes, leurs aises et la bonne chère ; c’est-à-dire, comme le leur reprochaient les Normands, qu’ils étaient gourmands ou paresseux. À l’opposé de Shylock[98], ils avaient accepté les offres d’Isaac dans l’espoir de vivre à ses dépens, et la rapidité avec laquelle on voyageait renversait leurs espérances : ils firent donc des représentations sur le risque qu’ils couraient de ruiner leurs chevaux par cette marche forcée. En outre il s’éleva une querelle extrêmement vive au sujet de la quantité de vin et d’ale qui devait leur être allouée à chaque repas. Bref, il arriva qu’au moment où le danger qu’Isaac redoutait si fort vint le menacer, il se trouva abandonné par les mercenaires mécontents sur la protection desquels il avait compté, parce qu’il n’avait pas employé les moyens indispensables pour s’assurer leur bonne volonté.

Ce fut dans cet état d’abandon et de dénûment absolu de se cours que le Juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric, comme on l’a dit plus haut, et tombèrent ensuite au pouvoir de de Bracy et de ses confédérés. On fit d’abord peu d’attention à la litière, et elle serait probablement restée en arrière, si de Bracy, entraîné par la curiosité et par le désir de s’assurer si elle ne contenait pas l’objet de son entreprise, car lady Rowena était couverte d’un voile, ne s’en était approché. Mais son étonnement fut extrême lorsqu’il y trouva un homme blessé, qui, se croyant tombé entre les mains des outlaws auprès desquels son nom pourrait lui servir de protection ainsi qu’à ses amis, avoua franchement qu’il était Wilfrid d’Ivanhoe.

Les principes de l’honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses dérèglements et de sa légèreté, n’avaient jamais entièrement abandonné de Bracy, lui interdisaient de porter la main sur un homme hors d’état de se défendre ; et il résolut aussi de ne pas le faire connaître à Front-de-Bœuf, car ce féroce baron ne se serait fait aucun scrupule de se débarrasser d’un rival qui lui contestait ses droits au fief d’Ivanhoe. Mais, d’un autre côté, rendre la liberté à un chevalier que ce qui s’était passé au tournoi devait lui faire regarder comme l’amant préféré de lady Rowena, était un effort de générosité trop grand pour de Bracy, qui savait d’ailleurs, car cela était de notoriété publique, que ce motif était le seul qui avait porté Cedric à bannir Ivanhoe de la maison paternelle. Prendre un moyen terme entre le bien et le mal, fut tout ce dont il se sentit capable : il ordonna à deux de ses écuyers de se tenir constamment près de la litière, et de ne pas souffrir que qui que ce fût s’en approchât : si on venait à leur faire quelque question, ils répondraient que c’était la litière de lady Rowena, et qu’ils s’en servaient pour transporter un de leurs camarades qui avait été blessé dans le combat. En arrivant à Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château n’étaient occupés que de leur double conquête, pour l’un les trésors du Juif, pour l’autre sa charmante fille, les écuyers de de Bracy transportèrent Ivanhoe dans les appartements les plus reculés du château, toujours en le faisant passer pour un camarade blessé ; et telle fut l’excuse qu’ils donnèrent à Front-de-Bœuf lorsqu’il leur demanda pourquoi, aux premiers cris d’alarme, ils ne s’étaient pas rendus sur les remparts.

« Un camarade blessé ! » s’écria-t-il d’un ton de colère et de surprise ; « je ne m’étonne plus que des proscrits et des paysans aient l’audace de se présenter en armes devant des châteaux, ni que des bouffons et des porchers osent envoyer un cartel à des nobles, quand on voit des hommes d’armes devenir garde-malades, de francs compagnons se tenir derrière les rideaux d’un lit, et encore dans le moment où l’on s’apprête à soutenir un assaut ! Aux murailles, misérables traînards ! » ajouta-t-il d’une voix qui fit retentir toutes les voûtes du château, « aux murailles ! ou je vous brise les os avec ma massue.

— Nous ne demandons pas mieux que d’y aller, » répondirent-ils d’un ton de mauvaise humeur, « pourvu que vous nous excusiez auprès de notre maître, qui nous a commandé de veiller sur le moribond.

— Le moribond ! animaux que vous êtes ! répliqua le baron : nous serons tous moribonds, je vous le garantis, si nous ne montrons pas plus de courage. Mais je vais vous faire relever de garde auprès de ce camarade, comme vous l’appelez… Holà ! Urfried !… la vieille !… ho ! fille de sorcière saxonne !… m’entends-tu ?… Va soigner ce malade, puisqu’il faut qu’il ait quelqu’un auprès de lui, pendant que j’emploierai ces gens-ci autre part… Allons, vous autres, voici deux arbalètes avec leurs tourniquets et des carreaux[99]. Vite, à la barbacane, et que chaque trait que vous lancerez s’enfonce dans une tête saxonne. »

Les deux écuyers, qui, de même que la plupart des soldats mercenaires, aimaient le mouvement autant qu’ils détestaient l’inaction, se rendirent gaîment à leur poste.

Ce fut ainsi qu’Ivanhoe se trouva confié à la garde d’Urfried ou Ulrique. Mais celle-ci, dont le sang bouillait au souvenir de ses injures, et dont le cœur n’était rempli que du désir de la vengeance, ne tarda pas à résigner entre les mains de Rébecca l’emploi que l’on venait de lui confier.


CHAPITRE XXIX.


Va, monte à la tour d’observation là-bas, vaillant soldat, promène tes regards sur la campagne, et dis-moi comment va la bataille.
Schiller, La Pucelle d’Orléans.


Le moment du péril est souvent aussi le moment où le cœur cède aux penchants bienveillants et affectueux. L’agitation générale de notre esprit nous fait trahir en quelque sorte et mettre à découvert des sentiments que, dans des temps plus tranquilles, nous aurions, sinon totalement réduits au silence, du moins déguisés et cachés sous le voile de la prudence. En se trouvant encore une fois à côté du lit d’Ivanhoe, Rébecca fut tout étonnée de la vive sensation de plaisir qu’elle éprouvait, même dans un moment où tout, autour d’elle, ne présentait que danger, désespoir même. En lui tâtant le pouls et en lui demandant comment il se trouvait, ses doux accents exprimaient un sentiment qu’elle aurait voulu se cacher à elle-même, et annonçaient tout l’intérêt qu’elle portait au blessé ; sa voix était mal assurée, sa main tremblante, et ce ne fut que la froide question d’Ivanhoe : « Est-ce toi, aimable fille ? » qui la rappela à elle-même et la fit souvenir que le sentiment qu’elle éprouvait n’était ni ne pouvait être partagé. Un soupir lui échappa ; mais à peine aurait-on pu l’entendre, et les questions qu’elle adressa au chevalier sur l’état de sa santé lui furent faites du ton calme de l’amitié. Ivanhoe lui répondit, avec une sorte de précipitation, que sa santé était aussi bonne, meilleure même qu’il n’aurait osé s’y attendre, « grâce à vos soins obligeants, ma chère Rébecca, » ajouta-t-il.

« Il m’appelle sa chère Rébecca, » se dit-elle à elle-même, « mais c’est d’un ton froid et indifférent qui s’accorde mal avec ses paroles : son cheval de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la Juive méprisée.

— Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, est dans une anxiété qui me fait oublier mes souffrances physiques. D’après la conversation que tenaient les deux hommes d’armes qui me gardaient, je juge que je suis prisonnier ; et la voix forte et rauque de celui qui, tout à l’heure, leur donnait des ordres, me fait penser que je suis dans le château de Front-de-Bœuf. S’il en est ainsi, à quoi dois-je m’attendre, et comment pourrai-je secourir lady Rowena et mon père ? »

« Il ne parle ni du Juif, ni de la Juive, » dit Rébecca en elle-même. « Mais enfin quel droit avons-nous à une part dans ses pensées ? Oh ! combien je suis punie d’avoir laissé les miennes s’arrêter si long-temps sur lui ! » Après cette courte accusation portée contre elle-même, elle s’empressa de communiquer à Ivanhoe tout ce qu’elle savait, c’est-à-dire que le templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Bœuf commandaient dans le château, et que le château était assiégé. Mais par qui ? elle l’ignorait. Elle ajouta qu’il s’y trouvait en ce moment un prêtre chrétien, qui peut-être lui donnerait de plus amples renseignements.

« Un prêtre chrétien ! » dit Ivanhoe transporté de joie : « amène-le ici, Rébecca, s’il est possible ; dis-lui qu’un malade a besoin de son secours spirituel ; dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je fasse, il faut du moins que je tente quelque chose : mais comment puis-je prendre une détermination avant de savoir ce qui se passe ? »

Ce fut pour se conformer aux désirs d’Ivanhoe que Rébecca fit la tentative dont nous avons parlé pour amener Cedric dans la chambre du chevalier blessé : mais l’arrivée d’UIrique, qui se tenait aussi aux aguets pour arrêter au passage le prétendu moine, l’empêcha de réussir ; et Rébecca revint annoncer au chevalier blessé que son plan avait échoué.

Ils n’eurent pas le loisir de se livrer long-temps au regret de n’avoir pu se procurer les informations qu’ils désiraient, non plus qu’à méditer sur le moyen d’y suppléer ; car le bruit qui régnait dans toutes les parties du château, et qui était occasioné par les préparatifs de défense, devint bientôt plus considérable, et se changea en un tumulte, en un mélange confus de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La marche pesante et précipitée des hommes d’armes qui se rendaient sur les murailles retentissait dans les passages étroits et sur les escaliers tournants qui conduisaient aux divers points de défense. On entendait les chevaliers animer leurs soldats ou leur indiquer ce qu’ils devaient faire ; parfois aussi leur voix était couverte par le cliquetis des armes ou par les cris de ceux à qui ils s’adressaient. Quelque épouvantables que fussent ces cris, quel que fût le degré d’horreur de la scène qui allait bientôt se passer, il s’y mêlait un sentiment sublime auquel l’âme exaltée de Rébecca pouvait s’élever même dans ce moment d’effroi. Son œil étincelait, quoique son visage fût entièrement décoloré, et il y avait dans l’accent de sa voix un mélange de crainte et d’enthousiasme, lorsque, partie se parlant à elle-même, partie s’adressant à Ivanhoe, elle répéta ces paroles du texte sacré : « On entend le bruit du carquois, le choc des lances et des boucliers, la voix des capitaines et les cris des soldats. »

Mais Ivanhoe était comme le coursier belliqueux dont parle ce passasse sublime de l’Écriture ; il frémissait de se voir réduit à l’inaction, et brûlait du désir de se précipiter au milieu des combats dont ce bruit était le prélude. « Si je pouvais, disait-il, me traîner jusqu’à cette fenêtre pour contempler la lutte qui va s’engager ; si j’avais un arc pour décocher une flèche !… une hache d’armes pour frapper, ne fût-ce qu’un seul coup, pour notre délivrance !… Mais non !… vains désirs ! je suis sans force et sans armes !

— Calme-toi, noble chevalier, dit Rébecca : le bruit a cessé tout-à-coup, et peut-être n’y aura-t-il pas de combat.

— Tu n’y connais rien, » répondit Wilfrid d’un ton d’impatience : « ce silence prouve seulement que les soldats sont à leur poste sur les murailles, s’attendant à être bientôt attaqués. Ce que nous avons entendu n’était que l’annonce éloignée de la tempête ; tout à l’heure elle va fondre sur nous dans toute sa fureur. Si je pouvais aller seulement jusqu’à cette fenêtre !

— Le tenter ne servirait qu’à empirer ton mal, noble chevalier, » lui répondit Rébecca. Mais voyant son extrême inquiétude : « Eh bien ! » ajouta-t-elle avec fermeté, « je vais m’y placer moi-même, et je vous ferai, aussi bien qu’il me sera possible, la description de ce qui se passera.

— Ne le faites pas, s’écria Ivanhoe ; gardez-vous en bien ! chaque fenêtre, chaque ouverture va servir de point de mire aux archers ; il ne faudrait qu’un trait lancé au hasard pour…

— Et il sera le bienvenu, » murmura Rébecca en montant d’un pas ferme et assuré quelques marches qui conduisaient à la fenêtre.

« Rébecca, chère Rébecca, s’écria Ivanhoe, ce ne sont pas là des jeux de jeune fille ; ne t’expose pas à recevoir quelque blessure, peut-être même le coup de la mort. Ce serait me rendre à jamais malheureux, par la pensée que j’en ai été cause… Du moins couvre-toi de cet ancien bouclier qui est là-bas, et montre-toi le moins possible. »

Suivant avec une promptitude extraordinaire les instructions d’Ivanhoe, et à l’abri derrière ce vaste bouclier, qu’elle plaça contre le bas de la fenêtre. Rébecca put voir, sans courir un grand danger, ce qui se passait au dehors du château, et rendre compte à Ivanhoe des préparatifs que faisaient les assiégeants. La position de la chambre était particulièrement favorable au but que Rébecca se proposait, parce que, placée à l’un des angles du bâtiment principal, non seulement elle permettait de voir tout ce qui se passait hors de l’enceinte du château, mais encore elle dominait sur les ouvrages avancés, contre lesquels il était probable que les assiégeants dirigeraient leurs premiers efforts. C’était une redoute peu forte et peu élevée, servant de défense à la poterne par laquelle Front-de-Bœuf avait fait sortir Cedric. Le fossé du château la séparait du reste de la forteresse ; de manière que, si elle venait à être enlevée, il était facile de couper toute communication avec le corps de la place, en détruisant un pont volant. Une porte de sortie correspondait de cette route à la poterne, et des deux côtés le passage était flanqué d’une forte palissade. Rébecca remarqua, d’après le nombre de ceux qui étaient chargés de la défense de ce poste, que les assiégés craignaient d’être attaqués de ce côté ; et comme les assaillants se portaient directement en face de la poterne, il était également évident qu’eux-mêmes la regardaient comme le point le plus vulnérable de la place. Rébecca s’empressa de faire part de ses observations à Ivanhoe ; puis elle ajouta : « La lisière du bois semble garnie d’archers ; mais comme ils sont cachés par les arbres, je ne puis juger de leur nombre.

— Sous quelle bannière marchent-ils ? demanda Ivanhoe.

— Je n’en vois aucune, ni rien qui y ressemble.

— Voilà qui est étrange ! Marcher à l’attaque d’un château comme celui-ci sans bannières ni enseignes, c’est une nouveauté qui me surprend. Peux-tu distinguer leurs chefs ?

— Le plus remarquable est un chevalier couvert d’une armure noire : c’est le seul qui soit armé de pied en cap, et il paraît avoir le commandement suprême sur tout ce qui l’entoure.

— Quelles armes porte-t-il sur son bouclier ?

— Quelque chose qui ressemble à une barre de fer et à un cadenas, le tout peint en bleu sur un fond noir.

— Un cadenas et un verrou ? Je ne sais qui peut porter ces armes ; mais il me semble que ce pourrait fort bien être les miennes en ce moment. Ne pourrais-tu lire la devise ?

— À peine puis-je distinguer ces armoiries à cette distance ; et encore faut-il que le soleil frappe sur le bouclier.

— Paraît-il y avoir d’autres chefs ?

— De l’endroit où je suis je n’en vois aucun autre : il est probable que l’autre côté du château est également assailli. Mais les voilà qui s’avancent ! Dieu de Sion, protège-nous ! Quel spectacle épouvantable ! Ceux qui marchent les premiers portent des boucliers énormes, et poussent devant eux un mur fait de planches ; d’autres qui les suivent bandent leurs arcs, ils y ajustent leurs flèches ! Dieu de Sion, pardonne aux créatures que tu as formées ! »

Tout-à-coup sa description fut interrompue par le signal de l’attaque donné par le son aigu d’un cor ; et du haut des murailles les trompettes normandes, auxquelles se mêlait le son grave et sourdement prolongé des nakirs (sorte de timbales), répondirent à ce signal, pour faire connaître à l’ennemi que son défi était acceptée Les acclamations de l’un et de l’autre parti augmentèrent ce tumulte. « Saint George pour l’Angleterre ! » criaient les assaillants. « En aidant de Bracy ! Baucéan ! Baucéan ! Front-de-Bœuf, à la rescousse ! » répondirent les Normands, suivant les cris de guerre de leurs différents chefs.

Ce n’était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se vider, et les efforts désespérés des assaillants furent repoussés par les efforts non moins vigoureux des assiégés. Les archers, à qui le maniement de l’arc était devenu familier par l’usage habituel qu’ils en faisaient dans leurs forêts, avaient le coup d’œil si juste, et décochaient leurs flèches avec tant d’adresse, d’ensemble et de précision, que, quelque part que se montrât un homme d’armes, quelque petite partie de son corps qu’il mît à découvert, ils ne manquaient jamais leur but. Cette volée de flèches obscurcissait les airs comme une grêle épaisse : chaque trait avait sa destination particulière, et tous étaient dirigés contre chaque embrasure, chaque créneau, chaque ouverture dans les parapets, aussi bien que contre chaque fenêtre où se trouvait, où l’on soupçonnait seulement que pouvait se trouver un défenseur. Cette décharge bien soutenue tua deux ou trois des assiégés et en blessa plusieurs autres. Mais pleins de confiance dans leurs armures à l’épreuve, et dans l’abri que leur procurait leur position, les soldats et les alliés de Front-de-Bœuf se défendaient avec un acharnement proportionné à la fureur de leurs ennemis, à qui ils répondirent par une vigoureuse décharge d’arbalètes, de flèches et d’autres projectiles. Étant moins à découvert, ils firent même aux assiégeants plus de mal qu’ils n’en reçurent eux-mêmes. Le bruit occasioné par le sifflement des flèches et autres missiles[100] n’était interrompu que par les cris que poussait tour à tour chacun des deux partis quand il avait fait éprouver à l’autre quelque perte notable.

« Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant dans son lit, s’écria Ivanhoe, pendant que d’autres jouent la partie qui doit décider de ma liberté ou de ma mort ! Regarde encore par la fenêtre, bonne Rébecca ; mais prends bien garde, évite avec soin d’être aperçue par les archers. Regarde de nouveau, et dis-moi si l’ennemi continue d’avancer. »

Avec une résignation et un courage que la prière mentale qu’elle venait de faire augmentait encore, Rébecca reprit son poste à la fenêtre, en ayant soin pourtant de se couvrir de manière à ne pas être aperçue du dehors.

« Que vois-tu, Rébecca ? » demanda de nouveau le chevalier blessé.

« Rien qu’une nuée de flèches, tellement épaisse que mes yeux ne peuvent distinguer ceux qui les lancent.

— Ce combat ne saurait durer long-temps. S’ils ne se hâtent de s’avancer directement contre la place afin de l’emporter de vive force, les archers ne retireront pas un bien grand avantage en lançant leurs traits contre des murailles de pierres. Cherche à découvrir le chevalier au cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit ; car tel chef, tels soldats.

— Je ne l’aperçois pas.

— Lâche poltron ! quitte-t-il ainsi le gouvernail au plus fort de la tempête ?

— Non, non, il ne le quitte point ; je le vois maintenant. Il conduit un corps de troupes exactement au dessous de la barrière extérieure de la barbacane[101]. Ils arrachent les pieux et les palissades ; ils brisent les barrières à coups de hache. Je vois le long panache noir du chevalier flotter au dessus de toutes les têtes, comme un corbeau qui plane au dessus d’un champ de bataille. Ils ont fait une brèche aux barrières… ils s’y précipitent… ils sont repoussés. Front-de-Bœuf est à la tête des assiégés ; je vois sa taille gigantesque qui s’élève au dessus de ceux qui l’entourent. Les voilà qui de nouveau se portent en foule à la brèche. On se dispute le passage corps à corps, homme à homme. Dieu de Jacob ! c’est le choc de deux fleuves qui se rencontrent, le conflit de deux océans poussés l’un contre l’autre par des vents opposés. «

Elle détourna la tête, comme ne pouvant soutenir un spectacle aussi terrible.

« Regarde de nouveau, Rébecca, » dit Ivanhoe qui se méprit sur la cause qui lui avait fait abandonner son poste ; « les archers doivent avoir cessé de lancer des flèches, puisqu’ils combattent maintenant corps à corps : regarde de nouveau ; à présent il y a moins de danger. »

Rébecca se remit derechef à la fenêtre, et presque au même instant elle s’écria : « Saints prophètes de la loi ! Front-de-Bœuf et le chevalier Noir combattent corps à corps sur la brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui suivent des yeux tous leurs mouvements et attendent le résultat de cette lutte. Puisse le ciel faire triompher la cause de l’opprimé et du captif ! » Enfin elle poussa un grand cri, en disant : « Il est tombé ! il est tombé !

— Qui est tombé ? pour l’amour de Dieu, dis-moi celui qui est tombé.

— Le chevalier Noir, » répondit Rébecca d’une voix faible ; puis tout-à-coup elle s’écria avec le feu de la joie : « Mais non ! non !… béni soit le Dieu des armées !… il s’est relevé, et le voilà qui lutte comme si son bras avait la force de vingt guerriers. Son épée s’est brisée : il saisit la hache d’armes d’un soldat, il presse Front-de-Bœuf, il lui porte coup sur coup ; le géant se penche et chancelle comme un chêne sous la cognée d’un bûcheron. Il tombe ! il tombe !

— Qui ? Front-de-Bœuf ?

— Oui, Front-de-Bœuf ; oui, lui-même. Ses hommes d’armes se précipitent à son secours, ayant à leur tête le fier templier ; la réunion de leurs forces oblige le chevalier Noir à s’arrêter… Ils emportent Front-de-Bœuf dans l’intérieur du château.

— Les assaillants ne sont-ils pas maîtres des barrières ?

— Ils le sont, ils le sont, et ils pressent vivement les assiégés sur le mur extérieur. Ils plantent des échelles ; semblables à un essaim d’abeilles, ils cherchent à monter sur les épaules les uns des autres, On fait pleuvoir sur leurs têtes des pierres, des poutres, des troncs d’arbres ! À peine un blessé a-t-il été emporté, qu’il est remplacé par un autre combattant. Grand Dieu ! n’as-tu créé l’homme à ton image que pour qu’il soit aussi cruellement défiguré par la main de ses frères ?

— Ne pense pas à cela ; ce n’est pas le moment de se livrer à de pareilles idées. Quel est le parti qui cède ? Quel est celui qui a l’avantage ?

— Les échelles sont renversées ; les assaillants sont culbutés, accablés, ensevelis sous elles, comme des reptiles qu’on écrase. Les assiégés ont le dessus.

— De par saint George ! est-ce que les assaillants auraient la lâcheté de fuir ?

— Non, ils se conduisent en braves. Le chevalier Noir s’approche de la poterne avec son énorme hache ; le bruit des coups qu’il porte, semblable à celui du tonnerre, se fait entendre au dessus des clameurs des combattants et du bruit des armes. On fait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de pièces de bois ; mais il ne s’en émeut pas plus que si c’était du duvet de chardon ou des plumes.

— Par Saint-Jean-d’Acre ! s’écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans un transport de joie, « je croyais qu’il n’y avait qu’un seul homme en Angleterre doué d’un pareil courage.

— La porte de la poterne s’ébranle, continua Rébecca… elle se rompt… elle est brisée en mille éclats par la violence de ses coups : les assiégeants s’y précipitent… les ouvrages extérieurs sont emportés. Ah, grand Dieu ! du haut des murailles ils précipitent dans le fossé ceux qui les défendaient. Ô hommes ! si vous êtes véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent plus se défendre.

— Et le pont, le pont qui communique au château, l’ont-ils également emporté ?

— Non ; le templier a détruit les planches qui servaient à le traverser ; peu de ses soldats ont pu rentrer avec lui, et les cris que vous entendez vous apprennent le sort des autres. Hélas ! le spectacle que présente la victoire est encore plus affreux que celui du combat.

— Que se passe-t-il maintenant ? Regarde encore, ma bonne Rébecca : ce n’est pas le moment de détourner les yeux devant l’effusion du sang.

— Le sang a cessé de couler : nos amis se fortifient dans les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont si bien à couvert des traits de l’ennemi, que la garnison se contente d’en lancer quelques uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que pour leur faire un mal réel.

— Nos amis n’abandonneront sûrement pas une entreprise si glorieusement commencée et qui peut être heureusement achevée. Oh ! non ; je mets toute ma confiance dans le brave chevalier dont la hache a brisé les portes de chêne et les barres de fer. C’est bien singulier ! » se dit-il de nouveau à lui-même ; « je n’aurais pas cru qu’il existât deux hommes doués d’une telle force et d’un tel courage. Un cadenas et un lien de chaînes sur un champ noir ! qu’est-ce que cela peut signifier ?… Ne vois-tu rien autre chose, Rébecca, qui puisse faire reconnaître le chevalier Noir ?

— Non, rien : toute son armure est noire comme l’aile du corbeau, et je n’aperçois aucune figure qui le distingue davantage. Mais, après l’avoir vu déployer la force de son bras au milieu du combat, je crois que je le reconnaîtrais entre mille. Il s’élance au milieu de la mêlée avec le même calme que s’il allait s’asseoir à un banquet. Il y a en lui plus que la force du corps : on dirait que son âme tout entière est renfermée dans chacun des coups qu’il porte. Que Dieu lui pardonne le sang qu’il a versé ! C’est un spectacle bien terrible, mais sublime, de voir comment le bras et le cœur d’un seul homme peuvent triompher d’une armée entière.

— Rébecca, tu viens de peindre un héros. Probablement que les assaillants ne prennent un peu de repos que pour réparer leurs forces ou pour se procurer les moyens de franchir le fossé : sous un chef tel que ce chevalier, il n’y a point de lâches frayeurs, de délais étudiés ; il ne peut se trouver un seul individu qui voulût renoncer à une noble entreprise, car ce qui la rend difficile est précisément ce qui la rend glorieuse. J’en jure par l’honneur de ma maison, j’en jure par la dame de mes pensées, je consentirais à souffrir dix ans de captivité, pourvu qu’il me fût permis de combattre un seul jour à côté de ce brave chevalier, en pareille occasion.

— Hélas ! » dit Rébecca en se retirant de la fenêtre et en s’approchant du lit du blessé, « ce désir impatient de la gloire, cette lutte entre votre courage et votre état de faiblesse, qui ne produit que d’impuissants regrets, tout cela ne peut que retarder votre guérison. Comment peux-tu songer à faire des blessures aux autres, avant que la tienne soit fermée ?

— Rébecca, tu ignores combien il est amer pour un homme qui a été nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif comme un prêtre ou comme une femme tandis qu’autour de lui se font mille prouesses. L’amour des combats est l’essence de notre vie ; la poussière qui s’élève au milieu de la mêlée est l’atmosphère que nous aimons à respirer. Nous ne vivons, nous ne désirons vivre qu’aussi long-temps que nous sommes victorieux, que nous acquérons de la renommée. Telles sont, jeune fille, les lois de la chevalerie que nous avons juré d’observer, et auxquelles nous sacrifions ce que nous avons de plus cher.

— Hélas ! vaillant chevalier, qu’est-ce autre chose qu’un sacrifice fait au démon de la vaine gloire, qu’une offrande passée par le feu pour être présentée à Moloch[102] ? Et que reste-t-il pour prix de tout le sang que vous avez versé, de tous les travaux et de toutes les fatigues que vous avez endurés, de toutes les larmes que vos triomphes ont fait couler, lorsque la mort vient briser la lance du fort après l’avoir renversé de son cheval de bataille ?

— Ce qu’il nous reste, jeune fille ! la gloire ; oui, la gloire qui dore nos tombeaux et qui assure l’immortalité à notre nom.

— La gloire ! reprit Rébecca, hélas ! c’est la cotte de mailles rongée par la rouille, suspendue comme un trophée au dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en ruine ; c’est l’inscription à demi effacée, que le moine ignorant peut à peine lire au voyageur dont elle excite la curiosité. Est-ce là, dites-moi, une récompense suffisante pour le sacrifice des plus douces affections, pour une vie passée misérablement à rendre les autres misérables ? Les vers grossiers d’un barde errant ont-ils donc un attrait assez puissant pour vous faire préférer aux sentiments les plus doux de la nature, à la paix et au bonheur, le plaisir de devenir le héros de ces ballades que de vagabonds ménestrels chanteront le soir aux tables des grands, ou dont ils charment les oreilles d’un rustre à moitié ivre ?

— Par l’âme d’Hereward[103] ! » s’écria le chevalier d’un ton d’impatience, « tu parles de choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de la chevalerie, ce qui distingue le noble du vilain, le chevalier civilisé du grossier paysan ; ce qui nous fait mettre la vie au dessous, bien au dessous de l’honneur ; ce qui nous fait supporter les fatigues, les travaux et les souffrances ; ce qui nous apprend à regarder l’infamie comme le seul mal que nous ayons à redouter ! Tu n’es pas chrétienne, Rébecca, et tu ne peux apprécier ces sentiments élevés qui font palpiter le cœur d’une noble demoiselle lorsque son amant a achevé quelque grande entreprise qui justifie l’amour qu’elle lui accorde. La chevalerie, sache-le, jeune fille, est la source, l’aliment, la vie de la noble et sainte amitié ; c’est elle qui soutient l’opprimé, qui redresse les torts, qui réprime la tyrannie : sans elle, la noblesse ne serait qu’un vain nom, et c’est dans sa lance et son épée que la liberté trouve sa meilleure protection.

— Il est vrai, dit Rébecca, que je suis issue d’une race dont le courage s’est distingué pour défendre son propre pays, mais qui, même lorsqu’elle était encore comptée parmi les nations, ne faisait la guerre que par l’ordre de Dieu, ou pour se soustraire à l’oppression. Mais le son de la trompette guerrière n’éveille plus Juda, et ses enfants méprisés ne sont plus que les victimes de l’oppression civile et militaire, contre lesquelles toute résistance leur est désormais interdite. Tu as raison, sire chevalier : jusqu’à ce que le Dieu de Jacob suscite du milieu de son peuple un autre Gédéon, ou un nouveau Machabée, il ne convient pas à une juive de parler de guerres et de combats. »

Rébecca, qui avait autant de sensibilité que d’élévation dans le caractère, termina son discours avec un ton de tristesse qui prouvait qu’elle était profondément affectée de l’état d’abjection dans lequel sa nation était tombée ; et ce qui ajoutait peut-être encore à l’amertume de ce sentiment, c’était l’idée qu’Ivanhoe la regardait comme n’ayant aucun droit d’émettre son opinion dans une question dont l’honneur était l’objet, et comme incapable d’exprimer des sentiments nobles et généreux. « Combien peu il connaît ce cœur, pensa-t-elle, s’il s’imagine que la lâcheté et la bassesse y demeurent, parce que j’ai fait la censure de la chevalerie romanesque des Nazaréens ! Plût à Dieu que mon sang verse goutte à goutte pût racheter le peuple de Juda de la captivité ! Que dis-je ? plût à ce Dieu qu’il pût servir à délivrer mon père et son bienfaiteur des chaînes de leurs cruels tyrans ! Cet orgueilleux chrétien verrait alors si la fille du peuple choisi de Jéhovah oserait affronter la mort avec autant de courage que la Nazaréenne la plus fière, qui se fait gloire de descendre de quelque chef à peine connu d’une des hordes qui habitent les climats glacés du Nord. »

Puis tournant ses regards sur le lit du chevalier :

« Il dort, dit-elle ; la nature, épuisée par les souffrances du corps et de l’esprit, par la perte de son sang et par l’effet de tant de commotions diverses, profite du premier moment de calme qui règne autour de nous pour lui procurer un peu de sommeil et de repos. Hélas ! pourrait-on me faire un crime de le regarder, lorsqu’il est possible que ce soit pour la dernière fois ? lorsque, dans quelques instants peut-être, ces beaux traits ne seront plus animés par ce noble feu qui les colore légèrement pendant son sommeil ? lorsque les belles proportions de son visage auront changé de forme, que cette bouche sera entr’ouverte, que ces yeux seront éteints et tachés de sang, et lorsque ce fier et noble chevalier sera peut-être foulé aux pieds par le plus vil des scélérats qui habitent ce château à jamais maudit, lâches qui n’oseraient faire un mouvement s’il pouvait leur mettre le pied sur la poitrine… Et mon père… mon père ! quels reproches n’es-tu pas en droit d’adresser à ta fille, lorsqu’elle oublie tes cheveux blancs pour ne s’occuper que de la blonde chevelure d’un jeune chevalier nazaréen ! Que sais-je si tous ces maux ne sont pas les précurseurs du courroux de Jéhovah contre l’enfant dénaturé qui songe à la captivité d’un étranger plus qu’à celle de l’auteur de ses jours ; qui, oubliant la désolation de Juda, se plaît à contempler les traits séduisants d’un gentil et d’un étranger ? Mais j’arracherai cette faiblesse de mon cœur, dût chaque fibre saigner de cette cruelle blessure. »

Elle s’enveloppa de son voile, s’assit à quelque distance du lit du blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, s’efforçant du moins de fortifier son esprit, non seulement contre les maux qui la menaçaient du dehors, mais contre les sentiments qui malgré elle venaient assaillir son cœur.


CHAPITRE XXX.


Approche de la chambre, jette les yeux sur son lit… L’âme qui abandonne son corps n’est pas cet esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable à l’alouette s’élevant au haut des airs, caressé par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné au ciel par les soupirs et les larmes des gens de bien… Anselme quitte ce monde différemment.
Ancienne tragédie.


Pendant l’intervalle de repos qui suivit le premier succès des assiégeants, tandis que l’un des deux partis se préparait à poursuivre ses avantages, et l’autre à augmenter ses moyens de défense, le templier et de Bracy tinrent conseil dans la grande salle du château.

« Où est Front-de-Bœuf ? » demanda ce dernier, qui avait présidé à la défense du château, de l’autre côté : « on dit qu’il a été tué.

— Il vit encore, » répondit froidement le templier ; « mais, eût-il eu une tête de bœuf, comme son nom le porte, et dix plaques de fer pour la garantir, il aurait succombé sous le coup qu’il a reçu. Encore quelques heures, et Front-de-Bœuf aura rejoint ses ancêtres. C’est une grande perte pour les projets du prince Jean.

— Et un bénéfice assuré pour le royaume de Satan, dit de Bracy ; voilà ce que l’on gagne à blasphémer les saints et les anges, et à faire jeter leurs statues et les autres objets de vénération sur les têtes de cette canaille d’archers.

— Allons donc ! s’écria le templier, tu ne sais ce que tu dis : ta superstition ne vaut pas mieux que le manque de foi de Front-de-Bœuf. Aucun de vous n’est capable de rendre compte de ses motifs de croyance ou d’incrédulité.

Benedicite, sire templier, répliqua de Bracy ; je vous prie de ménager un peu plus vos expressions lorsque vous parlez de moi. Par notre Mère céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre ensemble ; car il court un certain bruit que le très saint ordre du temple de Sion ne nourrit pas peu d’hérétiques dans son sein, et que sire Brian de Bois-Guilbert est de ce nombre.

— Laisse là tous ces bruits, et songeons aux moyens de défendre le château. Comment cette tourbe d’yeomen s’est-elle battue de ton côté ?

— Comme des diables incarnés. Ils se sont portés en masse jusqu’au pied des murailles, commandés, je crois, par le drôle qui remporta le prix de l’arc ; car j’ai reconnu son cor et son baudrier. Et voilà le fruit de la politique si vantée du vieux Fitzurse ; elle ne fait qu’encourager ces insolents coquins à se révolter contre nous. Si mon armure n’eût pas été d’une aussi bonne trempe, il m’aurait percé sept fois avec tout aussi peu de remords que si j’eusse été un daim. Il a passé en revue chaque partie de mon corselet, lançant contre moi des flèches de la longueur d’une verge, avec aussi peu de ménagement que si mes côtés eussent été de fer. Sans ma cotte de mailles espagnole, que j’avais mise sous ma casaque, c’en était fait de moi.

— Mais vous vous êtes maintenus dans votre poste, tandis que nous, nous avons été délogés des ouvrages extérieurs.

— C’est un grand malheur ; car ces coquins vont trouver là un abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et pourront, si on ne les surveille avec attention, profiter de quelque poste mal gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s’introduire dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les points, et nos hommes se plaignent de ce qu’ils ne peuvent se montrer nulle part sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant de flèches qu’on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif village. De plus, Front-de-Bœuf se meurt, et nous n’avons plus de secours à attendre de sa tête de taureau et de son bras gigantesque. Qu’en pensez-vous, sire Brian ? ne vaudrait-il pas mieux faire de nécessité vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos prisonniers ?

— Quoi ! rendre nos prisonniers et devenir l’objet du ridicule et de l’exécration, comme des guerriers qui ont donné une preuve peu commune de vaillance en attaquant de nuit des voyageurs sans défense et en s’emparant de leurs personnes, et qui cependant n’ont pu se maintenir dans un château-fort contre une troupe de vagabonds et d’outlaws commandés par des gardeurs de pourceaux, par des fous, par le rebut de l’espèce humaine ! Tu devrais rougir de donner un pareil conseil, Maurice de Bracy ! Quant à moi, j’ensevelirai plutôt et mon corps et ma honte sous les ruines de ce château, que de consentir à une capitulation aussi lâche et aussi déshonorante.

— Retournons donc aux murailles, » dit de Bracy d’un ton d’insouciance : « il n’y a personne, fût-il Turc ou templier, qui fusse moins de cas de la vie que moi ; mais du moins il n’y a pas de honte à regretter de n’avoir pas ici une quarantaine de mes francs compagnons. Ô mes braves lances ! si vous saviez dans quelle situation se trouve aujourd’hui votre capitaine, je verrais bientôt ma bannière flotter devant votre escadron, et cette misérable troupe de vilains, incapable de soutenir votre choc, ne tarderait pas à prendre la fuite.

— Regrette qui tu voudras ; mais, en attendant, défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Bœuf, qui se s ont fait détester des Anglais par mille traits d’insolence et d’oppression.

— Tant mieux ! ces vils esclaves se battront tant qu’il leur restera ygg goutte de sang dans les veines, pour se soustraire à la vengeance des paysans qui nous attaquent. À notre poste, donc, Brian de Bois-Guilbert ; et sois sûr que, soit qu’il survive, soit qu’il succombe, tu verras aujourd’hui Maurice de Bracy se comporter en chevalier de haute valeur et de noble lignage.

— Aux murailles ! » s’écria le templier ; et ils y montèrent tous deux, afin de prendre pour la défense de la place toutes les mesures que pouvait dicter l’expérience et le courage exécuter. Ils reconnurent d’abord que le point le plus exposé était le poste en face des ouvrages extérieurs, dont les assiégeants s’étaient rendus maîtres, À la vérité, le château était séparé de cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci d’attaquer la poterne avant d’avoir surmonté cet obstacle : mais le templier et de Bracy étaient également d’opinion que les assaillants chercheraient, par une attaque formidable, à attirer de ce côté l’attention du plus grand nombre des assiégés, et en profiteraient pour opérer une diversion sur un autre point. Tout ce qu’ils purent faire pour se prémunir contre un pareil danger, vu le petit nombre de leurs gens, ce fut de placer de distance en distance, sur les murailles, des sentinelles qui communiqueraient les unes avec les autres, et auxquelles ils recommandèrent de donner l’alarme à la moindre apparence de danger. Ils convinrent aussi que de Bracy se chargerait de défendre la poterne, tandis que le templier, avec environ une vingtaine d’hommes, comme corps de réserve, se tiendrait prêt à porter immédiatement du secours partout où il serait nécessaire. La perte de la barbacane était désastreuse sous plus d’un rapport : c’est-à-dire que, malgré la hauteur des murs du château, les assiégés ne pouvaient voir avec la même précision qu’auparavant les opérations de l’ennemi, la porte de sortie de cet ouvrage avancé se trouvant tellement rapprochée d’un taillis, que les assiégeants pouvaient y introduire de nouvelles forces, et en aussi grand nombre qu’ils jugeraient convenable, non seulement sans danger, mais même sans être aperçus par les gens du château. Ainsi, dans l’incertitude pénible où ils étaient sur le point où commencerait l’assaut, de Bracy et son compagnon furent obligés de se tenir en garde contre tout événement possible, et leurs soldats, quelque braves qu’ils fussent, étaient en proie à l’inquiétude et au découragement, si naturels à des hommes entourés d’ennemis qui pouvaient à leur gré choisir le moment et la manière de les attaquer.

Cependant le maître du château assiégé était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l’âme. Il n’avait pas la ressource ordinaire des dévots de ce siècle superstitieux, qui, en expiation de leurs crimes, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers l’Église, étouffant ainsi la voix du remords par l’idée qu’ils s’étaient rachetés de tous péchés. Quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne ressemble pas plus à cette paix de l’âme qui suit un repentir sincère, que le lourd engourdissement produit par l’opium ne ressemble à un sommeil naturel, cette situation d’esprit était pourtant préférable encore aux remords qui assiégeaient leurs derniers instants. Mais parmi les vices de Front-de-Bœuf, homme dur et dont la main ne s’ouvrait jamais pour donner, l’avarice était le plus dominant, et il préférait braver l’Église et ses ministres que d’acheter d’eux son pardon et l’absolution de ses crimes au prix de l’or ou de ses biens. Du reste, le templier, mécréant d’une autre trempe, n’avait pas caractérisé son associé d’une manière bien juste en disant que Front-de-Bœuf n’aurait pu se rendre raison de ses motifs d’incrédulité et de mépris pour la religion établie ; car le baron aurait pu alléguer que l’Église mettait ses indulgences à trop haut prix, et que la liberté spirituelle qu’elle mettait en vente ne pouvait s’obtenir, comme celle du capitaine en chef de Jérusalem, que moyennant une forte somme : Front-de-Bœuf préférait donc nier la vertu de la médecine que de payer la visite du médecin. Mais le moment était arrivé où la terre et tous ses trésors disparaissaient graduellement devant ses yeux, et son cœur, quoique aussi dur que la meule d’un moulin, se remplit d’épouvante quand ses regards se portèrent sur le sombre abîme de l’avenir. La fièvre qui le dévorait ajoutait à l’impatience et aux angoisses de son esprit, et son lit de mort présentait un mélange confus des remords qui s’éveillaient en lui pour la première fois, et des vices invétérés de son caractère : affreuse situation, qui ne peut être égalée que par celle qu’on éprouve dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance, le remords sans repentir, c’est-à-dire par un sentiment horrible des maux actuels, et un pressentiment que l’avenir ne pourra les calmer.

« Où sont-ils maintenant, s’écriait-il ; où sont-ils ces chiens de prêtres qui mettent un si haut prix à leurs saintes momeries ? où sont ces carmes déchaussés en faveur de qui le vieux Front-de-Bœuf fonda le couvent de Sainte-Anne, dépouillant ainsi son héritier légitime de plusieurs belles prairies, d’excellentes terres et de riches enclos ? Où sont-ils ces chiens affamés ? ils boivent de la bière à longs traits, j’en réponds, ou jouent leurs tours de passe-passe auprès du lit de quelque paysan moribond. Et moi, le fils de leur fondateur ; moi, pour qui les clauses de l’acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier ; moi… les misérables ingrats ! ils me laissent mourir comme un chien qui n’a ni maître ni asile ; ils me laissent mourir sans confession, sans consolations. Faites venir le templier… c’est un prêtre… il peut m’être bon à quelque chose… Mais non ; autant vaudrait se confesser au diable qu’à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à l’enfer. J’ai ouï des vieillards parler de prier… de prier soi-même… On n’a pas besoin pour cela de corrompre un faux prêtre, ni d’intercéder auprès de lui… je vais prier… mais non… je… je n’ose…

— Est-il possible, » dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre tout près de son lit, « est-il possible que Reginald Front-de-Bœuf ait dit qu’il existe quelque chose qu’il n’ose faire ? »

La conscience bourrelée de Front-de-Bœuf, que les souffrances du corps rendaient encore plus timorée, lui fit entendre, dans cette étrange interruption de son soliloque, la voix d’un de ces démons que la superstition de cette époque peignait comme assiégeant le lit des mourants pour distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations qui auraient pu leur mériter le salut éternel. Il frémit ; tous ses membres se roidirent ; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire : « Qui est là ? s’écria-t-il ; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d’un ton qui ressemble au croassement de l’oiseau de la nuit ? approche de mon lit, que je te voie.

— Je suis ton mauvais ange, Reginald, répondit la voix.

— Si tu es réellement un démon, répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et ne crois pas que ton aspect puisse m’intimider. Par la géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m’entourent de tous côtés et sous toutes les formes, comme je l’ai fait contre les dangers de ce monde, ni le ciel ni l’enfer ne pourraient se vanter de m’avoir fait reculer.

— Pense à tes crimes, Reginald ! rébellion, rapines, meurtres ! Qui a excité Jean, ce prince licencieux, à prendre les armes contre son vieux père, contre son généreux frère ?

— Que tu sois un sorcier, un prêtre ou un démon, s’écria Front-de-Bœuf, tu en as menti par la gorge ! Ce n’est pas moi qui ai excité Jean à la rébellion… ce n’est pas moi seul… Cinquante barons, la fleur de la chevalerie de nos provinces, ont été de mon avis… jamais plus vaillants guerriers n’ont tenu la lance en arrêt… Dois-je répondre seul de la faute de tous ? Ministre de l’enfer ! je brave les menaces. Retire-toi ; cesse de rôder autour de mon lit. Si tu es un mortel, laisse-moi mourir en paix ; si tu es un démon, ton heure n’est pas encore venue.

— Mourir en paix ! Non, tu ne mourras pas en paix : à l’instant de la mort, le tableau de tes crimes passera sous tes yeux ; tu entendras les gémissements dont les voûtes de ce château ont retenti ; tu verras le sang qui rougit encore ses planchers.

— Ne crois pas m’intimider par ces vains discours remplis de malice, » répondit Front-de-Bœuf avec un sourire sombre et forcé. « Le Juif mécréant ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l’avoir traité comme je l’ai fait ; car pourquoi canoniserait-on ceux qui vont tremper leurs mains dans le sang des Sarrasins ? Quant aux porchers saxons que j’ai tués, c’étaient des ennemis de ma patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah ! ah ! tu vois que tu ne peux trouver le défaut de ma cuirasse. Es-tu parti ? es-tu réduit au silence ?

— Non, détestable parricide ! pense à ton père, pense à sa mort ; pense à la salle du banquet inondée de son sang répandu par la main de son fils.

— Ah ! » reprit le baron après quelques instants de silence, « puisque tu sais cela, tu es véritablement le père du mal, et tu sais toutes choses, comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein et dans celui d’une autre personne, de ma tentatrice, de la complice de mon crime. Éloigne-toi, démon ! laisse-moi ! va trouver la sorcière saxonne Ulrique : elle seule pourra te dire ce qu’elle seule et moi seul avons vu. Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, qui releva et ensevelit le cadavre, qui donna à une mort violente l’apparence d’une mort spontanée et naturelle. Va trouver celle qui fut ma tentatrice, mon exécrable complice, l’affreuse récompense de ce forfait ; qu’elle ait, comme moi, un avant-goût des tourments de l’enfer.

— Elle les éprouve déjà, » dit Ulrique en s’approchant du lit de Front-de-Bœuf et en se découvrant à lui ; « depuis long-temps elle boit dans cette coupe ; mais elle la trouve moins amère en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Bœuf ; ne roule pas les yeux, ne serre pas les poings, et ne lève pas ton bras sur moi avec cet air menaçant ; ce bras, qui, comme celui d’un de tes ancêtres aux exploits duquel tu es redevable de ton nom, aurait pu d’un seul coup briser le crâne d’un taureau des montagnes, est à présent aussi faible, aussi impuissant que le mien.

— Sanguinaire et hideuse sorcière ! détestable hibou ! répliqua Front-de-Bœuf ; c’est donc toi qui viens rugir de joie à la vue des ruines qui sont ton ouvrage ?

— Oui, Reginald, c’est Ulrique, c’est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c’est la sœur de ses fils que tu as massacrés ; c’est elle qui te redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu’elle a perdu par la main des Front-de-Bœuf. Pense aux injures que j’ai reçues, et dis-moi si ce n’est pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange, et je veux être le tien ; je veux te poursuivre de mes anathèmes jusqu’au dernier souffle de ta vie.

— Exécrable furie ! tu ne verras pas cet instant. Holà ! Gilles, Clément, Eustache, Saint-Maur, Étienne ! qu’on saisisse cette maudite sorcière, et qu’on la précipite du haut des murailles ! elle nous a livrés aux Saxons. Clément, Saint-Maur ! où êtes-vous donc lâches coquins ?

— Appelle-les de nouveau, vaillant baron, » dit la vieille furie avec un sourire affreux et moqueur ; « appelle tous tes vassaux autour de toi ; menace des tortures et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres ; mais apprends que tu n’obtiendras d’eux ni réponse, ni secours, ni obéissance. Écoute, » continua-t-elle après une courte pause et en changeant tout-à-coup de ton ; « l’assaut recommence, les cris de guerre se font entendre ! Ce bruit, cet épouvantable tumulte t’annoncent la chute de ta maison. La puissance de Front-de-Bœuf, cette puissance cimentée par le sang, est ébranlée jusqu’en ses fondements, et va s’écrouler devant les ennemis qu’il a le plus méprisés ! Les Saxons, Reginald, les Saxons escaladent tes murailles. Pourquoi restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n’a plus de force, pendant que le Saxon donne l’assaut à ta forteresse ?

— Dieux et démons ! oh ! rendez-moi quelque vigueur, que je me jette dans la mêlée, et que je trouve une mort digne de ma renommée !

— Ne l’espère pas, vaillant guerrier, tu ne mourras point de la mort des braves ; mais tu périras comme le renard lorsque des paysans ont mis le feu dans sa tanière.

— Tu mens, horrible sorcière : mes hommes d’armes sont braves ; mes murailles sont fortes et élevées ; mes compagnons d’armes ne craindraient pas tout une armée de Saxons, fût-elle commandée par Hengist et Horsa ! Le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte de la bataille ; et j’en jure par mon honneur, le feu que nous allumerons pour célébrer notre victoire consumera jusqu’à tes os ; et je vivrai assez pour apprendre que tu es passée des feux de ce monde dans ceux de l’enfer, qui n’a jamais vomi sur la terre un démon plus exécrable que toi.

— Ne te livre pas à cet espoir ; il pourra être déçu… Mais non, » ajouta-t-elle en s’interrompant, « il faut que tu saches à l’instant même le sort qui t’attend, sort que ni ta puissance, ni ta force, ni ton courage, ne peuvent te faire éviter, quoiqu’il t’ait été préparé par cette faible main. Ne remarques-tu pas cette vapeur épaisse et suffocante qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre ? t’imagines-tu que ce soit tes yeux qui s’obscurcissent, ta respiration qui devienne plus difficile ? Non, Front-de-Bœuf, cette fumée est produite par une autre cause : te souviens-tu que le magasin à bois est situé au dessous de cet appartement ?

— Femme ! » s’écria-t-il avec fureur, « tu n’y as pas mis le feu ?… Mais, de par le ciel ! le château est en flammes !

— Du moins vont-elles bientôt s’élever dans les airs, » dit Ulrique avec un calme affreux ; « et un signal va avertir les assiégeants de presser vivement ceux qui chercheraient à les éteindre. Adieu, Front-de-Bœuf ; que Mista, Skogula, Zernebock, ces dieux des anciens Saxons, ces diables, comme les prêtres les appellent aujourd’hui, te servent de consolateurs à ton lit de mort, sur lequel Ulrique t’abandonne. Apprends cependant, si ce peut être une consolation pour toi, qu’Ulrique va partir en même temps que toi pour le royaume sombre : là elle partagera ton châtiment, comme elle a partagé tes crimes. Maintenant, parricide, adieu pour toujours ! Puisse chaque pierre de cette voûte trouver une langue pour répéter ce mot à ton oreille ! »

Elle sortit en prononçant ces dernières paroles, et Front-de-Bœuf entendit fermer la porte à double tour, puis retirer la clef de la serrure, pour lui ôter toute chance de salut. En proie au plus affreux désespoir, il appela à grands cris ses serviteurs et ses compagnons… « Étienne, Saint-Maur ! Clément, Gilles ! serai-je consumé par les flammes sans que vous veniez à mon secours ?… Brave Bois-Guilbert ! vaillant de Bracy ! au secours ! au secours ! c’est Front-de-Bœuf qui vous appelle ! c’est Front-de-Bœuf, votre allié, votre frère d’armes ! Chevaliers parjures et sans foi, l’abandonnez-vous donc ! Et vous, lâches écuyers, perfides varlets, me laisserez-vous périr aussi misérablement ?… Que toutes les malédictions dues aux traîtres tombent sur vos chiennes de têtes !… Ils ne m’entendent point, ils ne peuvent m’entendre ; ma voix se perd au milieu des clameurs des combattants. La fumée devient plus épaisse ; le feu perce à travers le plancher. Oh ! que ne puis-je respirer un instant, un seul instant, l’air pur du ciel, dussé-je être anéanti aussitôt après ! » Tombant dans le délire le plus complet du désespoir, le malheureux Front-de-Bœuf poussait son cri de guerre, ou vomissait des imprécations contre lui-même, contre le genre humain et contre le ciel. « Ah ! s’écria-t-il encore, la flamme brille à travers les nuages de fumée ; le démon marche contre moi sous la bannière de son élément. Loin d’ici, esprit immonde ! je ne dois te suivre qu’accompagné de mes camarades ; tout ce qui respire dans ce château t’appartient. Crois-tu n’avoir à emporter que le seul Reginald Front-de-Bœuf ? Non ; le templier impie, le libertin de Bracy, l’infâme, la sanguinaire Ulrique, les hommes qui m’ont aidé dans mes entreprises, les chiens de Saxons et les maudits Juifs qui sont mes prisonniers, tous, tous doivent partir avec moi. Jamais plus brillante compagnie est-elle partie pour les enfers ! » Et il poussa un éclat de rire convulsif qui retentit sous les voûtes de l’appartement. « Qui donc ose rire ici ? » cria Front-de-Bœuf d’une voix altérée ; car le bruit et le fracas du dehors n’empêchaient pas les échos de renvoyer à son oreille le bruit de ses éclats de rire. « Est-ce toi, Ulrique ? parle, sorcière, et je te pardonne… Toi seule, ou Satan lui-même, vous êtes capables de rire dans un pareil moment. En arrière ! hors d’ici ! retire-toi !… »

Mais ce serait une impiété de continuer le tableau qu’offrait le lit de mort du blasphémateur et du parricide.


CHAPITRE XXXI.


Encore une fois, mes chers amis, montons à la brèche, ou bien refermons-la avec les cadavres de nos braves… Et vous, valeureux chevaliers, véritables enfants d’Albion, montrez-nous ici de quelle manière vous avez été nourris. Jurons que vous emploierez votre force et votre courage d’une façon digne de vous.
Shakspeare, Henri V.


Quoique Cedric ne comptât pas beaucoup sur la promesse d’UIrique, il ne manqua pas d’en faire part au chevalier Noir et à Locksley, qui furent enchantés d’apprendre qu’ils avaient dans la place un ami qui pouvait au besoin leur en faciliter l’entrée : aussi convinrent-ils bientôt avec le Saxon qu’il fallait tenter l’assaut, quelques désavantages qu’il présentât, et que c’était le seul moyen de délivrer leurs prisonniers des mains du farouche Front-de-Bœuf.

« Le sang royal d’Alfred est en danger, s’écria Cedric.

— L’honneur d’une noble dame est en péril, continua le chevalier Noir.

— Et, par l’image de saint Christophe que je porte à mon baudrier, ajouta Locksley, quand il ne s’agirait que de sauver ce fidèle serviteur, le pauvre Wamba, je risquerais un de mes membres plutôt que de souffrir qu’on touchât à un seul de ses cheveux.

— Et moi également, dit le moine. Or, messieurs, je sais ce que c’est qu’un fou : en bien ! en voyant un fou aussi adroit, aussi habile que celui-là, je me dis que l’on peut boire un verre de vin et manger une tranche de jambon tout en causant avec lui. Oui, mes frères, je vous le dis : un pareil fou ne manquera jamais d’un sage prêtre qui priera pour lui, ni d’un compagnon pour le défendre, tant que je pourrai chanter un Oremus, ou manier une pertuisane. »  Et en parlant ainsi, il se mit à brandir sa lourde hallebarde au dessus de sa tête avec autant de facilité qu’un jeune berger manie sa boulette.

— C’est bien dit, révérend père, s’écria le chevalier ; saint Dunstan lui-même n’eût pas parlé avec plus de sagesse. Maintenant, mon cher Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble Cedric se chargeât de diriger l’assaut ?

— Moi ? répondit Cedric ; nullement : je n’ai jamais étudié l’art d’attaquer ou de défendre ces repaires de la tyrannie, que les Normands ont élevés sur cette malheureuse terre. Je combattrai au premier rang ; mais sachez, mes camarades, que je ne connais rien à la tactique militaire d’aujourd’hui.

— Puisqu’il en est ainsi, dit Locksley, je me chargerai volontiers du commandement des archers, et je vous permets de me pendre à l’arbre le plus élevé de cette forêt, si un seul des assiégés se présente sur les remparts sans être percé d’autant de traits que l’on voit de clous de girofle sur un jambon aux fêtes de Noël.

— C’est bien parler ! s’écria le chevalier Noir. Si on ne me croit pas indigne d’être employé dans cette circonstance, et si parmi ces braves gens il s’en trouve quelques uns qui soient disposés à suivre un vrai chevalier, car je ne crains pas de me donner ce titre, je suis prêt à les conduire à l’attaque de ces remparts avec toute l’adresse que je dois à une longue expérience. »

Les chefs s’étant ainsi distribué leurs rôles, on donna le premier assaut. Le lecteur en connaît déjà le résultat.

Dès que la barbacane fut prise, le chevalier Noir s’empressa de faire part de cet heureux événement à Locksley, le priant en même temps de continuer à occuper les assiégés, afin de les empêcher de rassembler leurs forces pour faire brusquement une sortie et tâcher de reprendre l’ouvrage avancé qu’ils venaient de perdre. Le chevalier tenait d’autant plus à éviter cette sortie, qu’il voyait que les hommes à la tête desquels il se trouvait, n’étant que des volontaires sans discipline, mal armés, et nullement habitués à faire la guerre, ne pourraient, dans une attaque soudaine, combattre qu’avec désavantage contre les vieux guerriers des chevaliers normands, qui, bien pourvus d’armes offensives et défensives, opposeraient à l’ardeur aveugle des assiégeants cette confiance qu’inspirent la discipline et l’habitude de manier les armes. Le chevalier employa cet intervalle à faire construire une sorte de pont flottant, ou plutôt un long radeau, au moyen duquel il espérait pouvoir traverser le fossé malgré la résistance de l’ennemi. Ce travail demanda du temps ; mais les chefs s’en inquiétèrent d’autant moins que ce retard donnait à Ulrique le temps d’exécuter son plan de diversion, quel qu’il pût être.

Cependant, le radeau étant terminé ; « Il ne faut pas tarder davantage, dit le chevalier Noir ; le soleil baisse, et une affaire importante m’appelle ailleurs : elle ne me permet pas de rester un jour de plus avec vous. D’un autre côté, il serait fort étonnant que nous n’eussions pas bientôt sur les bras une troupe de cavaliers venant d’York : hâtons-nous donc de mettre à fin notre entreprise. Que l’un de vous aille trouver Locksley, pour lui dire de faire une décharge de traits de l’autre côté du château, et de se porter en avant comme s’il s’apprêtait à donner l’assaut. Quant à vous, braves Anglais, secondez-moi de tout votre courage, et tenez-vous prêts à jeter ce pont sur le fossé dès que la poterne de notre côté s’ouvrira. Suivez-moi hardiment de l’autre côté, et venez m’aider à enfoncer cette porte de sortie pratiquée dans le mur principal du château. Ceux d’entre vous qui ne se soucieront pas de venir à l’attaque, ou qui n’ont pas des armes convenables, garniront le haut de cette fortification extérieure ; que de là ils balaient par une grêle de flèches bien dirigées tout ce qui se présentera sur les remparts. Noble Cedric, veux-tu te charger du commandement de ceux qui restent ici ?

— Non, de par l’âme d’Hereward, répondit le Saxon : je suis incapable de commander aux autres ; mais que ma mémoire soit maudite par la postérité si je ne marche pas un des premiers à ta suite aussitôt que tu auras donné le signal. C’est ma propre querelle qui se vide ici, et ma place est à l’avant-garde.

— Considère cependant, noble Saxon, que tu n’as ni haubert, ni corselet, ni aucune autre armure que ce casque, ce petit bouclier et cette épée : c’est bien peu de chose !

— Tant mieux ! je n’en serai que plus léger pour escalader ces murailles. Sans vouloir me vanter, sire chevalier, je te dis que tu verras aujourd’hui un Saxon se présenter au combat la poitrine entièrement nue, avec autant d’intrépidité qu’un Normand couvert de son corselet de fer.

— Eh bien ! s’écria le chevalier, au nom de Dieu, que l’on ouvre la poterne et qu’on lance le pont. »

La porte qui conduisait de la barbacane au fossé, et qui correspondait à la porte percée dans le mur principal du château, s’ouvrit alors tout-à-coup ; et le pont volant fut lancé en travers du fossé, dont il fit rejaillir l’eau de tous côtés ; mais il ne pouvait donner passage qu’à deux hommes de front. Le chevalier Noir, sachant combien il importait d’attaquer l’ennemi dans le premier moment de la surprise, s’y précipita, suivi de près par Cedric, et parvint au bord opposé. Là il commença à frapper à coups redoublés avec sa hache sur la porte du château, protégé contre les traits et les pierres que lançaient les assiégés, par les débris de l’ancien pont-levis que le templier avait détruit en se retirant, et dont l’extrémité des poutres qui le composaient était encore attachée au mur au dessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier sur le pont n’avaient pas un pareil abri : deux furent tués par des carreaux d’arbalète, deux autres tombèrent dans le fossé, les autres rentrèrent dans la barbacane.

La position de Cedric et du chevalier Noir devenait vraiment critique, et elle l’aurait été davantage encore si les archers qui étaient restés dans la barbacane n’eussent fait tomber une grêle de flèches sur les remparts, détournant ainsi l’attention des assiégés, et les empêchant d’accabler les deux guerriers par les projectiles de toute espèce qu’ils auraient lancés sur eux. Le péril n’en était pas moins imminent, et il le devenait de plus en plus.

« Quelle honte ! » s’écria de Bracy en s’adressant aux soldats qui l’entouraient : « vous prétendez être des arbalétriers, et vous souffrez que deux hommes se maintiennent sous les murs du château !… Faites tomber sur eux le parapet, si vous ne pouvez faire mieux. Allons, prenez des pics, des leviers, et abattez ce créneau, » ajouta-t-il en leur indiquant une énorme pierre sculptée qui était placée directement au dessus de la poterne. »

En ce moment les assiégeants virent flotter le drapeau rouge sur l’angle de la tour qu’Ulrique avait désignée à Cedric. Ce fut Locksley qui l’aperçut le premier. Impatient de prendre part à l’attaque véritable, il se portait en ce moment aux ouvrages avancés, laissant les siens amuser les assiégés de l’autre côté du château.

« Saint George ! s’écria-t-il ; saint George et l’Angleterre ! En avant, mes amis ! Comment pouvez-vous laisser ce brave chevalier et le noble Cedric attaquer seuls cette porte ? Allons, crâne enfroqué, fais voir que tu sais combattre aussi bien que dire ton rosaire… En avant, mes braves ! Le château est à nous ; nous avons des amis dans l’intérieur. Vous voyez ce drapeau, c’est le signal convenu. Torsquilstone est à nous ! Songez à l’honneur, songez au butin ; encore un effort, et nous sommes maîtres de la place ! »

En parlant ainsi, Locksley banda son arc et décocha une flèche droit à la poitrine d’un des hommes d’armes qui d’après les ordres de de Bracy, était occupé à arracher une pierre des créneaux pour la précipiter sur Cedric et le chevalier Noir. Un second soldat prit le levier des mains du mourant pour achever sa besogne ; mais une flèche l’atteignit à la tête et le fit tomber mort dans le fossé. Les autres furent épouvantés, car aucune armure paraissait ne pouvoir résister aux traits du redoutable archer.

« Lâches ! s’écria de Bracy, n’osez-vous donc avancer ? Montjoie Saint-Denis ! Donnez-moi un levier. » En même temps il se saisit d’une barre de fer avec laquelle il essaya de faire avancer le fragment déjà détaché. Elle était d’un poids si énorme que dans sa chute elle aurait non seulement mis en pièces les restes du pont-levis à l’abri desquels se tenaient les deux assaillants, mais aurait même coulé à fond le pont grossier sur lequel ils avaient traversé le fossé. Tous virent le danger, et les plus hardis d’entre eux, et le moine lui-même, tout intrépide qu’il fût, n’osèrent mettre le pied sur le radeau. Trois fois Locksley banda son arc, et trois fois sa flèche fut repoussée par l’excellente armure de de Bracy.

« Maudite soit ta cotte d’armes espagnole ! dit-il ; si elle eût été de fabrique anglaise, mes flèches auraient traversé cet acier aussi facilement que de la soie ou qu’une toile grossière. » Et il se mit à crier : « Camarades ! amis ! chevalier Noir, noble Cedric ! en retraite : une masse énorme va tomber sur vous ! » Sa voix ne fut pas entendue ; car le bruit que faisait la hache d’armes du chevalier en frappant sur la poterne aurait couvert le son de vingt trompettes de guerre. Enfin le fidèle Gurth s’élança sur le pont volant pour aller avertir Cedric du danger qu’il courait, ou pour mourir avec lui ; mais il serait arrivé trop tard : déjà la pierre chancelait et les efforts de de Bracy allaient être couronnés de succès, lorsque la voix du templier fit retentir ces mots à son oreille :

« Tout est perdu, de Bracy, le château est en feu !

— Es-tu fou ? répondit le chevalier.

— La tour de l’ouest est la proie des flammes ; j’ai vainement cherché à arrêter les progrès de l’incendie. »

Quelque effrayante que fût cette nouvelle, Brian de Bois-Guilbert l’annonça avec ce stoïque sang-froid qui formait la base de son caractère ; mais elle ne fut pas reçue avec le même calme par de Bracy, qui s’écria :

« Par tous les saints du paradis ! que nous reste-t-il à faire ? Je fais vœu de donner à Saint-Nicolas de Limoges un chandelier d’or massif…

— Laisse là ton vœu, et écoute-moi, dit le templier. Réunis tes hommes d’armes, et dispose-les pour faire une sortie par la poterne ; il n’y a là que deux hommes pour défendre ce maudit radeau ; précipite-les dans le fossé, et pousse jusqu’à la barbacane ; de mon côté, je viendrai l’attaquer en sortant par la porte principale. Si nous pouvons reprendre ce poste, sois sûr que nous nous y maintiendrons jusqu’à ce qu’il nous arrive du secours, ou bien nous pourrons obtenir des conditions honorables.

— L’idée est heureuse, répondit de Bracy, et je vole à mon nouveau poste. Je puis compter sur toi, sans doute ?

— À la vie et à la mort ; mais, au nom de Dieu ! dépêche-toi. »

De Bracy se hâta de rassembler son monde, et courut à la poterne, dont il s’apprêtait à foire ouvrir la porte. Mais au même instant elle cédait sous les coups redoublés de Cedric et du chevalier Noir, qui, suivi du noble Saxon et avec cette audace extraordinaire qui le distinguait, se précipita dans le passage, où ils se maintinrent en dépit des efforts de de Bracy et de sa troupe.

« Poltrons ! s’écria celui-ci, souffrirez-vous donc que deux hommes nous enlèvent la seule chance de salut qui nous reste ?

— C’est le diable en personne, » dit un vieux soldat qui cherchait à se garantir de la furie du chevalier Noir.

« Et quand ce serait le diable ? répliqua de Bracy, faut-il se jeter dans l’enfer pour éviter ses griffes ? Le feu est au château, misérables ! que le désespoir vous donne du courage ; ou plutôt faites-moi place, j’irai me mesurer moi-même avec ce vaillant champion. »

Il faut reconnaître que de Bracy soutint dans cette journée la réputation qu’il s’était acquise dans les guerres civiles de cette désastreuse époque. Le passage voûté qui conduisait à la poterne, et dans lequel les deux champions combattaient corps à corps, retentissait des coups violents qu’ils se portaient l’un à l’autre, de Bracy avec son épée, le chevalier Noir avec sa pesante hache d’armes. Enfin le Normand reçut un coup si violent que, s’il n’eût été en partie amorti par son bouclier, il ne s’en serait jamais relevé, car ce coup tomba sur le cimier de son casque avec une telle violence que de Bracy en fut terrassé.

« Rends-toi, de Bracy, » dit le chevalier Noir en se penchant vers lui et en appuyant sur la visière de son casque le poignard avec lequel les chevaliers donnaient le coup de grâce à leurs ennemis, et que, pour cette raison, on nommait poignard de merci ; « rends-toi, Maurice de Bracy, secouru ou non secouru, sinon tu es mort.

— Je ne me rendrai pas à un inconnu, » répondit de Bracy d’une voix faible. « Dis-moi ton nom, ou arrache-moi la vie. Jamais on ne dira que Maurice de Bracy a succombé sous les coups d’un rustre et demandé merci. »

Le chevalier Noir lui dit tout bas quelques mots à l’oreille.

« Je m’avoue vaincu, je me reconnais ton prisonnier, secouru ou non secouru, » répondit le Normand, qui au ton de la fierté et de l’obstination fit succéder celui de la plus grande soumission.

— Rends-toi à la barbacane, » lui répondit le vainqueur d’un ton d’autorité, « et attends-y mes ordres.

— Mais auparavant, dit de Bracy, permettez moi de vous dire une chose qu’il vous importe de savoir. Wilfrid d’Ivanhoe est blessé et prisonnier dans ce château : il périra au milieu des flammes s’il n’est promptement secouru.

— Wilfrid d’Ivanhoe prisonnier, blessé, en danger de périr ! s’écria le chevalier Noir. Si un seul cheveu de sa tête est atteint par le feu, je m’en vengerai sur chacun des habitants de ce château. Où est sa chambre ?

— Monte cet escalier tournant que tu vois là-bas, dit de Bracy ; il conduit à son appartement. Veux-tu que je t’y conduise ?

— Non. Va-t’en à la barbacane, et attends-y mes ordres. Je ne me fie pas à toi, de Bracy. »

Pendant ce combat et le court dialogue qui suivit, Cedric, à la tête d’un corps d’archers qui avait traversé le pont aussitôt que la poterne fut ouverte, et parmi lesquels on remarquait l’ermite de Copmanhurst, poursuivait les soldats découragés et désespérés de de Bracy : les uns demandèrent quartier ; d’autres essayèrent, mais en vain, de résister ; la plupart prirent la fuite vers la cour du château.

De Bracy, après s’être relevé, suivit son vainqueur d’un œil dans lequel se peignait la confusion. « Il ne se fie pas à moi, se dit-il à lui-même ; hélas ! me suis-je montré digne de sa confiance ? » Il ramassa son épée, ôta son casque en signe de soumission, et se dirigea vers la barbacane. Ayant rencontré Locksley sur son chemin, il lui remit son épée.

Cependant les flammes faisaient des progrès rapides, et bientôt elles éclairèrent la chambre dans laquelle Rébecca donnait à Ivanhoe les soins les plus empressés. Son assoupissement avait été de peu de durée ; car il avait été réveillé par le bruit de la seconde attaque, et Rébecca, à son instante prière, s’était placée de nouveau à la fenêtre pour lui rendre compte de ce qui se passait. Mais bientôt une vapeur étouffante qui s’élevait de tous côtés lui intercepta la vue du champ de bataille, des tourbillons de fumée remplirent l’appartement, et les cris de « Au feu ! au feu ! « qui s’élevaient au dessus des clameurs des combattants, leur firent comprendre qu’ils couraient un nouveau danger.

« Le château est en feu, s’écria Rébecca ; tout est embrasé ! Que faire pour nous sauver ?

— Fuis, Rébecca, mets tes jours en sûreté, dit Ivanhoe ; quant à moi, aucun secours humain ne saurait me sauver.

— Je ne fuirai point, répondit Rébecca ; nous serons sauvés ou nous périrons ensemble. Mais, grand Dieu ! mon père, mon pauvre père ! que va-t-il devenir ? »

En ce moment la porte de l’appartement s’ouvrit, et le templier se présenta : son aspect était effrayant ; sa riche armure était brisée et couverte de sang, et le panache qui ombrageait son casque, à demi brûlé, tombait en lambeaux.

« Enfin je te retrouve ! dit-il à Rébecca. Tu vois que je tiens la promesse que je t’ai faite de partager avec toi la bonne et la mauvaise fortune. Un seul passage est libre encore : c’est par là qu’il faut fuir ensemble. J’ai lutté contre mille obstacles pour venir te le montrer. Lève-toi, suis-moi à l’instant.

— Seule ? répondit Rébecca : non, je ne te suivrai point : mais si tu es né d’une femme, si tu as la moindre étincelle d’humanité, si ton cœur n’est pas aussi dur que la cuirasse qui te couvre, sauve mon vieux père, sauve ce chevalier blessé.

— Rébecca, » répondit le templier avec son sang-froid accoutumé, « un chevalier ne doit pas craindre la mort, qu’elle l’attende au milieu des flammes ou au milieu des combats ; quant à un juif, qui est-ce qui s’embarrasse de savoir où et comment il périra ?

— Guerrier farouche ! s’écria Rébecca, plutôt périr dans les flammes que te devoir mon salut !

— Il ne l’est pas accordé de choisir, Rébecca : déjà tu t’es tirée de mes mains ; nul mortel ne pourra jamais se vanter de s’en être tiré deux fois. »

À ces mots il prend entre ses bras la jeune fille, qui fait retentir l’air de ses cris de terreur, et l’emporte hors de la chambre, sans faire attention aux menaces et aux imprécations d’Ivanhoe, qui s’écriait d’une voix de tonnerre : « Infernal templier, opprobre de ton ordre, laisse cette jeune fille ! Traître de Bois-Guilbert, c’est Ivanhoe qui te l’ordonne ! Scélérat ! que ne puis-je te percer le cœur !

— Sans tes cris, Wilfrid, » dit le chevalier Noir qui entra en ce moment dans la chambre, « je ne t’aurais pas trouvé.

— Si tu es un chevalier, dit Ivanhoe, ne t’occupe pas de moi ; mets-toi à la poursuite de ce ravisseur ; sauve lady Rowena ; cherche le noble Cedric.

— Chacun aura son tour, répondit le chevalier Noir ; à présent c’est le tien. » Et, prenant Ivanhoe dans ses bras, il l’emporta avec autant de facilité que le templier enlevait Rébecca, courut à la poterne, où il confia son fardeau aux soins de deux archers, et rentra dans le château pour aider à sauver les autres prisonniers.

La flamme brillait alors dans une des tourelles, d’où elle s’échappait par les fenêtres et les meurtrières. Cependant, dans plusieurs endroits, la grande épaisseur des murs et celle des voûtes des appartements résistait au progrès de l’incendie. Mais, d’un autre côté, la rage de l’homme déployait ses fureurs avec non moins de violence que l’élément destructeur : les assiégeants poursuivaient de chambre en chambre les défenseurs du château, et assouvissaient dans leur sang la vengeance qui les animait contre les soldats du farouche Front-de-Bœuf. La majeure partie de la garnison fit une résistance opiniâtre ; un petit nombre demanda quartier ; mais personne ne l’obtint. L’air retentissait du bruit des armes et des gémissements ; les planchers, rougis du sang des morts et des blessés, devenaient glissants et dangereux.

Au milieu de cette scène de confusion, Cedric allait de chambre en chambre, cherchant partout lady Rowena : il était suivi du fidèle Gurth, qui, oubliant sa propre sûreté, s’efforçait de détourner les coups dirigés contre son maître. Le noble Saxon fut assez heureux pour trouver sa pupille, au moment où, perdant toute espérance de salut, elle pressait, avec toute l’angoisse du désespoir, un crucifix contre son sein, attendant la mort, que tout lui faisait considérer comme très prochaine. Il la confia aux soins de Gurth, et le chargea de la conduire à la barbacane, avec laquelle on pouvait dès lors communiquer sans crainte de l’ennemi, et sans s’exposer aux flammes qui n’y étaient pas encore parvenues. Après quoi, le loyal Cedric se mit à la recherche de son ami Athelstane, déterminé à s’exposer à tous les dangers pour sauver ce dernier rejeton des rois saxons. Mais avant que Cedric eût pénétré jusqu’à l’antique salle dans laquelle il avait été lui-même prisonnier, le génie inventif de Wamba était parvenu à se procurer la liberté, ainsi qu’à son compagnon d’infortune.

Quand le tumulte eut fait connaître que l’on était au plus fort du combat, lord du second assaut, le fou se mit à crier de toute la force de ses poumons : « Saint George et le Dragon ! saint George pour l’Angleterre ! le château est à nous ! » et, pour rendre ces cris encore plus effrayants, il frappait l’une contre l’autre deux ou trois vieilles armures rouillées qui se trouvaient suspendues autour de la salle.

Les soldats de garde dans l’antichambre, et qui déjà n’étaient pas exempts d’alarme, furent épouvantés par les cris de Wamba ; et, sans songer à fermer la porte, ils coururent annoncer au templier que l’ennemi avait pénétré dans la vieille salle. Dès lors il ne fut pas difficile aux prisonniers de s’échapper et de descendre dans la cour du château, devenue le théâtre des derniers efforts des combattants.

Là ils reconnurent le fier templier. À cheval, entouré d’une partie de la garnison, cavaliers et fantassins, qui s’étaient ralliés autour de lui, il faisait les plus brillants efforts de valeur pour opérer sa retraite en s’assurant le seul moyen de salut qui restât à lui et aux siens. Le pont-levis avait été baissé par ses ordres, mais le passage était loin d’être libre ; car les archers, qui jusqu’alors s’étaient bornés à lancer leurs flèches contre la porte principale, voyant l’incendie se propager et le pont-levis se baisser, se précipitèrent tous ensemble de ce côté, autant pour repousser la sortie de la garnison que pour s’assurer de leur part de butin avant la ruine totale du château. D’un autre côté, ceux qui étaient entrés par la poterne étaient parvenus jusque dans la cour, et attaquaient avec furie ce petit nombre de braves, qui se trouvaient ainsi pressés des deux côtés à la fois.

Poussé par le désespoir, et encouragé par l’exemple de son intrépide chef, ce faible reste des défenseurs du château combattit avec la plus grande intrépidité ; et, quoique bien inférieurs en nombre aux assaillants, ils réussirent plus d’une fois à les repousser. Rébecca, à cheval devant un des esclaves sarrasins du templier, était au milieu de la petite troupe, et Bois-Guilbert, malgré la confusion occasionée par cette lutte sanglante, veillait sur elle avec la plus grande sollicitude. À tout instant on le voyait à ses côtés, oubliant le soin de sa propre conservation, placer devant elle son bouclier triangulaire recouvert d’acier, puis la quitter en poussant son cri de guerre, se précipiter au milieu des ennemis, et, après avoir fait mordre la poussière à ceux qui se présentaient les premiers, retourner encore à ses côtés.

Athelstane qui, comme on sait, était indécis et indolent, ne manquait cependant pas de bravoure. En regardant avec attention cette femme voilée, de laquelle le templier ne s’éloignait pour ainsi dire pas, son instinct jaloux le porta à penser que c’était lady Rowena, et que Bois-Guilbert voulait l’enlever à tout prix.

« Par l’âme de saint Édouard ! s’écria-t-il, je la délivrerai des mains de cet orgueilleux chevalier, je le ferai tomber sous mes coups.

— Prenez garde, » lui dit le railleur Wamba : « pour vouloir trop se presser on pêche une grenouille au lieu d’un poisson. Par ma marotte, ce n’est point lady Rowena : voyez ces longs cheveux noirs… Si vous ne savez pas distinguer le blanc du noir, je renonce à vous suivre. Marchez en avant, si bon vous semble ; quant à moi, je n’irai pas me faire rompre les os sans savoir pour qui… D’ailleurs vous êtes sans armure… Prenez-y garde, jamais bonnet de soie n’a résisté à un acier bien trempé… Ah ! vous voulez absolument aller à l’abreuvoir ; en bien ! vous boirez un coup. Deus vobiscum, vaillant Athelstane ! » En achevant ces mots, il s’éloigna du Saxon qu’il avait jusqu’alors retenu par sa tunique.

S’emparer d’une masse d’armes que la main d’un soldat expirant venait d’abandonner, s’élancer sur la troupe du templier en frappant à droite et à gauche, et renversant un guerrier à chaque coup, ne fut pour le robuste et vigoureux Athelstane, alors animé d’une fureur extraordinaire, que l’œuvre d’un moment. Il arriva bientôt à peu de distance de Bois-Guilbert, et lui cria d’une voix de tonnerre : « À moi, chevalier félon ! Laisse là celle que tu es indigne de toucher ! À moi, chef d’une bande de voleurs et d’assassins !

— Chien que tu es, » répondit le templier en grinçant les dents, « je vais t’apprendre à blasphémer ainsi le saint ordre du temple de Sion ; » et faisant faire une courbette à son coursier, il fondit sur le Saxon en se levant sur les étriers pour augmenter la force naturelle de son bras, et lui asséna sur la tête un coup épouvantable.

Wamba avait eu raison de dire que « bonnet de soie ne résistait pas à acier bien trempé. » Le sabre du templier était si tranchant, qu’il fit voler en éclats le manche de la hache d’armes que le malheureux Saxon avait levée pour parer le coup, et descendit avec une telle violence sur sa tête, qu’il le renversa dans la poussière.

« Te voilà payé ! Beaucéan, Beaucéan ! s’écria Bois-Guilbert ; périssent ainsi tous les blasphémateurs de l’ordre du Temple ! » Profitant de la consternation dans laquelle la chute d’Athelstane avait plongé ses adversaires, il ajouta aussitôt : « Que ceux qui veulent se sauver me suivent ! » et s’élançant vers le pont-levis, il le traversa, malgré la résistance des archers, suivi de ses Sarrasins et de cinq ou six hommes d’armes qui étaient remontés sur leurs chevaux. Le templier n’effectua pas sa retraite sans quelque danger, car nombre de traits furent lancés sur lui et sur sa troupe ; mais les vainqueurs ne songèrent pas à le poursuivre, car le pillage du château avait pour eux beaucoup plus d’attraits qu’un combat à mort avec un tel adversaire.

Bois-Guilbert se dirigea au galop vers la barbacane, présumant qu’il était possible que de Bracy s’en fût emparé, d’après le plan qu’il avait concerté avec lui.

« De Bracy ! de Bracy ! s’écria-t-il, es-tu là ?

— Oui, répondit-il, mais j’y suis prisonnier.

— Puis-je te secourir ?

— Non : je me suis rendu, secouru ou non secouru, et je serai fidèle à ma parole. Sauve-toi ; les faucons sont lâchés… Mets la mer entre l’Angleterre et toi… Je n’ose t’en dire davantage.

— Eh bien ! puisque tu veux rester ici, souviens-toi que j’ai dégagé ma parole. Quant aux faucons, qu’ils soient où ils voudront, les murs de la préceptorerie de Templestowe offriront au héron un sûr abri, et c’est là que je me retire. »

À ces mots il mit son cheval au galop, et disparut avec sa suite.

Ceux des assiégés qui n’avaient pu sortir du château, continuèrent à se battre en désespérés, après le départ du templier, non qu’ils eussent aucun espoir de vaincre, mais parce qu’ils n’attendaient point de quartier. Le feu s’était propagé dans toutes les parties du château, et Ulrique, qui l’avait allumé, parut en ce moment sur une des tours, semblable à une de ces furies dont les anciens nous ont donné la description[104], et faisant entendre le chant de guerre qu’entonnaient avant la bataille les scaldes des Saxons encore païens. Ses longs cheveux gris flottaient sur ses épaules, sa tête était nue ; l’ivresse de la vengeance satisfaite qui brillait dans ses yeux semblait le disputer au Feu de la folie la plus délirante ; et sa main brandissait une quenouille, comme si elle eût voulu se comparer à l’une des parques qui tiennent dans leurs doigts le fil de la vie des hommes[105]. La tradition a conservé quelques unes des strophes de l’hymne barbare qu’elle chanta au milieu de cette scène de carnage et de destruction.


I.

Aiguisez le brillant acier, enfants du Dragon blanc[106] ! Allume la torche, fille de Hengist[107] ! Ce n’est pas pour être employé au banquet que l’acier brille ; il est dur, large, et sa pointe est acérée. Ce n’est pas pour aller à la chambre nuptiale que s’allume la torche ; la vapeur qui en sort, la flamme qu’elle jette, sont colorées de bleu par le soufre dont elle est composée. Aiguisez vos poignards ; le corbeau fait entendre ses croassements ! Allumez vos torches ; Zernebock[108] remplit l’air de ses aboiements ! Aiguisez le brillant acier, fils du Dragon ! Allume ta torche, fille de Hengist !


II.

Le sombre nuage s’abaisse sur le château du thane. L’aigle fait entendre ses cris perçants ; il plane au dessus de leurs têtes. Cesse tes cris, vorace habitant des régions élhérées ; ton banquet se prépare ! Les filles du Valhala sont attentives à cette scène ; la race de Hengist leur enverra des convives. Secouez vos tresses noires, filles du Valhala ; faites rendre a vos tambourins des sons qui expriment votre joie féroce ! Plus d’un personnage hautain, plus d’un guerrier fameux, viendront s’asseoir à votre table.


III.

La nuit s’étend plus sombre encore sur le château du thane ; les nuages amoncelés se rassemblent à l’entour ; bientôt ils seront rouges comme le sang du vaillant guerrier ! Le destructeur des forêts hérissera contre eux sa crête enflammée. C’est lui dont la flamme brillante consume les palais ; son immense bannière, nuancée de pourpre foncé, se déploie sur la tête des valeureux combattants ; rien ne lui plaît autant que le cliquetis des épées et le choc des boucliers : il aime à s’abreuver du sang qui jaillit à gros Bouillons, et comme en sifflant, de la blessure.


IV.

Tout doit périr ! Le glaive fend le casque ; la lance traverse l’armure la mieux trempée ; le feu dévore l’habitation des princes ; les machines détruisent les murailles et les retranchements ; tout doit périr ! La race de Hengist n’est plus ! le nom de Horsa ne se prononce plus ! Fils du glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux ; trempez vos épées dans le sang ; qu’elles boivent ce sang comme vous buviez du vin. Réjouissez-vous au banquet du carnage, à la lueur des flammes qui l’entourent ! Faites usage de vos excellents glaives, tandis que votre sang est encore chaud ! Et que ni crainte ni pitié ne vous attendrissent, car la vengeance n’a qu’un moment ; la haine la plus forte a un terme ! Moi-même je péris aussi[109] !!!


Les flammes, ayant enfin surmonté tous les obstacles, s’élevaient alors vers le ciel en formant une colonne immense qu’on pouvait apercevoir à de grandes distances à la ronde. Chaque tour, chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas épouvantable, et les combattants ne pouvaient même plus se tenir dans la cour. Les vaincus, dont il ne restait qu’un petit nombre, s’échappèrent et se réfugièrent dans le bois voisin ; quant aux vainqueurs, rassemblés en groupes nombreux, ils contemplaient avec un étonnement mêlé de crainte et d’effroi cette masse de feu, qui réfléchissait une teinte rougeâtre sur leurs figures et sur leurs armes. La saxonne Ulrique parut long-temps encore sur la tour élevée au haut de laquelle elle s’était placée, étendant les bras et paraissant exprimer par ses gestes l’admiration et la joie que lui causait l’incendie qu’elle avait allumé. Enfin la tour s’écroula avec un fracas épouvantable, et Ulrique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Un silence de stupeur, qui régna pendant quelques instants, montra quelle impression cette catastrophe produisait sur les archers victorieux, qui ne sortirent de leur état d’immobilité que pour faire des signes de croix. Locksley rompit le silence en s’écriant : « Amis, poussez des cris d’allégresse ; le repaire de la tyrannie a disparu ! Que chacun de vous apporte son butin à notre rendez-vous ordinaire du trysting-tree[110], d’Hart-Hill-Walk ; et à la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nous et nos dignes alliés, qui ont pris une si belle part à cet acte d’une juste vengeance. »


CHAPITRE XXXII.


Crois-moi, chaque état doit avoir ses lois : les royaumes ont leurs édits ; les cités ont leurs chartes ; l’outlaw lui-même conserve un reste de discipline civile ; car, depuis le jour où Adam entoura ses reins d’un tablier de feuillage, l’homme a commencé à vivre en société avec l’homme ; et les lois ont été faites pour rendre cette union plus étroite.
Ancienne comédie.


L’aurore éclairait déjà les parties les moins touffues de la forêt ; les perles de la rosée étincelaient sur chaque branche verdoyante ; la biche, quittant son gîte placé au milieu de la fougère élevée, conduisait son faon timide dans les sentiers plus couverts du bois, où aucun chasseur ne s’était encore rendu pour attendre au passage le cerf qui marche à la tête de son troupeau, le front paré de sa ramure majestueuse. Les outlaws étaient rassemblés autour du grand chêne d’Hart-Hill-Walk, où ils avaient passé la nuit pour réparer leurs forces après les fatigues du siège, les uns buvant, les autres dormant, plusieurs écoutant ou faisant eux-mêmes le récit des événements du jour, et calculant la valeur du butin que la victoire avait mis à la disposition de leur chef.

Les dépouilles étaient considérables ; car, bien que beaucoup d’objets eussent été la proie des flammes, une grande quantité de vaisselle plate, plusieurs riches armures, des vêtements splendides, étaient tombés au pouvoir des outlaws, qui, toujours prêts à donner des preuves de leur courage et de leur intrépidité, ne reculaient devant aucun danger lorsqu’il s’agissait d’un riche butin. Cependant les lois de leur société étaient tellement sévères, que l’idée ne vint pas à un seul d’entre eux de s’en approprier la moindre partie : tout fut apporté à la masse, pour que le chef en fît la répartition.

Le lieu du rendez-vous était un vieux chêne. Ce n’était cependant pas celui sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au commencement de notre histoire, mais un autre qui s’élevait au milieu d’un amphithéâtre champêtre, distant d’un demi-mille du château incendié de Torquilstone. Locksley prit place sur un trône de gazon, sous les branches entrelacées de cet arbre immense, et sa troupe se rangea en demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier à s’asseoir à sa droite, et Cedric à sa gauche.

« Pardonnez la liberté que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans ces forêts je suis monarque, et mes sujets peu civilisés perdraient le respect dû à ma puissance si, dans mes propres domaines, je cédais ma place à qui que ce soit. Mais, j’y pense, qui de vous a vu notre chapelain ? où donc est notre joyeux moine ? Une messe commence très bien les travaux de la journée pour des chrétiens. » Personne n’avait vu l’ermite de Copmanhurst. « Plaise à Dieu que mes pressentiments ne me trompent pas ! continua Locksley : il s’est sans doute oublié auprès de la bouteille. Quelqu’un l’a-t-il vu depuis la prise du château ?

— Je l’ai vu, dit Miller, fort affairé après la porte d’une cave, jurant par tous les saints du calendrier qu’il goûterait des vins de Gascogne de Front-de-Bœuf.

— Et, nous en préservent tous les saints ! dit le capitaine, il aura bu trop largement de ces bons vins, et il aura été enseveli sous les ruines du château ! Pars, Miller ; prends du monde avec toi ; cherche à reconnaître l’endroit où tu l’as vu ; puise de l’eau dans le fossé pour arroser les décombres encore fumants de la forteresse. Fallût-il enlever pierre à pierre, je retrouverai mon joyeux chapelain. »

Le grand nombre de ceux qui s’offrirent pour ce service, malgré l’intérêt que chacun prenait à la distribution du butin, montra combien la troupe avait à cœur la sûreté de son père spirituel.

« En attendant, dit Locksley, procédons au partage ; car, ne nous y trompons point, lorsque le bruit de notre étonnant succès se sera répandu, les troupes de de Bracy, de Malvoisin et des autres alliés de Front-de-Bœuf vont se mettre en mouvement pour venir nous attaquer, et il serait à propos de songer de bonne heure à faire retraite. » Puis se tournant vers le Saxon ; « Noble Cedric, dit-il, ce butin est divisé en deux parts : choisis celle que tu préféreras, pour récompenser ceux de les vassaux qui nous ont si bien secondés.

— Brave archer, répondit Cedric, mon cœur est accablé de tristesse. Le noble Athelstane de Coningsburgh n’est plus ; Athelstane, le dernier rejeton du saint roi confesseur ! Avec lui ont péri des espérances qui ne peuvent plus renaître. Aucun souffle humain ne peut rallumer l’étincelle qui vient de s’éteindre dans son sang. Mes gens, à l’exception du petit nombre que vous voyez ici, n’attendent que ma présence pour transporter ses tristes mais respectables restes dans leur dernière demeure. Lady Rowena désire retourner à Rotherwood, et il faut qu’elle soit escortée par des forces suffisantes. Je devrais donc être déjà parti. Si j’ai différé mon départ, ce n’est pas pour partager le butin, car je prends Dieu et saint Withold à témoin que ni moi ni les miens n’en toucherons la valeur d’une obole, mais parce que je voulais te remercier, toi et tes braves archers, de nous avoir sauvé la vie et l’honneur !

— Mais, reprit Locksley, nous n’avons fait tout au plus que la moitié de la besogne ; prends donc dans le butin de quoi récompenser tes vassaux et tes confédérés.

— Je suis assez riche pour les récompenser moi-même, répondit Cedric.

— Et il y en a quelques uns, dit Wamba, qui ont été assez avisés pour se récompenser par eux-mêmes ; ils ne s’en retournent pas les mains tout-à-fait vides. Nous ne portons pas tous la livrée bigarrée.

— Je n’ai rien à dire à cela, reprit Locksley ; nos lois ne sont obligatoires que pour nous.

— Mais toi, mon pauvre garçon, » dit Cedric se tournant vers son fou et l’embrassant, « comment puis-je te récompenser, toi qui n’as pas craint de venir te mettre en prison et d’exposer ta vie pour sauver la mienne ? C’est la plus grande preuve de fidélité et d’affection que j’aie jamais reçue. »

Une larme, prête à s’échapper, brillait dans les yeux du digne thane pendant qu’il parlait ainsi. Cette preuve de profonde sensibilité, la mort d’Athelstane lui-même n’avait pu la lui arracher ! mais il y avait dans l’attachement mi-instinctif de son fou quelque chose qui lui causait une émotion plus vive que celle de la douleur même.

« Par ma foi ! » dit le fou en cherchant à se soustraire aux caresses de son maître, « si vous payez mes services avec l’eau de vos yeux, il faudra donc que le fou se mette à pleurer aussi par compagnie, et alors que devient sa profession ? Mais écoutez, mon oncle, si vous avez réellement le dessein de me faire plaisir, ayez la bonté de pardonner à mon camarade Gurth d’avoir dérobé une semaine à votre service pour la consacrer à celui de votre fils.

— Lui pardonner ! s’écria Cedric ; je veux non seulement lui pardonner, mais même le récompenser. Approche, Gurth, et mets-loi à genoux. » Le porcher obéit à l’instant. « Tu n’es plus Theow ni Esne, » dit-il en le touchant avec une baguette, « mais Folk-free et Sacless[111], homme libre en ville et hors ville, dans les bois comme dans les champs. Je te donne un arpent de terre dans mon domaine de Walbrugham, transporté de moi et des miens à toi et aux tiens, dès à présent et à toujours : et que la malédiction de Dieu tombe sur la tête de celui qui oserait me contredire ! »

Ravi de n’être plus esclave, mais libre et propriétaire, Gurth se releva promptement et bondit deux fois presque à la hauteur de sa tête. « Un serrurier et une lime ! s’écria-t-il, pour faire tomber ce collier du cou d’un homme libre. Mon noble maître, vous avez doublé mes forces par cet acte de générosité : aussi combattrai-je pour vous avec double courage. Je sens un cœur libre battre dans ma poitrine. Je me sens tout changé, et tout ce qui m’entoure change aussi à mes yeux. Ah ! Fangs ! continua-t-il (car le fidèle animal, en voyant les transports de joie de son maître, accourut à lui comme s’il les partageait), reconnais-tu encore ton maître ?

— Oui, dit Wamba, Fangs et moi, nous te reconnaissons encore, quoique nous devions encore nous soumettre à garder le collier ; mais c’est toi qui probablement nous oublieras et qui t’oublieras toi-même.

— Non ! non ! je m’oublierai moi-même avant de t’oublier, mon fidèle camarade, dit Gurth ; et si la liberté pouvait te convenir, ton maître ne te laisserait pas long-temps soupirer après elle.

— Mon ami Gurth, dit Wamba, ne crois pas que je te porte envie : le serf est assis au coin du feu pendant que l’homme libre est obligé de prendre les armes ; et, comme le dit fort bien Oldhelm de Malmsbury : Mieux vaut fou au banquet que sage à la bataille. »

On entendit alors un bruit de chevaux, et l’on vit paraître lady Rowena richement vêtue, et montée sur un palefroi bai foncé, au milieu d’une nombreuse cavalcade ; elle était suivie d’un plus grand nombre de vassaux à pied, qui exprimaient par le cliquetis de leurs armes la joie qu’ils éprouvaient de la voir remise en liberté. Elle avait repris toute la dignité de son maintien, seulement la pâleur de son visage annonçait combien elle avait souffert. Un léger nuage de tristesse couvrait son noble front, sur lequel on apercevait néanmoins un rayon d’espérance pour l’avenir, aussi bien qu’un sentiment de reconnaissance envers ceux qui avaient contribué à sa délivrance. Elle avait appris qu’Ivanhoe était en lieu de sûreté, et qu’Athelstane n’existait plus. La première de ces deux nouvelles l’avait remplie d’une joie bien sincère ; et si la seconde lui causa peu de regret, on le lui pardonnera sans doute, car elle ne pouvait rester insensible au plaisir d’être délivrée des importunités de Cedric, qui ne l’avait jamais contrariée sur aucun autre sujet que son union avec le noble thane.

Lorsqu’elle s’avança vers Locksley, le fier archer ainsi que tous ceux qui l’entouraient se levèrent, comme par un instinct naturel de courtoisie. Alors les joues de lady Rowena se colorèrent d’un vif incarnat, et faisant d’un air gracieux une profonde inclination, qui confondit un instant les tresses flottantes de ses beaux cheveux avec la crinière de son palefroi, elle témoigna en peu de mots sa reconnaissance à Locksley et à ses autres libérateurs. « Que Dieu et la sainte Vierge vous comblent de leurs bénédictions, braves archers, » dit-elle en finissant, « pour avoir si courageusement affronté de tels périls en prenant la défense des opprimés. Si jamais quelques uns d’entre vous ont faim, qu’ils se rappellent que lady Rowena a de quoi les nourrir ; s’ils ont soif, qu’elle a plus d’un tonneau de vin et de bière brune. Et si les Normands viennent vous chasser de vos retraites, n’oubliez pas que lady Rowena possède des forêts que ses braves libérateurs pourront parcourir en toute liberté, et dans lesquelles le chef de la vénerie ne s’informera pas de quelle main est partie la flèche qui a frappé un daim.

— Mille grâces, noble dame ! dit Locksley ; mille remercîments pour mes compagnons et pour moi-même ; mais vous avoir délivrée porte avec soi sa récompense. Nous faisons parfois dans nos forêts des actions qui ne sont rien moins que méritoires, mais la délivrance de lady Rowena peut leur servir d’expiation. »

Après s’être inclinée de nouveau, lady Rowena s’apprêtait à partir ; mais s’étant arrêtée un instant pendant que Cedric, qui devait l’accompagner, faisait aussi ses adieux, elle se trouva inopinément à côté du prisonnier de Bracy. Il était debout sous un arbre, plongé dans de profondes réflexions, les bras croisés sur sa poitrine, et lady Rowena espérait qu’il ne l’avait pas remarquée. Cependant il leva les yeux ; et lorsqu’il la vit devant lui, une vive rougeur, occasionée par la honte, vint colorer ses joues, et il parut hésiter s’il l’aborderait ; enfin, s’avançant vers elle, il saisit la bride de son palefroi, et mettant un genou à terre : « Lady Rowena, dit-il, daignera-t-elle jeter les yeux sur un chevalier captif, sur un soldat déshonoré ?

— Sire chevalier, répondit-elle, dans des entreprises telles que la vôtre, le véritable déshonneur ne vient pas d’avoir échoué, mais d’avoir réussi.

— La joie du triomphe, noble dame, doit adoucir l’aigreur du ressentiment. Que lady Rowena daigne me dire qu’elle pardonne la violence occasionée par une malheureuse passion, et elle apprendra bientôt que de Bracy sait la servir d’une manière digne d’elle.

— Je vous pardonne, sire chevalier ; mais c’est en qualité de chrétienne.

— Ce qui signifie, dit Wamba, qu’elle ne lui pardonne pas du tout.

— Mais, » continua lady Rowena, « je ne saurais vous pardonner les malheurs et la désolation que votre folie a occasionés.

— Lâche la bride du cheval de cette dame, » dit Cedric en s’avançant. « Par le soleil qui nous éclaire, et si ce n’était la honte qui me retient, je te clouerais à la terre avec ma javeline. Mais sois bien assuré, Maurice de Bracy, que tu paieras cher la part que tu as prise dans cette infâme action.

— On a beau jeu à menacer un prisonnier, dit de Bracy ; mais vit-on jamais un Saxon éprouver le moindre sentiment de courtoisie ? » Reculant alors deux pas, il laissa lady Rowena se remettre en marche.

Cedric, avant de partir, exprima sa reconnaissance toute particulière envers le chevalier Noir, et le pressa vivement de l’accompagner à Rotherwood. « Je sais, lui dit-il, que vous autres chevaliers errants, vous aimez à promener votre fortune à la pointe de votre lance, et que vous vous occupez fort peu de terres ou d’autres propriétés ; mais la gloire des armes est une maîtresse inconstante, et un domicile assuré, un chez soi est parfois un objet digne de fixer les désirs, même du champion le plus aventureux. Tu t’en. es assuré un dans le château de Rotherwood, noble chevalier : Cedric est assez riche pour réparer les torts de la fortune, et tout ce qu’il possède appartient à son libérateur. Viens donc à Rotherwood, non comme un hôte, mais comme un fils, ou comme un frère.

— Cedric m’a déjà rendu riche, répondit le chevalier ; il m’a mis à même d’apprécier le courage d’un Saxon. J’irai à Rotherwood, brave Saxon, et cela avant peu ; mais en ce moment des affaires d’un intérêt pressant m’empêchent de m’y rendre. Au reste, il est possible que, lorsque j’y viendrai, je te prie de m’octroyer un don qui mettra toute ta générosité à l’épreuve.

— Il est octroyé d’avance, » dit Cedric en mettant sa main dans la main gantelée du chevalier ; « il est octroyé, quand il s’agirait de la moitié de ma fortune.

— Ne t’engage pas si légèrement, » répondit le chevalier au cadenas ; « néanmoins, j’ai grand espoir d’obtenir le don que je te demanderai. Jusque-là, adieu !

— Il me reste à vous dire, ajouta le Saxon, que, pendant les cérémonies funèbres qui auront lieu en l’honneur du noble Athelstane, j’habiterai son château de Coningsburgh. Il sera ouvert à tous ceux qui désireront prendre part au banquet ; et (je parle au nom de la noble lady Édith, mère du dernier prince saxon) il ne saurait être fermé à celui qui a combattu si vaillamment, quoique inutilement, pour délivrer Athelstane des chaînes et du glaive des Normands.

— Oui, oui, » dit Wamba, qui avait repris ses fonctions auprès de son maître, « on y fera une fameuse bombance. Il est bien dommage que le noble Athelstane ne puisse assister au banquet de ses funérailles et boire à sa propre santé. Mais, » continua-t-il en levant gravement les yeux au ciel, « il soupe ce soir en paradis, et sans doute il fait honneur au festin.

— Silence, et marchons ! » dit Cedric, mécontent de cette plaisanterie hors de saison, mais à qui le souvenir des services si récents de Wamba ne permit pas de le gronder. Lady Rowena fit un salut gracieux au chevalier Noir ; le Saxon lui souhaita tout le bonheur possible dans l’accomplissement de ses projets, et ils se mirent en marche à travers la forêt.

Ils n’étaient pas encore bien loin, qu’on vit s’avancer lentement sous les arbres une procession qui, après avoir fait le tour de l’amphithéâtre, prit la même direction que lady Rowena et son cortège. C’étaient les moines d’un couvent voisin. Dans l’espoir de l’ample donation[112] que Cedric avait promise, ces pieux cénobites avaient déposé dans un cercueil le corps d’Athelstane, et, porté sur les épaules de ses vassaux, ils le conduisaient au château de Coningsburgh, pour le déposer dans le tombeau de Hengist, dont sa famille tirait son origine. Un grand nombre de ses vassaux s’étaient rassemblés au premier bruit de sa mort, et suivaient sa dépouille avec toutes les marques, au moins extérieures, du regret et de la tristesse. Les outlaws, par un mouvement spontané, se levèrent tous, et rendirent à la mort le même hommage qu’un instant auparavant ils avaient rendu à la beauté. Le chant lugubre et la marche solennelle des moines rappelèrent à leur mémoire ceux de leurs camarades qui avaient péri dans le combat de la veille ; mais de pareils souvenirs n’affectent pas long-temps des hommes dont la vie n’est qu’une suite d’entreprises et de dangers de tout genre ; et, avant que le son de l’hymne de la mort eût cessé de se faire entendre, ils procédaient de nouveau au partage du butin.

« Vaillant guerrier, » dit Locksley au chevalier Noir, « vous sans le courage et la force duquel notre entreprise aurait complètement échoué, veuillez choisir parmi ces dépouilles ce qui pourra vous convenir le mieux et vous rappeler mon grand chêne.

— J’accepte votre offre avec la même franchise que vous me la faites, répondit-il, et je vous demande la permission de disposer à mon gré de sire Maurice de Bracy.

— Il t’appartient de plein droit, et cela est fort heureux pour lui ; car, autrement, cet oppresseur servirait déjà de décoration à la branche la plus élevée de ce chêne, avec autant de ses francs compagnons que nous aurions pu en rassembler, pendus autour de lui aussi serrés que des glands. Mais il est ton prisonnier, et eût-il tué mon père, il n’aurait rien à craindre de moi.

— De Bracy, » dit le chevalier Noir, « pars, tu es libre. Celui dont tu es le prisonnier méprise le vil plaisir de la vengeance ; mais prends garde à l’avenir, il pourrait t’être plus funeste. Maurice de Bracy, je te le répète, prends-y garde. »

De Bracy s’inclina profondément et sans proférer une parole ; et au moment où il se retirait, les archers élevèrent tout-à-coup un cri d’exécration et de dérision. Le fier chevalier se retournant avec promptitude, croisa les bras sur sa poitrine, et s’écria en se redressant d’un air dédaigneux : « Silence, chiens hargneux que vous êtes ! Vous vous jetez la gueule béante sur le cerf aux abois, et à peine auriez-vous osé le poursuivre avant qu’il fût abattu. De Bracy méprise vos injures autant que vos éloges. Retirez-vous dans vos buissons et dans vos tanières, outlaws, pillards que vous êtes, et apprenez à garder le silence toutes les fois qu’à une lieue de votre repaire on parlera de la noblesse et de la chevalerie. »

Cette bravade intempestive aurait attiré sur de Bracy une volée de flèches si le chef ne s’y fût opposé avec chaleur et empressement. Locksley porta même la générosité jusqu’à permettre qu’il prît un des chevaux qu’on avait trouvés tout harnachés dans les écuries de Front-de-Bœuf, et qui n’étaient pas la partie la moins importante du butin. De Bracy, sautant légèrement en selle, partit à toute bride.

Lorsque le tumulte occasioné par cet incident fut un peu apaisé, le chef des outlaws, ôtant de son cou le superbe cor et le baudrier qu’il avait gagnés au concours pour le prix de l’arc, près d’Ashby, les présenta au chevalier Noir en lui disant : « Noble guerrier, si vous ne dédaignez pas d’accepter un cor que j’ai porté, je vous prie de conserver celui-ci comme un souvenir des exploits dont vous nous avez rendus témoins ; et si dans quelqu’une de vos entreprises, ce qui arrive parfois au plus vaillant chevalier, ou au milieu des forêts situées entre le Trent et le Tees, vous avez jamais besoin de secours, sonnez trois mots[113] sur ce cor, trois mots, wa-sa-hoa ! et il est plus que probable que vous verrez accourir des amis et des défenseurs. »

Alors, appliquant ses lèvres sur l’embouchure du cor, il répéta plusieurs fois le wa-sa-hoa, afin que le chevalier pût le bien graver dans sa mémoire.

Celui-ci lui répondit :

« Brave archer, j’accepte ce présent avec reconnaissance ; et je donne ma parole que, même dans le besoin le plus urgent, je ne chercherai pas de meilleurs défenseurs que toi et les tiens. » Il sonna du cor à son tour, et fit retentir la forêt des mêmes sons que Locksley en avait tirés.

« Parfaitement bien sonné ! » dit le chef des outlaws. « Je suis bien trompé, ou tu sais faire la guerre dans les bois aussi bien qu’en rase campagne. Oui, oui, j’en réponds, tu as été dans ton temps un joyeux chasseur de daims. Camarades, rappelez-vous ces trois mots, c’est l’appel du chevalier au cadenas ; et quiconque l’ayant entendu ne volera pas à son secours, sera chassé de notre troupe, après que nous lui aurons brisé son arc sur les épaules.

— Vive notre chef ! » crièrent tous les archers ; « vive le chevalier Noir au cadenas ! Puisse-t-il bientôt nous mettre à même de lui prouver notre désir de lui être utiles. »

Locksley procéda ensuite au partage du butin, ce qu’il fit avec la plus grande impartialité. Un dixième fut mis à part pour l’Église et pour des œuvres pies ; une autre portion fut mise en réserve pour entrer dans ce que ces hommes appelaient leur trésor public ; et on en destina une autre encore aux femmes et aux enfants de ceux qui avaient péri dans cette circonstance, ou afin de faire dire des messes pour le repos de l’âme de ceux qui ne laissaient point de famille après eux. Le reste fut distribué suivant le rang et le mérite de chacun. Si quelque question douteuse s’élevait, elle était bientôt résolue par le chef avec une finesse de jugement admirable, et sa décision adoptée avec la soumission la plus absolue. Le chevalier Noir ne fut pas peu surpris de voir que des hommes qui étaient en rébellion ouverte contre les lois de leur pays se gouvernassent entre eux d’une manière aussi régulière et aussi équitable ; et tout ce qu’il observait ne fit qu’ajouter à l’opinion favorable qu’il avait conçue de la justice et du bon sens de leur chef. Lorsque chacun eut reçu sa part du butin, le trésorier, accompagné de quatre vigoureux archers, transporta dans un lieu sûr et caché celle qui appartenait à la communauté ; mais personne ne se présentait pour réclamer la portion dévolue à l’Église.

« Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux chapelain. Jamais il ne s’absente au moment de bénir la table ou de partager le butin ; et il est de son devoir de prendre soin de la dîme prélevée. D’ailleurs, j’ai non loin d’ici un saint homme de ses confrères, que nous avons fait prisonnier, et je voudrais bien que le moine m’aidât à en agir avec lui d’une manière convenable. Je crains bien qu’il ne soit arrivé quelque malheur à notre guerrier enfroqué.

— J’en aurais bien du regret, dit le chevalier au cadenas ; car je lui dois de la reconnaissance pour l’hospitalité qu’il m’a donnée, et pour la nuit que nous avons si joyeusement passée dans sa cellule. Transportons-nous sur les ruines du château ; il est probable que nous y aurons de ses nouvelles. «

Il parlait encore lorsque de grands cris annoncèrent l’arrivée de celui sur le compte duquel ils étaient si inquiets ; et la voix de stentor du moine lui-même, qui se fit entendre long-temps avant que l’on pût voir sa vaste rotondité, confirma cette heureuse nouvelle.

« Place ! enfants de la joie, s’écria-t-il ; place à votre père spirituel et pour son prisonnier. Oui, oui, célébrez mon arrivée… Me voici, noble chef, comme un aigle, tenant ma proie dans mes serres. » Et au milieu des éclats de rire de ceux qui l’entouraient, il s’avançait, tel qu’un majestueux triomphateur, tenant d’une main son énorme pertuisane, et de l’autre une corde dont l’un des bouts était attaché au cou du malheureux Isaac d’York, qui, courbé par le chagrin autant que par la terreur, marchait derrière le glorieux ermite.

« Où est Allan-a-Dale, continua ce dernier ; n’est-il pas là pour composer une ballade ou un virelai en mon honneur ? Par sainte Hermangild, ce mauvais ménétrier est toujours absent quand il se présente une bonne occasion de célébrer la valeur.

— Joyeux chapelain, lui dit le capitaine, je vois que tu as dit la messe de bonne heure aujourd’hui ; mais ce n’a pas été une messe sèche. Mais, au nom de saint Nicolas ! quel vieux cerf nous amènes-tu là ?

— Un captif que je dois à mon épée et à ma lance, ou plutôt à mon arc et à ma pertuisane. Et cependant, je puis dire que je l’ai tiré d’un esclavage bien plus terrible encore. Parle, Juif, ne t’ai-je pas racheté des griffes de Satan ? ne t’ai-je pas enseigné ton Credo, ton Pater et ton Ave Maria ? n’ai-je pas passé toute la nuit à boire à ta conversion, à t’expliquer les mystères ?

— Pour l’amour de Dieu ! s’écria le pauvre Juif, personne ne me délivrera-t-il des griffes de ce fou,… je veux dire des mains de ce saint homme ?

— Que veux dire ceci, Juif ? » dit l’ermite d’un ton menaçant ; « est-ce que tu te rétractes ? Prends-y garde ; si tu deviens relaps, quoique tu ne sois pas aussi tendre qu’un cochon de lait (et plût à Dieu que j’en eusse un pour mon déjeûner !) tu n’es cependant pas trop dur pour être rôti. Allons, Isaac, sois docile, et répète après moi la salutation angélique. Ave Maria

— Paix ! fou de moine, dit Locksley, point de profanations ! dis-nous plutôt où tu as fait cette capture.

— Par saint Dunstan ! je l’ai trouvé dans un endroit où je cherchais meilleure marchandise. J’étais entré dans la cave pour voir s’il n’y aurait rien à sauver ; car, quoiqu’une coupe de vin chaud mêlé d’épices soit une boisson digne d’un empereur, il me semblait que ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure perte, que d’en laisser brûler une aussi grande quantité à la fois : je m’étais donc saisi d’un baril de vin des Canaries, et j’allais appeler, pour m’aider, quelqu’un de ces fainéants qu’il faut toujours chercher quand il s’agit de faire une bonne œuvre, quand j’aperçus une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah ! dis-je en moi-même, c’est sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, et justement le coquin de sommelier, troublé sans doute dans ses fonctions, a laissé la clef sur la porte. Je m’empresse d’ouvrir, j’entre, et je trouve… rien que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui, sans se faire prier, se rend mon prisonnier… secouru ou non secouru. Je n’avais eu que le temps de me rafraîchir des fatigues du combat avec un verre de vin des Canaries, dont je fis boire quelques gouttes à cet infidèle, et je me disposais à emmener mon prisonnier, lorsque, avec un fracas comparable à celui du tonnerre, une tour extérieure s’écroula tout entière (maudits soient les maçons qui la firent si peu solide !) et nous restâmes bloqués dans notre trou. La chute de cette tour fut suivie de celle de plusieurs autres, si bien que je perdis tout espoir de revoir jamais la lumière du soleil ; et jugeant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession que de passer de ce monde dans l’autre en la compagnie d’un juif, je levai ma pertuisane pour lui casser la tête ; mais j’eus pitié de ses cheveux blancs, et je fis réflexion que je ferais mieux de me servir des armes spirituelles, et de travailler à sa conversion. Grâces en soient rendues à saint Dunstan la semence est tombée en bonne terre. Mais, après avoir passé tout une nuit à lui expliquer nos saints mystères (car il ne faut pas parler de quelques verres de vin que j’avalais de temps en temps pour me rafraîchir), je me sens tout étourdi, je vous l’avoue. En un mot Gilbert et Wibbald vous le diront, lorsqu’ils m’ont dégagé de ce monceau de pierres, j’étais complètement épuisé.

— Nous pouvons rendre témoignage, s’écria Gilbert, que lorsque, grâce à saint Dunstan, nous eûmes écarté les décombres, et trouvé l’escalier qui conduit au caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à moitié vide, le Juif à moitié mort, et le moine plus qu’à moitié épuisé, comme il le dit.

— Vous mentez comme un coquin que vous êtes, » répliqua l’ermite avec indignation ; « c’est vous et vos ivrognes de compagnons qui avez bu le vin, en disant que c’était le coup du matin. Je veux être traité comme un païen si je ne le réservais pour la bouche de notre capitaine. Mais, au reste, qu’importe ? le Juif est converti, et comprend presque aussi bien, sinon tout-à-fait aussi bien que moi, ce que je lui ai enseigné.

— Cela est-il vrai, Juif ? dit le capitaine ; as-tu abjuré ta fausse religion ?

— Puissé-je trouver merci près de vous, répondit Isaac, comme il est vrai que je n’ai pas entendu un seul mot de ce que m’a dit ce vénérable prélat pendant toute cette nuit terrible. Hélas ! j’étais tellement accablé sous le poids de la frayeur et du chagrin, que notre saint père Abraham, fût-il venu lui-même pour me prêcher, m’aurait trouvé sourd à ses exhortations.

— Tu mens, Juif, répliqua l’ermite, et tu sais que tu mens : je ne veux te rappeler qu’un mot de notre conférence ; c’est que, pour prouver la ferveur de ta foi nouvelle, tu as promis de donner tous tes biens à notre saint ordre.

— Puisse la promesse faite à nos pères me manquer, si jamais pareille chose est sortie de ma bouche, » s’écria Isaac plus alarmé que jamais. « Croyez-moi, mes bons seigneurs, ma bouche n’a pas prononcé une seule de ces paroles. Hélas ! je suis un vieillard, un pauvre vieillard, et, je tremble seulement d’y penser, peut-être à jamais privé de mon enfant. Ayez pitié de moi, et permettez-moi de me retirer.

— Ah ! s’écria l’ermite, tu rétractes le don que tu as fait à la sainte Église ; en bien, tu en feras pénitence. » Et, levant sa pertuisane, il en aurait appliqué le manche sur les épaules du Juif, si le chevalier Noir n’eût arrêté le coup : tout le ressentiment du moine se tourna contre lui.

« Par saint Thomas de Cantorbéry ! dit-il, ne me provoque pas ; car, tout couvert de fer que tu es, je t’apprendrai à te mêler de tes propres affaires.

— Ne te mets pas en colère contre moi, répondit le chevalier ; tu sais bien que nous nous sommes promis amitié et fraternité.

— Je ne me le rappelle pas, et tu me rendras raison de l’insulte que tu viens de me faire.

— Mais, » dit le chevalier qui semblait prendre plaisir à provoquer son ancien hôte, « as-tu donc oublié que, pour l’amour de moi (sans parler de la tentation excitée par la vue d’un flacon et d’un pâté), tu as manqué à tes vœux de jeûne et omis de réciter tes prières.

— Je te le dis, en vérité, mon brave ami, » dit le moine en serrant son énorme poing, « je te donnerai…

— Je ne reçois point de présents gratuits, et je te le rendrai avec des intérêts plus forts que jamais ton prisonnier en ait exigé dans son trafic.

— J’en veux avoir la preuve à l’instant.

— Holà ! s’écria le capitaine, notre ermite est-il devenu fou ? une querelle sous notre grand chêne !

— Ce n’est pas une querelle, dit le chevalier Noir, c’est seulement un échange amical de courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l’oses ; je veux bien éprouver la vigueur de ton poing, si tu consens à sentir ensuite le poids du mien.

— Avec ton pot de fer sur la tête, tu as l’avantage. Mais n’importe, je t’abattrai à mes pieds, quand tu serais un autre Goliath couvert de son armure. »

À ces mots, mettant son bras nerveux à nu jusqu’au coude, et le roidissant de toute sa force, il porta au chevalier un coup qui aurait été capable de renverser un bœuf ; mais celui-ci resta ferme comme un roc, et tous les archers firent retentir l’air de leurs acclamations.

« À moi, maintenant, » dit le chevalier en ôtant son gantelet, « si j’ai eu l’avantage sur ma tête, je ne veux pas l’avoir dans ma main… Reste ferme, comme un véritable brave.

Genam meam dedi vapulatori, j’ai livré ma joue à la main de mon ennemi, dit le prêtre ; mais si tu peux me faire bouger tant soit peu de cette place, je l’abandonne la rançon du Juif. » Ainsi parlait l’ermite en prenant un ton de bravade. Mais, hélas ! qui peut se soustraire à sa destinée ? Le coup du chevalier fut asséné avec tant de force et si bien calculé, que le moine alla rouler à vingt pas de distance, au grand étonnement des spectateurs. Mais se relevant sans montrer ni colère ni confusion.

« Frère, dit-il au chevalier, tu aurais dû user de ta force avec plus de ménagement. À peine aurais-je pu bredouiller la messe si tu m’avais cassé la mâchoire ; car le joueur de flûte en jouera mal s’il lui manque la moitié de ses dents. Néanmoins voici ma main en signe d’amitié, et je te promets aussi de ne plus faire de pareils marchés avec toi ; car je ne pourrais qu’y perdre. Oublions notre querelle, et occupons-nous de la rançon du Juif ; car le léopard ne se dépouille jamais de sa robe mouchetée, et le juif se montre toujours juif.

— Notre chapelain, dit Clément, ne compte pas de moitié autant sur la conversion du Juif depuis le soufflet qu’il a reçu,

— Silence ! impertinent que tu es, reprit l’ermite ; de quoi te mêles-tu de parler de conversion ? N’y a-t-il donc plus de subordination ici ? Tout le monde y est-il maître ? Je te dis, drôle, que j’étais encore fatigué lorsque j’ai reçu le coup du brave chevalier, sans quoi j’aurais résisté à la violence : mais si tu veux que nous recommencions ensemble le même jeu, je te ferai voir que je sais donner aussi bien que recevoir.

— Allons, paix ! dit le capitaine, occupons-nous de sujets plus utiles. Et toi, Juif, pense à ta rançon. Je n’ai pas besoin de te dire que ta race est réputée maudite dans toute la chrétienté, et que ta présence est fort peu agréable pour nous. Ainsi pense à l’offre que tu as à nous faire, pendant que je vais interroger un prisonnier d’une autre espèce.

— A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Bœuf ? demanda le chevalier Noir.

— Aucun qui soit capable de payer rançon, répondit Locksley, quelques pauvres diables que nous avons renvoyés chercher un autre maître. Notre vengeance était satisfaite, et nous avons eu quelque profit, c’était assez ; tout le reste ne valait pas un quart d’écu. Mais, quant au prisonnier dont je parle, c’est différent : c’est un moine réjoui, qui probablement s’était mis en route pour aller rendre visite à sa belle, du moins à en juger par le luxe de son train et par celui de ses habits. Mais voici le digne prélat, aussi dégagé qu’un jouvenceau. » Et notre ancien ami Aymer, prieur de Jorvaulx, escorté de deux archers, parut devant le trône champêtre du chef de ces audacieux outlaws.


CHAPITRE XXXIII.


Cominius. Fleur des guerriers, quelles nouvelles nous donnerez-vous de Titus Lartius ? Que fait-il ?
Coriolan. Occupé à remplir les devoirs de sa place ; condamnant les uns à la mort, les autres à l’exil ; remettant la rançon de celui-ci ; plaignant celui-là, ou lui pardonnant, tandis qu’il menace le reste.
Shakspeare, Coriolan.


Les traits et la contenance du prieur prisonnier offraient un mélange bizarre d’orgueil offensé, de fatuité comprimée et d’une terreur bien visible.

« Eh bien, mes maîtres, » dit-il d’un ton qui participait de ces trois émotions, « quelle conduite tenez-vous ? Êtes-vous des Turcs ou des chrétiens, pour porter ainsi la main sur un membre de l’Église ? Savez-vous ce que c’est que manus imponere in servos Domini[114] ? Vous avez pillé mes malles, déchiré mon rochet bordé de dentelle, qui était digne d’un cardinal. Tout autre à ma place vous aurait déjà foudroyés par son excommunicabo vos[115] ; mais je suis doux et clément, et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si vous remettez en liberté les frères qui m’accompagnaient, si vous envoyez promptement cent pièces d’argent pour faire dire des messes au maître-autel de l’abbaye de Jorvaulx, et si vous faites vœu de ne point manger de venaison d’ici à la Pentecôte prochaine, il est possible que vous n’entendiez point parler de cette incartade.

— Vénérable pasteur, dit le chef des outlaws, ce serait avec un véritable chagrin que j’apprendrais qu’aucun homme de ma troupe vous ait fait éprouver un traitement qui lui attire votre réprimande paternelle.

— Traitement ! » répéta le prieur encouragé par ce ton de douceur ; « ils m’ont traité comme on ne traiterait pas un chien de bonne race, encore moins un chrétien, bien moins encore un prêtre, et moins que tout cela le vénérable prieur de la sainte communauté de Jorvaulx. Vous avez ici un profane et ivrogne de ménestrel, appelé Allan-a-Dale, nebulo quidam[116], qui m’a menacé de punition corporelle ; que dis-je ! de mort même, si je ne payais comptant quatre cents couronnes pour ma rançon, indépendamment de tout mon bagage qu’il m’a volé, de chaînes d’or, de bagues, de bijoux dont je ne saurais vous dire la valeur ; sans compter tout ce qui a été brisé et gâté par leurs mains rudes et grossières, entre autres ma poudrière et mes pinces d’argent.

— Il n’est pas possible qu’Allan-a-Dale ait traité de la sorte un personnage aussi respectable, répliqua le capitaine.

— Cela est pourtant aussi vrai que l’évangile de saint Nicodème. Il m’a menacé, en faisant les jurements les plus affreux dans son langage du Nord, de me pendre à l’arbre le plus élevé de la forêt.

— Est-il vrai, mon révérend père ? En ce cas, vous ne sauriez mieux faire que de vous soumettre ; car il n’y a pas d’homme plus exact qu’Allan-a-Dale dans l’accomplissement de ses promesses.

— Vous voulez plaisanter, » dit le prieur consterné et déguisant sa terreur sous un rire forcé ; « c’est bien : j’aime beaucoup la plaisanterie, ha, ha, ha ! mais lorsqu’elle a duré tout une nuit, il est temps de reprendre son sérieux le lendemain matin.

— Aussi parlé-je non moins sérieusement qu’un confesseur. Il faut que vous payiez une rançon, sire prieur, car, autrement, les religieux de votre couvent pourront bientôt procéder à une nouvelle élection ; votre place va devenir vacante.

— Êtes-vous chrétiens, dit le prieur, pour oser parler ainsi à un dignitaire de l’Église ?

— Si nous sommes chrétiens ! oui sans doute nous le sommes, et de plus nous avons des théologiens parmi nous. Qu’on fasse venir notre chapelain, afin qu’il explique au révérend père les passages de l’Écriture qui ont rapport au sujet. »

L’ermite, encore à demi ivre, avait endossé par dessus son justaucorps vert un froc qui le recouvrait à peine ; appelant à son aide le petit nombre de phrases latines qu’autrefois il avait apprises par routine : Mon révérend père, dit-il, Deus faciet salvum benignitatem vestrum[117]… vous êtes le bienvenu dans cette forêt.

— Et quelle est cette mascarade profane ? s’écria le prieur ; si tu appartiens véritablement à l’Église, tu ferais un acte bien plus méritoire en m’indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-là, au lieu de faire des singeries et des grimaces comme un jongleur maure.

— En vérité, mon révérend père, je ne sais qu’un moyen de vous tirer d’affaire : c’est aujourd’hui la Saint-André pour nous, et nous recueillons nos dîmes.

— Mais non pas sur le clergé, j’espère !

— Sur le clergé comme sur les autres fidèles, sur les clercs comme sur les laïques. Ainsi donc, sire prieur, facile vobis amicos de mammona iniquitatis, employez les trésors de l’iniquité à vous faire des amis ; car il n’y a pas d’amitié qui puisse vous tirer d’affaire plus sûrement que celle-là.

— J’aime beaucoup les braves et joyeux forestiers : j’espère donc que vous ne vous montrerez pas trop exigeants avec moi ; je ne suis pas non plus novice dans l’art de la vénerie, et je puis donner du cor de manière à faire trembler le feuillage de tous les chênes de la forêt. Allons, mes amis, traitez-moi favorablement.

— Qu’on lui donne un cor, dit Locksley : il font qu’il nous prouve ce qu’il avance. »

Le prieur sonna une fanfare ; mais le capitaine lui dit en secouant la tête :

« Sire prieur, ce n’est pas là ce qui paiera ta rançon ; et, comme le dit la devise du bouclier de certain chevalier, t’accorder la liberté pour une bouffée de vent, ce serait la donner à trop bon marché. D’ailleurs, je le vois, tu es un de ces novateurs qui, au moyen des ornements et des tra la lira fraîchement importés du continent, dénaturent les anciens airs de chasse anglais. Prieur, la dernière partie de ta fanfare a augmenté de cinquante couronnes le prix de ta rançon, pour s’être éloignée des anciens airs graves et mâles de la vénerie anglaise.

— Ami, » dit l’abbé d’un ton de mauvaise humeur, « tu es difficile à contenter ; mais j’espère que tu seras plus raisonnable sur l’article de la rançon. En un mot, puisqu’enfin il faut que je brûle un cierge en l’honneur du diable, quelle rançon faut-il que je paie pour avoir la liberté de partir sans avoir cinquante de vos archers à mes trousses ?

— Si nous faisions fixer la rançon du Juif par le prieur, et celle du prieur par le Juif ? » dit le lieutenant de la troupe à l’oreille du capitaine ; « qu’en pensez-vous ?

— Tu as là une singulière idée, lui répondit Locksley : mais elle est bonne… Holà ! Juif, approche… » Isaac s’avança. « Regarde ce révérend père Aymer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx, et dis-nous quelle rançon nous pouvons lui demander. Tu connais les revenus du couvent, je gage.

— Oh ! assurément, dit Isaac ; j’ai fait plus d’une affaire avec les bons pères, et j’ai acheté d’eux du blé, de l’orge, ainsi que de bons ballots de laine. Oh ! c’est une abbaye riche ; et ils font bonne chère et boivent les meilleurs vins, ces bons pères de Jorvaulx. Ah ! si un malheureux proscrit comme moi avait une semblable retraite et des revenus tels que les leurs à l’année et au mois, je donnerais une bonne quantité d’or et d’argent pour sortir de captivité.

— Chien de juif ! s’écria le prieur, personne ne sait mieux que toi que notre sainte maison est endettée pour les frais de réparation de notre chœur…

— Et pour avoir rempli vos celliers des meilleurs vins de Gascogne, l’année dernière, interrompit le Juif ; mais ce n’est qu’une bagatelle.

— Ce chien d’infidèle ! il nous calomnie en donnant à entendre que nous ne sommes endettés que pour avoir acheté des vins que nous avons obtenu la permission de boire propter necessitatem et ad frigus depellendum[118]. Ce scélérat circoncis blasphème la sainte Église, et des chrétiens l’entendent sans lui imposer silence !

— Tout cela est étranger à notre affaire, dit le capitaine. Isaac, dis-nous ce que nous pouvons lui demander sans enlever poil et peau en même temps.

— Six cents couronnes, dit Isaac ; et le bon prieur peut fort bien les donner à Vos Seigneuries sans pour cela être assis moins mollement dans sa stalle.

— Six cents couronnes ? dit gravement le chef ; je m’en contenterai… Tu as fort bien parlé, Isaac… Six cents couronnes, sire prieur : vous avez entendu cet arrêt.

— Oui, oui, s’écria toute la troupe ; c’est un arrêt ; Salomon n’en eût pas prononcé un plus sage.

— Êtes-vous fous, mes maîtres ? dit le prieur : où voulez-vous que je trouve cette somme ? Quand même je vendrais le saint ciboire et les chandeliers d’argent du grand autel de l’abbaye, j’aurais de la peine à m’en procurer la moitié. Encore faudra-t-il pour cela que j’aille moi-même à Jorvaulx : vous retiendrez mes deux prêtres comme otages.

— Ce serait une confiance par trop aveugle, mon cher prieur, répondit Locksley. Tout au contraire, tu resteras avec nous, et tes deux prêtres iront chercher ta rançon. Et attendant, tu boiras de bon vin, tu auras de bonne venaison ; et puisque tu aimes la chasse, ton pays du Nord ne t’offrira jamais rien de comparable à celle que nous te ferons faire avec nous.

— Ou bien, si vous l’aimez mieux, » dit Isaac qui désirait se concilier la bienveillance du chef et de sa bande, « j’enverrai chercher à York les six cents couronnes, à valoir sur certaine somme que j’ai à lui payer, pourvu que le très révérend prieur veuille bien m’en donner quittance.

— Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu nous compteras la rançon du prieur en même temps que la tienne.

— La mienne ! ah ! braves seigneurs, faites attention que je ne suis qu’un pauvre vieillard ; si je vous payais seulement cinquante couronnes, le bâton du mendiant deviendrait ma seule ressource pour le reste de ma vie.

— Le prieur en décidera, répliqua le capitaine. Qu’en dites-vous, père Aymer ? le Juif est-il en état de payer une bonne rançon ?

— S’il est en état ! Eh ! n’est-ce pas Isaac d’York, dont les richesses auraient suffi pour racheter les dix tribus d’Israël lorsqu’elles furent emmenées en captivité par les Assyriens ? Personnellement je le connais très peu ; mais notre cellerier et notre trésorier ont fait beaucoup d’affaires avec lui, et le bruit court que sa maison à York est si pleine d’or et d’argent que c’est une honte pour un pays chrétien. C’est un sujet d’étonnement pour tous les fidèles que l’on souffre que ces reptiles dévorants rongent jusqu’aux entrailles, et l’État et l’Église elle-même, par leurs abominables usures et leurs extorsions.

— Un moment, sire prieur, dit le Juif ; mettez un frein à votre colère. Je prie Votre Révérence de ne pas oublier que je ne force personne à prendre mon argent ; et lorsqu’un homme, clerc ou laïque, prince ou prieur, chevalier ou prêtre, vient frapper à la porte d’Isaac, ce n’est pas en termes aussi peu civils qu’il demande à lui emprunter de l’argent. C’est : Mon cher Isaac, voulez-vous bien me faire ce plaisir ? Je vous paierai exactement au jour convenu, j’en prends Dieu à témoin ; ou bien : Mon cher Isaac, rendez-moi ce service, aidez un ami dans le besoin. Mais lorsqu’arrive le terme fixé, cela change de ton ; c’est : Maudit juif ! que toutes les plaies d’Égypte fondent sur toi et sur ta race maudite ; enfin, tout ce qui peut soulever une populace grossière et barbare contre de pauvres étrangers.

— Prieur, dit le capitaine, tout juif qu’il est, il n’y a rien que de vrai dans ce qu’il vient de dire. Finissons-en, et fixe sa rançon comme il a fixé la tienne, sans trop le charger cependant.

— Il n’y a qu’un latro famosus[119], latin que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le prieur, qui puisse peser dans les mêmes balances un prélat chrétien et un circoncis ; mais enfin, puisque vous voulez que je fixe la rançon de ce misérable, je vous dirai franchement que vous vous ferez tort à vous-mêmes si vous recevez de lui une obole de moins que mille couronnes.

— C’est un arrêt ! un arrêt irrévocable ! dit le chef des outlaws.

— Oui, un arrêt ! un arrêt irrévocable ! répétèrent les archers ; le chrétien nous donne une preuve de ses principes religieux ; il se montre plus libéral que le juif.

— Dieu de mes pères ! s’écria Isaac ; voulez-vous donc achever de tuer un vieillard déjà accablé par la misère ? Aujourd’hui, aujourd’hui même, peut-être je n’ai plus d’enfant ; et vous voulez encore m’arracher tout moyen d’existence !

— Si tu n’as plus d’enfant, lui répondit Aymer, tes dépenses seront diminuées d’autant.

— Hélas ! milord, votre religion ne vous permet pas de savoir jusqu’à quel point un enfant, l’unique objet de nos affections, est cher à notre cœur. Rébecca ! fille de ma bien-aimée Rachel, si chaque feuille de cet arbre était un sequin, et que chaque sequin m’appartînt, je donnerais volontiers ce trésor pour savoir si tu vis encore et si tu as pu échapper au sort que t’apprêtait ce scélérat de Nazaréen.

— Ta fille n’a-t-elle pas des cheveux noirs ? dit un des outlaws, et ne portait-elle pas un voile de soie brodé en argent ?

— Oui, oui, » répondit le vieillard avec un empressement égal à sa crainte ; « que la bénédiction de Jacob se répande sur sa tête ! Peux-tu me dire ce qu’est devenue ma fille. Est-elle à l’abri de tout danger ?

— En ce cas, dit l’archer, c’est elle que le fier templier enleva hier en se faisant jour à travers nos rangs. J’avais bandé mon arc pour lui décocher une flèche, mais je craignis de blesser la jeune fille, et je m’en abstins.

— Ah ! s’écria le Juif, plût à Dieu que ta flèche eût été lancée, quand même elle aurait dû lui percer le sein. Plutôt la tombe de ses pères que la couche de ce sauvage et licencieux templier ! Ichobald ! Ichobald ! la gloire de ma maison est éteinte.

— Mes amis, » dit Locksley aux archers qui l’entouraient, « ce vieillard n’est qu’un juif ; néanmoins son affliction me touche. Allons, Isaac, sois raisonnable ; dis-nous-le sans détour, le paiement de mille couronnes pour ta rançon te laissera-t-il absolument sans ressource ? »

Isaac, rappelé tout-à-coup à son idée dominante, celle de ses richesses, au moment où il était absorbé par son affliction paternelle, répondit, presque sans savoir ce qu’il disait ; « Non, pas absolument.

— Eh bien ! quoi qui puisse te rester, nous ne compterons pas trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne devrais pas plus t’attendre à retirer ta fille des mains de sir Brian de Bois-Guilbert qu’à abattre un cerf avec une flèche émoussée. Ta rançon sera la même que celle du prieur Aymer ; non, cent couronnes de moins, et c’est une perte que je supporterai personnellement. Par là nous éviterons le reproche d’avoir estimé un négociant juif au même taux qu’un prélat chrétien, et il te restera cinq cents couronnes avec lesquelles tu pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers aiment l’éclat des pièces d’or autant que celui des plus beaux yeux. Hâte-toi donc de faire entendre le son de tes couronnes aux oreilles de Bois-Guilbert, où il pourra arriver malheur à ta fille. Tu le trouveras, si le rapport de nos vedettes est exact, à la préceptorerie voisine. Camarades, m’approuvez-vous ? «

Tous les outlaws exprimèrent leur entier acquiescement à la décision de leur chef. Quant à Isaac, délivré de la moitié de ses appréhensions par l’assurance que sa fille vivait, et par l’espoir de la racheter, il se jeta aux pieds du généreux chef, et, frottant sa barbe contre ses brodequins, il chercha à baiser le pan de sa casaque verte. Celui-ci, reculant de quelques pas, pour se débarrasser de ses mains, lui dit avec mépris : « Relève-toi, Juif ; relève-toi. Je suis Anglais, et je n’aime point ces marques d’une servile reconnaissance, en usage dans l’Orient. Agenouille-toi devant Dieu, et non devant un pauvre pécheur tel que moi.

— Oui, Juif, dit le prieur Aymer, agenouille-toi devant Dieu, représenté par le serviteur de ses autels. Qui sait si un repentir sincère accompagné de larges dons à la châsse de saint Robert, n’attireront pas sur toi sa grâce et sa miséricorde, et ne délivreront pas ta fille Rébecca ? Je suis vraiment touché en faveur de cette fille ; car je l’ai vue à la passe d’armes d’Ashby, et je l’ai trouvée jolie, d’une tournure gracieuse. Or, j’ai quelque crédit sur Brian de Bois-Guilbert, et j’en userai en ta faveur si tu sais t’en rendre digne.

— Hélas, hélas ! s’écria le Juif, je vois de toutes parts la main des oppresseurs levée sur moi ; je suis la proie de l’Assyrien et de l’Égyptien !

— Et quel autre sort ta race maudite peut-elle espérer ? dit le prieur ; car que dit l’Écriture ? Verbum Domini projecerunt, et sapientia est nulla in eis ; ils ont rejeté la parole du Seigneur, et ils ont perdu toute sagesse : propterea dabo mulieres eonim exteris ; c’est pourquoi je donnerai leurs femmes aux étrangers, c’est-à-dire, dans le cas dont il s’agit à présent, au templier : et thesauros eorum hœredibus alienis, et leurs trésors ne passeront pas à leurs héritiers. »

Isaac poussa un profond soupir, se tordit les mains, et retomba dans son état de désolation et de désespoir ; mais Locksley, le tirant à part, lui dit : « Isaac, réfléchis bien à ce que tu dois faire. Mon avis est que tu te fasses un ami de ce prêtre. Il est vain autant qu’avare, ou du moins il a besoin d’argent pour fournir à ses profusions. Tu peux sans peine satisfaire sa cupidité ; car ne pense pas que j’ajoute foi à tes protestations de pauvreté. Je connais jusqu’au coffre de fer dans lequel tu renfermes tes sacs d’argent. Hé quoi ! ne connais-je pas la grande pierre qui est sous un pommier de ton jardin à York, et qui recouvre un caveau voûté ? » Le Juif devint pâle comme la mort. « Ne crains rien de moi, continua le capitaine ; nous sommes d’anciennes connaissances. Ne te souvient-il pas d’un archer malade que ta charmante fille délivra des prisons, à York ; que tu gardas dans ta maison jusqu’à ce que sa santé fût rétablie, et auquel, en le congédiant, tu donnas une pièce d’argent ? Tout usurier que tu es, tu n’as jamais placé ton argent à un meilleur intérêt ; car cette seule pièce d’or t’en a sauvé aujourd’hui cinq cents.

— C’est donc toi, dit le Juif, que nous appelions Diccon Bend-the-Bow[120] ? Il me semblait bien que le son de ta voix ne m’était pas inconnu.

— Oui, je suis Bend-the-Bow, et je suis Locksley, et j’ai encore un autre nom qui vaut bien ceux-là.

— Mais, mon cher Bend-the-Bow, tu es dans l’erreur relativement au caveau voûté dont tu parles. J’atteste le ciel qu’il ne s’y trouve rien que des marchandises, en petit nombre, dont je vous ferai volontiers présent… une centaine d’aunes de drap vert de Lincoln… pour faire des pourpoints à tes gens ; une centaine de branches d’if d’Espagne, pour faire des arcs, et autant de cordes de soie, fortes, rondes et d’une excellente qualité. Je t’enverrai tout cela en reconnaissance de l’intérêt que tu me témoignes, honnête Diccon ; mais, je t’en prie, mon cher, mon brave Bend-the-Bow, ne parle pas du caveau voûté.

— Je serai muet comme un loir ; et crois-moi sincère lorsque je te dis que je suis extrêmement peiné de ce qui est arrivé à ta fille ; mais il m’est impossible de rien faire pour elle. Les lances du templier sont trop fortes pour nos arcs ; elles les disperseraient comme le vent disperse la poussière. Si dans le moment j’avais su que c’était Rébecca qu’on enlevait, j’aurais pu essayer de la délivrer ; mais maintenant il faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie pour toi avec le prieur ?

— Oui, mon cher Diccon, oui, je t’en prie même, au nom de Dieu, si cela peut servir à me faire retrouver l’enfant de mes entrailles.

— Laisse-moi faire, et que ton avarice intempestive ne vienne pas se jeter à la traverse : je vais travailler pour toi. »

Alors il s’éloigna ; mais le Juif le suivit et ne le quitta pas plus que son ombre.

« Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi sous cet arbre ?… Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le sourire d’une belle, peut-être un peu plus qu’il ne convient à un homme revêtu de ton caractère sacré, sire prêtre ; mais je n’ai rien à voir dans tout cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens et un excellent coursier, et il est très possible que tu ne haïsses pas une bourse bien rebondie ; mais je n’ai jamais entendu dire que tu fusses dur et cruel. Or, voici Isaac qui veut bien te fournir les moyens de satisfaire ton goût pour tous ces genres de plaisirs, c’est-à-dire un sac qui contient cent marcs d’argent, si, par ton intercession auprès de ton ami et allié le templier, il peut obtenir la liberté de sa fille.

— Saine et sauve, telle qu’elle m’a été enlevée, dit le Juif ; sans quoi je retire ma parole.

— Tais-toi, Isaac, ou je ne me mêle plus de cette affaire. Prieur Aymer, que pensez-vous de ma proposition ?

— Elle se présente sous deux points de vue, et demande quelque réflexion. Si, d’une part, je fais une bonne œuvre ; de l’autre, c’est à l’avantage d’un juif, et dès lors au détriment de ma conscience. Néanmoins, si l’Israélite veut donner quelque chose de plus, pour la construction de notre dortoir, je consens à m’employer pour lui faire recouvrer sa fille.

— Ce n’est pas une vingtaine de marcs pour le dortoir… Tais-toi donc, Isaac !… ou une couple de chandeliers d’argent pour l’autel, qui nous arrêteront dans cette affaire.

— Mais songe donc, mon brave Diccon Bend-the-Bow, » dit Isaac qui voulait modérer cet élan de générosité ; « songe donc

— Honnête juif, bonne bête, bon ver de terre, » s’écria le capitaine perdant patience, « si tu continues à vouloir mettre tes viles richesses en balance avec la vie et l’honneur de ta fille, de par le ciel ! avant qu’il soit trois jours, je te dépouille de tout ce que tu possèdes dans ce monde. »

Isaac poussa un gémissement et garda le silence.

« Et quelle garantie recevrai-je de l’exécution de vos promesses ? demanda le prieur.

— Si Isaac réussit par votre médiation, répliqua le proscrit, et qu’il ne vous paie pas la somme convenue en bel et bon argent, je jure par saint Hubert que je lui ferai rendre un tel compte qu’il préférerait payer vingt fois cette somme.

— Eh bien ! Juif, dit Aymer, puisqu’il faut que je me mêle de cette affaire, donne-moi tes tablettes. Non… arrête… J’aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures que de faire usage de la plume d’un juif… Mais où en trouver une ?

— Si les pieux scrupules de Votre Révérence, dit le capitaine, ne vont pas jusqu’à vous interdire l’usage de l’écritoire du Juif, je vous aurai bientôt procuré une plume. »

À ces mots, bandant son arc, il décocha une flèche contre une oie sauvage qui passait au dessus de leurs têtes, garde avancée d’une phalange de ses compagnes qui dirigeaient leur vol vers les marais éloignés et solitaires d’Holderness[121]. L’oiseau vint tomber à ses pieds en tournoyant.

« Tiens, prieur, ajouta-t-il, voilà de quoi fournir de plumes tous les moines de Jorvaulx pendant cent ans, car ils ne se mêlent guère d’écrire des chroniques. »

Le prieur s’assit, et écrivit à loisir une lettre à Brian de Bois-Guilbert ; après l’avoir soigneusement cachetée, il la remit au Juif en lui disant :

« Ceci te servira de sauf-conduit jusqu’à la préceptorerie de Templestowe, et probablement, du moins je le pense, procurera la liberté de ta fille, si de ton côté tu as soin de l’appuyer d’offres avantageuses ; car, ne t’y trompe pas, notre brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d’une confrérie qui ne fait rien pour rien.

— Maintenant, prieur, dit Locksley, je ne veux pas te retenir plus long-temps ; seulement tu vas donner au Juif une quittance de six cents couronnes, prix fixé pour ta rançon. Je l’accepte pour banquier, et si j’apprends qu’il éprouve la moindre difficulté pour faire admettre cette somme dans ses comptes, je veux que sainte Marie me refuse la porte du paradis si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je être pendu dix ans plus tôt. »

Ce fut de plus mauvaise grâce encore qu’il n’en avait mis à écrire sa lettre à Bois-Guilbert, que le prieur écrivit la quittance qui déchargeait le Juif de six cents couronnes par lui avancées pour le paiement de sa rançon ; de laquelle somme il lui serait tenu compte en temps et lieu.

« Maintenant que ma rançon est payée, dit le prieur Aymer, je vous demande la restitution de mes mules et de mon palefroi, de mes pierreries, bijoux et vêtements, en un mot de tout ce dont on m’a dépouillé, ainsi que la liberté des révérends frères qui m’accompagnent.

— Vos révérends frères, dit Locksley, seront tout de suite mis en liberté, sire prieur ; il serait injuste de les retenir. Vos chevaux et vos mules vous seront également rendus, avec l’argent nécessaire pour vous rendre à York, car il serait cruel de vous priver des moyens de voyager ; mais quant aux bagues, bijoux, chaînes d’or et autres objets de cette espèce, il faut que vous sachiez que notre conscience est trop timorée pour que nous exposions un homme aussi vénérable que vous l’êtes, et qui doit être mort aux vanités de ce monde, à la trop dangereuse tentation d’enfreindre la règle de son ordre en se parant de ces futiles et mondains ornements.

— Prenez bien garde à ce que vous faites, mes chers maîtres, avant de porter la main sur le patrimoine de l’Église. Ces objets sont inter res sacras, ils sont au nombre des choses sacrées, et je ne sais ce qui arriverait si des mains laïques osaient y toucher.

— J’aurai soin de les mettre à l’abri de toute profanation, dit l’ermite de Copmanhurst, car je les destine à mon propre usage.

— Ami ou frère, », dit le prieur peu satisfait de cette singulière manière de lever ses scrupules, » si tu es réellement dans les ordres, je t’engage à réfléchir à ce que tu auras à répondre à ton official, concernant la part que tu as prise aux événements de ce jour.

— Ami prieur, répliqua l’ermite, il faut que tu saches que j’appartiens à un petit diocèse dont je suis moi-même l’official, et que je me soucie tout aussi peu de l’évêque d’York que de l’abbé de Jorvaulx, et du prieur, et de tout le couvent.

— Tu es tout-à-fait irrégulier, dit le prieur, tu es un de ces hommes profanes et corrompus, qui, s’étant revêtus du sacré caractère sans une vocation sincère, profanent le saint ministère et mettent en danger les âmes de ceux qui se rangent sous leur direction, lapides pro pane condonantes eis, leur donnant des pierres au lieu de pain, comme dit la Vulgate.

— Oh ! s’il n’avait fallu que de mauvais latin pour me rompre le crâne, il n’aurait pas résisté si long-temps. Je dis que débarrasser un tas de prêtres vains et orgueilleux comme toi de leurs bijoux et de leurs affiquets, c’est prendre à bon droit les dépouilles des Égyptiens.

— Tu n’es qu’un clerc de grand chemin, » dit le prieur tout bouffi de colère ; « excommunicabo vos.

— Tu ressembles bien plus toi-même à un voleur et à un hérétique, » répliqua l’ermite indigné. « Je n’empocherai pas ainsi l’affront que tu ne crains pas de me faire devant mes paroissiens, quoique je sois ton révérend frère : ossa ejus perfringam, je te romprai les os, comme dit la Vulgate.

— Holà ! s’écria le capitaine, faut-il que des révérends prêtres en viennent à ces extrémités ? Toi, prieur, si tu n’as fait ta paix avec Dieu, ne provoque pas davantage notre chapelain ; et toi, ermite, laisse à ton tour s’éloigner en paix le révérend père en Dieu comme un homme qui a payé sa rançon. »

Les archers séparèrent les deux prêtres courroucés, qui continuèrent néanmoins à crier et à se dire des injures en mauvais latin, que le prieur débitait avec plus de facilité, et l’ermite avec plus de véhémence. Enfin, le prieur reprenant son sang-froid, ne tarda pas à s’apercevoir qu’il compromettait sa dignité en se querellant avec le chapelain de ces outlaws, et les deux frères qui composaient sa suite étant venus le joindre, il partit avec beaucoup moins de pompe, et d’une manière plus apostolique, du moins en ce qui avait rapport aux choses périssables de ce monde, que lorsqu’il était arrivé.

Il ne restait plus qu’à demander au Juif quelques sûretés pour la rançon qu’il avait à payer, tant pour le prieur que pour lui-même. Il donna donc un billet payable au porteur, revêtu de son sceau, sur un de ses coreligionnaires à York, pour mille couronnes et quelques marchandises qui y étaient spécifiées.

« Mon frère Sheva, » dit-il en poussant un profond soupir, « a la clef de mes magasins.

— Même celle du caveau voûté ? » lui demanda tout bas le capitaine.

— Non, non, Dieu m’en préserve ! Maudite soit l’heure où ce secret a été connu de quelqu’un !

— Il est en sûreté avec moi, dit Locksley, aussi vrai que ce papier représente la somme qui s’y trouve mentionnée. Mais réponds-moi, Isaac, es-tu mort ? as-tu perdu la tête ? et mille couronnes à payer te causent-elles une si grande douleur que tu oublies le danger que court ta fille ? »

Le Juif sortit tout-à-coup de son abattement : « Non, Diccon, non ; je vais partir. Adieu, toi que je ne saurais appeler bon, mais que je n’ose ni ne veux appeler méchant. »

Cependant, avant qu’Isaac se mît en route, le chef des outlaws lui donna ce dernier conseil : « Isaac, sois libéral dans tes offres, et n’épargne pas ta bourse quand il s’agit de sauver les jours et l’honneur de ta fille. Crois-moi, l’or que tu chercheras à épargner en cette occasion te causera dans la suite autant de tourments que si on te le versait tout fondu dans le gosier. » Isaac, poussant de nouveau un profond soupir, convint de la justesse de cette observation, et se mit en route, accompagné de deux archers qui devaient lui servir de guides et d’escorte jusqu’à ce qu’il fût hors de la forêt.

Le chevalier Noir, qui avait pris un vif intérêt à tout ce qui venait de se passer, s’avança alors pour prendre congé du capitaine et de sa bande, et il ne put s’empêcher de lui témoigner sa surprise de l’ordre et de la discipline qu’il voyait régner parmi des hommes abandonnés à eux-mêmes et qui s’étaient soustraits au joug comme à la protection des lois de la grande société.

« Sire chevalier, répondit Locksley, on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un mauvais arbre, et de mauvais temps ne produisent pas toujours du mal sans quelque mélange de bien. Parmi les hommes que les circonstances ont entraînés dans ce genre de vie, qui, je dois l’avouer, est tout-à-fait illégal, il s’en trouve plusieurs qui désirent mettre de la modération dans la licence qu’il procure, et d’autres peut-être qui regrettent d’être obligés de l’adopter.

— Et je ne puis douter que c’est à un de ces derniers que je parle en ce moment.

— Sire chevalier, nous avons chacun notre secret. Vous êtes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous croirez convenable, comme je puis faire sur vous telles conjectures que bon me semblera ; mais il est possible qu’aucune de nos flèches ne frappe le but. Au surplus, je ne vous demande pas votre secret ; ne trouvez donc pas mauvais que je garde le mien.

— Pardon, brave outlaw ! votre reproche est juste ; mais il est possible que nous nous revoyions plus tard et avec moins de mystère de part et d’autre. En attendant, j’espère que nous nous séparons amis.

— En voici ma main pour garant, et je vous la présente comme la main d’un loyal Anglais, quoique, pour le moment, ce soit celle d’un outlaw.

— Et voici la mienne en retour. Je la regarde comme honorée de presser la vôtre ; car celui qui fait le bien, quoiqu’il ait un pouvoir illimité pour faire le mal, mérite des louanges non seulement pour le bien qu’il fait, mais aussi pour le mal qu’il s’abstient de faire. Adieu, généreux et brave outlaw. »

Ils se séparèrent ainsi très satisfaits l’un de l’autre, et le chevalier au cadenas, sautant sur son excellent coursier, s’enfonça dans la forêt.


CHAPITRE XXXIV.


Le roi Jean, Je te le dis, ami, c’est un véritable serpent que je rencontre sur mon chemin. Quelque part que je pose mon pied, il est toujours devant moi. Me comprends-tu ?
Shakspeare, Le roi Jean.


Il y avait grande fête au château d’York, où le prince Jean avait invité les nobles, les prélats et les chefs par les secours desquels il espérait réussir dans ses projets ambitieux sur le trône de son frère. Waldemar Fitzurse, son agent politique, homme habile, travaillait secrètement à leur inspirer le degré d’énergie nécessaire pour se déclarer ouvertement ; mais l’entreprise était différée par l’absence de certains membres de la confédération. Le courage ferme et entreprenant, quoique brutal, de Front-de-Bœuf ; la vivacité et la hardiesse de de Bracy ; la sagacité, l’expérience et la valeur renommée de Brian de Bois-Guilbert, étaient d’une grande importance pour le succès de la conspiration ; et tout en maudissant en secret leur absence, dont ils ignoraient les motifs aussi bien qu’ils n’y voyaient aucune nécessité, ni Jean ni son conseiller n’osaient commencer les opérations sans leur concours. Le juif Isaac semblait aussi avoir disparu, et avec lui s’évanouissait l’espoir de réaliser le projet d’un emprunt considérable que le prince Jean avait négocié avec l’Israélite et ses frères. Dans un moment aussi critique, le manque d’argent menaçait de leur devenir funeste.

Ce fut dans la matinée du lendemain de la prise de Torquilstone qu’un bruit vague se répandit dans York que de Bracy et Bois-Guilbert, avec leur confédéré Front-de-Bœuf, avaient été faits prisonniers ou tués. Waldemar, en apportant cette nouvelle au prince, ajouta qu’il craignait d’autant plus qu’elle ne fût vraie, qu’ils étaient partis avec un faible détachement, dans le dessein d’enlever Cedric le Saxon et sa faible escorte.

En toute autre circonstance, le prince Jean aurait regardé cet acte de violence comme une simple plaisanterie ; en ce moment il compromettait ses propres intérêts et dérangeait ses projets. Il s’emporta donc avec violence contre les auteurs d’une telle folie, leur reprochant d’enfreindre les lois, de troubler l’ordre public et d’attenter aux propriétés particulières. En un mot, le ton qu’il prit aurait été digne du roi Alfred lui-même.

« Pillards sans principes ! Si jamais je devenais roi d’Angleterre, je ferais pendre tous ces maraudeurs au dessus des ponts-levis de leurs propres châteaux, s’écria-t-il.

— Mais pour devenir roi d’Angleterre, répliqua froidement son Achitophel, il faut non seulement que Votre Grâce souffre les transgressions de ces brigands sans principes, mais leur accorde sa protection, malgré votre louable zèle pour les lois qu’ils enfreignent si souvent. Que deviendra notre entreprise si les Saxons insurgés réalisent les visions de Votre Grâce en convertissant les ponts-levis de nos manoirs féodaux en autant de gibets ? Ce fier Cedric me paraît être précisément l’homme à qui une pareille idée ait pu entrer dans la tête. Vous savez bien qu’il serait dangereux de faire un pas sans Front-de-Bœuf, de Bracy, et le templier ; cependant nous sommes trop avancés pour pouvoir reculer sans danger. »

Le prince se frappa le front d’un air d’impatience, et se promena à grands pas dans l’appartement. « Les misérables ! s’écria-t-il ; les traîtres ! les vils scélérats ! m’abandonner dans un moment aussi critique !

— Dites plutôt les fous, les insensés, les étourdis, qui s’amusent à de pareilles folies lorsque nous avons à nous occuper de choses si sérieuses.

— Que ferons-nous ? » dit le prince s’arrêtant Tout-à-coup devant Waldemar.

« Rien autre chose que ce que j’ai déjà ordonné. Je ne suis pas venu annoncer un malheur à Votre Grâce, sans avoir pris les dispositions nécessaires pour y remédier.

— Tu es toujours mon bon ange, Waldemar, et avec un chancelier tel que toi pour m’aider de ses conseils, le règne de Jean ne peut manquer de devenir célèbre dans nos annales. Quelles sont les dispositions que tu as prises ?

— J’ai donné ordre à Louis Winkelbrand, lieutenant de de Bracy, de faire sonner le boute-selle, de déployer sa bannière, et de partir à l’instant pour le château de Front-de-Bœuf, afin de reconnaître s’il est encore possible de tenter quelque chose en faveur de nos amis. »

Le visage du prince se couvrit d’une rougeur pareille à celle que produit l’orgueil blessé chez un enfant gâté qui croit avoir reçu un affront. « Par la face de Dieu ! Fitzurse, dit-il, c’est pousser la hardiesse un peu loin ! Qui vous a donné le droit de faire sonner la trompette et de déployer la bannière dans une ville où je suis en personne, sans mon exprès commandement ?

— Je prie Votre Grâce de me pardonner, » répondit Fitzurse tout en maudissant intérieurement la sotte vanité de son maître ; « mais, comme la circonstance m’a paru urgente, comme la perte de quelques minutes pouvait devenir funeste, j’ai cru devoir prendre sur moi cette responsabilité dans une affaire où il s’agit de vos plus chers intérêts.

— Je te pardonne, Fitzurse, dit gravement le prince ; ton intention excuse ta promptitude et ton excessive témérité… Mais qui nous arrive ici ? Par la sainte Croix ! c’est de Bracy lui-même ! et dans quel étrange équipage ! »

C’était effectivement de Bracy. Couvert de boue et de poussière, le visage enflammé par la rapidité de sa course, son armure sanglante et brisée, tout en lui prouvait qu’il arrivait d’un champ de bataille. Dégrafant son casque, il le posa sur la table, et se tint quelques instants debout, comme pour recueillir ses idées avant de communiquer les nouvelles qu’il apportait. Le prince prit la parole le premier :

« De Bracy, que signifie tout ceci ? parle, je te l’ordonne : les Saxons se seraient-ils révoltés ?

— Parle, de Bracy, » dit Fitzurse presque en même temps que son maître ; « n’es-tu plus un homme ? Qu’est devenu le templier ? où est Front-de-Bœuf ?

— Le templier a pris la fuite, répondit de Bracy ; quant à Front-de-Bœuf, vous ne le verrez plus ; il a trouvé un brillant trépas au milieu des poutres enflammées de son propre château, et je crois être le seul qui ait pu s’échapper pour vous apporter cette nouvelle.

— Vous en parlez bien froidement, pour une affaire qui a été si chaude, reprit Waldemar.

— Je ne vous ai pas encore dit le pire, » répliqua de Bracy ; et, s’approchant du prince Jean, il lui dit à voix basse, mais avec une sorte d’emphase : « Richard est en Angleterre ; je l’ai vu, je lui ai parlé. »

Le prince pâlit, chancela, et s’appuya sur le dos d’un banc de chêne pour se soutenir, comme un homme qui vient d’être frappé d’une flèche au milieu de la poitrine.

« Tu es fou, de Bracy, dit Fitzurse, cela ne peut être.

— C’est pourtant l’exacte vérité. J’ai été son prisonnier, je lui ai parlé.

— Tu as parlé à Richard Plantagenet ?

— Oui, à Richard Plantagenet, à Richard Cœur-de-Lion, à Richard d’Angleterre.

— Et tu as été son prisonnier ? Il est donc à la tête d’un corps de troupes ?

— Non ; il n’avait autour de lui qu’un petit nombre d’outlaws, qui même ignorent qui il est. Je l’ai entendu dire qu’il était au moment de les quitter ; il ne s’était joint à eux que pour les aider à enlever d’assaut le château de Torquilstone.

— Oui ! dit Fitzurse ; à ce trait nous devons reconnaître Richard !… vrai chevalier errant qui court les aventures, se confiant dans la force de son bras comme un autre sire Guy ou un autre sire Bevis[122] et négligeant les affaires de son royaume avec la même insouciance qu’il montre pour sa propre vie… Que te proposes-tu de faire, de Bracy ?

— Moi ? j’ai offert à Richard mes services et ceux de mes francs lanciers ; mais il m’a refusé. Je vais les conduire à Hull, m’emparer d’un navire, et me rendre avec eux en Flandre. Grâce au temps où nous vivons, un homme déterminé trouvera toujours de l’emploi. Et toi, Waldemar, veux-tu, abandonnant la politique, prendre la lance et le bouclier, te mettre en route avec moi, et partager avec moi ma bonne ou ma mauvaise fortune ?

— Je suis trop vieux, Maurice, et j’ai une fille : pourrais-je l’abandonner ?

— Donne-la-moi en mariage, Fitzurse ; et, avec l’aide de Dieu et de ma lance, je lui formerai un établissement digne d’elle et de sa naissance.

— Non, non, répondit Fitzurse : je me réfugierai dans l’église de Saint-Pierre de cette ville ; l’archevêque est mon ami intime, un ami éprouvé. »

Pendant cette conversation le prince était revenu peu à peu de l’état de stupeur dans lequel l’avait jeté cette nouvelle inattendue, et avait prêté une oreille attentive aux discours de ses deux confédérés. « Ils se détachent de moi, » se dit-il en lui-même ; « ils ne tiennent pas plus à moi que la feuille desséchée ne tient à la branche qui l’a nourrie, lorsque le vent souffle sur elle. Enfer et démons ! ne puis-je trouver en moi-même quelques ressources, lorsque ces lâches m’abandonnent ! » Il réfléchit un instant ; et l’on ne saurait peindre l’expression diabolique de sa figure et de son geste au moment où, avec un rire forcé, il interrompit leur entretien en s’écriant : « Ha ! ha ! ha ! par le sourcil de Notre-Dame ! mes braves amis, je vous ai toujours connus pour des hommes sages, entreprenants, pleins de courage ; et je suis sûr que vous ne sacrifierez pas richesses, honneurs, plaisirs, tout ce que notre noble entreprise vous promettait, au moment où il ne faut qu’un coup hardi pour vous procurer tout cela.

— Je ne vous comprends pas, dit de Bracy ; dès que le retour de Richard sera connu, il se trouvera à la tête d’une armée, et alors tout est fini pour nous. Je vous conseille, mon prince, de vous retirer en France, ou de vous mettre sous la protection de la reine-mère.

— Je ne m’inquiète nullement de ma sûreté personnelle, » dit Jean avec hauteur ; « je saurai y pourvoir en disant un mot à mon frère. Mais quelque bien disposés que je vous voie, vous, de Bracy, et vous, Waldemar Fitzurse, à m’abandonner si promptement, je ne verrais pas avec beaucoup de plaisir vos têtes exposées au dessus de la porte de Clifford, dans cette ville d’York. Penses-tu, Waldemar, que le rusé archevêque ne te laisserait pas arracher du sanctuaire même, s’il pouvait à ce prix faire sa paix avec Richard ? Et toi de Bracy, oublies-tu que Robert d’Estouteville, avec toutes ses forces, intercepte la route de Hull, et que le comte d’Essex met sur pied tous ses vassaux ? Si nous avions quelque raison de craindre ces deux feudataires de la couronne, même avant le retour de Richard, penses-tu qu’il puisse y avoir aujourd’hui le moindre doute sur le parti qu’ils embrasseront ? Crois-moi, d’Estouteville seul est assez fort pour précipiter dans l’Humber[123], toi et tes francs compagnons. »

Fitzurse et de Bracy se regardèrent ; l’épouvante était peinte sur leurs visages.

« Il ne reste plus qu’un moyen de salut, » continua le prince dont le front se couvrit d’un voile sombre, « l’objet de notre terreur voyage seul… Il faut aller à sa rencontre.

— Ce ne sera pas moi, s’écria vivement de Bracy : j’ai été son prisonnier, et il m’a accordé merci : je ne toucherais pas à une seule plume de son casque.

— Qui vous parle d’y toucher ? » lui dit Jean avec un sourire amer ; « le misérable dira bientôt que j’ai voulu insinuer qu’il devait tuer mon frère ! Non, la prison est préférable : qu’elle soit en Angleterre ou en Autriche, qu’importe ? les choses ne feront que rester dans le même état où elles étaient quand nous avons commencé notre entreprise ; elle était fondée sur l’espoir que Richard resterait captif en Allemagne. Notre oncle Robert n’a-t-il pas fini ses jours prisonnier dans le château de Cardiff ?

— Nous le savons, dit Waldemar ; mais votre grand-père Henri était assis sur son trône plus solidement que Votre Grâce ne peut l’être encore. Je dis que la meilleure prison est celle qui est creusée par le fossoyeur. Il n’est pas de donjon plus sûr que le caveau voûté d’une église. Voilà mon opinion.

— Prison ou caveau, dit de Bracy, je m’en lave les mains.

— Lâche ! s’écria le prince Jean, voudrais-tu nous trahir ?

— Je n’ai jamais trahi personne, » répondit fièrement de Bracy ; et l’épithète de lâche n’a jamais accompagné mon nom.

— Doucement, sire chevalier, dit Waldemar ; et vous, prince, pardonnez les scrupules du vaillant de Bracy ; j’espère réussir bientôt à les faire taire.

— C’est ce qui est au dessus de votre éloquence, Fitzurse, répliqua le chevalier.

— Mon cher Maurice, » dit le rusé politique, « ne t’emporte pas comme un coursier ombrageux, sans avoir examiné ce qui cause ton effroi. Ce Richard, hier encore ton plus grand désir aurait été de te mesurer avec lui corps à corps sur un champ de bataille ; cent fois je te l’ai entendu dire.

— Sans doute ; mais, comme tu le dis fort bien, c’était corps à corps, sur un champ de bataille, que j’aurais voulu le rencontrer. Jamais tu ne m’as entendu exprimer la pensée de l’attaquer seul, dans une forêt.

— Tu n’es pas un vrai chevalier si ce scrupule t’arrête. N’est-ce que dans des batailles que Lancelot du Lac et sir Tristram acquirent tant de renommée ? non : c’est en attaquant des chevaliers gigantesques au fond de forêts sombres et inconnues, qu’ils se sont fait la réputation d’hommes invincibles.

— Oui ; mais je te garantis que ni Lancelot, ni sir Tristram ; n’auraient été de force à se mesurer corps à corps avec Richard Plantagenet ; et je crois qu’ils n’étaient pas dans l’habitude de se mettre plusieurs contre un.

— Tu déraisonnes, de Bracy. Qu’est-ce que nous te proposons que tu ne doives et ne puisses faire, toi, capitaine d’une compagnie franche à la solde du prince Jean ? Tu connais notre ennemi, et tu as des scrupules, lorsqu’il y va de la fortune de ton maître, de celle de ton camarade, de la tienne ; en un mot, de la vie et de l’honneur de tous tant que nous sommes ?

— Je te dis qu’il n’a fait grâce de la vie, » répliqua de Bracy d’un ton déterminé. « Il est vrai qu’il m’a ordonné de m’éloigner de sa présence et qu’il a refusé mes services : sous ce rapport je ne lui dois ni foi ni hommage ; mais jamais je ne lèverai la main contre lui.

— Cela n’est pas nécessaire ; envoyez seulement Winkelbrand accompagné d’une vingtaine de vos lanciers.

— Vous trouverez aisément des assassins parmi vos soldats ; aucun des miens ne participera à une pareille expédition.

— Es-tu donc si obstiné, de Bracy ? dit le prince Jean, et veux-tu m’abandonner, après tant de protestations de dévoûment et de zèle pour ma personne et mon service ?

— Loin de moi une telle pensée, prince ; je vous rendrais tous les services qui s’accordent avec l’honneur d’un chevalier, soit dans les tournois, soit dans les camps ; mais ces expéditions de grand chemin ne font point partie de mes devoirs.

— Approche, Waldemar, dit Jean : est-il un prince plus infortuné que moi ? Mon père, le roi Henri, avait des serviteurs fidèles. Il lui suffit de se plaindre des ennuis que lui causait un prêtre factieux, et le sang de Thomas Becket rougit les marches même du grand autel de la cathédrale d’York. Tracy ! Briton ! Morville[124] ! braves et loyaux sujets, vos noms et le courage qui vous animait sont éteints ; et quoique Reginald Fitzurse ait laissé un fils, ce fils n’a pas hérité de la fidélité et du courage de son père.

— Il a hérité de l’une et de l’autre, mon prince ; mais, puisque de Bracy ne veut pas se charger de l’exécution de cette périlleuse entreprise, il faudra bien que je m’en charge moi-même. Mon père a acheté bien cher la réputation d’ami zélé, et cependant la preuve de loyauté qu’il donna à Henri est bien au dessous de celle que je vais vous fournir ; car j’aimerais mieux attaquer tous les saints du calendrier que de lever la lance contre Cœur-de-Lion. Toi, de Bracy, je te laisse le soin de soutenir le courage chancelant de nos amis, et te confie la garde de la personne du prince. Si vous recevez des nouvelles telles que j’espère vous en envoyer, le succès de notre entreprise est assuré. » Puis, ayant appelé un page, il lui dit : « Cours chez moi, dis à mon écuyer de se tenir prêt ; dis aussi à Stephens Wetheral, à Broad Thoresby, et aux trois hommes d’armes de Spyinglaw, de se préparer à l’instant à me suivre ; que Hugh Bardon, le chef des éclaireurs et des espions, se tienne prêt aussi à recevoir mes ordres… Adieu, prince ; jusqu’à des temps plus heureux ! » Et il sortit.

« Il va faire mon frère prisonnier, » dit le prince Jean à de Bracy avec aussi peu de componction que s’il s’agissait d’un franklin saxon. « J’espère qu’il se conformera à mes ordres, et qu’il aura pour la personne de mon cher Richard tout le respect qui lui est dû. » De Bracy ne lui répondit que par un sourire. « Par le sourcil de Notre-Dame ! reprit le prince, je lui en ai donné l’ordre le plus formel, bien qu’il soit possible que vous ne l’ayez pas entendu, parce que nous étions dans l’embrasure de la fenêtre. Oui, je lui ai donné l’ordre très clair et très positif de veiller avec soin à la sûreté de Richard ; et malheur à lui s’il ne l’exécute pas fidèlement !

— Je ferais bien de passer chez lui, dit de Bracy, pour lui faire bien connaître les intentions de Votre Grâce ; car, comme vos ordres ne sont pas parvenus à mon oreille, il serait possible que lui-même ne les eût pas entendus.

— Non, non, » interrompit le prince Jean d’un ton d’impatience ; « je te réponds qu’il m’a fort bien entendu et compris ; et d’ailleurs j’ai à t’entretenir d’un autre sujet. Maurice, approche-toi ; laisse-moi m’appuyer sur ton bras. »

Ils firent un tour dans la salle en conservant cette position familière ; et le prince Jean, du ton de la confiance la plus intime, lui parla ainsi : « Mon cher de Bracy, que penses-tu de ce Waldemar Fitzurse ? Il se flatte de l’espoir d’être notre chancelier ! Assurément nous réfléchirons avant de confier un emploi aussi important à un homme qui, par l’empressement avec lequel il se charge de cette entreprise contre Richard, montre combien peu il a de respect pour notre sang. Je suis sûr que tu crois avoir perdu quelque chose de mon amitié par ton refus obstiné d’entreprendre cette tâche désagréable. Non, Maurice ; ta vertueuse résistance te fait honneur auprès de moi. S’il est des choses que la nécessité commande d’exécuter, nous n’en méprisons pas moins les odieux instruments que nous mettons en jeu, tandis que, tout au contraire, une honorable résistance à nous servir attire notre estime à ceux qui ont eu le bon esprit, la prudence et la sagesse de ne pas céder à nos ordres. L’arrestation de mon frère n’est pas un aussi bon titre à la haute dignité de chancelier que celui que ton courageux et chevaleresque refus te donne au bâton de grand-maréchal d’Angleterre. Penses-y bien, de Bracy, et va prendre possession de ta place.

— Tyran inconstant, » murmura de Bracy en sortant de l’appartement du prince, « malheur à celui qui se fie à toi ! Ton chancelier, vraiment ! Celui qui remplira cet emploi auprès de ta personne n’aura pas peu à faire, j’en réponds. Mais grand-maréchal d’Angleterre ! » ajouta-t-il en étendant le bras comme pour saisir le bâton de commandement, et en se redressant avec fierté ; « certes, c’est un prix qui vaut la peine d’être disputé. »

De Bracy ne fut pas plus tôt sorti que le prince Jean ordonna que l’on fît venir Bardon, le chef des éclaireurs, auprès duquel s’était rendu Fitzurse. Il arriva au bout de quelques instants que le frère de Richard avait passés à parcourir l’appartement à pas inégaux et précipités, et d’un air qui peignait tout le désordre de son esprit. « Bardon, lui dit-il, que t’a demandé Waldemar ?

— Deux hommes résolus, connaissant parfaitement les lieux les plus déserts du nord du royaume, et habiles à suivre la trace d’un cavalier ou d’un piéton.

— Et tu les lui as procurés ?

— Votre Grâce peut être tranquille à cet égard. L’un est du comté d’Hexani, et aussi accoutumé à suivre les traces des voleurs des forêts de Tyne et de Teviot, que le limier celles du daim blessé. L’autre est du comté d’York, et a souvent tendu son arc dans les joyeuses forêts de Sherwood : il connaît chaque vallon, chaque bois, soit taillis, soit haute-futaie, qui se trouvent d’ici à Richemond.

— C’est bien. Waldemar part-il avec eux ?

— À l’instant même.

— Quels sont les gens qui l’accompagnent ?

— Le gros Thoresby ; Wetheral, à qui sa cruauté a fait donner le surnom de Stephens Cœur-d’Acier ; et trois hommes d’armes du nord, qui font partie de la bande de Ralph Middleton, et qu’on appelle les Piques de Spyinglaw.

— C’est bien, » répéta le prince ; et après un moment de silence, il reprit : « Bardon, l’intérêt de mon service exige que tu exerces la surveillance la plus stricte sur Maurice de Bracy, de manière cependant à ce qu’il ne s’en aperçoive point. Tu m’instruiras de temps en temps de ses démarches, de ses actions, de ses projets. N’y manque pas, car je t’en rends responsable.

Hugh Bardon s’inclina avec respect, et sortit.

« Si Maurice me trahit, comme sa conduite me porte à le craindre, » dit le prince Jean lorsqu’il fut seul, « je ferai tomber sa tête, Richard tonnât-il aux portes d’York. »


CHAPITRE XXXV.


Il y a moins de danger à exciter la fureur du tigre des déserts d’Hyrcanie, à lutter contre le lion affamé pour lui arracher sa proie, qu’à rallumer le feu mal éteint du sombre fanatisme.
Anonyme.


Revenons maintenant à Isaac d’York. Monté sur une mule dont Locksley lui avait fait présent, et accompagné de deux hommes qu’il lui avait donnés, autant pour le protéger que pour lui servir de guides, il s’acheminait vers la préceptorerie de Templestowe, dans le dessein d’entrer en négociation pour la liberté de sa fille. Cette préceptorerie n’était qu’à une journée de chemin du château ruiné de Torquilstone : aussi le Juif avait-il l’espoir d’y arriver avant la nuit. En conséquence, après être sorti de la forêt, il congédia ses guides après avoir récompensé leur zèle en donnant à chacun d’eux une pièce d’argent, et reprit sa route avec toute la diligence que lui permettait sa fatigue : mais à environ quatre milles de Templestowe, les forces lui manquèrent tout-à-fait ; il ressentit dans tous les membres des douleurs que les angoisses de son esprit rendaient plus aiguës encore : bref, il fut contraint de s’arrêter dans une petite ville où demeurait un rabbin de sa tribu, médecin renommé, et dont il était connu. Nathan-Ben-Israël accueillit son coreligionnaire souffrant, avec cette généreuse hospitalité que la loi divine commande, et que les Juifs exerçaient les uns envers les autres. Il insista sur la nécessité de prendre quelque repos, et lui administra les médicaments regardés alors comme les plus propres à arrêter les progrès d’une fièvre occasionée par la terreur, la fatigue et le chagrin.

Le lendemain matin, lorsque Isaac parla de se lever et de continuer sa route, Nathan chercha à s’opposer à ce dessein, non seulement comme ami, mais encore comme médecin, lui disant qu’il compromettait le salut de sa vie ; mais Isaac répondit qu’il fallait absolument qu’il se rendît ce jour-là même à Templestowe, et qu’il y allait pour lui de plus que la vie.

« À Templestowe ! » s’écria son hôte étonné : puis, lui tâtant de nouveau le pouls, il se dit à lui-même : « La fièvre n’est plus aussi forte, et cependant il paraît tomber dans le délire. »

« Et pourquoi n’irais-je pas à Templestowe ? répondit le malade. Je conviens avec toi, Nathan, que c’est la demeure de ceux pour qui les enfants de la Promesse, accablés de mépris, sont une pierre d’achoppement, et qui ont notre peuple en abomination ; mais tu n’ignores pas que des affaires de commerce nous conduisent quelquefois parmi ces Nazaréens altérés de sang, et nous mettent même dans la nécessité de visiter les préceptoreries des templiers et les commanderies des chevaliers hospitaliers, comme on les appelle[125].

— Je sais tout cela ; mais loi, ignores-tu que Lucas de Beaumanoir, le chef, ou, comme ils l’appellent, le grand-maître de l’ordre, est lui-même en ce moment à Templestowe ?

— Je l’ignorais : les dernières lettres de nos frères de Paris annoncent qu’il était dans cette capitale, sollicitant auprès de Philippe des secours contre Saladin.

— Il est arrivé en Angleterre sans y être attendu par ses frères ; il vient, plein de courroux, châtier et punir ceux qui ont violé leurs vœux : aussi ces enfants de Bélial sont-ils dans la plus grande consternation. Tu dois avoir entendu parler de lui.

— Son nom m’était inconnu ; mais j’ai entendu dire que ce Lucas de Beaumanoir est un homme plein de zèle, qui ferait égorger sans miséricorde quiconque ne vit pas selon la loi des Nazaréens. Vos frères l’ont nommé le féroce destructeur des Sarrasins, et le cruel tyran des enfants de la Promesse.

— Ils l’ont bien nommé, s’écria Nathan. On voit de ces templiers qui pourront se laisser détourner de leurs projets sanguinaires par l’appât du plaisir ou par la promesse d’une somme d’argent ; mais Beaumanoir est d’une bien autre trempe : ennemi de toute sensualité, méprisant les richesses, il marche, il se presse, il brûle d’atteindre à ce qu’on appelle la couronne du martyre. Puisse le Dieu de Jacob la lui envoyer promptement, ainsi qu’à tous ceux qui lui ressemblent ! Mais c’est plus particulièrement sur les enfants de Juda que cet orgueilleux étend sa main de fer, comme le saint roi David sur Édom, regardant le meurtre d’un juif comme une offrande aussi douce et aussi agréable à Dieu que la destruction d’un Sarrasin. Que de faussetés, que d’impiétés même n’a-t-il pas vomies contre les vertus de nos remèdes, comme si c’étaient des inventions de Satan ! Que le Seigneur en punisse ce sanguinaire calomniateur !

— Quoi qu’il en soit, dit Isaac, il hui que je me rende à Templestowe, le visage de ce Beaumanoir dût-il s’enflammer comme une fournaise sept fois chauffée au blanc. «

Alors il expliqua à Nathan le motif de son voyage. Le rabbin l’écouta avec intérêt, et lui témoigna à la manière de sa nation toute la part qu’il prenait à son malheur, en déchirant ses vêtements et s’écriant : « Malheureuse enfant ! malheureuse enfant ! hélas ! qu’est devenue la fille de Sion ? Quand nos yeux verront-ils le terme de la captivité d’Israël ?

— Tu vois, dit Isaac, quelle est ma position ; cesse donc de me retenir. D’ailleurs la présence de Lucas de Beaumanoir, du chef de l’ordre, empêchera peut-être Brian de Bois-Guilbert d’accomplir le mal qu’il médite, et l’engagera à me rendre ma fille bien-aimée.

— Eh bien, pars, dit Nathan-Ben-Israël ; mais sois sage et prudent ; car ce fut à sa sagesse et à sa prudence que Daniel dut la conservation de sa vie dans la fosse aux lions ; et puisses-tu réussir au gré de tes désirs ! Cependant évite autant qu’il te sera possible la présence du grand-maître, car son plus grand plaisir, à toute heure du jour, est de donner quelque preuve de son féroce mépris pour notre nation. Il me semble que si tu pouvais parler en particulier à Bois-Guilbert, tu t’en trouverais beaucoup mieux ; car on dit que ces maudits Nazaréens ne s’accordent pas très bien entre eux dans cette préceptorerie. Que Dieu confonde leurs projets et les couvre d’une honte éternelle ! Mais je t’en conjure, mon ami, reviens ici comme tu reviendrais chez ton père, pour m’instruire de ce qui te sera arrivé. J’espère que tu ramèneras avec toi Rébecca, cette digne élève de Miriam, dont les cures ont été calomniées par les gentils comme si elles eussent été opérées par la nécromancie. «

Isaac prit congé de son ami, et au bout d’une heure il se trouva devant la préceptorerie de Templestowe.

Cet établissement des templiers était situé au milieu de belles prairies et de gras pâturages, dont la dévotion des anciens précepteurs avait fait donation à l’ordre. Le château était solidement bâti et bien fortifié, précaution que ces chevaliers ne négligeaient jamais et que l’état de trouble où se trouvait l’Angleterre rendait particulièrement nécessaire. Deux hallebardiers, vêtus de noir, gardaient le pont-levis, tandis que d’autres, qui portaient aussi cette sombre livrée, placés en faction sur les remparts, allaient et venaient d’un pas lent et mesuré, plutôt semblables à des spectres qu’à des soldats. C’est ainsi qu’étaient vêtus les officiers inférieurs de l’ordre, depuis qu’une association de faux frères, établie dans les montagnes de la Palestine, et portant des vêtements blancs semblables à ceux des chevaliers et des écuyers, avaient déshonoré par leur brigandage l’ordre dont ils avaient usurpé le nom. On voyait de temps en temps un chevalier couvert de son long manteau blanc, traverser la cour les bras croisés et la tête penchée sur sa poitrine. Si deux chevaliers se rencontraient, ils passaient à côté l’un de l’autre, marchant d’un pas grave et solennel, et se faisant un salut silencieux ; car les fondateurs de l’ordre avaient établi ses statuts sur cette maxime du texte sacré : « Si tu parles inutilement, tu n’éviteras pas le péché ; » et encore : « La vie et la mort sont au pouvoir de la langue. » En un mot, la rigueur sévère et ascétique de la discipline du Temple, qui, pendant si long-temps, avait fait place à la prodigalité et à la licence, semblait avoir tout-à-coup repris son empire à Templestowe, sous l’œil sévère de Lucas de Beaumanoir.

Isaac s’arrêta un instant pour réfléchir aux moyens de se procurer l’entrée du château, et à se concilier la faveur de ceux qui l’habitaient ; car il n’ignorait pas que le fanatisme renaissant de l’ordre n’était pas moins dangereux pour sa malheureuse race que la licence effrénée qui y régnait naguère, et que sa religion ne l’exposerait pas moins alors à la haine et à la persécution, que, peu de jours avant, ses richesses ne l’auraient exposé aux extorsions de ces impitoyables oppresseurs.

En ce moment Lucas de Beaumanoir se promenait dans un petit jardin dépendant de la préceptorerie, situé dans l’enceinte des fortifications extérieures, et s’entretenait d’un air triste et confidentiel avec un chevalier de son ordre, venu avec lui de la Palestine.

Le grand-maître était un homme avancé en âge, comme le prouvaient sa longue barbe grise et ses épais sourcils, déjà grisonnants, qui ombrageaient des yeux dont la vieillesse n’avait pas encore amorti le feu. Guerrier formidable, son regard sévère avait toute la férocité de celui du soldat ; bigot ascétique, ses traits n’étaient pas moins marqués par l’amaigrissement, effet de l’abstinence, que par l’orgueil qui accompagne toujours le fanatisme religieux. Cependant, malgré la dureté de sa physionomie, on découvrait en lui quelque chose d’imposant et de noble, qui sans doute était dû aux relations que sa haute dignité lui donnait lieu d’entretenir avec les princes et les monarques, non moins qu’à l’habitude du commandement suprême, que les statuts de l’ordre lui attribuaient sur les vaillants et nobles chevaliers qui marchaient sous la bannière du Temple. Sa taille était élevée, son corps droit, malgré l’âge et les fatigues, et sa démarche majestueuse. Son manteau de bure blanche, taillé suivant la règle de saint Bernard, et avec la régularité la plus rigoureuse, allait parfaitement à sa taille, et l’on voyait sur son épaule gauche la croix octogone, en drap rouge, qui distinguait son ordre. Ce manteau n’était orné ni de vair, ni d’hermine ; mais, en raison de son âge avancé, le grand-maître portait un pourpoint doublé et bordé de peau d’agneau dont la laine, qui était très-fine, se voyait en dehors : c’était le seul usage que la règle permît de faire des fourrures, dans un siècle où elles étaient considérées comme un objet de luxe extraordinaire. Il portait à la main ce singulier abacus ou bâton de commandement, avec lequel on voit souvent les templiers représentés : l’extrémité supérieure de ce bâton était surmontée d’une plaque ronde sur laquelle était gravée la croix de l’ordre inscrite dans un cercle, ou, en termes de blason, dans un orle. Le chevalier qui accompagnait ce haut personnage portait le même costume, à peu de chose près ; mais son extrême déférence envers son supérieur montrait que c’était là le seul point d’égalité qui existât entre eux. Le précepteur[126], car tel était son rang, ne marchait pas sur la même ligne que le grand-maître, mais un peu en arrière, pas assez loin cependant pour que Beaumanoir fût obligé de tourner la tête pour lui parler.

« Conrad, dit le grand-maître, cher compagnon de mes combats et de mes fatigues, ce n’est que dans ton cœur fidèle que je puis déposer mes chagrins. Ce n’est qu’à toi que je puis dire combien de fois, depuis mon arrivée dans ce royaume, j’ai désiré voir le terme de mon existence et être mis au rang des justes. Dans toute l’Angleterre, excepté les tombeaux de nos frères situés sous les voûtes massives de cette église, appartenant à notre ordre, qui s’élève dans sa capitale, je n’ai pas rencontré un seul objet sur lequel mon œil pût se reposer avec plaisir. Ô vaillant Robert de Rossa ! disais-je en moi-même en contemplant ces braves soldats de la Croix, dont les images sont sculptées sur leurs tombeaux ; ô digne Guillaume de Mareschal ! ouvrez vos cellules de marbre, et partagez avec un frère accablé de fatigues, le repos dont vous jouissez ; car il aimerait mieux avoir à combattre cent mille païens que d’être témoin de la décadence de notre saint ordre !

— Il n’est que trop vrai que les déréglements de nos frères en Angleterre sont encore plus honteux et plus choquants que ceux de nos frères en France, répondit Conrad Montfichet.

— Parce qu’ils sont plus riches, répliqua le grand-maître. Pardonne un peu de vanité, mon cher frère, si parfois je me donne quelques louanges. Tu sais la vie que j’ai menée, observant religieusement tous les statuts de notre ordre, luttant contre des démons visibles et des esprits invisibles, frappant, en preux chevalier et en bon prêtre, partout où je le rencontrais, le lion rugissant qui tourne sans cesse autour du nous, cherchant qui il pourra dévorer ; car c’est ce que le bienheureux saint Bernard nous prescrit par le quarante-cinquième chapitre de notre règle, Ut leo semper feriatur[127]. Mais, par le saint Temple ; par le zèle qui a consumé la substance de ma vie ; que dis-je ? qui a consumé jusqu’à mes nerfs et à la moelle de mes os ! excepté toi et un petit nombre de frères qui conservent encore l’antique sévérité de notre ordre, je n’en trouve aucun à qui je puisse accorder ce saint nom. Que disent nos statuts, et comment nos frères les observent-ils ? Ils ne devraient porter aucun ornement mondain, ni panaches sur leur casque, ni éperons d’or, ni brides ni mors enrichis de ce même métal[128] ; et cependant quel est le chevalier plus paré, plus chargé de vains ornements que les pauvres soldats du Temple ? Il leur est défendu de se servir d’un oiseau pour en prendre un autre[129], de chasser à l’arc ou à l’arbalète[130], de donner du cor, de courre le cerf ; et cependant vénerie, fauconnerie, chasse, pêche, toutes ces vanités mondaines ont pour eux les plus grands attraits, les charmes les plus puissants. Il leur est défendu de lire d’autres livres que ceux permis par leur supérieur, ou ceux qu’on lit à haute voix pendant les repas ; il leur est ordonné d’extirper la magie et l’hérésie ; et voilà qu’ils sont accusés d’étudier les secrets cabalistiques des juifs maudits et la magie païenne des Sarrasins. La frugalité dans les repas leur est prescrite ; ils ne doivent se nourrir que de mets simples, de racines, de légumes, de gruau, et ne manger de la viande que trois fois par semaine, parce que l’usage habituel de cette nourriture produit une corruption honteuse du corps[131] ; et leurs tables sont surchargées des mets les plus délicats. Leur boisson devrait être de l’eau, et maintenant boire comme un templier est un exploit dont se fait gloire tout homme qui veut passer pour un joyeux compagnon. Ce jardin même, rempli comme il l’est d’arbustes curieux et de plantes précieuses transplantées des climats de l’Orient conviendrait mieux au harem d’un émir qu’à un couvent où des moines chrétiens devraient se consacrer uniquement à la culture des herbes destinées à leur nourriture. Encore, mon cher Conrad, si le relâchement de la discipline s’arrêtait là !… Tu sais bien qu’il nous a été défendu de recevoir dans nos murs ces saintes femmes qui dans l’origine étaient associées à l’ordre, sous le titre de sœurs, parce que, dit le quarante-sixième chapitre[132], le vieil ennemi a, par le moyen de la société des femmes, réussi à détourner du sentier du paradis un grand nombre de ceux qui y étaient entrés. Bien plus, le dernier article, qui est pour ainsi dire la pierre de couronnement que notre bienheureux fondateur a posée sur la doctrine pure et sans tache qu’il nous a enseignée, nous défend de donner, même à nos mères et à nos sœurs, le baiser d’affection, ut omnium mulierum fugiantur oscula[133]. Mais, j’ai honte de le dire, j’ai honte d’y penser ! quelle corruption est venue fondre sur notre ordre comme un torrent ! Les âmes pures de nos saints fondateurs, les esprits de Hughes de Païen, de Godefroy de Saint-Omer et des sept bienheureux champions qui les premiers se réunirent pour consacrer leur vie au service du Temple, sont troublés dans leurs joies célestes. Je les ai vus, Conrad, dans mes visions de la nuit : leurs yeux, dans lesquels brillait une flamme divine, versaient des larmes sur les péchés et les folies de leurs frères, sur leur luxe honteux et sur le libertinage effréné dans lequel ils vivent. « Beaumanoir, m’ont-ils dit, tu dors ; réveille-toi. Le sanctuaire du Temple a reçu une souillure immense, profonde ; une lèpre infecte s’y est introduite, comme jadis dans les maisons des Égyptiens ! Les soldats de la Croix, qui devaient fuir le regard de la femme comme l’œil du basilic, vivent ouvertement dans le péché, non seulement avec les femmes de leur croyance, mais encore avec celles des païens maudits et des juifs plus maudits encore. Beaumanoir, lève-toi, venge notre saint ordre ; prends le glaive de Phinéas pour faire justice de tous ces pécheurs, quel que soit leur sexe. » La vision disparut, Conrad ; mais, en me réveillant, je crus encore entendre le bruit de leur armure et voir flotter leurs manteaux blancs. Oui, j’exécuterai leurs ordres ; je purifierai le sanctuaire du Temple ; j’en arracherai les pierres imprégnées du levain de la corruption, et je les jetterai loin de l’édifice.

— Réfléchis cependant, révérend père, dit Montfichet ; le temps et l’habitude ont fait pénétrer profondément la souillure que tu veux enlever. La réforme que tu projettes est sage et nécessaire, mais elle doit être opérée avec prudence et précaution.

— Non, Montfichet, elle doit être sévère et prompte ; notre ordre est dans un moment de crise d’où dépend sa future existence. La sobriété, le dévouement et la piété de nos prédécesseurs nous avaient acquis de puissants amis ; notre présomption, notre opulence, notre luxe, ont soulevé contre nous des ennemis non moins redoutables. Il faut rejeter loin de nous ces richesses qui offrent une tentation aux princes, humilier cet orgueil qui les offense, réformer cette licence de mœurs qui est un scandale pour toute la chrétienté. Autrement, souviens-toi bien de tout ce que je te dis, l’ordre du Temple sera détruit, et disparaîtra de la surface de la terre.

— Puisse le ciel détourner une telle calamité !

Amen ! » dit le grand-maître d’un ton solennel ; « mais il faut nous rendre dignes de son secours. Je te dis, Conrad, que ni les puissances du ciel ni celles de la terre ne peuvent supporter plus long-temps la perversité de cette génération. J’en ai la certitude, le terrain sur lequel a été construit le saint Temple est miné de toutes parts, et chaque addition que nous faisons à l’édifice de notre grandeur temporelle ne fait que hâter le moment où il sera précipité dans l’abîme. Il nous faut retourner sur nos pas, et nous montrer les fidèles champions de la Croix, en lui sacrifiant non seulement notre sang et notre vie, non seulement nos passions et nos vices, mais même notre aisance, nos jouissances légitimes et nos affections naturelles. Les plaisirs peuvent être permis à tous les chrétiens ; mais ils sont interdits aux soldats du Temple. »

En ce moment un écuyer couvert d’un manteau dont l’étoffe ne montrait plus que la corde (car, en signe d’humilité, les aspirants portaient pendant leur noviciat les vieux vêtements des chevaliers), entra dans le jardin, et ayant fait un profond salut au grand-maître, se tint debout devant lui, gardant le silence et attendant qu’il lui fût permis de parler et de s’acquitter de la mission dont il était chargé.

« N’est-il pas plus convenable, dit le grand-maître, de voir ce Damien, couvert de ces humbles vêtements, se tenir ainsi dans un silence respectueux, que follement paré, comme il l’était il n’y a que deux jours, d’habillements somptueux, babillant comme un vrai perroquet ? Parle, Damien, nous te le permettons. Que viens-tu m’annoncer ?

— Noble et révérend père, un juif qui est à la porte demande à parler au frère Brian de Bois-Guilbert.

— Tu as bien fait de m’en informer. En notre présence, un précepteur n’est pas plus qu’un simple compagnon, à qui il n’est pas permis de marcher selon sa volonté, mais selon celle de son maître ; car que dit l’Écriture ? « Je lui ai parlé à l’oreille, et il m’a obéi ! » Puis se tournant vers Montfichet : « Il nous importe d’une manière toute particulière, Conrad, lui dit-il, de surveiller la conduite de ce Bois-Guilbert.

— La renommée le proclame un chevalier brave et vaillant, répondit Conrad.

— Et la renommée ne se trompe pas ; ce n’est qu’en valeur que nous n’avons pas dégénéré de nos prédécesseurs, les héros de la Croix. Mais le frère Brian est entré dans notre ordre par mauvaise humeur, comme un homme dont certaines vues terrestres ont été trompées ; il a, je le soupçonne fort, renoncé au monde et fait vœu de pauvreté, non par suite d’une vocation sincère, mais par suite de quelque désappointement. Il a toujours été un agitateur actif et ardent, un machinateur d’intrigues et de complots, enfin le chef de ceux qui murmurent contre notre autorité ; oubliant que le gouvernement de l’ordre est confié au grand-maître sous les symboles du bâton et de la verge : du bâton, pour soutenir le faible ; de la verge, pour châtier le coupable… Damien, amène ce juif en notre présence. »

L’écuyer se retira en faisant un salut respectueux, et revint, quelques moments après, suivi d’Isaac d’York. Jamais esclave amené devant quelque puissant prince n’approcha du pied de son trône avec des marques de vénération et de terreur plus grandes que n’en montra le Juif en s’avançant vers le grand-maître. Lorsqu’il fut à la distance d’environ trois verges, Beaumanoir lui fit signe avec son bâton de s’arrêter ; Isaac s’agenouilla, baisa la terre en signe de respect, puis s’étant relevé, se tint debout devant lui, les bras croisés sur la poitrine, la tête baissée, comme les coutumes de l’Orient le prescrivent au plus vil esclave.

« Retire-toi, Damien, dit le grand-maître ; donne l’ordre à quelques hommes d’armes de se tenir prêts à exécuter mes ordres au premier signal, et ne laisse entrer personne dans le jardin avant que nous en soyons sortis. » L’écuyer se retira. « Juif, » reprit Beaumanoir avec un ton de supériorité, « écoute-moi bien. Il ne convient pas à ma dignité que je perde beaucoup de temps ni beaucoup de paroles avec qui que ce soit, avec toi surtout, moins qu’avec tout autre. Sois donc bref dans les réponses aux questions que je veux bien t’adresser, et qu’elles soient dictées par la vérité ; car, vil mécréant, si ta langue cherche à me tromper, je te la ferai arracher. » Le Juif se disposait à répondre, mais le grand-maître continua : « Silence, infidèle ! Ne prononce pas un mot en notre présence, si ce n’est pour répondre à nos questions. Quelles sont tes relations avec notre frère Brian de Bois-Guilbert ? »

Isaac, rempli de crainte, ne put articuler une parole. Il sentit que s’il racontait son histoire sans aucune restriction, on pouvait l’accuser de chercher à attirer le scandale sur l’ordre ; et cependant, s’il faisait autrement, quel espoir avait-il d’obtenir la liberté de sa fille ? Beaumanoir vit sa frayeur, et, l’attribuant au respect que lui inspirait sa présence, il voulut bien le rassurer.

« Juif, réponds hardiment et sans détours, lui dit-il, et tu n’auras rien à craindre pour ta misérable personne. Je te demande de nouveau quelle affaire te conduit vers Brian de Bois-Guilbert ?

« N’en déplaise à Votre magnanime Valeur, je suis porteur d’une lettre pour ce brave chevalier, de la part d’Aymer, prieur de l’abbaye de Jorvaulx, bégaya le Juif.

— Ne te disais-je pas, Conrad, que nous vivons dans un temps déplorable ? dit le grand-maître. Un prieur de l’ordre de Cîteaux envoie une lettre à un soldat du Temple, et ne trouve pas de messager plus convenable qu’un infidèle, qu’un misérable Juif… Donne-moi cette lettre. »

Isaac, d’une main tremblante, écarta les plis de son bonnet arménien, dans lesquels, pour plus de sûreté, il avait déposé la lettre du prieur, et allait s’approcher, la main étendue et le corps incliné, pour la remettre au rigide Beaumanoir.

« En arrière, chien ! s’écria celui-ci : je ne touche les inf