Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 39

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 410-423).


CHAPITRE XXXIX.


Ô jeune fille ! tout impitoyable que soit ton cœur, le mien ne le lui cède pas en fierté.
Seward.


Le jour où le jugement de Rébecca, si on peut l’appeler ainsi, avait été prononcé, était sur son déclin : le soleil faisait place aux lueurs incertaines du crépuscule, lorsque la prisonnière entendit frapper doucement à la porte de sa chambre. Ce bruit ne la dérangea nullement, car dans ce moment elle terminait la prière du soir prescrite par sa religion, en chantant l’hymne suivant :


Quand Israël, peuple chéri de Dieu,
S’en retournait du pays d’esclavage,
L’astre sauveur marchait devant l’Hébreu ;
Guide imposant, et qui sur ce rivage
S’environna d’un nuage de feu.
Durant le jour la colonne enflammée
Avec lenteur, sur les peuples surpris,
Suivait son cours voilé par la fumée ;
Tandis qu’au loin les sables d’Idumée
Gardaient l’éclat de ses rayons chéris.

Les hymnes saints s’élevaient dans les nues
Au son bruyant des clairons et des cors ;
Et de Sion les vierges ingénues
Aux chants guerriers unissaient leurs accords.
Nos ennemis dédaignent les prodiges ;
Israël voit mourir ses faibles tiges ;
En refusant de suivre tes sentiers,
Nos fiers aïeux ont payé leurs prestiges,
Et de leurs maux tu nous rends héritiers.

Bien que présent, tu restes invisible.
Quand brilleront de plus fortunés jours ?
Que ta mémoire offre un voile sensible.
Contre des feux qui nous trompent toujours !
Et quand la nuit, de ses noires ténèbres
Aura couvert nos riantes cités,
Retiens tes coups dans ces moments funèbres.
Et prête-nous tes divines clartés.

À Babylone, en silence et captives,
Ont dû gémir nos harpes fugitives :
Tout Israël est en proie aux tyrans.
Sur nos autels plus de feux odorants ;
Et nos clairons et nos trompes sommeillent.
Mais ta clémence a dit : Qu’ils se réveillent !
Le sang des boucs et la chair des béliers
N’ont aucun prix où mon regard s’attache :
D’humbles pensers, un cœur pur et sans tache,
Me sont plus chers et non moins familiers.


Lorsque Rébecca eut cessé de chanter, on frappa de nouveau à la porte.

« Entre, dit-elle, si tu es un ami : si tu es un ennemi, je n’ai pas les moyens de m’y opposer.

— Je serai l’un ou l’autre… » dit Brian de Bois-Guilbert en entrant dans l’appartement, « suivant le résultat de cette entrevue. »

Alarmée à la vue de cet homme, dont elle regardait la passion licencieuse comme la cause de ses malheurs, Rébecca, d’un air fier et réservé, sous lequel elle s’efforçait de cacher son inquiétude, se retira dans la partie la plus reculée de l’appartement, comme déterminée à s’éloigner de lui autant qu’elle pourrait, mais aussi à se défendre avec persévérance. Son attitude n’était pas celle du défi, mais celle d’une femme qui s’apprête à repousser avec une inflexible résolution toute attaque dirigée contre sa personne.

« Vous n’avez aucun motif de me craindre, Rébecca, dit le templier, ou, s’il faut que je m’exprime avec plus de précision, vous n’avez, du moins en ce moment, aucun motif de me redouter.

— Je ne vous crains point, » répondit Rébecca dont la respiration oppressée semblait démentir l’héroïsme de ses paroles ; « j’ai placé ma confiance en celui qui donne la force au faible, il me soutiendra.

— Vous n’avez pas besoin de secours ; vous n’avez pas à craindre de me voir renouveler mes précédentes tentatives, inspirées par la démence. À quelques pas d’ici sont des gardes sur lesquels je n’ai aucune autorité. Ce sont ces mêmes hommes qui seront chargés de vous conduire à la mort, Rébecca, et néanmoins ils ne vous laisseraient insulter par qui que ce soit ; et si ma démence, car c’est réellement une démence, pouvait me faire m’oublier à ce point, ils seraient bientôt arrivés à votre secours.

— Dieu soit loué ! la mort est ce qui m’épouvante le moins dans ce repaire d’iniquité.

— Sans doute l’idée de la mort n’a rien d’effrayant pour une âme courageuse, lorsqu’elle se présente soudaine et sans aucun apprêt. Périr d’un coup de lance ou d’un coup d’épée, serait pour moi peu de chose ; sauter du haut d’une tour, te percer d’un poignard, ne t’inspire aucune terreur : l’infamie, la perte de l’honneur, voilà ce qui, toi et moi, nous déterminerait. Quand je te parle ainsi, peut-être penses-tu que mes idées et mes sentiments sur l’honneur diffèrent des tiens ; cependant nous saurions tous deux mourir plutôt que d’y renoncer.

— Infortuné ! es-tu donc condamné à exposer ta vie pour des principes dont ta raison et ton jugement ne reconnaissent point la solidité ? Certes, c’est donner un trésor en échange de ce qui ne peut se convertir en pain. Mais ne me juge pas d’après toi. Ta résolution peut varier au gré des vagues agitées et inconstantes de l’opinion des hommes ; la mienne est ancrée sur le rocher des siècles.

— Silence, jeune fille, de pareils discours ne peuvent nous mener à rien. Tu es condamnée à mourir, non d’une mort soudaine et douce, telle que le malheur la désire ou que le désespoir se la donne, mais d’une mort lente, affreuse, accompagnée de tortures réservées pour punir ce que la bigoterie diabolique de ces hommes appelle ton crime.

— Et si tel doit être mon destin, à qui en suis-je redevable ? N’est-ce pas à l’homme qui, cédant à une passion aveugle et criminelle, m’a pour ainsi dire entraînée jusqu’ici ; à l’homme qui, dans ce moment encore, poussé par quelque motif que je n’ose chercher à pénétrer, s’efforce de me présenter sous les couleurs les plus sombres le sort épouvantable auquel lui-même m’a exposée ?

— Ne pense pas que je t’y aie exposée volontairement. Je te ferais aujourd’hui un rempart de mon corps avec non moins d’empressement, avec la même abnégation de moi-même, que je t’ai couverte de mon bouclier pour te protéger contre les traits des outlaws saxons dans le château embrasé de Front-de-Bœuf.

— Si ton dessein avait été d’accorder une protection honorable à une jeune fille privée de l’appui de son père, j’aurais pour toi de la reconnaissance ; mais comme il en est tout autrement, malgré tes désaveux si souvent répétés, je te dis que j’aurais mieux aimé perdre la vie que de te la devoir à ce prix.

— Trêve de reproches, Rébecca ; j’ai mes chagrins particuliers, et je ne puis souffrir que tu les aggraves encore.

— Quel est donc ton dessein, sire chevalier ? Fais-m’en part en peu de mots. Si tu as quelque autre but que de jouir du spectacle des maux que tu as causés, hâte-toi de parler, je t’en supplie, et puis consens à me laisser à moi-même : le passage du temps à l’éternité est court, mais il est terrible, et je n’ai que peu d’instants pour m’y préparer.

— Je vois, Rébecca, que tu continues à m’accuser de malheurs que, pour tout au monde, j’aurais voulu détourner.

— Sire chevalier, je voudrais éviter de te faire des reproches ; mais comment pourrais-tu nier que je doive ma mort à ta passion insensée ?

— C’est une erreur, c’est une erreur, » s’écria précipitamment le templier ; « vous êtes injuste en m’imputant à crime ce que je ne pouvais ni prévoir ni empêcher. Pouvais-je deviner l’arrivée inattendue de ce vieil imbécile que quelques traits de bravoure et les éloges donnés aux stupides austérités d’une vie ascétique, ont élevé pour le moment à un rang bien au dessus de son mérite, au dessus du sens commun, au dessus de moi, au dessus de plusieurs centaines de chevaliers de notre ordre qui pensent et qui sentent en hommes exempts des sots et ridicules préjugés qui forment la base de ses opinions et de ses actions ?

— Cependant vous avez siégé parmi mes juges ; vous avez pris part à ma condamnation, quoique vous connaissiez parfaitement mon innocence ; et de plus, si je ne me trompe, vous devez paraître vous-même, les armes à la main, pour soutenir la justice de la sentence portée contre moi, et en assurer l’exécution.

— Patience, Rébecca, patience ! je t’en supplie ; nulle race ne sait aussi bien que la tienne céder à l’orage et gouverner sa barque de manière à tirer parti même d’un vent contraire.

— Déplorable, à jamais lamentable, l’heure à laquelle la maison d’Israël fut forcée d’avoir recours à cet art ! Mais l’adversité fait plier l’âme, comme le feu fait plier l’acier indocile ; et ceux qui ne se gouvernent plus par leurs propres lois, qui n’ont plus de patrie, qui n’habitent plus leur état libre et indépendant, doivent se courber et s’humilier devant les étrangers. C’est une malédiction prononcée contre nous, sire chevalier : elle fut méritée sans doute, et sert d’expiation à nos fautes et à celles de nos pères ; mais vous, vous qui vantez votre liberté comme un droit de votre naissance, combien n’est-il pas plus honteux pour vous de s’abaisser jusqu’à flatter et caresser les préjugés des autres, même contre votre propre conviction ?

— Vos paroles sont bien amères, Rébecca, » dit Bois-Guilbert en parcourant l’appartement d’un air d’impatience ; « mais je ne suis pas venu ici pour faire assaut de reproches avec toi. Sache que Bois-Guilbert ne cède à qui que ce soit au monde, quoique les circonstances puissent l’engager pour un temps à modifier son plan ou même à le changer complètement : sa volonté est comme le torrent qui descend de la montagne ; un rocher peut en détourner le cours pour quelques instants, mais bientôt il reprend sa course vers l’Océan. Ce billet, qui t’a conseillé de réclamer le privilège d’un champion, de qui as-tu pu penser qu’il venait, si ce n’est de Bois-Guilbert ? Quel autre aurait pu prendre à toi un si vif intérêt ?

— Répit bien court apporté à une mort si prochaine ! il me sera de bien peu d’utilité ! C’est là tout ce que tu as pu faire pour une infortunée sur la tête de qui tu as accumulé tant de chagrins, que tu as conduite jusqu’aux portes du tombeau !

— Non, Rébecca ; non, ce n’est pas là tout ce que je me proposais. Sans la maudite intervention de ce vieux fanatique, de ce vieux fou de Goodalricke, qui, quoique templier, affecte néanmoins de se conformer dans les jugements aux lois ordinaires de l’humanité, l’office de champion de l’ordre aurait été dévolu à un simple chevalier et non à un précepteur, à celui surtout que Beaumanoir voudrait en expulser, à celui qui, aux yeux de ces imbéciles, est le complice ou la victime de tes prétendus sortilèges. Alors moi-même, car tel était mon projet, au premier son de la trompette, je me présentais dans la lice comme ton champion, sous le déguisement d’un chevalier errant qui va à la recherche des aventures pour prouver la bonté de son bouclier et de sa lance ; et puis, que Beaumanoir choisisse, non pas un, mais deux, trois des frères qui se trouvent maintenant ici, d’un seul coup de lance je leur fais vider les étriers. C’est ainsi, Rébecca, que ton innocence aurait été prouvée ; et je m’en serais remis à ta reconnaissance pour récompenser ton libérateur.

— Tout cela, sire chevalier, n’est que pure fanfaronnade ; car tu te fais un mérite de ce que tu aurais fait si tu n’avais pas trouvé convenable d’agir autrement. Tu as reçu mon gant ; et mon champion, si une créature aussi délaissée peut en trouver un, doit s’exposer aux coups de ta lance dans la lice : néanmoins tu viens jouer devant moi le rôle d’un ami, d’un protecteur !

— Oui, un ami et un protecteur ! » répéta gravement le templier : « je veux encore l’être ; mais faites bien attention à quel risque, ou plutôt avec quelle certitude de déshonneur, et ne me blâmez pas si je stipule mes conditions avant de sacrifier tout ce que j’ai jamais eu de plus cher au monde pour sauver les jours d’une jeune fille juive.

— Parle, dit Rébecca ; je ne te comprends point.

— Eh bien ! je vais te parler avec autant de franchise que jamais bigot pénitent ait parlé à son père spirituel en se présentant au tribunal de la pénitence. Rébecca, si je ne comparais pas dans la lice ; je perds mon rang et ma réputation ; je perds ce qui m’est plus cher que l’air que je respire, je veux dire l’estime dont mes frères m’honorent, et l’espoir que j’ai d’être un jour investi de cette suprême autorité dont jouit aujourd’hui ce vieux bigot, ce Lucas de Beaumanoir. Voilà le sort qui m’attend, sort inévitable, si je ne soutiens dans la lice de Saint-George l’équité d’un jugement qui te livre à la mort. Maudit soit ce Goodalricke qui m’a dressé un pareil piège ! et doublement maudit Albert Malvoisin qui m’a détourné de la résolution que j’avais prise de jeter ton gant à la figure de ce fanatique vieillard qui avait accueilli une accusation si absurde contre une créature aussi aimable, aussi magnanime que toi !

— Mais à quoi sert ce jargon emphatique de la flatterie ? Tu étais libre de choisir entre le sang d’une fille innocente et la conservation de ton rang et de tes espérances temporelles : ton choix est fait : à quoi sert de discuter ?

— Non, Rébecca, » dit le chevalier d’un ton plus doux et en se rapprochant d’elle, « mon choix n’est pas fait encore ; je dis plus, écoute-moi bien, c’est toi qui dois le faire. Si je parais dans la lice, il faut que je soutienne ma renommée comme guerrier ; et par conséquent, que tu aies un champion ou que tu n’en aies pas, tu meurs sur le bûcher ; car il n’existe aucun chevalier qui ait combattu contre moi avec des chances égales, encore moins avec supériorité, si j’en excepte Richard Cœur-de-Lion et son favori Ivanhoe. Ivanhoe, tu ne l’ignores pas, est hors d’état de revêtir son armure, et Richard est prisonnier en pays étranger. Ainsi donc, si je me présente dans la lice, tu meurs, quand bien même tes charmes engageraient quelque jeune écervelé à prendre ta défense.

— Mais à quoi bon me répéter cela si souvent ?

— Parce qu’il est essentiel que tu envisages ton destin sous tous ses différents aspects.

— Eh bien ! retourne la médaille, que j’en voie l’autre côté.

— Si je me présente dans la lice, tu meurs d’une mort lente et cruelle, accompagnée de tourments égaux à ceux que l’on dit être destinés aux damnés dans l’autre monde. Mais si je ne me présente point, je suis un chevalier dégradé et déshonoré, accusé de sorcellerie et de communiquer avec les infidèles ; le nom illustre que je porte, et que j’ai rendu encore plus illustre par mes exploits, devient une dénomination de mépris et de reproche ; je perds la réputation ; je perds l’honneur ; je perds la perspective d’une grandeur qui me mettrait au dessus des empereurs même ; je sacrifie tous mes projets d’ambition ; je détruis des plans tous aussi élevés que les montagnes au moyen desquelles les païens racontent que leur ciel faillit être escaladé et cependant, Rébecca ! » ajouta-t-il en se jetant à ses pieds, « cette grandeur, je la sacrifie ; cette renommée, j’y renonce ; ce pouvoir, je ne l’ambitionne plus, même en ce moment où je suis près de m’en saisir, si tu veux dire : Bois-Guilbert, je t’accepte pour amant.

— Laissez là toutes ces folies, sire chevalier, et si en effet vous voulez me servir, hâtez-vous d’aller trouver le régent, le prince Jean : par honneur pour la couronne, il ne peut laisser mettre à exécution la sentence rendue par votre grand-maître. Par cette démarche, vous m’assurerez un puissant protecteur sans avoir besoin de faire aucun sacrifice, et vous y trouverez votre propre récompense.

— Je n’ai rien à attendre du prince Jean, » dit Bois-Guilbert en tenant, d’un air passionné mais respectueux, le bord de sa robe ; « c’est à toi seule que je m’adresse ; c’est toi dont j’implore la pitié pour moi et pour toi-même ! Qui peut te faire hésiter encore ? Fussé-je un démon, le trépas serait mille fois pire que moi ; et c’est le trépas que j’ai pour rival !

— Je ne puis en ce moment sonder la profondeur de l’abîme, » dit Rébecca qui craignait de pousser à bout un homme dont elle connaissait le caractère violent, mais qui n’en était pas moins déterminée à ne pas lui donner la moindre lueur d’espérance. « Sois homme, sois chrétien. S’il est vrai que ta religion commande cette charité qui se trouve beaucoup plus dans vos discours que dans vos œuvres, sauve-moi de cette mort affreuse sans exiger une récompense qui ôterait tout son prix à ta générosité.

— Non, » dit le fougueux templier en se relevant, « non, jeune fille, tu ne m’en imposeras pas ainsi. Si je renonce à ma gloire présente et à mes vues ambitieuses pour l’avenir, je n’y renonce que pour toi, et il faut que nous fuyions ensemble. Écoute-moi, Rébecca, » reprit-il avec douceur, » l’Angleterre, l’Europe, ne sont pas l’univers entier. Il y a d’autres sphères dans lesquelles je puis me lancer, et elles sont assez vastes encore pour mon ambition. Nous irons en Palestine. Conrad de Montferrat[1] est mon ami, un véritable ami, tout aussi exempt que moi de ces vains et sots scrupules qui tiennent la raison captive : je me liguerais plutôt avec Saladin que d’endurer les dédains de fanatiques que je méprise. Je me fraierai de nouveaux chemins pour m’élever à la gloire, » ajouta-t-il en marchant à grands pas dans l’appartement. « L’Europe entendra le bruit des pas de celui qu’elle aura retranché du nombre de ses enfants. Les millions d’hommes que ces croisés envoient pour ainsi dire à la boucherie en Palestine, ne peuvent la défendre aussi efficacement, les cimeterres des nombreux milliers de Sarrasins ne sauraient s’ouvrir une route aussi certaine dans cette terre pour la conquête de laquelle on voit des nations entières prendre les armes, que la force, la valeur et la discipline de moi et de ceux de nos frères qui, en dépit du vieux bigot de Beaumanoir, s’attacheront à ma fortune, advienne que pourra. Tu seras reine, Rébecca ; c’est sur le mont Carmel que nous établirons le trône que ma valeur aura conquis ; et le bâton de grand-maître après lequel j’ai si long-temps soupiré, je l’échangerai contre un sceptre.

— Tout cela n’est qu’un rêve, un vain songe, une vision de la nuit ; mais, fût-ce même une réalité, elle ne peut me toucher. Il me suffit de te dire que cette haute puissance à laquelle tu te proposes de t’élever, je ne veux point la partager avec toi. D’ailleurs je ne regarde pas avec assez d’indifférence les liens qui m’attachent à ma patrie, à ma foi religieuse, pour accorder mon estime à celui qui, après avoir brisé ceux qui devaient le retenir dans le sein d’un ordre dont il fait partie, ne craint point d’y renoncer, uniquement dans la vue de satisfaire sa passion désordonnée pour une fille d’une autre nation. Ne mets point de prix à ma délivrance, sire chevalier ; ne vends point un acte de générosité ; protège l’opprimée par esprit de charité, et non pour ton avantage personnel. Va te jeter au pied du trône de Richard : il recevra mon appel de la sentence de ces hommes cruels.

— Jamais, Rébecca ! dit fièrement le templier. Si je dois renoncer à mon ordre, c’est pour toi seule que j’y renoncerai. Si tu rejettes mon amour, l’ambition me restera : je ne dois pas perdre de tous les côtés. Moi, abaisser mon cimier devant Richard ! solliciter une faveur de ce cœur altier et orgueilleux ! Jamais, Rébecca ; jamais je ne placerai à ses pieds l’ordre du Temple en ma personne. Je puis renoncer à mon ordre ; mais le dégrader, mais l’avilir, non, jamais !

— Que Dieu daigne me soutenir, car je n’ai guère de secours à espérer de la part des hommes.

— C’est la vérité, Rébecca ; car, toute fière que tu es, ma fierté est égale à la tienne. Si j’entre dans la lice, la lance en arrêt, il n’est pas de considération humaine qui puisse m’empêcher de faire usage de toute la force de mon bras ; et alors considère le sort qui t’attend. Périr de la mort des plus grands criminels ; être consumée lentement par les flammes d’un bûcher ; savoir que ses cendres seront dispersées à travers les éléments dont nos corps sont mystiquement composés ; ne pas laisser après soi un atome de ce corps si gracieux dans ce moment où il brille de toute la fraîcheur de la jeunesse… Rébecca, il n’est pas au pouvoir de la femme de résister à une pareille perspective ! tu céderas à mes instances ; tu écouteras mon amour.

— Bois-Guilbert, répondit la juive, tu ne connais pas le cœur de la femme, ou tu n’as jamais conversé qu’avec celles qui avaient perdu les plus nobles sentiments de la nature. Je te dis, fier templier, que jamais, dans tes batailles les plus sanglantes, tu n’as fait preuve d’un courage comparable à celui que peut déployer une femme quand l’affection ou le devoir le lui ordonne. Moi-même, je ne suis qu’une femme élevée avec tous les soins de la tendresse paternelle, naturellement timide dans le danger, et impatiente dans la douleur ; et cependant, lorsque nous entrerons l’un et l’autre dans la lice, toi pour combattre, et moi pour souffrir, je sens au dedans de moi l’assurance que mon courage surpassera le tien. Adieu ; je n’ai plus de paroles à perdre avec toi. Le peu de temps qui reste à la fille de Jacob à passer sur la terre doit être employé différemment : elle doit l’employer à chercher le consolateur, celui qui peut bien détourner les yeux de dessus son peuple, mais dont l’oreille est toujours ouverte au cri de quiconque l’implore avec ferveur et sincérité.

— C’est donc ainsi que nous nous séparons ? » dit le templier après quelques moments de silence ; « plût à Dieu que nous ne nous fussions jamais rencontrés, ou que tu fusses née noble et chrétienne ! Oui, lorsque je te regarde, et que je pense au lieu et au moment où nous devons nous revoir, je voudrais appartenir à ta nation dégradée, ma main comptant des shekels et remuant des lingots, au lieu de porter la lance et le bouclier ; courbant la tête devant le dernier des nobles, et n’inspirant d’effroi qu’au débiteur pauvre et insolvable ! Voilà, Rébecca, ce que je désirerais, et à quoi je consentirais pour passer ma vie avec toi, et pour éviter la part épouvantable que je dois avoir à ta mort.

— Tu dépeins le juif tel que l’a rendu la persécution de ceux qui te ressemblent. Le ciel, dans sa colère, l’a chassé de son pays ; mais l’industrie lui a ouvert à l’opulence et au pouvoir le seul chemin que l’oppression n’a pu lui fermer. Lis l’histoire du peuple de Dieu, et dis-moi si ceux par qui Jehovah a opéré tant de merveilles parmi les nations étaient alors un peuple d’avares et d’usuriers. Sache aussi, orgueilleux chevalier, que nous comptons parmi nous des noms auprès desquels votre noblesse la plus ancienne n’est que comme la courge rampante comparée au cèdre ; des noms qui remontent à ces temps reculés où la majesté visible du Très-Haut placé entre les chérubins faisait trembler le propitiatoire ; des noms qui ne tirent leur splendeur d’aucun prince de la terre, mais de la voix céleste qui ordonna à leurs pères de s’approcher de ses saints autels : tels étaient les princes de la maison de Jacob. »

Les joues de Rébecca s’animèrent pendant qu’elle vantait ainsi l’ancienne gloire de sa race ; mais ses couleurs s’évanouirent lorsqu’elle ajouta en soupirant : « Oui, tels étaient les princes d’Israël, mais tels ils ne sont plus ; aujourd’hui ils sont foulés aux pieds comme l’herbe fauchée, et repoussés dans la boue des grands chemins. Cependant il s’en trouve encore parmi eux qui ne démentent pas leur antique origine, et tu verras que la fille d’Isaac, fils d’Adonikam, est de ce nombre. Adieu ; je n’envie ni tes honneurs achetés par des flots de sang, ni tes barbares ancêtres venus des contrées du Nord, ni ta foi, qui est toujours dans ta bouche et jamais dans ton cœur ni dans tes œuvres.

— De par le ciel ! tu as jeté un sort sur moi, s’écria le templier ; je suis porté à croire que ce squelette vivant, notre grand-maître, a dit la vérité, car le regret avec lequel je me sépare de toi a quelque chose de surnaturel. Créature enchanteresse ! » ajouta-t-il en s’approchant plus près d’elle, mais d’un air respectueux ; « si jeune et si belle, si affranchie des craintes de la mort, et pourtant condamnée à mourir de la manière la plus cruelle et la plus ignominieuse ! qui pourrait ne pas s’attendrir sur ton sort ? Les larmes, qui depuis vingt ans n’avaient pas coulé de mes yeux, les remplissent aujourd’hui, et je les sens ruisseler sur mes joues en te considérant. C’en est donc fait ! rien ne peut désormais te sauver. Toi et moi, nous ne sommes que les aveugles instruments d’une fatalité irrésistible qui nous poursuit, comme deux vaisseaux poussés l’un contre l’autre par la tempête, et se heurtant, s’abîmant ensemble dans les flots irrités. Pardonne-moi donc, et séparons-nous du moins en amis. J’ai vainement essayé d’ébranler ta résolution, et la mienne est aussi inflexible que les arrêts immuables du destin.

— C’est ainsi, dit Rébecca, que les hommes rejettent sur le destin les conséquences de leurs violentes et aveugles passions… Je vous pardonne, Bois-Guilbert, quoique vous soyez la cause de ma mort prématurée. Votre esprit était capable de grandes choses ; mais c’est le jardin du paresseux, et l’ivraie s’y est mise pour étouffer le bon grain.

— Oui, Rébecca, je suis fier, indomptable ; mais c’est ce qui m’a élevé au dessus des esprits vulgaires, des bigots et des lâches qui m’entourent. Je fus dès ma première jeunesse un enfant de la guerre, audacieux dans mes vues, ferme et invariable dans leur exécution : tel je serai toujours ; impérieux, inébranlable, et rien ne pourrait me faire dévier de ma route. L’univers en aura la preuve ; mais tu me pardonnes, Rébecca ? est-il vrai que tu me pardonnes ?

— Aussi volontiers que jamais victime pardonna à son bourreau.

— Adieu donc ! » dit le templier ; et il se précipita hors de l’appartement.

Le commandeur Albert de Malvoisin attendait avec impatience dans une chambre contiguë le retour de Bois-Guilbert.

« Tu as tardé bien long-temps, lui dit-il ; j’étais comme étendu sur des charbons ardents, par le désir que j’éprouvais de te revoir. Que serait-il arrivé si le grand-maître ou Conrad son espion fussent venus ici ? j’aurais payé cher ma complaisance. Mais qu’as-tu donc, frère, tes pas sont chancelants, ton front est aussi sombre que la nuit[2]. Qu’as-tu donc, Bois-Guilbert ?

— Je suis, répondit le templier, comme le misérable condamné à mourir sous une heure. Non, par la sainte hostie ! je suis encore plus mal, car il en est qui, dans une telle situation, quittent la vie aussi facilement qu’un vieil habit. Par le ciel ! Malvoisin, cette jeune fille m’a désarmé et a détruit ma résolution. Je suis presque tenté d’aller trouver le grand-maître, et de lui déclarer à sa barbe que j’abjure l’ordre, et que je refuse de jouer le rôle barbare que sa tyrannie m’a imposé.

— Tu es fou ; c’est vouloir compléter ta ruine, sans pour cela conserver une seule chance de sauver cette juive que tu parais tant chérir. Beaumanoir nommera un autre champion pour soutenir à ta place la justice de son jugement, et l’accusée ne périra pas moins que si tu eusses rempli le triste devoir qu’il t’impose.

— Cela est faux, répliqua Bois-Guilbert ; je prendrai moi-même les armes pour la défendre : et si je le fais, Malvoisin, je pense que tu ne connais pas un seul des chevaliers de notre ordre qui puisse se tenir en selle devant la pointe de ma lance.

— Soit ; mais tu oublies que tu n’auras ni le loisir ni les moyens d’exécuter ce projet insensé. Va trouver Lucas de Beaumanoir, dis-lui que tu as renoncé à ton vœu d’obéissance, et tu verras combien de temps le vieux despote te laissera libre de la personne. Tes paroles se seront à peine échappées de tes lèvres, que tu seras jeté à cent pieds sous terre, dans les cachots de la préceptorerie, pour être mis en jugement comme chevalier félon ; ou s’il continue à croire que tu es ensorcelé, tu n’auras plus pour lit que la paille, du pain et de l’eau pour aliments, les ténèbres au lieu de la lumière du soleil, et des chaînes pour jouets, dans quelque cellule d’un couvent éloigné ; là tu n’auras pour toute distraction que les exorcismes, et l’on t’inondera d’eau bénite pour chasser le démon qui te possède. Il faut paraître dans la lice, ou tu es un homme perdu et déshonoré.

— Je fuirai, dit Bois-Guilbert ; j’irai dans une contrée lointaine, où la folie et le fanatisme n’ont pas encore pénétré : le sang de cette créature angélique ne s’élèvera pas contre moi.

— Tu ne peux fuir, Bois-Guilbert : tes discours inconsidérés ont excité le soupçon, et il ne t’est plus permis de sortir de la commanderie. Veux-tu en faire l’essai ? présente-toi à la porte, et tu verras comment te recevront les sentinelles placées sur le pont-levis. Tu es surpris de pareilles précautions ; mais considère que si tu fuyais, tu déshonorerais tes ancêtres en même temps que tu encourrais toi-même la dégradation ; et alors que deviendrait la gloire, la renommée que tu as acquise par tes exploits ? Songes-y. En quel lieu iront-ils cacher leurs têtes, ces compagnons d’armes qui te sont si dévoués, quand Bois-Guilbert, la meilleure lance de l’ordre, sera proclamé renégat et félon devant le peuple assemblé ? Quel deuil pour la cour de France, quelle joie pour l’orgueilleux Richard, quand il apprendra que le chevalier qui osa lui tenir tête en Palestine et dont la renommée éclipsa même la sienne, a perdu sa gloire et son honneur pour l’amour d’une juive qu’il n’a pas même sauvée par un tel sacrifice !

— Malvoisin, je te remercie, dit le chevalier ; tu as touché la corde la plus sensible de mon cœur. Quoi qu’il arrive, jamais le titre de félon ne sera ajouté au nom de Bois-Guilbert. Plût à Dieu que Richard lui même, ou quelqu’un de ses favoris d’Angleterre, parût dans l’arène ! Mais aucun d’eux ne se présentera, aucun ne risquera de rompre une lance pour une fille innocente et persécutée.

— Tant mieux pour toi, s’il en est ainsi ; si aucun champion ne se présente pour prendre la défense de cette jeune infortunée, tu auras été étranger à sa fin tragique ; et tout le blâme en retombera sur le grand-maître, qui néanmoins s’en fera gloire.

— Tu as raison : si aucun champion ne paraît dans la lice, je n’aurai rien à me reprocher, et je ne serai que partie du spectacle ; monté sur mon palefroi et couvert de mes armes, je ne prendrai aucune part à ce qui doit en résulter.

— Pas la moindre ; pas plus que la bannière de Saint-George quand on la porte dans une procession.

— Eh bien ! ma résolution est prise. La juive m’a rebuté, méprisé, accablé de reproches : pourquoi lui sacrifierais-je l’estime que j’ai acquise parmi les miens ? Oui, Malvoisin, je paraîtrai dans l’arène. »

À ces mots il sortit en hâte de l’appartement ; mais le précepteur le suivit pour le surveiller et pour le confirmer dans sa résolution. Albert de Malvoisin portait le plus vif intérêt à Bois-Guilbert, car il espérait, dans le cas où celui-ci deviendrait grand-maître de l’ordre, s’élever jusqu’aux premières dignités. Il avait d’ailleurs un motif bien puissant encore pour agir comme il le faisait : c’étaient les promesses que lui avait prodiguées Conrad de Montfichet s’il contribuait à la condamnation de l’infortunée Rébecca. Cependant quoique, en combattant les sentiments de compassion qui s’élevaient dans le cœur de son ami, il eût sur lui tout l’avantage que l’astuce et l’égoïsme donnent sur un homme agité par des passions violentes et opposées, il eut besoin de toute son adresse pour maintenir Bois-Guilbert dans la résolution qu’il lui avait fait adopter. Il fut contraint de le surveiller de très près, pour l’empêcher de reprendre ses projets de fuite, ou pour faire avorter son dessein de revoir le grand-maître et d’en venir à une rupture ouverte avec lui ; enfin, il fallut qu’il revînt fréquemment sur les sophismes à l’aide desquels il était parvenu à lui prouver qu’en paraissant dans la lice comme champion de l’ordre, lui, Bois-Guilbert, sans hâter ni retarder le sort de Rébecca, suivrait la seule voie par laquelle il lui était possible de mettre à couvert tout ensemble son honneur et sa réputation.



  1. Le texte porte Montserrat. a. m.
  2. Thy brow is as black as night : image vraiment ossianique. a. m.