Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 13

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 146-155).


CHAPITRE XIII.


Approchez, dignes héros ! s’écria le fils d’Atrée, sortez de la foule qui vous entoure, vous qui, par l’habileté, la force et le courage, pouvez prétendre à surpasser la renommée de vos rivaux. Cette génisse, dont vingt bœufs n’égalent point le prix, est promise à celui qui lancera le plus loin la flèche ailée.
Iliade.


Le nom d’Ivanhoe ne fut pas plus tôt connu qu’il vola de bouche en bouche avec toute la célérité que l’intérêt peut commander et la curiosité recevoir. Il ne fut pas long-temps à parvenir jusqu’aux oreilles du prince, dont le front s’obscurcit en l’entendant prononcer ; il s’efforça toutefois de cacher son trouble à ceux qui l’entouraient, et promenant de tous côtés un regard dédaigneux, « Milords, dit-il, et vous surtout, sire prieur, que pensez-vous de la doctrine des anciens sur les attractions et les antipathies innées ? Il me semble que je devinais la présence du favori de mon frère lorsque je cherchais à pénétrer le mystère dont ce jeune homme s’obstinait à s’envelopper.

— Front-de-Bœuf doit se préparer à restituer le fief d’Ivanhoe, » dit de Bracy qui, après avoir pris une part glorieuse au tournoi, avait déposé son casque et son bouclier, et s’était de nouveau mêlé à la foule des seigneurs qui entouraient le prince.

— Oui, ajouta Waldemar Fitzurse, il est probable que ce jeune vainqueur va réclamer le château et le manoir que Richard lui avait assignés, et que la générosité de Votre Altesse a depuis donnés à Front-de-Bœuf.

— Front-de-Bœuf, reprit Jean, est un homme qui avalerait trois manoirs comme celui d’Ivanhoe, plutôt que de rendre gorge d’un seul. Du reste, messieurs, j’espère qu’ici personne ne me contestera le droit de conférer les fiefs de la couronne aux fidèles serviteurs qui m’entourent, et qui sont prêts à remplir le service militaire d’usage à la place de ceux qui, abandonnant leur patrie pour mener une vie vagabonde en pays étranger, ne peuvent offrir ici leurs bras lorsque les circonstances l’exigent. »

Les assistants avaient trop d’intérêt dans la question pour ne point se ranger de l’avis du prince ; aussi tous s’écrièrent à l’envi ; « C’est un prince généreux que notre seigneur et maître, qui s’impose à lui-même l’obligation de récompenser de fidèles serviteurs ! » En effet tous avaient déjà obtenu ou espéraient obtenir des concessions pareilles à celles dont jouissait Front-de-Bœuf, aux dépens des serviteurs et des favoris du roi Richard. Le prieur Aymer joignit son adhésion au sentiment général ; seulement il fit observer que Jérusalem la Sainte ne pouvait être appelée un pays étranger, qu’elle était la mère commune, communis mater ; mais il ne voyait pas, ajouta-t-il, comment le chevalier d’Ivanhoe pourrait faire valoir cette excuse, puisque lui, prieur, savait de bonne part que les croisés sous les ordres de Richard n’avaient jamais été beaucoup plus loin qu’Ascalon, et que cette ville, comme tout le monde le savait, était une ville des Philistins et n’avait droit à aucun des privilèges de la cité sainte.

Waldemar, que la curiosité avait attiré près du lieu où Ivanhoe s’était évanoui, revint alors auprès de Jean. « Ce chevalier, dit-il, ne donnera probablement aucune inquiétude sérieuse à Votre Altesse, et ne cherchera pas à disputer à Front-de-Bœuf la possession de ses domaines : il a reçu de graves blessures.

— Quoi qu’il en soit, reprit Jean, il est le vainqueur du tournoi et, fût-il dix fois notre ennemi, ou l’ami dévoué de notre frère, ce qui peut-être est la même chose, il faut soigner ses blessures. Que notre chirurgien se rende auprès de lui. «

Un sourire amer contracta les lèvres du prince pendant qu’il prononçait ces paroles. Waldemar Fitzurse se hâta de répondre qu’Ivanhoe était déjà transporté hors de la lice, et sous la garde de ses amis. « Je l’avoue, j’ai éprouvé quelque émotion en voyant la douleur de la reine de la beauté et des amours, dont cet événement a changé la souveraineté éphémère en un véritable deuil. Je ne suis pas homme à me laisser amollir par les craintes d’une femme en faveur de son amant ; mais lady Rowena a su réprimer son chagrin avec une telle dignité, qu’il s’est révélé seulement lorsque, les mains jointes, elle a fixé un œil sec et tremblant sur le corps inanimé étendu devant elle.

— Qui est donc cette lady Rowena dont nous avons si souvent entendu prononcer le nom ?

— C’est une riche héritière saxonne, répondit le prieur Aymer, une rose de beauté, un joyau de richesses, la plus belle entre mille, un bouquet de myrrhe, une pelote de camphre, une bonbonnière d’aromates.

— Eh bien ! nous dissiperons ses chagrins, nous anoblirons son sang en lui faisant épouser un Normand ; elle paraît encore mineure, c’est donc à nous qu’appartient le droit de la marier. Qu’en dis-tu, de Bracy ? ne serais-tu pas disposé à obtenir de belles terres en épousant une Saxonne, comme l’ont fait nombre des amis de Guillaume-le-Conquérant ?

— Si ses domaines me plaisent, milord, répondit de Bracy, il serait difficile que l’épouse ne me plût pas, et je serais bien reconnaissant à Votre Altesse de cet acte généreux qui remplirait toutes les promesses qu’elle a faites à son fidèle serviteur et vassal.

— Nous ne l’oublierons pas, dit le prince ; et afin que nous puissions nous mettre à l’œuvre sur-le-champ, dis à notre sénéchal d’inviter à notre banquet de ce soir lady Rowena et sa compagnie, c’est-à-dire son vilain rustaud de tuteur, et cet autre bœuf de Saxon que le chevalier Noir a terrassé dans le tournoi… De Bigot, dit-il à son sénéchal, porte notre seconde invitation, et emploie des expressions si adroites, si polies et si engageantes, que l’orgueil de ces fiers Saxons ait lieu d’être content et qu’il leur soit impossible de refuser, quoique, par les os de saint Thomas Beckel, user de courtoisie avec de pareilles gens, ce soit jeter des perles à des pourceaux. »

Le prince Jean avait à peine achevé ces mots, qu’au moment où il se préparait à donner le signal du départ, on vint lui remettre un billet cacheté. « D’où vient ce billet ? » dit-il en regardant la personne qui venait de l’apporter.

« Je l’ignore, mon prince, reprit celui-ci, mais c’est probablement d’un pays lointain ; un Français me l’a remis, et il dit avoir voyagé nuit et jour afin de l’apporter à Votre Altesse. »

Le prince examina soigneusement l’adresse, puis le cachet, qui était placé de manière à fixer une petite bande de soie qui entourait le billet et qui portait l’empreinte de trois fleurs de lis. Il ouvrit alors le billet avec une certaine émotion qui s’augmenta visiblement lorsqu’il eut pris connaissance du contenu, qui se réduisait à ces mots : « Prenez garde à vous ; le diable est déchaîné. » Le prince pâlit, fixa les yeux à terre, puis les leva vers le ciel, comme un homme qui vient d’entendre sa dernière sentence. Remis cependant de sa première surprise, il prit à part Waldemar Fitzurse et de Bracy, pour leur communiquer ce fatal billet.

« C’est peut-être une fausse alarme ou une lettre fabriquée, dit le dernier.

— Non, reprit Jean, c’est bien la main et le sceau du roi de France.

— Alors, dit Waldemar, il est temps de rassembler nos partisans, soit à York, soit dans quelque autre ville du centre ; le moindre retard pourrait devenir funeste : Votre Altesse doit donc mettre fin à ces jeux puérils pour s’occuper d’affaires plus sérieuses et plus pressantes.

— Prenons garde de mécontenter les communes, dit de Bracy, ce qui arriverait infailliblement si on les privait de leurs jeux.

— Il me semble, dit Waldemar, que l’on peut tout concilier. Le jour n’est pas encore très avancé ; que la lutte des archers ait lieu sur-le-champ, et que le prix soit adjugé. Le prince aura ainsi rempli ses engagements, et ôté à ce troupeau de serfs saxons tout sujet de se plaindre.

— Je te remercie, Waldemar, dit le prince Jean ; tu me fais souvenir aussi que j’ai une dette à acquitter envers cet insolent archer qui hier a insulté notre personne. Le banquet aura lieu ce soir, ainsi que nous l’avons décidé. Quand ce serait la dernière heure de mon autorité, je veux la consacrer à la vengeance et au plaisir. Au jour de demain nos nouveaux soucis. «

Le son des trompettes ramena bientôt les spectateurs, qui déjà commençaient à s’éloigner, et les hérauts d’armes proclamèrent que le prince, rappelé tout-à-coup par de hauts et puissants intérêts publics, serait obligé de renoncer aux fêtes du lendemain ; que cependant, ne voulant pas priver tant de braves yeomen du plaisir de déployer devant lui leur adresse, il avait décidé que les jeux indiqués pour le jour suivant se célébreraient à l’instant même ; que le prix du vainqueur devait être un cor de chasse monté en argent, un superbe baudrier en soie, et un médaillon de saint Hubert, patron des jeux champêtres.

Plus de trente yeomen se présentèrent d’abord en qualité de compétiteurs ; la plupart étaient des gardes forestiers et des sous-gardes des chasses royales de Needwood et de Charnwood. Cependant lorsqu’ils se furent mutuellement reconnus et qu’ils virent à quels antagonistes ils auraient affaire, plus de vingt se retirèrent volontairement, pour ne pas s’exposer à la honte d’une défaite presque inévitable ; car dans ces temps l’habileté de chaque bon tireur était aussi connue à plusieurs lieues à la ronde que les qualités d’un cheval dressé à New-Market[1] sont familières aujourd’hui à ceux qui fréquentent cet endroit renommé.

La liste des archers se trouva donc définitivement fixée à huit concurrents. Le prince Jean descendit de son trône pour examiner de plus près ces archers, dont plusieurs portaient la livrée royale. Sa curiosité ainsi satisfaite, il chercha des yeux l’objet de son ressentiment, qu’il aperçut debout, à la même place et avec la même assurance et le même sang-froid que la veille.

« Drôle, lui dit le prince Jean, je devinais à ton insolente fanfaronnade que tu n’étais pas un véritable amateur de l’arc et de la flèche, et je vois que tu n’oses pas compromettre ton adresse au milieu de pareils concurrents.

— Sous le bon plaisir de Votre Grâce, dit le yeoman, j’ai pour ne pas me présenter un autre motif que la crainte d’une défaite.

— Et quel est ce motif ? » demanda le prince, qui par quelque cause que lui-même n’aurait pu expliquer, se sentait travaillé d’une vive curiosité à l’égard de cet individu.

« Parce que, répondit-il, j’ignore si ces yeomen et moi nous pouvons tirer au même but ; et puis je craindrais que Votre Altesse ne vît pas sans quelque déplaisir un homme qui a eu le malheur d’encourir sa disgrâce remporter un troisième prix.

— Quel est ton nom ? » dit le prince en rougissant de colère.

« Locksley, répondit-il.

— Eh bien, Locksley, tu viseras à ton tour, lorsque les six yeomen auront prouvé leur habileté. Si tu remportes le prix, j’y ajouterai vingt nobles[2] ; mais si tu perds, je te ferai dépouiller de ton habit vert de Lincoln[3], et chasser de la lice à grands coups de corde d’arc, en récompense de ta forfanterie.

— Et si je refuse de telles conditions ? dit le yeoman. Votre Grâce, aidée comme elle l’est par un grand nombre d’hommes d’armes, peut aisément me dépouiller et me frapper, mais elle n’a pas cependant le pouvoir de me forcer à bander mon arc si tel n’est pas mon bon plaisir.

— Si tu refuses, dit le prince, le prévôt de la lice brisera ton arc et tes flèches, et te chassera de l’arène comme un lâche.

— Ce n’est pas une chance avantageuse que vous m’offrez, grand prince, dit le yeoman, que de m’obliger à me mesurer contre les meilleurs archers des comtés de Leicester et de Stafford, sous peine de l’infamie si je suis vaincu. Néanmoins j’obéirai.

— Gardes, veillez sur lui, s’écria le fougueux Jean : le cœur lui manque ; mais je ne veux pas qu’il se retire de la lutte. Et vous, mes amis, conduisez-vous dignement : une botte de vin et un chevreuil sont préparés sous une tente voisine pour vos rafraîchissements quand vous aurez gagné le prix. »

Un bouclier fut placé au bout de l’avenue qui, du côté du sud, conduisait au lieu de la joute. Les archers vinrent se placer au milieu de l’entrée de cette avenue ; la distance entre cette station et le but fut soigneusement déterminée, ainsi que l’ordre dans lequel devaient tirer les archers, auxquels on donna chacun trois flèches. Les règles du jeu furent établies par un officier d’un rang inférieur, nommé le prévôt des jeux ; car les maréchaux du tournoi auraient cru déroger s’ils avaient consenti à présider les jeux de la yeomanrie.

Les archers, s’avançant l’un après l’autre, lancèrent leurs flèches en braves yeoman. Sur les vingt-quatre flèches tirées successivement, dix touchèrent le but, et les autres en passèrent si près, que, vu la grande distance, on les compta comme de bons coups. De ces dix flèches, deux furent tirées par Hubert, garde-chasse au service de Malvoisin ; elles s’étaient enfoncées dans le cercle tracé au milieu du bouclier, et il fut proclamé vainqueur.

« Eh bien ! Locksley, « dit le prince Jean à l’yeoman avec un sourire amer, « as-tu envie de te mesurer avec Hubert ? ou bien veux-tu remettre ton arc, tes flèches et ton baudrier au prévôt des jeux ?

— Puisqu’il est impossible de faire autrement, dit Locksley, je tenterai la fortune, à condition que, lorsque j’aurai tiré une flèche au but que m’a indiqué Hubert, à son tour il en tirera deux à celui que je désignerai.

— C’est justice, répondit le prince, et je ne m’y refuserai pas. Hubert, si tu bats ce fanfaron, je remplirai de sous d’argent le cor de chasse qui doit être le prix du vainqueur.

— Un homme ne peut faire que de son mieux, reprit Hubert ; mais mon bisaïeul portait un long et fameux arc à la bataille d’Hastings, et j’espère ne pas déshonorer sa mémoire.

Le premier bouclier fut enlevé, et remplacé par un autre de même grandeur ; et Hubert, qui, comme vainqueur de la première épreuve, avait le droit de tirer le premier, fixa le but avec une grande attention, mesurant long-temps de l’œil la distance, pendant qu’il tenait à la main l’arc recourbé et la flèche déjà posée sur la corde. À la fin il fait un pas en avant, et, levant son arc presque au niveau de son front, il retire la corde vers son oreille. Le trait fend l’air avec bruit, et va s’enfoncer dans le cercle intérieur du bouclier, mais non exactement au centre.

« Vous n’avez pas eu égard au vent, Hubert, » lui dit Locksley en bandant son arc ; « autrement vous eussiez tout-à-fait réussi. » En disant ces mots, et presque sans viser, Locksley se plaça à l’endroit indiqué, et décocha sa flèche avec une telle insouciance qu’on eût dit qu’il n’avait pas même regardé le but. Il parlait encore au moment que la flèche partit ; cependant elle frappa le centre du bouclier deux pouces plus près que celle d’Hubert.

« Par la lumière du ciel ! s’écria le prince Jean, si tu te laisses vaincre par ce drôle, tu es digne des galères. »

Hubert avait une phrase de prédilection qu’il appliquait à tout. « Dût Votre Altesse me condamner à la potence, un homme ne peut faire que de son mieux. Cependant mon bisaïeul portait un bon arc…

— Peste soit de ton bisaïeul et de toute sa race ! » s’écria le prince en l’interrompant ; « lance ta flèche, malheureux, et vise de ton mieux, ou gare à toi ! »

Stimulé de la sorte, Hubert reprit sa place, sans négliger la précaution recommandée par son adversaire ; il calcula l’effet du vent sur sa flèche déjà levée, et la lança avec tant de justesse, qu’elle atteignit juste le milieu du bouclier.

« Bravo, Hubert ! bravo ! » cria le peuple qui s’intéressait plus à lui qu’à un inconnu ; « vive à jamais Hubert ! »

« Je te défie de frapper plus juste, Locksley, » dit le prince avec un sourire ironique.

« Cependant je veux faire une entaille à sa flèche, » reprit Locksley ; et visant avec un peu plus de précaution que la première fois, il fit partir le trait, qui frappa juste sur la flèche d’Hubert et la mit en pièces. Le peuple fut tellement surpris d’une adresse aussi merveilleuse, que, se levant spontanément, il s’écria : « Bravo ! bravo ! — C’est un diable, et non un homme, » murmuraient entre eux les archers ; « jamais pareil prodige ne s’est vu, depuis le jour où pour la première fois un arc fut bandé en Angleterre. »

« Maintenant, dit Locksley, je sollicite de Votre Grâce la permission de planter un but, comme on le pratique dans le nord ; et honneur à tout brave yeoman qui essaiera de l’atteindre, pour mériter un sourire de la jeune fille qu’il aime le plus. » Il se retourna alors comme pour quitter la lice : « Vos gardes peuvent me suivre, si cela vous plaît, dit-il au prince ; je vais seulement couper une baguette au premier saule venu. » Le prince fit signe à quelques hommes d’armes de le suivre, en cas qu’il voulût s’évader ; mais le cri de : « Honte ! honte ! » proféré par la multitude, décida Jean à révoquer son ordre.

Locksley revint presque aussitôt avec une baguette de saule d’environ six pieds de long, parfaitement droite, ayant un peu plus d’un pouce d’épaisseur. Il l’enfonça tranquillement, en disant que lui proposer pour but un bouclier aussi large que celui qu’on venait d’employer, c’était faire injure à son adresse. « Pour ma part, ajouta-t-il, et dans le lieu où je suis né, on aimerait tout autant avoir pour but la table ronde du roi Arthur, autour de laquelle soixante chevaliers pouvaient s’asseoir à l’aise : un enfant de sept ans l’atteindrait avec une flèche sans pointe. Mais, « ajouta-t-il en marchant d’un air délibéré vers l’autre bout de l’avenue et en fixant sur le gazon la baguette de saule, « celui qui atteint ce but à trente pas, je le tiens pour un archer digne de porter l’arc et le carquois devant un souverain, fût-ce devant le courageux Richard lui-même.

— Mon bisaïeul, dit Hubert, décocha une bonne flèche à la bataille d’Hastings ; mais jamais de sa vie il ne s’est avisé de choisir un tel but, et je ne l’essaierai pas non plus. Si cet yeoman touche la baguette, je lui remets mon baudrier, mon arc et mes flèches, ou plutôt je cède au diable qui est dans sa peau, et non à une adresse humaine. Après tout, un homme ne peut faire que de son mieux, et je ne tirerai pas, quand je suis sûr de ne pas réussir. J’aimerais presque autant viser le bord du petit couteau de notre pasteur, ou un brin de paille de blé, ou un rayon du soleil, ou même cette bande blanche et étincelante que je puis à peine apercevoir dans le ciel.

— Chien de poltron ! dit le prince Jean. Et toi, belître de Locksley, lance ta flèche : si elle touche la baguette, je conviendrai que tu es le premier de tous les tireurs que j’aie jamais connus ; mais je t’en avertis, tu ne te joueras pas de nous ; il faut que tu nous donnes des preuves de ton adresse.

— Je ferai de mon mieux, comme dit Hubert, répondit Locksley ; un homme ne saurait faire davantage. »

En disant ces mots, il banda de nouveau son arc, mais cette fois-ci avec beaucoup d’attention, et il en changea la corde qui, ayant déjà servi deux fois, n’était plus parfaitement ronde. Il visa alors soigneusement le but. Pendant ce temps, la foule, dans l’attente du résultat, restait silencieuse comme si elle eût perdu le sentiment de l’existence. L’archer justifia l’opinion que l’on avait conçue de son habileté, car le trait fendit la baguette de saule contre laquelle il avait été lancé[4]. Un cri d’acclamation s’éleva dans l’air ; et le prince Jean lui-même ne put s’empêcher d’applaudir.

« Ces vingt nobles, dit-il à Locksley, sont à toi, ainsi que le cor de chasse ; tu les as mérités. Tu en auras cinquante de plus à l’instant, si tu veux entrer à notre service comme archer de notre garde ; car jamais bras plus robuste ne courba un arc, et jamais coup d’œil plus sûr ne dirigea une flèche.

— Pardonnez-moi, grand prince, répondit l’archer, mais j’ai fait vœu que si jamais je servais un monarque, ce serait votre auguste frère le roi Richard. Ces vingt nobles, je les laisse à Hubert ; qui s’est comporté non moins dignement que son bisaïeul à la bataille d’Hastings : si sa modestie n’eût pas refusé le défi, il eût atteint le but aussi bien que moi. »

Hubert s’inclina, et ne reçut qu’avec une sorte de répugnance le présent de l’étranger ; et Locksley, impatient de se soustraire à l’attention générale, se mêla dans la foule et ne reparut plus. Il n’eût peut-être pas échappé aussi aisément à la vigilance du prince, si ce dernier n’avait eu d’autres sujets de méditation beaucoup plus importants.

Cependant ayant appelé son chambellan, qui donnait aux spectateurs le signal du départ, Jean lui ordonna de se rendre en toute hâte à Ashby et de chercher partout le juif Isaac. « Dis à ce chien, ajouta-t-il, de m’envoyer deux mille couronnes avant le coucher du soleil. Il connaît les sûretés que je lui donnerai ; mais tu peux encore lui offrir cet anneau comme nantissement. Le reste de la somme doit m’être apporté à York avant six jours : s’il y manque, je lui ferai couper la tête. Tu le rencontreras probablement sur la route, car cet esclave circoncis déployait ce matin devant nous, au tournoi, son faste mal acquis. »

Après avoir parlé ainsi, le prince remonta à cheval pour retourner à Ashby, tandis que la foule se retirait de tous côtés.



  1. La ville d’Angleterre où ont lieu les courses de chevaux ; elle est située à environ soixante milles de Londres, et il existe encore un palais où descend la famille royale quand elle assiste à ces courses instituées par Charles II. a. m.
  2. Ancienne monnaie d’or qui valait environ huit francs de notre monnaie. a. m.
  3. Ville manufacturière du comté de ce nom. a. m.
  4. Le jeu de l’arc dans lequel Locksley triomphe de tous les antagonistes que le prince Jean lui oppose, trouve un parallèle, et même nous pouvons dire un fondement dans la ballade d’Adam-Bell de Clym o’the Cleuch et William de Cloudeslea. La ballade dit que ces trois redoutables outlaws (proscrits), ayant commis de grands excès contre les forestiers du fief et les bourgeois liges de Carlisle, en cherchant à tirer de prison un des leurs, se rendirent à Londres pour obtenir du souverain une charte de paix. Le roi, par l’intercession de la reine, la leur accorde ; mais à peine a-t-il engagé sa parole royale à pardonner le passé, que des messagers arrivent du nord et annoncent cet affreux dégât. Le roi était alors à table ; il fut frappé comme d’un coup de foudre à cette nouvelle, et s’écria : « Qu’on ôte la table, je ne puis plus manger. » Il déclare aussitôt aux trois agresseurs que s’ils ne parviennent pas à vaincre dans la lutte ses propres archers, il les fera mettre à mort.
    Ils bandent alors leurs arcs ; ils regardent si les cordes en sont en bon état, et deux et trois fois ils lancent leurs flèches et frappent le but. William de Cloudeslea s’écrie : « Par celui qui mourut pour moi ! je ne tiens pas pour un bon archer celui qui tire à un but aussi large. — Quel est le but dont tu veux parler ? lui dit le roi. — Je demande, sire, un but tel que celui auquel nous sommes accoutumés dans notre pays. » William et ses deux frères s’avancent alors dans la prairie et plantent deux baguettes de coudrier à vingt fois vingt pas de distance.
    Le lecteur se souviendra que Locksley raille son adversaire après que celui-ci vient de manquer le but, « parce qu’il n’a pas eu égard à l’influence du vent. » Cloudeslea, s’adressant ensuite aux spectateurs, les prie de rester immobiles, et, choisissant un plan incliné, il tire et fend le but.