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Isis Copia - Fleurs de rêve, 1911.pdf/Lacrymosa

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Boehme et Anderer (p. 91-95).



LACRYMOSA



J’ai caressé ma lyre avec mes mains lassées
Et j’ai gravi la côte où j’ai souvent marché,
Et j’ai baise les fleurs des branches enlacées,
Et j’ai suivi mon rêve, allant au but cherché.

Le cœur battant à coups précipités, dans l’ombre ;
Un seul désir dans l’âme, une larme à mon cil,
Voyant le ciel trop noir et la cité trop sombre,
Je t’ai suivi, mon rêve angoissant et subtil !

… Suivre son élan, aller quand le sort vous appelle,
Au crépuscule tendre errer seul et pensif,
Et regarder le ciel quand le chagrin rebelle
A meurtri le cœur pur qui sanglote, passif…


… Le ciel est noir, mais quelque chose,
Un point à reflets chatouillants,
Un semblant de prunelle rose,
Un astre aux feux doux, ondoyants…
Ainsi que l’étoile, naguère,
Bethléem aux Mages montrant,
L’astre qui me guide m’attend
À la porte du cimetière.

Enfant depuis longtemps parti,
Ô frère devenu bel ange,
Pardonne à ma voix, mon petit,
Ma triste voix qui te dérange !
Que ta forme, sans s’attarder,
Reprenne la robe éphémère
De son enfance et de sa terre
Et vienne un peu me regarder !

Te souvient-il de notre enfance ?
Toi vieux de quelques mois, Mimi ;
Moi, fière de mon importance,
J’avais bien deux ans et demi ;
Nous dormions souvent côte à côte
Amusés de nos entretiens
Composés de rire et de riens,
À voir une mouche qui saute ;


Parfois nous nous battions bien fort,
Et tu mordais ma main osée
Qui touchait ta ceinture d’or
Sur ton cher berceau déposée ;
Et moi je mordais à mon tour
Ton doigt, ta main, ton bras, ta joue,
Et tu te sentais bien, avoue !
Essoufflé de ma rude cour.

Alors, conciliant comme un homme,
Ton bras s’étendait, appelant ;
Et tu saisissais mon corps, comme
Une mère apaise un enfant ;
Tu suçais ma lèvre sévère,
Et moi sur le bout de ton nez
Je posais mes doigts consternés
D’avoir ainsi blessé mon frère.

Puis vint un bout jour de printemps
Mais son rayon semblait livide,
Et depuis déjà bien longtemps
Je pleurais sur le berceau vide
Quand, craintive, j’ai vu s’ouvrir
Un étrange écrin blanc et rose
Où l’on a couché quelque chose…
Et les échos semblaient gémir !


Depuis ont passé des années ;
J’ai grandi, souffert, embelli,
Et de mes amours raffinées
Le plus chez dort enseveli !
Souvent le doux appel de frère
A brûlé ma lèvre et mon cœur…
Ah ! trop cruelle est la douleur
Qui remplit nos jours sur la terre !

Ô mon frère, ô mon frère mort,
Rien ne frissonne dans ta cendre !
Ne sens-tu rien de doux et fort
Sur tout ce qui fut toi descendre… ?
Car ta sœur vient pour te chanter
De nos berceuses orientales,
Nocturnes lentes, automnales…
Ne pourrais-tu les répéter… ?

Les morts oublient-ils les romances
Qu’ils ont appris à bégayer,
Et leurs compagnons de souffrances,
Et tous leurs efforts d’essayer… ?
Et de leur langue maternelle
Oublient-ils les si chers accents,
Et les visions d’attraits puissants
Du pays, des campagnes belles… ?


Ah ! dans mes bras, forme d’amour
Qui doucement sur moi te penches,
Viens ! reçois et donne en retour
Le baiser d’un cœur qui s’épanche !
Il est las, aigri, chagriné
De voir le[sic] vie un long mensonge ;
Frère, viens le baiser en songe !

… Des pleurs sur mon front incliné…