Indiana/Chapitre 15

J. Hetzel (Œuvres illustrées de George Sand, volume 3p. 38-41).
◄  XIV.
XVI.  ►

XV.

Malgré ces dissensions continuelles, madame Delmare se livrait à l’espoir d’un riant avenir avec la confiance de son âge. C’était son premier bonheur ; et son ardente imagination, son cœur jeune et riche, savaient le parer de tout ce qui lui manquait. Elle était ingénieuse à se créer des jouissances vives et pures, à se restituer le complément des faveurs précaires de sa destinée. Raymon l’aimait. En effet, il ne mentait pas lorsqu’il lui disait qu’elle était le seul amour de sa vie ; il n’avait jamais aimé si purement ni si longtemps. Près d’elle il oubliait tout ce qui n’était pas elle ; le monde et la politique s’effaçaient de son souvenir ; il se plaisait à cette vie intérieure, à ces habitudes de famille qu’elle lui créait. Il admirait la patience et la force de cette femme ; il s’étonnait du contraste de son esprit avec son caractère ; il s’étonnait surtout qu’après tant de solennité dans leur premier pacte, elle se montrât si peu exigeante, heureuse de si furtifs et de si rares bonheurs, confiante avec tant d’abandon et d’aveuglement. C’est que l’amour était dans son cœur une passion neuve et généreuse ; c’est que mille sentiments délicats et nobles s’y rattachaient et lui donnaient une force que Raymon ne pouvait pas comprendre.

Pour lui, il souffrit d’abord de l’éternelle présence du mari ou du cousin. Il avait songé à traiter cet amour comme tous ceux qu’il connaissait ; mais bientôt Indiana le força à s’élever jusqu’à elle. Sa résignation à supporter la surveillance, l’air de bonheur avec lequel elle le contemplait à la dérobée, ses yeux qui avaient pour lui un éloquent et muet langage, son sublime sourire lorsque dans la conversation une allusion rapprochait leurs cœurs : ce furent bientôt là des plaisirs fins et recherchés que Raymon comprit, grâce à la délicatesse de son esprit et à la culture de l’éducation.

Quelle différence entre cet être chaste qui semblait ignorer la possibilité d’un dénouement à son amour, et toutes ces femmes occupées seulement de le hâter en feignant de le fuir ! Lorsque par hasard Raymon se trouvait seul avec elle, les joues d’Indiana ne s’animaient pas d’un coloris plus chaud, elle ne détournait pas ses regards avec embarras. Non, ses yeux limpides et calmes le contemplaient toujours avec ivresse ; le sourire des anges reposait toujours sur ses lèvres roses comme celles d’une petite fille qui n’a connu encore que les baisers de sa mère. À la voir si confiante, si passionnée, si pure, vivant tout entière de la vie du cœur, et ne comprenant pas qu’il y eût des tortures dans celui de son amant lorsqu’il était à ses pieds, Raymon n’osait plus être homme, dans la crainte de lui paraître au-dessous de ce qu’elle l’avait rêvé, et par amour-propre il se faisait vertueux comme elle.

Ignorante comme une vraie créole, madame Delmare n’avait jusque-là jamais songé à peser les graves intérêts que maintenant on discutait chaque jour devant elle. Elle avait été élevée par sir Ralph, qui avait une médiocre opinion de l’intelligence et du raisonnement chez les femmes, et qui s’était borné à lui donner quelques connaissances positives et d’un usage immédiat. Elle savait donc à peine l’histoire abrégée du monde, et toute dissertation sérieuse l’accablait d’ennui. Mais quand elle entendit Raymon appliquer à ces arides matières toute la grâce de son esprit, toute la poésie de son langage, elle écouta et essaya de comprendre ; puis elle hasarda timidement de naïves questions qu’une fille de dix ans élevée dans le monde eût habilement résolues. Raymon se plut à éclairer cet esprit vierge qui semblait devoir s’ouvrir à ses principes ; mais, malgré l’empire qu’il exerçait sur son âme neuve et ingénue, ses sophismes rencontrèrent quelquefois de la résistance.

Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes, les idées droites et les lois simples du bon sens et de l’humanité ; ses objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait quelquefois Raymon, et qui le charmait toujours par son originalité enfantine. Il s’appliquait comme à un travail sérieux, il se faisait une tâche importante de l’amener peu à peu à ses croyances, à ses principes. Il eût été fier de régner sur cette conviction si consciencieuse et si naturellement éclairée ; mais il eut quelque peine à y parvenir. Les systèmes généreux de Ralph, sa haine rigide pour les vices de la société, son âpre impatience de voir régner d’autres lois et d’autres mœurs, c’étaient bien là des sympathies auxquelles répondaient les souvenirs malheureux d’Indiana. Mais tout à coup Raymon tuait son adversaire en lui démontrant que cette aversion pour le présent était l’ouvrage de l’égoïsme ; il peignait avec chaleur ses propres affections, son dévouement à la famille royale, qu’il savait parer de tout l’héroïsme d’une fidélité dangereuse, son respect pour la croyance persécutée de ses pères, ses sentiments religieux qu’il ne raisonnait pas, et qu’il conservait par instinct et par besoin, disait-il. Et puis le bonheur d’aimer ses semblables, de tenir à la génération présente par tous les liens de l’honneur et de la philanthropie ; le plaisir de rendre des services à son pays, en repoussant des innovations dangereuses, en maintenant la paix intérieure, en donnant, s’il le fallait, tout son sang pour épargner une goutte de sang au dernier de ses compatriotes ! il peignait toutes ces bénignes utopies avec tant d’art et de charme qu’Indiana se laissait entraîner au besoin d’aimer et de respecter tout ce qu’aimait et respectait Raymon. Au fait, il était prouvé que Ralph était un égoïste ; quand il soutenait une idée généreuse, on souriait ; il était avéré que son esprit et son cœur étaient alors en contradiction. Ne valait-il pas mieux croire Raymon, qui avait une âme si chaleureuse, si large et si expansive ?

Il y avait pourtant bien des moments où Raymon oubliait à peu près son amour pour ne songer qu’à son antipathie. Auprès de madame Delmare il ne voyait que sir Ralph, qui, avec son rude et froid bon sens, osait s’attaquer à lui, homme supérieur, qui avait terrassé de si nobles ennemis. Il était humilié de se voir aux prises avec un si pauvre adversaire, et alors il l’accablait du poids de son éloquence ; il mettait en œuvre toutes les ressources de son talent, et Ralph, étourdi, lent à rassembler ses idées, plus lent encore à les exprimer, subissait la conscience de sa faiblesse.

Dans ces moments-là, il semblait à Indiana que Raymon était tout à fait distrait d’elle ; elle avait des mouvements d’inquiétude et d’effroi en songeant que peut-être tous ces nobles et grands sentiments si bien dits n’étaient que le pompeux étalage des mots, l’ironique faconde de l’avocat, s’écoutant lui-même et s’exerçant à la comédie sentimentale qui doit surprendre la bonhomie de l’auditoire. Elle tremblait surtout lorsqu’en rencontrant son regard, elle croyait y voir briller, non le plaisir d’avoir été compris par elle, mais l’amour-propre triomphant d’avoir fait un beau plaidoyer. Elle avait peur alors, et songeait à Ralph, l’égoïste, envers qui l’on était injuste peut-être ; mais Ralph ne savait rien dire pour prolonger cette incertitude, et Raymon était habile à la dissiper.

Il n’y avait donc qu’une existence vraiment troublée, qu’un bonheur vraiment gâté dans cet intérieur ; c’était l’existence, c’était le bonheur de Ralph, homme malheureusement né, pour qui la vie n’avait jamais eu d’aspects brillants, de joies pleines et pénétrantes ; grande et obscure infortune que personne ne plaignait et qui ne se plaignait à personne ; destinée vraiment maudite, mais sans poésie, sans aventure ; destinée commune, bourgeoise et triste, qu’aucune amitié n’avait adoucie, qu’aucun amour n’avait charmée, qui se consumait en silence avec l’héroïsme que donnent l’amour de la vie et le besoin d’espérer ; être isolé qui avait eu un père et une mère comme tout le monde, un frère, une femme, un fils, une amie, et qui n’avait rien recueilli, rien gardé de toutes ces affections ; étranger dans la vie, qui passait mélancolique et nonchalant, n’ayant pas même ce sentiment exalté de son infortune qui fait trouver du charme dans la douleur.

Malgré la force de son caractère, cet homme se sentit quelquefois découragé de la vertu. Il haïssait Raymon, et d’un mot il pouvait le chasser du Lagny ; mais il ne le fit pas, parce que Ralph avait une croyance, une seule qui était plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n’était ni l’église, ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois, qui lui dictaient ses sacrifices et son courage, c’était la conscience.

Il avait vécu tellement seul, qu’il n’avait pu s’habituer à compter sur les autres ; mais aussi, dans cet isolement, il avait appris à se connaître lui-même. Il s’était fait un ami de son propre cœur ; à force de se replier en lui et de se demander la cause des injustices d’autrui, il s’était assuré qu’il ne les méritait par aucun vice ; il ne s’en irritait plus, parce qu’il faisait peu de cas de sa personne, qu’il savait être insipide et commune. Il comprenait l’indifférence dont il était l’objet, et il en avait pris son parti ; mais son âme lui disait qu’il était capable de ressentir tout ce qu’il n’inspirait pas, et s’il était disposé à pardonner tout aux autres, il était décidé à ne rien tolérer en lui. Cette vie tout intérieure, ces sensations tout intimes, lui donnaient toutes les apparences de l’égoïsme, et peut-être rien n’y ressemble plus que le respect de soi-même.

Cependant, comme il arrive souvent qu’en voulant trop bien faire nous faisons moins bien, il arriva que sir Ralph commit une grande faute par un scrupule de délicatesse, et causa un mal irréparable à madame Delmare, dans la crainte de charger sa conscience d’un reproche. Cette faute fut de ne pas l’instruire des causes véritables de la mort de Noun. Sans doute, alors, elle eût réfléchi aux dangers de son amour pour Raymon ; mais nous verrons plus tard pourquoi M. Brown n’osa pas éclairer sa cousine, et quels scrupules pénibles lui firent garder le silence sur un point si important. Quand il se décida à le rompre, il était trop tard ; Raymon avait eu le temps d’établir son empire.

Un événement inattendu venait d’ébranler l’avenir du colonel et de sa femme ; une maison de commerce de Belgique, sur laquelle reposait toute la prospérité de l’entreprise Delmare, avait fait tout à coup faillite, et le colonel, à peine rétabli, venait de partir en toute hâte pour Anvers.

Le voyant encore si faible et si souffrant, sa femme avait voulu l’accompagner ; mais M. Delmare, menacé d’une ruine complète, et résolu de faire honneur à tous ses engagements, craignit que son voyage n’eût l’air d’une fuite, et voulut laisser sa femme au Lagny comme une caution de son retour. Il refusa de même la compagnie de sir Ralph, et le pria de rester pour servir d’appui à madame Delmare, en cas de tracasseries de la part des créanciers inquiets ou pressés.

Au milieu de ces circonstances fâcheuses, Indiana ne s’effraya que de la possibilité de quitter le Lagny et de s’éloigner de Raymon ; mais il la rassura en lui démontrant que le colonel irait indubitablement à Paris. Il lui jura qu’il la suivrait d’ailleurs en quelque lieu et sous quelque prétexte que ce fût, et la crédule femme s’estima presque heureuse d’un malheur qui lui permettait d’éprouver l’amour de Raymon. Quant à lui, un espoir vague, une pensée irritante et continuelle l’absorbait depuis la nouvelle de cet événement : il allait enfin se trouver seul avec Indiana ; ce serait la première fois depuis six mois. Elle n’avait jamais semblé chercher à l’éviter, et, quoique peu pressé de triompher d’un amour dont la chasteté naïve avait pour lui l’attrait de la singularité, il commençait à sentir qu’il était de son honneur de le conduire à un résultat. Il repoussait avec probité toute insinuation malicieuse sur ses relations avec madame Delmare ; il assurait fort modestement qu’il n’existait entre elle et lui qu’une douce et calme amitié ; mais, pour rien au monde, il n’eût voulu avouer, même à son meilleur ami, qu’il était aimé passionnément depuis six mois, et qu’il n’avait encore rien obtenu de cet amour.

Il fut un peu trompé dans son attente en voyant que sir Ralph semblait déterminé à remplacer M. Delmare pour la surveillance, qu’il s’établissait au Lagny dès le matin et ne retournait à Bellerive que le soir ; même, comme ils avaient, pendant quelque temps, la même route à suivre pour gagner leurs gîtes respectifs, Ralph mettait une insupportable affectation de politesse à conformer son départ à celui de Raymon. Cette contrainte devint bientôt odieuse à M. de Ramière, et madame Delmare crut y voir, en même temps qu’une défiance injurieuse pour elle, l’intention de s’arroger un pouvoir despotique sur sa conduite.

Raymon n’osait demander une entrevue secrète ; chaque fois qu’il avait fait cette tentative, madame Delmare lui avait rappelé certaines conditions établies entre eux. Cependant huit jours s’étaient déjà écoulés depuis le départ du colonel ; il pouvait être bientôt de retour ; il fallait profiter de l’occasion. Céder la victoire à sir Ralph était un déshonneur pour Raymon. Il glissa un matin la lettre suivante dans la main de madame Delmare :

« Indiana ! vous ne m’aimez donc pas comme je vous aime ? Mon ange ! je suis malheureux, et vous ne le voyez pas. Je suis triste, inquiet de votre avenir, non du mien ; car, en quelque lieu que vous soyez, j’irai vivre et mourir. Mais la misère m’effraie pour vous ; débile et frêle comme vous l’êtes, ma pauvre enfant, comment supporteriez-vous les privations ? Vous avez un cousin riche et libéral, votre mari acceptera peut-être de sa main ce qu’il refusera de la mienne. Ralph adoucira votre sort, et moi, je ne ferai rien pour vous !


Ne reconnaissez-vous donc pas ceux-là. (Page 44.)

« Voyez, voyez bien, chère amie, que j’ai sujet d’être sombre et chagrin. Vous, vous êtes héroïque, vous riez de tout, vous ne voulez pas que je m’afflige. Ah ! que j’ai besoin de vos douces paroles, de vos doux regards pour soutenir mon courage ! Mais, par une inconcevable fatalité, ces jours que j’espérais passer librement à vos genoux ne m’ont apporté qu’une contrainte encore plus cuisante.

« Dites donc un mot, Indiana, afin que nous soyons seuls au moins une heure, que je puisse pleurer sur vos blanches mains, vous dire tout ce que je souffre, et qu’une parole de vous me console et me rassure.

« Et puis, Indiana, j’ai un caprice d’enfant, un vrai caprice d’amant : je voudrais entrer dans votre chambre. Ah ! ne vous alarmez pas, ma douce créole ! Je suis payé, non pas seulement pour vous respecter, mais pour vous craindre ; c’est pour cela précisément que je voudrais entrer dans votre chambre, m’agenouiller à cette place où je vous ai vue si irritée contre moi, et où, malgré mon audace, je n’ai pas osé vous regarder. Je voudrais me prosterner là, y passer une heure de recueillement et de bonheur ; pour toute faveur, Indiana, je te demanderais de poser ta main sur mon cœur et de le purifier de son crime, de le calmer s’il battait trop vite, et de lui rendre toute ta confiance si tu me trouves enfin digne de toi. Oh ! oui ! je voudrais te prouver que je le suis maintenant, que je te connais bien, que je te rends un culte plus pur et plus saint que jamais jeune fille n’en rendit à sa madone ! Je voudrais être sûr que tu ne me crains plus, que tu m’estimes autant que je te vénère ; appuyé sur ton cœur, je voudrais vivre une heure de la vie des anges. Dis, Indiana, le veux-tu ? Une heure, la première, la dernière peut-être !

« Il est temps de m’absoudre, Indiana, de me rendre ta confiance si cruellement ravie, si chèrement rachetée. N’es-tu pas contente de moi ? dis, n’ai-je pas passé six mois derrière ta chaise, bornant toutes mes voluptés à regarder ton cou de neige penché sur ton ouvrage, à travers les boucles de tes cheveux noirs ? à respirer le parfum qui émane de toi et que m’apportait vaguement l’air de la croisée où tu t’assieds ? Tant de soumission ne mérite donc pas la récompense d’un baiser ? un baiser de sœur, si tu veux, un baiser au front. Je resterai fidèle à nos conventions, je te le jure. Je ne demanderai rien… Mais quoi ! cruelle, ne veux-tu rien m’accorder ? Est-ce donc de toi-même que tu as peur ? »



Indiana tremblait de tous ses membres. (Page 44.)

Madame Delmare monta dans sa chambre pour lire cette lettre ; elle y répondit sur-le-champ, et glissa la réponse avec une clef du parc qu’il connaissait trop bien.

« Moi, te craindre, Raymon ! Oh ! non, pas à présent. Je sais trop comme tu m’aimes, j’y crois avec trop d’ivresse. Viens donc, je ne me crains pas non plus ; si je t’aimais moins, je serais peut-être moins calme ; mais je t’aime comme tu ne le sais pas toi-même… Partez d’ici de bonne heure, afin d’ôter toute défiance à Ralph. Revenez à minuit ; vous connaissez le parc et la maison ; voici la clef de la petite porte, refermez-la sur vous. »

Cette confiance ingénue et généreuse fit rougir Raymon ; il avait cherché à l’inspirer avec l’intention d’en abuser ; il avait compté sur la nuit, sur l’occasion, sur le danger. Si Indiana avait montré de la crainte, elle était perdue ; mais elle était tranquille, elle s’abandonnait à sa foi ; il jura de ne pas l’en faire repentir. L’important, d’ailleurs, c’était de passer une nuit dans sa chambre, afin de ne pas être un sot à ses propres yeux, afin de rendre inutile la prudence de Ralph, et de pouvoir le railler intérieurement. C’était une satisfaction personnelle dont il avait besoin.