Imitation de Jésus-Christ/Livre 3/Chapitre 9

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 310-312).

Qu’il faut rapporter tout à Dieu comme à notre dernière fin.


Si tu veux du bonheur t’aplanir la carrière,
choisis-moi pour ta fin souveraine et dernière,
épure tes desirs par cette intention :
tes flammes deviendront comme eux droites et pures,
tes flammes, que souvent ta folle passion
recourbe vers toi-même ou vers les créatures,
et qui n’ont que foiblesse, aridité, langueur,
sitôt qu’à te chercher tu ravales ton cœur.

C’est à moi, c’est à moi qu’il faut que tu rapportes
les biens les plus exquis, les grâces les plus fortes,
à moi qui donne tout et tiens tout en ma main :
pour bien user de tout, regarde chaque chose
comme un écoulement de ce bien souverain,
que de moi seul je forme, et dont seul je dispose ;
et prends ce que sur toi j’en verse de ruisseaux
pour guides vers la source à qui tu dois leurs eaux.


Qui monte jusque-là ne m’en trouve point chiche :
le petit et le grand, le pauvre avec le riche,
y peuvent sans relâche également puiser.
Mon amour libéral l’ouvre à tous sans réserve :
j’aime à donner mes biens, j’aime à favoriser ;
mais je veux à mon tour qu’on m’aime et qu’on me serve ;
je hais le cœur ingrat, le froid, l’indifférent,
et ma grâce est le prix des grâces qu’on me rend.

Quiconque s’ose enfler de propre suffisance,
jusqu’à prendre en soi-même ou gloire, ou complaisance,
ou chercher hors de moi de quoi se réjouir,
sa joie est inquiète, et si mal établie,
que son cœur pleinement ne peut s’épanouir :
d’angoisse sur angoisse il la sent affoiblie,
il voit trouble sur trouble, et naître à tout moment
mille vrais déplaisirs d’un faux contentement.

Ne t’impute donc rien de bon, de salutaire,
et quoi qu’un autre même à tes yeux puisse faire,
à sa propre vertu n’attribue aucun bien ;
dans celui que tu fais ne perds point la mémoire

qu’il en faut bénir Dieu, sans qui l’homme n’a rien :
comme tout vient de moi, j’en veux toute la gloire :
je veux un plein hommage, un cœur passionné,
et qu’on me rende ainsi tout ce que j’ai donné.

C’est par ces vérités qu’est soudain mise en fuite
la vanité mondaine avec toute sa suite,
et fait place à la vraie et vive charité ;
c’est ainsi que ma grâce occupe toute une âme,
et lors plus d’amour-propre et plus d’anxiété,
plus d’importune envie et plus d’impure flamme :
de tous ses ennemis cette âme vient à bout
par cette charité qui triomphe de tout.

Par cette charité ses forces dilatées
ne sont plus en état de se voir surmontées ;
mais je te le redis, saches-en bien user ;
ne prends point hors de moi de joie ou d’espérance :
je suis cette bonté qu’on ne peut épuiser,
mais qui ne peut souffrir aucune concurrence ;
je suis et serai seul durant tout l’avenir
qu’il faille en tout, partout, et louer, et bénir.