Imitation de Jésus-Christ/Livre 3/Chapitre 44

Qu’il ne faut point s’embarrasser des choses extérieures.


Mon fils, il est bon d’ignorer
beaucoup de choses qui se passent,
et de ne point considérer

mille événements qui s’entassent.
Sois comme mort sur terre, et par le saint emploi
de cette indifférence en mérites féconde,
tiens-toi crucifié pour les choses du monde,
et les choses du monde autant de croix pour toi.

Fais la sourde oreille à ces bruits
que roule un indiscret murmure,
et pense les jours et les nuits
au repos que je te procure.
Il est beaucoup meilleur de retirer tes yeux
de tout ce qui te choque ou qui te peut déplaire,
que d’être tout de feu sur un avis contraire,
pour un frivole honneur de raisonner le mieux.

Laisse à chacun son sentiment :
qu’il parle et discoure à sa mode ;
tiens ton cœur en moi fortement,
et fuis ce débat incommode.
Comme mes jugements ne sont jamais déçus,
préfère leur conduite à la prudence humaine ;
attaches-y ta vue, et tu verras sans peine
que dans tes démêlés un autre ait le dessus.

À quelle extrémité, Seigneur, vont nos malheurs !
La perte temporelle est digne de nos pleurs :
pour un peu d’intérêt on court, on se tourmente ;
mais ce qui touche l’âme, on le laisse au hasard,

et l’oubli d’heure en heure à tel point s’en augmente,
qu’on n’y jette qu’à peine un coup d’œil sur le tard.

On cherche avec chaleur ce qui ne sert de rien ;
on n’a d’yeux qu’en passant pour le souverain bien ;
ce qui n’importe plaît ; le nécessaire gêne :
tout l’homme aisément glisse et s’échappe au dehors ;
et si le repentir soudain ne le ramène,
il se livre avec joie aux appétits du corps.