Imitation de Jésus-Christ/Livre 3/Chapitre 20

De l’aveu de la propre infirmité, et des misères de cette vie.


À ma confusion, Seigneur, je te confesse
quelle est mon injustice, et quelle est ma foiblesse ;
je veux bien te servir de témoin contre moi :
peu de chose m’abat, peu de chose m’attriste,
et dans tous mes souhaits, pour peu qu’on me résiste,
un orgueilleux chagrin soudain me fait la loi.

J’ai beau me proposer d’agir avec courage,
le moindre tourbillon me fait peur de l’orage,
et renverse d’effroi mon plus ferme propos ;
d’angoisse et de dépit j’abandonne ma route,
et me livrant moi-même à ce que je redoute,
je me fais le jouet et des vents et des flots.

C’est bien pour en rougir de voir quelle tempête
souvent mes lâchetés attirent sur ma tête,
et combien ce grand trouble a peu de fondement.
C’est bien pour en rougir de me voir si fragile,
que souvent dans mon cœur la chose la plus vile

forme d’une étincelle un long embrasement.

Quelquefois, au milieu de ma persévérance,
lorsque je crois marcher avec quelque assurance,
et fournir ma carrière avec moins de danger,
quand j’y pense le moins, je trébuche par terre,
et lorsque je m’estime à l’abri du tonnerre,
je me trouve abattu par un souffle léger.

Reçois-en l’humble aveu, Seigneur, et considère
de ma fragilité l’impuissante misère,
qui me met à toute heure en état de périr.
Sans que je te la montre, elle t’est trop connue ;
elle est de tous côtés exposée à ta vue :
d’un regard de pitié daigne la secourir.

Tire-moi de la fange où ma chute m’engage ;
de ce bourbier épais arrache ton image,
que par mon propre poids je n’y reste enfoncé :
fais que je me relève aussitôt que je tombe ;
fais que, si l’on m’abat, jamais je ne succombe ;
fais que je ne sois point tout à fait terrassé.

Ce qui devant tes yeux rend mon âme confuse,
ce qui dans elle-même à tous moments l’accuse,
et me force à trembler sous un juste remords,
c’est de me voir si prompt à choir dans cette boue,

et qu’à mes passions, qu’en vain je désavoue,
je n’oppose en effet que de lâches efforts.

Bien que ta main, propice à mon cœur qui s’en fâche,
au plein consentement jamais ne le relâche,
et contre leurs assauts lui donne un grand appui,
le combat est fâcheux, il importune, il gêne,
et comme la victoire est toujours incertaine,
vivre toujours en guerre accable enfin d’ennui.

De mille objets impurs l’abominable foule,
qui jusqu’au fond du cœur en moins de rien se coule,
n’a pas pour en sortir même facilité :
leur plus légère idée a peine à disparoître ;
le soin de l’effacer souvent l’obstine à croître,
et montre ainsi l’excès de mon infirmité.

Puissant Dieu d’Israël, qui jaloux de nos âmes,
ne veux les voir brûler que de tes saintes flammes,
regarde mes travaux, regarde ma douleur :
secours par tes bontés ton serviteur fidèle ;
et de quelque côté que se porte mon zèle,
de tes divins rayons prête-lui la chaleur.

Répands dans mon courage une céleste force,

de peur que de la chair la dangereuse amorce,
le vieil homme, à l’esprit encor mal asservi,
se prévalant sur moi de toute ma foiblesse,
n’affermisse un empire à cette chair traîtresse,
et que par l’esprit même il ne soit trop suivi.

C’est contre cette chair, notre fière ennemie,
que tant que nous traînons cette ennuyeuse vie,
nous avons à combattre autant qu’à respirer.
Quelle est donc cette vie où tout n’est que misères,
que tribulations, que rencontres amères,
que piéges, qu’ennemis prêts à nous dévorer ?

Qu’une affliction passe, une autre lui succède :
souvent elle renaît de son propre remède,
et rentre du côté qu’on la vient de bannir ;
un combat dure encor, que mille autres surviennent,
et cet enchaînement dont ils s’entre-soutiennent
fait un cercle de maux, qui ne sauroit finir.

Peut-on avoir pour toi quelque amour, quelque estime,
ô vie, ô d’amertume affreux et vaste abîme,
cuisant et long supplice et de l’âme et du corps ?
Et parmi les malheurs dont je te vois suivie,

à quel droit gardes-tu l’aimable nom de vie,
toi dont le cours funeste engendre tant de morts ?

On t’aime cependant, et la foiblesse humaine,
bien qu’elle voie en toi les sources de sa peine,
y cherche avidement celle de ses plaisirs.
Le monde est un pipeur, on dit assez qu’il trompe,
on déclame assez haut contre sa vaine pompe,
mais on ne laisse point d’y porter ses desirs.

Le pouvoir dominant de la concupiscence,
qu’imprime en notre chair notre impure naissance,
ainsi sous ce trompeur captive nos esprits ;
mais il faut que le cœur saintement se rebelle,
et juge quels motifs font aimer l’infidèle,
et quels doivent pousser à son juste mépris.

Les appétits des sens, la soif de l’avarice,
l’orgueil qui veut monter au gré de son caprice,
enfantent cet amour que nous avons pour lui ;
les angoisses d’ailleurs, les peines, les misères,
qui les suivent partout comme dignes salaires,
en font naître à leur tour le dégoût et l’ennui.


Mais une âme à l’aimer lâchement adonnée,
par d’infâmes plaisirs en triomphe menée,
ne considère point ce qui le fait haïr :
ce fourbe à ses regards déguise toutes choses,
lui peint les nuits en jours, les épines en roses,
et ses yeux subornés aident à la trahir.

Aussi n’a-t-elle rien qui l’en puisse défendre :
les douceurs que d’en haut Dieu se plaît à répandre
sont des biens que jamais sa langueur n’a goûtés ;
elle n’a jamais vu quel charme a ce grand maître,
ni combien la vertu, qui craint de trop paroître,
verse en l’intérieur de saintes voluptés.

Le vrai, le plein mépris des vanités mondaines
qu’embrassent en tous lieux ces âmes vraiment saines
qui sous la discipline ont Dieu pour leur objet,
c’est ce qui leur départ cette douceur exquise ;
et de sa propre voix Dieu même l’a promise
à qui peut s’affermir dans ce noble projet.

Par là notre ferveur, enfin mieux éclairée,
promène sur le monde une vue assurée,
que son flatteur éclat ne sauroit éblouir :

nous voyons comme il trompe et se trompe lui-même ;
nous le voyons se perdre et perdre ce qu’il aime
au milieu des faux biens dont il pense jouir.