Imitation de Jésus-Christ/Livre 1/Chapitre 6

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 54-57).

Des affections désordonnées.


Quand l’homme avec ardeur souhaite quelque chose,
quand son peu de vertu n’oppose
ni règle à ses desirs ni modération,
il tombe dans le trouble et dans l’inquiétude
avec la même promptitude
qu’il défère à sa passion.

L’avare et le superbe incessamment se gênent,
et leurs propres vœux les entraînent
loin du repos heureux qu’ils ne goûtent jamais ;
mais les pauvres d’esprit, les humbles en jouissent,
et leurs âmes s’épanouissent
dans l’abondance de la paix.

Qui n’est point tout à fait dégagé de soi-même,
qui se regarde encore et s’aime,

voit peu d’occasions sans en être tenté :
les objets les plus vils surmontent sa foiblesse,
et le moindre assaut qui le presse
l’atterre avec facilité.

Ces dévots à demi, sur qui la chair plus forte
domine encore en quelque sorte,
penchent à tous moments vers ses mortels appas,
et n’ont jamais une âme assez haute, assez pure,
pour faire une entière rupture
avec les douceurs d’ici-bas.

Oui, qui de cette chair à demi se détache,
se chagrine quand il s’arrache
aux plaisirs dont l’image éveille son desir ;
et faisant à regret un effort qui l’attriste,
il s’indigne quand on résiste
à ce qu’il lui plaît de choisir.

Que si lâchant la bride à sa concupiscence,
il emporte la jouissance

où l’a fait aspirer ce desir déréglé,
soudain le vif remords qui le met à la gêne
redouble d’autant plus sa peine
que plus il s’étoit aveuglé.

Il recouvre la vue au milieu de sa joie,
mais seulement afin qu’il voie
comme ses propres sens se font ses ennemis,
et que la passion, qu’il a prise pour guide,
ne fait point le repos solide
qu’en vain il s’en étoit promis.

C’est donc en résistant à ces tyrans de l’âme
qu’une sainte et divine flamme
nous donne cette paix que suit un vrai bonheur ;
et qui sous leur empire asservit son courage,
dans quelques délices qu’il nage,
jamais ne la trouve en son cœur.

Non, ces hommes charnels, dont les cœurs s’abandonnent

à tout ce que les sens ordonnent,
ne possèdent jamais un bien si précieux ;
mais les spirituels, en qui l’âme fervente
rend la grâce toute-puissante,
le reçoivent toujours des cieux.