Imitation de Jésus-Christ/Livre 1/Chapitre 19

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 107-113).

Des exercices du bon religieux.


Toi qui dedans un cloître as renfermé ta vie,
de toutes les vertus tâche de l’enrichir :
c’est sous ce digne effort que tu dois y blanchir ;
ta règle te l’apprend, ton habit t’en convie.
Fais par un saint amas de ces vivants trésors
que le dedans réponde à l’éclat du dehors,
que tu sois devant Dieu tel que devant les hommes ;

et de l’intérieur prends d’autant plus de soin,
que Dieu sans se tromper connoît ce que nous sommes,
et que du fond du cœur il se fait le témoin.

Nos respects en tous lieux lui doivent des louanges,
en tous lieux il nous voit, il nous juge en tous lieux ;
et comme nous marchons partout devant ses yeux,
partout il faut porter la pureté des anges.
Chaque jour recommence à lui donner ton cœur,
renouvelle tes vœux, rallume ta ferveur,
et t’obstine à lui dire, en demandant sa grâce :
" Secourez-moi, Seigneur, et servez de soutien
aux bons commencements que sous vos lois j’embrasse ;
car jusques à présent ce que j’ai fait n’est rien. "

Dans le chemin du ciel l’âme du juste avance,
autant que ce propos augmente en fermeté ;
son progrès, qui dépend de l’assiduité,
veut pour beaucoup de fruit beaucoup de diligence.
Que si le plus constant et le mieux affermi

se relâche souvent, souvent tombe à demi,
et n’est jamais si fort qu’il soit inébranlable,
que sera-ce de ceux dont le cœur languissant,
ou rarement en soi forme un projet semblable,
ou le laisse flotter et s’éteindre en naissant ?

C’est un chemin qui monte entre des précipices :
il n’est rien plus aisé que de l’abandonner ;
et souvent c’est assez pour nous en détourner
que le relâchement des moindres exercices.
Le bon propos du juste a plus de fondement
en la grâce de Dieu qu’au propre sentiment.
Quelque dessein qu’il fasse, en elle il se repose :
à moins d’un tel secours nous travaillons en vain ;
quoi que nous proposions, c’est Dieu seul qui dispose,
et pour trouver sa voie, homme, il te faut sa main.

Laisse là quelquefois l’exercice ordinaire
pour faire une action pleine de piété ;
tu pourras y rentrer avec facilité
si tu n’en es sorti que pour servir ton frère ;

mais si par nonchalance, ou par un lâche ennui
de prendre encor demain le même qu’aujourd’hui,
ton âme appesantie une fois s’en détache,
cet exercice alors négligé sans sujet
imprimera sur elle une honteuse tache,
et lui fera sentir le mal qu’elle s’est fait.

Quelque effort qu’ici-bas l’homme fasse à bien vivre,
il est souvent trahi par sa fragilité ;
et le meilleur remède à son infirmité,
c’est de choisir toujours un but certain à suivre.
Qu’il regarde surtout quel est l’empêchement
qui met le plus d’obstacle à son avancement,
et que tout son pouvoir s’attache à l’en défaire ;
qu’il donne ordre au dedans, qu’il donne ordre au dehors ;
à cet heureux progrès l’un et l’autre confère,
et l’âme a plus de force ayant l’aide du corps.

Si ta retraite en toi ne peut être assidue,
recueille-toi du moins une fois chaque jour,
soit lorsque le soleil recommence son tour,
soit lorsque sous les eaux sa lumière est fondue.
Propose le matin et règle tes projets,

examine le soir quels en sont les effets ;
revois tes actions, tes discours, tes pensées :
peut-être y verras-tu, malgré ton bon dessein,
à chaque occasion mille offenses glissées
contre le grand monarque, ou contre le prochain.

Montre-toi vraiment homme à l’attaque funeste
que l’ange ténébreux te porte à tout moment ;
dompte la gourmandise, et plus facilement
des sentiments charnels tu dompteras le reste.
Dedans l’oisiveté jamais enseveli,
toujours confère, prie, écris, médite, li,
ou fais pour le commun quelque chose d’utile :
l’exercice du corps a quelques fruits bien doux ;
mais sans discrétion c’est un travail stérile,
et même il n’est pas propre également à tous.

Ces emplois singuliers qu’on se choisit soi-même
doivent fuir avec soin de paroître au dehors ;
l’étalage les perd, et ce sont des trésors

dont la possession veut un secret extrême.
Surtout n’aime jamais ces choix de ton esprit
jusqu’à les préférer à ce qui t’est prescrit ;
tout le surabondant doit place au nécessaire.
Remplis tous tes devoirs avec fidélité ;
puis, s’il reste du temps pour l’emploi volontaire,
applique tout ce reste où ton zèle est porté.

Tout esprit n’est pas propre aux mêmes exercices :
l’un est meilleur pour l’un, l’autre à l’autre sert mieux ;
et la diversité, soit des temps, soit des lieux,
demande à notre ardeur de différents offices :
l’un est bon à la fête, et l’autre aux simples jours ;
de la tentation l’un peut rompre le cours,
à la tranquillité l’autre est plus convenable ;
l’homme n’a pas sur soi toujours même pouvoir :
autres sont les pensers que la tristesse accable,
autres ceux que la joie en Dieu fait concevoir.

À chaque grande fête augmente et renouvelle

et ce bon exercice et ta prière aux saints ;
et tiens en l’attendant ton âme entre tes mains,
comme prête à passer à la fête éternelle.
En ces jours consacrés à la dévotion,
il faut mieux épurer l’œuvre et l’intention,
suivre une plus étroite et plus ferme observance,
nous recueillir sans cesse, et nous imaginer
que de tous nos travaux la pleine récompense
doit par les mains de Dieu bientôt nous couronner.

Souvent il la recule, et lors il nous faut croire
que nous n’y sommes pas dignement préparés,
et que ces doux moments ne nous sont différés
qu’afin que nous puissions mériter plus de gloire.
Il nous en comblera dans le temps ordonné :
préparons-nous donc mieux à ce jour fortuné.
" Heureux le serviteur, dit la vérité même,
que trouvera son maître en état de veiller !
Il lui partagera son propre diadème,
et de toute sa gloire il le fera briller. "