Huit femmes/14

Huit femmesChlendowski (p. 165-180).
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XIV

La dot.


Pendant que le vaisseau glissait sous ses voiles étendues, Andrew M’Elise, penché sur l’eau, le front caché dans ses mains, passait des heures entières, l’ame perdue dans l’espace, ressaisissant, au milieu des mille rayons du jour ou des étoiles rêveuses, les traits charmans de Katerina Mignonne.

Deux mois s’écoulèrent, en comptant sa traversée rapide, durant lesquels Andrew M’Elise fut absorbé, du flux au reflux, par cette belle image, tout en surveillant avec ardeur les rudes travaux du roc.

L’œuvre avançait rapidement. De tous côtés, la nouvelle d’une solennité prochaine se répandit pour la seconde fois : cette fois, ce fut sur l’eau que la procession dut promener sa musique, ses banderoles et son encens.

Par un calme et gracieux matin d’été, les abbés, les moines, les enfans de chœur, suivis de tous les magistrats de Perth et de Dundee, quittèrent la rive d’Aberbrothwick, dans une longue file de bateaux découverts à petites voiles, surmontés de bannières saintes et allégoriques, peintes, brodées, couvertes de devises nationales ou sacrées. L’harmonie divine flottait le long de l’eau, où les barques sveltes, serrées les unes contre les autres, offraient de loin l’aspect d’une rue volante sur la mer. Des hymnes solennelles, poussées par des voix vierges et des serpens d’église, furent entendues où jamais elles n’avaient pénétré.

Andrew M’Elise, suivi de quatre hommes, destinés à suspendre la cloche, gravit l’écueil à la vue de la foule palpitante. Après une heure pleine d’anxiété et de prières, au moyen de cordages et de roues qui les faisaient agir comme des bras intelligens, le colosse s’éleva lentement au milieu des supports incrustés dans le vaste flanc du roc, et la bénédiction monta parmi les flots d’encens et de couronnes de fleurs.

La mer, où ces fleurs retombaient comme une pluie du ciel, en fut jonchée à l’entour du grand morne, où ne croissaient herbe ni mousse. L’eau sainte, mêlée aux bouffées nuageuses que vomissaient les encensoirs, fut lancée sur le métal abandonné dans l’avenir aux ablutions des vagues salées.

Tandis que les chants s’élevaient jusqu’aux cieux avec une gratitude plus vive, l’air qui monta par tourbillons s’engouffra dans la cloche et la fit bondir avec véhémence. Son tintement lugubre fut le signal d’un prompt retour, car il était l’avertissement solennel que le vent allait changer et rendre redoutable le voisinage de l’écueil. En effet, quelques nuées blanches, que les marins appellent fleurs d’orages, passèrent rapidement dans l’atmosphère. Les processionnaires s’en revinrent en toute hâte vers Aberbrothwick et prirent terre à temps ; une heure plus tard, la côte fut envahie. La mer, furieuse et bruyante, se souleva contre la sentinelle sonore comme pour la précipiter dans ses abîmes, tandis que la cloche remplissant saintement sa mission, se lamentait plus haut que l’orage.

Ce violent coup de mer, que bien des abbés n’avaient jamais contemplé de si près, les remplit de tant de terreur, qu’ils versèrent dans les flots tout ce qui leur restait d’eau bénite et d’encens. Il est vrai de dire que la grande cloche ne cessait de bramer à faire fuir mille vaisseaux, bien qu’il ne tournoyât à l’entour que la mouette et le goëland. Ces oiseaux répondaient avec épouvante à la voix inconnue que l’on venait de donner à l’écueil. Aux cercles précipités qu’ils traçaient au-dessus de cette voix formidable, ils semblaient croire qu’elle leur défendit de s’abattre sur le roc, qui souvent, au retour de la marée, leur servait de champ d’asile.

Andrew M’Elise respirait enfin. La cloche était fixée, sa tâche était remplie. Il étendit les bras dans le transport de sa liberté rendue. Dès le lendemain, se dérobant aux actions de grâce comme aux festins que lui préparaient tant de familles, où son nom ne se prononçait plus qu’avec enthousiasme, il lança son vaisseau et son ame vers la Hollande.

Bientôt son pied tressaillit au seuil de M. van der Maclin ; bientôt il se trouva, pour la première fois, seul en présence de l’idole de ses pensées. Cette fois, ils parlèrent, ils dirent des mots, ils entendirent leurs voix ; cette fois leurs vœux s’échangèrent dans la vie et dans la mort. L’avenir et l’éternité les attendaient ensemble, et M. van der Maclin n’avait pas même entrevu que leurs yeux se fussent rencontrés. Il considérait d’ailleurs le jeune marin comme trop pauvre pour prétendre à sa riche héritière ; mais il fut détrompé tout d’un coup, car un matin, dans la confiante loyauté de son ame, M’Elise, après avoir salué le fondeur comme l’homme qu’on vénère le plus, après son père, lui demanda la main de Katerina Mignonne. À cette audace imprévue, la face du Hollandais se couvrit de colère, puis, après une pause qui lui servit à maîtriser son ressentiment :

— Monsieur Andrew M’Elise, dit-il, quand un homme veut se marier, il est tenu de déclarer ce qu’il possède pour établir honorablement sa femme. Voyons votre fortune : je doute qu’elle suffise à maintenir ma fille dans l’opulence où elle a vécu par les grands biens de son père. L’habitude l’emporte sur la nature, monsieur M’Elise. La femme accoutumée au velours trouve la serge rude. Allons, voyons ; prouvez-moi que nous sommes aussi riches l’un que l’autre, et la main de ma fille est à vous.

Andrew M’Elise ressentit une angoisse que tout homme fier et amoureux comprendra vite ; mais il sentit vite aussi que ce discours un peu rêche était rempli de raison. Ce fut donc par la raison qu’il essaya de convaincre son vieux partner en répliquant avec toute la promptitude du cœur :

— Je suis jeune, maître van der Maclin, et vous ne l’êtes plus : étiez-vous aussi riche à mon âge qu’à cette heure ? et me jugez-vous sans intelligence pour désespérer que je le devienne un jour autant que vous ?

— Votre logique me va, capitaine ; j’espère que la mienne ne nous rendra pas moins amis. Ce n’est pas non plus ma fortune à moi que je vous demande, mais une dot pareille à celle que j’ai pu donner pour acheter le droit de devenir le père de Katerina, quand j’épousai sa mère.

— Dites moi donc quelle fut cette dot, afin que je connaisse la somme qu’il faut posséder pour oser vous demander la main de votre enfant ?

— Apportez-moi douze mille guildens, maître, et ma fille est vôtre.

— Je n’en ai que deux mille, répliqua Andrew M’Elise en pâlissant.

— Alors, voyez ailleurs ; une fille en vaut une autre. Si c’est une passion folle, je ne veux pas que la mienne en soit instruite. Oubliez-la ; ce qui peut se faire seulement en ne la voyant plus. Je vous souhaite toute sorte de prospérités, monsieur M’Elise ; mais je ne réclame plus votre présence dans ma maison.

Andrew, plein de douleur, salua profondément et sortit. Comme il s’en retournait avec désespoir vers le vaisseau, un gros petit garçon blond lui barra le passage et lui dit d’un air lourd, comme s’il récitait une leçon :

— Mynheer, voilà votre plume que vous avez laissé tomber dans le comptoir. N’en avez-vous pas besoin pour écrire ! Mademoiselle Mignonne croit que vous en avez besoin.

Andrew prit la plume, l’examina d’un air interdit, et comme il allait interroger l’enfant, il le vit s’en retourner, courant vers la maison du fondeur. Il se ressouvint, en effet, d’avoir vu rôder et sauter à cloche-pied ce petit serviteur sur le seuil. Cette plume ne roula pas impunément dans ses doigts fiévreux : une lettre, contenant le résultat de sa demande, fut remise aux mains de Katerina, qui l’attendait trop ardemment pour ne pas réussir à la recevoir.

Mais le marchand eut connaissance de cette hardiesse, et Katerina, déjà si inventive, fut renvoyée au couvent. Le prudent Hollandais écrivit de plus à son correspondant de Dundee, afin que les marchandises qu’il en attendait ne lui fussent plus envoyées à l’avenir sur le vaisseau commandé par M. Andrew M’Elise, abstraction faite de sa haute estime pour lui.

Le jeune capitaine, informé de cette particularité par M. van der Maclin lui-même, qui, loyalement, lui envoya la copie de sa lettre, perdit à peu près tout espoir. Cependant l’amour restait, et retardait son départ. Ce n’était plus l’actif, l’énergique, le ponctuel et régulier marin ; il négligeait tout, jusqu’à son extérieur ; il n’était plus que l’amant insensé de Katerina.

Il avait en vain parcouru les quarante-neuf églises d’Amsterdam, épiant avec une infatigable curiosité tous les jeunes visages à cheveux d’or, voilés à demi sous la longue faille noire, tombant de la tête aux pieds, à la manière des saintes femmes. Il n’y avait trouvé nulle trace de cet œil ardemment doux, voluptueux et volontaire, dont les rayons troublaient son ame à le faire mourir en prière.

Souvent il allait et venait sur le port, regardant les agrès du vaisseau, pour gagner du temps, ne sachant plus de quel côté porter ses pas, désespérant de découvrir la retraite de Katerina, perdue pour lui. Un matin, l’enfant joufflu, porteur de plume, toujours sautant à cloche-pied, de l’air le moins joueur du monde, vint tout à coup se planter carrément devant lui, sans le regarder, si ce n’est de temps à autre, pour s’assurer qu’il en avait été reconnu.

Cet enfant zélé fit tressaillir le capitaine comme l’aspect d’un pigeon messager. Il n’en reçut pourtant aucun signe d’intelligence, bien qu’il épiât tous ses mouvemens avec une anxiété palpitante. Seulement il le suivit, le regardant manger des cerises qui flottaient dans son mouchoir, et dont il jetait les noyaux devant lui en marchant à reculons, fixant ses grands yeux bleus, clairs et saillans, sur l’amoureux marin, qu’ils attiraient par la fascination d’une espérance confuse. Ce fut en le suivant ainsi qu’il le vit sonner, puis entrer dans un couvent, où il ne douta plus que Katerina ne fût renfermée.

Ô Nouveau-Monde de cet ardent Christophe Colomb ! D’abord il faillit étouffer de joie, et fut contraint de s’appuyer contre le mur bordant la rue déserte. Sa rêverie fut tout à coup distraite par une ardoise tombant à ses pieds. Il la releva plein de trouble, la prit, la retourna en tous sens, puis finit par y découvrir des mots tracés d’une fine écriture de femme. Ces mots fatals étaient :

« La cloche ! Ésaü… – Dix milles gulden. »