Huit femmes/13

Huit femmesChlendowski (p. 151-164).


KATERINA.



XIII

La procession.


Un jour, une grande procession traversa les rues de Perth et de Dundee. Les saints abbés marchaient sous de riches dais dorés ; les moines chantaient, les encensoirs brûlaient. Pavillons et bannières bénites étaient portées dévotieusement par un grand nombre de marins ; cent flambeaux allumés brûlaient aux mains des pénitents accourus de toutes parts, et saint Antoine, patron de ceux qui se confient à l’orageux océan, était promené avec pompe dans les deux villes maritimes.

Tandis que la procession s’écoulait jusqu’aux rivages, des monnaies de toutes valeurs pleuvaient sur elle, lancées par ceux qui, du haut des fenêtres, regardaient passer cette pompe avec recueillement. L’argent, aussi vite ramassé que tombé, était recueilli par des petits garçons habillés en anges, élevant en l’air leurs plats d’argent qui retentissaient sous les largesses des ames pieuses.

Durant le jour entier, ce spectacle solennel se répandit de rue en rue, et le trésor versé par les deux villes s’accrut jusqu’au soir. Partout l’aumône devançait la prière, car il y avait là peu de familles qui n’eussent à déplorer la perte d’un parent, d’un ami naufragé devant le roc, planté comme un géant formidable sur la ligne des vaisseaux entrant dans le détroit de Tay.

La foule indigente savait que ces belles processions n’avaient lieu que pour recueillir une grosse somme d’argent qui vînt en aide aux autorités, dans l’exécution d’un plan courageux proposé par le marin le plus intelligent de Perth. Or, la foule indigente prenait sur le pain du jour pour participer au grand bienfait promis à l’avenir, qui est aussi le rêve du pauvre. Il s’agissait de suspendre une cloche immense sur le roc périlleux, de manière à ce que le moindre coup de vent pût faire vibrer cette cloche, dont le son lointain avertirait le marinier de l’orage encore invisible, et de l’affreux voisinage de l’écueil.

Le jeune capitaine Andrew M’Elise avait développé si nettement son projet devant le conseil, dont il excitait l’admiration, que l’on ne songeait, depuis lors, qu’à lui procurer les moyens d’exécuter ce plan, à l’invention duquel tenaient tant d’existences menacées. Grâce à la procession, l’argent reçu, compté, mis en dépôt, se trouva plus que suffisant pour la réalisation de l’entreprise. Un nouveau conseil se tint qui délibéra qu’Andrew M’Elise lui-même se dirigerait de suite vers Amsterdam, afin d’y acheter la cloche d’un riche fondeur établi dans cette ville. D’après l’assertion du jeune capitaine, le Hollandais van der Maclin en possédait une prodigieuse ; le son et la grandeur de cette cloche la rendaient exactement propre au service qu’on en attendait.

Immédiatement Andrew M’Elise, conduit jusqu’au rivage par tous les habitans, protégé de leurs bénédictions, s’embarqua, muni de l’or qui lui était confié, et fit un voyage prospère. Il avait vu plusieurs fois Amsterdam ; il y avait vécu dans une sorte d’intimité avec le marchand van der Maclin, et dans maintes occasions le caractère sérieux, vif et prompt du jeune Anglais, son attachement aux affaires et la rapidité de ses résolutions, avaient excité les éloges du phlegmatique observateur. Plusieurs soirs s’étaient passés entre eux à boire modérément l’épais nectar qui les électrisait, fraternellement enveloppés dans les flocons de leurs pipes méditatives. Durant cette sympathie presque silencieuse, le riche fondeur avait souvent regretté de n’avoir pas mis au monde un fils comme Andrew M’Elise ; car van der Maclin, veuf et trop vieux pour songer à se remarier, n’avait qu’une fille ; elle était pour lors arrivée à cet âge où les jeunes héritières rentrent dans la maison de leurs parens pour y remplir les devoirs domestiques, et jamais, jusqu’à cette époque, Andrew M’Elise n’avait entrevu la belle Katerina.

– Ainsi, monsieur M’Elise, dit van der Maclin assis par terre dans son magasin, vous venez pour acheter la fameuse cloche d’Utrecht, avec l’intention de la fixer sur la tête de ce roc damné ? Pardieu ! nous en avons assez parlé les soirs durant nos récréations, n’est-ce pas ? Vous ruminiez donc alors ce trait de génie qui m’enlève ma cloche ? c’est bien ! J’ai souffert, pour ma part, de cet écueil, vous le savez. Toutefois, je suis redevenu riche, et je prie saint Antoine que d’autres le deviennent autant que moi. Mais le prix sera haut ; il doit l’être, car la cloche, sur mon ame, n’est pas d’un poids ordinaire.

— Nous sommes prêts à la payer, maître van der Maclin.

— Néanmoins, pour une si bonne cause et pour un but si saint, vous ne serez pas seuls généreux ; je veux entrer pour quelque chose dans ce plan qui doit être agréable à Dieu. Je laisse donc de côté la beauté de l’ouvrage, et vous ne paierez que la valeur du métal ; c’est tout juste le prix que m’en offre, depuis quatre mois, le juif Esaü, que j’ai constamment refusé. Ne me donnez pas ce qu’il vous en demanderait, mais seulement ce que l’avare m’en donnait : cela fait une énorme différence ! Avez-vous tout prêts dix mille gulden ?

— Je les ai, et plus encore.

— Pas un denier de plus ; je vous le répète, je veux ma part dans la bonne œuvre. Un juif ! par Jésus-Christ, un juif n’aurait pas eu ma cloche ! elle ne sonnera ni dans sa bourse, ni pour la paix de son ame. Êtes-vous content ? prenez-la, et que ce soit un marché conclu.

— Il l’est. Nos saints abbés vous remercîront de votre générosité, maître van der Maclin.

— Je préfère les remercîmens des braves marins à ceux des abbés, mon jeune maître. Mais nous sommes d’accord : entrons présentement, prenons nos pipes, et vous ferez ce soir connaissance avec ma fille Katerina.

À l’heure où M. van der Maclin parlait ainsi, Andrew M’Elise avait vingt-six ans. Sa taille s’élevait au-dessus de la moyenne ; sa personne était élégante ; il avait de plus dans sa contenance une franchise et presque une noblesse qui lui gagnaient tous ceux qui le voyaient une fois. Ses manières, comme celles de beaucoup d’hommes de mer, étaient assurées sans être offensives ; ses yeux, d’où son ame paraissait jaillir, étaient perçans comme des yeux d’aigle.

À sa première entrevue avec la fille du Hollandais, tous deux s’imaginèrent que leur destinée venait de les pousser l’un vers l’autre, et de les lier ensemble. Dès ce moment, ils ne s’aimèrent pas comme d’autres s’aiment, avec crainte, embarras et discrétion, mais avec une ardeur et une témérité dont on ne peut donner la mesure. Ils échangèrent à peine un mot cette fois, et d’autres fois encore ; leurs yeux parlèrent, rien de plus, et leurs yeux savaient le langage de leurs ames.

Mais, la cloche fut embarquée ; le navire, aîlé de toutes ses voiles, bondit et rebondit trois fois sous ce poids monstrueux. Le prix était payé, l’équipage à bord ; Andrew M’Elise ne pouvait plus retarder le départ : il le retardait pourtant, car il sentait les fibres de son cœur près de se déchirer à l’idée de quitter Katerina, devenue à cette heure tout ce qu’il ambitionnait sur la terre. Katerina sentit de même son existence s’anéantir quand le vaisseau quitta le port ; elle ne respira plus que pour le suivre des yeux. Quand la voile blanche, couronnée de sa bannière flottante, ne fut plus entrevue que comme une mouette sur un nuage, elle tomba sur son lit, et fondit en larmes, puis le mouvement l’abandonna ; mais un charbon ardent semblait avoir pris la place de son cœur ; elle ne revint à la vie que pour brûler et languir tout ensemble. L’amour est effrayant !