Huit femmes/09

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IX

Farewel ! Farewel !


Les coups précipités du marteau de cuivre retentirent sur la porte de l’hôtel ; la sonnette y mêla ses tintemens impérieux et dispersa les terreurs du cauchemar. Fanelly s’éveilla ; mais une lourdeur de tête insurmontable et l’engourdissement léthargique, suite d’un pareil sommeil, la retinrent à sa place. Dix heures tombèrent sur le timbre ; un tison à demi-consumé roula en dehors de l’âtre, et la superstition, chère aux femmes, veut qu’il annonce une présence aimée. Fanelly se ranima de cet incident puéril, et regarda brûler avec joie le tapis qu’il incendiait.

Si le songe qui vient d’injurier Revalto lui retire la force de s’élancer vers lui, si ses bras languissans retombent sur ses genoux sans pouvoir s’ouvrir, quel regard elle envoie au-devant de sa présence ! Comme il implore l’asile de ce grand cœur où va se réfugier le sien ! Innocente ou coupable, il ne l’accuse pas, lui ! Quel empressement elle devine dans l’approche rapide de ses pas ; comme elle les écoute et les compte frissonnante ; comme elle croit au pardon de Dieu !

— Milady reçoit-elle ? demande Lawrence troublée, annonçant et suivant à la fois lady Claudia Alstone qui la précède.

— Quel besoin que tu m’annonces, repart l’impétueuse Claudia. Lady Galt est seule, j’en suis sûre, et visible en tous temps pour moi ; laisse-nous, Lawrence. Je suis majeure depuis plus longtemps que ta maîtresse et je l’aime trop pour qu’elle me craigne. Cousine ! es-tu mariée ? poursuit-elle sans préambule, sans attendre le moins du monde que Fanelly soit remise de l’étonnement de sa présence.

Claudia n’a jamais rien attendu. Elle revient comme elle s’en est allée, par l’élan irrésistible d’une émotion véhémente. La conviction la ramène comme elle l’a fait fuir, il y a trois mois. Dans l’humeur protégeante où elle se retrouve alors, la flotte navale du roi réunie au parlement ne l’empêcherait pas d’arriver jusqu’à sa cousine, qu’elle aime au fond, car Claudia n’est pas méchante, elle est frivole. Sa tête est embrâsée de nouveau du besoin de la sauver, s’il est temps ; de l’emporter encore une fois loin de Londres, ne se rappelant qu’avec la plus sincère admiration d’elle-même, le sacrifice qu’elle lui a fait naguère d’aller s’engloutir avec elle, durant un mois, au fond d’un château désert, dont les chasseurs peuvent seuls apprécier le parc immense et les grands bois qui l’entourent.

Claudia est pétrie de cet orgueil content qui se couronne des fautes dont il est la cause, et qui délivre du repentir des actions irréfléchies, quelque suite déplorable qu’elles puissent avoir. Il ne lui est pas une seule fois venu dans l’esprit de regretter la présentation imprudente d’un trop beau jeune homme à sa trop belle cousine, au milieu du triste étourdissement de son indépendance précoce et de l’absence de lord Haverdale. Lady Alstone, dans le solide amour de sa liberté, dans la fière possession d’une réputation sans tache, périrait plutôt que de reconnaître avoir, innocemment sans doute, mais étourdiment, ouvert un chemin à l’inconstance de l’amour, qu’elle a toujours ignoré. Un grand mariage était résolu : donc, il devait avoir lieu ; lady Galt était fiancée au fils d’un ambassadeur Anglais, donc tous les hommes de l’univers n’existaient plus pour elle. D’ailleurs, est-ce qu’une Anglaise peut remarquer sérieusement un Italien ? Que pouvait donc en faire sa cousine, sinon un partner au bal ? Est-ce qu’on reçoit à Londres un Italien pour autre chose que pour chanter ou pour improviser des vers ? Or, s’il avait plû à sa cousine de descendre des hauteurs de la première aristocratie du monde et d’une liberté splendide, pour s’en aller être princesse chez un peuple esclave, sa cousine avait perdu le sens, et le terrible cri : honte ! honte ! sorti contre elle du sein de toutes les familles, l’en avait punie assez sévèrement. Son ressentiment à elle venait d’être mené aussi loin que possible. Peut-être se l’était-elle promis éternel ; il fallait donc une cause bien extraordinaire, bien alarmante pour la faire accourir avec quelque chose de l’empressement d’une mère au-devant de la coupable condamnée et fuie avec tout l’éclat dont se revêtait ses blâmes ou ses approbations.

En revoyant Fanelly pâle et seule, charmante du saisissement auquel son retour avait en effet quelque part, toutes ses sympathies achevèrent de se réveiller comme si elle voyait, entre elles deux le double fantôme de leur enfance. Elle reconquit d’un coup-d’œil ravi tous les triomphes du riant pensionnat, où son air affairé et ses ordres péremptoires, toujours pour la bonne cause, l’avait fait surnommer le Héraut d’Armes de la Vierge.

Saisissant vivement dans ses deux mains la tête blonde de sa cousine, elle la couvrit de baisers sincères ; puis, l’entraînant vers la cheminée, sous la lumière d’un candelabre, elle contempla ce divin visage avec un rire où il y avait une ondée de pleurs. Ces pleurs firent éclater franchement les sanglots de Fanelly tombée dans ses bras, et cette étreinte fut régénérante. La présence d’une femme pure, honorée, qui l’avait connue innocente et qui la cherchait sans colère, ramenait un peu d’air respirable autour d’elle. On dit que les femmes se haïssent ; pour partager cette croyance de quelques esprits, d’ailleurs pleins de lumière, il faut n’avoir pas vu se regarder deux femmes tristes, loin du monde qui les encense et les divise.

— Es-tu mariée ? recommença plus inquiète lady Alstone en essuyant du même mouchoir ses larmes et celle de sa parente.

Avant de répondre à cette question pressante qui lui causait au cœur un certain soulagement, Fanelly, rendue à sa grâce caressante, parcourait, pour le ressaisir aussi tout entier, l’aspect vraiment aimable de Claudia. Claudia comprit que son regard lui disait :

— Que tu es belle !

Et Claudia l’embrassa de bon cœur. En effet, brillante et pompeuse, lady Alstone sortait du grand monde où elle passait sa vie. Son front ouvert y affrontait la foule, de façon à prouver qu’elle n’en avait pas subi les dangers. Sa parure était royale ; ses bras nus chargés de bracelets de prix, sa tête couronnée de plumes et de diamans. L’énorme bouquet que, par distraction, elle froissait avec son éventail, avait jonché le parquet d’héliotropes et de violettes de Parme. Tout dénotait que son bien-être ordinaire venait d’être traversé par une grande agitation.

— Ecoute, Fanelly ! ne parlons pas du passé ; moi, je ne suis pas ton juge, vois-tu. Je t’ai aimée petite, je t’aime encore, voilà tout. À ton âge de fiancée, on change, on se trompe, le monde blâme ; c’est fait. Mais, au nom de Dieu, dis-moi où en sont les choses ; si tu es comtesse, duchesse, princesse de Revalto, si tu as porté jusques-là ton droit d’émancipation, il devient inutile de te dire que l’Italien, noble ou non, est un homme abominable ; pourtant j’étouffe d’envie de te l’apprendre. Parle donc la première afin que je sache si l’espoir est encore possible pour toi. Es-tu bien sûre que tu ne sois pas mariée ?

Fanelly attesta que non, mais par un signe de tête seulement, car trouver un mot à répondre aux étranges paroles de Claudia lui était tout à fait impossible.

— Tu n’es pas mariée, Fanelly ? tu le jures ?

Fanelly leva la main pour l’attester.

— Alors, louons Dieu, mon amour, embrassons-nous, chantons le God save the King !

— Je le serai demain ! cria Fanelly, retrouvant la voix pour protester contre cette joie blessante.

— Jamais, si tu m’écoutes. Ah ! cousine ! tu es la plus heureuse fille de l’Angleterre. Le ciel m’envoie pour barrer le précipice ouvert devant toi, et tu n’y tomberas pas. Je t’emporterais plutôt au sommet des Cordillières, à travers les vaisseaux armés de mon mari. Prends en ma parole : il vaudrait mieux te confier en pleine mer, sur une barque grande comme une coquille de noix, t’en aller à l’aventure comme un nouveau Moïse, que d’entrer dans le carosse insolent de cet homme ; car son carosse n’est pas à lui, ma belle. Rien de ce qu’il a, rien de ce qu’il donne, rien de ce qu’il promet n’est à lui ; il n’a rien que son audace et sa déloyauté ! Laisse-moi dire !… Le portrait que je vois là, surchargé de diamans, tu l’as reçu comme un gage de sa munificence, n’est-ce pas ? eh bien, ces diamans sont faux, cousine.

— Ce sont les miens, s’écria Fanelly, brûlant de justifier Revalto. Grand Dieu ! mais ce sont les plus beaux que j’ai consacrés à cet usage, et que, malgré sa résistance, il a bien voulu…

— Prendre, pour en réaliser la valeur. Ceux-là sont faux, te dis-je. Je tiens ce fait du lapidaire Backs, dans Regent-Street. Il me l’a dit lui-même avec vingt preuves honteuses des embarras de fortune de ce joueur effréné. Lord Bingley, le patient ami d’Haverdale, fidèle comme un Terre-Neuve, alerte comme le vent, a découvert toutes les subtilités du faux prince ou du prince indigne de l’être, qu’importe ? C’est Bingley qui vient de m’apprendre qu’on est à sa poursuite ; que le coroner a fait envahir ce matin son hôtel, plein de serviteurs anglais consternés, vide de toutes les brillantes superfluités dont il l’avait encombré pour éblouir nos jeunes lions pris aux réseaux dorés du chasseur de dupes. Il n’en est pas un qui n’y laisse un peu de sa crinière. Ce qu’il a perdu l’autre nuit passe pour une somme fabuleuse ; moitié comptant, moitié sur parole. Cette parole, où court-elle à cette heure ? l’Océan ou les grands chemins ? on ne sait ; il a été impossible de le découvrir aujourd’hui dans Londres. Notre frayeur était que, mariée et partie, nous n’arrivassions trop tard pour t’éclairer toi-même : juge de ma joie !… Eh bien ? qu’est-ce que tu as donc ? Mon Dieu ! cousine, est-ce que je te fais mal, mon pauvre amour ?

Fanelly avait perdu connaissance. Claudia, parlant avec action, ne s’en aperçut qu’en la voyant chanceler, couverte d’une pâleur mortelle. Aussi étonnée que si elle n’eût rien fait pour amener cet événement, elle l’enleva comme un oiseau, en appelant à grands cris Lawrence, qui, voyant sa maîtresse en cet état, faillit à s’évanouir elle-même.

— Ah ! mais non ! pas vous, ma petite ; attendez du moins ; j’attends bien, moi ! dit lady Alstone effarée, poussant Lawrence, l’excitant au courage, coupant les lacets, cassant la chaîne de la montre qui serrait le cou de cygne, dont les veines se gonflaient à se rompre.

— J’ai du malheur, Lawrence, j’ai vraiment du malheur ! répétait Claudia. Moi qui venais pour lui faire tant de bien. Mais, sur ma parole, je ne la quitte plus ; d’ailleurs, ce premier étonnement passé, elle n’aura que des grâces à rendre à Dieu, et à moi !

Revenue par degrés de l’étouffement qui avait suspendu sa vie, lady Galt regarda tour à tour Lawrence et Claudia, sans se ressouvenir d’abord de son dernier cauchemar éveillé, ou le confondant avec l’autre, dont elle croyait sortir pour la seconde fois. Elle prit affectueusement les mains de sa cousine, et lui dit :

— Je fais des rêves affreux. Demain Claudia, je serai plus tranquille sous la protection éternelle de Revalto…… qui vient bien tard aujourd’hui !

Lawrence entendant marcher dans le vestibule, souleva la portière et vit le page, portant, sur un plateau d’argent, un message trempé des mêmes parfums que ceux qu’il avait accoutumé de monter à sa maîtresse. L’anxiété de Fanelly s’éclaira d’un sourire. Les parfums reconnus, le cachet à la devise anglaise inventée à deux, lui rendirent un éclair de sérénité.

Restée seule avec Claudia, qui bondissait de curiosité, elle l’illumina d’un prompt regard de triomphe, le dernier qui dût animer ses yeux. Puis, ayant parcouru la lettre comme une question de vie ou de mort, elle poussa ce cri des enfans perdus :

— Ma mère ! ma mère !

Et se cacha le visage avec désespoir.


Farewel ! Farewel !


« Dans l’impuissance où je suis de me traduire à toi, divine enfant qu’il faut fuir, je te renvoie au sublime Farewel de Byron, qui a noyé tes beaux yeux de tant de larmes, alors que tu m’aidais à le comprendre, comme une prophétie peut-être ! La profonde amertume du poète fera couler dans ton ame celle dont la mienne est abreuvée. Plus malheureux que lui, plus environné d’appréhension et de mystère, je me détourne aussi de mon étoile d’amour pour me jeter aux sentiers de l’incertitude et de l’exil. »

» Le démon des voyages m’enveloppe dans ses ailes d’aigle. L’insolente Albion vient d’insulter à ma dignité d’homme : elle a voulu poser sa main sur moi par un de ses vulgaires agens que j’ai foulé aux pieds. Ne pouvant l’exterminer tout entière, je pars pour lui porter un coup dont elle saignera longtemps, j’espère ! Tu n’en seras pas atteinte, ô Fanelly ! tu es plus haut que ton pays sauvage, tu es entre la terre et les cieux, ange de l’avenir, suivant d’un long regard le banni dans les déserts arides de son trajet mortel. »


» Je quitte avec dédain l’Angleterre, où je ne laisse que toi de généreux et de pur. Ta froide patrie a chassé dans Byron le flambeau de la pensée, elle chasse en moi le génie de l’indépendance et de l’orgueil. Oui, je suis orgueilleux : j’ai été aimé de toi. »


» Une grande pensée m’élève et me soutient en fuyant. Qu’elle te soutienne et t’élève, ô ma Béatrice ! Nous étions tous les deux à la porte du ciel : eussions-nous vécu longtemps de cette vie, ce n’eût été que pour attendre l’éternité promise aux vrais amours : eh bien ! nous l’attendrons séparés, et nous nous rejoindrons au rendez-vous céleste que les orages d’un mauvais monde ne pourront plus troubler. »


» Reste, reste au rivage ! la femme est trop faible pour suivre un tel essor : l’Océan avide serait envieux d’une perle si rare, il me la déroberait pour l’engloutir dans son sein. Je la détache courageusement de ma couronne épineuse. Le trône de la femme est le foyer ; sa force, ce sont ses larmes ; ses richesses, l’attente et la prière : attends et prie, ô femme modeste ! Que t’importe la fortune à toi qui renferme le ciel dans ton sein : « Farewell ! Farewell ! »


Cette lettre était l’éclat de rire du rêve de Fanelly. Claudia faillit étouffer de rage en apprenant que l’aventurier emportait à la fois le repos, la réputation et les biens de lady Galt. Le désastre était accompli, l’ange de la destruction avait passé sur son toit, et la fiancée d’Haverdale en demeura foudroyée.