Huit femmes/05


V

Suites de cette preuve.


Lady Galt est au milieu d’un cercle étouffant de musique, de parfums et de lumière : il y pénètre, il voit… il doute encore. Claudia lui montre sa fiancée ; Claudia l’appelle pour la rendre à son empressement et jouir de sa surprise. Fanelly, belle de la présence de Revalto, marchant émue et légère dans une sécurité charmante, s’approche en souriant au sourire de Claudia. Mais derrière cette tête en fleurs, où les diamans étincèlent, une tête pâle s’élève et la regarde : terreur ! c’est Haverdale ou son ombre irritée, c’est lord Haverdale ! Un dernier cri d’innocence s’échappe sincère et perçant de celle bouche si jeune encore. Il est trop tard pour arrêter ce cri : elle cache en vain sa figure effrayée sous ses mains qui tremblent comme ses genoux. Il faut fuir, il faut échapper aux regards de la foule que cet aveu rassemble autour d’elle, et que le comte Revalto surmonte de toute la hauteur de sa taille et de sa curiosité jalouse.

Haverdale sait tout : c’est là son rival. Fanelly le lui a montré en fuyant, en le laissant là, veuf de toutes ses illusions, de toutes les félicités de sa vie. Il est assez fort, assez digne surtout pour en supporter en silence les ruines écroulées. Ce n’est pas lui qui subit l’humiliant fardeau du parjure : elle l’emporte avec elle, cette femme qu’il n’a pas même suivie des yeux, cette femme cachée à présent pour lui comme sous un linceul, cette femme dont il rejette jusqu’au fantôme infidèle. C’est maintenant une autre passion qui s’élève devant l’insulte de Revalto : c’est la rage muette et farouche du courage breton ; c’est la soif du sang qui altère, qui dessèche son ame : une seule idée l’obsède, la vengeance. Les Anglais aussi se connaissent à cette passion.

Un regard de mépris suffit entre hommes pour suspendre deux existences à la pointe d’une épée : ce regard est vu de tous, lancé, rendu avec la rapidité d’une lueur électrique : il réunit le lendemain au même rendez-vous plus de fureur qu’il n’en faut pour un combat mortel entre hommes, de quelque nation qu’ils soient.

Quand bien même le noble Italien n’eût pas joint à toutes ses perfections la science consommée des armes, sa jalousie du passé, aussi amère peut-être que celle toute vive qui déchirait Haverdale, eût rendu sa main habile à servir sa vengeance. Plus adroit par la ruse, (il était Italien et pâlissait, tandis qu’Haverdale, suffoqué par le sang qui lui montait aux yeux, en fut presque aveuglé dans la lutte), Revalto laissa fondre ce jeune aigle ébloui contre sa rage immobile. L’Anglais reçut, en croyant le donner, le coup dont on l’a vu souffrant et terrassé après un mois de tortures qui l’avaient mis à deux pas de la tombe.

Ce scandaleux fracas produisit une crise ouverte dans la position mystérieuse encore de Fanelly et de son nouvel amant. La déclaration tout haut d’une union prochaine satisfit, à peu près, les exigences de rigorisme qui se taisent toujours au mot mariage. La société, espèce de Minotaure à gueule béante, dans laquelle il faut jeter une proie sous peine d’en être dévoré, se recula moins hostile devant la victime parée des fleurs consacrées.

Lady Alstone pourtant, comme parente, et comme mentor aveugle, ayant, il faut le dire, contribué le plus à l’égarement de sa trop jeune cousine, s’éloigna d’elle, indignée d’un dénouement que sa présomptueuse sagesse avait juré impossible. Elle remit au temps, qui aplanit toutes choses, à renouer le lien d’amitié que le rang de Fanelly et son faible pour elle ne lui conseillait pas de rompre tout-à-fait, mais que la rumeur récente jointe à sa haute estime pour lord Haverdale ne lui permettait plus de cultiver publiquement.