Ouvrir le menu principal

◄  XXIII.
XXV.  ►

XXIV.

Lorsque je revins le revoir dans l’après-midi, je le trouvai au lit avec un peu de fièvre et une violente agitation nerveuse. Je m’efforçai de le calmer par des remontrances assez sévères ; mais je cessai bientôt, en voyant qu’il ne demandait qu’à être contredit afin d’exhaler tout son ressentiment. Je lui reprochai d’avoir plus de dépit que de douleur. Alors il me soutint qu’il était au désespoir ; et à force de parler de son chagrin, il en ressentit de violents accès : la colère fit place aux sanglots. En cet instant Arsène entra. Le généreux jeune homme, sans s’inquiéter des soupçons injurieux d’Horace, que Laravinière ne lui avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un peu de bien en les dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignité, qu’Horace se jeta dans son sein, le remercia avec enthousiasme, et, passant de l’aversion la plus puérile à la tendresse la plus exaltée, le pria d’être son frère, son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son âme malade et de son cerveau en délire.

Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu’il y avait de l’exagération dans tout cela, nous fûmes attendris des paroles éloquentes qu’il sut trouver pour nous intéresser à son malheur, et nous voulûmes passer le reste de la journée avec lui. Comme il n’avait plus de fièvre, et qu’il n’avait rien pris la veille, je l’emmenai dîner avec Arsène chez le brave Pinson. Nous rencontrâmes Laravinière en chemin, et je l’emmenai aussi. D’abord notre repas fut silencieux et mélancolique comme le comportait la circonstance ; mais peu à peu Horace s’anima. Je le forçai de boire un peu de vin pour réparer ses forces et rétablir l’équilibre entre le principe sanguin et le principe nerveux. Comme il était ordinairement sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement que je ne m’y attendais les effets de deux ou trois verres de bordeaux, et alors il devint expansif et plein d’énergie. Il nous témoigna à tous trois un redoublement d’amitié que nous accueillîmes d’abord avec sympathie, mais qui bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à Laravinière. Horace ne s’en aperçut pas, et continua à s’enthousiasmer, à les prôner l’un et l’autre sans qu’ils sussent trop à propos de quoi. Insensiblement le souvenir de Marthe venant se mêler à son effusion, il se livra à l’espérance de la retrouver, jeta au ciel ce brûlant défi, se vanta de l’apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager sa confiance, nous entretint de la passion qu’il avait su lui inspirer et nous en peignit l’ardeur et le dévouement avec un orgueil peu convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en entendant parler de la beauté et des grâces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur pleine de vanité. Le fait est qu’Horace, retenu jusqu’alors par le peu d’encouragement et d’approbation que nous avions donné à son triomphe sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence. Maintenant qu’un intérêt commun nous avait fortuitement conduits à lui parler à cœur ouvert, à l’interroger, à l’écouter et à discuter avec lui sur ce sujet délicat, maintenant qu’il voyait toute l’estime et toute l’affection que nous portions à celle qu’il avait si mal appréciée, il éprouvait une vive satisfaction d’amour-propre à nous entretenir d’elle, et à repasser en lui-même la valeur du trésor qu’il venait de perdre. C’était un prétexte pour faire briller ce trésor devant nous sans fatuité coupable, et il était facile de voir qu’il était à demi consolé de son désastre par le droit qu’il en prenait de rappeler son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice, il l’écouta, et l’aida même à cet épanchement imprudent avec un courage étrange. Quoique le sang lui montât au visage à chaque instant, il semblait être résolu à étudier Marthe dans l’imagination d’Horace comme dans un miroir qui la lui révélait sous une face nouvelle. Il voulait surprendre le secret de cet amour que son rival avait eu le bonheur d’inspirer. Il savait bien comment il l’avait perdu, car il connaissait le côté sérieux du caractère de Marthe ; mais ce côté romanesque qui s’était laissé dominer par la passion d’un insensé, il l’analysait et le commentait dans sa pensée en l’entendant dépeindre par cet insensé lui-même. Plusieurs fois il pressa le bras de Laravinière pour l’empêcher d’interrompre Horace, et quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume et sans mépris, quoique tant de légèreté et de forfanterie déplacée lui inspirât bien quelque secrète pitié.

À peine nous eut-il quittés, que Laravinière, cédant à une indignation longtemps comprimée, fit à Horace quelques observations d’une franchise un peu dure. Horace était, comme on dit, tout à fait monté. Il avalait du café mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de zèle à outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec surprise en voyant la muette attention de Laravinière se changer en critiques assez sèches. Mais il n’était déjà plus d’humeur à supporter humblement un reproche : l’accès de repentir et de modestie était passé, la gloriole avait repris le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière par des sarcasmes amers sur l’amour ridicule et malavisé qu’il lui supposait pour Marthe ; il eut de l’esprit, il acheva de s’enivrer avec la verve de ses réponses et de ses attaques. Il devint blessant ; il prit de la colère en s’efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort mal si je ne fusse intervenu pour couper court à une discussion des plus envenimées.

— Vous avez raison, me dit Laravinière en se levant, j’oubliais que je parlais à un fou.

Et, après m’avoir serré la main, il lui tourna le dos. Je ramenai Horace chez lui : il était complètement gris, et ses nerfs plus irrités qu’avant. Il eut un nouvel accès de fièvre, et comme j’étais forcé d’aller encore à mes malades, je craignis de le laisser seul. Je descendis chez Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le priai de monter chez Horace.

— Je le veux bien, dit-il ; je le fais pour vous, et puis aussi pour Marthe, qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade. Quant à lui personnellement, voyez-vous, il ne m’inspire pas le moindre intérêt, je vous le déclare. C’est un fat qui se drape dans sa douleur, et qui en a infiniment moins que vous et moi.

Aussitôt que je fus sorti, Jean s’installa auprès du lit de son malade, et le regarda attentivement pendant dix minutes. Horace pleurait, criait, soupirait, se levait à demi, déclamait, appelait Marthe tantôt avec tendresse, tantôt avec fureur. Il se tordait les mains, déchirait ses couvertures et s’arrachait presque les cheveux. Jean le regardait toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à s’opposer aux actes d’un délire sérieux, mais résolu de n’être pas dupe d’une de ces scènes de drame qu’il lui attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de ses malheurs les plus réels.

À mes yeux (et je crois l’avoir connu aussi bien que possible), Horace n’était pas, comme le croyait Jean, un froid égoïste. Il est bien vrai qu’il était froid ; mais il était passionné aussi. Il est bien vrai qu’il avait de l’égoïsme ; mais il avait en même temps un besoin d’amitié, de soins et de sympathie qui dénotait bien l’amour des semblables. Ce besoin était si puissant chez lui, qu’il était porté jusqu’à l’exigence puérile, jusqu’à la susceptibilité maladive, jusqu’à la domination jalouse. L’égoïste vit seul ; Horace ne pouvait vivre un quart d’heure sans société. Il avait de la personnalité, ce qui est bien différent de l’égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui ; mais il les aimait, cela est certain, et on eût pu dire sans trop sophistiquer que, ne pouvant s’habituer à la solitude, il préférait l’entretien du premier venu à ses propres pensées, et que, par conséquent, il préférait en un certain sens les autres à lui-même.

Lorsque Horace avait du chagrin, il n’avait qu’un moyen de s’étourdir, et ce moyen était également bon pour ramener à lui les cœurs qu’il avait blessés, et pour dissiper sa propre souffrance : il se fatiguait. Cette fatigue singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que sur le physique, consistait à donner à son chagrin un violent essor extérieur par les paroles, par les larmes, les cris, les sanglots, même par les convulsions et le délire. Ce n’était pas une comédie, comme le croyait Laravinière ; c’était une crise vraiment rude et douloureuse dans laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire qu’il en sortît de même. Elle se prolongeait quelquefois au delà du moment où il en avait senti le ridicule ou la fatigue ; mais il suffisait d’un très petit accident extérieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace de la personne qu’il prenait pour consolateur ou pour victime, l’offre subite d’un divertissement, une surprise quelconque, une petite contusion ou une mince écorchure attrapée en gesticulant ou en se laissant tomber, c’en était assez pour le ramener de la plus violente exaltation à la tranquillité la plus docile, et c’était là pour moi la meilleure preuve que ces émotions n’étaient pas jouées ; car dans le cas où il eût été aussi grand acteur que Jean le prétendait, il eût ménagé plus habilement le passage de la feinte à la réalité. Laravinière était impitoyable avec lui, comme les gens qui se gouvernent et se possèdent le sont avec ceux qui s’exaltent et s’abandonnent. S’il eût exercé les fonctions de médecin ou d’infirmier, il eût vite appris qu’il est entre les enfants et les fous une variété d’hommes à la fois ardents et faibles, irritables et dociles, énergiques et indolents, affectés et naïfs, en un mot froids et passionnés, comme je l’ai dit plus haut, et comme je tiens à le dire encore pour constater un fait dont l’observation n’est pas rare, bien qu’il soit communément regardé comme invraisemblable. Ces hommes-là sont souvent médiocres, et ils sont parfois d’une intelligence supérieure. C’est en général l’organisation nerveuse et compliquée des artistes qui présente plus ou moins ces phénomènes. Quoiqu’ils s’épuisent à ce fréquent abus de leurs facultés exubérantes, on les voit rechercher avec une sorte d’avidité fatale tous les moyens possibles d’excitation, et provoquer volontairement ces orages qui n’ont que trop de véritable violence. C’est ainsi qu’Horace faisait usage du délire et du désespoir, comme d’autres font usage d’opium et de liqueurs fortes. « Il n’a qu’à se secouer un peu, disait Jean, aussitôt la fureur vient comme par enchantement, et vous le croiriez possédé de mille passions et de dix mille diables. Mais menacez-le de le quitter, et vous le verrez se calmer tout à coup comme un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle. » Jean ne songeait pas qu’il y a à Bicêtre des fous furieux qui se tueraient si on les laissait faire, et que la menace d’un peu d’eau froide sur la tête rend tout à coup craintifs et silencieux.

« Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu’on l’entende, et quand personne ne se dérange, il prend son parti de dormir ou d’aller se promener. » C’était malheureusement la vérité, et, sous ce rapport, le pauvre enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien : elles attiraient à lui l’intérêt, les soins, le dévouement ; et alors les personnes qui lui étaient attachées faisaient mille efforts et trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L’un le flattait, et relevait par là son orgueil blessé ; un autre le plaignait et le rendait intéressant à ses propres yeux ; un troisième le menait au spectacle malgré lui, et remédiait par les amusements qu’il lui procurait à l’ennui que lui imposait son dénûment. Enfin, il aimait à être malade, comme font les petits collégiens pour aller à l’infirmerie prendre du repos et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile pour ne pas aller à l’armée, il se fût fait beaucoup de mal pour se soustraire à un devoir pénible.

Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-là au plus sévère de ses gardiens. Il le savait, mais il se flattait de le vaincre et de le dominer par un grand déploiement de souffrance. Il augmenta volontairement sa fièvre et se rendit aussi malade qu’il lui fut possible. Laravinière fut cruel. « Écoutez, lui dit-il d’un ton glacial, je n’ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité de souffrir, et vous ne souffrez pas autant que vous le méritez. Je blâme toute votre conduite, et je méprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides, je le sais ; mais je sais aussi que s’ils vous avaient vu d’aussi près que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme je fais, ils iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous gardant le secret de vos misères, je vous rends de plus grands services que tous ces niais qui vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien un dernier avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître, et ils vous mépriseront ; et vous serez le but de leurs quolibets si vous ne commencez bien vite à être un homme et à vous conduire en conséquence ; car il ne sied pas à un homme de pleurer et de se ronger les poings pour une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire, et vous n’y songez pas. Une révolution se prépare, et si vous êtes las de la vie comme vous le dites, il y a là un moyen très-simple de mourir avec honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez vous asphyxier comme une grisette abandonnée, ou vous battre comme un généreux patriote. »

Ce furent là les seules consolations qu’Horace reçut du président des bousingots, et il fallut bien les accepter. Il était trop tard pour en nier la logique et l’opportunité ; car avant la fuite de Marthe, avant ce grand désespoir qu’il en ressentait, il s’était engagé, soit par amour-propre, soit par ennui, soit par ambition, à prendre part à la première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne tarderait pas à se présenter. Horace l’appela hautement de ses vœux ; et Jean, dont le faible était de tout pardonner, à la condition qu’on prendrait un fusil pour moyen d’expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs jours à le soigner, à le promener, à l’exciter par les préparatifs de cette grande journée que chaque jour il lui promettait pour le lendemain, et Horace, recommençant les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n’osa plus parler d’elle.

Un mois s’était écoulé depuis la disparition de cette jeune femme. Aucun de nous n’avait rien découvert sur son compte ; et ce profond silence de sa part, dont Eugénie et Arsène surtout s’étaient flattés d’être exceptés, nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à croire qu’elle avait été cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une maladie grave, une mort douloureuse, et je n’osai plus me livrer avec mes amis aux commentaires que je faisais intérieurement. Je crois que le même découragement s’était emparé des autres. Je ne voyais presque plus Arsène. Horace ne prononçait plus le nom de l’infortunée, et semblait nourrir des projets sinistres qu’il me faisait entrevoir d’un air tragique et sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière était plus conspirateur que jamais, et la politique l’absorbait entièrement.

Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m’écrivit que le choléra venait de faire irruption dans la petite ville que ses propriétés avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-même (elle n’y songeait seulement pas), mais pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans, et m’engageait de la manière la plus pressante et la plus affectueuse à venir passer dans le pays cette triste époque. Il n’y avait pas de médecin dans nos campagnes ; le choléra cessait à Paris. Je vis un devoir d’humanité et d’amitié en même temps à remplir, car tous les anciens amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir et à emmener Eugénie.

Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me félicitait de pouvoir quitter cette affreuse Babylone. Il enviait mon sort à tous les égards ; il eût bien désiré pouvoir s’en aller avec moi. Enfin, je vis qu’il avait besoin de s’épancher ; et, suspendant pour quelques heures mes apprêts de départ, je l’emmenai au Luxembourg, et le priai de s’expliquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu’il mourût d’envie de parler. Enfin il me dit :

« Eh bien, il faut vous ouvrir mon cœur, quoiqu’un serment terrible me lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave ; il me faut un bon conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons ! mettez-vous à ma place : si vous étiez engagé sur la vie, sur l’honneur, sur tout ce qu’il y a de sacré, à partager les convictions et à seconder les efforts d’un homme en matière politique, et si tout à coup vous aperceviez que cet homme se trompe, qu’il va commettre une faute, compromettre sa cause… je dis plus, si vos idées avaient dépassé les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à vos yeux dessillés, pensez-vous qu’il aurait le droit de vous mépriser ; pensez-vous que quelqu’un au monde aurait celui de vous blâmer, pour avoir délaissé l’entreprise et rompu avec ses moteurs à la veille d’y mettre la main ? Dites, Théophile : ceci est bien sérieux. Il y va de ma réputation, de ma conscience, de tout mon avenir.

— D’abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre parler de votre avenir ; car il y a un mois que je m’effraie de vos idées sombres et de vos continuelles pensées de mort. Maintenant vous me prenez pour arbitre à propos d’un fait ou d’un sentiment politique. Me voilà bien embarrassé ; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-là : fils de gentilhomme, ami et parent de légitimistes, j’ai une sorte de dignité extérieure assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes certitudes, ma foi, mes sympathies soient encore plus démocratiques peut-être que ceux de Laravinière et consorts, je ne puis, chose étrange et pénible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux. J’aurais l’air d’un transfuge ; je serais méprisé dans le camp où j’ai été élevé ; je serais repoussé avec méfiance de celui où je viendrais me présenter. Mon sort est celui d’un certain nombre de jeunes gens sincères qui ne peuvent désavouer du jour au lendemain la religion de leurs pères, et qui pourtant ont le cœur chaud et le bras solide. Ils sentent que la cause du passé est perdue, qu’elle ne mérite pas d’être disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et sainte. Ils voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de l’égalité, qu’ils aiment et qu’ils pratiquent. Mais il y a là une question de convenances qu’on ne leur permet pas de violer, et que, de toutes parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts, on sache aussi bien qu’eux qu’elle est arbitraire, vaine et injuste. Je suis donc forcé de m’abstraire de tout concours à l’action politique ; et quand je serai électeur, j’ignore absolument s’il me sera possible de voter avec l’impartialité et le discernement que je voudrais apporter à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché jusqu’à nouvel ordre, et qui sait pour combien d’années, dans un jugement philosophique des hommes et des choses de mon temps. C’est une souffrance profonde parfois, quand je me souviens que j’ai vingt-cinq ans, et que j’ai l’ardeur et le courage de ma jeunesse ; c’est aussi une jouissance infinie quand je considère que les passions politiques, avec leurs erreurs, leurs égarements, leurs crimes involontaires, me sont pour longtemps interdites, et que je puis garder sans lâcheté ma religion sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu’un homme ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos agitations vous montre la direction que vous devez prendre, vous, républicain de nature, de position, et pour ainsi dire de naissance ?

— Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne beaucoup à penser. Il y a donc une autre manière d’aimer la république et d’en pratiquer les principes, que de se jeter en aveugle et à corps perdu dans les mouvements partiels qui préparent sa venue ? Oui, certes, je le savais bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j’y songe ! il est une région de persévérance et d’action philosophique au-dessus de ces orages passagers ! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que toutes les déclamations et les conspirations émeutières !

— Je n’ai tranché ainsi la question, répondis-je, que par rapport à moi et à cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le mouvement présent. J’ignore ce que je ferais à votre place ; cependant, je puis vous dire que si j’étais royaliste, légitimiste et catholique, comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n’hésiterais pas à me joindre à la duchesse de Berri, comme à un principe.

— Vous feriez la guerre civile ? dit Horace ; eh bien, voilà ce qu’on me propose, voilà où l’on veut m’entraîner. Et moi je répugne à de tels moyens, et j’attends mieux de la Providence.

— À la bonne heure ! En ce cas, vous renoncez à jouer un rôle actif ; car une révolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un siècle, au point où en sont les choses.

— Un siècle ! Le peuple n’attendra pas un siècle ! s’écria Horace, oubliant la question personnelle pour la question générale.

— Soyez donc d’accord avec vous-même, lui dis-je : ou il y aura des révolutions violentes, et par conséquent des conflits rapides et énergiques entre les citoyens, ou bien il y aura de longs débats de paroles, une lutte patiente de principes, un progrès sûr, mais lent, où nous n’aurons rien à faire, vous et moi, qu’à profiter pour notre compte des enseignements de l’histoire. C’est déjà beaucoup, et je m’en contente.

— Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour ma part je compte bien aider à l’œuvre, soit par la parole, soit par les écrits, si je puis trouver une tribune ou un journal.

— En ce cas, vous n’hésitez pas à vous retirer de toute émeute, et j’approuve votre fermeté courageuse, car la tentation est forte, et moi-même qui ne puis y prendre part, j’ai souvent de la peine à y résister.

— Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit Horace avec un peu d’emphase ; mais je l’aurai, parce que je dois l’avoir. Ma conscience me fait d’amers reproches de m’être laissé entraîner à ces projets incendiaires ; je lui obéis. Vous m’avez rendu un grand service, Théophile, de m’avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie. »

Je ne voyais pas trop en quoi j’avais éclairci Horace sur un point qu’il avait posé nettement dès le commencement de l’explication ; et, le trouvant si bien d’accord avec lui-même, j’allais le quitter, lorsqu’il me retint.

« Vous n’avez pas répondu à ma question, me dit-il.

— Vous ne m’en avez point fait que je sache, répondis-je.

— Pardieu ! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu’un de mes amis ou de mes prétendus coopinionnaires, si Jean le bousingot, par exemple, pourrait s’arroger le droit de me blâmer en me voyant renoncer aux folies de la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie plus large et plus morale dont je n’aurais jamais dû sortir.

— D’après ce que vous me dites, je vois, répondis-je, que vous avez commis une faute. Vous vous êtes lié par des promesses à quelque affiliation…

— C’est mon secret, » reprit-il précipitamment. Puis il ajouta : « Je ne connais ni affiliation, ni conspiration ; mais Laravinière est un fou, un exalté, comme bien vous savez. Il n’en fait aucun mystère à ses amis, et personne n’ignore qu’il est en avant dans toutes les bagarres de faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n’avons pas habité la même maison pendant plusieurs mois, sans qu’il m’entretint de ses rêves révolutionnaires. Dans un moment de désespoir de toutes choses et de complet abandon de moi-même, j’ai désiré des émotions, des combats, des dangers et, pourquoi ne l’avouerais-je pas, une mort tragique, à laquelle se serait attachée quelque gloire. Je me suis livré comme un enfant, et, si je m’arrête aujourd’hui, il ne manquera pas de dire que je recule. Dans son héroïsme grossier, il m’accusera d’avoir peur, et je serai forcé peut-être de me battre avec lui pour lui prouver que je ne suis point un lâche.

— Dieu nous préserve d’un pareil incident ! m’écriai-je. Il vous faut éviter à tout prix la nécessité de vous couper la gorge avec un de vos meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu’il y mette la violence et la brutalité que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos idées, de vos principes et de vos résolutions, lui fera juger plus sainement de votre caractère.

— Malheureusement, reprit Horace, Jean n’a ni idées ni principes. Ses résolutions ardentes sont le résultat de ses instincts belliqueux, de son tempérament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et il m’accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave que celui de l’irriter et de croiser l’épée avec lui : c’est le bruit qu’il va faire de ma prétendue défection parmi ses compagnons, bousingots, braillards et tracassiers, qui ne savent que déclamer dans les estaminets, détonner la Marseillaise, échanger quelques horions avec les sergents de ville, et se dissiper avec la fumée du premier coup de fusil. Je suppose que leurs folles entreprises réussissent, que le peuple prenne parti pour eux et avec eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit culbuté, et qu’un essai de république commence ; ces jeunes gens-là, véritables mouches du coche, vont se faire passer pour des héros. Il y a tant de charlatanisme en ce monde, et les mouvements révolutionnaires favorisent si bien cette sale puissance, qu’on les proclamera peut-être les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied à l’étrier ; et moi je serai rejeté bien loin, et taxé par eux de m’être caché dans les caves au jour du danger. Voyez ! les choses les plus bouffonnes ont parfois des résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs de l’opposition de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir désavoué l’émeute au 27 juillet, et pour avoir à peine compris, le 28, que c’était une révolution ? À plus forte raison, moi, jeune homme obscur, qui n’ai encore pour m’étayer et me développer que ce misérable noyau d’étudiants bousingots, serai-je entaché et comme flétri, au début de ma carrière, par les souvenirs arrogants et les accusations stupides de ces gens-là ? Qu’en pensez-vous ? Voilà ce que je vous demande.

— Je vous répondrai, mon cher Horace, que tout est possible, mais qu’il y a un moyen sûr d’échapper à de pareilles accusations : c’est d’être logique, et de ne prendre part à aucune action violente, le lendemain beaucoup moins encore que la veille. Vous êtes philosophe comme moi, ou révolutionnaire comme l’ami Jean. Il n’y a pas de terme moyen. Si vous conservez vos rêves d’ambition, vous avez besoin de l’opinion des masses. Vous n’avez encore pour milieu qu’une coterie ; il faut plaire à cette coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre, de l’éblouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le moment n’est pas venu pour les hommes sérieux de voir réaliser leurs principes ; si vous croyez (comme vous l’avez dit en commençant cette conversation) que les entreprises où l’on vous pousse compromettent la cause de la liberté, il faut être bien résolu d’avance à ne pas chercher des avantages personnels dans un résultat inespéré. Il faut remettre votre carrière politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune, vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation par des moyens conformes à vos principes de morale. »



Elle se costuma en amazone. (Page 75.)

Horace ne me répondit rien, et revint avec moi tout rêveur et tout triste. En arrivant à ma porte, il me remercia de mes avis, les déclara logiques et rationnels, et me quitta sans me dire à quel parti il s’arrêtait. Je partais le lendemain matin.

Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous étions séparés, et craignant qu’il ne se portât à quelque résolution dangereuse, j’allai chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l’air le plus gracieux :

« M. Dumontet est parti pour la province depuis une heure, il a reçu une lettre de ses parents ; madame sa mère est à l’extrémité. Le pauvre jeune homme est parti tout bouleversé. Il m’a laissé la moitié de ses effets en dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours. »

Je montai chez Laravinière. « Avez-vous vu Horace ? lui demandai-je — Non, me dit-il ; mais Louvet l’a vu monter en diligence d’un air aussi peu affligé que s’il allait hériter d’un oncle, au lieu d’enterrer sa mère.

— Vraiment, vous le haïssez trop, m’écriai-je ; vous êtes cruel pour lui ; Horace est un bon fils, il adore sa mère.

— Sa mère ! répondit Jean en levant les épaules ; elle n’est pas plus malade que vous et moi. »

Il ne voulut pas s’expliquer davantage.