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XVIII.

Horace avait pris, dans les romans où il avait étudié la femme, des idées si vagues et si diverses sur l’espèce en général, qu’il jouait avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu qui l’attire et l’effraie en même temps. Après les sombres et délirantes figures de femmes dont le romantisme avait rempli l’imagination des jeunes gens, l’élément féminin du dix-huitième siècle, le Pompadour, comme on commençait à dire, arrivait dans sa primeur de résurrection, et faisait passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette époque, la définition ingénieuse du joli, dans le goût, dans les arts, dans les modes ; il la donnait à tout propos, et toujours avec grâce et avec charme. L’école de Hugo avait embelli le laid, et le vengeait des proscriptions pédantesques du beau classique. L’école de Janin ennoblissait le maniéré et lui rendait toutes ses séductions, trop longtemps niées et outragées par le mépris un peu brutal de nos souvenirs républicains. Sans qu’on y prenne garde, la littérature fait de ces miracles. Elle ressuscite la poésie des époques antérieures ; et, laissant dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences du passé l’objet de justes critiques, elle nous apporte, comme un parfum oublié, les richesses méconnues d’un goût qui n’est plus à discuter, parce qu’il ne règne plus arbitrairement. L’art, quoiqu’il se pose en égoïste (l’art pour l’art), fait de la philosophie progressive sans le savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé, pour enregistrer, ainsi qu’en un musée, les monuments de la conquête.

Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette époque si impressionnable déjà, vivant plus de fiction que de réalité, regardait sa nouvelle maîtresse à travers les différents types que ses lectures lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent des types charmants dans les poèmes et dans les romans, ce n’étaient point des types vrais et vivants dans la réalité présente. C’étaient des fantômes du passé, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour épigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare : Perfide comme l’onde ; et quand il traçait des formes plus pures et plus idéales, habitué à voir dans les femmes de tous les temps les dangereuses filles d’Eve, il flottait entre un coloris frais et candide et des teintes sombres et changeantes qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau d’Horace. Quand celui-ci venait de lire Portia ou la Camargo, il voulait que la pauvre Marthe fût l’une ou l’autre. Le lendemain, après un feuilleton de Janin, il fallait qu’elle devînt à ses yeux une élégante et coquette patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques d’Alexandre Dumas, c’était une tigresse qu’il fallait traiter en tigre ; et après la Peau de chagrin de Balzac, c’était une mystérieuse beauté dont chaque regard et chaque mot recelait de profonds abîmes.

Au milieu de toutes les fantaisies d’autrui, Horace oubliait de regarder le fond de son propre cœur et d’y chercher, comme dans un miroir limpide, la fidèle image de son amie. Aussi, dans les premiers temps, fut-elle cruellement ballottée entre les femmes de Shakspeare et celles de Byron.

Cette appréciation factice tomba enfin, quand l’intimité lui montra dans sa compagne une femme véritable de notre temps et de notre pays, tout aussi belle peut-être dans sa simplicité que les héroïnes éternellement vraies des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle vivait, et ne songeant point à faire du modeste ménage d’un étudiant de nos jours la scène orageuse d’un drame du moyen âge. Peu à peu Horace céda au charme de cette affection douce et de ce dévouement sans bornes dont il était l’objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires ; il goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe lui devint aussi nécessaire et aussi bienfaisante qu’elle lui avait semblé lui devoir être funeste. Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant : il ne le ramena pas vers nous ; il ne lui inspira aucune générosité à l’égard de Paul Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice qu’elle méritait dans le passé aussi bien que dans le présent ; et, au lieu de reconnaître qu’il l’avait mal comprise, il attribua à sa domination jalouse la victoire qu’il croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance : elle souffrait de voir toujours le feu de la colère et de la haine prêt à se rallumer au moindre mot qu’elle hasarderait en faveur de ses amis méconnus. Elle rougissait des précautions minutieuses et assidues qu’elle était forcée de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en écartant toute ombre de soupçon. Mais comme elle n’avait aucune velléité d’indépendance étrangère à son amour, comme, à tout prendre, elle voyait Horace satisfait de ses sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait heureuse aussi ; et pour rien au monde elle n’eût voulu changer de maître.

Cet état de choses constituait un bonheur incomplet, coupable en quelque sorte ; car aucun des deux amants n’y gagnait moralement et intellectuellement, ainsi qu’il l’aurait dû faire dans les conditions d’un plus pur amour. Je crois qu’on doit définir passion noble celle qui nous élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la grandeur des idées ; passion mauvaise, celle qui nous ramène à l’égoïsme, à la crainte et à toutes les petitesses de l’instinct aveugle. Toute passion est donc légitime ou criminelle, suivant qu’elle amène l’un ou l’autre résultat, bien que la société officielle, qui n’est pas le vrai consentement de l’humanité, sanctifie souvent la mauvaise en proscrivant la bonne.

L’ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et mourons par rapport à ces vérités, fait que nous subissons les maux qu’entraîne leur violation, sans savoir d’où vient le mal et sans en trouver le remède. Alors nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances, croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment sans cesse.

C’est ainsi que vivaient Marthe et Horace : lui croyant arriver à la sécurité en redoublant d’ombrage et de précautions pour régner sans partage ; elle, croyant calmer cette âme inquiète en lui faisant sacrifice sur sacrifice, et donnant par là chaque jour plus d’extension à sa douloureuse tyrannie ; car dans toutes les espèces de despotisme, l’oppresseur souffre au moins autant que l’opprimé.

Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité ; et, la jalousie apaisée, la satiété devait s’emparer d’Horace. Il en fut ainsi dès que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait à sa porte, c’était la misère. Pendant trois mois il avait réussi à l’écarter, en confiant à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient envoyée en surplus de sa pension. Cette somme, il l’avait demandée pour payer des dettes imprévues, dont il n’osait avouer qu’une très-petite partie, tant elles dépassaient le budget de sa famille ; et au lieu de la consacrer à amortir cette portion de la dette, il l’avait attribuée aux besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à peine aux créanciers quelques légers à-compte, dont ils avaient bien voulu se contenter. Son tailleur était le moins compromis dans cette banqueroute imminente. J’avais donné ma caution, et je commençais à m’en repentir un peu, car les dépenses allaient leur train, et chaque fois qu’on présentait le mémoire à Horace, il se tirait d’affaire par des promesses et des commandes nouvelles, toujours plus considérables à mesure que la dette augmentait : il n’avait plus le droit de limiter le dandysme que ce fournisseur, bien avisé dans ses propres intérêts, venait chaque jour lui imposer. Quand je vis qu’il y avait spéculation de la part de ce dernier et légèreté inouïe de la part d’Horace, je me crus en droit de borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au tailleur qu’elle ne s’étendrait pas aux dépenses à faire. Déjà j’étais engagé pour plus d’une année de mon petit revenu ; je prévoyais une gêne dont je me ressentis, en effet, pendant dix ans, et que je n’avais pas le droit d’imposer à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel ami, si peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes réserves, il fut indigné de ce qu’il appelait ma méfiance, et m’écrivit une lettre pleine d’orgueil et d’amertume, pour m’annoncer qu’il ne voulait plus recevoir de moi aucun service, qu’il avait subi ma protection à son insu et par oubli total de mes offres et de mes démarches, qu’il me priait de ne plus me mêler de ses affaires, et que le tailleur serait payé dans huit jours. Il fut payé effectivement, mais ce fut par moi ; car Horace oublia aussi vite les promesses qu’il venait de lui faire que celles qu’il avait acceptées de moi ; et je m’efforçai d’oublier de même sa lettre insensée, à laquelle je ne répondis point.

Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en respect, vinrent l’assaillir. C’étaient de bien petites dettes, à coup sûr, qui feraient sourire un dissipateur de la Chaussée-d’Antin ; mais tout est relatif, et ces embarras étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation, afin qu’elle n’eût pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout ce qui eût pu lui rappeler la grisette, que c’était tout au plus s’il lui laissait coudre ses propres ajustements. Il eût mieux aimé, quant à lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l’objet de son amour y faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s’occupât que de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute poésie aux yeux d’Horace, comme si la beauté perdait de son prix et de son lustre en remplissant les conditions d’une vie naïve et simple. Il fallut que pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite devant ce Faust improvisé ; qu’elle arrosât des fleurs sur sa fenêtre ; qu’elle tressât plusieurs fois par jour ses longs cheveux d’ébène, vis-à-vis d’un miroir gothique dont il avait fait l’emplette pour elle, à un prix beaucoup trop élevé pour sa bourse ; qu’elle apprit à lire et à réciter des vers ; enfin qu’elle posât du matin au soir dans un tête-à-tête nonchalant. Et quand elle avait cédé à ses caprices, Horace ne s’apercevait pas que ce n’était pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l’église et à la fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne de keepsake.

Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite que Faust n’avait pas de quoi lui donner à dîner, et que Méphistophélès n’interviendrait pas dans les affaires. Horace, après avoir longtemps gardé son secret avec courage, après avoir épuisé une à une, pendant plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, après avoir simulé pendant plusieurs jours un manque d’appétit qui lui permettait de laisser quelques aliments à sa compagne, fut pris tout à coup d’un excès de désespoir ; et, à la suite d’une journée de silence farouche, il confessa son désastre avec une solennité dramatique que ne comportait pas la circonstance. Combien d’étudiants se sont endormis gaiement à jeun deux fois par semaine, et combien de maîtresses patientes et robustes ont partagé leur sort sans humeur et sans effroi ! Marthe était née dans la misère ; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses fréquentes d’une faim mal apaisée. Elle s’effraya beaucoup de la tragédie que jouait très-sérieusement Horace ; mais elle s’étonna qu’il fut embarrassé du dénouement. « J’ai là encore deux petits pains de seigle, lui dit-elle ; ce sera bien assez pour souper, et demain matin j’irai porter mon châle au Mont-de-Piété. J’en aurai vingt francs, qui nous feront vivre plus d’une semaine, si tu veux me permettre de conduire notre ménage avec économie.

— Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-là ! s’écria Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je ne comprends pas que tu veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe, quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures auprès d’un homme qui ne sait pas la soustraire à de tels abaissements. Je suis maudit !

— Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que vous êtes pauvre ? Est-ce que je vous ai jamais cru riche ! J’ai toujours bien prévu qu’un moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser reprendre mon travail ; et si j’ai consenti à être à votre charge, c’est que je comptais sur la nécessité qui me rendrait bientôt le droit de m’acquitter envers vous. Allons, j’irai demain chercher de l’ouvrage, et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain quotidien.

— Quelle misère ! s’écria de nouveau Horace, irrité de voir sa fierté vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim, en quoi serons-nous plus avancés ? irons-nous mettre un à un nos effets au Mont-de-Piété ?

— Pourquoi non, s’il le faut ?

— Et les créanciers ?

— Nous vendrons ces bijoux que vous m’avez donnés bien malgré moi, et ce sera toujours de quoi gagner du temps.

— Folle ! ce sera une goutte d’eau dans la mer. Tu n’as aucune idée de la vie réelle, ma pauvre Marthe ; tu vis dans les nues, et tu crois que l’on se tire d’affaire par une péripétie de roman.

— Si je vis dans les romans et dans les nues, c’est vous qui l’exigez, Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n’y ai pas perdu le goût du travail et l’habitude des privations. Est-ce que je suis née dans l’opulence ? Est-ce que je n’ai jamais manqué de rien, pour avoir le droit de me montrer difficile ?

— Eh bien, voilà, dit Horace, ce qui m’humilie, ce qui me révolte. Tu étais née dans la misère ; je ne m’en souvenais pas, parce que je te voyais digne d’occuper un trône. Je conservais le parfum de ta noblesse naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à préserver ta beauté comme un dépôt précieux qui m’a été confié. À présent il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander avec des bourgeoises pour quelques sous ; faire la cuisine, balayer la poussière, gâter et empuantir tes jolis doigts, veiller, pâtir, porter des savates et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais être au commencement de notre union ? Pouah ! pouah ! tout cela me fait horreur, rien que d’y penser. Ayez donc une vie poétique et des idées élevées au sein d’une pareille existence ! Je ne pourrai jamais rêver, jamais penser, jamais écrire. S’il faut que je vive de la sorte, j’aime mieux me brûler la cervelle.

— Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n’écrivez pas, dit Marthe avec douceur. Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle un élan imprévu. Essayez, et peut-être que vous allez vous illustrer et vous enrichir tout à coup.

— Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché ! s’écria Horace en frappant de sa botte au milieu de la bûche, hélas ! la dernière bûche qui brûlait encore dans la cheminée.

— Dieu m’en préserve ! répondit Marthe ; je voulais vous consoler en vous disant que je ne suis pas fière, et que le jour où vous serez dans l’aisance, je ne rougirai pas d’en profiter. Mais, en attendant, laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi vivre comme je l’entends.

— Jamais ! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai à ce que tu redeviennes une grisette, une femme d’étudiant ; cela ne se peut pas, j’aime mieux que tu me quittes.

— Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la troisième fois. Vous ne m’aimez donc plus, que la misère vous effraie avec moi ?

— Ô mon Dieu ! est-ce pour moi que je la crains ? Est-ce que je n’ai pas traversé déjà plusieurs fois des crises désespérées ? est-ce que je sais seulement si j’en ai souffert ? Je ne me souviens pas même comment j’ai fait pour en sortir.

— C’est donc pour moi que vous vous inquiétez ! Eh bien, rassurez-vous : l’inaction à laquelle vous me condamnez me pèse et me tue ; le travail, en même temps qu’il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et mon cœur plus gai.

— Mais ce travail dont tu parles et cette misère que tu nargues, c’est tout un ; oui, Marthe, c’est la même chose pour moi. Non, non, c’est impossible que je souffre cela ! Je trouverai, j’inventerai quelque chose. J’emprunterai le dernier écu du petit Paulier, et j’irai à la roulette. Peut-être gagnerai-je un million !

— Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n’essayez pas de cette affreuse ressource !

— Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi ? Au Mont-de-Piété ! avec les femmes les plus viles, avec les filles perdues ! Ce serait la première fois de ta vie, n’est-ce pas ? réponds, Marthe ! Dis-moi que tu n’y as jamais été.

— Quand j’y aurais été, je n’en serais pas plus humiliée pour cela. C’est une ressource dont toute honte est pour la société. On y voit plus de mères de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien des pauvres créatures y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se vendre.

— Ah ! tu y as été, Marthe ! Je vois que tu y as été ! Tu en parles avec une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la première fois… Mais pourquoi donc y as-tu été ? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et ensuite Arsène ne t’y aurait pas laissée aller ! »

Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa maîtresse, Horace se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passé quelque faute qui aurait pu la réduire aux expédients qu’elle venait d’imaginer pour le sauver.

« Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le nom de M. Poisson accolé à celui d’Arsène venait de faire passer un nuage de honte et de douleur, que j’irai demain pour la première fois de ma vie.

— Mais qui t’a donné cette idée d’y aller ?

— J’ai lu ce matin, dans les Mémoires de la Contemporaine, une scène qu’elle raconte de sa misère. Elle avait été porter là son dernier joyau, et en voyant une pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu’on refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs qu’elle venait de recevoir. C’est bien beau, n’est-ce pas ?

— Quoi ? dit Horace, je n’ai pas écouté. Tu me racontes des histoires, comme si j’avais l’esprit aux histoires ! »

On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés se tenaient par la main pour nous assaillir sans relâche au milieu des mauvaises veines. Horace rêvait au moyen d’écarter le dernier créancier avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conférence orageuse, lorsque M. Chaignard, propriétaire de l’hôtel garni qu’il occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés d’un loyer de deux chambres à vingt francs par quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le reçut avec hauteur, et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard, qui n’était pas brave, se retira en annonçant une invasion à main armée pour le lendemain.

« Tu vois bien qu’il faut aller au Mont-de-Piété demain, pour empêcher un scandale, dit Marthe en s’efforçant de le calmer par ses caresses. Si tu te laisses mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus pressants, et il n’y aura pas moyen de gagner du temps.

— Eh bien ! tu n’iras pas, dit Horace, c’est moi qui irai. J’y porterai ma montre.

— Quelle montre ? tu n’en as pas.

— Quelle montre ? celle de ma mère ! Ah ! malédiction ! il y a longtemps qu’elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mère ! si elle savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là au milieu des guenilles, et que je n’ai pas de quoi la retirer !

— Si je mettais à la place la chaîne que tu m’as donnée, dit Marthe timidement.

— Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la chaîne qui était accrochée à la cheminée, et en la roulant dans ses mains avec colère. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la fenêtre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain elle ira tomber dans le gouffre de l’usure, sans nous profiter à nous-mêmes. Belle ressource, ma foi ! Allons, j’ai des habits encore bons ; j’ai un manteau surtout dont je peux bien me passer.

— Ton manteau ! par le froid qu’il fait ! quand l’hiver commence !

— Et que m’importe ? Tu veux y mettre ton châle, toi !

— Je ne m’enrhume jamais, et tu l’es déjà. D’ailleurs, est-ce qu’un homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété ? Passe pour une montre, c’est du superflu ! mais le nécessaire ! Si quelqu’un te rencontrait ?

— Oh ! si Arsène me rencontrait, il dirait : Voilà celui qui s’est chargé de Marthe ; elle doit être bien malheureuse, la pauvre Marthe ! Peut-être le dit-il déjà ?

— Comment pourrait-il dire ce qui n’est pas ?

— Que sais-je ? Enfin avoue qu’il aurait un beau triomphe, s’il savait à quoi nous sommes réduits ?

— Mais nous n’irons pas nous en vanter, à quoi bon ?

— Bah ! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les jours pour de l’ouvrage : tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rôde toujours par ici… Tu le sais bien, Marthe, ne fais pas l’étonnée. Eh bien ! tu le verras ; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre enfant ! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement qu’aujourd’hui.

— Hélas ! je prévois en effet des jours de douleur, répondit Marthe ; mais la misère n’en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va augmenter. »

Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya avec ses lèvres, et s’abandonna aux transports d’un amour plus fiévreux que délicat, ce soir-là surtout.