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XIV.

Lorsque Eugénie fut de retour, et qu’elle vit ses efforts désormais inutiles, elle songea qu’il était temps d’informer Arsène de la vérité, ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur la manière dont elle s’y prendrait ; et, après que nous eûmes envisagé la question sous tous ses aspects, elle s’arrêta au parti suivant.

Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu’elle disait avoir des oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensées, par la solennité d’une démarche que sa bonne réputation et la dignité de son caractère lui donnaient le droit de risquer.

« Écoutez, lui dit-elle ; vous avez su vous faire aimer ; mais vous ne savez pas l’étendue des devoirs que vous avez contractés envers Marthe. Vous lui faites perdre la protection d’Arsène, protection courageuse et persévérante, qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours porté ses fruits. Elle ne sait pas ce qu’elle lui doit, ce qu’elle lui aurait dû encore si elle ne se fût pas mise dans la nécessité de renoncer à son assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu’il faut que vous sachiez tout. Arsène n’eût jamais abandonné la peinture, qu’il aimait passionnément, si sa pensée secrète n’eût été de mettre, grâce à son travail, Marthe à l’abri du besoin. Il n’eût jamais songé à faire venir ses sœurs de la province, si son unique but n’eût été de lui donner une société et une protection derrière laquelle sa protection à lui se serait toujours cachée. Enfin, à l’heure qu’il est, il vient d’obtenir un tout petit emploi dans les bureaux d’une société industrielle. Rien au monde n’est plus contraire à ses goûts, à ses habitudes d’activité, au mouvement rapide et généreux de son esprit ; je le sais, et je crains qu’il n’y succombe. Mais je sais aussi qu’il veut gagner de l’argent, et qu’il en gagne assez pour subvenir indirectement à tous les besoins de Marthe, en ayant l’air de ne s’occuper que de ses sœurs. Je sais que nos petits travaux d’aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l’aisance, la propreté et la liberté où vivent Marthe et les sœurs d’Arsène. Tout ce que je sais, tout ce que je vous dis, Marthe l’ignore encore. Elle n’a jamais tenu un ménage par elle-même ; elle a l’inexpérience d’un enfant à cet égard-là. Arsène la trompe, et nous l’y aidons, pour qu’elle ne connaisse ni les privations ni l’excès du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper les sœurs, sur la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter. Jusqu’ici je me suis chargée de la comptabilité ; je leur ai fait croire à toutes que les recettes l’emportaient sur les dépenses, tandis que c’est le contraire qui est vrai. Mais cet état de choses ne peut durer désormais. Arsène s’est toujours flatté secrètement que Marthe prendrait pour lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs et guérie de ses blessures, son âme s’ouvrirait à de plus douces impressions. J’ai partagé son illusion, je vous l’avoue, et j’ai fait tout mon possible pour préserver Marthe d’un autre attachement. Je n’ai pas réussi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du secret d’Arsène, et quel conseil vous donneriez à l’un et à l’autre. »

Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. « Je suis sans fortune, dit-il ; comment pourrai-je servir de protecteur à une femme, moi qui n’ai encore pu m’aider et me guider moi-même ? »

Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu à peu ses idées se rembrunirent. « Je n’avais pas prévu tout cela, moi ! s’écria-t-il avec un chagrin qui n’était pas sans mélange d’humeur. Je n’ai jamais songé à rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu’entre deux êtres qui s’aiment, il y ait un protecteur et un protégé ? Vous, Eugénie, qui réclamez toujours l’égalité pour votre sexe…

— Oh ! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la pratique, bien qu’elle soit difficile à conquérir dans la société présente. Je sais borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez comment je vis avec Théophile, et vous savez par conséquent que je ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le considère comme mon protecteur légitime et naturel ? Si je tombais malade et que je fusse longtemps privée de travail, au lieu d’aller à l’hôpital, je trouverais dans son cœur un refuge contre l’isolement et la misère. Si un homme était assez lâche pour m’insulter, j’aurais un appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère… ajouta-t-elle en baissant les yeux par un sentiment de dignité pudique, et en les relevant sur lui avec fermeté pour lui faire sentir la conséquence possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés à manquer de pain et d’éducation. Voilà, Monsieur, pourquoi il importe à des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l’affection durable et un dévouement égal au leur.

— Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez dans un grand trouble. Je ne suis pas l’amant de Marthe au point d’avoir réfléchi aux résultats sérieux de l’ivresse qui s’allume dans mon cerveau. Eh bien, chère Eugénie, je me confesse à vous, je m’accuse ; je ne peux ni ne veux vous tromper. Je désire Marthe de toutes les forces de mon être, et je l’aime de toute la puissance de mon cœur ; mais puis-je lui promettre d’être pour elle ce que Théophile est pour vous ? Puis-je m’engager à la soustraire à tous les dangers, à tous les maux de l’avenir ? Théophile est riche, en comparaison de moi ; il a une petite fortune assurée ; il peut travailler pour l’avenir. Et moi, qui n’ai que des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l’avenir, pour le présent et pour le passé en même temps !

— Mais Arsène n’a rien, reprit Eugénie, et en outre il soutient ses deux sœurs.

— Ah ! s’écria Horace, frappé de l’allusion et entrant dans une sorte de fureur, il faudra donc que je me fasse garçon de café, moi ! Non, il n’y a pas de femme au monde pour qui je me résoudrai à m’avilir dans une profession indigne de moi. Si Marthe s’imagine cela…

— Oh ! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie. Marthe ne s’imagine rien, car je lui ai fait un grand mystère de tout ceci ; et le jour où elle saurait que de pareilles questions ont été soulevées à propos d’elle, je suis sûre qu’elle nous fuirait tous dans la crainte d’être à charge à quelqu’un d’entre nous. Je vois bien que vous ne l’aimez pas ; car vous ne la comprenez guère, et vous ne l’estimez nullement. Ah ! pauvre Marthe, je savais bien qu’elle se trompait ! »

Eugénie se leva pour s’en aller. Horace la retint.

« Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi ?

— Comme j’ai fait jusqu’ici, je ne vous le cache point.

— Vous allez me présenter comme un être odieux, comme un monstre d’égoïsme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire laquais ? Ah ! sans doute, si le mérite d’un homme se mesure au poids de l’argent qu’il sait gagner, Paul Arsène est un héros et moi un misérable !

— Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie, des idées insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus répondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La vérité est dure ; mais il faudra que Marthe l’apprenne, et qu’elle renonce dans le même jour à son ami, à cause de vous, à vous, à cause d’elle-même. Heureusement que nous lui resterons ! Théophile saura bien remplacer Arsène, avec plus de désintéressement encore ; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec elle ; et jamais l’idée ne nous viendra que cela s’appelle entretenir une femme !

— Eugénie, dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne me jugez pas sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m’avoir avili aux yeux de Marthe et aux miens propres. Je n’ai pas les doutes infâmes que vous m’attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement peut-être ; mais aussi votre susceptibilité s’effarouche pour des mots, et la mienne s’emporte à cause du blessant parallèle que vous établissez toujours entre ce Masaccio et moi. Je n’ai pas l’instinct de l’imitation, j’ai horreur des modèles qui posent pour la vertu ; mais, sans rien affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l’occasion le dévouement jusqu’au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque je n’en sais rien moi-même ; je n’ai pas encore été mis à l’épreuve ; mais j’ai beau me tâter et m’interroger, je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germes d’ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d’avance ? Vous avez de cruelles préventions contre moi, Eugénie ; et je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte. Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou verser une larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons plus exister l’un et l’autre sans que le nom d’Arsène soit suspendu sur nos têtes comme un arrêt. Cela gêne et contriste déjà tous les élans de mon cœur ; mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. Cruelle Eugénie, pourquoi m’avez-vous dit toutes ces choses ?

— Et vous n’avez pas plus de courage que cela ? reprit Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant que l’exemple d’Arsène ne vous effraie pas, et que vous vous sentez bien capable, comme lui, des plus grands actes d’abnégation pour l’objet de votre amour ?

— Mais que voulez-vous donc que je fasse ? À quoi faut-il m’engager ? Dois-je donc épouser ? Mais cela n’a pas le sens commun ! Je suis mineur, et mes parents ne me permettront jamais…

— Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne à certains égards, répondit Eugénie, et que je ne vois dans le mariage qu’un engagement volontaire et libre, auquel le maire, les témoins et le sacristain ne donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l’amour et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment religieux, qui se contracte à la face du ciel ; et si vous reculez devant celui-là…

— Non, Eugénie, non, ma noble amie, s’écria Horace : celui-là n’a rien que je repousse. Je me plains seulement de la méfiance que vous me témoignez ; et, si vous la faites partager à votre amie, nous allons changer, grand Dieu ! la passion la plus spontanée et la plus vraie en quelque chose d’arrangé, de guindé et de faux, qui nous refroidira tous les deux. »

Pendant qu’Eugénie sondait ainsi avec une attention sévère le cœur d’Horace, à la même heure, au même instant, des atteintes plus profondes étaient portées à celui d’Arsène. Il était venu voir ses sœurs, ou plutôt Marthe, à la faveur de ce prétexte ; et Louison étant sortie à ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du despotisme de sa sœur aînée, avait résolu, elle aussi, de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.

« Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je commence par réclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous confier. »

Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de Louison à l’égard de Marthe.

« Vous croyez, dit-elle, qu’elle s’est réconciliée de bonne foi avec Marton, et qu’elle ne lui cause plus aucun chagrin ? Eh bien, sachez qu’elle lui en prépare de bien plus grands, et qu’elle la hait plus que jamais. Voyant que vous l’aimiez, et qu’elle ne réussirait pas à vous détacher d’elle par des paroles, elle a résolu de l’avilir à vos yeux. Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu’elle y a réussi déjà.

— L’avilir ! la perdre ! s’écria Paul Arsène. Est-ce ma sœur qui parle ? est ce de ma sœur que j’entends parler ?

— Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s’est passé. Louison a écouté, à travers la cloison de sa chambre, ce que M. Théophile et Eugénie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette manière qu’Eugénie voulait vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait à aimer M. Horace. Alors elle m’a dit : — Nous sommes sauvées, et notre frère va bientôt savoir qu’on se joue de lui. Seulement il faut lui en fournir la preuve ; et quand il aura découvert quelle femme perdue il nous a donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que nous. — Mais quelle preuve lui en donnerez-vous ? lui ai-je dit ; Marthe n’est pas une femme perdue. — Si elle ne l’est pas, elle le sera bientôt, je t’en réponds, a dit Louison. Tu n’as qu’à faire comme moi et à m’obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera dans le panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon à Marthe, et elle s’est mise à dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais quoi à M. Horace pour l’encourager à courtiser Marton ; et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace était un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu’à sa place elle ne le ferait pas tant languir ; et puis, enfin, elle leur ménageait des tête-à-tête, elle leur donnait l’occasion de se rencontrer dehors, et, tant qu’Eugénie a été malade, elle les a laissés exprès ensemble toute la journée dans une chambre, m’a emmenée dans l’autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée et tout émue auprès de nous, comme pour se réfugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, et feignait de ne pas l’entendre frapper. Dieu sait ce qui est résulté de tout cela ! C’est toujours bien affreux de la part d’une fille comme Louison, qui me fait des sermons épouvantables quand l’épingle de mon fichu n’est pas attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable, et de favoriser un jeune homme dont certainement les intentions sont peu chrétiennes. Cela m’a fait beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J’ai essayé de faire comprendre à celle-ci qu’on ne lui voulait pas de bien en agissant ainsi, et que M. Horace n’était qu’un enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la haïssais. Louison m’a menacée de me rouer de coups, si je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste, m’a reproché d’avoir de l’humeur. Enfin, le moment est venu où le coup qu’on vous prépare va vous arriver. N’en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l’indulgence à cette pauvre Marthe, qui n’est pas la plus coupable ici. »

Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison était un monstre de perfidie, ou si Suzanne était une calomniatrice infâme ; et, dans l’un comme dans l’autre cas, il se sentit blessé et atterré d’avoir un tel être dans sa famille. Il attendit que Louison fût rentrée, pour l’interroger d’un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec Horace. « On m’a dit qu’ils s’aimaient, lui dit-il. Je n’y vois pas le moindre mal, et je n’ai pas le plus petit droit de m’en offenser. Mais j’aurais cru que, comme mes sœurs, vous m’en auriez averti plus tôt, puisque vous pensiez que j’y prenais grand intérêt. »

Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu’une jalousie concentrée était la seule cause de sa souffrance, et, se réjouissant de son triomphe, — Ah dame ! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous avons voulu t’avertir ! Mais, à présent, je puis bien te parler franchement, si toutefois tu l’exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas.

En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu’Horace l’avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne l’eût pas ouverte lors même que sa vie en eût dépendu. D’ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là dans sa poche, et dit à Louison : « Il suffit, je te remercie ; mon parti était déjà pris en venant ici. Je te donne ma parole d’honneur que Marthe ne saura jamais le service que tu viens de me rendre. »



Tenez, lui dit-il en lui tendant la lettre. (Page 40.)

Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer moi-même, et, quelques instants après, Eugénie arriva. « Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre d’Horace, voici une lettre pour Marthe, que j’ai trouvée par terre dans la chambre de mes sœurs. C’est l’écriture de M. Horace ; je la connais.

— Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie.

— Non, Mademoiselle, c’est inutile, dit Paul ; je ne veux rien savoir. Je ne suis pas aimé ; le reste ne me regarde pas. Je n’ai jamais été importun, je ne le serai jamais. Je n’ai été indiscret qu’avec vous, en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la société de mes sœurs, qui ne vous a pas été toujours des plus agréables. Louison est difficile à vivre ; et l’occasion s’étant présentée de la placer ailleurs, je venais vous dire que, dès demain, je vous en débarrasse, ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que vous avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitié, dont je viendrai toujours me réclamer le plus souvent qu’il me sera possible, tant que M. Théophile ne le trouvera pas mauvais.

— Vos sœurs ne me sont nullement à charge, répondit Eugénie. Suzanne a toujours été fort douce, et Louison l’est devenue depuis quelque temps. Je conçois que vos idées sur l’avenir ayant changé, vous vouliez rompre l’union que nous avions formée sous de meilleurs auspices ; mais pourquoi vous tant presser ?

— Il faut que mes sœurs s’en aillent bien vite, reprit Arsène. Elles ne sont peut-être pas aussi bonnes qu’elles en ont l’air, et je suis tout à fait en mesure de les établir. Écoutez, Eugénie, dit-il en la prenant à part, j’espère que vous garderez Marthe auprès de vous tant qu’elle n’aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez à ce que tous ses désirs soient satisfaits, tant qu’un autre ne s’en sera pas chargé. Voici une partie de la somme que j’ai touchée ce matin ; destinez-la au même usage qu’à l’ordinaire, et, comme à l’ordinaire, gardez mon secret.

— Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce serait avilir en quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services après ce que vous savez. Il faut qu’elle apprenne enfin à qui elle doit le bien-être dont elle a joui jusqu’à présent, afin qu’elle vous en rende grâce et qu’elle y renonce à jamais.



Non ! non ! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit Arsène. (Page 44.)

— Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, je ne pourrai plus remettre les pieds chez vous, et je ne pourrai jamais revoir Marthe. Elle rougirait devant moi, elle serait humiliée, elle me haïrait peut-être. Laissez-moi donc sa confiance et son amitié, puisque je ne dois jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour elle les derniers services que je veux lui rendre, vous n’en avez pas le droit, pas plus que vous n’avez celui de trahir le secret que vous m’avez juré. »

J’appuyai ses résolutions auprès d’Eugénie, et il fut convenu que Marthe ne saurait rien. Elle rentra bientôt avec Horace, qu’elle avait attendu, je crois, sur l’escalier. Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant avec calme de choses générales, il l’observa attentivement ainsi qu’Horace, sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçût ; les amoureux ont, à cet égard-là, une faculté d’abstraction vraiment miraculeuse. Au bout d’un quart d’heure, Arsène se retira après avoir serré fortement la main de Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris le regard d’Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermeté stoïque ne cachât quelque projet désespéré, d’autant plus qu’il faisait son possible pour m’éloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre lui-même et contre moi, il s’appuya sur le parapet, et je le vis défaillir. Je le forçai d’entrer chez un pharmacien et d’y prendre quelques gouttes d’éther. Je lui parlai longtemps ; il parut m’écouter, mais je crois bien qu’il ne m’entendit pas. Je le reconduisis chez lui, et ne le quittai que lorsque je l’eus vu se mettre au lit. Au bout de la rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes causés par des désespoirs d’amour ; je revins sur mes pas, et rentrai chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoqué par des sanglots qui ne pouvaient trouver d’issue et qui le torturaient. Mes témoignages d’amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes, qui le soulagèrent faiblement. Un peu revenu à lui, et voyant mon inquiétude :

« Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il ; je vous donne ma parole d’honneur que je serai un homme. Peut-être quand je serai seul pourrai-je pleurer ; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur moi. J’irai vous voir demain, je vous le jure. »

Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d’une gaieté charmante. Horace, d’abord troublé par la présence de son rival, s’était battu les flancs pour être aimable, et celle qui l’aimait ne se faisait pas prier pour trouver son esprit ravissant. Elle ne s’était seulement pas doutée que Paul eût la mort dans l’âme, et mon visage altéré ne lui en donnait pas le moindre soupçon. Ô égoïsme de l’amour ! pensai-je.