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III.

Horace m’inspirait le plus vif intérêt. Je n’étais pas absolument convaincu de cette force héroïque et de cet austère enthousiasme qu’il s’attribuait dans la sincérité de son cœur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant, généreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration continuelle vers les choses élevées me le faisaient aimer sans que j’eusse besoin de le regarder comme un héros. Cette fantaisie de sa part n’avait rien de déplaisant : elle témoignait de son amour pour le beau idéal. De deux choses l’une, me disais-je : ou il est appelé à être un homme supérieur, et un instinct secret auquel il obéit naïvement le lui révèle, ou il n’est qu’un brave jeune homme, qui, cette fièvre apaisée, verra éclore en lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée de temps à autre par un rayon d’enthousiasme.

Après tout, je l’aimais mieux sous ce dernier aspect. J’eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité candide sans perdre l’amour du beau et du bien. L’homme supérieur a une terrible destinée devant lui. Les obstacles l’exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au point de l’égarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu lui avait donnée pour le bien. D’une manière ou de l’autre, Horace me plaisait et m’attachait. Ou j’avais à le seconder dans sa force, ou j’avais à le secourir dans sa faiblesse. J’étais plus âgé que lui de cinq à six ans ; j’étais doué d’une nature plus calme ; mes projets d’avenir étaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans l’âge des passions, j’étais préservé des fautes et des souffrances par une affection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout ce bonheur était un don gratuit de la Providence, que je ne l’avais pas mérité assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter quelqu’un de cette sérénité de mon âme, en la posant comme un calmant sur une autre âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin ; mais mon intention était bonne, et, sauf à répéter les innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j’étais bon, et plus aimant que je ne savais l’exprimer.

La seule chose clairement absurde et blâmable que j’eusse trouvée dans mon nouvel ami, c’était cette aspiration vers la femme aristocratique, en lui, républicain farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de belles manières, et dédaigneux avec exagération des formes naïves et brusques, dont il n’était certes pas lui-même aussi décrassé qu’il en avait la prétention.

J’avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie plus tôt que plus tard, m’imaginant que la vue de cette simple et noble créature changerait ses idées ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il la vit, et fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point aussi belle qu’il s’était imaginé devoir être une femme aimée sérieusement. « Elle n’est que bien, me dit-il entre deux portes. Il faut qu’elle ait énormément d’esprit. — Elle a plus de jugement que d’esprit, lui répondis-je, et ses anciennes compagnes l’ont jugée fort sotte.

Elle servit notre modeste déjeuner, qu’elle avait préparé elle-même, et cette action prosaïque souleva de dégoût le cœur altier d’Horace. Mais lorsqu’elle s’assit entre nous deux, et qu’elle lui fit les honneurs avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de respect, et changea tout à coup de manière d’être. Jusque-là il avait écrasé ma pauvre Eugénie de paradoxes fort spirituels qui ne l’avaient même pas fait sourire, ce qu’il avait pris pour un signe d’admiration. Lorsqu’il put pressentir en elle un juge au lieu d’une dupe, il devint sérieux, et prit autant de peine pour paraître grave, qu’il venait d’en prendre pour paraître léger. Il était trop tard. Il avait produit sur la sévère Eugénie une impression fâcheuse ; mais elle ne lui en témoigna rien, et à peine le déjeuner fut-il achevé, qu’elle se retira dans un coin de la chambre et se mit à coudre, ni plus ni moins qu’une grisette ordinaire. Horace sentit son respect s’en aller comme il était venu.

Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins, était composé de trois pièces, et ne me coûtait pas moins de trois cents francs de loyer. J’étais dans mes meubles : c’était du luxe pour un étudiant. J’avais une salle à manger, une chambre à coucher, et, entre les deux, un cabinet d’étude que je décorais du nom de salon. C’est là que nous prîmes le café. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans façon. — Pardon, lui dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie ; je ne fume jamais que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon à Eugénie de sa distraction ; mais au fond il était surpris de me voir traiter ainsi une femme qui était en train d’ourler mes cravates.

Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. Eugénie l’avait ombragé de liserons et de pots de senteur, qu’elle avait semés dans deux caisses d’oranger. Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de violettes et de réséda complétaient les délices de mon divan. Je fis à Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de tapis d’Orient, et du coussin de cuir sur lequel j’appuyais mon coude pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu’un pacha. La vitre de la fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie travaillait dans le cabinet. De cette façon, je la voyais, j’étais avec elle, sans l’incommoder de la fumée de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le rideau de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant d’avoir trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu’Horace comprit fort bien. Je m’étais assis sur une des caisses d’oranger, derrière lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère ; mais nous embrassions d’un coup d’œil la plus belle partie du cours de la Seine, toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu’à l’Hôtel-Dieu. En face de nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d’un gris sombre et son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cité ; la belle tour de Saint-Jacques-la-Boucherie élevait un peu plus loin ses quatre lions géants jusqu’au ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à droite, de sa masse élégante et solide. C’était un beau coup d’œil ; d’un côté, le vieux Paris, avec ses monuments vénérables et son désordre pittoresque ; de l’autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec le Paris de l’Empire, l’œuvre de Médicis, de Louis xiv et de Napoléon. Chaque colonne, chaque porte était une page de l’histoire de la royauté.

Nous venions de lire dans sa nouveauté Notre-Dame de-Paris ; nous nous abandonnions naïvement, comme tout le monde alors, ou du moins comme tous les jeunes gens, au charme de poésie répandu fraîchement par cette œuvre romantique sur les antiques beautés de notre capitale. C’était comme un coloris magique à travers lequel les souvenirs effacés se ravivaient ; et, grâce au poëte, nous regardions le faîte de nos vieux édifices, nous en examinions les formes tranchées et les effets pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants de l’Empire et de la Restauration, n’avaient certainement pas eus. Horace était passionné pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les étrangetés, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct me portaient vers une forme moins accidentée, vers une peinture aux contours moins âpres et aux ombres moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a vu avec les yeux de l’imagination plus qu’avec ceux de la science. Mais pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures ? Ce n’est pas à dix-neuf ans qu’on recule devant l’expression qui rend une sensation plus vive, et ce n’est pas à vingt-cinq ans qu’on la condamne. Non, l’heureuse jeunesse n’est point pédante ; elle ne trouve jamais de traduction trop énergique pour rendre ce qu’elle éprouve avec tant d’énergie elle-même, et c’est bien quelque chose pour un poëte que de donner à sa contemplation une certaine forme assez large et assez frappante pour qu’une génération presque entière ouvre les yeux avec lui et se mette à jouir des mêmes émotions qui l’ont inspiré !

Il en a été ainsi : les plus récalcitrants d’entre nous, ceux qui avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de lire, en fermant Notre-Dame-de-Paris, une page de Paul et Virginie, ou, comme a dit un élégant critique, de repasser bien vite le plus cristallin des sonnets de Pétrarque, n’en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir tant de choses nouvelles ; et après qu’ils ont joui de ce spectacle plein d’émotions, les ingrats ont prétendu que c’étaient là d’étranges lunettes. Étranges tant que vous voudrez ; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos yeux nus, auriez-vous distingué quelque chose ?

Horace faisait à ma critique de minces concessions, j’en faisais de plus larges à son enthousiasme ; et, après avoir discuté, nos regards, suivant au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de notre contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathédrale, comme ces beautés délaissées qui reviennent de mode, et autour desquelles la foule s’empresse dès qu’elles ont retrouvé un admirateur fervent dont la louange les rajeunit.

Je ne prétends pas faire de ce récit d’une partie de ma jeunesse un examen critique de mon époque : mes forces n’y suffiraient pas ; mais je ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler l’influence que certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques de mon adolescence de la lecture de René et d’Atala.

Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna à la porte. Eugénie m’en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j’allai ouvrir. C’était un élève en peinture de l’école d’Eugène Delacroix, nommé Paul Arsène, surnommé le petit Masaccio à l’atelier où j’allais tous les jours faire un cours d’anatomie à l’usage des peintres.

« Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant à Horace, qui jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal peignés. Voici un jeune maître qui ira loin, à ce qu’on assure, et qui vient en attendant me chercher pour la leçon.

— Non pas encore, me répondit Paul Arsène ; vous avez plus d’une heure devant vous ; je venais pour vous parler de choses qui me concernent particulièrement. Auriez-vous le loisir de m’écouter ?

— Certainement, répondis-je ; et si mon ami est de trop, il retournera fumer sur le balcon.

— Non, reprit le jeune homme, je n’ai rien de secret à vous dire, et, comme deux avis valent mieux qu’un, je ne serai pas fâché que monsieur m’entende aussi.

— Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième chaise dans l’autre chambre.

— Ne faites pas attention, » dit le rapin en grimpant sur la commode ; et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d’un mouchoir à carreaux sa figure inondée de sueur et parla en ces termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l’altitude du Pensieroso :

« Monsieur, j’ai envie de quitter la peinture et d’entrer dans la médecine, parce qu’on me dit que c’est un meilleur état ; je viens donc vous demander ce que vous en pensez.



C’était le type peuple incarné dans un individu. (Page 9.)

— Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle il est plus difficile de répondre que vous ne pensez. Je crois toutes les professions très-encombrées, et par conséquent tous les états, comme vous dites, très-précaires. De grandes connaissances et une grande capacité ne sont pas des garanties certaines d’avenir ; enfin je ne vois pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le meilleur parti à prendre c’est celui que nos aptitudes nous indiquent ; et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà dégoûté.

— Dégoûté, moi ! oh ! non, répliqua le Masaccio ; je ne suis dégoûté de rien du tout, et si l’on pouvait gagner sa vie à faire de la peinture, j’aimerais mieux cela que toute autre chose ; mais il paraît que c’est si long, si long ! Mon patron dit qu’il faudra dessiner le modèle pendant deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d’exposer, il paraît qu’il faut encore travailler la peinture au moins deux ou trois ans. Et quand on a exposé, si on n’est pas refusé, on n’est souvent pas plus avancé qu’auparavant. J’étais ce matin au Musée, je croyais que tout le monde allait s’arrêter devant le tableau de mon patron ; car enfin c’est un maître, et un fameux, celui-là ! Eh bien ! la moitié des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tête, et ils allaient tous regarder un monsieur qui s’était fait peindre en habit d’artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe pour ceux-là : c’étaient de pauvres ignorants ; mais voilà qu’il est venu des jeunes gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que chacun disait son mot : ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient ; mais pas un n’a parlé comme j’aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit alors : À quoi bon faire de l’art pour un public qui n’y voit et qui n’y entend goutte. C’était bon dans les temps ! Moi je vais prendre un autre métier pourvu que ça me rapporte de l’argent.



Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe. (Page 11.)

— Voilà un sale crétin ! me dit Horace en se penchant vers mon oreille. Son âme est aussi crasseuse que sa blouse ! »

Je ne partageais pas le mépris d’Horace. Je ne connaissais presque pas le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en faisait grand cas, et ses camarades avaient de l’estime et de l’amitié pour lui. Il fallait qu’une pensée que je ne comprenais pas fût cachée sous ces manifestations de cupidité ingénue ; et comme il avait déclaré, en commençant, n’avoir rien de secret à me dire, je prévoyais bien que ce secret ne sortirait pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre de l’obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir en lui quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses manières.

C’était le type peuple incarné dans un individu ; non le peuple robuste et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chétif, hardi, intelligent et alerte. C’est dire qu’il n’était pas beau. Cependant il était de ceux dont les camarades d’atelier disent : « Il y a quelque chose de fameux à faire avec cette tête-là ! » C’est qu’il y avait dans sa tête, en effet, une expression magnifique, sous la vulgarité des traits. Je n’en ai jamais vu de plus énergique ni de plus pénétrante. Ses yeux étaient petits et même voilés, sous une paupière courte et bridée ; cependant ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était si rapide qu’il semblait toujours prêt à déchirer l’orbite. Le nez était trop court, et le peu de distance entre le coin de l’œil et la narine donnait au premier aspect l’air commun et presque bas à la face entière ; mais cette impression ne durait qu’un instant. S’il y avait encore de l’esclave et du vassal dans l’enveloppe, le génie de l’indépendance couvait intérieurement et se trahissait par des éclairs. La bouche épaisse, ombragée d’une naissante moustache noire, irrégulièrement plantée ; la figure large, le menton droit, serré et un peu fendu au milieu ; les zygomas élevés et saillants ; partout des plans fermes et droits, coupés de lignes carrées, annonçaient une volonté peu commune et une indomptable droiture d’intention. Il y avait à la commissure des narines des délicatesses exquises pour un adepte de Lavater ; et le front, qui était d’une structure admirable dans le sens de la statuaire, ne l’était pas moins au point de vue phrénologique. Pour moi, qui étais dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de le regarder ; et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques à l’atelier, je m’adressais toujours instinctivement à ce jeune homme, qui était pour moi le type de l’intelligence, du courage et de la bonté.

Aussi je souffrais, je l’avoue, de l’entendre parler d’une manière si triviale. — Comment, Arsène, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour un peu plus de profit dans une autre carrière ?

— Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, répondit-il sans le moindre embarras. Si maintenant j’étais assuré de gagner mille francs nets par an, je me ferais cordonnier.

— C’est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mépris.

— Ce n’est point un art, répliqua froidement le Masaccio. C’est le métier de mon père, et je n’y serais pas plus maladroit qu’un autre. Mais cela ne me donnerait pas l’argent qu’il me faut.

— Il vous faut donc bien de l’argent, mon pauvre garçon ? lui dis-je.

— Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs ; et, au lieu de cela, j’en dépense la moitié.

— Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la médecine ! Il vous faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les années où l’on étudie que pour celles où l’on attend la clientèle. Et puis…

— Et puis vous n’avez pas fait vos classes, dit Horace, impatienté de ma patience.

— Cela c’est vrai, dit Arsène ; mais je les ferais, ou du moins je ferais l’équivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche d’eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j’apprendrais dans une semaine ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les écoliers, en général, n’aiment pas à travailler ; et quand on est enfant, on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison, et quand d’ailleurs on est forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais d’après ce que vous me dites du reste de l’apprentissage, je vois bien que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat ?

Horace éclata de rire.

« Vous allez vous faire mal à l’estomac, lui dit tranquillement le Masaccio, frappé de l’affectation d’Horace en cet instant.

— Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, à votre âge ils sont irréalisables. Vous n’avez devant vous que les arts et l’industrie. Si vous n’avez ni argent ni crédit, il n’y a pas plus de certitude d’un côté que de l’autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du temps, de la patience et de la résignation. »

Arsène soupira. Je me réservai de l’interroger plus tard.

« Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je ; c’est encore par là que vous marcherez plus vite.

— Non, Monsieur, répliqua-t-il ; je n’ai qu’à entrer demain dans un magasin de nouveautés, je gagnerai de l’argent.

— Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné de plus en plus.

— Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène ; mais s’il n’y avait que cela !…

— Arsène ! Arsène ! m’écriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et une perte pour l’art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu’une grande faculté est un grand devoir imposé par la Providence ?

— Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux s’enflammèrent tout à coup. Mais il y a d’autres devoirs que ceux qu’on remplit envers soi-même. Tant pis ! Allons, je m’en vais dire à l’atelier que vous viendrez à trois heures, n’est-ce pas ? »

Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans rien dire, salua à peine Horace, et s’enfonça comme un chat dans la profondeur de l’escalier, s’arrêtant à chaque étage pour faire rentrer ses talons dans ses souliers délabrés.