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Hommes d’État et hommes de guerre dans la révolution européenne – Le général Narvaez

Hommes d’État et hommes de guerre dans la révolution européenne – Le général Narvaez


HOMMES D'ETAT


ET


HOMMES DE GUERRE


DANS LA REVOLUTION EUROPEENNE.




I.


LE GENERAL NARVAEZ.




Notre siècle est arrivé à un point où il ressent tous les dégoûts, toutes les lassitudes de la parole. Il a tant de fois adoré des mots en croyant adorer des choses, il s’est jeté si souvent à la suite des héros de cette fantasmagorie de la parole pour ne recueillir que des déceptions, qu’il en conçoit peut-être aujourd’hui quelque ironie, et qu’il lui prend, au milieu de ses diversions, je ne sais quelle secrète assurance quand il sent ses affaires dans des mains viriles, plus accoutumées à agir qu’à frapper le marbre d’une tribune. C’est le privilège singulier de quelques vraies et rares natures de soldat de réaliser cet idéal des hommes d’action et d’être choisies pour de décisives et utiles interventions dans les crises publiques. Ce n’est pas sans raison qu’on a pu dire que la vie militaire était une des plus grandes écoles de gouvernement. Ceux qui vivent de cette mâle et noble vie sont heureux, à le bien considérer. Ce qu’ils nourrissent de sève et de vigueur intérieure ne se dissipe pas dans ces disputes oiseuses qui ôtent le sens des choses, et au bout desquelles les individus comme les peuples trouvent l’impuissance. La familiarité qu’ils nouent chaque jour avec le péril développe en eux un instinct de la réalité qui fait qu’ils sont peu sensibles aux creuses métaphysiques révolutionnaires, et qu’ils passent outre avec une étrange liberté d’esprit et de conscience. L’habitude du devoir précis, de la discipline rigoureuse, leur donne cette simplicité de jugement et d’action des hommes mis à un poste pour le garder ou y périr. Eux seuls, en certains momens, ils savent ce qu’ils doivent faire, et ils l’accomplissent résolûment, quelquefois même avec un mélange tragique d’abnégation qui n’étouffe pas sans doute les plus invincibles sentimens, mais qui leur commande. Il n’est pas, je pense, beaucoup d’exemples comparables à celui de ce prince Windischgraetz qui, seul en Bohème, au milieu des étonnemens de 1848, voyant sa femme et son fils tomber sous les balles, n’éprouve nulle hésitation et fait plier sous son épée l’insurrection de Prague.

Comment arrive-t-il que ceux qui sont particulièrement doués de ces qualités militaires se trouvent appelés à une prépondérance politique qui ne laisse point d’avoir un caractère d’originalité dans le travail des peuples contemporains ? Est-ce parce qu’ils sont la force et rien que la force, ainsi que le disent les sophistes à courte vue ? Non c’est parce qu’ils savent commander et obéir dans une société où il semble que les notions du commandement et de l’obéissance soient également altérées ; c’est qu’ils savent servir et agir dans un temps où chacun aspire à être roi, et roi fainéant. Ils sont l’expression vivante de la discipline. Voilà pourquoi les révolutions, qui feignent de les caresser parfois, haïssent cordialement, instinctivement les vrais militaires ; elles pressentent en eux des ennemis naturels. Voilà pourquoi ceux-ci, à leur tour, par les idées qu’ils représentent au moins autant que par la force dont ils disposent, ont un caractère spécial pour tenir en échec les révolutions. Ce rôle d’antagonistes qu’exercent avec éloquence dans l’ordre purement intellectuel les Burke, les De Maistre, ils l’exercent dans le domaine de l’action. Ils sont les dompteurs naturels et nécessaires des révolutions par le conseil comme par l’épée.

Chaque pays aujourd’hui, en Europe, a eu quelques-uns de ces soldats d’élite pour soutenir ou relever sa fortune. Souvenez-vous, en France, pour ne nommer que le premier de tous, de l’immense foi qui s’attachait au maréchal Bugeaud, mâle et simple nature, qui avait eu l’art d’élever le bon sens à la hauteur d’une politique et la fermeté de son ame à la hauteur d’une garantie sociale. Vous avez vu l’Autriche prendre une face nouvelle du jour où elle est passée des mains des émeutiers de Vienne aux mains vaillantes qui l’ont arrêtée sur son déclin. Vous avez vu le général Filangieri rattacher victorieusement la Sicile à Naples, et éteindre un des foyers de l’incendie révolutionnaire italien. — Ce que ces hommes énergiques ont été dans leur pays, le général Narvaez l’a été en Espagne. Seulement, là où d’autres avaient à exercer toutes les rigueurs qu’entraîne une répression à main armée, le chef espagnol n’a eu qu’à contenir et à préserver. Je maintiendrai ! tel a pu être son mot, et il a maintenu en effet.

Tandis que l’Europe se remplissait de chocs et de catastrophes, l’Espagne restait calme. Bien mieux, elle choisissait cet instant pour réparer ses désastres intérieurs, pour asseoir sur une base plus fixe sa politique, pour imprimer un nouvel essor à son commerce, à son industrie, à sa marine. Le bon sens national a une large part, sans nul doute, dans une telle situation : croit-on pourtant que le bon sens eût prévalu, s’il n’eût eu pour porte-drapeau un homme résolu et habile ? Imagine-t-on ce qui aurait pu résulter d’un moment d’indécision dans le gouvernement espagnol, sous le coup des événemens européens, en présence des menaces qui déjà se traduisaient en actes d’insurrection à Madrid, à Séville et en Catalogne ? Le général Narvaez a gagné de vitesse la révolution en mettant hardiment le pied sur ses premières étincelles ; il a eu le mérite de savoir ce qu’il devait faire, et il résumait sa politique dans une de ces saillies comme il en échappe parfois aux hommes accoutumés à ne se point laisser déconcerter par le péril. « Si jusqu’ici on a écrit l’art de conspirer, disait-il au congrès le 4 mars 1848, le gouvernement fera en sorte qu’à l’avenir on puisse écrire aussi l’art d’empêcher les conspirations. » C’est la force, dira-t-on encore ; oui, c’est la force, la force mise au service d’une cause juste et puisant dans cette justice même de la cause sa moralité, la légitimité de son action et la raison de son succès. Une chose à considérer d’ailleurs plus particulièrement encore en Espagne qu’en tout autre pays, c’est que ce n’est point un hasard ou le simple fait d’une nécessité momentanée qui a jeté un soldat vigoureux au premier rang dans la politique : si cette prépondérance s’explique par des circonstances exceptionnelles ou par les qualités de l’homme qui en est investi, elle ressort en même temps de l’histoire de la Péninsule, de ses habitudes, et, on peut bien l’ajouter, de ce caractère artificiel qu’a eu depuis long-temps la vie publique au-delà des Pyrénées dans ce qu’elle a de purement civil et politique.

Les influences militaires sont un des élémens essentiels et permanens de l’histoire contemporaine de l’Espagne, et, en dehors même de toute autre explication, cela ne saurait étonner chez un peuple qui attache dans son ame un prix inestimable à l’action. De tous côtés, à travers la variété des événemens qui remplissent l’intervalle de 1834 jusqu’au moment présent, éclate la tendance des partis à se personnifier en quelqu’un de ces généraux qui se font un nom sur les champs de bataille de la guerre civile. Aussi, dans ces antagonismes ardens qui se déclarent parfois entre les plus marquans de ces hommes de guerre, si la première place appartient en apparence à un mouvement personnel, à un instinct de rivalité, la politique est au fond, se pliant à toutes les péripéties du drame et prenant la forme d’un combat. Cette lutte des influences militaires, dans ce qu’elle a de supérieur et de décisif à chaque période de la révolution espagnole, peut se résumer en quelques noms, tels que ceux de Cordova, Espartero, Narvaez. Cordova est mort dans l’exil, en 1839, plein de jeunesse encore et dévoré d’amertume. Espartero, après avoir été renversé du sommet où il s’était placé, mène une vie retirée, à demi oubliée, tantôt à Madrid, tantôt à Logroño, où il désirait mourir alcade, comme il disait au temps de sa prospérité, sans soupçonner assurément par quelles voies il y serait ramené. Narvaez reste, depuis 1843, la personnification victorieuse d’une situation vainement attaquée. À quoi tient cette diversité de fortune ? Elle tient sans doute à des causes purement espagnoles, et aussi à des causes qui ne sont pas particulières à la Péninsule, qui lui sont communes avec tous les pays où se reproduit ce même phénomène de l’action incessante des influences militaires. Pour que cette intervention d’un général dans la politique ait quelque chose d’efficace, de légitime et de durable, même en Espagne, surtout en Espagne, dirai-je, il faut plus d’une condition. La valeur militaire est beaucoup, et elle ne suffit pas ; il faut en outre un grand sens politique, cet instinct juste et net qui révèle à un homme où est l’intérêt permanent de son pays au milieu de la confusion des intérêts secondaires. Et ces mérites personnels existant, tout n’est pas dit encore : il faut de plus les circonstances, cette faveur secrète qui fait concourir les événemens à une élévation individuelle, de telle sorte que dans la fortune politique d’un général, quand elle dépasse un certain niveau, il y a nécessairement la part du bonheur. Supprimez l’une de ces conditions, la faveur des circonstances par exemple, vous aurez en Espagne Cordova, le général en chef de l’armée du nord en 1835. Ni la valeur militaire, ni le sens politique ne manquaient à Cordova. Soldat et diplomate à la fois, tenant à l’ancienne monarchie par tradition, à la nouvelle par les lumières de son esprit, très décidé d’opinions, agité d’une légitime ambition de gloire, Cordova réunissait les qualités personnelles les plus nécessaires pour placer, dès l’origine, l’Espagne dans la voie calme et régulière où elle est aujourd’hui ; mais il était venu à la mauvaise heure, à l’heure où s’accomplissait aussi au-delà des Pyrénées l’irrésistible fatalité révolutionnaire. C’est contre cet obstacle qu’il se brisa une première fois, quand la révolte de la Granja fit tomber de sa main l’épée qui avait gagné, à Mendigorria et à Arlaban, les premières victoires de la royauté d’Isabelle II. Une seconde fois, dans un mouvement malheureux qui éclata à Séville en 1838 et où il prit part, Cordova vint échouer devant la prépondérance naissante d’Espartero, qui non-seulement avait été pour lui un rival militaire, mais dans lequel il pressentait dès-lors le représentant armé de la révolution. Le temps et la vie lui ont manqué pour se relever de cette humiliante défaite. Il est hors de doute pour tout Espagnol que, si Cordova eût vécu, il serait aujourd’hui au premier rang.

Ce ne sont point les circonstances qui ont fait défaut à Espartero ; ce n’est point la bravoure militaire non plus. Ce qui lui a manqué, c’est bien plutôt l’intelligence politique, aussi bien dans les moyens qu’il a mis en usage pour arriver à la régence que dans sa manière de l’exercer. — Qu’en est-il résulté ? Moins de trois ans d’un pouvoir douteux, contesté, qui a fini par soulever contre lui la Péninsule tout entière. Moins de trois ans après les scènes de Barcelone, de Valence et de Madrid en 1840, le duc de la Victoire quittait l’Espagne en fugitif, sur un bateau de pêcheur, pour gagner un navire anglais, et ce n’est pas le trait le moins curieux que ce soit un de ses rivaux, le général Narvaez, qui ait pu le recevoir de nouveau dans l’Espagne pacifiée.

Par un bonheur singulier, il a été donné à Narvaez de réunir dans une mesure suffisante les conditions qui ne se trouvaient complètement remplies chez aucun de ses rivaux. Représentant du parti conservateur comme Cordova, il a eu de plus que lui en sa faveur les circonstances qui se sont offertes en 1843, et il n’était point homme à les laisser fuir ; énergique soldat, il a eu de plus qu’Espartero l’intelligence politique. Qu’on observe le caractère divers de ces hommes, les circonstances heureuses ou défavorables où ils se sont trouvés placés, le mouvement de leurs antagonismes, et on s’expliquera comment, Cordova étant mort, Espartero est à Logroño, honoré sans doute pour ses vieux services, mais à peu près sans influence, tandis que Narvaez, aujourd’hui aussi bien qu’hier, hors du pouvoir comme au pouvoir, conserve une immense autorité politique. Il est bien visible qu’en quittant récemment la présidence du conseil, le duc de Valence n’a point cessé d’être pour l’Espagne un de ces hommes dont il est toujours plus facile de médire que de se passer.


I

Le général don Ramon-Maria Narvaez a cinquante ans maintenant. Il est né le 5 août 1800 à Loja, au cœur de l’Andalousie. C’est un véritable Andaloux, petit, d’un tempérament puissant, le front haut, l’œil saillant et prompt à s’enflammer, joignant d’ailleurs à une fougue indomptable de caractère l’habileté qui sait quel usage il faut faire de cette fougue, et qui connaît l’empire d’une résolution vigoureuse sur les hommes. C’est un lion qui a du renard en lui, me disait quelqu’un qui le jugeait sévèrement, et, qu’on le remarque bien, cette alliance se retrouve parfois dans les plus rares organisations.

Don Ramon ne pouvait évidemment, par son âge, prendre aucune part à la guerre de 1808 ; ce n’est qu’après 1815 qu’il entrait comme cadet dans les gardes wallons, devenues depuis le 2e régiment d’infanterie de la garde royale. Si Narvaez a obtenu par la suite ses grades sur le champ de bataille, on sera peut-être étonné d’apprendre que celui qu’on traite parfois comme un soldat ignorant était au contraire remarqué alors pour l’étendue de ses connaissances en mathématiques et en sciences militaires. Il étudiait les fortifications et l’artillerie sous don Felipe Valdric, aujourd’hui marquis de Valgornera et l’un des hommes distingués de l’Espagne. Don Ramon était officier en titre sous le régime constitutionnel ou plutôt révolutionnaire de 1820. De telles époques sont très propres à inquiéter et à troubler les vraies natures militaires. Où est le pouvoir ? à qui faut-il obéir ? peut-on se demander ; et l’incertitude de Ferdinand VII durant cette période de 1820 à 1823, la versatilité de ce roi lui-même, qui tantôt se rattachait à la constitution, tantôt s’essayait subrepticement à la détruire, au lieu d’aborder avec résolution et franchise la révision du code de 1812, — cette versatilité, dis-je, n’était point faite pour rallier à un point fixe les volontés flottantes, pour maintenir l’unité dans l’armée à l’ombre du drapeau et à l’abri des suggestions des partis. De cette confusion sont sortis de funestes malentendus, tels que la journée du 7 juillet 1822 où on vit la garde royale se scinder en deux fractions, — l’une allant à l’assaut du régime constitutionnel tel qu’il existait à Madrid, l’autre défendant par les armes ce régime attaqué. Narvaez était de ce dernier côté, et il y était avec les Palarea, les Figueras, les Roncali, les Pezuela, qui avaient devant eux le même avenir militaire, sinon politique. Ceux qui prétendraient mettre le général Narvaez en contradiction avec lui-même, en lui opposant aujourd’hui sa participation à la journée du 7 juillet, tomberaient à mon sens dans une erreur réelle. Que faisait-il autre chose que repousser un de ces actes d’indiscipline militaire auxquels il a toujours été contraire dans sa vie de soldat ? Que faisait-il autre chose que rester au poste où on l’avait placé ? la journée du 7 juillet l822 ne s’explique guère que par l’anarchie profonde où était l’Espagne à cette époque.

Peu après. Narvaez se trouvait en Catalogne sous les ordres de Mina, qui avait été chargé de poursuivre les guerrillas organisées dans ce pays pour le rétablissement du roi absolu, et de déloger la junte suprême instituée à la Seu d’Urgel pour diriger le mouvement insurrectionnel. Tout mouvement politique en Espagne se transforme naturellement en une véritable guerre, et, si de pompeux bulletins ont singulièrement exagéré parfois les proportions des rencontres qui s’y produisent, il est certain du moins qu’on s’y bat intrépidement et qu’on y verse son sang des deux côtés. Cette campagne de la Catalogne fut pour Narvaez une première occasion de montrer sa bravoure. L’armée constitutionnelle était devant Castellfollit, petite ville occupée et vigoureusement défendue par les insurgés royalistes. Narvaez se chargea d’aller, sous le feu de l’ennemi, pratiquer une mine au pied des murs d’un des forts de la place : il y réussit en effet, et tomba au moment même percé d’une balle dans les reins ; mais le fort sauta et lança dans l’air les cadavres de ses défenseurs. Ce n’est là qu’un des exemples de cette étrange énergie qu’on peut si souvent remarquer dans les guerres civiles de l’Espagne. Ni la blessure reçue par Narvaez devant Castellfollit, ni sa participation à la journée du 7 juillet ne pouvaient être, on le pense, une puissante recommandation après la restauration de 1823. Narvaez se retira à Loja, sa ville natale, jusqu’au moment où la mort de Ferdinand VII vint laisser à l’Espagne les chances militaires d’une guerre de succession et les difficultés politiques d’une régence. Narvaez reparaît alors sur la scène, comme un des soldats de l’armée d’Isabelle II. L’avenir se rouvre devant lui, l’horizon s’élargit, et l’homme grandit avec les circonstances ; il ne cesse de s’élever dans la guerre civile et jusqu’à ce jour.

Cette guerre civile, qui a duré sept ans, — de 1833 à 1840, — qui a usé tant d’hommes et a fait passer l’Espagne par une des crises d’anarchie les plus terribles qu’un pays puisse traverser, présente, au point de vue militaire même, un phénomène qu’il ne faut pas négliger, parce qu’il a un sens politique : c’est un symptôme pour l’avenir. Ainsi, ce n’est point dans l’armée proprement dite que la cause carliste a recruté ses soldats les plus déterminés, à quelques exceptions près, entre lesquelles, il est vrai, se trouve Zumalacarregui, qui avait été colonel sous Ferdinand VII. Ceux qui venaient de l’armée dans les rangs carlistes ont été plutôt la faiblesse secrète du parti, on l’a bien vu par Maroto. Partout ailleurs qu’au quartier-général, c’étaient d’audacieux cabecillas sortis du néant, les Carnicer, les Cabrera, les Serrador, les Quilez, les Tristany, qui tenaient la campagne. J’en veux conclure que la cause carliste n’avait que peu de racines dans la portion régulière du pays. D’un autre côté, dans l’armée de la reine elle-même, ceux qui ont le plus contribué à l’affermissement de la royauté d’Isabelle II, ce ne sont pas les anciens généraux, bien moins encore les généraux émigrés qui arrivaient en Espagne avec leurs illusions aigries de libéralisme et, de plus, avec cette inaptitude fatale qu’amène une longue inaction. Jusqu’au moment où Cordova vint prendre le commandement de l’armée en 1835 et ramener la victoire sous le drapeau d’Isabelle, on n’a point oublié que Rodil, Mina, Valdès avaient successivement échoué ; et qu’était-ce que Cordova ? C’était un homme neuf dans la guerre, fait pour s’identifier énergiquement avec une cause nouvelle qui n’était ni l’absolutisme pur, ni le libéralisme de 1812 et 1820. Qu’était-ce qu’Espartero lui-même, qui devint général en chef en 1836 et qui a terminé la lutte ? C’était un simple brigadier au commencement de la guerre, dont le rôle s’était borné sous Ferdinand à prendre part à l’expédition d’Amérique, et qui n’avait point figuré encore dans le mouvement des partis. Je sais bien qu’il s’est développé par degrés dans la guerre civile espagnole d’autres caractères ; notamment cet antagonisme entre les généraux connus sous le nom d’ayacuchos, à la tête desquels était Espartero, et les jeunes généraux qui grandissaient sous le feu de l’ennemi ; mais ce fait lui-même, si je ne me trompe, ne prouve-t-il pas qu’en dehors des coteries comme en dehors de ceux qui prenaient leurs illusions constitutionnelles pour de l’habileté militaire, il existait une masse jeune, énergique, pleine de vie, qui devenait le point d’appui naturel, la force principale de la monarchie d’Isabelle ? C’est de là que sont sortis les plus vaillans officiers de l’armée espagnole contemporaine, les Coucha, les Diego Léon, les Narvaez ; parcourez ces bulletins, qui ont été trop prodigués parfois, vous trouverez leurs noms animant cette guerre et s’attachant aux plus sérieux et aux plus brillans combats.

Ce qui est à remarquer, c’est que la plupart de ces officiers venaient de la garde royale, où il serait à supposer que don Carlos eût dû trouver plus d’adhérens. Narvaez lui-même, je l’ai dit, avait d’abord servi dans ce corps. C’est en qualité de capitaine de chasseurs au régiment de la Princesse qu’il reprend son rang en 1834 dans les opérations actives contre l’insurrection carliste. On le voit successivement, durant deux années, prendre part à tous les engagemens de ces divisions de l’armée du nord employées à la plus ingrate des luttes. À la bataille de Mendigorria, qui a été un des faits d’armes les plus éclatans de cette guerre, Narvaez, à la tête d’un bataillon du régiment de l’infant, forçait le pont de la ville de Mendigorria, défendu par quatre bataillons ennemis. À l’attaque des lignes d’Arlaban, il recevait une assez grave blessure, et il était déjà signalé comme un des premiers officiers de l’armée.

On avance vite dans les guerres civiles, même quand on ne se décerne pas soi-même les grades, comme cela est arrivé plus d’une fois au-delà des Pyrénées. En 1836, Narvaez se trouvait en possession du grade de brigadier, qui est le premier degré du généralat en Espagne, et il commandait à ce titre une division sous les ordres d’Espartero, qui venait d’être nommé général en chef. Une des qualités qui distinguaient Narvaez dans cette vie active et forte, outre une bouillante intrépidité, c’était une extrême sévérité militaire, une vigueur de commandement qui ne laissait nulle place à l’indiscipline. L’insubordination, on le sait, a été le fléau de l’armée espagnole, joint à tous les fléaux auxquels la Péninsule était en proie durant ces années 1835 et 1836 qui ont été les plus calamiteuses de la guerre civile. Le mal gagnait de toutes parts et se communiquait à tous les degrés de la hiérarchie, depuis le général qui refusait d’obéir à son chef jusqu’au soldat qui massacrait son général. L’anarchie politique se reproduisait dans la vie militaire avec un caractère particulier de fureur tragique. Par l’ascendant d’une énergie où le sentiment politique se mêlait à l’instinct du soldat, Narvaez sut préserver ses troupes, et, si ç’a été par la suite une raison plausible de sa fortune, ce fut pour le moment ce qui fixa sur lui l’attention et l’aida à se mettre au premier rang.

Il faut se reporter vers ces années néfastes 1835 et 1836. La dissolution, à vrai dire, était universelle au-delà des Pyrénées, et en tout autre pays que l’Espagne on eût pu considérer ce spectacle comme le dernier moment de l’histoire d’un peuple. Des passions sinistres, qui n’avaient point même le mérite d’être sincères, incendiaient les couvens à Saragosse, à Barcelone, à Hort, à Reuss. Qu’un ministère se formât à Madrid, des juntes s’établissaient sur tous les points du territoire et proclamaient leur indépendance. Le pouvoir était sans autorité même sur ses serviteurs et sans ressources pour payer une armée qui était sa seule défense. Les généraux étaient égorgés dans les villes, comme Baza, qui périt à Barcelone en défiant du moins l’émeute jusqu’au bout, — ou étaient massacrés par leurs propres soldats comme Escalera et Saarsfield à Miranda et à Pampelune. Les patriotes de Madrid se disputaient quelques lambeaux de la chair de ce fier et malheureux Quesada, dont le regard seul les faisait trembler la veille. L’Espagne tout entière acceptait pour drapeau la constitution de 1812 portée au bout de la baïonnette d’un sergent, et ce n’étaient assurément ni M. Mendizabal ni M. Calatrava, les ministres issus des mouvemens successifs de 1835 et 1836, qui pouvaient mettre un frein à l’anarchie universelle. Il n’est point difficile de comprendre que chaque effort de la révolution dut être un élément de succès pour la cause carliste. Zumalacarregui était mort, il est vrai ; mais l’armée de don Carlos occupait la Navarre et les provinces basques ; la Castille, l’Aragon et Valence étaient sillonnés par les guerrillas, entre lesquelles celle de Cabrera prenait déjà les proportions d’un corps organisé ; la Manche était ravagée par les factieux et séquestrée du reste de l’Espagne, de telle sorte que, de la Péninsule tout entière, ce qui n’était pas au pouvoir des bandes carlistes était au pouvoir de l’anarchie révolutionnaire. Au milieu de cette étrange confusion, on n’a point oublié peut-être un épisode qui frappa singulièrement les imaginations au-delà des Pyrénées : c’est l’expédition de Gomez. Ce hardi partisan, à la tête de quelques milliers d’hommes, résolut le problème de battre pendant quelques mois toutes les routes de l’Espagne, du nord au midi en échappant à toutes les poursuites ; il s’était frayé un chemin jusqu’au cœur de l’Andalousie. Le ministre de la guerre Rodil, envoyé contre lui, traçait des parallèles et se plaignait de la malicieuse lenteur du chef carliste à opérer selon ses calculs ; les divisions d’Alaix et de Ribero, détachées de l’armée du nord, ne pouvaient parvenir à atteindre l’insaisissable partisan, ou faisaient halte dans une ville au moment où il en sortait. On jeta les yeux sur Narvaez, qui était à Medina-Celi, et on lui donna l’ordre de se mettre à la poursuite de Gomez, en lui confiant de pleins pouvoirs pour prendre au besoin le commandement de toutes les troupes déjà engagées. Narvaez s’élança en effet avec une foudroyante rapidité jusqu’au fond de l’Andalousie, et il manoeuvra de telle sorte qu’il atteignit Gomez, le 25 novembre 1836, sur le plateau de Majaceite, près d’Arcos, où il le jeta dans la plus sanglante déroute. Pour pousser à bout sa victoire, il voulut appeler à lui la division d’Alaix, qui s’était tenue à distance ; mais cette division obéit mollement d’abord, puis finit par se mettre en pleine révolte à La Cabra, prétendant ne reconnaître après Espartero, de l’armée duquel elle avait été momentanément distraite, que son général, Alaix ; celui-ci se prêta complaisamment à l’insubordination de ses soldats. C’est à cet acte d’indiscipline que Gomez dut sans doute son salut personnel ; il fut du moins forcé de regagner précipitamment le nord de l’Espagne, en laissant derrière lui beaucoup de morts et en abandonnant le butin qui l’accompagnait. Si l’on songe que cette expédition de Gomez avait été pendant quelques mois comme le mauvais rêve de l’Espagne, comme une vision ironique et agaçante qui était la plus palpable démonstration de son impuissance, on ne s’étonnera pas de l’immense popularité qui entoura subitement le nom de l’heureux vainqueur de Majaceite. Narvaez devint le héros du moment. Majaceite marque une heure décisive dans la fortune du général Narvaez, — décisive à double titre, — non-seulement. par l’éclat qui en rejaillissait pour le moment sur son nom, mais parce que, là aussi, dans ce différend avec Alaix, le lieutenant d’Espartero, on voit poindre cet antagonisme qui s’est étendu du champ de bataille aux affaires politiques, des personnes aux idées, qui n’a cessé de grandir avec des alternatives diverses, pour venir se dénouer, en 1843, dans un combat d’un quart d’heure à Torrejon de Ardoz, et se résoudre, au point de vue politique, dans la défaite du parti progressiste, dont Espartero s’était fait le représentant.

Un des épisodes où se dénote tout-à-fait et avec une supériorité réelle ce mélange d’instinct militaire et d’instinct politique qui caractérise le général Narvaez, c’est la création de l’armée de réserve dont il fut chargé sous l’impression de ses succès de Majaceite et la pacification de la Manche en 1838. La guerre civile espagnole n’a point eu les mêmes caractères sur tous les points où elle s’est développée et a régné à la fois. Dans les provinces basques, le patriotisme local dominait, et donnait à cette lutte quelque chose de sérieux et de politique. En Catalogne, des prêtres et des moines étaient l’ame de la junte de Berga et fanatisaient l’insurrection. Dans l’Aragon et Valence, c’était plutôt la guerre pour la guerre, par esprit d’aventure, par haine de la vie régulière. Dans la Manche, c’était bien autre chose ; c’était une guerre de brigandage, de dévastation et de ruine. La Manche, on le sait, étend ses plaines poudreuses et desséchées entre la Castille-Nouvelle et l’Andalousie ; la proximité des monts de Tolède offre un refuge facile et sûr à toutes les rébellions. Dans cet espace se maintenait, malgré les efforts des généraux Flinter, Aldama, Pardiñas, une armée factieuse de plus de six mille hommes, organisée, levant des impôts, rançonnant le pays, portant le meurtre et le pillage de tous côtés, et aussi prompte à se disperser en bandes détachées qu’à se réunir au premier signal pour tomber en masse sur les troupes de la reine, quand elles paraissaient. À la tête de ces bandes étaient les cabecillas Palillos, Orejita, Cipriano, Remendado ; outre ces chefs de la faction dans la Manche, à ce moment de 1838, le cabecilla aragonais don Basilio, renouvelant avec moins d’habileté et de succès la tentative de Gomez, venait sur son chemin de brûler trois cents miliciens dans l’église de la Calzada de Calatrava. Le désordre était arrivé à un tel point dans la Manche, que la vie sociale était arrêtée en quelque sorte. Le travail était abandonné, les champs restaient incultes, tout commerce avait cessé. Des troupes de vagabonds affamés et demi-nus parcouraient les routes, et, dans cette population livrée à l’oisiveté et à la misère, les guerrillas puisaient chaque jour leurs recrues. Une démoralisation affreuse régnait dans ces contrées ; nulle autorité, d’ailleurs, ne se faisait sentir. C’était une province dont les seuls maîtres étaient quelques guerrilleros tenant en échec la portion honnête du pays terrifiée et le pouvoir central lui-même, qui envoyait vainement généraux sur généraux. Ajoutez que, par cet état de la Manche, toutes les relations directes entre le gouvernement et l’Andalousie étaient interceptées. Entre le nord et le midi de l’Espagne, il y avait là comme un espace interdit où les voyageurs ne se hasardaient plus, où les convois ne pouvaient pénétrer sens être pillés, d’où les courriers ne sortaient pas une fois qu’ils y étaient entrés, et où les troupes elles-mêmes étaient sans sûreté au milieu d’une population qu’un défaut de protection efficace et la terreur inclinaient à tous les ménagemens envers la faction.

C’est sur ce théâtre qu’avait à opérer une armée qui n’existait pas encore. Le caractère de ces opérations devait être évidemment politique autant que militaire. Le premier problème à résoudre, c’était de lever, équiper, habiller et entretenir une armée sans autre secours fourni par le gouvernement que quelques cadres extraits de l’armée du nord ou du centre. Narvaez résolut ce problème avec un succès singulier, à la faveur de sa popularité en Andalousie, et surtout de son infatigable activité. Les villes lui offrirent de toutes parts des ressources, et Narvaez, qui était arrivé à la fin de janvier 1838 en Andalousie avec le simple titre de général en chef d’une armée chimérique. avait sur pied, au mois de mai, dix ou douze mille hommes bien vêtus, bien équipés, bien armés, auxquels il pouvait adresser, au moment d’entrer dans la Manche, ces simples et énergiques paroles, qui contrastent un peu avec la pompe des bulletins espagnols : « Soldats, nous n’avons d’autres titres à l’estime publique que d’être affiliés au drapeau espagnol ; il faut en acquérir de nouveaux ; il faut combattre jusqu’à la défaite des ennemis de la patrie, supporter avec résignation les travaux et les privations de la guerre, respecter les peuples, accomplir chacun son devoir avec une égale ponctualité. Défendre le trône d’Isabelle, la régence de son auguste mère et affermir l’empire de la constitution, ce sont des devoirs que l’honneur nous commande de remplir et que nous remplirons… Soldats, écoutez ma voix : tous ceux qui veulent plus que ce que je vous ai dit, tous ceux qui veulent moins ou ceux qui vous conseilleraient autre chose, ceux-là sont les factieux que nous avons à combattre. »

À peine entré dans la Manche, Narvaez fit occuper les points principaux, et divisa le reste de son armée en colonnes mobiles se reliant entre elles et enveloppant le pays dans un réseau de fer et de feu. Les effets de cette habile manœuvre, exécutée avec une rare vigueur, ne se firent point attendre ; chacun des cabecillas vint successivement se faire battre. Palillos, Orejita, Cipriano, eurent à peine le temps de se sauver dans la montagne, abandonnant leurs hommes, qui déposaient leurs armes ; mille se rendirent, dans une seule rencontre, à la Calzada, après une lutte obstinée. D’un autre côté, Narvaez travaillait à relever le moral des populations civiles, à rétablir l’action administrative, à remettre à la tête des municipalités des hommes énergiques et à réorganiser les milices nationales. Tour à tour il employait le pardon à l’égard des factieux ou se faisait justicier, selon le mot espagnol. C’est ainsi qu’il fit fusiller le prêtre don Félix Racionero, reconnu comme ayant trempé dans le massacre des trois cents miliciens brûlés à la Calzeda de Calatrava. En trois mois, la Manche était pacifiée, l’autorité reprenait son empire, les communications étaient rouvertes entre Madrid et l’Andalousie, et Narvaez pouvait laisser le commandement au général Nogueras, commandant régulier de la province. Le seul obstacle qu’eût eu à vaincre Narvaez ne résidait point dans l’état général du pays ; il avait eu à maintenir la discipline et la moralité d’une jeune armée au milieu d’une contrée démoralisée et désorganisée ; il avait eu à punir l’insubordination, la désertion, la trahison même. « Je suis résolu, disait-il à ses soldats en présence du cadavre d’un déserteur fusillé, à faire des exemples terribles qui assurent la discipline et le respect des devoirs militaires ; vous avez à choisir entre deux chemins celui du crime et celui de l’honneur ; dans le premier, vous êtes témoins de ce qui arrive ; dans le second, vous trouverez la récompense que vous réserve la patrie. » Il existait dans l’armée de réserve un officier, commandant d’un corps franc, don Jose Calero, dit Tronera. Cet officier, qui avait d’ailleurs de brillans services, fut convaincu d’être d’intelligence avec quelques-uns des cabecillas de la Manche et d’avoir exposé ses troupes à être détruites ; il fut saisi avant d’avoir pu songer à se sauver, et son jugement s’ensuivit. La femme de Calero avait eu le temps de se rendre à Madrid, et était parvenue même à exciter la sollicitude du gouvernement. « Le ministre peut me destituer, répondit Narvaez, soit ; mais je jure que le coupable sera fusillé, et je jetterai, s’il le faut, ensuite mon bâton de commandement sur son corps ; l’ira ramasser là qui voudra ! » Il se faisait ainsi justicier dans des scènes tragiques qui ont le pouvoir de subjuguer les imaginations en Espagne plus que de les étonner. C’est avec une telle énergie que Narvaez était arrivé à former en quelque temps une armée vigoureuse, disciplinée, aguerrie par des combats de chaque jour pendant trois mois, et dont la martiale attitude excitait quelques jours plus tard l’admiration de Madrid, quand elle défilait, son général en tête, sous les yeux de la reine et en présence d’une population émerveillée de voir des soldats qui n’étaient ni affamés, ni débraillés, ni insubordonnés. Les résultats obtenus par le jeune général émouvaient vivement l’opinion publique, d’autant plus qu’ils coïncidaient en ce moment même avec l’échec de l’armée du centre devant Morella et le désastre de Maella, où périssait le brave Pardiñas, et où cinq mille hommes se rendaient à Cabrera, qui n’en avait que trois mille. Dans cet épisode de la pacification de la Manche, qui offre en lui-même un caractère complet. Narvaez apparaît tel qu’il est réellement, actif, énergique, organisateur, avec une volonté indomptable, avec des instincts d’ordre et de discipline qui le désignaient naturellement à un grand rôle dans l’armée et dans la politique le jour où le mouvement des partis se simplifierait pour devenir une lutte directe entre la révolution et l’élément conservateur en Espagne.

Narvaez avait été appelé à Madrid et nommé successivement capitaine-général de la Vieille-Castille, puis général en chef d’une nouvelle armée de réserve portée cette fois à quarante mille hommes. La création de cette armée nouvelle attestait doublement l’importance acquise par le pacificateur, de la Manche : elle n’était pas seulement un acte militaire, elle avait un sens politique sérieux dans la situation de l’Espagne telle qu’elle s’offrait alors. Depuis le premier jour, en septembre 1836, où Espartero avait été placé à la tête de l’armée du nord opérant contre le principal foyer de la guerre civile, l’œil le moins exercé avait pu voir grandir en lui la tendance à s’attribuer une prépondérance jalouse et exclusive, non-seulement dans la direction des combinaisons militaires, mais encore dans la direction politique du pays ; de son quartier-général, il forçait le pouvoir lui-même à plier sous ses volontés. Retranché dans une sorte d’indépendance menaçante, il empêchait de gouverner, et refusait en même temps d’accepter la responsabilité du gouvernement. Le résultat, c’était une impuissance politique radicale et la débilité chronique des cabinets qui vivaient ou mouraient à Madrid suivant la tolérance ou les hostilités du généralissime. La création de l’armée de réserve en 1838 et la nomination de Narvaez à ce grand commandement n’avaient d’autre sens, dans la pensée du ministère d’Ofalia, que de balancer par une force rivale l’influence abusive exercée par le chef de la principale armée de l’Espagne, et de se préparer les moyens de lui résister. Ce n’était autre chose qu’un développement nouveau de cet antagonisme dont je signalais l’origine, et qui était destiné à grandir encore entre Espartero et Narvaez.

Espartero comprit la portée de la mesure qui plaçait Narvaez à la tête d’une armée de quarante mille hommes. Il s’opposa à la formation de la réserve, réclama l’incorporation dans son armée des troupes qui avaient opéré dans la Manche, et réussit à faire entrer au ministère de la guerre Alaix, le chef de la division indisciplinée de la Cabra, le seul général devant qui Narvaez n’eût point à incliner son épée. Le malheur du parti modéré espagnol qui, par une fortune singulière, était sorti en majorité de la première application de la constitution de 1837, qui avait l’immense adhésion du pays, ç’a été de ne point avoir dans ces instans difficiles le sentiment vigoureux de ce qu’il se devait comme grand parti politique. La seule explication de cette impuissance, c’est le besoin universel de tout sacrifier aux nécessités de la guerre ; mais encore fallait-il que cette guerre fût conduite de manière à ne point faire sortir la révolution de la défaite de l’insurrection carliste. Le parti modéré avait figuré alternativement, il est vrai, dans les faibles ministères qui s’étaient succédé ; cependant il perdait en réalité chaque jour le pouvoir devant l’ascendant d’un chef d’armée qui, après avoir commencé par faire prédominer sa personnalité militaire, devait finir par identifier ses griefs avec une politique directement contraire à la politique conservatrice et légale de l’Espagne. L’épée de Narvaez était appelée, on le voit, à exercer tôt ou tard une influence décisive, surtout à la tête d’une force animée de son esprit et de son courage. En présence de l’avènement d’Alaix au ministère, le jeune général comprit sans doute qu’il devait se réserver pour des circonstances plus graves ; il demanda à se retirer à Loja, en Andalousie, où allait venir le prendre, pour le jeter en exil, un de ces coups de vent imprévus et si fréquens en Espagne.

On voit quelle était la situation de la Péninsule à la fin de 1838. Espartero dominait les résolutions du gouvernement, du quartier-général de l’armée du nord. Le faible ministère Pita-Alaix se dégageait d’un pénible enfantement de trois mois. Le parti modéré flottait entre son désir de voir se terminer la guerre et son aversion mal dissimulée pour Espartero. Narvaez, qui avait été un moment l’un des hommes indiqués pour un grand rôle politique autant que militaire, se retirait dans l’Andalousie. La lutte était au fond des choses. Narvaez était déjà sur la route de Loja, lorsqu’on apprit qu’un mouvement singulier avait éclaté à Séville le 12 novembre 1838. Le comte de Clonard, capitaine-général, avait été séparé de ses fonctions, comme on dit en Espagne. Une junte s’était formée et elle était présidée par le général Cordova, qui se trouvait à cette époque en Andalousie. M. Cortina, aujourd’hui l’un des chefs du parti progressiste, rejoignait en même temps Narvaez à la Carlota dans la Sierra-Morena, pour lui offrir la vice-présidence avec un commandement militaire et lui remettre une lettre de Cordova, le pressant d’accepter. La première réponse de Narvaez fut un refus ; puis il se rendit pourtant à Séville, dont il était le député aux cortès et où son nom avait un puissant prestige depuis Majaceite. En quelques jours, il ne restait plus rien de l’insurrection de l’Andalousie. Quel était au fond le sens de ce mouvement ? Le pronunciamiento de 1838 à Séville est resté l’un des faits les plus obscurs de l’histoire contemporaine de l’Espagne. Il y avait des progressistes dans la junte insurrectionnelle, et ces progressistes appelaient à leur tête le général Cordova, qui manifestait hautement ses sentimens conservateurs en acceptant la présidence. Un des articles du programme du pronunciamiento était la formation de la fameuse armée de réserve. Tout se confondait dans ce mouvement imprévu ; tout s’y produisait à l’état de symptôme plutôt que de manifestation politique nette et précise. Il faut se souvenir que, sous l’impression des crises ministérielles qui étonnaient et irritaient le pays, déjà à Madrid même une vive émotion avait éclaté le 3 novembre. Valence était le théâtre de semblables agitations. Comme ces scènes diverses, le pronunciamiento de Séville ne s’explique que par la promptitude des passions populaires à s’emparer des crises politiques et à se montrer quand l’impuissance du gouvernement éclate trop à nu. Dans quelle mesure Cordova et Narvaez avaient-ils participé à ce mouvement ? Des lettres confidentielles du premier de ces généraux permettent de mieux déterminer aujourd’hui le caractère de cette participation. Tout indique qu’elle était purement modératrice, pacificatrice. « Sans autorités, écrivait Cordova à Narvaez dans le premier moment, que va faire cette ville livrée aux passions armées et à des hommes ambitieux ? Viens, nous la ramènerons au gouvernement, nous lui rendrons la tranquillité, nous empêcherons qu’elle ne soit saccagée, nous éviterons qu’il ne coule beaucoup de sang. Qui imaginera que toi et moi nous soyons des faiseurs de juntes junteros ) ! » Narvaez avait, en effet, refusé tout titre révolutionnaire ; il avait réclamé la dissolution de la junte, maintenu les soldats dans l’obéissance, et c’était par ses soins et par son énergie que le général Sanjuanena, envoyé par Clonard, avait pu rentrer à Séville, le 23 novembre, sans effusion de sang.. Qu’on admette même une pensée secrète chez les deux généraux, au cas où l’insurrection de Séville eût pu s’étendre et avoir quelque succès : cette pensée n’atteignait point assurément les pouvoirs légaux et réguliers de l’Espagne ; elle ne se dirigeait que contre cette puissance abusive et menaçante qui se concentrait chaque jour davantage au quartier-général de l’armée du nord. La lutte renaissait ainsi sous toutes les formes, aux moindres prétextes, et par malheur ici dans des conditions équivoques, telles qu’elles favorisaient des doutes sur Cordova et Narvaez et qu’elles préparaient le plus facile succès à Espartero. Le chef de l’armée du nord était le seul qui ne pût se tromper sur le sens secret de ce mouvement avorté ; aussi réclama-t-il immédiatement avec hauteur le jugement et le châtiment des deux généraux ; il alla plus loin en demandant que leur cause fût disjointe de l’ensemble des faits insurrectionnels, et qu’ils fussent traduits devant un conseil de guerre dans la circonscription de son commandement. « La fortune n’abandonne point cet homme, disait Cordova ; ces événemens le grandissent à nos dépens. — Votre général s’en tirera, ajoutait-il par un étrange pressentiment en parlant à un aide-de-camp de Narvaez ; moi, je n’en puis dire autant. » Cordova résumait en quelques mots et avec une rare lucidité cette phase nouvelle. Espartero triomphait ; il voyait disparaître dans une échauffourée inexpliquée les deux hommes les mieux faits pour balancer sa puissance ; il était sur la pente au bout de laquelle se trouvaient, pour lui, les scènes de Barcelone en 1840 et une régence révolutionnaire : Cordova, forcé d’émigrer, se réfugiait en Portugal, où il mourait peu après ; Narvaez gagnait Gibraltar, puis venait vivre en France, jusqu’à ce qu’il pût rentrer en Espagne en soldat accoutumé à ressaisir la victoire et avec une autorité politique singulièrement agrandie. Si on regarde de près les événemens de Séville en 1838, je ne serais point surpris qu’on y pût voir comme un essai informe et avorté de ce qui s’est reproduit plus tard, en 1843. Seulement, à la première de ces époques, les dangers et les conséquences de cette prépondérance d’un chef d’armée jetant sans cesse son épée dans la balance ne s’étaient pas dégagés aux yeux du pays et n’avaient pas le pouvoir de le passionner. En 1843, la dictature militaire d’Espartero avait fourni sa carrière, et la résistance devenait un mouvement national dont Narvaez était un des chefs naturels et légitimes.

C’est peut-être ici le moment de ressaisir dans leur ensemble le caractère, les moyens d’action et les résultats de ces antagonismes militaires et politiques qui occupent une si grande place dans l’histoire moderne de l’Espagne. Du mouvement de ces antagonismes il est sorti pour la Péninsule tout ce qui pouvait sortir : deux grandes situations politiques, — l’une comprise entre 1840 et 1843, l’autre entre 1843 et aujourd’hui, — aussi différentes par leurs conditions propres que par la nature des hommes en qui elles se personnifient. Le nom d’Espartero est maintenant un nom historique ; le duc de la Victoire a accepté lui-même avec honneur ce rôle de personnage de l’histoire en rentrant dans son pays par le libre concours d’un gouvernement qui lui rappelait une défaite, et en refusant son nom aux partis. Ce n’était point un cœur déloyal, c’était un esprit vain, susceptible et irrésolu, dont un entourage vulgaire et ambitieux entretenait les susceptibilités pour s’en faire une arme, et les irrésolutions pour les diriger. Au point de vue militaire, Espartero était un véritable soldat, lorsque, le premier en tête de ses colonnes, il emportait le pont de Luchana à Bilbao et les positions de Peñacenada, ou bien qu’il châtiait l’indiscipline et exerçait de terribles justices sur les assassins de Saarsfield et d’Escalera. Cet instinct supérieur du soldat lui manquait, lorsqu’il laissait ses officiers, en 1837, signer des adresses à Pozuelo de Aravaca contre un ministère, quelque mauvais qu’il fût, lorsque, de son camp de Mas de las Matas, en 1839, il abritait sous son nom des manifestes contre le système politique du gouvernement. Il y a loin d’un général se faisant une grande situation politique, en assumant les devoirs, transportant au besoin de son camp dans les affaires les qualités militaires qui le distinguent, à un général toujours prêt à mettre ses opinions au bout des baïonnettes de ses troupes. Le premier est un homme d’état sans cesser d’être un homme de guerre, le second n’est ni un soldat ni un politique. Un général à la tête d’une force active est un homme à qui ses soldats obéissent et qui obéit à son gouvernement, -qui n’a de plus que ses soldats que la liberté de se retirer. Le duc de la Victoire méconnaissait cette mesure dans laquelle un chef d’armée peut intervenir dans les affaires d’un pays. En laissant l’émeute violenter la reine Christine en 1840 à Barcelone, tandis qu’il recevait lui-même les ovations populaires, il ne voyait pas qu’il ne faisait qu’imiter l’acte du sergent Garcia à la Granja. En donnant le premier l’exemple de l’indiscipline à ses troupes, il ne voyait pas qu’il se servait d’une arme qui éclaterait dans ses mains et se retournerait contre lui, comme cela est arrivé en effet par cette série de conspirations militaires qui ; ont rempli l’époque de sa régence.

Une des qualités du général Naraez, au contraire, ç’a été l’instinct vigoureux et persistant de la première loi de la vie militaire. — la discipline. Sa pensée, c’est celle de Cordova, qui disait « qu’il faut tenir l’armée le front à l’ennemi, le dos tourné aux partis. » Dans cette crise politique de 1838, où il se trouvait à Madrid, à la tête de soldats formés par lui, dévoués et pleins d’ardeur, les excitations ne lui manquaient pas ; peut-être aurait-il eu peu à faire : il résistait à ces séductions et refusait de se prêter aux combinaisons des partis. Et dans cette triste affaire de Séville même, on le voit encore préoccupé du soin de garantir les troupes du contact de l’émeute : il était là, au fond, ce qu’il était en 1836, quand il préservait sa division de la démoralisation qui avait gagné toute l’armée, ce qu’il était en 1838 à Madrid, au milieu des partis, qui n’eussent pas demandé mieux que de devoir un succès à son épée. C’est surtout depuis 1843 que le général Narvaez a employé cette énergique activité dont il est doué à bannir la politique de l’armée, à y rétablir les notions d’ordre et d’obéissance ; aussi l’habitude des conspirations militaires disparaît-elle au-delà des Pyrénées. L’Espagne a aujourd’hui une armée disciplinée et fidèle qui peut marcher au combat pour la pacification intérieure, et qu’on a pu voir, pour la première fois depuis long-temps, figurer avec honneur hors de la Péninsule. Dans une circonstance où le général Narvaez, momentanément éloigné du pouvoir, venait d’être investi du titre un peu vague de généralissime, on l’accusait lui aussi, d’aspirer à se créer une de ces situations militaires irrégulières qui ne laissent plus de liberté aux délibérations politiques. Et que répondait-il ? — Les ministres sont-ils d’avis de m’envoyer comme capitaine-général dans une province ? disait Narvaez, je suis prêt à obéir ; veut-on me mettre en simple sentinelle au palais ? je suis prêt encore. — Peu après, on lui donnait l’ordre de quitter l’Espagne, et il s’éloignait. Cela ne veut pas dire que l’autorité politique du général Narvaez ne s’accroisse point naturellement de toute son autorité militaire ; cela veut dire qu’il a un sentiment exact et élevé de cette distinction que je signalais entre un général devant aux circonstances aussi bien qu’à ses qualités propres une influence puissante dans la politique, et un général dictant ses volontés à la tête de son armée, faisant sentir la pointe de son épée dans les délibérations régulières des conseils. Au point de vue militaire, c’est là un des côtés par où diffèrent Espartero et Narvaez, et par où s’explique la diversité de leur action en Espagne.

À un point de vue politique plus général et plus élevé, Espartero et Narvaez ne diffèrent pas moins par la nature de l’action qu’ils ont exercée. Il y a en Espagne une institution ayant sa racine dans les mœurs du pays, qui n’est pas seulement la forme naturelle et traditionnelle du pouvoir, mais qui, par une singulière fortune, en présence de la force d’inertie et de la puissance de l’habitude inhérentes au sol et à la race, se trouve être encore comme la garantie et l’instrument nécessaire des innovations légitimes : — c’est la royauté. Au milieu de tous les bouleversemens de la Péninsule, la monarchie est restée debout vivante et respectée, plus forte peut-être après chaque crise où elle semblait devoir s’engloutir. L’Espagne n’a point taché les pages de son histoire du sang d’un roi, et ses plus fiers tribuns eux-mêmes, -le croirait-on ? — s’en sont vantés quelquefois en attachant à ce fait, par comparaison, l’idée de la plus mortelle injure pour la France. Il en résulte que la royauté a gardé en Espagne beaucoup de ce prestige qu’elle a tant de peine à retrouver là où les révolutions ont porté la main sur les personnes royales. Pour les Espagnols, la royauté n’est point une fiction ; ce n’est point un être de raison confiné dans un rôle abstrait par les inventeurs de machines gouvernementales ; c’est quelque chose de vivant et de réel qui se mêle à l’existence nationale et qui la résume. On aime à la voir paraître personnifiant au premier rang les goûts, les instincts, les traditions du pays ; on aime qu’elle se montre dans l’action politique, de même qu’on la voit s’arrêtant dans la rue pour suivre un prêtre qui porte le viatique à un mourant. On lui pardonne même beaucoup parfois, tant on y voit peu une abstraction ! C’est toujours la royauté, c’est-à-dire la plus essentielle des réalités politiques, celle qui occupe le premier rang dans l’ensemble de la vie nationale. Le jour où un homme, un parti, dans un intérêt propre, fait descendre cette réalité au second rang et la place dans une situation visible de défaite et d’infériorité, ce jour-là, homme ou parti se met en contradiction avec un sentiment universel. En faisant la royauté prisonnière de guerre, en se substituant à elle dans ses communications avec le peuple espagnol, Espartero, soit enivrement d’ambition, soit absence d’intelligence politique, ne voyait pas qu’il froissait un instinct national, d’autant plus que cette royauté vaincue était une femme. C’était se placer dans des conditions impossibles de durée ; c’était se vouer à une lutte permanente, souvent sanglante, pour défendre un pouvoir que chaque effort devait rendre plus impopulaire, parce qu’il heurtait le plus invincible des sentimens espagnols. Cela est si vrai, que, lorsque ce brave et malheureux Diego Léon, en 1841, commettait la plus grande des témérités politiques en attaquant à main armée le palais de Madrid pour s’emparer de la reine, c’était lui qui semblait le libérateur et qui avait les sympathies populaires. Le soulèvement de 1843, qui a mis fin à la régence du duc de la Victoire, a été peut-être le mouvement le plus national de l’Espagne après celui de 1808.

Le mérite du général Narvaez, c’est d’avoir senti au juste cette situation et d’avoir remis à leur vrai rang les grands élémens politiques qui vivent en Espagne ; il y a trouvé une place qui suffit encore à une légitime ambition, celle de premier serviteur de la monarchie, de premier sujet de la reine. La où Espartero flottait dans une irrésolution qui finissait par s’élancer au-delà du but, Narvaez avait cette décision de coup d’œil qui précise et règle l’action. Dans la politique comme à la guerre, il a su ce qu’il voulait, et ce qu’il voulait était conforme à un instinct national aussi bien qu’à un intérêt permanent du pays : c’est la défense de la monarchie et le maintien de l’ordre matériel en Espagne. Sa politique est l’application de ce qu’il disait dans son ordre du jour à l’armée de la Manche : « Tous ceux qui veulent plus que ce que je vous dis, tous ceux qui veulent moins, tous ceux qui veulent autre chose, ceux-là sont les factieux qu’il faut combattre. » C’est cette fixité d’un point fondamental qui communique une singulière force à un homme. Là est la différence, au point de vue politique, entre Espartero et Narvaez. L’un a voulu, sans trop savoir peut-être où il marchait, exercer des représailles contre la monarchie, et s’est fait son vainqueur dans un pays tout monarchique ; l’autre s’est fait le premier soldat de la royauté constitutionnelle. C’est ce qui explique comment Espartero a si peu réussi, tandis que le nom de Narvaez se confond aujourd’hui avec le calme et une prospérité relative de l’Espagne.

Veut-on observer quelques traits plus personnels de ces deux hommes dans leur rapport avec le rôle qu’ils ont joué ? Ces traits sont caractéristiques. Ce qui a distingué Espartero durant toute sa vie militaire et politique, c’est la temporisation, la patience, la lenteur. Chacune de ses opérations de l’armée du nord de 1838 à 1840 porte ce cachet ; nul n’a mieux su attendre quand les résultats étaient douteux ; nul ne s’est plus fié au temps, et par là il représentait sans doute encore un des côtés de la nature espagnole. Narvaez a toujours été, au contraire, l’homme des promptes résolutions, de l’inspiration soudaine, de l’ardente et infatigable activité. Il est Andaloux en cela comme en bien d’autres choses. Cette différence prend un relief singulier dans le dernier éclat de l’antagonisme entre les deux généraux en 1843, et s’offre encore à ce dernier moment comme la raison de la chute rapide de l’un et du succès de l’autre. On n’a point oublié peut-être quelle était la situation d’Espartero exerçant la régence au mois de juillet 1843. Un cabinet dont M. Lopez était le chef, dont le général Serrano était le ministre de la guerre, qui était le produit d’un retour marqué de l’opinion publique vers des idées de conciliation, et qui avait d’avance tous les suffrages du congrès, venait d’essayer de se former. Il échouait devant la répulsion du régent. Les cortès avaient été dissoutes. L’union s’était faite au cri de : Dieu sauve le pays et la reine ! entre la fraction du parti progressiste dont MM. Lopez, Olozaga, Cortina, étaient les chefs, et le parti modéré, qui avait ses principaux membres et ses généraux dans l’émigration. Les premiers symptômes de l’insurrection éclatèrent immédiatement sur tous les points de l’Espagne. Outre les causes politiques qui devaient rendre le soulèvement de 1843 invincible, Espartero fut enveloppé dans une manœuvre militaire des plus remarquables et des plus hardies, qu’il ne sut point déjouer, et dont l’énergie foudroyante de Narvaez assura le succès. Tandis que le général Serrano se présentait en Catalogne, tandis que le général Manuel de la Concha descendait à Cadix, Narvaez débarquait à Valence. L’insurrection allait refluer de toutes parts vers le centre. L e duc de la Victoire, à la tête d’un corps d’armée, quitta Madrid pour se diriger sur Valence, pendant que les généraux Seoane et Zurbano faisaient face à l’insurrection en Aragon et en Catalogne ; mais avec sa lenteur accoutumée il s’arrêta et prolongea sa halte à Albacete. Narvaez, ramassant les troupes sur son chemin, et notamment le régiment de la Princesse, dont il avait été le colonel, se fit jour entre Seoane et Espartero, alla débloquer Teruel, qui était le point de communication des deux armées, et de là fondit sur Madrid, où, quelques jours plus tard, le 23 juillet, il s’emparait en un quart d’heure, à Torrejon de Ardoz, de l’armée de Seoane, accourue à sa suite, et du général lui-même. La hardiesse de Narvaez avait décidé de l’issue du pronunciamiento, et le régent, après s’être arrêté un moment à bombarder Séville, n’avait plus qu’à s’enfuir jusqu’aux côtes de Cadix, où les cavaliers de Concha le jetaient à la mer. Ne voit-on pas la défaite et la victoire se décidant ici, au point de vue militaire du moins, par cette différence de caractère entre Espartero et Narvaez ? Transportez ces natures diverses sur le terrain politique, vous arriverez à cette singulière remarque faite par un observateur spirituel : c’est que, des deux généraux, c’est le temporisateur qui s’est vu à la tête du parti progressiste, c’est-à-dire du parti que tous les instincts tournent à l’audace et à l’impétuosité d’action, et c’est l’homme d’entraînement et de feu qui s’est trouvé personnifier les modérés, c’est-à-dire ceux qui inclinent le plus volontiers, d’habitude, à la temporisation. L’observation n’est pas seulement spirituelle, elle éclaire la destinée des partis. Cette puissance de résolution et d’activité qu’il y a dans le général Narvaez n’est point, en effet, une des moindres causes du succès de la politique conservatrice en Espagne depuis sept ans ; le parti modéré espagnol, comme tous les partis modérés au monde, a pour lui l’immense majorité dans la nation ; ce qui lui manque souvent, c’est l’énergie, c’est la décision. Quand il triomphe, il se divise, il se morcelle, plus qu’en tout autre pays encore. La présence d’un tel chef était singulièrement faite pour stimuler ses lenteurs, pour lui imprimer l’unité compacte d’une grande force sociale et suppléer à ses incertitudes en face du péril. Si je ne craignais des rapprochemens qui peuvent étonner, je dirais que le général Narvaez a été en Espagne un Casimir Périer à cheval, et Andaloux de plus. De cette différence de tempérament entre l’homme et le parti, il peut résulter parfois quelques froissemens ; mais la pensée est la même, le but est commun, et leur fortune se lie. Le général Narvaez a été successivement nommé depuis 1843 capitaine-général de l’armée et duc de Valence, et il s’est élevé à la position de président du conseil qu’il occupait il y a quelques jours encore.


II

Cette date de 1843 est pour l’Espagne le point de départ d’une situation nouvelle qui dure encore, qu’on peut appeler le règne de la politique modérée, mais qui a eu à passer par des phases et des épreuves diverses. Elle a eu à se dégager de la confusion des premiers momens au lendemain d’une victoire due à une coalition contre la régence du duc de la Victoire ; elle a eu à traverser une de ces crises de décomposition intérieure, de démembrement, qui éclatent souvent dans le triomphe même des partis ; elle a eu à soutenir l’épreuve d’une révolution extérieure qui enveloppait l’Europe et se propageait de toutes parts avec la rapidité sinistre d’un incendie. Ces périodes diverses se sont déroulées sous nos yeux dans la situation politique de l’Espagne. Le général Narvaez n’a point été constamment ministre dans cet espace de sept années ; mais on peut dire qu’il représente et domine chacune de ces phases, parce qu’il vient successivement les dénouer par son influence, par son énergie et son habileté, parce qu’il apparaît aux yeux de tous comme l’homme nécessaire de ces momens difficiles. La lie des révolutionnaires de Madrid ne s’y trompait pas à la fin de 1843, lorsqu’elle multipliait les attentats contre lui, et frappait mortellement ses aides-de-camp à ses côtés. Faute de l’atteindre, les balles des assassins désignaient à leur manière le général Narvaez au pouvoir.

Le mouvement de juillet 1843, qui a abouti au renversement de la régence du duc de la Victoire et à la déclaration anticipée de la majorité de la reine Isabelle, était le produit de l’alliance des grandes forces modérées et progressistes de l’Espagne constitutionnelle ; mais en réalité c’était un mouvement tout conservateur, né du réveil de l’instinct monarchique froissé par Espartero. La pensée, le mot de ralliement, les généraux qui avaient vaincu étaient modérés, et au lendemain de la victoire, en présence des passions frémissantes, c’était encore le général Narvaez qui intimidait l’émeute à Madrid, réprimait avec une incomparable vigueur les séditions militaires près de renaître, faisait chaque jour un peu de terrain stable aux hommes publics pour refaire un gouvernement, et animait tout ce monde, à vrai dire, de son feu, de son esprit et de son courage. Tout le travail politique de l’Espagne à cette époque ne tend qu’à dégager par degrés le sens conservateur du mouvement à travers les incidens les plus passionnés et les plus dramatiques, tels que la répression sanglante de l’insurrection centraliste de la Catalogne ou des soulèvemens d’Alicante et de Carthagène, tels que l’épisode étrange où l’on voyait un premier ministre espagnol, M. Olozaga, tomber en une nuit du faîte du pouvoir dans la proscription. L’administration provisoire et révolutionnaire de M. Lopez s’efface devant M. Olozaga, qui disparaît lui-même aussitôt ; M. Olozaga fait place au ministère de M. Gonzalès Bravo, présidé par un ancien progressiste, mais contraint de gouverner avec les idées modérées et par les moyens les plus énergiques pour étouffer la révolution qui menace. C’est de ce mouvement logique, invincible, qui était dans le fond des choses avant d’éclater à la surface, que sortait, au mois de mai 1844, le premier ministère purement conservateur, où figuraient MM. Mon et Pidal, et dont le général Narvaez était le chef. Tel est le caractère de cette première phase que je signalais dans la situation politique de l’Espagne inaugurée en 1843.

Le général Narvaez, on le voit, y domine dans la lutte comme dans le succès. Il avait vaincu à Torrejon de Ardoz, il avait tenu tête du conseil et de l’épée dans les heures les plus critiques, il était le chef naturel du premier gouvernement régulier fondé sur des bases conservatrices. C’est à cette époque que remontent les plus sérieux essais de réformes politiques, la réorganisation des administrations provinciales et municipales, la création du conseil d’état, les améliorations introduites dans l’instruction publique, la transformation des impôts entreprise par M. Mon ; c’est à ce premier ministère modéré que se rattache l’idée de la réforme de la constitution en 1845. Le général Narvaez tombait du pouvoir en 1846, et il se déclarait dans la politique de l’Espagne une phase nouvelle, qu’on peut caractériser comme le règne latent ou public des oppositions modérées, se traduisant en plus d’une année de malaise chronique, d’impuissance et de stériles crises ministérielles, au bout desquelles le gouvernement de la Péninsule retombait aux mains des progressistes, si le général Narvaez n’était venu le relever.

Les oppositions modérées naissent et prospèrent avec les situations calmes, et tel était alors l’état de l’Espagne, qui n’avait plus qu’une question sérieuse à résoudre, le mariage de la reine. Il y a, dans tous les pays constitutionnels, de ces partis moyens à qui la netteté pèse, qui répugnent à la sévérité de la discipline politique, et nourrissent une singulière passion d’individualité et de morcellement. Sont-ils conservateurs ? Assurément ; ils sont plus modérés que les modérés, à la condition toutefois de ne rien entendre comme les conservateurs et de tout faire autrement que ceux-ci ne font. Ce sont les petites églises dissidentes, les conservateurs progressistes de tous les temps et de tous les pays. L’opposition modérée espagnole, vers laquelle M. Isturitz lui-même a semblé pencher parfois, dont M. Pacheco a été le chef le plus réel et le plus éminent par le talent, dont M. Salamanca était le financier, et où figurait M. Escosura avant d’être simplement progressiste, comme il l’est aujourd’hui, n’avait en elle-même rien de bien révolutionnaire ; c’était un petit parti composé de moins de trente membres quand l’armée était au complet, méticuleux, faisant de la politique avec des nuances, des individualités et des griefs, et prétendant surtout être toujours modéré en se séparant à chaque occasion des modérés. S’agissait-il de réformer la constitution en 1845 ? — La coterie des dissidens se déclarait ouvertement contre des modifications qui ne tendaient qu’à mettre la loi fondamentale en rapport avec l’état du pays. — Le parti modéré avouait-il hautement ses préférences pour la France ? — Elle faisait des discours où ces inclinations étaient transformées en dépendance et en servilité à l’égard du gouvernement français. — Était-il question de la réforme des impôts entreprise par M. Mon ? — Elle harcelait le courageux ministre. Un de ses griefs les plus vifs contre le général Narvaez, c’est que le président du conseil représentait dans le gouvernement la prépondérance du pouvoir militaire. L’opposition modérée ne songeait pas à se demander comment il se fait que des situations de ce genre se produisent dans un pays, si ce n’est point la force des choses qui les crée au lieu de la volonté ambitieuse d’un homme, et si ce n’est point encore un bonheur lorsque c’est la meilleure cause qui se trouve dans les mains les plus vaillantes.

Ce n’était point devant ces hostilités directes qu’était tombé le général Narvaez en 1846 ; ce n’était point non plus, comme on a pu le croire, sur une question spéciale, le mariage de la reine, ou plutôt cette question n’était qu’un prétexte. La vraie cause de sa chute, on ne l’a point dite : Narvaez était tombé devant une de ces inquiétudes qui naissent dans les partis, lorsque, rendus à une vie plus régulière, ils sentent encore à leur tête un chef énergique et résolu. Le parti modéré lui-même, à vrai dire, commençait à trouver que c’était assez long-temps être commandé par un soldat, lorsque la guerre avait cessé. De là un certain penchant à laisser se produire les griefs centre le pouvoir militaire. C’est par ce côté que l’opposition espagnole est le mieux parvenue, à cette époque, à faire son chemin, en irritant quelques malaises et quelques mécontentemens de circonstance dans l’ensemble du parti modéré ; c’est aussi à travers la brèche laissée ouverte par la retraite du président du conseil que les dissidens conservateurs pouvaient arriver au pouvoir en 1847, avec les ministères successifs de M. Pacheco et de M. Salamanca. Le malheur de ce parti, c’est de s’être appelé puritain ; le dernier reproche qu’on puisse lui faire aujourd’hui, c’est évidemment celui de puritanisme, après l’avoir vu suspendre les chambres, s’agiter dans les intrigues de cour et assister impuissant ou complice aux tristes développemens de ce qui prit alors le nom de question du palais. Le général Serrano était, on le sait, en grande faveur auprès de la reine. Et quel était l`homme qui venait remettre la dignité dans le palais de Charles III, rouvrir les assemblées délibérantes et relever le gouvernement de l’Espagne à la hauteur d’une politique assurée et vigoureuse ? C’était celui qu’on appelait un soldat. Ç’a été là, sans nul doute, une des crises les plus graves qu’ait eu à subir la politique modérée en Espagne depuis 1843. Comment le général Narvaez se trouvait-il appelé à dénouer cette crise ? C’est qu’elle était simplement insoluble pour tout autre, faute d’une autorité et d’une décision suffisantes. Le général Narvaez, ambassadeur en France alors, arrivait à Madrid avec la pleine confiance de la reine-mère, dont les conseils assurément devaient être décisifs ; il s’appuyait sur un parti puissant rattaché à lui devant le péril par un esprit nouveau de discipline, et il était rappelé par un des principaux personnages qui occupaient la scène, le général Serrano, qui, après quelques hésitations, se remettait entièrement entre ses mains. Un ministère défaillant, dans l’espoir de réveiller un vieil antagonisme, ouvrait, il est vrai, au dernier moment les portes de l’Espagne au duc de la Victoire ; mais, par une ironie de la fortune, le général Narvaez se trouvait déjà président du conseil pour recevoir l’ancien régent ; il était redevenu l’homme nécessaire d’une situation nouvelle au-delà des Pyrénées.

La crise intérieure ramenait invinciblement le général Narvaez au pouvoir ; mais il y avait un événement qui allait le rendre bien plus nécessaire encore et imprimer à son rôle le caractère d’un rôle que j’oserai dire européen : c’est la révolution de 1848. L’Espagne était peut-être le premier pays où il semblait que la révolution de février dût avoir son retentissement, en raison des liens des deux gouvernemens et des analogies apparentes du moins des partis politiques ; c’est le seul pays où elle n’ait point eu de contre-coup sérieux, non que la révolution ne s’y soit montrée, soit en s’appuyant de l’influence morale des événemens de France, soit avec le secours direct et ostensible d’un autre gouvernement étranger, de l’Angleterre, soit en cherchant à réveiller quelques étincelles de la guerre civile carliste ; mais chacune de ces tentatives a eu à essuyer une défaite aussi prompte que décisive.

Quelle était alors la situation de l’Espagne ? Du côté de la France, à la place d’un appui surgissait une menace ; du côté de l’Angleterre, lord Palmerston, par une note rendue publique, signifiait en quelque sorte son indignité au cabinet de Madrid. Au sein du pays, les passions s’agitaient et se préparaient à faire sortir une révolution nouvelle de ce concours étrange de complications. Le mérite du gouvernement espagnol, c’est d’avoir immédiatement envisagé sa position et ce qu’il avait à faire avec un rare sang-froid, et cela est dû en grande partie, sans aucun doute, de l’aveu même de ses collègues, au général Narvaez. C’est le propre de tels hommes de se sentir vraiment eux-mêmes et de retrouver toute leur vigueur et leur netteté d’action, quand la lutte leur offre un but précis à atteindre : le général Narvaez avait l’ordre à maintenir en Espagne au milieu des révolutions européennes. Il n’entrait dans l’esprit du gouvernement espagnol nulle pensée d’hostilité à l’égard de la France ; un des premiers usages que le général Narvaez faisait de la parole après les événemens de février, c’était pour marquer les intérêts qui restaient communs entre les deux pays. Quant à l’intérieur, sans fléchir un moment devant les circonstances, sans concevoir une de ces faiblesses, une de ces pensées de transaction, qui ont été la perte de plus d’un gouvernement, le cabinet de Madrid se mettait nettement en présence du péril, de quelque côté qu’il vînt, et, dès le 4 mars, il demandait aux cortès des pouvoirs extraordinaires pour agir au besoin sans elles et dictatorialement. « Il faut prévenir les catastrophes, disait le général Narvaez, il faut les redouter et prendre des mesures contre elles. Prévenir le mal, c’est le but du gouvernement. » Les cortès étaient prorogées le 21 mars, et les garanties constitutionnelles suspendues dans toute l’Espagne le 27. Ces mesures étaient-elles inutiles ? Déjà, dans la nuit du 26 au 27 mars, éclatait la première émeute à Madrid. Le général Narvaez attendait au palais en grand uniforme, faisant ses dispositions de combat. Au premier bruit du mouvement, il était prêt, et en quelques heures l’anarchie était vaincue sans avoir eu le temps de s’étendre et de se montrer au jour. Le 7 mai, une insurrection nouvelle n’était pas plus heureuse, mais le capitaine-général Fulgosio y périssait. Le 13 mai, on avait encore à vaincre un soulèvement militaire à Séville, et, dans le courant de l’été, la bannière carliste, étrangement alliée à la bannière républicaine, se relevait dans les montagnes de l’Aragon et de la Catalogne pour reculer devant les vives et habiles poursuites du général Concha. Cabrera se voyait contrait d’errer en guerrillero dans ces contrées de l’Aragon où il avait régné en vice-roi émancipé aux plus beaux temps de la guerre de don Carlos, tandis que son maître, le comte de Montemolin, se faisait arrêter par quelques gendarmes français aux frontières. Le gouvernement espagnol usait en même temps de conciliation. Il étendait l’amnistie à tous les réfugiés carlistes et progressistes ; il appelait aux emplois les hommes de toutes les opinions ; il nommait maréchal-de-camp le brigadier Facundo Infante, ancien exalté, et accordait une pension à la veuve du chef politique Camacho, tué à Valence en défendant la régence d’Espartero en 1843. C’est par une série d’actes de ce genre que la politique conservatrice, entre les mains du général Narvaez, s’est élevée à la hauteur d’un grand système de gouvernement sans exclusion comme sans faiblesse, conciliant et vigoureux, net dans son action et dans son but. L’Espagne a offert le spectacle d’un peuple qui se défendait et n’avait point la fièvre, chose assez rare en 1848 !

La révolution de février a eu vraiment d’étranges résultats pour l’Espagne et marque tant dans sa politique extérieure que dans sa politique intérieure une phase décisive : au lieu de la montrer satellite obligée de la France ou inclinant vers l’Angleterre, au moment où notre appui lui manquait, elle l’a montrée affranchie au même instant et par une force propre de l’influence des deux pays et de cet antagonisme traditionnel qui était pour elle un perpétuel sujet d’agitations ; elle l’a montrée se soutenant par elle-même, se créant une action distincte de celle de la France et infligeant en même temps à l’Angleterre une des plus rudes leçons diplomatiques, en expulsant son ambassadeur, M. Bulwer, qui avait été trouvé la main dans les émeutes de Madrid et de Séville. N’est-ce point là pour l’Espagne un affranchissement réel de sa politique extérieure dû à une direction intelligente et vigoureuse, affranchissement qu’est venue confirmer la reconnaissance de la royauté d’Isabelle par la plupart des puissances de l’Europe ? Ce qu’il faut ajouter, c’est que l’opinion conservatrice, commandée, qu’on me passe ce terme de guerre, par un homme déterminé, a pu seule donner une telle issue à des difficultés en apparence insolubles.

On connaît la nature et le jeu des partis au-delà des Pyrénées depuis l’origine de la révolution. On sait que chacun d’eux, outre ses doctrines susceptibles d’une application purement intérieure, a ses préférences nettement dessinées dans le choix de ses appuis et de ses alliances au dehors. Le parti modéré, qui est essentiellement monarchique, a toujours incliné vers la France. Le parti progressiste, révolutionnaire au dedans, n’a cessé de s’appuyer au dehors sur l’Angleterre ; — de telle sorte que, dans les diverses périodes de l’histoire contemporaine de nos voisins, là où on a vu le parti modéré sortir vainqueur de la lutte, on a pu dire que l’influence française triomphait ; là où le parti progressiste se rendait maître du pouvoir, l’influence anglaise avait la prépondérance au-delà des Pyrénées. Ce sont là, au premier abord, pour la Péninsule, deux systèmes d’alliances qui se présentent dans des conditions égales. Il y a seulement une différence dans le résultat de ces deux politiques : c’est qu’à un point de vue élevé, indépendamment de cette communauté de fortune qui a semblé exister parfois entre le parti conservateur espagnol et le parti conservateur français, indépendamment des liens qui ont pu se former entre les deux dynasties, l’alliance française représente pour l’Espagne un intérêt permanent, traditionnel, tandis que l’alliance anglaise, indépendamment des combinaisons politiques transitoires, représente pour la Péninsule une menace incessamment suspendue sur son industrie, sur son commerce, sur sa fortune tout entière. C’est cette différence qui fait la supériorité et la force du parti modéré, comme elle fait la faiblesse du parti progressiste. La révolution française de 1848 n’a point changé cette situation.

Supposez un instant le parti progressiste arrivant au pouvoir le lendemain de février : par une double conséquence logique, nécessaire, simultanée, supérieure à la volonté même des hommes, cette traînée de poudre qui venait de s’enflammer à Paris passait les Pyrénées pour aller éclater à Madrid, et l’Angleterre triomphait en même temps dans l’effacement momentané de la France. Lord Palmerston n’avait-il pas soin de prendre date par sa note du 16 mars 1848, où il affichait une intime solidarité avec le parti progressiste, pour lequel il réclamait le pouvoir d’un ton injurieux et hautain ? L’Espagne était la prisonnière de la révolution et de l’Angleterre ; elle se sentait frappée à la fois dans son instinct monarchique et dans son indépendance nationale. Je sais quelles vives et chaleureuses protestations de dévouement à la monarchie ont fait entendre les chefs du parti progressiste dans les premiers instans, qui ont suivi la catastrophe de février ; mais enfin il est quelque chose qui eût été plus fort qu’eux, c’est la fatalité d’une situation compromise avec la révolution et avec l’Angleterre. Le premier acte de M. Mendizabal ramené à la direction des affaires n’eût point été, j’imagine, de faire revivre de son propre mouvement les cadres de l’insurrection en réorganisant les milices nationales : il reste à se demander si les miliciens de Madrid ne se fussent point trouvés convoqués tout seuls pour l’accompagner à l’hôtel de la rue d’Alcala, de même que le ministre progressiste n’eût pu éviter que M. Bulwer, datât du jour de son avènement une victoire de plus pour l’influence anglaise. S’il en a été autrement, on n’en peut douter, c’est parce que la politique modérée, dirigée par une main virile, s’est trouvée à ce moment maîtresse du pouvoir. Seul, par ses traditions et par ses doctrines, le parti modéré a pu repousser la contagion révolutionnaire sans sacrifier l’intérêt permanent qui rattache l’Espagne à la France ; séparé de l’Angleterre par son passé, menacé encore par elle dans ce suprême instant, seul il a pu répondre comme il l’a fait par les fermes et vigoureuses dépêches de M. le duc de Sotomayor aux injonctions britanniques, en ne s’appuyant que sur l’instinct national. Placé dans l’extrémité la plus périlleuse, privé de ses alliés habituels, livré absolument à lui-même, le gouvernement conservateur de l’Espagne a su transformer ainsi les impossibilités dont il était environné en un affranchissement véritable.

Pour nous-mêmes, pour la France, ces faits ont un grand sens : ils sont la confirmation la plus éclatante de la politique suivie à l’égard de la Péninsule par le régime déchu jusqu’à la révolution de février. Que n’a-t-on point dit, des deux côtés des Pyrénées, sur les rapports des deux gouvernemens ? Protectorat égoïste et ambitieux d’un côté, disait-on, — servilité intéressée de l’autre ! Le protectorat est tombé pourtant ; le roi Louis-Philippe a été jeté en quelques heures du trône dans l’exil, et ce gouvernement modéré est resté debout en Espagne, plus vivant que jamais, ralliant à lui toutes les forces nationales. Bien mieux, la France républicaine, dans ses relations avec ce gouvernement, n’a point trouvé d’autre politique à suivre que celle dont il recueillait la succession. Cela est si vrai, que, lorsque les chefs de la république nouvelle ont pu reprendre un peu de sang-froid, on les a vus seconder les efforts du général Narvaez, et ils n’avaient point tort, bien au contraire : ils ne faisaient que se conformer à la vérité de la politique française. Après comme avant la révolution, les intérêts de la France en Espagne sont les mêmes ; ils résident plus encore que par le passé dans l’existence d’un gouvernement modéré et vigoureux au-delà des Pyrénées ; et ce qui reste comme le monument de l’ignorance bavarde et malfaisante des partis, ce sont ces déclamations à l’aide desquelles les brouillons de tout étage ont réussi peut-être, il y a quelques années, à fausser le sens public sur la vraie nature de ces intérêts.

Ce n’est pas seulement au point de vue de ses rapports avec l’Angleterre et avec la France que la révolution de février a été pour l’Espagne une occasion d’affranchissement, c’est aussi au point de vue de sa politique intérieure, grace à l’énergique décision avec laquelle a agi le cabinet de Madrid. Ce qui a sauvé infailliblement la Péninsule d’une crise plus grave, c’est qu’elle s’est sentie immédiatement dirigée, protégée, garantie contre ses propres incertitudes, et elle a laissé passer sans s’émouvoir des tentatives qui ont pu, à diverses reprises, ensanglanter le sol espagnol sans l’ébranler. Le danger pouvait venir de deux côtés au-delà des Pyrénées : — d’une explosion nouvelle de la démagogie ou du réveil de la question dynastique. Ce double danger s’est montré en 1848, et il s’est évanoui devant la répulsion ou l’indifférence nationale et devant la fermeté du gouvernement. Là aussi on a pu voir se transformer en élément de sécurité et de raffermissement l’audacieuse menace des factions intérieures coalisées ; ce double danger écarté, l’Espagne a pu se livrer aux soins de sa régénération politique. Tandis que nous dilapidions notre fortune, elle mettait un peu d’ordre dans la sienne ; tandis que nous nous hasardions bruyamment dans la voie des stériles essais, elle se consacrait dans le calme à d’utiles travaux de réorganisation, elle réparait lentement les désastres de quinze années de luttes violentes et anarchiques. La révolution de février a été pour la Péninsule le point de départ d’une série d’œuvres politiques et de réformes, dont la moindre n’est point certainement la transformation de la législation douanière, à laquelle M. Mon a attaché son nom, et qui avait arrêté jusqu’alors tous les gouvernemens, soit par les questions d’influences internationales, qui s’y mêlaient, soit par les habitudes qu’il y avait à dompter dans le pays. La situation du clergé a été réglée par la restitution des biens de l’église non vendus, avec un supplément de dotation, et il ne reste aujourd’hui à résoudre, par les négociations amicales suivies avec Rome, que la question des circonscriptions ecclésiastiques. L’administration civile a regagné, avec la renaissance des habitudes d’ordre, une sorte d’efficacité qu’elle avait perdue depuis long-temps. Un remarquable mouvement a été imprimé à la marine nationale, qui a été doublée en peu de temps, aux travaux industriels, aux intérêts pratiques ; aujourd’hui surtout, par les tableaux mensuels des revenus de l’état que publie le gouvernement, il est facile de remarquer les progrès de la fortune publique ; en comparant les revenus des derniers mois de 1850 à ceux des mois correspondans de 1849, on trouve une amélioration de plus de 30 millions de réaux sans qu’aucun nouvel impôt ait été créé.

À quelles causes peut-on attribuer cette paix dont l’Espagne a joui au milieu de la crise européenne, qui a rendu possibles déjà de sérieux résultats, et ne peut qu’être la source, en se maintenant, d’améliorations nouvelles ? Il y a sans doute à faire la part du bon sens national, je l’ai dit. La Péninsule en outre, qui nourrit bien des germes de guerres civiles, contient bien moins que d’autres pays de ces élémens de guerres sociales, de guerres industrielles que la révolution de février est ailleurs venue enflammer ; mais, de toutes les causes que je pourrais énumérer encore, une des principales assurément, c’est qu’il se soit trouvé, au-delà des Pyrénées un homme pour donner au bon sens national la satisfaction d’une légitime victoire, pour empêcher la reproduction factice de nos luttes trop réelles, et pour dire à la révolution le vieux mot : Tu n’iras pas plus loin ! Ici visiblement les qualités du général Narvaez avaient à se développer à un degré plus éminent, sur un théâtre plus large et dans des conditions qui dépassaient l’horizon même de l’Espagne. Avoir mis sous la protection de son épée pendant plus de deux années un des plus grands mouvemens de raffermissement national, avoir montré le salutaire exemple de l’ordre social intact dans un pays accoutumé à suivre le branle de toutes les révolutions, avoir enseigné l’art d’empêcher les conspirations, comme il le disait avec esprit, c’est là ce que j’appelle le côté européen du rôle du duc de Valence en Espagne.

Ce qui distingue le général Narvaez dans sa vie politique comme dans sa vie militaire, c’est évidemment le don vigoureux de l’action. Chef de gouvernement dans un pays constitutionnel, il a bien fallu qu’il se pliât aux habitudes parlementaires, qu’il parlât en un mot. Comme orateur, l’homme d’action se retrouve encore dans sa parole. De tous les généraux qui ont pris part, à diverses époques, aux discussions politiques en Espagne, le général Narvaez est un de ceux qui l’ont fait avec le plus de distinction. On a pu observer plus d’une fois ce caractère particulier qu’a le langage des hommes formés à l’école de la vie militaire. Il est certain que les soldats ont une manière d’aborder la tribune et de s’exprimer sur la politique pleine d’une précision et d’une netteté qui ne sont point étrangères aux habitudes de leur vie ; ils ne parlent guère pour parler ; ils vont droit au but ; ils sont accoutumés à savoir ce qu’ils veulent dire, comme ils savent ce qu’ils doivent faire. Cette parole d’un soldat, quand elle ne va pas par malheur s’embourber dans la logomachie des partis, arrive aisément à une sorte d’éloquence propre très distincte de l’éloquence plus littéraire des orateurs politiques. On pouvait voir, récemment encore, en plein sénat, à Madrid, éclater le contraste de ces deux genres de paroles : d’un côté, c’était M. Lopez, le fougueux tribun de 1836 et de 1843 et l’un des hommes les plus éloquens de l’Espagne au sens ordinaire du mot, l’un de ceux qui possèdent le mieux l’ art de passionner une argumentation, de grouper des tableaux, de jeter dans un discours toutes les ressources de l’imagination ; c’était encore un tribun attaquant le gouvernement. De l’autre côté, c’était le duc de Valence, portant le tranchant de sa parole dans cet habile tissu oratoire de son adversaire, dissipant cette fantasmagorie, précisant les faits et laissant percer parfois un accent de virile émotion. Le général Narvaez a eu coup sur coup à se défendre, au sénat ou au congrès, soit dans les actes de son administration, soit personnellement, soit même dans son passé ; il l’a fait avec une réelle habileté, souvent avec esprit et toujours avec une mesure de langage qu’on n’attendait peut-être point de lui. Il s’est quelquefois servi de la parole pour caractériser avec un sens supérieur l’œuvre politique à accomplir en Espagne. « Le jour où un parti politique pourra laisser le gouvernement, la direction des affaires publiques à un parti opposé, disait-il au congrès en 1848, ce jour-là la nation recueillera le prix du sang qui a été versé et de tant de coûteux sacrifices mais j’ajoute une circonstance : ce sera le jour où ce parti pourra laisser la place à ses adversaires politiques., pour que ceux-ci puissent gouverner suivant leur conscience, suivant leurs doctrines, sans être forcés de céder aux exigences de ceux qui voudraient aller plus avant. Là est la condition. » C’était parler en politique, et c’était peut-être aussi se donner spirituellement le champ libre devant les partis, — devant le parti progressiste surtout, qui n’en est point là. L’Espagne, au surplus, est-elle arrivée à un tel point de raffermissement, que le pouvoir puisse passer indifféremment d’une main à l’autre au sein du parti modéré lui-même ? L’expérience est commencée aujourd’hui ; elle va se poursuivre sous nos yeux, et si elle est possible, ne peut-on pas dire que le général Narvaez a singulièrement contribué à ce résultat ? Ne peut-on pas dire qu’il a servi puissamment à amener cet état où un changement considérable de personnes dans les régions ministérielles a pu s’accomplir sans que cette crise devînt menaçante pour le pays tout entier ?

Le général Narvaez en effet, aujourd’hui, n’est plus président du conseil, et il est même hors de l’Espagne. Il avait subi victorieusement l’épreuve de la lutte ; il lui en restait, à ce qu’il paraît, une à traverser qui n’était pas la moins sérieuse et la moins critique : celle d’une paix incontestée et d’un succès politique qui avait dépassé toute espérance. C’est au lendemain d’élections qui avaient présenté ce curieux spectacle de l’élimination à peu près absolue de toutes les oppositions dans le congrès, que le duc de Valence a senti le sol trembler sous lui. Il n’est point tombé, il s’est retiré très volontairement le 10 janvier ; il occupait le pouvoir depuis le 4 octobre 1847. On a recherché, avec une certaine curiosité, les causes de la retraite du général Narvaez ; on a imaginé, des circonstances presque tragiques, des menaces d’arrestation, sans songer qu’un homme arrivé à cette hauteur, et qui a eu à passer par des crises bien autrement périlleuses, ne se laisse pas à ce point surprendre par les événemens et ne quitte pas le pouvoir comme un aventurier. D’autres se sont plu à broder sur la crise politique des incidens ridicules ; il n’est pas enfin jusqu’à de singuliers nouvellistes de la Porte du Soleil qui n’aient pu croire un moment, assure-t-on, que le général Narvaez allait, je ne sais où, ramasser une armée pour marcher probablement sur Madrid. La vérité est plus simple que cela.

Si le général Narvaez comptait une immense majorité dans le congrès, s’il n’avait rien à redouter du palais, et ici je veux dire de la reine elle-même et du roi, il est certain aussi qu’il s’était élevé à plusieurs reprises, depuis quelque temps, entre la reine Christine et le président du conseil, quelques nuages de nature à troubler la netteté de la situation du cabinet espagnol. La reine Christine a rendu d’éminens services à l’Espagne par sa haute intelligence, par son énergie dans les momens les plus critiques de la guerre civile : ce sont des services que le pays ne saurait oublier. Par malheur, le jour où sa situation personnelle s’est compliquée d’intérêts nouveaux, où elle n’a plus été simplement, exclusivement la reine-mère, il y a eu là le germe de difficultés de plus d’un genre. L’esprit supérieur de la reine Christine a su souvent réduire à leur valeur ces difficultés, mais pas toujours au point qu’il n’y ait pat eu quelques froissemens pour le gouvernement de sa fille, qu’il ne se soit parfois manifesté soit de sa part, soit de la part de ceux qui l’entourent le plus immédiatement, une action peu conforme à celle du chef du ministère qui vient de se dissoudre. — D’un autre côté, il s’était formé dans le sénat une opposition presque exclusivement militaire, où figuraient le général Ros de Olano, le général Cordova, ancien commandant de l’armée expéditionnaire à Rome et aujourd’hui sans fonctions actives, le général Manuel Pavia, commandant de la Catalogne en 1848, et qui, de l’avis du cabinet tout entier, avait dû, à cette époque, être remplacé par le général Concha dans l’intérêt des opérations contre Cabrera. À ces derniers s’était joint le général Roncali, capitaine-général de Cuba il y a peu de temps encore, et remplacé dans ses fonctions. Le général Serrano était aussi avec les mécontens. Cette opposition, d’un caractère politique peu apparent, principalement dirigée contre le président du conseil, avait peu d’importance en elle-même sans doute, quoiqu’elle fût fort obstinée : elle réunissait au plus vingt voix dans le sénat ; mais on ne pouvait se dissimuler qu’elle pouvait redoubler et grandir en se sentant un point d’appui dans les hautes régions du pouvoir, en coïncidant avec les dispositions peu favorables de la reine-mère. C’est dans ces circonstances que le duc de Valence a pris immédiatement sa résolution. Il y a évidemment des exemples de susceptibilités moindres en politique. Avec sa rapidité ordinaire, le général Narvaez, on peut le dire, donnait sa démission d’une main et de l’autre envoyait chercher des chevaux de poste pour quitter Madrid et ôter à la crise qui allait s’ouvrir l’embarras de sa présence. Sa démission à peine acceptée, il était reçu par la reine, et, quelques heures après, il se dirigeait vers la France. Le dernier conseil que le général Narvaez paraît avoir donné à sa souveraine, c’était de prendre M. Mon pour chef du nouveau ministère. Ce n’est point, on le sait, la combinaison qui a réussi.

Maintenant quelles seront les conséquences de la crise qui vient d’éclater et de se dénouer d’une manière si imprévue à Madrid ? Il serait difficile de le dire. Ce n’est point que le cabinet nouveau, par sa composition, puisse inspirer aucun doute ; il est tout entier conservateur. Le président du conseil en particulier, M. Bravo Murillo, est depuis long-temps un des hommes éminens du parti modéré, d’une intelligence remarquable, d’une probité politique hautement reconnue. C’est un esprit sévère, exact, tenace même. Par la passion avec laquelle il s’est voué aux questions financières, peut-être en outre répond-il aujourd’hui à une préoccupation devenue universelle en Espagne, la préoccupation des économies, du règlement de la dette nationale intérêts graves et supérieurs sans doute ! mais qui ne sent que ces intérêts sont subordonnés à la question première de la politique générale ? C’est ici qu’il vaut la peine d’envisager de près une situation qui peut devenir pour la Péninsule le point de départ de destinées très différentes, selon la direction qu’elle prendra.

Les deux forces essentielles de l’Espagne depuis sept ans, depuis 1848 surtout, au milieu des nécessités intérieures et des conditions générales de l’Europe, ont été en réalité le parti conservateur et le général Narvaez. Dans l’union de ces deux forces a résidé la meilleure garantie de la sécurité du pays ; tout ce qui tend encore à les disjoindre est, sinon une menace d’un effet immédiat, du moins un élément d’incertitude. Le général Narvaez a, dit-on, des saillies impétueuses de caractère, des mouvemens impérieux qui rendent son pouvoir difficile : — soit, bien qu’au fond les mieux informés sachent jusqu’où peuvent aller ses susceptibilités et ses emportemens ! Je ne suis point éloigné de croire, pour ma part, que, quand il s’est retiré, le moment était venu pour lui de fortifier son gouvernement par des accessions utiles, d’étendre avec une décision nouvelle l’action de sa politique aux réformes morales autant qu’aux réformes matérielles. Bien des choses restent encore à faire en Espagne sous ce double rapport ; mais, à côté de ceci, le mérite réel et supérieur du général Narvaez, c’est l’immense autorité qu’il exerçait sur le parti conservateur, c’est l’ascendant par lequel il empêchait d’éclater les divisions, les dissidences secondaires. Le parti modéré, comme je le disais, a l’immense majorité dans la nation ; il a de profondes racines dans les instincts, dans les intérêts, dans les besoins du pays. Ce qui lui a manqué souvent, c’est l’unité, — non l’unité des doctrines, mais, qu’on me permette cette expression, l’unité des hommes, en d’autres termes, la discipline. C’est ce qui a fait son impuissance dans des instans décisifs ; c’est de là que lui sont venus ses échecs. Il n’a tenu avec ensemble au feu que lorsqu’il a eu à sa tête un chef énergique. Que ce chef soit un soldat, qu’y a-t-il de surprenant quand la politique est une guerre, même dans les courtes trêves qui nous sont données de notre temps ? Il ne suffirait point de dire publiquement ou dans le secret des entretiens privés : Le général Narvaez a été l’homme nécessaire en 1848, tout a dû s’effacer devant lui ; aujourd’hui le calme est revenu, les perspectives sont moins sombres, le mouvement ordinaire des partis doit renaître. Ceci ne signifierait qu’une chose, c’est qu’il est temps de profiter de la paix pour recommencer le travail de morcellement et de division qui a si bien réussi d’autres fois au-delà des Pyrénées même, qui réussit si bien ailleurs, nous en avons trop de preuves. En 1846, le ministère qui succédait au général Narvaez n’avait rien assurément que de pleinement rassurant ; un an après, le parti progressiste était aux portes du pouvoir. Ceci est ce qui tient aux conditions intérieures de l’Espagne. Je ne parle point des circonstances extérieures, je ne parle point des crises qui peuvent se reproduire en Europe ; qu’une de ces crises éclate, qui oserait affirmer que le duc de Valence n’est point l’homme le plus propre à tenir tête à la contagion révolutionnaire ? C’est ce qui me fait dire que retiré du pouvoir comme au pouvoir, en dehors des combinaisons ordinaires des partis, le général Narvaez occupe encore une grande place dans les affaires de la Péninsule.

Au fond, d’ailleurs, je ne me méprends pas plus sur la situation de l’Espagne que sur celle de tous les pays où se reproduit ce phénomène de la prépondérance militaire dans la politique : c’est le propre des temps arrivés à des luttes extrêmes. Si cette prépondérance est un gage de sécurité, elle est aussi un des plus éclatans symptômes du péril commun des sociétés, et il ne faudrait point tourner les yeux vers ceux qui l’exercent pour se décharger entre leurs mains de la peine d’agir, pour remettre à eux seuls le soin de guérir nos plaies morales, comme ils nettoient nos rues avec leurs bataillons, ou dispersent les exhibitions obscènes des factions. De singuliers esprits se sont plu à imaginer pour ces vaillans défenseurs de l’ordre européen je ne sais quel rôle de prédomination personnelle du droit divin et absolu de la force, je ne sais quel césarisme qui serait véritablement l’art de jouer aux dés le pouvoir et la civilisation sur le tambour d’un bivouac. C’est étrangement comprendre les instincts, les besoins, les tendances de la société moderne dans ses plus cruelles défaillances, que de lui proposer un remède qui ne vaudrait guère mieux que le mal, qui n’en serait même que la continuation sous une autre forme. D’un autre côté, n’est-ce point un triste appât à offrir aux ambitions légitimes que celui de cette vulgaire domination de hasard emportée par la force, sans cesse menacée par la force ? Le rôle des généraux aujourd’hui en Europe est grand et efficace, et à quoi tient cette efficacité et cette grandeur ? C’est que, par intelligence comme par habitude de fidélité, ils savent ne point séparer leur cause de ce qui est juste et vrai ; c’est qu’ils savent ne laisser atteindre, ni en eux ni en leurs soldats, cet esprit de discipline et ce sentiment du devoir qui font la supériorité réelle de ceux qui les possèdent dans les temps de relâchement ; c’est qu’ils savent ce qu’il y a de vertu dans le mot par lequel le langage populaire caractérise encore, avec une énergique simplicité, la vie militaire : servir ! Oui, servir, — non des intérêts transitoires, non des caprices de partis, non de petites passions, mais servir l’intérêt permanent de la société, servir l’ordre politique et l’ordre moral renaissant : là est leur grandeur, de même que là est la condition de l’efficacité de leur action. C’est à ce titre que le général Narvaez peut mériter une place parmi les premiers serviteurs de l’ordre en Europe, comme il s’est fait déjà le premier serviteur de la monarchie en Espagne.


CHARLES DE MAZADE.