Histoires, légendes, destins/16

Texte établi par Les Éditions Modernes Limitée (1p. 133-138).

Les souvenirs d’un chasseur de chez Maxim’s


On peut maintenant, grâce au recul des événements, voir tout un symbole dans la date où le sort a voulu que paraisse le livre, sans importance certes, de José Roman, intitulé Mes souvenirs de chasseur de chez Maxim’s. C’était à la mi-1939, juste avant l’effondrement d’un monde : le dernier tableau d’une tragi-comédie. Quoi qu’il arrive, il n’existera plus de boîte ahurissante comme celle de Maxim, dont le chahut accompagnait joyeusement, — lugubrement, — les derniers moments d’une civilisation agonisante. La dame de chez Maxim’s a vécu et il y a loin du champagne de la rue Royale à l’eau de Vichy !

Il fallait un témoignage qui restât de cette époque, qui fût une leçon. Le bouquin du chasseur de chez Maxim’s (ce n’est pas celui de la comédie d’Yves Mirande) peut constituer ce témoignage. La page titre, déjà, en dit long. D’abord, le nom de l’auteur : Espagnol sorti de la bourgeoisie marchande, ayant fréquenté de grandes écoles en compagnie de fils d’ambassadeurs ou de ducs, tombé au ruisseau de Paris ; le type parfait du métèque. Et puis, cette appellation Chez Maxim’s, ni française ni anglaise, inspirée de l’une et l’autre langue, ne respectant ni l’une ni l’autre : à ranger dans la même catégorie de cosmopolitisme bâtard et malsain que le titre de Dekobra : La Madone des Sleepings.

Il est, — il était, — d’usage chez Maxim’s de ne pas donner de numéros au vestiaire. On y entendait des noms si illustres ! Le premier apprentissage des chasseurs ou des garçons consistait à reconnaître d’un coup d’œil le grand-duc Cyrille, Sa Majesté Léopold II, Mme Réjane, Liane de Lancy ou Mme de Promeneur. Chacune de ces personnes aurait été mortifiée qu’on ne la reconnût pas ; chacune se glorifiait auprès de ses amis d’appeler par son petit nom le chasseur de chez Maxim’s et de taper sur l’épaule du maître d’hôtel : c’est là, en effet, le summum de la célébrité, le fin du fin dans la haute noce. Du reste, les maîtres d’hôtel étaient des athlètes et parfaitement capables de sortir en vitesse de beaux et riches Argentins trop bruyants.

On avait une façon admirable, chez Maxim’s, de se débarrasser des fâcheux. Un client dont on ignorait le nom avait l’habitude de s’endormir sur sa table lorsqu’il avait bu plus que de raison. Un soir il s’endormit pour toujours. On lui crie : « Monsieur, on ferme ! » On constate qu’il est mort. Gérard, le chef des chasseurs (celui qui inspira Yves Mirande), le prend par un bras ; un de ses subordonnés s’empare de l’autre bras et tous deux portent le malheureux dans un fiacre en disant au cocher : « Faites faire le tour du lac à ce monsieur et après ramenez-le hôtel du Louvre ». À l’hôtel, le concierge aperçoit une face violacée. « Cocher, dit-il, d’où venez-vous ? » — « De chez Maxim’s. » — « Eh bien, retournez-y, vous promenez un mort. » Au restaurant, le cocher crie à Gérard : « Vous m’avez chargé un mort ! Venez voir dans ma voiture ». — « Cocher, de répondre l’autre, ce que vous avez dans votre voiture ne m’intéresse pas, pas plus que vos imaginations fantaisistes. Si vous avez un mort, portez-le à la morgue. » Et le cocher, résigné : « Hue, cocotte ; à la Morgue ».

Un noceur, Maurice Bertrand, à qui le patron de chez Maxim’s, Eugène Cornuché, refusait une bouteille après le départ du sommelier, se vengeait à quelques jours de là. À l’heure de l’apéritif, un cortège funèbre s’arrête devant la boîte et, à l’horreur du chasseur, les croquemorts descendent le cercueil du corbillard et l’entrent dans le restaurant, suivis de Maurice Bertrand. On dépose l’objet sur une table, on l’entoure de bougies, malgré les protestations du personnel et Maurice Bertrand dit aux clients : « Venez voir une dernière fois notre malheureux ami ». Le couvercle soulevé, on aperçoit, reposant sur un coussin de velours, un jéroboam de champagne… Voilà comment on s’amusait aux environs de 1900…

Maurice Bertrand, représentant d’une grande maison de champagne (comme le fut plus tard monsieur de Ribbentrop, par parenthèse), faisait partie du Gin-Club, fondé par Eugène Cornuché et qui réunissait des fêtards dont l’unique souci dans la vie était de trouver le moyen de tuer le temps.

C’était l’époque des grandes dames de petite vertu. Les deux plus en vue, la belle Otéro et Liane de Pougy, rivalisaient avec férocité, mettaient tout en œuvre pour s’éclipser l’une l’autre. Une année, la première donne au Casino de Monte-Carlo une fête où elle paraît parée de nouveaux et somptueux bijoux. Mais Liane de Pougy, qui a été informée des intentions de sa rivale, entre dans la salle très en retard, portant une robe de satin noir fort simple, ornée uniquement d’une croix étincelante. Le prince S… l’accompagne et elle se fait suivre d’une petite femme laide et littéralement couverte de diamants. Liane s’avance vers la belle Otero et, désignant cette petite femme, elle dit : « Je vous présente ma femme de chambre. Je lui fais porter mes bijoux comme je lui fais porter mes valises ». Ces dames, pour être dépourvues d’éducation, ne manquaient pas d’un certain esprit.

Un soir, — longtemps après ! — les gagnants français de la coupe Davis (on sait ce que signifie ce trophée dans le monde du tennis), buvaient du champagne à la terrasse de chez Maxim’s. Il y avait là Lacoste, Cochet, Borotra, Brugnon. Que de gloire ! Mais où sont les neiges d’antan ? Au milieu d’eux, sur un guéridon, la Coupe scintillait à la lueur du clair de lune et des lampes électriques.

Le temps passant, l’alcool aidant, les joueurs finirent par partir, oubliant leur coupe. Les garçons ne la virent pas, affairés à l’intérieur auprès d’une clientèle de soupeurs plus brillants que jamais : Paul Poiret, au milieu d’un lot de jolies filles ; trois ou quatre maharadjahs ; Douglas Fairbanks. Le comte d’O… entre tout à coup, portant triomphalement le trophée. Effarement. « Hé, hé, dit-il, ne me croyez pas devenu champion de tennis : j’ai trouvé ça à la terrasse. On viendra peut-être réclamer cet objet ? » On le mit à la caisse : les gagnants ne vinrent réclamer la coupe tant convoitée que plusieurs semaines plus tard…

Les grands hommes de la défunte Troisième république défilaient chez Maxim’s. M. Herriot, tout intimidé à sa première visite ; Mandel, l’homme de Clemenceau ; « Pierre Laval, si peu représentatif, que je n’arrivais pas à l’appeler Monsieur le Président » (titre qu’ont en France tous les premiers ministres passés et présents) ; M. Bergery, du Front populaire.


« Nos hommes politiques ne sont pas toujours très distingués, écrit le chasseur blasé. Certains même ne savent pas se tenir à table ; ainsi M. Maurice de Rothschild, baron et sénateur, affectionne le macaroni au fromage, mais au détriment de la blancheur du plastron de sa chemise. Il est, d’ailleurs, toujours vêtu avec négligence. » On ne peut tout de même pas l’appeler nouveau riche.

Le député breton Le Pévèdec faisait souvent la joie de l’omnibus (salle ouverte au commun des mortels) : « On ne lui aurait pas permis de s’exhiber dans la salle du fond ». Pour manger, il n’a besoin ni de fourchette ni de couteau. « Il empoigne un morceau de viande, le ronge jusqu’à l’os et jette les détritus sous la table. Lorsqu’il a terminé son repas, il fait comme le boa, il s’endort. » C’est Roman, non pas moi, qui le raconte.

Même avant de devenir l’homme le plus richement appointé de France, Jouhaux, grand manitou des syndicats ouvriers à tendance révolutionnaire, « grand pontife de la démocratie », écrit l’auteur des « Souvenirs », aimait à fréquenter chez Maxim’s. « Je le vois encore, écrit notre chasseur, faisant honneur aux mets délicats et dégustant en connaisseur les crûs de choix. Foin des londrès, régal exceptionnel du prolétaire : M. Jouhaux ne fumait, — tout au moins ces jours de bombance,que d’authentiques Havane. » Pour un « damné de la terre », mince alors !

José Roman répare ce qu’il a pu écrire de désobligeant sur les Rothschild. « Tous les Rothschild, lit-on vers la fin du bouquin, se conduisent, dans leur vie privée, en véritables hommes de cœur. Simples, n’aimant pas à se faire remarquer, ils ignorent ce qu’est l’insolence ; leurs femmes ne se croient pas obligées de s’exhiber couvertes de diamants, telles des vitrines de bijoutiers ainsi que le font trop de femmes, aveuglées par la richesse de leur mari. »


Par contre, voyons ce jeune baron belge qui se fait précéder de son secrétaire, s’entoure d’une douzaine de jeunes femmes habillées à la garçonne et souvent le cigare au bec, dont l’homme d’affaires sort des liasses de billets de mille pour payer cent francs de cocktails et dont l’arrogance est suprême. C’est, paraît-il, « le fils du plus grand des affairistes de Belgique ». Mais il a un frère qui consacre la presque totalité de ses revenus à faire du bien.

2 novembre 1940.